C O R P U S R E F O R A T O R U M. VOLUMEN LXIII. IOANNIS CALVINI OPERA QUAE SUPERSUNT OMNIA. EDIDERUNT GUILIELMUS BAUM EDUARDUS CUNITZ EDUARDUS REUSS THEOLOGI ARGENTORATENSES. VOLUMEN XXXV. BRUNSVIGAE, APUD C. A. SCHWETSCHKE ET FILIUM (E. APPELHANS). 1887. JOHNSON REPRINT CORPORATION NEW YORK AND LONDON MINERVA, G.m.b.H. FRANKFURT AM MAIN First reprinting, 1964 Printed in the United States of America IOANNIS CALVINI OPERA QUAE SUPERSUNT OMNIA. AD FIDEM EDITIONUM PRINCIPUM ET AUTHENTICARUM EX PARTE ETIAM CODICUM MANU SCRIPTORUM ADDITIS PROLEGOMENIS LITERARIIS ANNOTATIONIBUS CRITICIS, ANNALIBUS CALVlNIANIS INDICIBUSQUE NOVIS ET COPIOSISSIMIS EDIDERUNT GUILIELMUS BAUM EDUARDUS CUNITZ EDUARDUS REUSS THEOLOGI ARGENTORATENSES. VOLUMEN XXXV. BRUNSVIGAE, APUD C. A. SCHWETSCHKE ET FILIUM (E. APPELHANS). 1887. IOANNIS CALVINI OPERA EXEGETICA ET HOMILETICA AD FIDEM EDITIONUM AUTHENTICARUM CUM PROLEGOMENIS LITERARIIS ANNOTATIONIBUS CRITICIS ET INDICIBUS EDIDIT THEOLOGUS ARGENTORATENSIS VOL. XIII. SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB TROISIEME PARTIE CHAPITRE XXXII À XLII. SERMONS SUR LE CANTIQUE DU ROI EZECHIAS. SERMONS SUR LA PROPHETIE D'ESAÏE. CHAP. LIII. CONTINENTUR HOC VOLUMINE: SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB TROISIEME PARTIE CHAPITRE XXXII À XLII. SERMONS SUR LE CANTIQUE DU ROI EZECHIAS SERMONS SUR LA PROPHETIE D'ESAIE. CHAP. LIII LE CENT ET DIXNEUFIEME SERMON, QUI EST LE I. SUR LE XXXII. CHAPITRE. 1. Ces trois hommes se deportent de parler à Iob, pource qu'il s'estimoit estre iuste en soi. 2. Et Eliu fils de Barachel Buzite, de la famille de Ram, fut courroucé, et fort indigné contre Iob, d'autant qu'il se disoit iuste par dessus Dieu. 3. Il fut aussi courroucé contre les trois amis d'icelui d'autant qu'ils n'ont point eu de response, et toutes fois ont condamné Iob. Pour faire nostre profit de ce qui est ici recite, de ce que nous verrons doresenavant, il nous doit souvenir de ce que desia nous avons veu: c'est assavoir, que Iob ayant à demener une bonne cause, s'y est mal conduit: et ceux qui estoyent venus pour le consoler, ayans une mauvaise cause, ont eu de bons argumens et raisons apparentes, dont on pouvoit recueillir doctrine utile. Et pourtant il y a eu faute en eux, d'autant qu'ils n'ont point basti sur un bon fondement: il y a eu faute en Iob, pource qu'il a mal edifié, ayant un fondement qui estoit bon de soi. Et voila pourquoi maintenant il est dit, qu'Eliu Buzite a esté fasché, et a esté enflammé en courroux, pource que ceux ici n'avoyent point redargué Iob, et cependant toutes fois qu'ils l'avoyent condamné: qu'il s'est aussi fasché contre Iob, pource qu'il s'est voulu iustifier par dessus Dieu. Ainsi nous voyons que ce courroux d'Eliu n'a pas esté sans cause tant contre Iob, que comme contre ses trois amis, qui estoyent venus pour le consoler. Car Iob s'estoit par trop desbordé, combien qu'il eust une querelle iuste et raisonnable: les autres avoyent resisté à Dieu, combien qu'ils eussent usé de bonnes raisons: car c'estoit mal a propos. Or cependant il est dit, Que les trois amis de Iob se sont deportez de plus disputer contre lui, d'autant qu'il cuidoit estre iuste en soi. Nous avons veu que Iob n'estimoit pas tellement sa iustice, qu'il ne pensast qu'il y avoit beaucoup à redire en lui: au contraire il a protesté qu'il estoit un povre pecheur: mais tant y a qu'il ne vouloit point se condamner à l'appetit de ceux qui iugeoyent mal de son affliction. L'opinion et phantasie des trois amis de Iob estoit, Voici un homme reprouvé de Dieu, d'autant qu'il est si durement traitté. Or il est dit que nous devons iuger prudemment de celui que Dieu corrige: car il ne faut pas conclure qu'un chacun soit puni selon ses offenses. Quelquesfois Dieu espargne les meschans, et dissimule à leurs iniquitez: et c'est pour leur condamnation plus griefve la bonté de Dieu leur sera bien cher vendue, quand il les aura attendus en patience. Si donc quelquesfois Dieu ne fait point semblant de punir ceux qui l'ont merite, ne pensons point pour cela qu'ils en ayent meilleur marché, et ne les iustifions point d'autant que Dieu les espargne. A l'opposite quand nous verrons un homme estre batu des verges de Dieu, n'estimons point pour cela qu'il soit plus meschant que tout le reste du monde: car possible que Dieu veut esprouver sa patience encores qu'il ne le chastie pas pour ses pechez. Or Iob ne s'est point voulu accorder à la folle doctrine de ses amis: voila pourquoi il leur a semblé qu'il se faisoit iuste, combien que sa pensee ne fust point telle. Et ainsi gardons-nous (comme il a esté remonstré ci dessus) de prendre une mauvaise querelle (car nous serons aveuglez et nous semblera que si un homme ne s'accorde avec nous, il est tellement condamné qu'il ne faut plus tenir propos avec lui) mais devant qu'entrer en dispute, que nous soyons bien asseurez de la verité. Il n'y a rien pire que de nous haster: nous savons que le proverbe se pratique tousiours, Que la hastiveté nous transporte, et qu'il ne sortira d'un iuge hastif, qu'une sentence folle et a l'estourdie. Puis qu'ainsi est, apprenons de nous tenir comme en suspens, iusques a ce que la verité nous soit bien cognuë. Et cependant notons qu'il adviendra souvent que SERMON CXIX. 3 devant les hommes nous serons condamnez à tort: voire combien que ceux qui detractent contre nous, ayent la bouche close, et n'ayent point raison pour nous convaincre, ils ne laisseront pas pourtant d'estre menez d'un tel orgueil qu'ils nous diffameront, et ietteront des meschans propos à l'encontre de nous . Par cela nous sommes admonnestez, que si les hommes sont ainsi malins à nous condamner, n'ayans nul argument, nous ne devons point estre par trop faschez: car cela n'est pas nouveau, puis qu'il est advenu à Iob, un serviteur de Dieu si excellent: comme auiourd'hui nous voyons que les Papistes se contentent d'avoir determiné que leurs erreurs, superstitions, et fausses doctrines sont bonnes. Car ils y procedent avec un style magistral, Que c'est assez d'avoir pensé: il n'est point question d'entrer en dispute, ne de s'enquerir par raison comme il en va: car il leur semble qu'ils ont toute authorité, là dessus ils foudroyent contre nous. Or cependant si savons-nous que la verité est de nostre costé, et nous en sommes assez resolus. Resistons donc à une telle tentation, et qu'elle ne nous estonne point, veu que de tout temps il en a esté ainsi, que ceux qui n'avoyent nulle raison pour eux, n'ont pas laissé toutes fois de condamner hardiment et sans scrupule une bonne cause. Voyans donc que le diable les aveugle ainsi, que nous allions tousiours nostre train, et adherions constamment à la verité qui nous est cognuë. Et de nostre costé aussi que nous soyons advertis, de cheminer en plus grande modestie, quand nous aurons este un peu trop hastifs: comme quelques fois il adviendra que les enfans de Dieu auront des bouillons, qu'ils ne se contiennent point assez. Alors donc que nous ne poursuivions point, et que l'obstination ne soit point coniointe avec la temerité. Il est vrai que c'est une chose difficile (car celui qui s'est ietté aux champs sera opiniastre le plus souvent) mais si faut-il que quand nous aurons failli, nous ne continuions point au mal, mais plustost que nous apprenions de nous retenir: I'ai ici excedé mesure ie cognoi bien que ie ne me suis pas retenu en telle moderation que ie devoye. Qu'est-il de faire? O ; ne faut pas que ie soye endurci, mais que ie tourne bride voyant que i'ai prins un mauvais chemin. Voila donc comme à l'exemple des amis de Iob l'Esprit de Dieu nous advertit en premier lieu d'estre modestes, afin de ne prendre point querelle contre Dieu à la volee: et puis s'il nous est advenu de faillir, pour le moins que nous ne soyons point obstinez, que nous ne perseverions point au mal: mais qu'en cognoissant nostre faute nous taschions plustost de la corriger. Touchant d'Eliu dont il est ici fait mention, ce n'est point sans cause que l'Escriture nous monstre de quelle race il est descendu: comme il est nommé 4 Buzite, de la maison de Ram. Car ici nous voyons l'ancienneté en premier lieu, de laquelle ci dessus nous avons touché: et c'est le principal aussi que Dieu nous a voulu declarer, qu'il y estoit demeuré quelque bonne semence de religion entre ceux qui estoyent enveloppez en beaucoup de vaines phantasies. Or c'est un article bien notable: car nous savons comme le monde s'est tantost revolté, et que tous s'estoyent destournez à corruptions et mensonges. Ie di apres le deluge, combien qu'il y eust une vengeance de Dieu si horrible, et digne de memoire, et que les enfans de Noé qui estoyent eschappez, ayans vescu long temps apres, pouvoyent instruire leurs enfans et successeurs, comme Dieu s'estoit vengé de la malice du monde. Tant y a donc que cela n'a point empesché que tous ne se soyent revoltez, et n'ayent laisse la droite religion pour se destourner à mensonges, à idolatries, et à tous desbordemens. Et en cela voyons-nous que les hommes sont si fragiles que rien plus, et qu'il n'est rien plus difficile que de les retenir en la crainte de Dieu, et en la bonne religion. Il est vrai que quant au mal nous ne sommes que par trop constans, on ne nous peut faire fleschir: et quand on voudra corriger le mal en nous, on ne sait par quel bout commencer, on n'en peut venir à bout, d'autant qu'il y a une telle durté que c'est pitié: voire, mais du bien nous le perdons tantost, il ne faut rien pour nous en desbaucher. nous avons un beau miroir de cela, qui nous est monstré en ce que tantost apres le deluge les hommes se sont ainsi esgarez, et ont laissé la pure cognoissance de Dieu, combien qu'elle leur fust monstree. Or cependant nous voyons en cest exemple de la personne d'Eliu, que Dieu toutes fois a laissé quelque bonne semence au milieu des tenebres, et qu'il y a eu quelque doctrine bonne et saincte. Et pourquoi? Afin que les incredules fussent rendus inexcusables, tellement qu'il ne faut point alleguer l'ignorance qui regnoit par tout. Car à qui a-il tenu que Dieu n'ait esté purement servi et adoré, sinon que les hommes lui ont tourné le dos? Et ne l'ont point fait par une simplicité, à laquelle ils puissent donner couleur honneste: ç'a este plustost une malice certaine. les hommes ne veulent point qu'on les trompe, ni n'en font le semblant: mais quand il est question de servir à Dieu, ils ferment les yeux, il esteignent toute clarté qui luisoit, ils ce demandent sinon de s'addonner à toutes tromperies. cela donc nous est ici declaré. Or nous devons bien peser ce qui a este traitté par ci devant, qu'en ores que ceux-ci n'eussent esté Prophetes de Dieu, si est-ce que la doctrine qui est sortie d'eux avoit une telle maiesté qu'elle estoit bien digne de la personne des Prophetes. Vrai est IOB CHAP. XXXII. 5 (comme nous avons dit) qu'ils l'ont mal appropriee: mais cependant si est-ce qu'il y a ou un esprit excellent en eux. Et de fait (comme nous avons declaré) ce qui a esté deduit ci dessus ne doit pas estre autrement rocou que de l'escole du sainct Esprit. Or combien que ces personnages ici fussent si excellens, si est-ce qu'ils n'avoyent point esté instruits en la Loi de Moyse, ils estoyent separez de l'Eglise de Dieu: car si la Loi estoit publiee de ce temps-là (ce qui est incertain) si est-ce qu'ils estoyent bien destournez de ce pays de Iudee, et n'avoyent là nulle communication, pour estre participans de la doctrine que Dieu avoit simplement destinee à son peuple. Nous voyons donc des gens qui n'avoyent eu nulle Escriture, qui n'avoyent eu sinon la doctrine que Noé ou ses enfans avoyent publiee apres le deluge: nous voyons ceux-là estre Prophetes de Dieu, avoir un esprit excellent: et combien qu'ils habitassent en divers pays, toutes fois si voyons nous comme Dieu leur avoit donné une cognoissance qui pouvoit estre pour edifier tout le commun peuple. Voila donc comme le monde n'a peu estre excusé en son ignorance: car combien que l'idolatrie ait regné du temps de Tharé et de Nachor, et qu'eux-mesmes ayent esté idolatres (comme il est dit au dernier chapitre du livre de Iosué) et que ceux qui en estoyent descendus les ensuivissent: si est ce que cest Eliu qui estoit de la famille de Ram, et ces trois autres ont esté exempts des corruptions communes de ce temps-là: tellement que nous voyons que la pure religion n'a point esté abolie entre eux: mais qu'il y a eu une doctrine suffisante pour les mener à Dieu, et pour convaincre le monde de son obstination, et de l'ignorance en laquelle il a esté. Voila ce que nous avons à noter en premier lieu. Et ainsi quand nous oyons qu'il est dit, que Dieu a laisse cheminer les hommes en perdition, notons bien que c'est d'autant qu'il n'a point fait ceste grace à tous de leur donner la doctrine especiale qu'il avoit reservee à son peuple et à son Eglise: mais ce n'est pas pour les excuser. Dieu donc a laissé courir les hommes à l'esgaree, et se sont tous abysmez en perdition: mais tant y a qu'il est demeuré quelque semence en leurs coeurs, et qu'ils ont esté convaincus, tellement qu'ils ne pouvoyent pas dire, Nous ne savons que c'est de Dieu, nous n'avons eu nulle religion: d'autant que nul ne s'en pouvoit exempter: car cela est demeuré engravé en la conscience, que le monde ne s'estoit point formé de soi, qu'il y avoit quelque maiesté celeste à laquelle-il se faut assuiettir. Vrai est que sainct Paul (Rom. 1, 20) parle notamment du tesmoignage que Dieu a imprimé aux creatures, d'autant que l'ordre du monde est comme un livre qui nous enseigne, et nous doit mener à Dieu: mais 6 cependant si nous faut-il revenir à ce qui est traitté au second chapitre des Romains (v. 14. 15) que Dieu a enregistré en nos consciences une certitude telle, que nous ne pouvons point effacer la cognoissance que nous avons du bien et du mal. Chacun n'aura pas ce que nous oyons aux trois amis de Iob: mais tant y a que nous ne trouverons iamais homme si rude ne si barbare, qui n'ait encores quelque remors en soi, qui ne sache qu'il y a quelque Dieu, et qui n'ait quelque discretion pour condamner le mal, et approuver le bien. Ce sont donc des traces que Dieu a laissé au coeur des plus ignorans, à fin que les hommes ne se puissent couvrir d'aucune excuse, mais qu'ils soyent condamnez par le procez qu'ils auront là dedans caché. Et cependant notons que c'est folie que les hommes ayent combatu contre Dieu pour soustenir la doctrine laquelle avoit regné entre eux. Car comment est-il possible, veu que la cognoissance de Dieu reluisoit si claire au monde (comme nous avons veu par cy devant) que tous en pouvoyent estre esclairez, qu'ils se soyent adonnez à une brutalité si lourde d'adorer les bois et les pierres, d'adorer le soleil et la lune, qu'ils en ayent fait des marmosets, et n'ayent plus cognu que c'estoit du Dieu vivant Comment cela a-il peu advenir? Car c'est autant comme si un homme en plein midi s'alloit heurter à son escient, et qu'un yvrongne se fourvoyst, combien que devant ses yeux il vist le droit chemin. Nous voyons donc que les hommes ne se sont point desbauchez par simplicité, mais qu'ils ont despité Dieu par certaine malice: pourtant notons-le bien, à fin que nous ne recourions plus à ces subterfuges accoustumez, pour dire, O voila, si les hommes sont tellement esblouis qu'ils ne cognoissent point que c'est de Dieu, cela ne leur doit-il point servir d'excuse? Au contraire quand aucuns allegueront cecy, prenons pour response ce qui est dit en sainct Iean (1, 5), Que la clarté a tousiours luit en tenebres, et nous le voyons par l'exemple present: car il eust esté impossible que les hommes se fussent ainsi esgarez en des superstitions si lourdes et enormes, s'ils ne s'y fussent iettez de leur bon gré. Il y a eu donc de la malice et de la rebellion avec l'ignorance, quand les hommes ont delaissé le droit chemin de salut, et se sont adonnez à leurs idoles. Voila ce que nous avons à retenir Et c'est à fin que nous soyons tant plus attentifs à cheminer, cependant que la clarté nous dure. I'ay desia dit, que si Dieu nous fait la grace de nous monstrer le chemin, il nous faut haster, et n'est point question de dormir, et tant moins de former les yeux à nostre escient. Auiourd'huy nous voyons comme une obscurité