C O R P U S R E F O R A T O R U M. VOLUMEN LXIII. IOANNIS CALVINI OPERA QUAE SUPERSUNT OMNIA. EDIDERUNT GUILIELMUS BAUM EDUARDUS CUNITZ EDUARDUS REUSS THEOLOGI ARGENTORATENSES. VOLUMEN XXXV. BRUNSVIGAE, APUD C. A. SCHWETSCHKE ET FILIUM (E. APPELHANS). 1887. JOHNSON REPRINT CORPORATION NEW YORK AND LONDON MINERVA, G.m.b.H. FRANKFURT AM MAIN First reprinting, 1964 Printed in the United States of America IOANNIS CALVINI OPERA QUAE SUPERSUNT OMNIA. AD FIDEM EDITIONUM PRINCIPUM ET AUTHENTICARUM EX PARTE ETIAM CODICUM MANU SCRIPTORUM ADDITIS PROLEGOMENIS LITERARIIS ANNOTATIONIBUS CRITICIS, ANNALIBUS CALVlNIANIS INDICIBUSQUE NOVIS ET COPIOSISSIMIS EDIDERUNT GUILIELMUS BAUM EDUARDUS CUNITZ EDUARDUS REUSS THEOLOGI ARGENTORATENSES. VOLUMEN XXXV. BRUNSVIGAE, APUD C. A. SCHWETSCHKE ET FILIUM (E. APPELHANS). 1887. IOANNIS CALVINI OPERA EXEGETICA ET HOMILETICA AD FIDEM EDITIONUM AUTHENTICARUM CUM PROLEGOMENIS LITERARIIS ANNOTATIONIBUS CRITICIS ET INDICIBUS EDIDIT THEOLOGUS ARGENTORATENSIS VOL. XIII. SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB TROISIEME PARTIE CHAPITRE XXXII À XLII. SERMONS SUR LE CANTIQUE DU ROI EZECHIAS. SERMONS SUR LA PROPHETIE D'ESAÏE. CHAP. LIII. CONTINENTUR HOC VOLUMINE: SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB TROISIEME PARTIE CHAPITRE XXXII À XLII. SERMONS SUR LE CANTIQUE DU ROI EZECHIAS SERMONS SUR LA PROPHETIE D'ESAIE. CHAP. LIII LE CENT ET DIXNEUFIEME SERMON, QUI EST LE I. SUR LE XXXII. CHAPITRE. 1. Ces trois hommes se deportent de parler à Iob, pource qu'il s'estimoit estre iuste en soi. 2. Et Eliu fils de Barachel Buzite, de la famille de Ram, fut courroucé, et fort indigné contre Iob, d'autant qu'il se disoit iuste par dessus Dieu. 3. Il fut aussi courroucé contre les trois amis d'icelui d'autant qu'ils n'ont point eu de response, et toutes fois ont condamné Iob. Pour faire nostre profit de ce qui est ici recite, de ce que nous verrons doresenavant, il nous doit souvenir de ce que desia nous avons veu: c'est assavoir, que Iob ayant à demener une bonne cause, s'y est mal conduit: et ceux qui estoyent venus pour le consoler, ayans une mauvaise cause, ont eu de bons argumens et raisons apparentes, dont on pouvoit recueillir doctrine utile. Et pourtant il y a eu faute en eux, d'autant qu'ils n'ont point basti sur un bon fondement: il y a eu faute en Iob, pource qu'il a mal edifié, ayant un fondement qui estoit bon de soi. Et voila pourquoi maintenant il est dit, qu'Eliu Buzite a esté fasché, et a esté enflammé en courroux, pource que ceux ici n'avoyent point redargué Iob, et cependant toutes fois qu'ils l'avoyent condamné: qu'il s'est aussi fasché contre Iob, pource qu'il s'est voulu iustifier par dessus Dieu. Ainsi nous voyons que ce courroux d'Eliu n'a pas esté sans cause tant contre Iob, que comme contre ses trois amis, qui estoyent venus pour le consoler. Car Iob s'estoit par trop desbordé, combien qu'il eust une querelle iuste et raisonnable: les autres avoyent resisté à Dieu, combien qu'ils eussent usé de bonnes raisons: car c'estoit mal a propos. Or cependant il est dit, Que les trois amis de Iob se sont deportez de plus disputer contre lui, d'autant qu'il cuidoit estre iuste en soi. Nous avons veu que Iob n'estimoit pas tellement sa iustice, qu'il ne pensast qu'il y avoit beaucoup à redire en lui: au contraire il a protesté qu'il estoit un povre pecheur: mais tant y a qu'il ne vouloit point se condamner à l'appetit de ceux qui iugeoyent mal de son affliction. L'opinion et phantasie des trois amis de Iob estoit, Voici un homme reprouvé de Dieu, d'autant qu'il est si durement traitté. Or il est dit que nous devons iuger prudemment de celui que Dieu corrige: car il ne faut pas conclure qu'un chacun soit puni selon ses offenses. Quelquesfois Dieu espargne les meschans, et dissimule à leurs iniquitez: et c'est pour leur condamnation plus griefve la bonté de Dieu leur sera bien cher vendue, quand il les aura attendus en patience. Si donc quelquesfois Dieu ne fait point semblant de punir ceux qui l'ont merite, ne pensons point pour cela qu'ils en ayent meilleur marché, et ne les iustifions point d'autant que Dieu les espargne. A l'opposite quand nous verrons un homme estre batu des verges de Dieu, n'estimons point pour cela qu'il soit plus meschant que tout le reste du monde: car possible que Dieu veut esprouver sa patience encores qu'il ne le chastie pas pour ses pechez. Or Iob ne s'est point voulu accorder à la folle doctrine de ses amis: voila pourquoi il leur a semblé qu'il se faisoit iuste, combien que sa pensee ne fust point telle. Et ainsi gardons-nous (comme il a esté remonstré ci dessus) de prendre une mauvaise querelle (car nous serons aveuglez et nous semblera que si un homme ne s'accorde avec nous, il est tellement condamné qu'il ne faut plus tenir propos avec lui) mais devant qu'entrer en dispute, que nous soyons bien asseurez de la verité. Il n'y a rien pire que de nous haster: nous savons que le proverbe se pratique tousiours, Que la hastiveté nous transporte, et qu'il ne sortira d'un iuge hastif, qu'une sentence folle et a l'estourdie. Puis qu'ainsi est, apprenons de nous tenir comme en suspens, iusques a ce que la verité nous soit bien cognuë. Et cependant notons qu'il adviendra souvent que SERMON CXIX. 3 devant les hommes nous serons condamnez à tort: voire combien que ceux qui detractent contre nous, ayent la bouche close, et n'ayent point raison pour nous convaincre, ils ne laisseront pas pourtant d'estre menez d'un tel orgueil qu'ils nous diffameront, et ietteront des meschans propos à l'encontre de nous . Par cela nous sommes admonnestez, que si les hommes sont ainsi malins à nous condamner, n'ayans nul argument, nous ne devons point estre par trop faschez: car cela n'est pas nouveau, puis qu'il est advenu à Iob, un serviteur de Dieu si excellent: comme auiourd'hui nous voyons que les Papistes se contentent d'avoir determiné que leurs erreurs, superstitions, et fausses doctrines sont bonnes. Car ils y procedent avec un style magistral, Que c'est assez d'avoir pensé: il n'est point question d'entrer en dispute, ne de s'enquerir par raison comme il en va: car il leur semble qu'ils ont toute authorité, là dessus ils foudroyent contre nous. Or cependant si savons-nous que la verité est de nostre costé, et nous en sommes assez resolus. Resistons donc à une telle tentation, et qu'elle ne nous estonne point, veu que de tout temps il en a esté ainsi, que ceux qui n'avoyent nulle raison pour eux, n'ont pas laissé toutes fois de condamner hardiment et sans scrupule une bonne cause. Voyans donc que le diable les aveugle ainsi, que nous allions tousiours nostre train, et adherions constamment à la verité qui nous est cognuë. Et de nostre costé aussi que nous soyons advertis, de cheminer en plus grande modestie, quand nous aurons este un peu trop hastifs: comme quelques fois il adviendra que les enfans de Dieu auront des bouillons, qu'ils ne se contiennent point assez. Alors donc que nous ne poursuivions point, et que l'obstination ne soit point coniointe avec la temerité. Il est vrai que c'est une chose difficile (car celui qui s'est ietté aux champs sera opiniastre le plus souvent) mais si faut-il que quand nous aurons failli, nous ne continuions point au mal, mais plustost que nous apprenions de nous retenir: I'ai ici excedé mesure ie cognoi bien que ie ne me suis pas retenu en telle moderation que ie devoye. Qu'est-il de faire? O ; ne faut pas que ie soye endurci, mais que ie tourne bride voyant que i'ai prins un mauvais chemin. Voila donc comme à l'exemple des amis de Iob l'Esprit de Dieu nous advertit en premier lieu d'estre modestes, afin de ne prendre point querelle contre Dieu à la volee: et puis s'il nous est advenu de faillir, pour le moins que nous ne soyons point obstinez, que nous ne perseverions point au mal: mais qu'en cognoissant nostre faute nous taschions plustost de la corriger. Touchant d'Eliu dont il est ici fait mention, ce n'est point sans cause que l'Escriture nous monstre de quelle race il est descendu: comme il est nommé 4 Buzite, de la maison de Ram. Car ici nous voyons l'ancienneté en premier lieu, de laquelle ci dessus nous avons touché: et c'est le principal aussi que Dieu nous a voulu declarer, qu'il y estoit demeuré quelque bonne semence de religion entre ceux qui estoyent enveloppez en beaucoup de vaines phantasies. Or c'est un article bien notable: car nous savons comme le monde s'est tantost revolté, et que tous s'estoyent destournez à corruptions et mensonges. Ie di apres le deluge, combien qu'il y eust une vengeance de Dieu si horrible, et digne de memoire, et que les enfans de Noé qui estoyent eschappez, ayans vescu long temps apres, pouvoyent instruire leurs enfans et successeurs, comme Dieu s'estoit vengé de la malice du monde. Tant y a donc que cela n'a point empesché que tous ne se soyent revoltez, et n'ayent laisse la droite religion pour se destourner à mensonges, à idolatries, et à tous desbordemens. Et en cela voyons-nous que les hommes sont si fragiles que rien plus, et qu'il n'est rien plus difficile que de les retenir en la crainte de Dieu, et en la bonne religion. Il est vrai que quant au mal nous ne sommes que par trop constans, on ne nous peut faire fleschir: et quand on voudra corriger le mal en nous, on ne sait par quel bout commencer, on n'en peut venir à bout, d'autant qu'il y a une telle durté que c'est pitié: voire, mais du bien nous le perdons tantost, il ne faut rien pour nous en desbaucher. nous avons un beau miroir de cela, qui nous est monstré en ce que tantost apres le deluge les hommes se sont ainsi esgarez, et ont laissé la pure cognoissance de Dieu, combien qu'elle leur fust monstree. Or cependant nous voyons en cest exemple de la personne d'Eliu, que Dieu toutes fois a laissé quelque bonne semence au milieu des tenebres, et qu'il y a eu quelque doctrine bonne et saincte. Et pourquoi? Afin que les incredules fussent rendus inexcusables, tellement qu'il ne faut point alleguer l'ignorance qui regnoit par tout. Car à qui a-il tenu que Dieu n'ait esté purement servi et adoré, sinon que les hommes lui ont tourné le dos? Et ne l'ont point fait par une simplicité, à laquelle ils puissent donner couleur honneste: ç'a este plustost une malice certaine. les hommes ne veulent point qu'on les trompe, ni n'en font le semblant: mais quand il est question de servir à Dieu, ils ferment les yeux, il esteignent toute clarté qui luisoit, ils ce demandent sinon de s'addonner à toutes tromperies. cela donc nous est ici declaré. Or nous devons bien peser ce qui a este traitté par ci devant, qu'en ores que ceux-ci n'eussent esté Prophetes de Dieu, si est-ce que la doctrine qui est sortie d'eux avoit une telle maiesté qu'elle estoit bien digne de la personne des Prophetes. Vrai est IOB CHAP. XXXII. 5 (comme nous avons dit) qu'ils l'ont mal appropriee: mais cependant si est-ce qu'il y a ou un esprit excellent en eux. Et de fait (comme nous avons declaré) ce qui a esté deduit ci dessus ne doit pas estre autrement rocou que de l'escole du sainct Esprit. Or combien que ces personnages ici fussent si excellens, si est-ce qu'ils n'avoyent point esté instruits en la Loi de Moyse, ils estoyent separez de l'Eglise de Dieu: car si la Loi estoit publiee de ce temps-là (ce qui est incertain) si est-ce qu'ils estoyent bien destournez de ce pays de Iudee, et n'avoyent là nulle communication, pour estre participans de la doctrine que Dieu avoit simplement destinee à son peuple. Nous voyons donc des gens qui n'avoyent eu nulle Escriture, qui n'avoyent eu sinon la doctrine que Noé ou ses enfans avoyent publiee apres le deluge: nous voyons ceux-là estre Prophetes de Dieu, avoir un esprit excellent: et combien qu'ils habitassent en divers pays, toutes fois si voyons nous comme Dieu leur avoit donné une cognoissance qui pouvoit estre pour edifier tout le commun peuple. Voila donc comme le monde n'a peu estre excusé en son ignorance: car combien que l'idolatrie ait regné du temps de Tharé et de Nachor, et qu'eux-mesmes ayent esté idolatres (comme il est dit au dernier chapitre du livre de Iosué) et que ceux qui en estoyent descendus les ensuivissent: si est ce que cest Eliu qui estoit de la famille de Ram, et ces trois autres ont esté exempts des corruptions communes de ce temps-là: tellement que nous voyons que la pure religion n'a point esté abolie entre eux: mais qu'il y a eu une doctrine suffisante pour les mener à Dieu, et pour convaincre le monde de son obstination, et de l'ignorance en laquelle il a esté. Voila ce que nous avons à noter en premier lieu. Et ainsi quand nous oyons qu'il est dit, que Dieu a laisse cheminer les hommes en perdition, notons bien que c'est d'autant qu'il n'a point fait ceste grace à tous de leur donner la doctrine especiale qu'il avoit reservee à son peuple et à son Eglise: mais ce n'est pas pour les excuser. Dieu donc a laissé courir les hommes à l'esgaree, et se sont tous abysmez en perdition: mais tant y a qu'il est demeuré quelque semence en leurs coeurs, et qu'ils ont esté convaincus, tellement qu'ils ne pouvoyent pas dire, Nous ne savons que c'est de Dieu, nous n'avons eu nulle religion: d'autant que nul ne s'en pouvoit exempter: car cela est demeuré engravé en la conscience, que le monde ne s'estoit point formé de soi, qu'il y avoit quelque maiesté celeste à laquelle-il se faut assuiettir. Vrai est que sainct Paul (Rom. 1, 20) parle notamment du tesmoignage que Dieu a imprimé aux creatures, d'autant que l'ordre du monde est comme un livre qui nous enseigne, et nous doit mener à Dieu: mais 6 cependant si nous faut-il revenir à ce qui est traitté au second chapitre des Romains (v. 14. 