grande qui do mine sur la plus part du monde: les povres Papiste SERMON CXIX 7 s'en vont à l'esgaree, et ne savent que c'est qu'ils font. Et pourquoy? Car Dieu les a abandonnez, comme ils en sont dignes, il faut que sa vengeance soit comme un deluge qui les couvre, et qui les mette en perdition, puis qu'ils ont mis en oubli la verité. Or de nostre part nous avons Iesus Christ qui est le soleil de iustice lequel luit sur nous: il ne faut point donc que nous ayons icy les yeux clos, mais cheminons pendant que le iour nous dure, suivons l'exhortation qui nous est faite, et que nous ne soyons point coulpables d'avoir effacé à nostre escient la cognoissance qui nous est auiourd'huy donnee. Voila donc ce que nous avons à retenir en premier lieu de ce passage. Or quant au courroux d'Eliu, notons qu'il n'est pas icy blasmé comme d'une passion exorbitante: mais c'est une indignation bonne et louable, d'autant qu'elle procede d'un zele qu'Eliu avoit envers la verité de Dieu, voyant Iob qui se veut iustifier en sorte qu'il s'estime iuste par dessus Dieu. les amis de Iob n'avoyent point ceste cognoissance-la: car ils debatoyent contre luy, qu'il estoit un meschant: Iob declare que non, et la verité est telle, mais (comme nous avons dit) il excede de mesure, et combien que sa cause soit bonne, il la gouverne mal, et a pris une mauvaise procedure. Eliu donc regarde à ce que Iob s'estoit par trop desbordé et qu'il a quelquefois murmuré par impatience: et en cela il s'est voulu faire iuste par dessus Dieu. Et puis il se fasche contre ceux qui entreprennent une mauvaise cause a la volee et n'en peuvent venir à bout, et demeurent là confondus quand ce vient au besoin. Voicy donc Eliu qui est enflammé d'ire, mais ce n'est pas sans cause. D'autant donc que son zele est bon, voyla pourquoy le S. Esprit approuve l'ire et le courroux qui a esté en luy. Or cependant il nous faut noter ce mot que Iob s'est voulu iustifier par dessus Dieu. Vray est que son intention n'a pas esté telle, et il eust mieux aimé cent fois que la terre l'eust englouti, ou n'avoir iamais esté nay au monde, que d'avoir pensé un tel blaspheme. Et defait, nous avons dit, toutes fois et quantes qu'il s'est desbordé, que ce n'a pas esté pour faire une conclusion, mais il a ietté ses bouillons: comme il est difficile aux hommes de se retenir, qu'il ne leur eschappe beaucoup de passions souventesfois. Voila comme Iob en a este: et aussi en la fin tousiours il s'est condamné: et s'il y avoit de la faute, il ne l'a point voulu excuser. Comment donc est-il dit, qu'il s'est voulu iustifier par dessus Dieu? Or ce mot contient une bonne doctrine et bien utile: car nous sommes icy enseignez, qu'en n'y pensant point nous pourrions souvent blasphemer Dieu. Et en quelle sorte? Contestans contre luy. Si nous ne trouvons bon tout ce que Dieu fait, voire sur tout quand il nous afflige, il 8 est certain que nous voulons estre iustes par dessus luy. Il est vray que nous ne le dirons pas, et aussi nous n en aurons pas une telle persuasion en nous: mais la chose le monstre: cela suffit pour nostre condamnation quand nous ne donnons point gloire à la iustice de Dieu, pour le iustifier. Cecy sera mieux entendu par l'exemple. Voicy Iob qui cognoist que Dieu est iuste, voire il le cognoist sans feintise: quant à luy il se confese un povre pecheur, et qu'il y a beaucoup à redire en luy, et mesmes s'il veut quereller contre Dieu, qu'il sera convaincu mille fois devant qu'il ait respondu à un seul article. Iob donc ne se veut pas directement iustifier par dessus Dieu, ny mesmes faire egal. Or cependant que dit-il? Ie m'esbahi pourquoy Dieu m'afflige ainsi, et qu'y a-il à redire en moy? Et puis, Ie suis une povre creature, pleine d'infirmité: et faut-il que Dieu desploye son bras robuste contre moy? Que ne me fait-il mourir du premier coup? Quand Iob s'abandonne ainsi à tant de murmures et despitemens, il n'y a nulle doute qu'il ne se face iuste par dessus Dieu. Et pourquoy? Il luy semble que Dieu n'a point de raison de l'affliger ainsi: et pource qu'il ne cognoist point pourquoy cela se fait, il ne demande sinon que Dieu vienne là comme sa partie adverse. Et puis il se despite en second lieu, de ce que Dieu ne le consume pas du premier coup, et qu'il ne l'envoye aux abysmes. Quand donc Iob a des passions si vehementes, il n'y a nulle doute qu'en ce faisant il ne se face iuste par dessus Dieu. Et c'est ce que i'ay desia dit, que nous blasphemerons souvent en nos passions sans y penser: et cela nous doit rendre tant plus avisez de ne point lascher la bride à nos passions à fin de n'estre point si miserables que de blasphemer Dieu sans que nous y pensions. Ceste doctrine donc nous est bien utile. Quand le sainct Esprit prononce que tous ceux qui se despitent et murmurent en leurs afflictions, tous ceux qui ne se peuvent assuiettir à la main forte de Dieu pour confesser que tout ce qu'il fait est-iuste et raisonnable, que tous ceux-la se font iustes par dessus Dieu: et encores qu'ils ne le disent pas, mais qu'ils protestent cent fois qu'ils ne le voudroyent iamais penser, la chose est telle neantmoins. Et voicy un iuge competent qui en a donné l'arrest, il n'est point question de regimber à l'encontre: car nous n'y gaignerons rien. Ainsi donc que reste-il, sinon que nous apprenions de nous condamner devant toutes choses, et quand nous venons devant Dieu, que tousiours nous apportions nostre procez fait pour dire que nous sommes povres pecheurs? et au reste quand les iugemens de Dieu qu'il exercera sur nous, nous sembleront trop aigres, que nous les portions patiemment, sans faire plus grandes enquestes. Si nous trouvons estrange que Dieu IOB CHAP. XXXII. 9 nous traitte en trop grande rigueur, et que nous ne voyons point la raison pourquoy il le fait, s'il nous semble que le mal dure trop, et que Dieu D'espargne point nostre fragilité, qu'il n'ait point pitié de nous comme il doit: que nous ne laschions point la bride à telles phantasies pour y consentir, mals que tousiours cecy nous vienne en memoire, Dieu est iuste, quoy qu'il en soit. Il est vray que nous n'appercevrons point la raison de ce qu'il fait, mais d'où procede cela, que de nostre infirmité et rudesse? Faut-il que nous mesurions la iustice de Dieu par nostre sens? Où seroit-ce aller? Quel propos y auroit-il? Ainsi donc que nous apprenions de glorifier Dieu en tout ce qu'il fait: et combien que sa main nous soit rude, que nous ne laissions pas tousiours de confesser, Helas Seigneur si i'entre en procez avec toy, ie say bien que ma cause est perdue. Voila comme y procede Ieremie (12,1), et nous monstre le chemin de ce que nous avons à faire: car combien que les confusions fussent si grandes, qu'il pouvoit estre effarouché avec le reste du peuple pour murmurer, toutes fois il use de ceste preface, Seigneur, ie say que tu es iuste: il est vray que ie voudroye entrer en dispute contre toy, ie suis solicité de mon appetit charnel: et quand ie voy les choses estre si confuses, ie voudroye bien m'enquerir pourquoy c'est que tu besongnes en telle sorte. Ie suis donc tenté de cela: mais Seigneur devant que me donner ceste licence de m'enquerir pourquoy tu le fais ainsi, desia ie proteste que tu es iuste, que tu es equitable, et que rien ne peut sortir de toy qui ne soit digne de louange. Voila donc la procedure que nous devons tenir, toutes fois et quantes que les iugemens de Dieu incomprehensibles nous vienent au devant: c'est à savoir que nous cognoissions que nostre esprit n'est point capable de monter si haut, et que ce sont des abysmes trop profonds pour nous. Et sur tout pratiquons cela en nos personnes: car pource que les hommes sont pleins d'hypocrisie, ils cuident tousiours estre purs devant Dieu et innocens: et s'ils ne se font à croire cela du tout, si est-ce neantmoins qu'il leur semblera bien que Dieu n'a point occasion de les poursuivre en si grande rigueur: chacun se flatte pour amoindrir ses pechez, encores qu'il en soit convaincu. Et bien, il est vray que ie suis pecheur, dira-on, mais si ne suis-ie point des pires du monde. Et pourquoy ne cognoissons-nous point la grandeur de nos pechez? C'est pource que nous mettons des bandeaux devant nos yeux. D'autant donc que nous sommes enflez d'orgueil, il faut que nous pratiquions ceste leçon, sur tout quand Dieu nous afflige, de ne point entrer en querelle contre luy, encores qu'il nous semble que ses chastimens soyent rudes par trop: 10 mais cognoissons qu'il y a mesure en tout ce qu'il fait, et qu'il n'est point excessif: à fin que cela nous apprenne de nous renger paisiblement à sa volonté. Et mesmes quand Dieu ne nous punira point pour le regard de nos pechez, sachons que c'est autant de grace qu'il nous fait, que c'est un privilege especial qu'il nous donne: car il auroit tousiours iuste raison de nous punir encores que nous fussions les plus iustes du monde. Or est-il ainsi que nous sommes bien loin d'une telle perfection. Qu'est-ce donc que Dieu nous pourroit faire? Cependant s'il nous visite pour esprouver nostre patience, qu'il nous face mesme ceste grace de souffrir pour son nom, encores qu'il nous peust chastier pour nos pechez: cognoissons qu'il nous fait un trop grand honneur, et là dessus humilions nous: et qu'un chacun en son endroit ait ceste modestie-la de dire, Et bien, ie voudroye que Dieu me traittast d'une autre façon, et me semble bien qu'il passe mesure en m'affligeant: mais si est-ce que ie cognoy qu'il ne le fait point sans cause, et si ce n'est pour mes pechez qu'il m'afflige, c'est autant de grace qu'il me fait: car i'en ay merité d'avantage: et pourtant il faut que ie baisse la teste me submettant du tout à sa bonne volonté. Voila donc comme Dieu sera glorifié par nous, et que nous luy attribuerons la iustice qui est sienne c'est à savoir quand nous aurons la bouche close, comme aussi sainct Paul en traitte au troisieme des Romains (v. 19): A fin, dit-il, que toute bouche soit close, et que tout le monde se cognoisse redevable à Dieu, et que luy seul soit iustifie. Comment est-ce que Dieu sera iustifié par nous selon sainct Paul? A savoir quand nous demeurerons tous condamnez, et que nous n'aurons point ceste hardiesse de nous rebecquer contre luy: mais que nous confesserons librement que nous luy sommes tous redevables. Si donc nous en venons là alors Dieu sera iustifié, c'est à dire sa iustice sera approuvee de nous avec telle louange qu'elle merite. Mais au contraire, si les hommes s'eslevent et qu'ils ne cognoissent point qu'ils sont redevables pour se condamner, et qu'ils ne confessent la dette de laquelle ils sont obligez devant Dieu: combien qu'ils protestent de vouloir iustifier Dieu, c'est à dire de le confesser iuste, si est-ce neantmoins qu'ils le condamnent. Au reste, quand il est dit, qu'Eliu a esté ainsi enflammé, notons qu'il y a grande difference entre un courroux qui procedera d'un zele de Dieu, et celuy que chacun de nous aura, ou pour ses biens, ou pour son honneur, ou pour le regard de soy. Car celuy qui se courrouce et se despite d'une passion privee n'a nulle excuse: et encores qu'il allegue que sa cause est bonne: tant y a qu'il offense Dieu en se courrouçant: car nous sommes trop aveugles en nos passions. Voila SERMON CXIX 11 donc pour un Item, qu'il nous faut tenir la bride courte à tous courroux: voire quand nous sommes incitez à nous fascher contre nos prochains au regard de nos personnes. Mais il y a un courroux qui est bon, c'est à savoir qui procede du sentiment que nous avons quand Dieu est offensé. Quand donc nous sommes enflammez d'un bon zele, et que nous maintenons la querelle de Dieu, si nous sommes courroucez, o nous ne sommes pas coulpables en cela: mais notons que ce courroux ici est sans acception de personnes. Si quelqu'un est courroucé d'une passion charnelle, é celui-la a regard à soy, et se veut maintenir: et puis il veut monstrer qu'il porte faveur à ses amis, et qu'il fait plus pour eux que pour les autres, il y a donc acception de personnes, d'autant que nous avons regard à nous. Plustost il faut que nous nous courroucions contre nous, si nous voulons que Dieu approuve nostre ire et nostre courroux. Et c'est ce que sainct Paul dit (Eph. 4, 26): car il allegue notamment ce qui est dit au Psaume (4, 5), de nous courroucer, voire sans offenser. Et comment cela se fait-il? C'est quand l'homme entre en soy, et qu'il s'espluche à bon escient, et qu'il n'a point tant regard aux autres qu'à soy pour se condamner, et pour batailler contre toutes ses passions. Voila donc comme il nous faut courroucer, et par quel bout il nous faut commencer nostre courroux, si nous voulons qu'il soit approuvé de Dieu: c'est à savoir qu'un chacun regarde à soy, et qu'il se despite contre ses pechez et contre ses vices: et que nous iettions là nostre colere, voyans que nous avons provoqué l'ire de Dieu contre nous, voyans que nous sommes pleins de tant de povretez. Que donc nous soyons faschez et despitez de cela, que nous commencions par un tel bout: et puis que nous condamnions le mal par tout où il sera trouve, et en nous et en nos amis: et que nous ne soyons point menez de quelque haine particuliere: que nous ne iettions point nostre rage sur quelqu'un, d'autant que desia nous sommes preoccupez de quelque affection mauvaise contre luy. Voila comme nostre courroux sera louable et monstrerons qu'il procede d'un vray zele de Dieu. Vray est que nous ne pourrons point encores tenir mesure: car combien que le zele de Dieu domine en nous si est-ce qu'encores pourrions nous faillir excedans mesure, n'estoit que Dieu nous retint. Il faut donc que nous ayons et prudence et moderation en ce zele. Mais tant y a (comme i'ay desia dit) que ce courroux de soy sera louable, quand il viendra de ceste source, c'est à savoir que nous haissions le mal par tout où il sera trouvé, et fust-ce en nos personnes. Or maintenant donc qu'est-ce que nous avons à noter de ce passage? En premier lieu c'est que 12 nous ne devons point condamner tout courroux: quand nous voyons qu'un homme s'eschauffe et se colere, il ne faut point que nous attribuons tousiours cela a vice: comme nous voyons des moqueurs de Dieu qui diront, 0 se faut-il ainsi tempester? Se faut-il courroucer? Ne sauroit-on user d'une façon paisible? Ils blasphemeront Dieu meschamment ils le despiteront: comme on en voit beaucoup qui voudroyent renverser toute bonne doctrine, ne demandans sinon de mettre telles corruptions par tout, qu'on ne cognust plus que c'est de Dieu, et que sa verité fust ensevelie. Or ayans fait cela, ils voudroyent qu'on dissimulast, ou bien qu'on approuvas tout ce qu'ils font, et qu'en chaire on ne fist que conter des fables, qu'il n'y eust nulles reprehensions. C'est bien à propos, (diront ils) ne sauroit-on precher sans se courroucer? Et comment? Est-il possible que nous voyons qu'une creature mortelle et caduque s'esleve ainsi contre la maiesté de Dieu, pour fouler au pié toute bonne doctrine: et cependant que nous portions cela patiemment? Nous monstrerions bien par cela que nous n'avons nul zele de Dieu: car il est dit au Psaume (69, 10), Que le zele de la maison de Dieu nous doit manger. Car si nous avions un ver qui nous rongeast le coeur, nous ne devrions point estre tant esmeus, que quand il y a quelque opprobre qui est fait à Dieu, que nous voyons que sa verité est convertie en mensonge. Ainsi donc apprenons de ne point ainsi dissimuler aux vices: mais discernons entre le zele de Dieu, et entre le courroux charnel dont les hommes sont esmeus et enflammez pour leurs querelles propres: comme ici il est dit, qu'Eliu a este enflammé d'indignation, qu'il s'est courroucé ardemment, et cela toutes fois luy est reputé à vertu: car c'est le sainct Esprit qui parle. Cognoissons, di-ie, par cela qu'il ne nous faut point du premier coup reietter tout courroux, mais que nous devons discerner la cause pourquoy un homme sera enflammé: car quand il luy fait mal qu'on offense Dieu, et que la vérité est renversee, considerons que cela procede d'une bonne fontaine. Et au reste apprenons (suivant ce que i'ay desia dit) de desployer nostre colere, quand nous voyons que l'honneur de Dieu est blessé, et qu'on tasche d'obscurcir sa vérité, ou de la desguiser que nous soyons esmeus de cela, que nous soyons enflammez, pour monstrer que nous sommes enfans de Dieu: car nous n'en pouvons pas donner meilleure approbation. Et cependant toutes fois, que nous tenions mesure, tellement que nous ne meslions point nos passions excessives parmi le zele de Dieu, que nous ayons ceste prudence de discerner: et apres, combien que nous hayssions les vices et les detestions, que toutes fois nous taschions d'amener les personnes à salut. Or il est vray que IOB CHAP. XXXII, 13 la pratique de ceci est difficile: mais Dieu nous y guidera moyennant que nous souffrions d'estre conduits par son sainct Esprit, et que nous luy donnions toute autorité sur nous. Cependant nous devons bien noter ceste doctrine, d'autant qu'auiourd'huy nous voyons des occasions infinies pour nous courroucer si nous sommes enfans de Dieu. D'un costé voila les Papistes qui ne demandent que d'aneantir toute religion. Il est vray qu'ils feront bien semblant de maintenir la Chrestienté: mais quoy qu'il en soit, si ne demandent-ils sinon d'opprimer la maiesté de Dieu. Nous voyons comme sa verité est desciree par pieces, on voit les blasphemes execrables qui sont desgorgez par eux. Ie vous prie, quand ces choses ici ne nous toucheront point au vif, que nous n en serons point navrez, comme Si on nous donnoit des coups de dague: ne monstrons-nous point par cela que nous ne savons que c'est de Dieu, et que nous ne sommes pas dignes d'estre avouez pour ses enfans? Nous sommes si delicats quand nostre honneur est blessé, que nous ne le pouvons pas endurer: et cependant l'honneur de Dieu sera exposé à tout opprobre et ignominie, et nous ne ferons semblant de rien? Et ne faut-il pas que Dieu nous reiette, et qu'il nous monstre que nous n'avons nulle affection à son honneur pour le maintenir? Voila pour un Item. Or il ne faut point encores aller si loin qu'aux Papistes mais entre nous quand nous voyons ces chiens et porceaux qui ne demandent qu'à tout infecter, qui viendront ietter leur groin sur la parole de Dieu, et qui ne taschent que de renverser tout, que nous voyons ces mocqueurs de Dieu, que nous voyons ces vilains prophanes qui viendront convertir tout en risee et en mocquerie que nous voyons les meschans ainsi desguiser les choses, et qu'ils corrompent et pervertissent tout par leurs 14 fausses calomnies, que nous voyons des heretiques semer leur poison pour tout perdre: voyans toutes ces choses-la, ie vous prie, n'en devons-nous point estre touchez? Il est dit que quand on se dresse ainsi contre Dieu, c'est autant comme si on le navroit mortellement. Ils sentiront, dit-il (Zach. 12, l0), celuy qu'ils ont percé: Dieu declare qu'on luy vient donner des coups de dague: et cependant il ne nous en chaudra? Dieu declare que son Esprit est contristé, et comme languissant: et nous n'en ferons que rire? Apres, nous orrons ces blasphemes execrables, que le nom de nostre Seigneur Iesus sera desciré par pieces: il n'est question que de mespris auiourd'huy, et le nom de Dieu sera en opprobre, tellement que si on estoit entre les Turcs on en auroit honte: nous voyons les vilenies qui se commettent d'un costé les paillardises, les dissolutions, d'autre costé les outrages les violences. Bref, on voit tout estre desbordé iusques au bout: et quand nous n'en faisons autre conte, declarons-nous que nous soyons enfans de Dieu et Chrestiens? Quelle approbation donnons-nous de nostre Chrestienté D'autant plus donc nous faut-il adviser d'avoir un autre zele, que nous n'avons pas eu par cy devant: et quand chacun de nous sera fasché que ce soit à cause de nos pechez et sur tout quand nous voyons que Dieu est griefvement offensé. Voila comme nous aurons un courroux que Dieu approuvera, comme celuy duquel il est icy parlé, et que le S. Esprit louë. Et cependant toutes fois d'autant qu'il nous est facile de decliner, que nous ne laschions point la bride à nos passions: mais que nous prions Dieu qu'il nous gouverne tellement par son sainct Esprit, que nostre zele soit du tout pur, à fin qu'il soit approuve de luy. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. SERMON CXX 15 LE CENT ET VINGTIEME SERMON, QUI EST LE II. SUR LE XXII. CHAPITRE. 4. Eliu attendit que Iob eust mis fin à ses propos, d'autant que tous estoyent plus anciens que luy 5. Et Eliu voyant ces trois hommes n'avoir nulle raison fut esmeu de courroux. 6. Eliu donc fils de Barachel Buzite respondant dit, Ie suis moindre que vous en aage, vous estes anciens: pourtant i'ay craint et redouté de mettre en avant mon advis. 7. Car i'ay pensé, les ans parleront, et la longueur du temps produira sagesse: 8. Mais c'est l'Esprit de Dieu qui est aux hommes, et l'inspiration du Tout puissant donne intelligence. 9. les grans ne seront point sages pourtant, et les anciens n'auront point iugement. 10. Et pourtant ie di, Escoute moy, et ie monstreray aussi ma doctrine. Nous traittasmes hier du zele d'Eliu, lequel nous est ici loué par le sainct Esprit, et monstrasmes à quoy cest exemple nous doit servir: c'est à savoir, que quand nous voyons la verité de Dieu estre obscurcie et son nom blasphemé, cela nous doit navrer le coeur. Aussi nous monstrasmes, que si nous avons quelque affection à Dieu et à son honneur, alors entant qu'en nous est, nous devons maintenir sa verité. Il est vray qu'un chacun n'aura point doctrine pour ce faire: mais tant y a que selon nostre portee et mesure il nous faut monstrer que nostre intention est de resister au mal, et n'y point consentir. Or cependant il fut touché que ce zele doit estre moderé avec raison: qu'il ne faut pas que nous soyons esmeus d'impetuosité trop grande, mais qu'il y ait quelque bon regard meslé parmi. Et c'est ce que maintenant nous avons leu, Qu'Eliu ne s'est point hasté par trop, mais a presté l'aureille à tous les propos qui estoyent mis en avant: et en cela il a monstré sa modestie. Notons bien donc que si un homme s'avance à la volee, ne sachant s'il est besoin qu'il parle ou non, cela ne luy sera point reputé à zele. Pour exemple, nous en verrons beaucoup qui ne demandent que d'avoir lieu pour parler: toutes fois possible qu'il y en a qui pourroyent deduire beaucoup mieux les propos qu'eux: mais il leur semble que iamais ils n'y viendront à temps. Ceste hastiveté-la ne peut estre iamais approuvee. Et qu'ainsi soit, celuy qui parle pour instruire les autres, que fait-il s'il y en a qui le puissent faire beaucoup mieux? Il auroit besoin d'estre enseigné, et il s'ingere d'estre maistre. Or il y a encores une faute seconde: car si un homme ignorant, ou 16 qui ne sera pas trop bien fondé, babille, il ferme la bouche à ceux qui avoyent plus de grace, et le moyen de mieux edifier. Notons bien donc que où il n'y a point de modestie, le zele sera volage, et n'est point gouverne par l'Esprit de Dieu. Car l'Esprit de Dieu nous dessertira bien de ses graces, mais il n'est iamais contraire à soy. Puis qu'ainsi est donc qu'il est nommé Esprit de prudence, il faut que nous discernions quand il sera besoin de parler, ou de nous taire. Il est vray qu'un homme pourra bien avancer quelque bon propos, combien qu'il ne soit point des plus habiles, et qu'il y en aura qui le passent: mais cependant Si faut-il que ce soit en crainte, et qu'il monstre qu'il est venu prest et appareillé de profiter, et qu'il aime mieux estre disciple que maistre. Quand un homme y procedera ainsi, combien qu'il parle devant tous, il ne laissera pas d'estre modeste et humble: mais si un homme file ses propos, et qu'il n'y ait point de fin, et qu'il determine de toutes choses: en cela monstre-il qu'il y a quelque ambition vaine en luy, et au reste qu'il ne donne point lieu à la grace de Dieu comme il devroit. Voila donc ce qui nous est monstre en l'exemple d'Eliu quand il dit, Qu'il a attendu les propos iusques à ce qu'il y eust fin: car il ne savoit pas encores où la chose devoit venir. Et cependant il adiouste, Qu'il a porté l'honneur à l'aage: car il voyoit et Iob et ceux qui parloyent avec luy estre gens anciens: et pource que l'asge apporte avec soy experience et gravité, Eliu ne s'ingere point, sachant que Dieu ayant laissé vivre long temps en ce monde un homme, luy donne grace de pouvoir profiter à ceux qui sont plus ieunes: car il a plus veu, et cependant aussi il doit estre plus posé, et avoir acquis quelque prudence. Voila donc ce que nous avons à observer en second lieu: c'est à savoir qu'Eliu cognoissoit que ceux qui parloyent devant luy, estoyent plus aagez. Or ici les ieunes gens ont une bonne leçon et utile, moyennant qu'ils la puissent bien pratiquer. Car (comme desia nous avons dit) si un homme a vescu longuement, il doit avoir retenu ce que Dieu luy a monstré par usage: et cela luy doit servir non seulement pour soy, mais aussi pour donner bons advertissemens aux autres qui ne sont pas tant expérimentez. Il y a aussi la gravité quant et quant: car les ieunes gens doivent penser, Encores que Dieu nous ait donné quelque esprit, tant y a que nous n'avons IOB CHAP. XXXII 17 point beaucoup veu, et que c'est un grand deffaut. Si un homme n'a l'usage, il est certain que tous les coups il se iettera, à la volee: car il ne regarde point l'issue des choses, il ne sait par où il faut commencer: et outre plus ceste colere qui est aux ieunes gens, est du tout contraire à raison et bonne intelligence. Quand un ieune homme sera bien reglé, et qu'il aura savoir quant et quant, si est-ce toutes fois que la ieunesse precipite les gens, et il y a en leur nature des bouillons tels qu'ils ne se peuvent pas retenir. Nous voyous que sainct Paul exhorte Timothee de n'estre point suiet aux appetits de ieunesse (2. Tim. 2, 22). Or il n'entend point par les appetits de ieunesse, d'estre desbauché ou en ieux, ou en paillardises, on en yvrongnerie, et autres dissolutions. Timothee estoit un miroir et patron de toute saincteté en soy, il faut mesmes que sainct Paul l'exhorte à boire du vin (1. Tim. 5 23): or toutes fois il luy parle d'appetis de ieunesse. Et pourquoy? Car d'autant qu'il estoit ieune d'aage, il pouvoit encores estre trop hastif en d'aucunes choses. Ainsi donc s'il a fallu que Timothee receust ceste admonition ici, luy qui surmontoit les anciens en prudence et en gravite: que sera-ce du commun peuple? Et ainsi que les ieunes gens regardent à eux: car s'ils n'ont ceste honesteté d'escouter ceux qui sont plus aagez, et d'apprendre d'eux, et de suivre leur conseil: il est certain que quand ils auroyent toutes les vertus du monde, ce seul vice sera pour les contaminer, et souiller toutes. Or si est-ce un vice fort commun que ceste presomption: car les ieunes gens, d'autant qu'ils n'ont point senti les difficultez qui sont en beaucoup de choses, marchent hardiment: car rien ce leur couste, rien ne leur est impossible. La ieunesse donc emporte tousiours presomption avec soy, et c'est un mal ordinaire et par trop: tant y a que si n'est-il point à supporter. Car (comme nous avons dit) si un ieune homme a beaucoup de vertus au reste, et qu'il se fie en soy, et mesprise les gens aagez, et qu'il luy semble qu'il est assez habile pour mener le reste: Dieu le confondra en tout son orgueil, et toutes les graces qui estoyent en luy seront abolies. Et d'autant plus ceux qui sont ieunes, et qui n'ont pas encores beaucoup veu, se doivent tenir en bride. Et mesmes quand nous voyons qu'auiourd'huy le monde est si desbordé, que les ieunes gens ont cueilli une audace diabolique, qu'il n'est point question de recevoir ny doctrine ny rien qui soit: ceux qui ont quelque crainte de Dieu doivent tant plus batailler contre eux-mesmes, à fin qu'ils ne soyent point transportez à la façon commune. Nous verrons ces ieunes rustres, si tost qu'ils ne sont plus suiets aux verges, ils feront des hommes: et toutes fois ils ne sont pas dignes encores d'estre appelez 18 enfas. Ce sont comme ieunes poussins esclous de trois iours, et si est-ce qu'ils veulent estre grans. Et en, on devroit encores les tenir sous la verge dix ans: mais les voila hommes formez, ce leur semble. Et en quoy? En audace: il y a une impudence de putain, ils ne veulent plus estre suiets à nulle discipline ne correction: on voit cela. Or ceux à qui Dieu a fait quelque grace, doivent bien penser à eux, quand un vice est si commun, et que c'est comme une maladie contagieuse, et prendre garde de n'y estre point enveloppez: car il fa droit qu'ils en fussent transportez comme les autres, si Dieu ne leur tenoit la main forte. Ainsi donc que les enfans de Dieu soyent sur leurs gardes, et qu'ils sachent quand ils seront modestes, que ce sera beaucoup, encores qu'il n'y ait point de si belle monstre: et combien que ceux qui se veulent avancer les mesprisent pour cela d'autant qu'ils ne vont point le front levé, qu'ils sachent qu'ils sont beaucoup plus approuvez de Dieu, et qu'il benira ceste honesteté qui est en eux, et fera qu'ils profiteront plus en deux ans, que ceux qui seront par trop hastifs en quatre. Nous voyons ce qui advient aux fruicts: quand un fruict sera bien tost meur, et qu'il aura tantost cueilli sa couleur, il passe aussi incontinent: mais un fruict qui sera plus tardif, est de longue duree. Ainsi en est-il de ceux qui se veulent avancer outre le temps: il est vray qu'ils auront belle monstre, et y prendra-on quelque goust: mais cela n'a point de fermeté en soy. Au contraire ceux qui auront quelque vergongne et honesteté, qui n'auront nulle presomption pour s'avancer hastivement, il est vray que ceux-la seront tardifs: mais cependant nostre Seigneur leur donne vertu qui dure plus long temps. Voila donc un bon poinct à retenir de oc passage. Il est vray que la modestie est une vertu convenable à tous: mais tant y a que les ieunes gens doivent observer ce qui est icy dit, qu'ils portent honneur aux anciens, cognoissans que de leur costé ils pourroyent avoir des bouillons trop excessifs, et qu'il est besoin que d'autres les retienent: car ils ne sont point assez posez de leur nature, et puis ils n'ont point l'usage pour estre prudens comme il seroit requis. Or au reste quand un ieune homme s'est porté ainsi modestement, si faut-il qu'en temps opportun il desploye ce qui lui est donné de Dieu: voire et fust-ce entre les vieilles gens: car l'ordre de nature n'empesche pas quand les anciens ne s'acquitteront point de leur devoir, que les ieunes ne suppleent en cest endroit-la: et mesmes iusques à faire honte à ceux qui ont long temps vescu, et lesquels auront mal employé le temps que Dieu leur avoit donné, et l'auront du tout perdu. Voila donc le moyen que nous avons à tenir: c'est que la reverence SERMON CXX 19 que les ieunes gens portent aux plus aagez ne doit pas empescher que tousiours la verité ne soit maintenue, que Dieu ne soit honoré, et que les vices ne soyent reprimez. Car il pourra advenir que les plus aagez seront destituez de l'Esprit de Dieu, ou gens malins qui n'auront en eux que fraude et desloyauté: ou bien ce seront gens opiniastres en escervelez. Alors faut-il que les ieunes gens soient tellement retenus sous le ioug, que par l'autorité des anciens ils soyent destournez de Dieu, et de sa parole, et de ce qui est bon et sainct? Nenny. Ainsi donc notons que ceste modestie n'emporte pas que les ieunes gens s'abrutissent, pour ne rien iuger ne savoir: mais il suffit qu'ils ne presument point d'eux-mesmes, pour s'escarmoucher et ietter leurs escumes devant le temps. Qu'ils escoutent, qu'ils soyent dociles, qu'ils soyent tousiours prests de faire silence, quand quelque bon propos sera mis en avant: et mesmes qu'ils se gardent d'occuper la place d'autruy. Ont-ils fait cela? S'ils voyent que les anciens ne monstrent pas bon exemple, mesmes qu'ils pervertissent le bien le tournans en mal: alors il faut (comme i'ay desia dit) que l'Esprit de Dieu se monstre où il sera. Comme de nostre temps, ceux qui avoyent esté nourris aux superstitions de la Papauté, d'autant plus qu'ils avoyent vescu au monde, tant moins avoyent-ils de doctrine. Or d'attendre que Dieu se fust voulu servir d'eux, il n'estoit pas besoin: ie di du commun. Voila donc les gens aagez qui avoyent eu longue experience. Mais quoy? Ils ont esté plongez en tenebres, il n'y a eu nulle cognoissance de Dieu, nulle pureté de religion. Qu'est-ce donc que l'aage pouvoit apporter à telles gens, sinon une