15) que Dieu a enregistré en nos consciences une certitude telle, que nous ne pouvons point effacer la cognoissance que nous avons du bien et du mal. Chacun n'aura pas ce que nous oyons aux trois amis de Iob: mais tant y a que nous ne trouverons iamais homme si rude ne si barbare, qui n'ait encores quelque remors en soi, qui ne sache qu'il y a quelque Dieu, et qui n'ait quelque discretion pour condamner le mal, et approuver le bien. Ce sont donc des traces que Dieu a laissé au coeur des plus ignorans, à fin que les hommes ne se puissent couvrir d'aucune excuse, mais qu'ils soyent condamnez par le procez qu'ils auront là dedans caché. Et cependant notons que c'est folie que les hommes ayent combatu contre Dieu pour soustenir la doctrine laquelle avoit regné entre eux. Car comment est-il possible, veu que la cognoissance de Dieu reluisoit si claire au monde (comme nous avons veu par cy devant) que tous en pouvoyent estre esclairez, qu'ils se soyent adonnez à une brutalité si lourde d'adorer les bois et les pierres, d'adorer le soleil et la lune, qu'ils en ayent fait des marmosets, et n'ayent plus cognu que c'estoit du Dieu vivant Comment cela a-il peu advenir? Car c'est autant comme si un homme en plein midi s'alloit heurter à son escient, et qu'un yvrongne se fourvoyst, combien que devant ses yeux il vist le droit chemin. Nous voyons donc que les hommes ne se sont point desbauchez par simplicité, mais qu'ils ont despité Dieu par certaine malice: pourtant notons-le bien, à fin que nous ne recourions plus à ces subterfuges accoustumez, pour dire, O voila, si les hommes sont tellement esblouis qu'ils ne cognoissent point que c'est de Dieu, cela ne leur doit-il point servir d'excuse? Au contraire quand aucuns allegueront cecy, prenons pour response ce qui est dit en sainct Iean (1, 5), Que la clarté a tousiours luit en tenebres, et nous le voyons par l'exemple present: car il eust esté impossible que les hommes se fussent ainsi esgarez en des superstitions si lourdes et enormes, s'ils ne s'y fussent iettez de leur bon gré. Il y a eu donc de la malice et de la rebellion avec l'ignorance, quand les hommes ont delaissé le droit chemin de salut, et se sont adonnez à leurs idoles. Voila ce que nous avons à retenir Et c'est à fin que nous soyons tant plus attentifs à cheminer, cependant que la clarté nous dure. I'ay desia dit, que si Dieu nous fait la grace de nous monstrer le chemin, il nous faut haster, et n'est point question de dormir, et tant moins de former les yeux à nostre escient. Auiourd'huy nous voyons comme une obscurité grande qui do mine sur la plus part du monde: les povres Papiste SERMON CXIX 7 s'en vont à l'esgaree, et ne savent que c'est qu'ils font. Et pourquoy? Car Dieu les a abandonnez, comme ils en sont dignes, il faut que sa vengeance soit comme un deluge qui les couvre, et qui les mette en perdition, puis qu'ils ont mis en oubli la verité. Or de nostre part nous avons Iesus Christ qui est le soleil de iustice lequel luit sur nous: il ne faut point donc que nous ayons icy les yeux clos, mais cheminons pendant que le iour nous dure, suivons l'exhortation qui nous est faite, et que nous ne soyons point coulpables d'avoir effacé à nostre escient la cognoissance qui nous est auiourd'huy donnee. Voila donc ce que nous avons à retenir en premier lieu de ce passage. Or quant au courroux d'Eliu, notons qu'il n'est pas icy blasmé comme d'une passion exorbitante: mais c'est une indignation bonne et louable, d'autant qu'elle procede d'un zele qu'Eliu avoit envers la verité de Dieu, voyant Iob qui se veut iustifier en sorte qu'il s'estime iuste par dessus Dieu. les amis de Iob n'avoyent point ceste cognoissance-la: car ils debatoyent contre luy, qu'il estoit un meschant: Iob declare que non, et la verité est telle, mais (comme nous avons dit) il excede de mesure, et combien que sa cause soit bonne, il la gouverne mal, et a pris une mauvaise procedure. Eliu donc regarde à ce que Iob s'estoit par trop desbordé et qu'il a quelquefois murmuré par impatience: et en cela il s'est voulu faire iuste par dessus Dieu. Et puis il se fasche contre ceux qui entreprennent une mauvaise cause a la volee et n'en peuvent venir à bout, et demeurent là confondus quand ce vient au besoin. Voicy donc Eliu qui est enflammé d'ire, mais ce n'est pas sans cause. D'autant donc que son zele est bon, voyla pourquoy le S. Esprit approuve l'ire et le courroux qui a esté en luy. Or cependant il nous faut noter ce mot que Iob s'est voulu iustifier par dessus Dieu. Vray est que son intention n'a pas esté telle, et il eust mieux aimé cent fois que la terre l'eust englouti, ou n'avoir iamais esté nay au monde, que d'avoir pensé un tel blaspheme. Et defait, nous avons dit, toutes fois et quantes qu'il s'est desbordé, que ce n'a pas esté pour faire une conclusion, mais il a ietté ses bouillons: comme il est difficile aux hommes de se retenir, qu'il ne leur eschappe beaucoup de passions souventesfois. Voila comme Iob en a este: et aussi en la fin tousiours il s'est condamné: et s'il y avoit de la faute, il ne l'a point voulu excuser. Comment donc est-il dit, qu'il s'est voulu iustifier par dessus Dieu? Or ce mot contient une bonne doctrine et bien utile: car nous sommes icy enseignez, qu'en n'y pensant point nous pourrions souvent blasphemer Dieu. Et en quelle sorte? Contestans contre luy. Si nous ne trouvons bon tout ce que Dieu fait, voire sur tout quand il nous afflige, il 8 est certain que nous voulons estre iustes par dessus luy. Il est vray que nous ne le dirons pas, et aussi nous n en aurons pas une telle persuasion en nous: mais la chose le monstre: cela suffit pour nostre condamnation quand nous ne donnons point gloire à la iustice de Dieu, pour le iustifier. Cecy sera mieux entendu par l'exemple. Voicy Iob qui cognoist que Dieu est iuste, voire il le cognoist sans feintise: quant à luy il se confese un povre pecheur, et qu'il y a beaucoup à redire en luy, et mesmes s'il veut quereller contre Dieu, qu'il sera convaincu mille fois devant qu'il ait respondu à un seul article. Iob donc ne se veut pas directement iustifier par dessus Dieu, ny mesmes faire egal. Or cependant que dit-il? Ie m'esbahi pourquoy Dieu m'afflige ainsi, et qu'y a-il à redire en moy? Et puis, Ie suis une povre creature, pleine d'infirmité: et faut-il que Dieu desploye son bras robuste contre moy? Que ne me fait-il mourir du premier coup? Quand Iob s'abandonne ainsi à tant de murmures et despitemens, il n'y a nulle doute qu'il ne se face iuste par dessus Dieu. Et pourquoy? Il luy semble que Dieu n'a point de raison de l'affliger ainsi: et pource qu'il ne cognoist point pourquoy cela se fait, il ne demande sinon que Dieu vienne là comme sa partie adverse. Et puis il se despite en second lieu, de ce que Dieu ne le consume pas du premier coup, et qu'il ne l'envoye aux abysmes. Quand donc Iob a des passions si vehementes, il n'y a nulle doute qu'en ce faisant il ne se face iuste par dessus Dieu. Et c'est ce que i'ay desia dit, que nous blasphemerons souvent en nos passions sans y penser: et cela nous doit rendre tant plus avisez de ne point lascher la bride à nos passions à fin de n'estre point si miserables que de blasphemer Dieu sans que nous y pensions. Ceste doctrine donc nous est bien utile. Quand le sainct Esprit prononce que tous ceux qui se despitent et murmurent en leurs afflictions, tous ceux qui ne se peuvent assuiettir à la main forte de Dieu pour confesser que tout ce qu'il fait est-iuste et raisonnable, que tous ceux-la se font iustes par dessus Dieu: et encores qu'ils ne le disent pas, mais qu'ils protestent cent fois qu'ils ne le voudroyent iamais penser, la chose est telle neantmoins. Et voicy un iuge competent qui en a donné l'arrest, il n'est point question de regimber à l'encontre: car nous n'y gaignerons rien. Ainsi donc que reste-il, sinon que nous apprenions de nous condamner devant toutes choses, et quand nous venons devant Dieu, que tousiours nous apportions nostre procez fait pour dire que nous sommes povres pecheurs? et au reste quand les iugemens de Dieu qu'il exercera sur nous, nous sembleront trop aigres, que nous les portions patiemment, sans faire plus grandes enquestes. Si nous trouvons estrange que Dieu IOB CHAP. XXXII. 9 nous traitte en trop grande rigueur, et que nous ne voyons point la raison pourquoy il le fait, s'il nous semble que le mal dure trop, et que Dieu D'espargne point nostre fragilité, qu'il n'ait point pitié de nous comme il doit: que nous ne laschions point la bride à telles phantasies pour y consentir, mals que tousiours cecy nous vienne en memoire, Dieu est iuste, quoy qu'il en soit. Il est vray que nous n'appercevrons point la raison de ce qu'il fait, mais d'où procede cela, que de nostre infirmité et rudesse? Faut-il que nous mesurions la iustice de Dieu par nostre sens? Où seroit-ce aller? Quel propos y auroit-il? Ainsi donc que nous apprenions de glorifier Dieu en tout ce qu'il fait: et combien que sa main nous soit rude, que nous ne laissions pas tousiours de confesser, Helas Seigneur si i'entre en procez avec toy, ie say bien que ma cause est perdue. Voila comme y procede Ieremie (12,1), et nous monstre le chemin de ce que nous avons à faire: car combien que les confusions fussent si grandes, qu'il pouvoit estre effarouché avec le reste du peuple pour murmurer, toutes fois il use de ceste preface, Seigneur, ie say que tu es iuste: il est vray que ie voudroye entrer en dispute contre toy, ie suis solicité de mon appetit charnel: et quand ie voy les choses estre si confuses, ie voudroye bien m'enquerir pourquoy c'est que tu besongnes en telle sorte. Ie suis donc tenté de cela: mais Seigneur devant que me donner ceste licence de m'enquerir pourquoy tu le fais ainsi, desia ie proteste que tu es iuste, que tu es equitable, et que rien ne peut sortir de toy qui ne soit digne de louange. Voila donc la procedure que nous devons tenir, toutes fois et quantes que les iugemens de Dieu incomprehensibles nous vienent au devant: c'est à savoir que nous cognoissions que nostre esprit n'est point capable de monter si haut, et que ce sont des abysmes trop profonds pour nous. Et sur tout pratiquons cela en nos personnes: car pource que les hommes sont pleins d'hypocrisie, ils cuident tousiours estre purs devant Dieu et innocens: et s'ils ne se font à croire cela du tout, si est-ce neantmoins qu'il leur semblera bien que Dieu n'a point occasion de les poursuivre en si grande rigueur: chacun se flatte pour amoindrir ses pechez, encores qu'il en soit convaincu. Et bien, il est vray que ie suis pecheur, dira-on, mais si ne suis-ie point des pires du monde. Et pourquoy ne cognoissons-nous point la grandeur de nos pechez? C'est pource que nous mettons des bandeaux devant nos yeux. D'autant donc que nous sommes enflez d'orgueil, il faut que nous pratiquions ceste leçon, sur tout quand Dieu nous afflige, de ne point entrer en querelle contre luy, encores qu'il nous semble que ses chastimens soyent rudes par trop: 10 mais cognoissons qu'il y a mesure en tout ce qu'il fait, et qu'il n'est point excessif: à fin que cela nous apprenne de nous renger paisiblement à sa volonté. Et mesmes quand Dieu ne nous punira point pour le regard de nos pechez, sachons que c'est autant de grace qu'il nous fait, que c'est un privilege especial qu'il nous donne: car il auroit tousiours iuste raison de nous punir encores que nous fussions les plus iustes du monde. Or est-il ainsi que nous sommes bien loin d'une telle perfection. Qu'est-ce donc que Dieu nous pourroit faire? Cependant s'il nous visite pour esprouver nostre patience, qu'il nous face mesme ceste grace de souffrir pour son nom, encores qu'il nous peust chastier pour nos pechez: cognoissons qu'il nous fait un trop grand honneur, et là dessus humilions nous: et qu'un chacun en son endroit ait ceste modestie-la de dire, Et bien, ie voudroye que Dieu me traittast d'une autre façon, et me semble bien qu'il passe mesure en m'affligeant: mais si est-ce que ie cognoy qu'il ne le fait point sans cause, et si ce n'est pour mes pechez qu'il m'afflige, c'est autant de grace qu'il me fait: car i'en ay merité d'avantage: et pourtant il faut que ie baisse la teste me submettant du tout à sa bonne volonté. Voila donc comme Dieu sera glorifié par nous, et que nous luy attribuerons la iustice qui est sienne c'est à savoir quand nous aurons la bouche close, comme aussi sainct Paul en traitte au troisieme des Romains (v. 19): A fin, dit-il, que toute bouche soit close, et que tout le monde se cognoisse redevable à Dieu, et que luy seul soit iustifie. Comment est-ce que Dieu sera iustifié par nous selon sainct Paul? A savoir quand nous demeurerons tous condamnez, et que nous n'aurons point ceste hardiesse de nous rebecquer contre luy: mais que nous confesserons librement que nous luy sommes tous redevables. Si donc nous en venons là alors Dieu sera iustifié, c'est à dire sa iustice sera approuvee de nous avec telle louange qu'elle merite. Mais au contraire, si les hommes s'eslevent et qu'ils ne cognoissent point qu'ils sont redevables pour se condamner, et qu'ils ne confessent la dette de laquelle ils sont obligez devant Dieu: combien qu'ils protestent de vouloir iustifier Dieu, c'est à dire de le confesser iuste, si est-ce neantmoins qu'ils le condamnent. Au reste, quand il est dit, qu'Eliu a esté ainsi enflammé, notons qu'il y a grande difference entre un courroux qui procedera d'un zele de Dieu, et celuy que chacun de nous aura, ou pour ses biens, ou pour son honneur, ou pour le regard de soy. Car celuy qui se courrouce et se despite d'une passion privee n'a nulle excuse: et encores qu'il allegue que sa cause est bonne: tant y a qu'il offense Dieu en se courrouçant: car nous sommes trop aveugles en nos passions. Voila SERMON CXIX 11 donc pour un Item, qu'il nous faut tenir la bride courte à tous courroux: voire quand nous sommes incitez à nous fascher contre nos prochains au regard de nos personnes. Mais il y a un courroux qui est bon, c'est à savoir qui procede du sentiment que nous avons quand Dieu est offensé. Quand donc nous sommes enflammez d'un bon zele, et que nous maintenons la querelle de Dieu, si nous sommes courroucez, o nous ne sommes pas coulpables en cela: mais notons que ce courroux ici est sans acception de personnes. Si quelqu'un est courroucé d'une passion charnelle, é celui-la a regard à soy, et se veut maintenir: et puis il veut monstrer qu'il porte faveur à ses amis, et qu'il fait plus pour eux que pour les autres, il y a donc acception de personnes, d'autant que nous avons regard à nous. Plustost il faut que nous nous courroucions contre nous, si nous voulons que Dieu approuve nostre ire et nostre courroux. Et c'est ce que sainct Paul dit (Eph. 4, 26): car il allegue notamment ce qui est dit au Psaume (4, 5), de nous courroucer, voire sans offenser. Et comment cela se fait-il? C'est quand l'homme entre en soy, et qu'il s'espluche à bon escient, et qu'il n'a point tant regard aux autres qu'à soy pour se condamner, et pour batailler contre toutes ses passions. Voila donc comme il nous faut courroucer, et par quel bout il nous faut commencer nostre courroux, si nous voulons qu'il soit approuvé de Dieu: c'est à savoir qu'un chacun regarde à soy, et qu'il se despite contre ses pechez et contre ses vices: et que nous iettions là nostre colere, voyans que nous avons provoqué l'ire de Dieu contre nous, voyans que nous sommes pleins de tant de povretez. Que donc nous soyons faschez et despitez de cela, que nous commencions par un tel bout: et puis que nous condamnions le mal par tout où il sera trouve, et en nous et en nos amis: et que nous ne soyons point menez de quelque haine particuliere: que nous ne iettions point nostre rage sur quelqu'un, d'autant que desia nous sommes preoccupez de quelque affection mauvaise contre luy. Voila comme nostre courroux sera louable et monstrerons qu'il procede d'un vray zele de Dieu. Vray est que nous ne pourrons point encores tenir mesure: car combien que le zele de Dieu domine en nous si est-ce qu'encores pourrions nous faillir excedans mesure, n'estoit que Dieu nous retint. Il faut donc que nous ayons et prudence et moderation en ce zele. Mais tant y a (comme i'ay desia dit) que ce courroux de soy sera louable, quand il viendra de ceste source, c'est à savoir que nous haissions le mal par tout où il sera trouvé, et fust-ce en nos personnes. Or maintenant donc qu'est-ce que nous avons à noter de ce passage? En premier lieu c'est que 12 nous ne devons point condamner tout courroux: quand nous voyons qu'un homme s'eschauffe et se colere, il ne faut point que nous attribuons tousiours cela a vice: comme nous voyons des moqueurs de Dieu qui diront, 0 se faut-il ainsi tempester? Se faut-il courroucer? Ne sauroit-on user d'une façon paisible? Ils blasphemeront Dieu meschamment ils le despiteront: comme on en voit beaucoup qui voudroyent renverser toute bonne doctrine, ne demandans sinon de mettre telles corruptions par tout, qu'on ne cognust plus que c'est de Dieu, et que sa verité fust ensevelie. Or ayans fait cela, ils voudroyent qu'on dissimulast, ou bien qu'on approuvas tout ce qu'ils font, et qu'en chaire on ne fist que conter des fables, qu'il n'y eust nulles reprehensions. C'est bien à propos, (diront ils) ne sauroit-on precher sans se courroucer? Et comment? Est-il possible que nous voyons qu'une creature mortelle et caduque s'esleve ainsi contre la maiesté de Dieu, pour fouler au pié toute bonne doctrine: et cependant que nous portions cela patiemment? Nous monstrerions bien par cela que nous n'avons nul zele de Dieu: car il est dit au Psaume (69, 10), Que le zele de la maison de Dieu nous doit manger. Car si nous avions un ver qui nous rongeast le coeur, nous ne devrions point estre tant esmeus, que quand il y a quelque opprobre qui est fait à Dieu, que nous voyons que sa verité est convertie en mensonge. Ainsi donc apprenons de ne point ainsi dissimuler aux vices: mais discernons entre le zele de Dieu, et entre le courroux charnel dont les hommes sont esmeus et enflammez pour leurs querelles propres: comme ici il est dit, qu'Eliu a este enflammé d'indignation, qu'il s'est courroucé ardemment, et cela toutes fois luy est reputé à vertu: car c'est le sainct Esprit qui parle. Cognoissons, di-ie, par cela qu'il ne nous faut point du premier coup reietter tout courroux, mais que nous devons discerner la cause pourquoy un homme sera enflammé: car quand il luy fait mal qu'on offense Dieu, et que la vérité est renversee, considerons que cela procede d'une bonne fontaine. Et au reste apprenons (suivant ce que i'ay desia dit) de desployer nostre colere, quand nous voyons que l'honneur de Dieu est blessé, et qu'on tasche d'obscurcir sa vérité, ou de la desguiser que nous soyons esmeus de cela, que nous soyons enflammez, pour monstrer que nous sommes enfans de Dieu: car nous n'en pouvons pas donner meilleure approbation. Et cependant toutes fois, que nous tenions mesure, tellement que nous ne meslions point nos passions excessives parmi le zele de Dieu, que nous ayons ceste prudence de discerner: et apres, combien que nous hayssions les vices et les detestions, que toutes fois nous taschions d'amener les personnes à salut. Or il est vray que IOB CHAP. XXXII, 13 la pratique de ceci est difficile: mais Dieu nous y guidera moyennant que nous souffrions d'estre conduits par son sainct Esprit, et que nous luy donnions toute autorité sur nous. Cependant nous devons bien noter ceste doctrine, d'autant qu'auiourd'huy nous voyons des occasions infinies pour nous courroucer si nous sommes enfans de Dieu. D'un costé voila les Papistes qui ne demandent que d'aneantir toute religion. Il est vray qu'ils feront bien semblant de maintenir la Chrestienté: mais quoy qu'il en soit, si ne demandent-ils sinon d'opprimer la maiesté de Dieu. Nous voyons comme sa verité est desciree par pieces, on voit les blasphemes execrables qui sont desgorgez par eux. Ie vous prie, quand ces choses ici ne nous toucheront point au vif, que nous n en serons point navrez, comme Si on nous donnoit des coups de dague: ne monstrons-nous point par cela que nous ne savons que c'est de Dieu, et que nous ne sommes pas dignes d'estre avouez pour ses enfans? Nous sommes si delicats quand nostre honneur est blessé, que nous ne le pouvons pas endurer: et cependant l'honneur de Dieu sera exposé à tout opprobre et ignominie, et nous ne ferons semblant de rien? Et ne faut-il pas que Dieu nous reiette, et qu'il nous monstre que nous n'avons nulle affection à son honneur pour le maintenir? Voila pour un Item. Or il ne faut point encores aller si loin qu'aux Papistes mais entre nous quand nous voyons ces chiens et porceaux qui ne demandent qu'à tout infecter, qui viendront ietter leur groin sur la parole de Dieu, et qui ne taschent que de renverser tout, que nous voyons ces mocqueurs de Dieu, que nous voyons ces vilains prophanes qui viendront convertir tout en risee et en mocquerie que nous voyons les meschans ainsi desguiser les choses, et qu'ils corrompent et pervertissent tout par leurs 14 fausses calomnies, que nous voyons des heretiques semer leur poison pour tout perdre: voyans toutes ces choses-la, ie vous prie, n'en devons-nous point estre touchez? Il est dit que quand on se dresse ainsi contre Dieu, c'est autant comme si on le navroit mortellement. Ils sentiront, dit-il (Zach. 12, l0), celuy qu'ils ont percé: Dieu declare qu'on luy vient donner des coups de dague: et cependant il ne nous en chaudra? Dieu declare que son Esprit est contristé, et comme languissant: et nous n'en ferons que rire? Apres, nous orrons ces blasphemes execrables, que le nom de nostre Seigneur Iesus sera desciré par pieces: il n'est question que de mespris auiourd'huy, et le nom de Dieu sera en opprobre, tellement que si on estoit entre les Turcs on en auroit honte: nous voyons les vilenies qui se commettent d'un costé les paillardises, les dissolutions, d'autre costé les outrages les violences. Bref, on voit tout estre desbordé iusques au bout: et quand nous n'en faisons autre conte, declarons-nous que nous soyons enfans de Dieu et Chrestiens? Quelle approbation donnons-nous de nostre Chrestienté D'autant plus donc nous faut-il adviser d'avoir un autre zele, que nous n'avons pas eu par cy devant: et quand chacun de nous sera fasché que ce soit à cause de nos pechez et sur tout quand nous voyons que Dieu est griefvement offensé. Voila comme nous aurons un courroux que Dieu approuvera, comme celuy duquel il est icy parlé, et que le S. Esprit louë. Et cependant toutes fois d'autant qu'il nous est facile de decliner, que nous ne laschions point la bride à nos passions: mais que nous prions Dieu qu'il nous gouverne tellement par son sainct Esprit, que nostre zele soit du tout pur, à fin qu'il soit approuve de luy. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. SERMON CXX 15 LE CENT ET VINGTIEME SERMON, QUI EST LE II. SUR LE XXII. CHAPITRE. 4. Eliu attendit que Iob eust mis fin à ses propos, d'autant que tous estoyent plus anciens que luy 5. Et Eliu voyant ces trois hommes n'avoir nulle raison fut esmeu de courroux. 6. Eliu donc fils de Barachel Buzite respondant dit, Ie suis moindre que vous en aage, vous estes anciens: pourtant i'ay craint et redouté de mettre en avant mon advis. 7. Car i'ay pensé, les ans parleront, et la longueur du temps produira sagesse: 8. Mais c'est l'Esprit de Dieu qui est aux hommes, et l'inspiration du Tout puissant donne intelligence. 9. les grans ne seront point sages pourtant, et les anciens n'auront point iugement. 10. Et pourtant ie di, Escoute moy, et ie monstreray aussi ma doctrine. Nous traittasmes hier du zele d'Eliu, lequel nous est ici loué par le sainct Esprit, et monstrasmes à quoy cest exemple nous doit servir: c'est à savoir, que quand nous voyons la verité de Dieu estre obscurcie et son nom blasphemé, cela nous doit navrer le coeur. Aussi nous monstrasmes, que si nous avons quelque affection à Dieu et à son honneur, alors entant qu'en nous est, nous devons maintenir sa verité. Il est vray qu'un chacun n'aura point doctrine pour ce faire: mais tant y a que selon nostre portee et mesure il nous faut monstrer que nostre intention est de resister au mal, et n'y point consentir. Or cependant il fut touché que ce zele doit estre moderé avec raison: qu'il ne faut pas que nous soyons esmeus d'impetuosité trop grande, mais qu'il y ait quelque bon regard meslé parmi. Et c'est ce que maintenant nous avons leu, Qu'Eliu ne s'est point hasté par trop, mais a presté l'aureille à tous les propos qui estoyent mis en avant: et en cela il a monstré sa modestie. Notons bien donc que si un homme s'avance à la volee, ne sachant s'il est besoin qu'il parle ou non, cela ne luy sera point reputé à zele. Pour exemple, nous en verrons beaucoup qui ne demandent que d'avoir lieu pour parler: toutes fois possible qu'il y en a qui pourroyent deduire beaucoup mieux les propos qu'eux: mais il leur semble que iamais ils n'y viendront à temps. Ceste hastiveté-la ne peut estre iamais approuvee. Et qu'ainsi soit, celuy qui parle pour instruire les autres, que fait-il s'il y en a qui le puissent faire beaucoup mieux? Il auroit besoin d'estre enseigné, et il s'ingere d'estre maistre. Or il y a encores une faute seconde: car si un homme ignorant, ou 16 qui ne sera pas trop bien fondé, babille, il ferme la bouche à ceux qui avoyent plus de grace, et le moyen de mieux edifier. Notons bien donc que où il n'y a point de modestie, le zele sera volage, et n'est point gouverne par l'Esprit de Dieu. Car l'Esprit de Dieu nous dessertira bien de ses graces, mais il n'est iamais contraire à soy. Puis qu'ainsi est donc qu'il est nommé Esprit de prudence, il faut que nous discernions quand il sera besoin de parler, ou de nous taire. Il est vray qu'un homme pourra bien avancer quelque bon propos, combien qu'il ne soit point des plus habiles, et qu'il y en aura qui le passent: mais cependant Si faut-il que ce soit en crainte, et qu'il monstre qu'il est venu prest et appareillé de profiter, et qu'il aime mieux estre disciple que maistre. Quand un homme y procedera ainsi, combien qu'il parle devant tous, il ne laissera pas d'estre modeste et humble: mais si un homme file ses propos, et qu'il n'y ait point de fin, et qu'il determine de toutes choses: en cela monstre-il qu'il y a quelque ambition vaine en luy, et au reste qu'il ne donne point lieu à la grace de Dieu comme il devroit. Voila donc ce qui nous est monstre en l'exemple d'Eliu quand il dit, Qu'il a attendu les propos iusques à ce qu'il y eust fin: car il ne savoit pas encores où la chose devoit venir. Et cependant il adiouste, Qu'il a porté l'honneur à l'aage: car il voyoit et Iob et ceux qui parloyent avec luy estre gens anciens: et pource que l'asge apporte avec soy experience et gravité, Eliu ne s'ingere point, sachant que Dieu ayant laissé vivre long temps en ce monde un homme, luy donne grace de pouvoir profiter à ceux qui sont plus ieunes: car il a plus veu, et cependant aussi il doit estre plus posé, et avoir acquis quelque prudence. Voila donc ce que nous avons à observer en second lieu: c'est à savoir qu'Eliu cognoissoit que ceux qui parloyent devant luy, estoyent plus aagez. Or ici les ieunes gens ont une bonne leçon et utile, moyennant qu'ils la puissent bien pratiquer. Car (comme desia nous avons dit) si un homme a vescu longuement, il doit avoir retenu ce que Dieu luy a monstré par usage: et cela luy doit servir non seulement pour soy, mais aussi pour donner bons advertissemens aux autres qui ne sont pas tant expérimentez. Il y a aussi la gravité quant et quant: car les ieunes gens doivent penser, Encores que Dieu nous ait donné quelque esprit, tant y a que nous n'avons IOB CHAP. XXXII 17 point beaucoup veu, et que c'est un grand deffaut. Si un homme n'a l'usage, il est certain que tous les coups il se iettera, à la volee: car il ne regarde point l'issue des choses, il ne sait par où il faut commencer: et outre plus ceste colere qui est aux ieunes gens, est du tout contraire à raison et bonne intelligence. Quand un ieune homme sera bien reglé, et qu'il aura savoir quant et quant, si est-ce toutes fois que la ieunesse precipite les gens, et il y a en leur nature des bouillons tels qu'ils ne se peuvent pas retenir. Nous voyous que sainct Paul exhorte Timothee de n'estre point suiet aux appetits de ieunesse (2. Tim. 2, 22). Or il n'entend point par les appetits de ieunesse, d'estre desbauché ou en ieux, ou en paillardises, on en yvrongnerie, et autres dissolutions. Timothee estoit un miroir et patron de toute saincteté en soy, il faut mesmes que sainct Paul l'exhorte à boire du vin (1. Tim. 5 23): or toutes fois il luy parle d'appetis de ieunesse. Et pourquoy? Car d'autant qu'il estoit ieune d'aage, il pouvoit encores estre trop hastif en d'aucunes choses. Ainsi donc s'il a fallu que Timothee receust ceste admonition ici, luy qui surmontoit les anciens en prudence et en gravite: que sera-ce du commun peuple? Et ainsi que les ieunes gens regardent à eux: car s'ils n'ont ceste honesteté d'escouter ceux qui sont plus aagez, et d'apprendre d'eux, et de suivre leur conseil: il est certain que quand ils auroyent toutes les vertus du monde, ce seul vice sera pour les contaminer, et souiller toutes. Or si est-ce un vice fort commun que ceste presomption: car les ieunes gens, d'autant qu'ils n'ont point senti les difficultez qui sont en beaucoup de choses, marchent hardiment: car rien ce leur couste, rien ne leur est impossible. La ieunesse donc emporte tousiours presomption avec soy, et c'est un mal ordinaire et par trop: tant y a que si n'est-il point à supporter. Car (comme nous avons dit) si un ieune homme a beaucoup de vertus au reste, et qu'il se fie en soy, et mesprise les gens aagez, et qu'il luy semble qu'il est assez habile pour mener le reste: Dieu le confondra en tout son orgueil, et toutes les graces qui estoyent en luy seront abolies. Et d'autant plus ceux qui sont ieunes, et qui n'ont pas encores beaucoup veu, se doivent tenir en bride. Et mesmes quand nous voyons qu'auiourd'huy le monde est si desbordé, que les ieunes gens ont cueilli une audace diabolique, qu'il n'est point question de recevoir ny doctrine ny rien qui soit: ceux qui ont quelque crainte de Dieu doivent tant plus batailler contre eux-mesmes, à fin qu'ils ne soyent point transportez à la façon commune. Nous verrons ces ieunes rustres, si tost qu'ils ne sont plus suiets aux verges, ils feront des hommes: et toutes fois ils ne sont pas dignes encores d'estre appelez 18 enfas. Ce sont comme ieunes poussins esclous de trois iours, et si est-ce qu'ils veulent estre grans. Et en, on devroit encores les tenir sous la verge dix ans: mais les voila hommes formez, ce leur semble. Et en quoy? En audace: il y a une impudence de putain, ils ne veulent plus estre suiets à nulle discipline ne correction: on voit cela. Or ceux à qui