opiniastreté plus grande? Car ils ont esté confits en erreurs, ils y ont esté adonnez tellement qu'il sembloit qu'il n'y eust moyen de les reduire. Or si Dieu a voulu appeler des ieunes gens, qui fussent pour mettre en avant sa parole, il ne falloit pas que le sainct Esprit fust ainsi bridé, et que les ieunes gens ne parlassent, et que les anciens ne fussent prests de les ouir. Il est vray que Dieu encores s'est voulu servir des anciens, comme il en a appellé de toutes sortes: mais tant y a qu'il a declaré que sa verité n'estoit point attachee à l'aage. Ainsi donc nous voyons maintenant quelle modestie doit estre en tous hommes generalement, et aux ieunes sur tout: c'est à savoir qu'ils se rendent paisibles pour apprendre tant que l'occasion leur sera donne, et qu'ils n'appetent point de se faire valoir, qu'ils n'ayent point une folle cupidité de monstre: mais qu'en silence ils reçoivent ce qui sera mis en avant par les autres, et qu'ils ne se prisent pas tellement qu'ils ne cognoissent qu'ils ont besoin d'estre conduits et gouvernez 20 par ceux qui ont plus d'experience. Cela est-il fait? O il ne faut point que sous ombre d'ancienneté nous soyons retenus pour ne plus iuger, et que nous allions comme povres bestes, et quand les gens aagez nous auront dit, Il faut ainsi faire, nous tenions comme un oracle tout ce qui sera sorti de leur bouche. Car la discretion doit estre coniointe avec le zele: comme nous avons desia declaré, que l'Esprit de Dieu contient en soy tous les deux. Ainsi donc s'il y a modestie aux hommes, il faut qu'il y ait et zele et discretion: et non seulement il ne faut pas que nous soyons bridez a, l'autorité de ceux qui ont long temps vescu: mais mesmes quand il est question de nous amener tout le monde, l'ancienneté ne doit apporter nul preiudice à ce qui est droit et utile. Comme quoy? I'ay desia dit, que si toutes les vieilles gens de la Papauté avoyent conspiré contre l'Evangile, et qu'ils voulussent qu'on se tint à leur façon accoustumee é il n'est pas dit que cela ferme la porte à Dieu et à sa parole.: que les ieunes gens soyent empeschez de maintenir la verité, si les anciens sont contre, et quand ils auront nourri long temps le mal, qu'ils vueillent qu'on s'y tienne: car ceux à qui Dieu aura fait meilleure grace se doivent opposer à cela. Mais il faut maintenant passer plus outre à savoir que si on nous dit, Comment? Il y à cent ans que nous peres et nos ancestres ont ainsi vescu, il y a cinq cens ans, voire mille que cela a este observé, qu'on l'a tenu pour une loy et une regle infallible: quand, di-ie, on nous alleguera ceste ancienneté du temps, voire qu'on nous ameneroit iusques en la creation du monde, si ne faut-il point que la verité de Dieu soit opprimee sous ceste ombre-la. Ainsi donc nous voyons maintenant qu'il n'est point question d'estre povres aveugles pour estre modestes: mais que nous devons tenir moyen et mesure. Et c'est ce qu'Eliu adiouste. I'ay dit, L'auge parlera, et la multitude des ans annoncera science: mais c'est l'Esprit de Dieu qui habite aux hommes, et l'inspiration du Tout-puissant donne intelligence. Voila donc l'ordre de nature qui va devant, c'est à savoir que nous devons escouter les anciens. Car quand on a, à choisir des gouverneurs en une ville ou en un pays, de prendre des ieunes fols, volages, et escervelez, qui ne savent que c'est de gouverner leurs personnes, qui soyent là pour estre iuges et conducteurs: c'est pervertir l'ordre de nature, c'est une honte, et il semble qu'on vueille despiter Dieu toutes fois et quantes que cela se fait. Quand donc on pourroit choisir gens posez, gens de bonne gravité, et meure, et on laisse ceux-la croupir en leurs maisons, et cependant on prend des esventez, des petis escargots qui sont d'une nuict, et les va-on colloquer au siege de iustice, et ils ne savent IOB CHAP. XXXII. 21 que c'est de tout cela, c'est comme si on marioit des petis enfans. Ils seront bien aises d'estre aux nopces: on leur dira, Vous mangerez du rost, du pasté, é ils s'accorderont bien à cela: mais est-ce un mariage pourtant? Ainsi, di-ie, en est-il de ceux qui sont au siege de iustice, quand il D'y u en eux ne prudence ne raison moins qu'en des pet enfans, d'autant qu'on n'a point d'esgard de choisir ceux qui ont plus de gravité et d'experience. Ain donc il faut que l'ordre de nature soit observé en premier lieu: c'est quand nous avons gens aagez ausquels Dieu a fait grace, que ceux-la ayent l'office de conduire les autres, et que les ieunes gens s'humilient sous eux. Car c'est une honte quand les ieunes gens voudront ici faire des grands, et qu'ils ne daigneront pas recevoir doctrine de ceux qui ont plus longuement vescu. Ceste fierté-la ne s'adresse point aux hommes mortels, mais c'est resister à Dieu qui a constitué cest ordre de nature et veut qu'on l'observe. Autant en est-il de nous, et de l'estat de porter et annoncer la parole de Dieu: que s'il y a un homme bien experimenté, et qui ait quelque prudence en soy, qui ait esté esprouvé: si on ne daigne s'en servir, et qu'on prenne un homme à la volee, et que sera-ce? Il faut donc que nous ayons en recommandation ce t ordre ici. Mais ce n'est pas pour en faire une regle certaine: car il adviendra quelquefois que Dieu aura donné plus de grace beaucoup aux ieunes gens qu'à ceux qui ont vescu au double. Or donc il ne faut point que cest ordre que nous avons dit, empesche que l'Esprit de Dieu ne soit receu là où il se monstre, et que les graces selon qu'il les distribue ne soyent appliquees en usage. Et voila pourquoy sainct Paul a choisi Timothee, combien qu'il y eust des anciens beaucoup alors. Car quand il a veu cest homme excellent (comme il avoit tesmoignage non seulement des hommes, mais aussi du sainct Esprit) il l'a preferé à ceux qui estoyent plus aagez. Ainsi maintenant en use Eliu, lequel apres avoir escouté, dit, qu'il cognoist que c'est l'Esprit de Dieu qui est aux hommes: comme s'il disoit, Il est vray que nous ne devons pas (sans avoir cognu comme il en va) iuger que les vieilles gens soyent radotez, ou qu'il ne leur faille donner ne lieu ne place: mais nous devons porter cest honneur-la, à l'aage pour dire, Et bien, l'homme qui a beaucoup veu nous pourra enseigner: mais si nous cognoissons qu'il ne s'acquitte point de son devoir, ou qu'il ait perdu son temps auquel il a vescu au monde alors si l'Esprit de Dieu est en un ieune homme, il faut qu'il s'avance. Retenons bien donc que quand l'ordre de nature sera observé, ce n'est point à ceste condition, que tousiours les ieunes gens quand Dieu les aura douez des quelques graces ne servent à son Eglise, et qu'ils n'enseignent non 22 seulement leurs pareils et compagnons, mais les plus vieux. Et par consequent il faut que les vieux ne s'arrestent point à leur asge pour estre impatiens, et reietter toutes admonitions, pour dire, Et comment? I'ay si long temps vesou, et qu'un ieune homme me monstre ma leçon? Mais qu'ils cognoissent, Non, ie devroye avoir profité en sorte que ie fusse le conducteur des autres: mais ie voy maintenant que i'ay besoin d'estre conduit, que ie suis un ieune enfant au prix de ceux qui devoyent estre enseignez par moy. Et puis qu'ainsi est que Dieu m'a destitué de la grace qui est requise à un conducteur, il faut que ie soye disciple, et non pas maistre. Voila donc comme les vieilles gens se doivent renger, quand ils voyent que Dieu a eslargi plus amplement de ses graces à ceux qui devroyent les ensuivre, et non point cheminer devant. Maintenant de ce que nous avons deduit cy dessus nous avons une bonne doctrine à pratiquer, c'est à savoir que l'Esprit de Dieu domine par dessus l'ordre de nature. Or pour mieux encores comprendre ce qui est ici contenu, notons qu'Eliu disant, Que c'est l'Esprit de Dieu qui habite aux hommes, veut ici exprimer que c'est un don especial que Dieu fait comme par privilege, quand il luy plaist qu'un homme soit mieux entendu que les autres. Il est vray qu'en general Dieu nous a fait creatures raisonnables, et c'est en cela que nous differons d'avec les bestes brutes. Dieu donc a bien donné à tous hommes sans exception quelque iugement et esprit: mais cependant nous voyons que l'un est tardif et lourd, l'autre sera agile, l'un sera esventé l'autre aura bonne gravité en soy. D'où procede cela? Cognoissons que Dieu tient ses graces en sa main, et les distribue à sa volonté à qui bon luy semble. Voila ce qu'Eliu a voulu ici signifier, à fin que les hommes ne pensent point avoir un heritage de nature qu'ils ayent apporté du ventre de leur mere, qu'ils ne pensent point avoir une chose qui leur soit deuë et acquise. Voici Eliu qui prononce, Dieu nous a tous creez, il est vray que nous aurons quelque raison, voire mais ce sera par mesure: cependant si un homme a savoir, s'il a prudence, il faut qu'il cognoisse que Dieu luy a tendu la main par especial, et qu'il se cognoisse estre tant plus tenu et obligé à Dieu. Or quand cela nous est dit, c'est à fin que nous ne soyons point eslevez en arrogance et que nous ne pensions pas mieux valoir quand nous aurons intelligence et esprit: cognoissans que s'il a pleu à Dieu nous faire ceste grace, il nous faut cheminer en tant plus grande crainte: car nous luy sommes tant plus redevables: et cependant s'il nous a voulu eslargir de ses biens, c'est aussi afin que nous en communiquions à nos prochains. Si donc nous n'en SERMON CXX 23 savons user pour glorifier nostre Dieu, et pour edifier ceux qui en ont besoin, il est certain que nous sommes tant plus coulpables. Voila ce que nous avons ici à noter pour un Item. Or cependant il nous faut aussi faire ici comparaison de deu degrez, c'est à savoir, Que si c'est Dieu qui donne intelligence especiale aux hommes pour discerner des choses qui appartienent à ceste vie caduque: que sera-ce de la doctrine de l'Evangile, de la vraye religion et pure? Aurons-nous cela de nature? Le pourrons nous acquerir par nostre industrie? Helas! il s'en faut beaucoup. S'il est question qu'un homme soit bon maistre d'escole pour enseigner les enfans, qu'il soit bon advocat ou medecin, qu'il soit bon marchant de ville, ou bon laboureur des champs, encores faut-il que l'Esprit de Dieu besongne en tout cela. Un homme aura besoin d'estre aigu en une chose, comme les arts mecaniques requerront aucunesfois plus grand esprit, que ne fera pas la marchandise. Or donc en toutes ces choses-la qui semblent estre vulgaires de soy et de peu de prix, si faut-il que Dieu distribue de son esprit aux hommes. Maintenant si nous venons à la doctrine de l'Evangile, voila une sagesse qui surmonte tout sens humain, mesmes qui est admirable aux Anges: voila les secrets du ciel qui sont contenus en l'Evangile: car il est question de cognoistre Dieu en la personne de son Fils: et combien que nostre Seigneur Iesus soit descendu ici bas, si est-ce qu'il nous faut comprendre sa maiesté divine, ou nous ne pouvons pas nous fonder, et reposer nostre foy en luy. Il est question, di-ie, que nous cognoissions ce qui est incomprehensible à la nature humaine. Or donc s'il faut que Dieu quant aux arts mecaniques, quant aux sciences humaines qui concernent la vie transitoire, nous distribue de son sainct Esprit, par plus forte raison ne pensons point par nos subtilitez de cognoistre que c'est de Dieu et des secrets de son royaume: mais il faut qu'il nous instruise: et cependant il faut que nous devenions du tout fols quant à nous, comme dit sainct Paul (1. Cor. 3, 18), pour estre participans d'une telle sagesse. Car voila la sentence qu'il en donne (1. Cor. 2, 14), Que l'homme sensuel ne comprend iamais la doctrine de Dieu: c'est à dire cependant que les hommes demeurent en leur naturel, ils ne savent que c'est de Dieu, et ne peuvent iamais gouster sa parole: qui pis est elle leur est folie, dit sainct Paul (1. Cor. 1, 18): car il semble que ce soit une doctrine sans raison, et pourtant il n'y a que le seul Esprit de Dieu qui nous donne la foi, et qui nous illumine. Et ceci doit bien estre note, car nous sommes souvent esblouys quand nous voyons qu'il y en a tant peu qui cognoissent que c'est de Dieu, et mesmes que beaucoup de gens qui sont en aage. et qui ont 24 long temps vescu au monde, sont enragez en leurs superstitions, et qu'ils combatent fierement contre la doctrine de l'Evangile: nous sommes estonnez de cela. Voire, mais voici un passage qui nous doit armer contre un tel scandale: C'est l'Esprit de Dieu qui habite aux hommes, c'est l'inspiration du Tout-puissant qui donne intelligence. Voyons-nous les hommes estre povres aveugles, et tellement plongez en ignorance, qu'ils ne puissent approcher de l'Evangile? ne nous esbahissons point de cela. Et pourquoi? Car c'est le naturel de l'homme, de ne rien iuger des secrets de Dieu iusques à ce qu'il soit illuminé. Mais au contraire quand nous voyons un homme qui cognoist que c'est de Dieu, soit ieune ou vieil, quand nous voyons quelqu'un ancien qui aura esté long temps comme abreuvé de ces sottises papales, qui vient à la droite religion: cognois. sons que Dieu a fait là un miracle. Si nous voyons aussi les ieunnes gens, cognoissons qu'il faut que Dieu les attire à soi d'une façon merveilleuse, pource qu'ils ne reçoivent pas aisement le ioug, d'autant qu'ils sont pleins de presomption, comme nous avons dit. Si donc Dieu les dompte, et qu'il les rende docile, c'est sa main vertueuse qui a passé par là Ainsi, nous voyons que ce passage nous doit servir en deux choses. La premiere est, que voyans que de nostre esprit nous ne saurions iamais parvenir si haut que de cognoistre Dieu ne sa verité, nous soyons vuides de tout nostre sens, et y renoncions. Et c'est ce que sainct Paul appelle Estre fait fol. Il faut donc que nous soyons faits fols, si nous voulons que nostre Seigneur nous remplisse de sa sagesse: c'est à dire, Il ne faut point que nous apportions rien du nostre, que nous cuidions avoir ne ceci ne cela: car ce seroit fermer la porte à Dieu. Ainsi donc si nous voulons que Dieu continue la grace de son sainct Esprit, quand il nous en aura distribue quelque portion, il faut que nous apprenions de l'exalter et magnifier comme il en est digne, et cognoistre qu'il n'y a point en nous une seule goutte de bonne intelligence, iusques à ce que Dieu l'y ait mise. Et puis que cela soit pour nous tousiours faire persister en son obeissance, et cheminer en plus grande crainte et solicitude: voyans que si Dieu esteint la clarté qu'il a mise en nous, nous serons en tenebres, voire et en des tenebres si horribles, que nous n'en pourrons iamais sortir. Voila le premier usage de ce lieu ici. Le second est que si nous voyons la plus grande multitude du monde se desbaucher, et que personne à grand peine se vueille ranger à Dieu: nous ne trouvions point estrange que les hommes soyent ainsi desbordez, et qu'ils facent des bestes sauvages. Et pourquoi? Car c'est l'Esprit de Dieu qui donne intelligence. Que cela donc nous soit IOB CHAP. XXXII. 