Dieu a fait quelque grace, doivent bien penser à eux, quand un vice est si commun, et que c'est comme une maladie contagieuse, et prendre garde de n'y estre point enveloppez: car il fa droit qu'ils en fussent transportez comme les autres, si Dieu ne leur tenoit la main forte. Ainsi donc que les enfans de Dieu soyent sur leurs gardes, et qu'ils sachent quand ils seront modestes, que ce sera beaucoup, encores qu'il n'y ait point de si belle monstre: et combien que ceux qui se veulent avancer les mesprisent pour cela d'autant qu'ils ne vont point le front levé, qu'ils sachent qu'ils sont beaucoup plus approuvez de Dieu, et qu'il benira ceste honesteté qui est en eux, et fera qu'ils profiteront plus en deux ans, que ceux qui seront par trop hastifs en quatre. Nous voyons ce qui advient aux fruicts: quand un fruict sera bien tost meur, et qu'il aura tantost cueilli sa couleur, il passe aussi incontinent: mais un fruict qui sera plus tardif, est de longue duree. Ainsi en est-il de ceux qui se veulent avancer outre le temps: il est vray qu'ils auront belle monstre, et y prendra-on quelque goust: mais cela n'a point de fermeté en soy. Au contraire ceux qui auront quelque vergongne et honesteté, qui n'auront nulle presomption pour s'avancer hastivement, il est vray que ceux-la seront tardifs: mais cependant nostre Seigneur leur donne vertu qui dure plus long temps. Voila donc un bon poinct à retenir de oc passage. Il est vray que la modestie est une vertu convenable à tous: mais tant y a que les ieunes gens doivent observer ce qui est icy dit, qu'ils portent honneur aux anciens, cognoissans que de leur costé ils pourroyent avoir des bouillons trop excessifs, et qu'il est besoin que d'autres les retienent: car ils ne sont point assez posez de leur nature, et puis ils n'ont point l'usage pour estre prudens comme il seroit requis. Or au reste quand un ieune homme s'est porté ainsi modestement, si faut-il qu'en temps opportun il desploye ce qui lui est donné de Dieu: voire et fust-ce entre les vieilles gens: car l'ordre de nature n'empesche pas quand les anciens ne s'acquitteront point de leur devoir, que les ieunes ne suppleent en cest endroit-la: et mesmes iusques à faire honte à ceux qui ont long temps vescu, et lesquels auront mal employé le temps que Dieu leur avoit donné, et l'auront du tout perdu. Voila donc le moyen que nous avons à tenir: c'est que la reverence SERMON CXX 19 que les ieunes gens portent aux plus aagez ne doit pas empescher que tousiours la verité ne soit maintenue, que Dieu ne soit honoré, et que les vices ne soyent reprimez. Car il pourra advenir que les plus aagez seront destituez de l'Esprit de Dieu, ou gens malins qui n'auront en eux que fraude et desloyauté: ou bien ce seront gens opiniastres en escervelez. Alors faut-il que les ieunes gens soient tellement retenus sous le ioug, que par l'autorité des anciens ils soyent destournez de Dieu, et de sa parole, et de ce qui est bon et sainct? Nenny. Ainsi donc notons que ceste modestie n'emporte pas que les ieunes gens s'abrutissent, pour ne rien iuger ne savoir: mais il suffit qu'ils ne presument point d'eux-mesmes, pour s'escarmoucher et ietter leurs escumes devant le temps. Qu'ils escoutent, qu'ils soyent dociles, qu'ils soyent tousiours prests de faire silence, quand quelque bon propos sera mis en avant: et mesmes qu'ils se gardent d'occuper la place d'autruy. Ont-ils fait cela? S'ils voyent que les anciens ne monstrent pas bon exemple, mesmes qu'ils pervertissent le bien le tournans en mal: alors il faut (comme i'ay desia dit) que l'Esprit de Dieu se monstre où il sera. Comme de nostre temps, ceux qui avoyent esté nourris aux superstitions de la Papauté, d'autant plus qu'ils avoyent vescu au monde, tant moins avoyent-ils de doctrine. Or d'attendre que Dieu se fust voulu servir d'eux, il n'estoit pas besoin: ie di du commun. Voila donc les gens aagez qui avoyent eu longue experience. Mais quoy? Ils ont esté plongez en tenebres, il n'y a eu nulle cognoissance de Dieu, nulle pureté de religion. Qu'est-ce donc que l'aage pouvoit apporter à telles gens, sinon une opiniastreté plus grande? Car ils ont esté confits en erreurs, ils y ont esté adonnez tellement qu'il sembloit qu'il n'y eust moyen de les reduire. Or si Dieu a voulu appeler des ieunes gens, qui fussent pour mettre en avant sa parole, il ne falloit pas que le sainct Esprit fust ainsi bridé, et que les ieunes gens ne parlassent, et que les anciens ne fussent prests de les ouir. Il est vray que Dieu encores s'est voulu servir des anciens, comme il en a appellé de toutes sortes: mais tant y a qu'il a declaré que sa verité n'estoit point attachee à l'aage. Ainsi donc nous voyons maintenant quelle modestie doit estre en tous hommes generalement, et aux ieunes sur tout: c'est à savoir qu'ils se rendent paisibles pour apprendre tant que l'occasion leur sera donne, et qu'ils n'appetent point de se faire valoir, qu'ils n'ayent point une folle cupidité de monstre: mais qu'en silence ils reçoivent ce qui sera mis en avant par les autres, et qu'ils ne se prisent pas tellement qu'ils ne cognoissent qu'ils ont besoin d'estre conduits et gouvernez 20 par ceux qui ont plus d'experience. Cela est-il fait? O il ne faut point que sous ombre d'ancienneté nous soyons retenus pour ne plus iuger, et que nous allions comme povres bestes, et quand les gens aagez nous auront dit, Il faut ainsi faire, nous tenions comme un oracle tout ce qui sera sorti de leur bouche. Car la discretion doit estre coniointe avec le zele: comme nous avons desia declaré, que l'Esprit de Dieu contient en soy tous les deux. Ainsi donc s'il y a modestie aux hommes, il faut qu'il y ait et zele et discretion: et non seulement il ne faut pas que nous soyons bridez a, l'autorité de ceux qui ont long temps vescu: mais mesmes quand il est question de nous amener tout le monde, l'ancienneté ne doit apporter nul preiudice à ce qui est droit et utile. Comme quoy? I'ay desia dit, que si toutes les vieilles gens de la Papauté avoyent conspiré contre l'Evangile, et qu'ils voulussent qu'on se tint à leur façon accoustumee é il n'est pas dit que cela ferme la porte à Dieu et à sa parole.: que les ieunes gens soyent empeschez de maintenir la verité, si les anciens sont contre, et quand ils auront nourri long temps le mal, qu'ils vueillent qu'on s'y tienne: car ceux à qui Dieu aura fait meilleure grace se doivent opposer à cela. Mais il faut maintenant passer plus outre à savoir que si on nous dit, Comment? Il y à cent ans que nous peres et nos ancestres ont ainsi vescu, il y a cinq cens ans, voire mille que cela a este observé, qu'on l'a tenu pour une loy et une regle infallible: quand, di-ie, on nous alleguera ceste ancienneté du temps, voire qu'on nous ameneroit iusques en la creation du monde, si ne faut-il point que la verité de Dieu soit opprimee sous ceste ombre-la. Ainsi donc nous voyons maintenant qu'il n'est point question d'estre povres aveugles pour estre modestes: mais que nous devons tenir moyen et mesure. Et c'est ce qu'Eliu adiouste. I'ay dit, L'auge parlera, et la multitude des ans annoncera science: mais c'est l'Esprit de Dieu qui habite aux hommes, et l'inspiration du Tout-puissant donne intelligence. Voila donc l'ordre de nature qui va devant, c'est à savoir que nous devons escouter les anciens. Car quand on a, à choisir des gouverneurs en une ville ou en un pays, de prendre des ieunes fols, volages, et escervelez, qui ne savent que c'est de gouverner leurs personnes, qui soyent là pour estre iuges et conducteurs: c'est pervertir l'ordre de nature, c'est une honte, et il semble qu'on vueille despiter Dieu toutes fois et quantes que cela se fait. Quand donc on pourroit choisir gens posez, gens de bonne gravité, et meure, et on laisse ceux-la croupir en leurs maisons, et cependant on prend des esventez, des petis escargots qui sont d'une nuict, et les va-on colloquer au siege de iustice, et ils ne savent IOB CHAP. XXXII. 21 que c'est de tout cela, c'est comme si on marioit des petis enfans. Ils seront bien aises d'estre aux nopces: on leur dira, Vous mangerez du rost, du pasté, é ils s'accorderont bien à cela: mais est-ce un mariage pourtant? Ainsi, di-ie, en est-il de ceux qui sont au siege de iustice, quand il D'y u en eux ne prudence ne raison moins qu'en des pet enfans, d'autant qu'on n'a point d'esgard de choisir ceux qui ont plus de gravité et d'experience. Ain donc il faut que l'ordre de nature soit observé en premier lieu: c'est quand nous avons gens aagez ausquels Dieu a fait grace, que ceux-la ayent l'office de conduire les autres, et que les ieunes gens s'humilient sous eux. Car c'est une honte quand les ieunes gens voudront ici faire des grands, et qu'ils ne daigneront pas recevoir doctrine de ceux qui ont plus longuement vescu. Ceste fierté-la ne s'adresse point aux hommes mortels, mais c'est resister à Dieu qui a constitué cest ordre de nature et veut qu'on l'observe. Autant en est-il de nous, et de l'estat de porter et annoncer la parole de Dieu: que s'il y a un homme bien experimenté, et qui ait quelque prudence en soy, qui ait esté esprouvé: si on ne daigne s'en servir, et qu'on prenne un homme à la volee, et que sera-ce? Il faut donc que nous ayons en recommandation ce t ordre ici. Mais ce n'est pas pour en faire une regle certaine: car il adviendra quelquefois que Dieu aura donné plus de grace beaucoup aux ieunes gens qu'à ceux qui ont vescu au double. Or donc il ne faut point que cest ordre que nous avons dit, empesche que l'Esprit de Dieu ne soit receu là où il se monstre, et que les graces selon qu'il les distribue ne soyent appliquees en usage. Et voila pourquoy sainct Paul a choisi Timothee, combien qu'il y eust des anciens beaucoup alors. Car quand il a veu cest homme excellent (comme il avoit tesmoignage non seulement des hommes, mais aussi du sainct Esprit) il l'a preferé à ceux qui estoyent plus aagez. Ainsi maintenant en use Eliu, lequel apres avoir escouté, dit, qu'il cognoist que c'est l'Esprit de Dieu qui est aux hommes: comme s'il disoit, Il est vray que nous ne devons pas (sans avoir cognu comme il en va) iuger que les vieilles gens soyent radotez, ou qu'il ne leur faille donner ne lieu ne place: mais nous devons porter cest honneur-la, à l'aage pour dire, Et bien, l'homme qui a beaucoup veu nous pourra enseigner: mais si nous cognoissons qu'il ne s'acquitte point de son devoir, ou qu'il ait perdu son temps auquel il a vescu au monde alors si l'Esprit de Dieu est en un ieune homme, il faut qu'il s'avance. Retenons bien donc que quand l'ordre de nature sera observé, ce n'est point à ceste condition, que tousiours les ieunes gens quand Dieu les aura douez des quelques graces ne servent à son Eglise, et qu'ils n'enseignent non 22 seulement leurs pareils et compagnons, mais les plus vieux. Et par consequent il faut que les vieux ne s'arrestent point à leur asge pour estre impatiens, et reietter toutes admonitions, pour dire, Et comment? I'ay si long temps vesou, et qu'un ieune homme me monstre ma leçon? Mais qu'ils cognoissent, Non, ie devroye avoir profité en sorte que ie fusse le conducteur des autres: mais ie voy maintenant que i'ay besoin d'estre conduit, que ie suis un ieune enfant au prix de ceux qui devoyent estre enseignez par moy. Et puis qu'ainsi est que Dieu m'a destitué de la grace qui est requise à un conducteur, il faut que ie soye disciple, et non pas maistre. Voila donc comme les vieilles gens se doivent renger, quand ils voyent que Dieu a eslargi plus amplement de ses graces à ceux qui devroyent les ensuivre, et non point cheminer devant. Maintenant de ce que nous avons deduit cy dessus nous avons une bonne doctrine à pratiquer, c'est à savoir que l'Esprit de Dieu domine par dessus l'ordre de nature. Or pour mieux encores comprendre ce qui est ici contenu, notons qu'Eliu disant, Que c'est l'Esprit de Dieu qui habite aux hommes, veut ici exprimer que c'est un don especial que Dieu fait comme par privilege, quand il luy plaist qu'un homme soit mieux entendu que les autres. Il est vray qu'en general Dieu nous a fait creatures raisonnables, et c'est en cela que nous differons d'avec les bestes brutes. Dieu donc a bien donné à tous hommes sans exception quelque iugement et esprit: mais cependant nous voyons que l'un est tardif et lourd, l'autre sera agile, l'un sera esventé l'autre aura bonne gravité en soy. D'où procede cela? Cognoissons que Dieu tient ses graces en sa main, et les distribue à sa volonté à qui bon luy semble. Voila ce qu'Eliu a voulu ici signifier, à fin que les hommes ne pensent point avoir un heritage de nature qu'ils ayent apporté du ventre de leur mere, qu'ils ne pensent point avoir une chose qui leur soit deuë et acquise. Voici Eliu qui prononce, Dieu nous a tous creez, il est vray que nous aurons quelque raison, voire mais ce sera par mesure: cependant si un homme a savoir, s'il a prudence, il faut qu'il cognoisse que Dieu luy a tendu la main par especial, et qu'il se cognoisse estre tant plus tenu et obligé à Dieu. Or quand cela nous est dit, c'est à fin que nous ne soyons point eslevez en arrogance et que nous ne pensions pas mieux valoir quand nous aurons intelligence et esprit: cognoissans que s'il a pleu à Dieu nous faire ceste grace, il nous faut cheminer en tant plus grande crainte: car nous luy sommes tant plus redevables: et cependant s'il nous a voulu eslargir de ses biens, c'est aussi afin que nous en communiquions à nos prochains. Si donc nous n'en SERMON CXX 23 savons user pour glorifier nostre Dieu, et pour edifier ceux qui en ont besoin, il est certain que nous sommes tant plus coulpables. Voila ce que nous avons ici à noter pour un Item. Or cependant il nous faut aussi faire ici comparaison de deu degrez, c'est à savoir, Que si c'est Dieu qui donne intelligence especiale aux hommes pour discerner des choses qui appartienent à ceste vie caduque: que sera-ce de la doctrine de l'Evangile, de la vraye religion et pure? Aurons-nous cela de nature? Le pourrons nous acquerir par nostre industrie? Helas! il s'en faut beaucoup. S'il est question qu'un homme soit bon maistre d'escole pour enseigner les enfans, qu'il soit bon advocat ou medecin, qu'il soit bon marchant de ville, ou bon laboureur des champs, encores faut-il que l'Esprit de Dieu besongne en tout cela. Un homme aura besoin d'estre aigu en une chose, comme les arts mecaniques requerront aucunesfois plus grand esprit, que ne fera pas la marchandise. Or donc en toutes ces choses-la qui semblent estre vulgaires de soy et de peu de prix, si faut-il que Dieu distribue de son esprit aux hommes. Maintenant si nous venons à la doctrine de l'Evangile, voila une sagesse qui surmonte tout sens humain, mesmes qui est admirable aux Anges: voila les secrets du ciel qui sont contenus en l'Evangile: car il est question de cognoistre Dieu en la personne de son Fils: et combien