25 comme un argument pour magnifier tant mieux la grace que nous aurons recuë: et cependant que nous ne soyons point transportez voyans telles rebellions. Et quoi? les hommes suivent leur naturel, ils suivent leur teste: et cependant ils resistent à Dieu, mais c'est d'autant que la doctrine de l'Evangile surmonte tout sens humain, et qu'il faut que Dieu besongne par son sainct Esprit, qu'il ouvre les veux, ou les hommes demeureront tousiours en leur bestise. Au reste Eliu là dessus conclud que les grands donc ne sont pas tousiours sages, et que les gens aagez n'ont quelquesfois ni intelligence, ni savoir, ni prudence plus que les autres. Il est vrai qu'Eliu ne veut pas ici pervertir l'ordre de nature (car il proteste ci dessus, qu'il a voulu escouter les anciens, et qu'il estoit tout prest de s'assuiettir à Leur doctrine) mais il signifie ce que desia nous avons touche, que Dieu n'est point lié à l'aage ni aux estats ni aux qualitez des hommes. Quand il plaira, à Dieu d'eslever un homme en dignité, bien, s'il s'en veut servir pour le salut de son peuple, il lui fora grace de se pouvoir acquitter de son office: mais autrement il le destituera, et d'autant qu'un homme sera en degré eminent, on le cognoistra double beste. Exemple. S'il y a un homme qu'on eslise pour annoncer la parole de Dieu, et bien, si Dieu veut faire grace à son Eglise, il douëra cest homme-là de son Esprit, il lui donnera intelligence de sa parole, et dexterité pour la savoir appliquer à l'usage du peuple, et en recueillir bonne doctrine, il lui donnera zele, et les autres choses qui sont requises: et Dieu se monstre là si manifestement, que nous. pouvons dire qu'il a le soin de nous, quand il distribue ainsi de ses graces aux hommes en ce qui est requis pour nostre profit. Autant en est-il de ceux qui sont en la iustice: selon qu'ils ont besoin que l'Esprit de Dieu soit double en eux, aussi quand Dieu s'en veut servir il leur donee une vertu puissante pour s'acquitter de leur devoir. Au contraire, si Dieu est courroucé contre nous, ceux qui seront pour annoncer sa parole seront des bestes qui n'entendront rien, on les mesprisera d'autant qu'ils desguiseront les choses, que la bonne doctrine sera denigree et profanee sous eux: bref à grand peine pourront-ils estre disciples, tant s'en faut qu'ils soyent bons maistres. Voila donc ce qu'Eliu a ici voulu monstrer en disant, que les grands ne seront oint sages, et que les anciens ne seront pas mieux entendus: comme s'il disoit, il ne faut pas faire ici une mesure esgale pour dire, C'est homme est eslevé en estat et dignité, il s'ensuit donc qu'il est savant: il ne faut point tirer une telle consequence de cela. Et pourquoi? Car Dieu peut bien destituer les plus grands, tellement que ce seront des grosses bestes, et 26 d'autant plus qu'ils auront vescu long temps, ils auront despendu beaucoup de pain, estans nourris aux despens de Dieu: tellement qu'il vaudroit mieux par maniere de dire qu'un boeuf eust esté nourri: cela seroit plus supportable. Ainsi donc apprenons, d'autant que Dieu distribue de son Esprit à ceux qu'il veut appliquer à son service, que d'autant mieux s'y doivent-ils employer soigneusement et en crainte de Dieu. Que s'ils en font autrement, ceux qu'on estimera les plus sages on verra qu'ils seront du tout aveuglez, quand ils ce cognoistront point Dieu, comme notamment il en fait la menace par son Prophete Isaie, disant (29, 14), Que les anciens ne verront plus goutte, que les sages s'abbrutiront, et seront du tout eslourdis. Nous voyons donc comme Dieu declare une vengeance plus horrible sur les grans et sur les anciens, et sur les gouverneurs, que sur le commun peuple. Par cela nous sommes admonnestez qu'il ne nous Leur faut point attribuer une autorité infaillible, comme si iamais ils ne pouvoyent errer, et mal conduire Les autres. Or si Dieu aveugle ainsi les anciens et Les grans, et ceux qui sont en autorité (ie vous prie) quand il ne Leur donne point de son sainct Esprit, que seront-ils plus? Et notons bien la cause pourquoy Dieu fait une telle menace. C'est pour l'hypocrisie des hommes d'autant qu'ils l'ont servi par contenance, et que leur coeur estoit loin de luy: que de bouche ils ont protesté de le vouloir servir, et cependant ils se sont addonnez aux traditions des hommes: c'est à dire que Dieu n'a point dominé luy seul par sa parole, mais que Les hommes ont la vogue. Or Dieu ne peut souffrir que son autorité soit ainsi amoindrie. Voila pourquoy il dit, qu'il aveuglera les sages, qu'il ostera l'Esprit et la raison aux anciens. Apprenons donc si nous voulons que Dieu nous gouverne, et qu'il regne au milieu de nous, et iouir des graces qui nous sont necessaires à salut, qu'il luy faut laisser la domination et maistrise sur nous tous, et que grans et petis se rengent à son obeissance. Et au reste que nous ayons sa parole pour nostre regle, et que nous souffrions d'estre gouvernez par icelle: sachans qu'autrement nous ne pouvons pas attendre que le sainct Esprit besongne en nous. Et pourtant que nous cerchions tous les moyens qu'il est possible estre enseignez. Dieu a voulu qu'il y eust des Pasteurs en son Eglise qui annonçassent sa parole, et que nous receussions correction et admonition d'eux. Cela ce se fait-il point en telle vertu qu'il faut? Prions à Dieu qu'il luy plaise suppleer à un tel deffaut. Que donc nous cheminions on telle humilité, que nous ne demandions sinon que Dieu seul ait toute preeminence sur nous: et sachons que nous ce ne pouvons avoir ne raison ni intelligence sinon en SERMON CXXI 27 tant que nous serons illuminez par son S. Esprit. Voila comme iamais il ne souffrira que nous soyons desbauchez: mais s'il a commence à nous conduire et enseigner, il fera que de plus en plus nous serons confermez en toute sagesse: comme S. Paul dit au premier chapitre de la premiere aux Corinthiens, Que puis que Dieu a une fois commencé en nous, il ne permettra point que rien nous defaille iusques au dernier iour où nous aurons pleine revelation des choses que nous cognoissons maintenant en partie. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 28 LE CENT VINGT ET UNIE E SERMON, QUI EST LE III. SUR LE XXXII. CHAPITRE. 11. Voici i'ai attendu vos paroles, prestant l'aureille cependant que vous-vous prepariez, et que vous cherchiez propos. 12. Alors ie vous consideroye: mais il n'y a eu nul d'entre vous qui ait reprins Iob, et qui ait respondu à ses propos. 13. Or à fin que vous ne disiez, nous avons trouvé la sagesse: Dieu l'a ietté, et non point l'homme. 14. Il n'a point adressé paroles à moi: et si ne lui respondrai pas selon vos propos. 15. Ils ont craint, et n'ont rien respondu, ils ont cessé de parler. 16. Or i'ai attendu, ils ne parloyent point: ils s'arrestoyent, et ne respondoyent point. 17. Ie respondrai aussi à mon tour et monstrerai aussi mon advis. 18. Car ie suis plein de paroles, et l'esprit de mon ventre me contraint. 19. Voici mon ventre comme le vin qui n'a point d'essort, et est comme les nouveaux barils qui se rompent. 20. le parlerai donc, et aurai respiration: i'ouvrirai mes levres, et si respondrai. 21. Ie n'accepterai pas maintenant la personne de l'homme: et ne donnerai point de titres à l'homme. 22. Car ie ne sai si ie flattoye, si mon Facteur me perdroit point incontinent. Comme il fut hier declaré que nul ne se doit advancer trop hastivement, mais que plustost nous devons cercher d'apprendre que d'enseigner les autres, sinon que la necessité nous y contraigne: aussi maintenant il nous est ici monstré que nous ne devons point nous fourrer en quelque propos incognu devant qu'avoir bien entendu le merite de la cause, comme on parle. Et de fait nous voyons comme ceux qui veulent disputer d'une chose qui ne leur est pas assez cognuë s'esgarent, et parlent à la traverse: et en cela nous cognoissons nostre povreté. Nous avons donc à observer encores ce qui nous est ici monstré en l'exemple d'Eliu: c'est que nous n'avancions point quelque propos à la volee, et que nous ne soyons point trop hastifs pour donne sentence d'une chose qui nous est cachee et de laquelle nous ne sommes pas deuëment informez Il est vrai que ceste leçon appartient sur tout à ceux qui sont constituez en estat de iustice. Ils doivent bien s'enquerir d'un fait, devant qu'en iuger: mais si est-ce que chacun en son endroit doit observer ceste regle. Voila donc le premier que nous avons ici à noter, suivant ce qui fut hier declaré: et tousiours nous voyons ce qui fut dit, c'est assavoir que l'Esprit de Dieu quand il gouverne un homme, tout ainsi qu'il lui donne zele, et l'esmeut quant à la religion, aussi il lui donne prudence et discretion: tellement que l'un ne va iamais sans l'autre, et si un homme n'a un zele reglé, il ne peut pas s'attribuer nulle vertu: et si l'Esprit de Dieu domine en lui, il cognoistra que ces choses sont inseparables. Et d'autant plus avons nous à prier Dieu, que s'il nous fait grace de maintenir sa verité: il nous monstre aussi quand il sera temps de parler, ou de nous taire, et qu'il nous donne intelligence et raison, afin que nous n'allions point à la volee par inconsideration: car l'excuse est trop maigre quand nous dirons, Ie cuidoye bien faire, i'avoye entendu la chose estre telle. Il est vrai qu'il n'y a celui qui ne faille: mais d'autant plus devons-nous estre sur nos gardes: et voyans l'infirmité de nostre esprit, que nous cerchions d'estre gouvernez de Dieu et par sa main, tellement qu'en ayant bon zele nous ayons aussi la raison pour le bien moderer et regir. Venons maintenant à ce que dit Eliu. Il monstre que sa dispute ne sera pas telle que celle des autres, Ne dites point, Nous avons trouvé sagesse car Dieu a renversé Iob, et non point les hommes. Ici Eliu signifie qu'il aura un autre moyen pour disputer contre Iob, que n'ont pas eu les autres. Car quel moyen ont-ils tenu? Tu es affligé de la main de Dieu, et non point sans cause: il IOB CHAP. XXXII. 29 faut donc conclure que tu es un meschant. Ton affliction est si grande et si exorbitante, qu'on DC voit point au monde un homme si pressé que toi: il s'ensuit donc que tu surmontes tous hommes en iniquité. Voila quel a esté le fondement qu'ont prins les amis de Iob en le voulant redarguer. Or Eliu proteste qu'il n'en sera point ainsi. Et de fait on voit, que s'il eust continué le propos, c'estoit tousiours empirer le mal. Car nous avons declaré que Iob pouvoit maintenir son integrité, d'autant qu'il avoit cheminé en la crainte de Dieu, et qu'il n'a failli sinon on ce qu'il n'a peu arrester du tout son esprit en l'obeissance de Dieu, et qu'il a trouvé son affliction estrange: mais tant y a que quant au principal sa cause estoit bonne et iuste. Vrai est qu'aucuns entendent ce passage, comme si Eliu disoit, Ne dites point qu'en vous taisant vous soyez sages, et que Dieu le confondra assez sans que les hommes mortels s'en meslent. lais si on regarde de pres, on trouvera que le sens naturel est celui que i'ai dit, c'est assavoir qu'Eliu se mocque des amis de Iob: car notamment il leur reproche qu'ils ont cuidé avoir trouvé la sagesse: comme nous disons en proverbe, qu'un homme pense avoit trouvé la feve au gasteau, quand il aura quelque subtilité, et qu'il pourra se fourrer en quelque compagnie pour mettre on avant son opinion et ce qu'il aura inventé, qu'il lui semblera qu'il ait une raison invincible, combien qu'elle soit frivole. Ainsi maintenant parle Eliu: Il vous semble que ce soit le noeud de la matiere. Que quand Dieu a ainsi pressé Iob, qu'il l'a affligé si durement, il lui est ennemi: vous estimez, di-ie, que voila un fondement si bon et si ferme que rien plus. Or ce n'est rien qui vaille dit-il: comme desia nous avons declaré qu'il ne s'ensuit pas qu'un homme soit meschant, si Dieu le visite. Car combien que Dieu ait menace les transgresseurs de sa Loi, de les punir et en leurs personnes et en leurs biens, et en leurs enfans: si est-ce que Iob n'estoit point ainsi persecuté, il y a eu un autre raison. Or si Dieu menace les transgresseurs, ce n'est pas à dire qu'il ne se reserve ceste liberté de pouvoir, quand il voudra, exercer la patience des fideles: et encores qu'il n'ait point esgard à leurs offenses qu'ils ont commises, si est-ce qu'il se monstrera rude envers eux. Et pourquoi? Pour les humilier. Quand il n'y auroit que ceste raison-là, elle doit bien suffire. Et puis Dieu veut que ses serviteurs soyent en exemple aux autre". Il y a d'avantage qu'il est besoin de mortifier leurs affections eternelles: car quelquesfois nous avons des vices secrets en nous, ausquels Dieu remedie devant le coup: quand il nous envoye des afflictions, quelquefois nous ne savons point pourquoi, mais il voit plus clair que nous. Ainsi donc, cela nous doit estre resolu, que Dieu affligera les 30 bons, et que ceux qui n'ont pas provoqué son ire, il ne laissera pas neantmoins de se monstrer aspre envers eux, et d'exercer une grande rigueur, tellement qu'il semblera qu'il les vueille du tout abysmer. Est-ce à dire qu'on les doive tenir pour meschans? Nenni. Voila donc un argument frivole, combien que les amis de Iob s'y soyent fondez, et ayent cuidé avoir trouvé la sagesse en ce poinct: si est-ce, di-ie, que ç'a esté une chose puerile. Ainsi donc retenons de ce passage ce que nous avons touché ci dessus, c'est d'estre prudens quand Dieu afflige les hommes et que nous ne iugions point à la volee, que celui qui sera batu des verges de Dieu soit à condamner, et qu'on doive mesurer les pechez par les afflictions: car de faire une regle generale de cela, ce seroit proceder temerairement et à l'estourdie. Qui donc? Cognoissons que Dieu a diverses raisons, d'affliger les hommes. Il est vrai que c'est son iugement ordinaire, que de punir les pechez: mais cependant si est-ce que quelquesfois qu'il voudra esprouver l'obeissance des bons, et de ceux qui l'ont servi, et ont appliqué leur estude à suivre ses commandemens, ceux-là seront traittez en plus grande rigueur, que non pas les plus meschans. Et pourquoi? Car Dieu les veut enseigner que c'est d'humilité et d'obeissance. Puis que coste raison-là y est, il nous faut tenir en suspens, quand quelqu'un sera affligé: car Dieu veut preserver aussi les siens de quelque tentation qui leur envoyera. Vrai est que s'ils l'ont provoqué en quelque maniere que ce soit, il remedie à un tel mal en les affligeant. Mais iugerons-nous là dessus, que ceux qui sont les plus mal traittez sont les plus meschans? Que seroit-ce? Ne voit-on pas que nous procederions tout au rebours de Dieu, et tout à l'opposite de son intention et conseil? Au reste, que nous appliquions ceci tant à nos prochains qu'à nous-mesmes. Si donc nous voyons des gens qui soyont tourmentez de beaucoup de maux, regardons à leur vie en premier lieu, et ne nous hastons pas de prononcer sentence sur eux, mais regardons comme ils ont vescu. Si un contempteur de Dieu, un homme desbauche un homme addonné à des vices enormes est affligé grandement, que nous cognoissions, Voila Dieu qui nous monstre comme en peinture que c'est de sa vengeance: là nous avons iuste occasion de iuger. Et pourquoi? La chose parle. Quand un homme aura mesprisé Dieu, et qu'il aura esté desbordé en toute sa vie, et que nous verrons que Dieu l'afflige, é là il n'y a nulle doute, les choses ne sont pas obscures ne difficiles. Ainsi donc nostre iugement ne sera pas trop hastif quand nous y procederons ainsi. Mais au contraire, si apres nous estre enquis, nous ne voyons point la raison pourquoi Dieu afflige les hommes (comme SERMON CXXI 31 si quelqu'un a cheminé droitement) là il nous faut tenir bridez. Et pourquoi? Car nous ne saurons que c'est de ce conseil de Dieu, iusques à ce qu'il nous l'ait revelé. Voila comme il nous faut iuger quant aux autres. Et cependant si nous voyons les meschans estre corrigez comme ils l'ont merité, ne les condamnons pas seulement, mais appliquons cela, à nostre usage, comme S. Paul aussi nous le monstre (1. Cor. 10): c'est que nous cheminions en crainte de Dieu estans instruits aux despens d'autrui. Voila Dieu qui punist les paillards, les larrons, les rebelles: or c'est afin que nous apprenions de cheminer en son obeissance, et que nous ne provoquions point son ire, comme ceux qui nous voyons estre si durement traittez. C'est donc ce que nous avons à faire, quand Dieu nous donne à contempler sa vengeance en ceux qui lui ont esté du tout rebelles. Si nous voyons les bons estre ainsi visitez, il nous faut penser, Helas! si le bois verd est ainsi ietté au feu, et que sera-ce du sec? Quand nous ferions comparaison de nous avec ceux qui sont comme à demi trespassez, nous verrons de plus grandes vertus en eux: et toutes fois ils sont traittez plus grievement beaucoup que nous. Il faut donc dire que Dieu nous supporte: car s'il n'avoit pitié de nous, que seroit-ce? Et quand nous sommes resveillez par ce moyen, cognoissons que c'est afin de ne nous plus donner liberté de mal faire, mais que nous soyons retenus et comme liez, afin de nous assuiettir pleinement à nostre Dieu. Avons-nous ainsi consideré les verges et les corrections que Dieu envoye sur nos prochains? Que de nostre ceste, quand nous aurons nostre tour, et que Dieu nous punira, voire pour nos pechez, nous cognoissions, O il ne faut pas d'autres tesmoins que nostre conscience propre, c'est un iuge assez suffisant pour nous condamner. Mais si puis apres, Dieu quelquesfois nous est rigoureux, et que nous ne voyons point la raison pourquoi, et bien, ne perdons point courage, ne disputons point avec Dieu pour nous troubler, s'il ne fait à nostre appetit: mais que nous apprenions plustost à nous consoler: et combien qu'il semble que Dieu nous soit ennemi mortel, et qu'il foudroye contre nous, esperons toutes fois en lui, comme nous avons veu ci dessus que Iob parloit. Voila donc comme il nous faut estre prudens à iuger des chastimens que Dieu nous envoye, aussi bien que nous devons estre moderez envers nos prochains. C'est ce que nous avons à retenir sur ce passage d'Eliu, quand il dit, Que c'est folie, si les hommes se veulent amuser aux afflictions presentes pour dire, Voila Dieu qui a renverse une creature, quand sa main sera si cruelle sur lui, qu'elle sera si dure et si aspre. Il ne faut pas dire, que nous suivions ceste regle generale. 