que nostre Seigneur Iesus soit descendu ici bas, si est-ce qu'il nous faut comprendre sa maiesté divine, ou nous ne pouvons pas nous fonder, et reposer nostre foy en luy. Il est question, di-ie, que nous cognoissions ce qui est incomprehensible à la nature humaine. Or donc s'il faut que Dieu quant aux arts mecaniques, quant aux sciences humaines qui concernent la vie transitoire, nous distribue de son sainct Esprit, par plus forte raison ne pensons point par nos subtilitez de cognoistre que c'est de Dieu et des secrets de son royaume: mais il faut qu'il nous instruise: et cependant il faut que nous devenions du tout fols quant à nous, comme dit sainct Paul (1. Cor. 3, 18), pour estre participans d'une telle sagesse. Car voila la sentence qu'il en donne (1. Cor. 2, 14), Que l'homme sensuel ne comprend iamais la doctrine de Dieu: c'est à dire cependant que les hommes demeurent en leur naturel, ils ne savent que c'est de Dieu, et ne peuvent iamais gouster sa parole: qui pis est elle leur est folie, dit sainct Paul (1. Cor. 1, 18): car il semble que ce soit une doctrine sans raison, et pourtant il n'y a que le seul Esprit de Dieu qui nous donne la foi, et qui nous illumine. Et ceci doit bien estre note, car nous sommes souvent esblouys quand nous voyons qu'il y en a tant peu qui cognoissent que c'est de Dieu, et mesmes que beaucoup de gens qui sont en aage. et qui ont 24 long temps vescu au monde, sont enragez en leurs superstitions, et qu'ils combatent fierement contre la doctrine de l'Evangile: nous sommes estonnez de cela. Voire, mais voici un passage qui nous doit armer contre un tel scandale: C'est l'Esprit de Dieu qui habite aux hommes, c'est l'inspiration du Tout-puissant qui donne intelligence. Voyons-nous les hommes estre povres aveugles, et tellement plongez en ignorance, qu'ils ne puissent approcher de l'Evangile? ne nous esbahissons point de cela. Et pourquoi? Car c'est le naturel de l'homme, de ne rien iuger des secrets de Dieu iusques à ce qu'il soit illuminé. Mais au contraire quand nous voyons un homme qui cognoist que c'est de Dieu, soit ieune ou vieil, quand nous voyons quelqu'un ancien qui aura esté long temps comme abreuvé de ces sottises papales, qui vient à la droite religion: cognois. sons que Dieu a fait là un miracle. Si nous voyons aussi les ieunnes gens, cognoissons qu'il faut que Dieu les attire à soi d'une façon merveilleuse, pource qu'ils ne reçoivent pas aisement le ioug, d'autant qu'ils sont pleins de presomption, comme nous avons dit. Si donc Dieu les dompte, et qu'il les rende docile, c'est sa main vertueuse qui a passé par là Ainsi, nous voyons que ce passage nous doit servir en deux choses. La premiere est, que voyans que de nostre esprit nous ne saurions iamais parvenir si haut que de cognoistre Dieu ne sa verité, nous soyons vuides de tout nostre sens, et y renoncions. Et c'est ce que sainct Paul appelle Estre fait fol. Il faut donc que nous soyons faits fols, si nous voulons que nostre Seigneur nous remplisse de sa sagesse: c'est à dire, Il ne faut point que nous apportions rien du nostre, que nous cuidions avoir ne ceci ne cela: car ce seroit fermer la porte à Dieu. Ainsi donc si nous voulons que Dieu continue la grace de son sainct Esprit, quand il nous en aura distribue quelque portion, il faut que nous apprenions de l'exalter et magnifier comme il en est digne, et cognoistre qu'il n'y a point en nous une seule goutte de bonne intelligence, iusques à ce que Dieu l'y ait mise. Et puis que cela soit pour nous tousiours faire persister en son obeissance, et cheminer en plus grande crainte et solicitude: voyans que si Dieu esteint la clarté qu'il a mise en nous, nous serons en tenebres, voire et en des tenebres si horribles, que nous n'en pourrons iamais sortir. Voila le premier usage de ce lieu ici. Le second est que si nous voyons la plus grande multitude du monde se desbaucher, et que personne à grand peine se vueille ranger à Dieu: nous ne trouvions point estrange que les hommes soyent ainsi desbordez, et qu'ils facent des bestes sauvages. Et pourquoi? Car c'est l'Esprit de Dieu qui donne intelligence. Que cela donc nous soit IOB CHAP. XXXII. 25 comme un argument pour magnifier tant mieux la grace que nous aurons recuë: et cependant que nous ne soyons point transportez voyans telles rebellions. Et quoi? les hommes suivent leur naturel, ils suivent leur teste: et cependant ils resistent à Dieu, mais c'est d'autant que la doctrine de l'Evangile surmonte tout sens humain, et qu'il faut que Dieu besongne par son sainct Esprit, qu'il ouvre les veux, ou les hommes demeureront tousiours en leur bestise. Au reste Eliu là dessus conclud que les grands donc ne sont pas tousiours sages, et que les gens aagez n'ont quelquesfois ni intelligence, ni savoir, ni prudence plus que les autres. Il est vrai qu'Eliu ne veut pas ici pervertir l'ordre de nature (car il proteste ci dessus, qu'il a voulu escouter les anciens, et qu'il estoit tout prest de s'assuiettir à Leur doctrine) mais il signifie ce que desia nous avons touche, que Dieu n'est point lié à l'aage ni aux estats ni aux qualitez des hommes. Quand il plaira, à Dieu d'eslever un homme en dignité, bien, s'il s'en veut servir pour le salut de son peuple, il lui fora grace de se pouvoir acquitter de son office: mais autrement il le destituera, et d'autant qu'un homme sera en degré eminent, on le cognoistra double beste. Exemple. S'il y a un homme qu'on eslise pour annoncer la parole de Dieu, et bien, si Dieu veut faire grace à son Eglise, il douëra cest homme-là de son Esprit, il lui donnera intelligence de sa parole, et dexterité pour la savoir appliquer à l'usage du peuple, et en recueillir bonne doctrine, il lui donnera zele, et les autres choses qui sont requises: et Dieu se monstre là si manifestement, que nous. pouvons dire qu'il a le soin de nous, quand il distribue ainsi de ses graces aux hommes en ce qui est requis pour nostre profit. Autant en est-il de ceux qui sont en la iustice: selon qu'ils ont besoin que l'Esprit de Dieu soit double en eux, aussi quand Dieu s'en veut servir il leur donee une vertu puissante pour s'acquitter de leur devoir. Au contraire, si Dieu est courroucé contre nous, ceux qui seront pour annoncer sa parole seront des bestes qui n'entendront rien, on les mesprisera d'autant qu'ils desguiseront les choses, que la bonne doctrine sera denigree et profanee sous eux: bref à grand peine pourront-ils estre disciples, tant s'en faut qu'ils soyent bons maistres. Voila donc ce qu'Eliu a ici voulu monstrer en disant, que les grands ne seront oint sages, et que les anciens ne seront pas mieux entendus: comme s'il disoit, il ne faut pas faire ici une mesure esgale pour dire, C'est homme est eslevé en estat et dignité, il s'ensuit donc qu'il est savant: il ne faut point tirer une telle consequence de cela. Et pourquoi? Car Dieu peut bien destituer les plus grands, tellement que ce seront des grosses bestes, et 26 d'autant plus qu'ils auront vescu long temps, ils auront despendu beaucoup de pain, estans nourris aux despens de Dieu: tellement qu'il vaudroit mieux par maniere de dire qu'un boeuf eust esté nourri: cela seroit plus supportable. Ainsi donc apprenons, d'autant que Dieu distribue de son Esprit à ceux qu'il veut appliquer à son service, que d'autant mieux s'y doivent-ils employer soigneusement et en crainte de Dieu. Que s'ils en font autrement, ceux qu'on estimera les plus sages on verra qu'ils seront du tout aveuglez, quand ils ce cognoistront point Dieu, comme notamment il en fait la menace par son Prophete Isaie, disant (29, 14), Que les anciens ne verront plus goutte, que les sages s'abbrutiront, et seront du tout eslourdis. Nous voyons donc comme Dieu declare une vengeance plus horrible sur les grans et sur les anciens, et sur les gouverneurs, que sur le commun peuple. Par cela nous sommes admonnestez qu'il ne nous Leur faut point attribuer une autorité infaillible, comme si iamais ils ne pouvoyent errer, et mal conduire Les autres. Or si Dieu aveugle ainsi les anciens et Les grans, et ceux qui sont en autorité (ie vous prie) quand il ne Leur donne point de son sainct Esprit, que seront-ils plus? Et notons bien la cause pourquoy Dieu fait une telle menace. C'est pour l'hypocrisie des hommes d'autant qu'ils l'ont servi par contenance, et que leur coeur estoit loin de luy: que de bouche ils ont protesté de le vouloir servir, et cependant ils se sont addonnez aux traditions des hommes: c'est à dire que Dieu n'a point dominé luy seul par sa parole, mais que Les hommes ont la vogue. Or Dieu ne peut souffrir que son autorité soit ainsi amoindrie. Voila pourquoy il dit, qu'il aveuglera les sages, qu'il ostera l'Esprit et la raison aux anciens. Apprenons donc si nous voulons que Dieu nous gouverne, et qu'il regne au milieu de nous, et iouir des graces qui nous sont necessaires à salut, qu'il luy faut laisser la domination et maistrise sur nous tous, et que grans et petis se rengent à son obeissance. Et au reste que nous ayons sa parole pour nostre regle, et que nous souffrions d'estre gouvernez par icelle: sachans qu'autrement nous ne pouvons pas attendre que le sainct Esprit besongne en nous. Et pourtant que nous cerchions tous les moyens qu'il est possible estre enseignez. Dieu a voulu qu'il y eust des Pasteurs en son Eglise qui annonçassent sa parole, et que nous receussions correction et admonition d'eux. Cela ce se fait-il point en telle vertu qu'il faut? Prions à Dieu qu'il luy plaise suppleer à un tel deffaut. Que donc nous cheminions on telle humilité, que nous ne demandions sinon que Dieu seul ait toute preeminence sur nous: et sachons que nous ce ne pouvons avoir ne raison ni intelligence sinon en SERMON CXXI 27 tant que nous serons illuminez par son S. Esprit. Voila comme iamais il ne souffrira que nous soyons desbauchez: mais s'il a commence à nous conduire et enseigner, il fera que de plus en plus nous serons confermez en toute sagesse: comme S. Paul dit au premier chapitre de la premiere aux Corinthiens, Que puis que Dieu a une fois commencé en nous, il ne permettra point que rien nous defaille iusques au dernier iour où nous aurons pleine revelation des choses que nous cognoissons maintenant en partie. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 28 LE CENT VINGT ET UNIE E SERMON, QUI EST LE III. SUR LE XXXII. CHAPITRE. 11. Voici i'ai attendu vos paroles, prestant l'aureille cependant que vous-vous prepariez, et que vous cherchiez propos. 12. Alors ie vous consideroye: mais il n'y a eu nul d'entre vous qui ait reprins Iob, et qui ait respondu à ses propos. 13. Or à fin que vous ne disiez, nous avons trouvé la sagesse: Dieu l'a ietté, et non point l'homme. 14. Il n'a point adressé paroles à moi: et si ne lui respondrai pas selon vos propos. 15. Ils ont craint, et n'ont rien respondu, ils ont cessé de parler. 16. Or i'ai attendu, ils ne parloyent point: ils s'arrestoyent, et ne respondoyent point. 17. Ie respondrai aussi à mon tour et monstrerai aussi mon advis. 18. Car ie suis plein de paroles, et l'esprit de mon ventre me contraint. 19. Voici mon ventre comme le vin qui n'a point d'essort, et est comme les nouveaux barils qui se rompent. 20. le parlerai donc, et aurai respiration: i'ouvrirai mes levres, et si respondrai. 21. Ie n'accepterai pas maintenant la personne de l'homme: et ne donnerai point de titres à l'homme. 22. Car ie ne sai si ie flattoye, si mon Facteur me perdroit point incontinent. Comme il fut hier declaré que nul ne se doit advancer trop hastivement, mais que plustost nous devons cercher d'apprendre que d'enseigner les autres, sinon que la necessité nous y contraigne: aussi maintenant il nous est ici monstré que nous ne devons point nous fourrer en quelque propos incognu devant qu'avoir bien entendu le merite de la cause, comme on parle. Et de fait nous voyons comme ceux qui veulent disputer d'une chose qui ne leur est pas assez cognuë s'esgarent, et parlent à la traverse: et en cela nous cognoissons nostre povreté. Nous avons donc à observer encores ce qui nous est ici monstré en l'exemple d'Eliu: c'est que nous n'avancions point quelque propos à la volee, et que nous ne soyons point trop hastifs pour donne sentence d'une chose qui nous est cachee et de laquelle nous ne sommes pas deuëment informez Il est vrai que ceste leçon appartient sur tout à ceux qui sont constituez en estat de iustice. Ils doivent bien s'enquerir d'un fait, devant qu'en iuger: mais si est-ce que chacun en son endroit doit observer ceste regle. Voila donc le premier que nous avons ici à noter, suivant ce qui fut hier declaré: et tousiours nous voyons ce qui fut dit, c'est assavoir que l'Esprit de Dieu quand il gouverne un homme, tout ainsi qu'il lui donne zele, et l'esmeut quant à la religion, aussi il lui donne prudence et discretion: tellement que l'un ne va iamais sans l'autre, et si un homme n'a un zele reglé, il ne peut pas s'attribuer nulle vertu: et si l'Esprit de Dieu domine en lui, il cognoistra que ces choses sont inseparables. Et d'autant plus avons nous à prier Dieu, que s'il nous fait grace de maintenir sa verité: il nous monstre aussi quand il sera temps de parler, ou de nous taire, et qu'il nous donne intelligence et raison, afin que nous n'allions point à la volee par inconsideration: car l'excuse est trop maigre quand nous dirons, Ie cuidoye bien faire, i'avoye entendu la chose estre telle. Il est vrai qu'il n'y a celui qui ne faille: mais d'autant plus devons-nous estre sur nos gardes: et voyans l'infirmité de nostre esprit, que nous cerchions d'estre gouvernez de Dieu et par sa main, tellement qu'en ayant bon zele nous ayons aussi la raison pour le bien moderer et regir. Venons maintenant à ce que dit Eliu. Il monstre que sa dispute ne sera pas telle que celle des autres, Ne dites point, Nous avons trouvé sagesse car Dieu a renversé Iob, et non point les hommes. Ici Eliu signifie qu'il aura un autre moyen pour disputer contre Iob, que n'ont pas eu les autres. Car quel moyen ont-ils tenu? Tu es affligé de la main de Dieu, et non point sans cause: il IOB CHAP. XXXII. 29 faut donc conclure que tu es un meschant. Ton affliction est si grande et si exorbitante, qu'on DC voit point au monde un homme si pressé que toi: il s'ensuit donc que tu surmontes tous hommes en iniquité. Voila quel a esté le fondement qu'ont prins les amis de Iob en le voulant redarguer. Or Eliu proteste qu'il n'en sera point ainsi. Et de fait on voit, que s'il eust continué le propos, c'estoit tousiours empirer le mal. Car nous avons declaré que Iob pouvoit maintenir son integrité, d'autant qu'il avoit cheminé en la crainte de Dieu, et qu'il n'a failli sinon on ce qu'il n'a peu arrester du tout son esprit en l'obeissance de Dieu, et qu'il a trouvé son affliction estrange: mais tant y a que quant au principal sa cause estoit bonne et iuste. Vrai est qu'aucuns entendent ce passage, comme si Eliu disoit, Ne dites point qu'en vous taisant vous soyez sages, et que Dieu le confondra assez sans que les hommes mortels s'en meslent. lais si on regarde de pres, on trouvera que le sens naturel est celui que i'ai dit, c'est assavoir qu'Eliu se mocque des amis de Iob: car notamment il leur reproche qu'ils ont cuidé avoir trouvé la sagesse: comme nous disons en proverbe, qu'un homme pense avoit trouvé la feve au gasteau, quand il aura quelque subtilité, et qu'il pourra se fourrer en quelque compagnie pour mettre on avant son opinion et ce qu'il aura inventé, qu'il lui semblera qu'il ait une raison invincible, combien qu'elle soit frivole. Ainsi maintenant parle Eliu: Il vous semble que ce soit le noeud de la matiere. Que quand Dieu a ainsi pressé Iob, qu'il l'a affligé si durement, il lui est ennemi: vous estimez, di-ie, que voila un fondement si bon et si ferme que rien plus. Or ce n'est rien qui vaille dit-il: comme desia nous avons declaré qu'il ne s'ensuit pas qu'un homme soit meschant, si Dieu le visite. Car combien que Dieu ait menace les transgresseurs de sa Loi, de les punir et en leurs personnes et en leurs biens, et en leurs enfans: si est-ce que Iob n'estoit point ainsi persecuté, il y a eu un autre raison. Or si Dieu menace les transgresseurs, ce n'est pas à dire qu'il ne se reserve ceste liberté de pouvoir, quand il voudra, exercer la patience des fideles: et encores qu'il n'ait point esgard à leurs offenses qu'ils ont commises, si est-ce qu'il se monstrera rude envers eux. Et pourquoi? Pour les humilier. Quand il n'y auroit que ceste raison-là, elle doit bien suffire. Et puis Dieu veut que ses serviteurs soyent en exemple aux autre". Il y a d'avantage qu'il est besoin de mortifier leurs affections eternelles: car quelquesfois nous avons des vices secrets en nous, ausquels Dieu remedie devant le coup: quand il nous envoye des afflictions, quelquefois nous ne savons point pourquoi, mais il voit plus clair que nous. Ainsi donc, cela nous doit estre resolu, que Dieu affligera les 30 bons, et que ceux qui n'ont pas provoqué son ire, il ne laissera pas neantmoins de se monstrer aspre envers eux, et d'exercer une grande rigueur, tellement qu'il semblera qu'il les vueille du tout abysmer. Est-ce à dire qu'on les doive tenir pour meschans? Nenni. Voila donc un argument frivole, combien que les amis de Iob s'y soyent fondez, et ayent cuidé avoir trouvé la sagesse en ce poinct: si est-ce, di-ie, que ç'a esté une chose puerile. Ainsi donc retenons de ce passage ce que nous avons touché ci dessus, c'est d'estre prudens quand Dieu afflige les hommes et que nous ne iugions point à la volee, que celui qui sera batu des verges de Dieu soit à condamner, et qu'on doive mesurer les pechez par les afflictions: car de faire une regle generale de cela, ce seroit proceder temerairement et à l'estourdie. Qui donc? Cognoissons que Dieu a diverses raisons, d'affliger les hommes. Il est vrai que c'est son iugement ordinaire, que de punir les pechez: mais cependant si est-ce que quelquesfois qu'il voudra esprouver l'obeissance des bons, et de ceux qui l'ont servi, et ont appliqué leur estude à suivre ses commandemens, ceux-là seront traittez en plus grande rigueur, que non pas les plus meschans. Et pourquoi? Car Dieu les veut enseigner que c'est d'humilité et d'obeissance. Puis que coste raison-là y est, il nous faut tenir en suspens, quand quelqu'un sera affligé: car Dieu veut preserver aussi les siens de quelque tentation qui leur envoyera. Vrai est que s'ils l'ont provoqué en quelque maniere que ce soit, il remedie à un tel mal en les affligeant. Mais iugerons-nous là dessus, que ceux qui sont les plus mal traittez sont les plus meschans? Que seroit-ce? Ne voit-on pas que nous procederions tout au rebours de Dieu, et tout à l'opposite de son intention et conseil? Au reste, que nous appliquions ceci tant à nos prochains qu'à nous-mesmes. Si donc nous voyons des gens qui soyont tourmentez de beaucoup de maux, regardons à leur vie en premier lieu, et ne nous hastons pas de prononcer sentence sur eux, mais regardons comme ils ont vescu. Si un contempteur de Dieu, un homme desbauche un homme addonné à des vices enormes est affligé grandement, que nous cognoissions, Voila Dieu qui nous monstre comme en peinture que c'est de sa vengeance: là nous avons iuste occasion de iuger. Et pourquoi? La chose parle. Quand un homme aura mesprisé Dieu, et qu'il aura esté desbordé en toute sa vie, et que nous verrons que Dieu l'afflige, é là il n'y a nulle doute, les choses ne sont pas obscures ne difficiles. Ainsi donc nostre iugement ne sera pas trop hastif quand nous y procederons ainsi. Mais au contraire, si apres nous estre enquis, nous ne voyons point la raison pourquoi Dieu afflige les hommes (comme SERMON CXXI 31 si quelqu'un a cheminé droitement) là il nous faut tenir bridez. Et pourquoi? Car nous ne saurons que c'est de ce conseil de Dieu, iusques à ce qu'il nous l'ait revelé. Voila comme il nous faut iuger quant aux autres. Et cependant si nous voyons les meschans estre corrigez comme ils l'ont merité, ne les condamnons pas seulement, mais appliquons cela, à nostre usage, comme S. Paul aussi nous le monstre (1. Cor. 10): c'est que nous cheminions en crainte de Dieu estans instruits aux despens d'autrui. Voila Dieu qui punist les paillards, les larrons, les rebelles: or c'est afin que nous apprenions de cheminer en son obeissance, et que nous ne provoquions point son ire, comme ceux qui nous voyons estre si durement traittez. C'est donc ce que nous avons à faire, quand Dieu nous donne à contempler sa vengeance en ceux qui lui ont esté du tout rebelles. Si nous voyons les bons estre ainsi visitez, il nous faut penser, Helas! si le bois verd est ainsi ietté au feu, et que sera-ce du sec? Quand nous ferions comparaison de nous avec ceux qui sont comme à demi trespassez, nous verrons de plus grandes vertus en eux: et toutes fois ils sont traittez plus grievement beaucoup que nous. Il faut donc dire que Dieu nous supporte: car s'il n'avoit pitié de nous, que seroit-ce? Et quand nous sommes resveillez par ce moyen, cognoissons que c'est afin de ne nous plus donner liberté de mal faire, mais que nous soyons retenus et comme liez, afin de nous assuiettir pleinement à nostre Dieu. Avons-nous ainsi consideré les verges et les corrections que Dieu envoye sur nos prochains? Que de nostre ceste, quand nous aurons nostre tour, et que Dieu nous punira, voire pour nos pechez, nous cognoissions, O il ne faut pas d'autres tesmoins que nostre conscience propre, c'est un iuge assez suffisant pour nous condamner. Mais si puis apres, Dieu quelquesfois nous est rigoureux, et que nous ne voyons point la raison pourquoi, et bien, ne perdons point courage, ne disputons point avec Dieu pour nous troubler, s'il ne fait à nostre appetit: mais que nous apprenions plustost à nous consoler: et combien qu'il semble que Dieu nous soit ennemi mortel, et qu'il foudroye contre nous, esperons toutes fois en lui, comme nous avons veu ci dessus que Iob parloit. Voila donc comme il nous faut estre prudens à iuger des chastimens que Dieu nous envoye, aussi bien que nous devons estre moderez envers nos prochains. C'est ce que nous avons à retenir sur ce passage d'Eliu, quand il dit, Que c'est folie, si les hommes se veulent amuser aux afflictions presentes pour dire, Voila Dieu qui a renverse une creature, quand sa main sera si cruelle sur lui, qu'elle sera si dure et si aspre. Il ne faut pas dire, que nous suivions ceste regle generale. 32 Et pourquoi? Car nous y serons trompez tous les coups, ainsi que nous avons desia monstre Or là dessus Eliu reproche aux amis de Iob qu'ils ont esté confus. I'ai attendu, dit-il, et ils n'ont plus parlé, ils ont quitté leurs propos. En ceci il signifie, que d'autant qu'ils avoyent esté mal fondez, ils sont demeurez confus: car nous savons que la verité sera tousiours invincible. Vrai est que celui qui aura bonne cause, ne sera pas tousiours ouy, comme nous voyons qu'une bonne cause sera opprimee par des gens escervelez et enragez quand ils auront la vogue (car ils clorront la bouche à ceux qui auroyent iuste occasion de parler) mais tant y a que si les choses sont conduites par bon ordre, quand un homme aura bonne cause, Dieu lui donnera aussi dequoi la maintenir: car la verité (comme nous avons dit) sera victorieuse. Ainsi donc ce n'est pas sans cause qu'Eliu se mocque des amis de Iob, lesquels sont demeurez confus au milieu du chemin. Pourtant sachons quand nous aurons bien cognu une chose estre vraye, que Dieu nous donnera aussi argumens et raisons pour tenir bon, afin que nous ne soyons point vaincus par ceux qui taschent de mettre bas la verité, et la convertir eu mensonge. Dieu, di-ie, nous fortifiera en telle sorte, que nous ne serons iamais destituez de raison. Et c'est une doctrine qui est bien à noter: car qui est cause souvent que nous n'osons pas prendre une bonne querelle, sinon d'autant que nous n'avons pas le moyen ni l'adresse pour savoir resister constamment, comme il seroit requis? Or afin qu'une telle timidité n'empesche, que nous ne soyons zelateurs pour maintenir la verité, comme il appartient: notons que Dieu ne delaisse pas ceux qui ont courage de maintenir les bonnes causes: mais leur donne en la fin la victoire. Ouy, combien qu'ils soyent opprimez par cautele, et par astuces (ainsi qu'il adviendra, comme nous avons dit) si est-ce que iamais ne seront confus, quoi qu'il en soit. Confions nous donc en ceste promesse, et remettons-nous à Dieu, et nous trouverons que ceci n'est point dit en vain. Vrai est que devant toutes choses il nous faut bien discerner si la cause que nous sou tenons est bonne. Car Dieu punit la legereté de ceux qui entreprennent une querelle sans savoir ni pourquoi ni comment: il les laisse la bouche ouverte: et faut qu'ils demeurent ridicules, qu'ils soyent mocquez de chacun. Voila un iuste payement de ceux qui s'avancent par trop. Mais quand la bonté d'une cause nous sera cognuë, appuyons-nous sur ce qui nous est ici dit, c'est assavoir que Dieu nous fortifiera tellement que nous ne serons point vaincus. Et au reste, quand nous verrons le plus souvent que ceux qui devroyent maintenir une bonne cause, font les canes, et que quand ils pourroyent avancer quelque propos, ils IOB CHAP. XXXII. 33 demeurent là comme morts et confus, notons que Dieu punit ceste deffiance, et qu'ils n'ont point une telle magnanimité qu'ils devroyent, pource qu'ils ne l'ont point invoqué, et ne se sont point attendus à lui, pource qu'ils n'ont point estimé que le sainct Esprit seroit assez suffisant pour leur donner vertu. Ainsi donc l'incredulité se monstre auiourd'hui d'autant que s'il y a une bonne cause, elle sera mise sous le pied. On voit les meschans qui ont du courage tant et plus pour faire valoir leurs mensonges, et que la verité ne pourra venir en avant. Et pourquoi? Car les meschans ne faillent point à s'appliquer tant qu'il leur est possible pour renverser tout, pour mettre les choses en confusion, et cependant il n'y a personne qui s'y oppose, au moins en telle vertu qu'il seroit requis. Et pourquoi? Car ceux qui desirent le bien, et y ont quelque affection, ne laissent pas d'estre povres incredules: et de fait s'ils se fioyent en Dieu, il est certain qu'ils ne souffriroyent point que tout fust ainsi confus comme il est. Voila donc ce que nous avons à retenir quand Eliu se mocque des amis de Iob qui sont demeurez confus: c'est autant comme s'il disoit, que par cela on voit qu'ils ont en mauvaise cause, et qu'ils l'ont mal combattue à l'encontre de Iob. Or il adiouste, Qu'il parlera aussi à son tour Ce mot, Aussi, doit estre pesé, pource qu'Eliu signifie que c'est en temps opportun qu'il met en avant ses propos. Pourquoi? Nous avons desia dit, qu'estant ieune il devoit porter reverence aux gens agez: car c'eust este pervertir l'ordre de nature. Il a donc fallu que ceste modestie precedast, et qu'Eliu laissast parler ceux qui estoyent plus d'aage que lui, et qu'il les escoutast. Cela est-il fait? Puis que Dieu lui donne grace de mieux distinguer la cause que ceux là n'ont fait, il parle à son tour. Nous voyons donc qu'il ne se precipite point, c'est à dire, il ne s'ingere point à la volee: mais apres avoir attendu que le temps opportun soit, alors il parle. Et c'est un poinct que nous devons encore bien noter: car nous savons que le tout doit estre traitté en l'Eglise de Dieu par bon ordre et decentement, comme dit sainct Paul (1. Cor. 14, 40). Il y a donc deux choses requises en la façon d'enseigner: c'est que l'ordre soit observe en premier lieu: et puis avec l'ordre qu'il y ait une honnesteté, que les choses soyent decentes et convenables. Puis qu'ainsi est retenons l'exemple d'Eliu, et tenons-nous à la doctrine que sainct Paul nous donne en ce passage que i'ai allegue: c'est qu'il n'y ait point de confusion entre nous, comme aussi sainct Paul dit en l'autre endroit du passage allegué (v. 27 ss.), qu'encores que Dieu ait suscité beaucoup de Prophetes en son Eglise, qu'il y ait beaucoup de gens qui sachent 34 que c'est de parler, et qui ayent mesmes de quoi pour enseigner, il n'est point question que tous mettent en avant ce qui leur est donné: car il y faut ordre, il y faut mesure, et puis il y a quelque honnesteté qui doit estre gardee. Voila donc ce qui nous est ici monstre à l'exemple d'Eliu, quand il dit qu'il parlera, voire, mais c'est quand il voit que les choses ont esté mal conduites, que les amis de Iob ont desguisé la verité, et qu'ils ont soustenu un principe qui estoit mauvais et faux. Car combien qu'ils ayent eu de belles raisons et apparentes pour le colorer: si est-ce neantmoins que le fondement sur lequel ils ont basti, n'estoit pas bon: et Iob de son ceste combien qu'il eust iuste cause toutes fois il l'a mal demence, et a usé de propos exorbitans. Eliu donc apres avoir paisiblement escouté, maintenant qu'il voit que Dieu lui donne entree et accez, il en use. Et outre cela il y est contraint aussi comme il le monstre quand il adiouste, que son esprit est angoissé, et qu'il est semblable à un baril plein de moust. Quand on mettra du vin nouveau en un baril, et qu'il sera enserré, et n'aura point d'issue, le baril se rompra quand le vin boust: ainsi Eliu dit, que son esprit est enserre, comme si un baril estoit plein de vin nouveau, et qu'il n'en peust plus, et qu'il fallust que tout esclatast. Par cela il signifie, que la necessité le contraint d'avancer son propos, afin que la cause qui a esté mal debatue soit deduite maintenant par raison. Or pource qu'Eliu parle ici avec une grande vehemence, aucuns ne cognoissans pas la cause ont cuide que ce fust un homme d'un esprit hautain, et plein de vanterie. Mais en premier lieu nous voyons que Dieu ne l'a point condamné: il condamne Iob, il condamne ses amis, et monstre que tous ont