32 Et pourquoi? Car nous y serons trompez tous les coups, ainsi que nous avons desia monstre Or là dessus Eliu reproche aux amis de Iob qu'ils ont esté confus. I'ai attendu, dit-il, et ils n'ont plus parlé, ils ont quitté leurs propos. En ceci il signifie, que d'autant qu'ils avoyent esté mal fondez, ils sont demeurez confus: car nous savons que la verité sera tousiours invincible. Vrai est que celui qui aura bonne cause, ne sera pas tousiours ouy, comme nous voyons qu'une bonne cause sera opprimee par des gens escervelez et enragez quand ils auront la vogue (car ils clorront la bouche à ceux qui auroyent iuste occasion de parler) mais tant y a que si les choses sont conduites par bon ordre, quand un homme aura bonne cause, Dieu lui donnera aussi dequoi la maintenir: car la verité (comme nous avons dit) sera victorieuse. Ainsi donc ce n'est pas sans cause qu'Eliu se mocque des amis de Iob, lesquels sont demeurez confus au milieu du chemin. Pourtant sachons quand nous aurons bien cognu une chose estre vraye, que Dieu nous donnera aussi argumens et raisons pour tenir bon, afin que nous ne soyons point vaincus par ceux qui taschent de mettre bas la verité, et la convertir eu mensonge. Dieu, di-ie, nous fortifiera en telle sorte, que nous ne serons iamais destituez de raison. Et c'est une doctrine qui est bien à noter: car qui est cause souvent que nous n'osons pas prendre une bonne querelle, sinon d'autant que nous n'avons pas le moyen ni l'adresse pour savoir resister constamment, comme il seroit requis? Or afin qu'une telle timidité n'empesche, que nous ne soyons zelateurs pour maintenir la verité, comme il appartient: notons que Dieu ne delaisse pas ceux qui ont courage de maintenir les bonnes causes: mais leur donne en la fin la victoire. Ouy, combien qu'ils soyent opprimez par cautele, et par astuces (ainsi qu'il adviendra, comme nous avons dit) si est-ce que iamais ne seront confus, quoi qu'il en soit. Confions nous donc en ceste promesse, et remettons-nous à Dieu, et nous trouverons que ceci n'est point dit en vain. Vrai est que devant toutes choses il nous faut bien discerner si la cause que nous sou tenons est bonne. Car Dieu punit la legereté de ceux qui entreprennent une querelle sans savoir ni pourquoi ni comment: il les laisse la bouche ouverte: et faut qu'ils demeurent ridicules, qu'ils soyent mocquez de chacun. Voila un iuste payement de ceux qui s'avancent par trop. Mais quand la bonté d'une cause nous sera cognuë, appuyons-nous sur ce qui nous est ici dit, c'est assavoir que Dieu nous fortifiera tellement que nous ne serons point vaincus. Et au reste, quand nous verrons le plus souvent que ceux qui devroyent maintenir une bonne cause, font les canes, et que quand ils pourroyent avancer quelque propos, ils IOB CHAP. XXXII. 33 demeurent là comme morts et confus, notons que Dieu punit ceste deffiance, et qu'ils n'ont point une telle magnanimité qu'ils devroyent, pource qu'ils ne l'ont point invoqué, et ne se sont point attendus à lui, pource qu'ils n'ont point estimé que le sainct Esprit seroit assez suffisant pour leur donner vertu. Ainsi donc l'incredulité se monstre auiourd'hui d'autant que s'il y a une bonne cause, elle sera mise sous le pied. On voit les meschans qui ont du courage tant et plus pour faire valoir leurs mensonges, et que la verité ne pourra venir en avant. Et pourquoi? Car les meschans ne faillent point à s'appliquer tant qu'il leur est possible pour renverser tout, pour mettre les choses en confusion, et cependant il n'y a personne qui s'y oppose, au moins en telle vertu qu'il seroit requis. Et pourquoi? Car ceux qui desirent le bien, et y ont quelque affection, ne laissent pas d'estre povres incredules: et de fait s'ils se fioyent en Dieu, il est certain qu'ils ne souffriroyent point que tout fust ainsi confus comme il est. Voila donc ce que nous avons à retenir quand Eliu se mocque des amis de Iob qui sont demeurez confus: c'est autant comme s'il disoit, que par cela on voit qu'ils ont en mauvaise cause, et qu'ils l'ont mal combattue à l'encontre de Iob. Or il adiouste, Qu'il parlera aussi à son tour Ce mot, Aussi, doit estre pesé, pource qu'Eliu signifie que c'est en temps opportun qu'il met en avant ses propos. Pourquoi? Nous avons desia dit, qu'estant ieune il devoit porter reverence aux gens agez: car c'eust este pervertir l'ordre de nature. Il a donc fallu que ceste modestie precedast, et qu'Eliu laissast parler ceux qui estoyent plus d'aage que lui, et qu'il les escoutast. Cela est-il fait? Puis que Dieu lui donne grace de mieux distinguer la cause que ceux là n'ont fait, il parle à son tour. Nous voyons donc qu'il ne se precipite point, c'est à dire, il ne s'ingere point à la volee: mais apres avoir attendu que le temps opportun soit, alors il parle. Et c'est un poinct que nous devons encore bien noter: car nous savons que le tout doit estre traitté en l'Eglise de Dieu par bon ordre et decentement, comme dit sainct Paul (1. Cor. 14, 40). Il y a donc deux choses requises en la façon d'enseigner: c'est que l'ordre soit observe en premier lieu: et puis avec l'ordre qu'il y ait une honnesteté, que les choses soyent decentes et convenables. Puis qu'ainsi est retenons l'exemple d'Eliu, et tenons-nous à la doctrine que sainct Paul nous donne en ce passage que i'ai allegue: c'est qu'il n'y ait point de confusion entre nous, comme aussi sainct Paul dit en l'autre endroit du passage allegué (v. 27 ss.), qu'encores que Dieu ait suscité beaucoup de Prophetes en son Eglise, qu'il y ait beaucoup de gens qui sachent 34 que c'est de parler, et qui ayent mesmes de quoi pour enseigner, il n'est point question que tous mettent en avant ce qui leur est donné: car il y faut ordre, il y faut mesure, et puis il y a quelque honnesteté qui doit estre gardee. Voila donc ce qui nous est ici monstre à l'exemple d'Eliu, quand il dit qu'il parlera, voire, mais c'est quand il voit que les choses ont esté mal conduites, que les amis de Iob ont desguisé la verité, et qu'ils ont soustenu un principe qui estoit mauvais et faux. Car combien qu'ils ayent eu de belles raisons et apparentes pour le colorer: si est-ce neantmoins que le fondement sur lequel ils ont basti, n'estoit pas bon: et Iob de son ceste combien qu'il eust iuste cause toutes fois il l'a mal demence, et a usé de propos exorbitans. Eliu donc apres avoir paisiblement escouté, maintenant qu'il voit que Dieu lui donne entree et accez, il en use. Et outre cela il y est contraint aussi comme il le monstre quand il adiouste, que son esprit est angoissé, et qu'il est semblable à un baril plein de moust. Quand on mettra du vin nouveau en un baril, et qu'il sera enserré, et n'aura point d'issue, le baril se rompra quand le vin boust: ainsi Eliu dit, que son esprit est enserre, comme si un baril estoit plein de vin nouveau, et qu'il n'en peust plus, et qu'il fallust que tout esclatast. Par cela il signifie, que la necessité le contraint d'avancer son propos, afin que la cause qui a esté mal debatue soit deduite maintenant par raison. Or pource qu'Eliu parle ici avec une grande vehemence, aucuns ne cognoissans pas la cause ont cuide que ce fust un homme d'un esprit hautain, et plein de vanterie. Mais en premier lieu nous voyons que Dieu ne l'a point condamné: il condamne Iob, il condamne ses amis, et monstre que tous ont erré on en une sorte, ou en une autre. Eliu cependant est iustifié. Puis que Dieu ne le condamne point, qui sera l'homme mortel qui voudra ici usurper ceste authorité de iuger par dessus Dieu? C'est donc une folie par trop grande. Et au reste ceci ne doit point estre trouvé si nouveau: car nous devons retenir ce qui a esté declaré par ci devant, c'est assavoir qu'Eliu n'estoit pas comme les Prophetes qui ont este en l'Eglise de Dieu. Apres que Dieu a publie sa Loi par la main de Moyse il a aussi donne la promesse, que iamais le peuplé d'Israel ne seroit destitué qu'il n'eust des Prophetes. Car il est escrit au dixhuictieme du Deuteronome, Tu n'iras point aux sorciers ni aux devins: tu n'auras point de revelations telles que les Payens cerchent: tu ne courras point apres beaucoup de scie ces, tu ne cercheras point aussi de t'informer des morts. Car ton Dieu te suscitera tousiours un Prophete du milieu de toi, comme s'il disoit, que les Payens enquierent, et cerchent beaucoup de SERMON CXXI 35 moyens d'estre enseignez. Et pourquoi? Car ils ne savent où ils en sont, ils n'ont point de Prophete, ils n'ont point de doctrine certaine pour estre conduits et guidez. Mais il n'est point ainsi de vous disoit Dieu aux enfans d'Israel. Ie vous donnerai tousiours quelque Prophete tellement que i'habiterai privement au milieu de vous, et ma verité vous sera cognuë. Voila donc les Prophetes qui ont esté en l'Eglise de Dieu, suivant sa promesse, et ç'a esté une chose toute commune. Mais Eliu habitoit au milieu de ceux qui n'avoyent point la Loi ne les promesses de Dieu, et nostre Seigneur ne s'estoit point allié avec ces gens-là: car ou ils estoyent devant la Loi, ou ils estoyent au milieu des idolatres: comme nous avons dit, que Tharé et Nachor qui estoyent les grands peres ou ancestres d'Eliu estoyent idolatres. Ainsi donc quand Eliu a este institué de Dieu pour savoir parler, comme nous voyons, ç'a esté une chose extraordinaire: pourtant il ne faut point trouver nouveau s'il y a grand changement en lui, et que Dieu monstre ici une vertu qui n'est point accoustumee, et qu'Eliu se sente comme changé: car mesmes afin que les propheties eussent plus d'autorité, nous voyons que Dieu y a mis par fois quelques marques patentes. Comme de Saul quand Dieu l'a voulu appeller au royaume, il l'a changé et renouvellé, tellement qu'on voit un homme tout autre et tout divers qu'il D'avoit esté auparavant. Et Saul est-il aussi bien entre les Prophetes? comme le texte le porte. Si donc Dieu a ainsi touché au vif les Prophetes qui estoyent appellez en cest estat, combien qu'ils y fussent selon sa promesse, et que ce fust comme un ordre accoustumé s'il les a, di-ie, ainsi changez tellement qu'on voyoit qu'ils estoyent des hommes ravis: par plus forte raison quand il a besongné en quelque Payen qui estoit hors de son Eglise, il a bien fallu qu'il y eust une marque notable, et qu'on cognust que la main de Dieu estoit là dessus. Or comme le diable a esté tousiours un singe de Dieu, et a contrefait ses oeuvres, les faux prophetes des incredules qui ont apporté revelations au nom des idoles, ont eu le semblable: car ils ont esté transportez. Si on venoit s'enquerir de quelque chose secrette aux idoles qui avoyent le bruit et renom de deviner les choses à venir, et bien, ils avoyent là leurs prophetes ou hommes ou femmes, qui estoyent comme à demi morts, quand il estoit question de respondre à ceux qui s'estoyent enquis: ils se trainoyent comme ceux qui sont tombez du haut mal: il y avoit les escumes, les yeux tournoyent en la teste. Et notamment cela s'est fait, pource que le diable a voulu esblouir les yeux des povres ignorans, et les a abbrutis en telle façon qu'ils estoyent esmeus de reverence maugré qu'ils en 36 eussent. Comment? Il faut bien qu'il y ait ici une vertu celeste quand on voit les hommes et les femmes ainsi changer. Mais tout cela (comme i'ay dit) s'est fait selon l'artifice de Satan, lequel par une fointise a contrefait les oeuvres de Dieu, et s'est transfiguré ainsi afin qu'on ne discernast point, mais qu'on cuidest que ce qui est d'enfer, estoit procedé du ciel. Tant y a que nous voyons bien qu'il ne faut lus trouver estrange qu'Eliu ait eu une telle vehemence en son esprit: d'autant que Dieu l'avoit institué, voire, et l'avoit institué afin qu'il entreprint un combat contre Iob et contre ses amis. Et mesmes il falloit que Dieu besongnast d'une façon nouvelle envers cest homme. Et pourquoy? La ieunesse de soy ne sera point escoutee entre les anciens: comme les vieilles gens se prisent en leur aage, et leur semble qu'ils ont peu acquerir vertu, qu'ils sont sages: et cela les rend plus arrogans, et ils sont là preoccupez d'une folle opinion tellement qu'ils ne se peuvent rendre dociles qu'avec une grande difficulté, et comme par force. Ainsi donc il falloit bien que Dieu touchast Eliu au vif, et qu'il y eu t un grand changement d'esprit en luy, afin que la doctrine fust mieux receuë entre les anciens, et qu'elle eust quelque entree. En somme Dieu a voulu ici rendre Eliu authentique, quand il luy a donné une telle vehemence d'esprit. Mais il y a aussi la raison que nous avons touchee, c'est qu'il voyoit la verité estre opprimee: veu que Iob a mal maintenu sa querelle, combien qu'elle fust bonne: que les autres aussi ont desguisé les choses, et qu'ils faisoyent un mauvais fondement, et ont prophané la parole qui estoit de Dieu, d'autant qu'ils ont amené des raisons bonnes et sainctes pour approuver un mauvais fondement qu'ils avoyent prins. Voyant cela donc, il a esté esmeu d'un zele qu'il a conceu en soy: son esprit a esté comme bouillant: et cela l'eust fait fendre, sinon qu'il se fust deschargé. Or cecy nous doit servir à double usage. Car en premier lieu, puis que nous voyons que Dieu a ;D primé une telle marque en la doctrine d'Eliu, et que l'Esprit celeste est apparu en sa bouche, tant plus devons nous estre incitez a recevoir ce qu'il dit. Car pourquoy est-ce que Dieu l'a ainsi marquee, sinon afin qu'elle ait plus de reverence envers nous? Ainsi donc ce qu'Eliu deduira ci apres recevons-le, non point comme d'un homme mortel, veu que Dieu y a adiouste son seau, et qu'il a voulu que la doctrine nous fust rendue plus certaine. Que donc nous apprenions par cela de nous y assuiettir, sachans que nostre foy ne sera point fondee sur la doctrine d'une creature, d'autant que c'est Dieu qui parle par la bouche d'un homme, et s'en sert comme d'un instrument. Voila ce que nous avons à observer. Mais il nous faut passer plus outre. IOB CHAP. XXXII 37 Que si ceste marque qui a esté obscure en Eliu, nous doit servir, afin que sa doctrine soit receuë en pleine obeissance: et que sera-ce des approbations si grandes et magnifiques, comme Dieu les a donnees à sa Loy, et à toutes ses Propheties? Il est vray qu'Eliu porte la pure parole de Dieu, et que ce qui est procedé de sa bouche il faut que nous le tenions comme venu du sainct Esprit. Et pourquoy? Pource que Dieu l'a ainsi incite à une telle vehemence; Mais si nous regardons comme Dieu a magnifié et approuvé sa Loy: et la doctrine des Prophetes, nous verrons là une façon bien plus magnifique. Car quand la Loy fut publiee, l'air en a retenti, le ciel est esmeu en tonnerres et esclairs, la trompette a sonné aux nues, la terre en a tremblé, les montagnes se sont remuees comme brebis à la voix de Dieu: bref, il n'y a eu element qui n'ait donné tesmoignage à ceste doctrine, monstrant qu'elle estoit du tout celeste: les miracles ont suivi aussi quand les Prophetes ont parlé: ç'a esté tousiours avec si grande approbation, que la vertu celeste qui est là apparue, nous devroit crever les yeux par maniere de dire, si nous ne la contemplons. Et pourtant apres que nous aurons cognu, que Dieu par une seule marque qu'il a donnee à Eliu, a voulu que sa doctrine fust receuë comme authentique: cognoissons quand il est question de la Loy et des Prophetes, que là nous devons bien estre plus esmeus et incitez: comme ceci qui est dit d'Eliu, n'est qu'un accessoire. Voila donc ce que nous avons à retenir en premier lieu. Or pour le second il nous faut aussi noter, que tout ainsi qu'Eliu a esté esmeu de zele voyant qu'on desguisoit la verité de Dieu, et qu'on falsifioit sa parole, il faut que nous ayons une semblable affection pour le moine. Quand donc les faux prophetes se viendront eslever pour obscurcir la bonne doctrine, que les meschans desguiseront leurs blasphemes pour induire le monde au mespris de Dieu et de sa parole, qu'une mauvaise cause sera maintenue, qu'on voudra renverser le droit: que nous ne soyons point muets ni nonchalans, mais que nous ayons ceste vehemence en nous, telle qu'elle nous est ici monstree. Car si nous n'avons ce zele de Dieu à sa verité, nous montrons que nous ne sommes point ses enfans. Et ainsi retenons bien l'exemple qui nous est ici proposé en la personne d'Eliu. Et mesmes faisons comparaison de nous avec luy: car si un homme qui n'avoit point esté nourri en l'escole de Dieu, qui estoit là enveloppé parmi les incredules, a esté ainsi esmeu de zele, quand Dieu l'a touché, qu'il a esté là angoissé, comme s'il devoit estre fendu, iusques à ce qu'il ait deschargé sa conscience: et ie vous prie que sera-ce de nous, quand Dieu nous 38 enseigne si privément en sa parole? Pourrons-nous estre excusez, quand nous ne luy rendrons point tesmoignage devant les hommes, lors que nous verrons le bien estre obscurci, voire renversé du tout, et que nous ne nous y opposerons pas? Quand donc nostre Seigneur nous appelle à cela, qu'il nous impose une telle charge, si nous sommes muets, et que nous ne tenions conte de maintenir le bien, ou plustost que par nostre silence nous aidions aux meschans: ne sommes nous pas traistres à Dieu et à sa verité? Il est bien certain. Ainsi donc d'autant plus nous en faut-il estre esmeus, quand nous voyons qu'un homme qui n'avoit point esté enseigné en la Loy de Dieu, et qui n'estoit point du corps de son Eglise, toutes fois a voulu ainsi maintenir la verité et a esté comme forcé. Il est vray que ceste force ici est volontaire: car Dieu ne transportera point les hommes quand il se veut servir d'eux pour les faire aller par contrainte. Ie di de ses Prophetes et vrais serviteurs: car il se servira bien des meschans maugré qu'ils en ayent: mais ie parle maintenant de ceux ausquels il donne l'Esprit de prophetie, ô il ne les fait point servir, qu'il ne leur donne bonne affection. Il a bien parlé par la bouche de Balaam et cependant nous voyons qu'il n'a pas laissé d'estre un seducteur, et le sainct Esprit le met en opprobre et infamie: mais quant à Eliu, Dieu l'a suscite comme son Prophete qui l'a servi de son bon gré, c'est à dire, qu'il a surmonté tous les empeschemens qu'il avoit, qui le pouvoyent destourner de maintenir la verité. Et ainsi donc auiourd'hui quand nous verrons que la verité sera opprimee, que les uns se mocqueront de nous, que les autres tascheront à nous mordre, voire à nous devorer à cause que nous maintenons la verité: que nous bataillions contre telles tentations: car voila la contrainte qui doit estre en nous. Quelquefois nous aurons honte de maintenir une bonne querelle, d autant que nous voyons qu'on ne s'en fait que mocquer, que ces gaudisseurs qui se mocquent de Dieu, pourront bien aussi avoir l'audace de nous tirer la langue, et convertir en risee tout ce que nous mettrons en avant. Or il ne faut point que la verité de Dieu nous soit contemptible, combien que le monde la reiette. Que ces tentations donc ne nous empeschent point, que nous ne bataillions vertueusement à l'encontre: si nous voyons que les haines nous soyent tout apprestees, qu'on machine contre nous quelque mal pour avoir maintenu une bonne querelle: ne la laissons point pourtant: il es vray que cela sera pour nous tirer tout au rebours, et pour nous clorre la bouche: mais il nous faut batailler à l'encontre d'une telle tentation à l'exemple d'Eliu. Voila donc comme les serviteurs de Dieu se doivent resoudre, pour n'estre SERMON CXXII 39 point esbranlez de rendre confession à la verité, quand la necessité le requiert ainsi. Or finalement Eliu dit, Qu'il n'aura point acception de personnes, et qu'il n'usera point de flateries, pource que s'il vouloit iustifier les hommes, il ne sait si son Createur le perdroit. Eliu veut dire en somme, qu'il ne sera point bridé par l'autorité humaine, qu'il ne parle franchement quand il sera question de maintenir la verité de Dieu. Mais cecy ne pourroit pas estre deduit tout au long à present, il suffira donc que nous ayons en somme l'intention d'Eliu. Il est vray que ce n'est pas une chose mauvaise, ne du tout à condamner, d'appeler un homme par un titre honorable: mais pource que cela le plus souvent nous empesche, et que nous sommes comme abbatus devant le coup, et n'avons point telle liberté qu'il seroit requis, pour faire nostre devoir, pour parler a pleine bouche quand il en est question: voila pourquoi Eliu dit, qu'il n'attribuera point de titre aux hommes, c'est à dire, qu'il n'exaltera point les hommes tellement que la verité ne soit par dessus. Ainsi donc retenons, combien qu'il soit licite de porter honneur aux hommes, et que mesmes il le faille, et que non seulement nous devons honorer ceux qui sont egaux a nous, ou qui sont superieurs, mais ceux qui sont moindres (comme l'Escriture nous le commande) toutes fois soit envers nos pareils, soit envers nos inferieurs, soit envers ceux qui nous surmontent en dignité, qu'il faut tousiours que la verité soit preferee aux hommes. Et combien qu'en particulier nous attribuons à chacun l'honneur qui luy appartient, et qu'il merite: que nous ne laissions pas de tousiours franchement parler sans acception de personnes: comme nous savons que Dieu veut quand nous parlons en son nom, que ce soit sans feintise. Si donc nous voulons faire à Dieu l'honneur qu'il requiert, et duquel il est digne, il faut que nous tranchions franchement le propos quand nous parlons au:; hommes: et (comme i'ay dit) cela n'empeschera point que l'honneur ne soit rendu à un chacun. Mais tant y a, que si ne faut-il point, que nous ayons la bouche close, mais que nous suivions tousiours chacun sa vocation, et que quand il sera question de parler, nous parlions en verité. Voila donc ce que nous avons à retenir en somme de ceste derniere sentence d'Eliu: afin que ceux qui sont en charge publique, regardent bien de parler franchement comme ils doyvent: et aussi que chacun (combien que tous n'ayent point l'office d'enseigner, ne de prononcer sentence en public) neantmoins quand nous serons requis de dire la verité, que nous la confessions franchement: sachans que Dieu accepte cela, comme un sacrifice d'honneur qui luy est rendu. Et que si nous faisons cela, que ce ne soit point seulement pour observer la regle qu'il nous a donnee, mais que ce soit pour l'adorer et l'eslever par dessus toutes creatures Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 40 LE CENT ET VINGTDEUXIEME SERMON, QUI EST LE I. SUR LE XXXIII. CHAPITRE. Ce sermon est encores sur les trois derniers versets du chapitre precedant, et puis sur le texte ici adiousté. 1. Pourtant Iob cy mes propos, et enten toutes mes paroles. 2. Voici i'ay ouvert ma bouche, ma langue parlera en mon palais. 3. Mes paroles sont la droiture de mon coeur, et mes levres prononceront doctrine pure. 4. L'Esprit de Dieu m'a creé, et le souffle du Tout-puissant m'a vivifié. 5. Si tu peux, respon moy et t'adresses ici contre moy, et que tu debates vaillamment ta cause. 6. Voici, ie suis envers Dieu comme toy (ou selon ta bouche) ie suis formé aussi bien de bouë. 7. Il n'y a point crainte de moy pour te troubler, et encores que ie te presse, ce ne te sera point un fardeau pesant. Nous avons commencé à deduire ceste protestation que faisoit Eliu, de parler droitement sans avoir esgard à l'homme mortel: et (comme il a esté declaré) il faut bien qu'un homme qui voudra parler droitement selon Dieu, ait les yeux fermez pour n'accepter point les personnes: car si nous sommes menez ml de haine ou de faveur, il n'y aura rien de bien reglé en nous, il n'y aura plus que trouble. Sur tout quand il est question d'enseigner au nom de Dieu, il faut bien adviser que nous soyons destournez de toute affection charnelle. Et notamment Eliu disoit, Que Dieu le pourroit exterminer, s'il IOB CHAP. XXXIII. 41 avoit ainsi regard à la grandeur des hommes. Or de prime face ceci pourroit estre trouvé dur, que Dieu oste un homme pour avoir seulement magnifié la grandeur de quelqu'un. Mais notons en premier lieu, quand lieu nous fait ceste grace de parler en son nom, qu'il faut bien que nous donnions autorité à sa parole, et que nous la facions valoir. Que si nous sommes tellement divertis par le regard des creatures, que nous ne parlions point franchement comme nous devrons, n'est-ce pas faire deshonneur a, Dieu? Si un homme est envoyé de quelque prince terrien, et qu'il souffre qu'on le mesprise, et qu'il face de la cane, et n'ose point porter le message qui luy est commis: voila une lascheté qu'on ne pardonnera point. Or Dieu nous reçoit à son service, nous qui ne sommes rien que poudre devant luy, qui sommes du tout inutiles: il nous met en ceste commission tant honorable de porter sa parole, et il veut qu'elle soit portee avec toute autorité et reverence: voila un homme qui nous fera trembler, tellement que nous deguiserons la verité de Dieu pour la convertir en mensonge ou bien nous la farderons en sorte qu'elle n'aura plus son droit naturel. Ie vous prie ne voila point un opprobre trop grand qu'on fait à Dieu? Et ainsi donc si la parole de Dieu ne se porte (comme i'ay dit) en telle rondeur et liberté, que les hommes luy facent hommage, il ne se faut point esbahir si la punition est apprestee, comme Eliu en parle. Et ainsi nous avons à recueillir double instruction de ce passage. L'une c'est pour ceux qui annoncent la parole de Dieu, qui sont en cest office pour enseigner comme Pasteurs: que ceux-la se doivent resoudre en telle constance, qu'ils ne fleschissent pour rien qui soit: comme il est dit à Ieremie, qu'il faut qu'il prenne un front d'airain pour batailler: d'autant. que le monde ne sera iamais sans grande rebellion, et que ceux qui sont eslevez en quelque dignité ou estat honorable, ne se peuvent captiver vous l'obeissance de Dieu, mais dressent tousiours les cornes. Et quand les hommes se mescognoissent tellement, qu'ils ne peuvent s'assuietir à celuy qui les a creez et formez, il faut que nous ayons une constance invincible, et que nous facions nostre conte d'avoir des inimitiez et des picques quand nous ferons nostre devoir: cependant neantmoins que nous poursuivions sans fleschir. Voila ce que nous avons à retenir de nostre costé, nous, di-ie, qui sommes constituez Pasteurs pour annoncer la parole de Dieu. Or il faut aussi que tout le peuple reçoive une instruction generale. Quand donc nous venons pour ouir le sermon n'apportons point ici une telle hautesse pour nous rebecquer contre Dieu, quand nous serons redarguez en nos vices. N'apportons nulle amertume 42 pour estre faschez quand on grattera nos rongnes: et ne soyons pas fols et outrecuidez de penser que Dieu se doive taire pour nous: et ne demandons point d'estre espargnez sous ombre qu'il y a quelque qualité en nous. Quand nous serions et Rois et Princes, si faut-il baisser le col pour recevoir le ioug de Dieu: car il faut que toute hautesse soit abbatue, comme dit sainct Paul en la seconde des Corinthiens (1O, 5). Car voila pourquoy l'Evangile est presché: c'est afin que grans et petis se rengent à Dieu, et se laissent gouverner par luy. Ce qui ne se peut faire, que nous n'abaissions (comme sainct Paul traitte en ce lieu-la) toute hautesse qui s'esleve contre la maiesté de nostre Seigneur Iesus Christ. Or il ne faut point que nous attendions qu'on nous force, et contraigne d'obeir a Dieu: mais qu'un chacun le face de son bon gré. Ceux donc qui sont en quelque estat cognoissent, que s'ils estoyent plus que Rois, encores faut-il que leurs personnes s'humilient quand on presche la verité de Dieu. Et pourquoy? Car il faut qu'ils sachent, Celuy qui parle, de quel maistre est-il envoyé? de celuy qui a l'empire souverain sur tout le genre humain, et auquel chacun doit suiettion. Quand donc nous serons d'estat moyen (ie vous prie) n'est ce pas une folie par trop enragee de vouloir qu'on nous supporte, et qu'on dissimule, et que nos vices soyent convertis, et mesmes que la verité de Dieu soit falsifiee en faveur de nous? Dieu se peut-il transfigurer? Or est-il ainsi, qu'il veut que sa parole soit son image vive. Quand donc nous demandons qu'on nous flatte, c'est autant comme si nous requerions que Dieu changeast de nature, et qu'il se renonçast, à fin de nous complaire. Ne voila point une temerité par trop diabolique? Apprenons donc de venir avec toute humilité et modestie pour ouir la parole de Dieu, sachans qu'il faut que nostre obeissance soit esprouvee en cest endroit, que nul ne soit espargné, mais que les fautes soyent remonstrees en droite liberté comme il appartient. Venons maintenant à ce qu'Eliu adiouste. Iob dit-il, escoute moy. Or il est vray que ie parle dé la langue, et que ie prononce mes paroles de moi palais: mais cependant mes propos sont la droiture de mon coeur, et tu n'orras de ma bouche que chose veritable et droite. Voicy une protestation que fait Eliu pour estre escouté, c'est assavoir qu'il parlera non point en feintise et comme un homme double, mais selon qu'il a cognu les choses, et qu'elles luy ont esté revelees, qu'il les mettra purement en avant. Voila pour le premier. Pour le second il adiouste, Me voici quant à Dieu comme toi: ou bien selon ta bouche. Le mot dont il use signifie proprement Bouche, mais aucunesfois il se prend pour Mesure. Or nous avons veu par cy devant, que SERMON CXXII 43 Iob demandoit que Dieu vint à luy sans luy apporter une frayeur telle comme il la sentoit. Si Dieu estoit comme mon pareil (disoit Iob) ie luy pourroye respondre: et combien qu'il ait toute autorité sur moy, si est-ce que ie pourroye maintenir ma cause. Voila comme Iob parloit. Ainsi ce passage se pourroit exposer, Me voici selon ta bouche, c'est à dire selon ce que tu as demandé: ou bien, Me voici selon ta mesure, c'est à dire, Ie suis semblable à toy quant à Dieu. Toutes fois la sentence demeurera tousiours une: et ainsi il ne nous faut pas trop insister sur ce mot. Regardons tousiours là où Eliu veut revenir, c'est assavoir qu'il n'est pas Dieu qu'il puisse effrayer Iob, mais qu'il est creé de bouë comme Iob: c'est à dire qu'il est une creature mortelle et caduque, et qui n'a en soy nulle vertu. Car c'est dit-il, l'Esprit de Dieu qui m'a formé, et le souffle du Tout-puissant qui m'a donné vie. En somme nous voyons qu'Eliu declare ici à Iob qu'il parlera contre luy en telle raison que Iob en sera vaincu. Tu ne pourras plus alleguer, dit-il, que c'est Dieu qui t'espouvante, qu'il a sa gloire qui t'est espouvantable, et que tu ne peux avoir droit de luy: tu ne pourras dire cela. Qui suis-ie? le Voici une povre masse de terre et de fange. Il est vray que i'ay esprit et vie, mais ie le tien de Dieu: tant y a que me Voici plein de fragilité comme toy. Ainsi donc il n'y aura que la raison qui domine entre nous deux, et faudra que tu demeures confus. Nous voyons en somme les deux poincts qui sont ici contenus. Le premier c'est, qu'Eliu declare que ses paroles sont la droiture de son coeur, et qu'il ne dira rien que ce qu'il a pensa et conceu en soy. Ceci est bien digne d'estre noté: car nous en pouvons recueillir, comme celuy qui porte la parole de Dieu doit estre disposé: c'est assavoir qu'il n'ait point un babil au bout de la langue, et qu'il ne iette point des propos à la volee: et mesmes iouë une farce: mais que selon qu'il est enseigné de Dieu, il communique à ceux qui lui sont commis en charge, ce qui est imprimé là dedans. Ainsi donc voulons-nous purement servir à Dieu en nostre office? Il nous faut devant toutes choses retenir nostre langue, qu'elle ne parle sinon ce que nous aurons imprimé dedans le coeur. Et de fait, nous oyons ce qui est dit par David, et que S. Paul allegue (Pse. 116,10; 2. Cor 4, 13), l'appliquant à tous ministres de la parole de Dieu, I'ay creu, et pourtant ie parleray. Vray est que cela est commun à tous Chrestiens et enfans de Dieu: mais sur tout il doit estre observé de ceux que Dieu a establis comme organes de son sainct Esprit. Quand nous