erré on en une sorte, ou en une autre. Eliu cependant est iustifié. Puis que Dieu ne le condamne point, qui sera l'homme mortel qui voudra ici usurper ceste authorité de iuger par dessus Dieu? C'est donc une folie par trop grande. Et au reste ceci ne doit point estre trouvé si nouveau: car nous devons retenir ce qui a esté declaré par ci devant, c'est assavoir qu'Eliu n'estoit pas comme les Prophetes qui ont este en l'Eglise de Dieu. Apres que Dieu a publie sa Loi par la main de Moyse il a aussi donne la promesse, que iamais le peuplé d'Israel ne seroit destitué qu'il n'eust des Prophetes. Car il est escrit au dixhuictieme du Deuteronome, Tu n'iras point aux sorciers ni aux devins: tu n'auras point de revelations telles que les Payens cerchent: tu ne courras point apres beaucoup de scie ces, tu ne cercheras point aussi de t'informer des morts. Car ton Dieu te suscitera tousiours un Prophete du milieu de toi, comme s'il disoit, que les Payens enquierent, et cerchent beaucoup de SERMON CXXI 35 moyens d'estre enseignez. Et pourquoi? Car ils ne savent où ils en sont, ils n'ont point de Prophete, ils n'ont point de doctrine certaine pour estre conduits et guidez. Mais il n'est point ainsi de vous disoit Dieu aux enfans d'Israel. Ie vous donnerai tousiours quelque Prophete tellement que i'habiterai privement au milieu de vous, et ma verité vous sera cognuë. Voila donc les Prophetes qui ont esté en l'Eglise de Dieu, suivant sa promesse, et ç'a esté une chose toute commune. Mais Eliu habitoit au milieu de ceux qui n'avoyent point la Loi ne les promesses de Dieu, et nostre Seigneur ne s'estoit point allié avec ces gens-là: car ou ils estoyent devant la Loi, ou ils estoyent au milieu des idolatres: comme nous avons dit, que Tharé et Nachor qui estoyent les grands peres ou ancestres d'Eliu estoyent idolatres. Ainsi donc quand Eliu a este institué de Dieu pour savoir parler, comme nous voyons, ç'a esté une chose extraordinaire: pourtant il ne faut point trouver nouveau s'il y a grand changement en lui, et que Dieu monstre ici une vertu qui n'est point accoustumee, et qu'Eliu se sente comme changé: car mesmes afin que les propheties eussent plus d'autorité, nous voyons que Dieu y a mis par fois quelques marques patentes. Comme de Saul quand Dieu l'a voulu appeller au royaume, il l'a changé et renouvellé, tellement qu'on voit un homme tout autre et tout divers qu'il D'avoit esté auparavant. Et Saul est-il aussi bien entre les Prophetes? comme le texte le porte. Si donc Dieu a ainsi touché au vif les Prophetes qui estoyent appellez en cest estat, combien qu'ils y fussent selon sa promesse, et que ce fust comme un ordre accoustumé s'il les a, di-ie, ainsi changez tellement qu'on voyoit qu'ils estoyent des hommes ravis: par plus forte raison quand il a besongné en quelque Payen qui estoit hors de son Eglise, il a bien fallu qu'il y eust une marque notable, et qu'on cognust que la main de Dieu estoit là dessus. Or comme le diable a esté tousiours un singe de Dieu, et a contrefait ses oeuvres, les faux prophetes des incredules qui ont apporté revelations au nom des idoles, ont eu le semblable: car ils ont esté transportez. Si on venoit s'enquerir de quelque chose secrette aux idoles qui avoyent le bruit et renom de deviner les choses à venir, et bien, ils avoyent là leurs prophetes ou hommes ou femmes, qui estoyent comme à demi morts, quand il estoit question de respondre à ceux qui s'estoyent enquis: ils se trainoyent comme ceux qui sont tombez du haut mal: il y avoit les escumes, les yeux tournoyent en la teste. Et notamment cela s'est fait, pource que le diable a voulu esblouir les yeux des povres ignorans, et les a abbrutis en telle façon qu'ils estoyent esmeus de reverence maugré qu'ils en 36 eussent. Comment? Il faut bien qu'il y ait ici une vertu celeste quand on voit les hommes et les femmes ainsi changer. Mais tout cela (comme i'ay dit) s'est fait selon l'artifice de Satan, lequel par une fointise a contrefait les oeuvres de Dieu, et s'est transfiguré ainsi afin qu'on ne discernast point, mais qu'on cuidest que ce qui est d'enfer, estoit procedé du ciel. Tant y a que nous voyons bien qu'il ne faut lus trouver estrange qu'Eliu ait eu une telle vehemence en son esprit: d'autant que Dieu l'avoit institué, voire, et l'avoit institué afin qu'il entreprint un combat contre Iob et contre ses amis. Et mesmes il falloit que Dieu besongnast d'une façon nouvelle envers cest homme. Et pourquoy? La ieunesse de soy ne sera point escoutee entre les anciens: comme les vieilles gens se prisent en leur aage, et leur semble qu'ils ont peu acquerir vertu, qu'ils sont sages: et cela les rend plus arrogans, et ils sont là preoccupez d'une folle opinion tellement qu'ils ne se peuvent rendre dociles qu'avec une grande difficulté, et comme par force. Ainsi donc il falloit bien que Dieu touchast Eliu au vif, et qu'il y eu t un grand changement d'esprit en luy, afin que la doctrine fust mieux receuë entre les anciens, et qu'elle eust quelque entree. En somme Dieu a voulu ici rendre Eliu authentique, quand il luy a donné une telle vehemence d'esprit. Mais il y a aussi la raison que nous avons touchee, c'est qu'il voyoit la verité estre opprimee: veu que Iob a mal maintenu sa querelle, combien qu'elle fust bonne: que les autres aussi ont desguisé les choses, et qu'ils faisoyent un mauvais fondement, et ont prophané la parole qui estoit de Dieu, d'autant qu'ils ont amené des raisons bonnes et sainctes pour approuver un mauvais fondement qu'ils avoyent prins. Voyant cela donc, il a esté esmeu d'un zele qu'il a conceu en soy: son esprit a esté comme bouillant: et cela l'eust fait fendre, sinon qu'il se fust deschargé. Or cecy nous doit servir à double usage. Car en premier lieu, puis que nous voyons que Dieu a ;D primé une telle marque en la doctrine d'Eliu, et que l'Esprit celeste est apparu en sa bouche, tant plus devons nous estre incitez a recevoir ce qu'il dit. Car pourquoy est-ce que Dieu l'a ainsi marquee, sinon afin qu'elle ait plus de reverence envers nous? Ainsi donc ce qu'Eliu deduira ci apres recevons-le, non point comme d'un homme mortel, veu que Dieu y a adiouste son seau, et qu'il a voulu que la doctrine nous fust rendue plus certaine. Que donc nous apprenions par cela de nous y assuiettir, sachans que nostre foy ne sera point fondee sur la doctrine d'une creature, d'autant que c'est Dieu qui parle par la bouche d'un homme, et s'en sert comme d'un instrument. Voila ce que nous avons à observer. Mais il nous faut passer plus outre. IOB CHAP. XXXII 37 Que si ceste marque qui a esté obscure en Eliu, nous doit servir, afin que sa doctrine soit receuë en pleine obeissance: et que sera-ce des approbations si grandes et magnifiques, comme Dieu les a donnees à sa Loy, et à toutes ses Propheties? Il est vray qu'Eliu porte la pure parole de Dieu, et que ce qui est procedé de sa bouche il faut que nous le tenions comme venu du sainct Esprit. Et pourquoy? Pource que Dieu l'a ainsi incite à une telle vehemence; Mais si nous regardons comme Dieu a magnifié et approuvé sa Loy: et la doctrine des Prophetes, nous verrons là une façon bien plus magnifique. Car quand la Loy fut publiee, l'air en a retenti, le ciel est esmeu en tonnerres et esclairs, la trompette a sonné aux nues, la terre en a tremblé, les montagnes se sont remuees comme brebis à la voix de Dieu: bref, il n'y a eu element qui n'ait donné tesmoignage à ceste doctrine, monstrant qu'elle estoit du tout celeste: les miracles ont suivi aussi quand les Prophetes ont parlé: ç'a esté tousiours avec si grande approbation, que la vertu celeste qui est là apparue, nous devroit crever les yeux par maniere de dire, si nous ne la contemplons. Et pourtant apres que nous aurons cognu, que Dieu par une seule marque qu'il a donnee à Eliu, a voulu que sa doctrine fust receuë comme authentique: cognoissons quand il est question de la Loy et des Prophetes, que là nous devons bien estre plus esmeus et incitez: comme ceci qui est dit d'Eliu, n'est qu'un accessoire. Voila donc ce que nous avons à retenir en premier lieu. Or pour le second il nous faut aussi noter, que tout ainsi qu'Eliu a esté esmeu de zele voyant qu'on desguisoit la verité de Dieu, et qu'on falsifioit sa parole, il faut que nous ayons une semblable affection pour le moine. Quand donc les faux prophetes se viendront eslever pour obscurcir la bonne doctrine, que les meschans desguiseront leurs blasphemes pour induire le monde au mespris de Dieu et de sa parole, qu'une mauvaise cause sera maintenue, qu'on voudra renverser le droit: que nous ne soyons point muets ni nonchalans, mais que nous ayons ceste vehemence en nous, telle qu'elle nous est ici monstree. Car si nous n'avons ce zele de Dieu à sa verité, nous montrons que nous ne sommes point ses enfans. Et ainsi retenons bien l'exemple qui nous est ici proposé en la personne d'Eliu. Et mesmes faisons comparaison de nous avec luy: car si un homme qui n'avoit point esté nourri en l'escole de Dieu, qui estoit là enveloppé parmi les incredules, a esté ainsi esmeu de zele, quand Dieu l'a touché, qu'il a esté là angoissé, comme s'il devoit estre fendu, iusques à ce qu'il ait deschargé sa conscience: et ie vous prie que sera-ce de nous, quand Dieu nous 38 enseigne si privément en sa parole? Pourrons-nous estre excusez, quand nous ne luy rendrons point tesmoignage devant les hommes, lors que nous verrons le bien estre obscurci, voire renversé du tout, et que nous ne nous y opposerons pas? Quand donc nostre Seigneur nous appelle à cela, qu'il nous impose une telle charge, si nous sommes muets, et que nous ne tenions conte de maintenir le bien, ou plustost que par nostre silence nous aidions aux meschans: ne sommes nous pas traistres à Dieu et à sa verité? Il est bien certain. Ainsi donc d'autant plus nous en faut-il estre esmeus, quand nous voyons qu'un homme qui n'avoit point esté enseigné en la Loy de Dieu, et qui n'estoit point du corps de son Eglise, toutes fois a voulu ainsi maintenir la verité et a esté comme forcé. Il est vray que ceste force ici est volontaire: car Dieu ne transportera point les hommes quand il se veut servir d'eux pour les faire aller par contrainte. Ie di de ses Prophetes et vrais serviteurs: car il se servira bien des meschans maugré qu'ils en ayent: mais ie parle maintenant de ceux ausquels il donne l'Esprit de prophetie, ô il ne les fait point servir, qu'il ne leur donne bonne affection. Il a bien parlé par la bouche de Balaam et cependant nous voyons qu'il n'a pas laissé d'estre un seducteur, et le sainct Esprit le met en opprobre et infamie: mais quant à Eliu, Dieu l'a suscite comme son Prophete qui l'a servi de son bon gré, c'est à dire, qu'il a surmonté tous les empeschemens qu'il avoit, qui le pouvoyent destourner de maintenir la verité. Et ainsi donc auiourd'hui quand nous verrons que la verité sera opprimee, que les uns se mocqueront de nous, que les autres tascheront à nous mordre, voire à nous devorer à cause que nous maintenons la verité: que nous bataillions contre telles tentations: car voila la contrainte qui doit estre en nous. Quelquefois nous aurons honte de maintenir une bonne querelle, d autant que nous voyons qu'on ne s'en fait que mocquer, que ces gaudisseurs qui se mocquent de Dieu, pourront bien aussi avoir l'audace de nous tirer la langue, et convertir en risee tout ce que nous mettrons en avant. Or il ne faut point que la verité de Dieu nous soit contemptible, combien que le monde la reiette. Que ces tentations donc ne nous empeschent point, que nous ne bataillions vertueusement à l'encontre: si nous voyons que les haines nous soyent tout apprestees, qu'on machine contre nous quelque mal pour avoir maintenu une bonne querelle: ne la laissons point pourtant: il es vray que cela sera pour nous tirer tout au rebours, et pour nous clorre la bouche: mais il nous faut batailler à l'encontre d'une telle tentation à l'exemple d'Eliu. Voila donc comme les serviteurs de Dieu se doivent resoudre, pour n'estre SERMON CXXII 39 point esbranlez de rendre confession à la verité, quand la necessité le requiert ainsi. Or finalement Eliu dit, Qu'il n'aura point acception de personnes, et qu'il n'usera point de flateries, pource que s'il vouloit iustifier les hommes, il ne sait si son Createur le perdroit. Eliu veut dire en somme, qu'il ne sera point bridé par l'autorité humaine, qu'il ne parle franchement quand il sera question de maintenir la verité de Dieu. Mais cecy ne pourroit pas estre deduit tout au long à present, il suffira donc que nous ayons en somme l'intention d'Eliu. Il est vray que ce n'est pas une chose mauvaise, ne du tout à condamner, d'appeler un homme par un titre honorable: mais pource que cela le plus souvent nous empesche, et que nous sommes comme abbatus devant le coup, et n'avons point telle liberté qu'il seroit requis, pour faire nostre devoir, pour parler a pleine bouche quand il en est question: voila pourquoi Eliu dit, qu'il n'attribuera point de titre aux hommes, c'est à dire, qu'il n'exaltera point les hommes tellement que la verité ne soit par dessus. Ainsi donc retenons, combien qu'il soit licite de porter honneur aux hommes, et que mesmes il le faille, et que non seulement nous devons honorer ceux qui sont egaux a nous, ou qui sont superieurs, mais ceux qui sont moindres (comme l'Escriture nous le commande) toutes fois soit envers nos pareils, soit envers nos inferieurs, soit envers ceux qui nous surmontent en dignité, qu'il faut tousiours que la verité soit preferee aux hommes. Et combien qu'en particulier nous attribuons à chacun l'honneur qui luy appartient, et qu'il merite: que nous ne laissions pas de tousiours franchement parler sans acception de personnes: comme nous savons que Dieu veut quand nous parlons en son nom, que ce soit sans feintise. Si donc nous voulons faire à Dieu l'honneur qu'il requiert, et duquel il est digne, il faut que nous tranchions franchement le propos quand nous parlons au:; hommes: et (comme i'ay dit) cela n'empeschera point que l'honneur ne soit rendu à un chacun. Mais tant y a, que si ne faut-il point, que nous ayons la bouche close, mais que nous suivions tousiours chacun sa vocation, et que quand il sera question de parler, nous parlions en verité. Voila donc ce que nous avons à retenir en somme de ceste derniere sentence d'Eliu: afin que ceux qui sont en charge publique, regardent bien de parler franchement comme ils doyvent: et aussi que chacun (combien que tous n'ayent point l'office d'enseigner, ne de prononcer sentence en public) neantmoins quand nous serons requis de dire la verité, que nous la confessions franchement: sachans que Dieu accepte cela, comme un sacrifice d'honneur qui luy est rendu. Et que si nous faisons cela, que ce ne soit point seulement pour observer la regle qu'il nous a donnee, mais que ce soit pour l'adorer et l'eslever par dessus toutes creatures Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 40 LE CENT ET VINGTDEUXIEME SERMON, QUI EST LE I. SUR LE XXXIII. CHAPITRE. Ce sermon est encores sur les trois derniers versets du chapitre precedant, et puis sur le texte ici adiousté. 