parlerons, voila Dieu qui veut estre escouté en nos personnes. Puis qu'ainsi est donc qu'il nous a fait un si grand honneur, c'est pour le moins que nous ayons sa 44 doctrine imprimee en nous, et qu'elle ait prins sa racine là dedans, et puis que la bouche rende tesmoignage de ce que nous saurons: bref, il faut que nous ayons esté enseignez de Dieu, devant que nous puissions estre maistres ne docteurs: et mesmes quand nous preschons, que ce ne soit pas seulement pour les autres mais que nous soyons comprins au nombre et en la compagnie. Voila, di-ie, ce que nous avons à observer. Et defait, un homme qui parlera sans avoir senti la vertu de la parole de Dieu en soi, que fait-il sinon qu'il iouë une farce? Et quel sacrilege est cela? Quelle pollution de la parole de Dieu? Ainsi donc pensons diligemment à nous: et toutes fois et quantes que nous montons en chaire, que nous ayons bien premedité ceste leçon qui nous est ici donnee, c'est assavoir, Que la droiture de nostre coeur se monstre en la langue. Et cependant aussi, quand nous verrons une doctrine estre droite, et que l'homme qui parle, tasche à nous edifier: sachons que nous sommes ingrats à Dieu, et du tout rebelles, si nous n'oyons en toute humilité ce qu'il nous propose. Or quand Eliu use d'une telle preface, il ne parle point humainement: mais il monstre comme Dieu nous veut retenir à soy. Et par quel moyen? Me voici, dit-il, escoute moi: car il n'y a que droiture en mes propos. C'est autant comme s'il me toit une regle au nom de Dieu, Que si une doctrine qui est mise en avant, est saincte, et que nous en soyons convaincus: si nous ne sommes humiliez en toute crainte pour nous y renger, nous ne serons point coulpables d'avoir resisté à l'homme qui parloit à nous: mais c'est autant comme si nous despitions le Dieu vivant. Et ainsi donc, que chacun soit attentif quand la parole de Dieu se presche: et que puis qu'il nous fait la grace de nous susciter des hommes, par lesquels il nous declare privement sa volonté: que nous ne luy soyons point sauvages, mais rendons nous dociles à ce que nous cognoissons estre procede de luy. Et d'autant que la Loy, et les Prophetes, et l'Evangile nous ont este apportez par ceux dont la droiture nous est assez cognuë et testifiee, notons que quiconque ne s'assuiettira, à ceste doctrine, il ne luy faut point d'autre procez pour sa condamnation. En somme notons que nostre Seigneur a autorisé ses Prophetes et Apostres, à fin que la doctrine qu'ils nous ont donnee ne soit plus en doute, mais que nous la tenions comme un arrest irrevocable. Voila donc pour un Item. Or cependant nous sommes advertis, qu'il ne faut pas que les fideles s'abbrutissent à leur escient pour recevoir tout ce qu'on leur dira: mais qu'ils doivent examiner la doctrine, si elle est de Dieu on non. Et voila pourquoy il est dit, qu'on esprouve les esprits. Et ceci est bien à noter: car nous voyons IOB CHAP. XXXIII. 45 comme les povres Papistes se laissent mener sans aucune discretion, et la foy qu'ils ont n'est sinon une pure bestise, qu'il faut boucher les yeux, qu'il ne faut avoir nulle raison en soy. Au contraire, Dieu veut que nous ayons esprit et prudence, pour n'estre point abusez ni seduits par les fausses doctrines que les hommes nous apporteront. Comment cela se fera-il? Il est vray qu'il ne faut point que nous presumions de iuger de la verité de Dieu selon nostre sens et phantasie: car plustost il nous faut captiver toute nostre raison et intelligence, comme l'Escriture nous monstre: cependant neantmoins nous avons à prier Dieu, qu'il nous donne prudence, pour iuger si ce qu'on nous propose est bon et droit. Et au reste qu'avec toute humilité nous ne demandions, sinon d'estre gouvernez par luy, et sous sa main, estans certains que par ce moyen nous pourrons savoir s'il y a droiture aux propos qu'on nous mettra en avant. Et c'est aussi ce que nostre Seigneur Iesus amene, quand il veut qu'on reçoive ce qu'il dit. Ie ne cherche point ma gloire, dit-il (Iean 8, 50), mais la gloire de celuy qui m'a envoyé. Il faut donc que nous enquerions tousiours, où c'est que l'homme qui parle à nous, tend. Car si nous voyons que son but auquel il aspire, soit qu'on glorifie Dieu, et qu'il domine sur tous, é il ne faut plus disputer d'avantage, il se faut arrester là pleinement. Mais au contraire si une doctrine est pour obscurcir la gloire de Dieu, si elle est pour nous destourner de son service, si elle ne peut valoir qu'à ambition et vanité, qu'elle ne nous edifie point pour estre vrais temples de Dieu, si en icelle nous ne sommes point fondez pour nous remettre du tout à Dieu et l'invoquer purement, pour nous fier et reposer en sa grace, et en sa bonté paternelle: alors nous voyons bien qu'il n'y a nulle droiture. Vray est que nous serions ici bien empeschez, sinon que Dieu nous eust monstré en premier lieu quelle est ceste droiture: mais quand nous avons les principes qu'il nous a donnez, iamais nous ne pouvons faillir, s'il ne tient à nous. Voila Dieu qui nous declare, qu'il veut estre exalté, et qu'on recognoisse que tout bien vient de luy: apres, il veut aussi avoir toute maistrise pour dominer sur nostre vie, et y tenir une telle bride que nous soyons gouvernez par luy, et selon sa bonne volonté: il veut que les hommes soyent du tout abbatus et vuides de fiance de leur iustice, et sagesse, et vertu: il veut que nous venions puiser en nostre Seigneur Iesus Christ, comme en la fontaine de tout bien: il veut estre invoqué purement de nous: il veut que les Sacremens qu'il a ordonnez soyent receus comme tesmoignages de sa grace, et comme des moyens et aides pour nous soliciter à le servir d'un coeur tant plus franc et 46 plus ardent. Voila des choses où il ne faut point de glose, et n'y a rien d'obscur ni difficile. Et ainsi donc, que nous ayons tousiours ceste adresse-la, quand il est question d'esprouver une doctrine: et nous saurons si elle est droite, ou tortue: si elle est vraye ou fausse: si elle est pure ou s'il y a de la corruption et du meslinge, selon que Dieu nous a monstre quelle est la vraye droiture. Il ne faut plus, di-ie, que nous soyons ici enveloppez de doutes: seulement ouvrons les yeux, et au reste prions Dieu qu'il nous guide par son S. Esprit: d'autant que sans cela nous vaguerons tousiours, et ne serons point suffisans pour discerner, moins que de petis enfans: comme aussi S. Paul en parle (Eph. 1, 18), qu'il faut bien que l'Esprit de Dieu soit comme une lampe qui nous esclaire, ou iamais nous ne comprendrons que c'est des secrets de Dieu: ils sont spirituels, et de nostre nature nous ne sommes que chair et terre, nous tendons tousiours en bas. Mais si Dieu nous illumine par son S. Esprit, nous iugeons de la doctrine, alors nous discernons tellement que nous ne sommes point trompez par toutes les tentations de Satan: et combien qu'il nous envoye des seducteurs, qu'il suscite beaucoup de brouillons qui taschent à tout pervertir, cela ne pourra rien gaigner contre nous, moyennant que l'Esprit de Dieu soit nostre clarté comme nous avons desia dit. Et au reste combien que quelquefois Dieu parle par la bouche des meschans: comme il est dit, que le royaume de nostre Seigneur Iesus Christ sera avancé quelquefois par occasion, que les hypocrites on gens qui n'ont nulle crainte de Dieu, qui seront menez de vaine gloire et d'autres vanitez, pourront servir pour un temps, et Dieu fera valoir leur doctrine au salut de ses eleus, combien que ce soit à leur plus grande condamnation, combien donc que cela puisse advenir quelquefois, si est-ce que l'ordinaire n'est pas tel. Car si Dieu veut que nous soyons edifiez en luy, quant et quant il nous suscitera gens qui parlent de coeur et de zele: et mesmes il donnera une telle marque à la parole qui sort de leur bouche, qu'on y cognoistra la vertu du S. Esprit: comme aussi S. Paul en parle. Et voila pourquoy ceux qui sont en office d'annoncer la parole de Dieu, doivent tant mieux pratiquer ce que i'ay desia dit, c'est à savoir d'estre enseignez devant que rien mettre en avant, tellement que le coeur parle devant la bouche. Pour ce faire, qu'ils prient Dieu qu'il les touche au vif, tellement qu'ils ayent sa parole bien enracinee en leurs ames, à ce qu'ils puissent servir à leurs prochains, et cognoissent qu'ils ne se iettent point à la volee, mais qu'ils sont poussez du S. Esprit. Voila donc ce que nous avons à retenir de ce passage. Or en second lieu Eliu proteste, Qu'il est SERMON CXXII 47 homme caduque et fragile, tellement qu'il ne pourra point espouvanter Iob: mais qu'il ne le veut gaigner que par raison et verité. Devant que venir au principal, nous avons à noter en passant ceste façon de parler dont il use: c'est Que l'Esprit de Dieu l'a creé, et que le souffle du Tout-puissant l'a vivifié: au reste qu'il n'est que boue et fange. Or cecy est bien à noter à tous hommes: car si nous avions bien retenu ce qui est ici monstre, il est certain que tout orgueil seroit comme enseveli en nous. Car qui est cause, que les hommes se glorifient tant, et qu'ils sont ainsi outrecuidez, sinon qu'ils ne peuvent cognoistre leur origine en premier lieu, et puis ils ne savent apprehender à bon escient, que ce qu'ils ont ils le tienent de Dieu, et que ce n'est pas un heritage, mais d'autant qu'il plaist à Dieu de les conserver, qu'ils ont et vie, et tous les accessoires d'icelle? Si donc les hommes pouvoyent en premier lieu avoir souvenance d'où ils sont sortis: et secondement que tout le bien qui est en eux, ils le tienent de la pure grace de Dieu: il est certain qu'ils seroyent vrayement humiliez. Il est donc dit, que nous sommes formez de fange et de bouë: allons nous maintenant glorifier, faisons-nous valoir tant que nous voudrons: mais si est-ce que nous ne pouvons pas changer nostre naturel. Il faut donc quand un homme se trouvera tenté d'arrogance, et qu'il se voudra par trop eslever, qu'il entre en soy, et qu'il regarde, Et d'où est-ce que ie suis sorti? D'où est-ce que Dieu m'a prins? Quand nous avons seulement nos piez fangeux, il nous semble que nous en valons moins: que si la fange nous touche, il nous semble que nous sommes souillez, voire seulement de nos souliers. Or tant y a que nous sommes formez de boue. Il ne faut pas donc que nous mettions tellement en oubli nostre issue dont nous sommes procedez, que tousiours ceci ne nous vienne au devant, Tu n'es que terre et poudre. Il est vray que le mot est assez vulgaire, et qu'un chacun le confesse: mais cependant personne ne le cognoist Or il ne faudroit qu'une telle apprehension pour nous purger de tout orgueil: Qu'est-ce que la presomption et l'outrecuidance qui est aux hommes, sinon un vent, d'autant qu'ils sont enflez d'ignorance, qu'ils oublient quels ils sont? D'autant plus donc nous faut bien peser ce mot où il est dit, Que nous sommes creez de fange et de bouë. Il est vray qu'il y auroit de la dignité et excellence en nostre nature qui seroit à priser, voire si nous estions entiers: mais encores ne nous seroit-il pas permis de nous enorgueillir. Estans corrompus en Adam (comme nous sommes) il est certain que nous devons estre doublement confus. Et pourquoy? Nous avons esté creez à l'image de Dieu: et coste image-la quelle est elle? Elle est desfiguree: nous sommes tellement pervertis, 48 que la marque que Dieu avoit mise en nous pour y estre glorifié, est tournee en son opprobre: et toutes les graces qui nous estoyent conferees, nous sont autant de tesmoignages pour nous rendre coulpables devant Dieu: d'autant que nous les polluons, et que l'homme demeurant en son naturel ne fera qu'abuser des biens qu'il a receus, et les appliquera, à tout mal. Et ainsi voila tousiours nostre confusion qui s'augmente par tous les dons que Dieu nous aura communiquez. Mais encores prenons le cas, que nous fussions en ceste integrité où nostre pere Adam a esté premierement: faudroit-il que nous presumissions de nous, sous ombre que Dieu nous auroit ainsi annoblis? Or nous tenons tout de luy. Qui est-ce qui nous separe d'avec les bestes brutes, et qui nous rend plus excellens? Avons-nous cela de nostre industrie? L'avons-nous acquis par nostre vertu? L'avons-nous d'heritage de nos ancestres? Nenny: mais nous l'avons d'autant que Dieu nous l'a donné par sa bonté gratuite. Ainsi donc qu'est-il question de faire sinon de nous humilier? Voila ce que nous avons à retenir en general de ce passage, où Eliu confesse qu'il a esté creé de fange, et que l'esprit et la vie qu'il a, il les doit à Dieu, pource qu'ils luy sont communiquez de sa pure bonté. Or cependant ceux desquels Dieu se voudra servir en estat honorable, doivent tant mieux recorder ceste leçon. Car ce n'est point à fin que les hommes s'eslevent, quand Dieu leur tend la main, et qu'il les met en quelque degré d'honneur: mais plustost à ce qu'ils cognoissent combien ils sont tenus à luy, qu'ils soyent tant mieux incitez à l'honorer, et qu'ils s'aguisent, et appliquent tous leurs sens et toutes leurs affections à faire tellement, que Dieu soit honoré par eux: comme il est dit qu'une chandelle ne doit point estre cachée, mais on la mettra sur un buffet, afin qu'elle luise par toute la maison. Ceux donc ausquels Dieu fait ceste grace de les eslever en quelque vocation plus digne et plus haute, doivent estre tant plus enflammez pour esclairer leurs prochains et leur donner tel exemple que la grace qu'ils ont receuë ne soit point comme estouffee. C'est ce que nous avons ici a observer en second lieu. Or cependant notons en general, que les hommes ne peuvent point attribuer à Dieu la gloire qui luy est deue, sinon en se desnouant du tout. Or tant que nous pretendrons de reserver à nous quelque peu que ce soit, la gloire de Dieu sera d'autant amoindrie. Que faut-il donc? Quand nous aurons bien espluché le bien qui est en nous, que nous facions autant d'Items en nos contes de ce que nous aurons receu, et qu'il n'y ait rien qui nous soit propre. Voila comme les hommes ne despouilleront Dieu de sa louange: c est quand ils s'estudieront IOB CHAP. XXXIII. 49 à se cognoistre, qu'il ne leur peut demeurer une seule goutte de bien, mais qu'il faut que tout soit enregistré, comme aussi ils en sont contables envers Dieu. Et au reste, quand nous serons ainsi aneantis en nous-mesmes, nous n'y aurons nul dommage: car nous ne laisserons pas d'estre revestus: voire nous serons plus riches beaucoup, que ceux qui sont ainsi outrecuidez, pensans avoir ie ne say quoy à eux comme en heritage, si nous sommes vrayement conioints à Dieu, et que nous luy attribuons la louange qui luy est deuë. Ainsi donc ne craignons point d'estre diminuez, quand nous serons ainsi vuides de toute gloire: car nostre Seigneur ne veut point que nous soyons desprouveus d'aucun bien: mais tant y a qu'il faut que nous soyons ainsi confus comme i'ay dit. Et cependant apres que nous aurons cognu que nous ne pouvons rien sinon ce qui nous est donné d'enhaut, que nous advisions d'appliquer tout ce que Dieu aura mis en nous, à tel usage comme il nous le commande. Car nostre Seigneur ne nous a point douëz des vertus de son S. Esprit, qu'il ne vueille que cela soit applique à bon usage: il ne faut pas que cela soit inutile. Advisons donc que ce que nous avons receu soit presenté et offert à Dieu comme en sacrifice: et puis qu'il veut que le salut de nos prochains en soit avancé, que sur tout nous ayons esgard de nous edifier les uns les autres. Voila ce que nous avons ici à retenir. Or venons maintenant aux propos que tient ici Eliu, et à la substance. Il avoit dit, l'Esprit de Dieu? n'a creé son souffle m'a donné vie. Ainsi donc (adiouste-il il n'y aura point de frayeur en moy pour t'espouvanter, mais la seule raison dominera. Ici Eliu monstre quel est l'office d'un bon docteur, c'est qu'il se regarde bien, et qu'il se mire et contemple, devant qu'ouvrir la bouche. Et pourquoy? Car ceux qui n'ont pas bien cognu leur fragilité, n'auront point de compassion de leurs prochains: et quand ils voudront redarguer ceux qui ont failli, ils y iront avec une violence telle, que ce sera pour esgarer plustost que de reduire au droit chemin les povres errans. Et quand il sera question de consoler, ils n'auront nul moyen de ce faire: quand il sera question d'enseigner, ils le feront avec un desdain. Il