1. Pourtant Iob cy mes propos, et enten toutes mes paroles. 2. Voici i'ay ouvert ma bouche, ma langue parlera en mon palais. 3. Mes paroles sont la droiture de mon coeur, et mes levres prononceront doctrine pure. 4. L'Esprit de Dieu m'a creé, et le souffle du Tout-puissant m'a vivifié. 5. Si tu peux, respon moy et t'adresses ici contre moy, et que tu debates vaillamment ta cause. 6. Voici, ie suis envers Dieu comme toy (ou selon ta bouche) ie suis formé aussi bien de bouë. 7. Il n'y a point crainte de moy pour te troubler, et encores que ie te presse, ce ne te sera point un fardeau pesant. Nous avons commencé à deduire ceste protestation que faisoit Eliu, de parler droitement sans avoir esgard à l'homme mortel: et (comme il a esté declaré) il faut bien qu'un homme qui voudra parler droitement selon Dieu, ait les yeux fermez pour n'accepter point les personnes: car si nous sommes menez ml de haine ou de faveur, il n'y aura rien de bien reglé en nous, il n'y aura plus que trouble. Sur tout quand il est question d'enseigner au nom de Dieu, il faut bien adviser que nous soyons destournez de toute affection charnelle. Et notamment Eliu disoit, Que Dieu le pourroit exterminer, s'il IOB CHAP. XXXIII. 41 avoit ainsi regard à la grandeur des hommes. Or de prime face ceci pourroit estre trouvé dur, que Dieu oste un homme pour avoir seulement magnifié la grandeur de quelqu'un. Mais notons en premier lieu, quand lieu nous fait ceste grace de parler en son nom, qu'il faut bien que nous donnions autorité à sa parole, et que nous la facions valoir. Que si nous sommes tellement divertis par le regard des creatures, que nous ne parlions point franchement comme nous devrons, n'est-ce pas faire deshonneur a, Dieu? Si un homme est envoyé de quelque prince terrien, et qu'il souffre qu'on le mesprise, et qu'il face de la cane, et n'ose point porter le message qui luy est commis: voila une lascheté qu'on ne pardonnera point. Or Dieu nous reçoit à son service, nous qui ne sommes rien que poudre devant luy, qui sommes du tout inutiles: il nous met en ceste commission tant honorable de porter sa parole, et il veut qu'elle soit portee avec toute autorité et reverence: voila un homme qui nous fera trembler, tellement que nous deguiserons la verité de Dieu pour la convertir en mensonge ou bien nous la farderons en sorte qu'elle n'aura plus son droit naturel. Ie vous prie ne voila point un opprobre trop grand qu'on fait à Dieu? Et ainsi donc si la parole de Dieu ne se porte (comme i'ay dit) en telle rondeur et liberté, que les hommes luy facent hommage, il ne se faut point esbahir si la punition est apprestee, comme Eliu en parle. Et ainsi nous avons à recueillir double instruction de ce passage. L'une c'est pour ceux qui annoncent la parole de Dieu, qui sont en cest office pour enseigner comme Pasteurs: que ceux-la se doivent resoudre en telle constance, qu'ils ne fleschissent pour rien qui soit: comme il est dit à Ieremie, qu'il faut qu'il prenne un front d'airain pour batailler: d'autant. que le monde ne sera iamais sans grande rebellion, et que ceux qui sont eslevez en quelque dignité ou estat honorable, ne se peuvent captiver vous l'obeissance de Dieu, mais dressent tousiours les cornes. Et quand les hommes se mescognoissent tellement, qu'ils ne peuvent s'assuietir à celuy qui les a creez et formez, il faut que nous ayons une constance invincible, et que nous facions nostre conte d'avoir des inimitiez et des picques quand nous ferons nostre devoir: cependant neantmoins que nous poursuivions sans fleschir. Voila ce que nous avons à retenir de nostre costé, nous, di-ie, qui sommes constituez Pasteurs pour annoncer la parole de Dieu. Or il faut aussi que tout le peuple reçoive une instruction generale. Quand donc nous venons pour ouir le sermon n'apportons point ici une telle hautesse pour nous rebecquer contre Dieu, quand nous serons redarguez en nos vices. N'apportons nulle amertume 42 pour estre faschez quand on grattera nos rongnes: et ne soyons pas fols et outrecuidez de penser que Dieu se doive taire pour nous: et ne demandons point d'estre espargnez sous ombre qu'il y a quelque qualité en nous. Quand nous serions et Rois et Princes, si faut-il baisser le col pour recevoir le ioug de Dieu: car il faut que toute hautesse soit abbatue, comme dit sainct Paul en la seconde des Corinthiens (1O, 5). Car voila pourquoy l'Evangile est presché: c'est afin que grans et petis se rengent à Dieu, et se laissent gouverner par luy. Ce qui ne se peut faire, que nous n'abaissions (comme sainct Paul traitte en ce lieu-la) toute hautesse qui s'esleve contre la maiesté de nostre Seigneur Iesus Christ. Or il ne faut point que nous attendions qu'on nous force, et contraigne d'obeir a Dieu: mais qu'un chacun le face de son bon gré. Ceux donc qui sont en quelque estat cognoissent, que s'ils estoyent plus que Rois, encores faut-il que leurs personnes s'humilient quand on presche la verité de Dieu. Et pourquoy? Car il faut qu'ils sachent, Celuy qui parle, de quel maistre est-il envoyé? de celuy qui a l'empire souverain sur tout le genre humain, et auquel chacun doit suiettion. Quand donc nous serons d'estat moyen (ie vous prie) n'est ce pas une folie par trop enragee de vouloir qu'on nous supporte, et qu'on dissimule, et que nos vices soyent convertis, et mesmes que la verité de Dieu soit falsifiee en faveur de nous? Dieu se peut-il transfigurer? Or est-il ainsi, qu'il veut que sa parole soit son image vive. Quand donc nous demandons qu'on nous flatte, c'est autant comme si nous requerions que Dieu changeast de nature, et qu'il se renonçast, à fin de nous complaire. Ne voila point une temerité par trop diabolique? Apprenons donc de venir avec toute humilité et modestie pour ouir la parole de Dieu, sachans qu'il faut que nostre obeissance soit esprouvee en cest endroit, que nul ne soit espargné, mais que les fautes soyent remonstrees en droite liberté comme il appartient. Venons maintenant à ce qu'Eliu adiouste. Iob dit-il, escoute moy. Or il est vray que ie parle dé la langue, et que ie prononce mes paroles de moi palais: mais cependant mes propos sont la droiture de mon coeur, et tu n'orras de ma bouche que chose veritable et droite. Voicy une protestation que fait Eliu pour estre escouté, c'est assavoir qu'il parlera non point en feintise et comme un homme double, mais selon qu'il a cognu les choses, et qu'elles luy ont esté revelees, qu'il les mettra purement en avant. Voila pour le premier. Pour le second il adiouste, Me voici quant à Dieu comme toi: ou bien selon ta bouche. Le mot dont il use signifie proprement Bouche, mais aucunesfois il se prend pour Mesure. Or nous avons veu par cy devant, que SERMON CXXII 43 Iob demandoit que Dieu vint à luy sans luy apporter une frayeur telle comme il la sentoit. Si Dieu estoit comme mon pareil (disoit Iob) ie luy pourroye respondre: et combien qu'il ait toute autorité sur moy, si est-ce que ie pourroye maintenir ma cause. Voila comme Iob parloit. Ainsi ce passage se pourroit exposer, Me voici selon ta bouche, c'est à dire selon ce que tu as demandé: ou bien, Me voici selon ta mesure, c'est à dire, Ie suis semblable à toy quant à Dieu. Toutes fois la sentence demeurera tousiours une: et ainsi il ne nous faut pas trop insister sur ce mot. Regardons tousiours là où Eliu veut revenir, c'est assavoir qu'il n'est pas Dieu qu'il puisse effrayer Iob, mais qu'il est creé de bouë comme Iob: c'est à dire qu'il est une creature mortelle et caduque, et qui n'a en soy nulle vertu. Car c'est dit-il, l'Esprit de Dieu qui m'a formé, et le souffle du Tout-puissant qui m'a donné vie. En somme nous voyons qu'Eliu declare ici à Iob qu'il parlera contre luy en telle raison que Iob en sera vaincu. Tu ne pourras plus alleguer, dit-il, que c'est Dieu qui t'espouvante, qu'il a sa gloire qui t'est espouvantable, et que tu ne peux avoir droit de luy: tu ne pourras dire cela. Qui suis-ie? le Voici une povre masse de terre et de fange. Il est vray que i'ay esprit et vie, mais ie le tien de Dieu: tant y a que me Voici plein de fragilité comme toy. Ainsi donc il n'y aura que la raison qui domine entre nous deux, et faudra que tu demeures confus. Nous voyons en somme les deux poincts qui sont ici contenus. Le premier c'est, qu'Eliu declare que ses paroles sont la droiture de son coeur, et qu'il ne dira rien que ce qu'il a pensa et conceu en soy. Ceci est bien digne d'estre noté: car nous en pouvons recueillir, comme celuy qui porte la parole de Dieu doit estre disposé: c'est assavoir qu'il n'ait point un babil au bout de la langue, et qu'il ne iette point des propos à la volee: et mesmes iouë une farce: mais que selon qu'il est enseigné de Dieu, il communique à ceux qui lui sont commis en charge, ce qui est imprimé là dedans. Ainsi donc voulons-nous purement servir à Dieu en nostre office? Il nous faut devant toutes choses retenir nostre langue, qu'elle ne parle sinon ce que nous aurons imprimé dedans le coeur. Et de fait, nous oyons ce qui est dit par David, et que S. Paul allegue (Pse. 116,10; 2. Cor 4, 13), l'appliquant à tous ministres de la parole de Dieu, I'ay creu, et pourtant ie parleray. Vray est que cela est commun à tous Chrestiens et enfans de Dieu: mais sur tout il doit estre observé de ceux que Dieu a establis comme organes de son sainct Esprit. Quand nous parlerons, voila Dieu qui veut estre escouté en nos personnes. Puis qu'ainsi est donc qu'il nous a fait un si grand honneur, c'est pour le moins que nous ayons sa 44 doctrine imprimee en nous, et qu'elle ait prins sa racine là dedans, et puis que la bouche rende tesmoignage de ce que nous saurons: bref, il faut que nous ayons esté enseignez de Dieu, devant que nous puissions estre maistres ne docteurs: et mesmes quand nous preschons, que ce ne soit pas seulement pour les autres mais que nous soyons comprins au nombre et en la compagnie. Voila, di-ie, ce que nous avons à observer. Et defait, un homme qui parlera sans avoir senti la vertu de la parole de Dieu en soi, que fait-il sinon qu'il iouë une farce? Et quel sacrilege est cela? Quelle pollution de la parole de Dieu? Ainsi donc pensons diligemment à nous: et toutes fois et quantes que nous montons en chaire, que nous ayons bien premedité ceste leçon qui nous est ici donnee, c'est assavoir, Que la droiture de nostre coeur se monstre en la langue. Et cependant aussi, quand nous verrons une doctrine estre droite, et que l'homme qui parle, tasche à nous edifier: sachons que nous sommes ingrats à Dieu, et du tout rebelles, si nous n'oyons en toute humilité ce qu'il nous propose. Or quand Eliu use d'une telle preface, il ne parle point humainement: mais il monstre comme Dieu nous veut retenir à soy. Et par quel moyen? Me voici, dit-il, escoute moi: car il n'y a que droiture en mes propos. C'est autant comme s'il me toit une regle au nom de Dieu, Que si une doctrine qui est mise en avant, est saincte, et que nous en soyons convaincus: si nous ne sommes humiliez en toute crainte pour nous y renger, nous ne serons point coulpables d'avoir resisté à l'homme qui parloit à nous: mais c'est autant comme si nous despitions le Dieu vivant. Et ainsi donc, que chacun soit attentif quand la parole de Dieu se presche: et que puis qu'il nous fait la grace de nous susciter des hommes, par lesquels il nous declare privement sa volonté: que nous ne luy soyons point sauvages, mais rendons nous dociles à ce que nous cognoissons estre procede de luy. Et d'autant que la Loy, et les Prophetes, et l'Evangile nous ont este apportez par ceux dont la droiture nous est assez cognuë et testifiee, notons que quiconque ne s'assuiettira, à ceste doctrine, il ne luy faut point d'autre procez pour sa condamnation. En somme notons que nostre Seigneur a autorisé ses Prophetes et Apostres, à fin que la doctrine qu'ils nous ont donnee ne soit plus en doute, mais que nous la tenions comme un arrest irrevocable. Voila donc pour un Item. Or cependant nous sommes advertis, qu'il ne faut pas que les fideles s'abbrutissent à leur escient pour recevoir tout ce qu'on leur dira: mais qu'ils doivent examiner la doctrine, si elle est de Dieu on non. Et voila pourquoy il est dit, qu'on esprouve les esprits. Et ceci est bien à noter: car nous voyons IOB CHAP. XXXIII. 45 comme les povres Papistes se laissent mener sans aucune discretion, et la foy qu'ils ont n'est sinon une pure bestise, qu'il faut boucher les yeux, qu'il ne faut avoir nulle raison en soy. Au contraire, Dieu veut que nous ayons esprit et prudence, pour n'estre point abusez ni seduits par les fausses doctrines que les hommes nous apporteront. Comment cela se fera-il? Il est vray qu'il ne faut point que nous presumions de iuger de la verité de Dieu selon nostre sens et phantasie: car plustost il nous faut captiver toute nostre raison et intelligence, comme l'Escriture nous monstre: cependant neantmoins nous avons à prier Dieu, qu'il nous donne prudence, pour iuger si ce qu'on nous propose est bon et droit. Et au reste qu'avec toute humilité nous ne demandions, sinon d'estre gouvernez par luy, et sous sa main, estans certains que par ce moyen nous pourrons savoir s'il y a droiture aux propos qu'on nous mettra en avant. Et c'est aussi ce que nostre Seigneur Iesus amene, quand il veut qu'on reçoive ce qu'il dit. Ie ne cherche point ma gloire, dit-il (Iean 8, 50), mais la gloire de celuy qui m'a envoyé. Il faut donc que nous enquerions tousiours, où c'est que l'homme qui parle à nous, tend. Car si nous voyons que son but auquel il aspire, soit qu'on glorifie Dieu, et qu'il domine sur tous, é il ne faut plus disputer d'avantage, il se faut arrester là pleinement. Mais au contraire si une doctrine est pour obscurcir la gloire de Dieu, si elle est pour nous destourner de son service, si elle ne peut valoir qu'à ambition et vanité, qu'elle ne nous edifie point pour estre vrais temples de Dieu, si en icelle nous ne sommes point fondez pour nous remettre du tout à Dieu et l'invoquer purement, pour nous fier et reposer en sa grace, et en sa bonté paternelle: alors nous voyons bien qu'il n'y a nulle droiture. Vray est que nous serions ici bien empeschez, sinon que Dieu nous eust monstré en premier lieu quelle est ceste droiture: mais quand nous avons les principes qu'il nous a donnez, iamais nous ne pouvons faillir, s'il ne tient à nous. Voila Dieu qui nous declare, qu'il veut estre exalté, et qu'on recognoisse que tout bien vient de luy: apres, il veut aussi avoir toute maistrise pour dominer sur nostre vie, et y tenir une telle bride que nous soyons gouvernez par luy, et selon sa bonne volonté: il veut que les hommes soyent du tout abbatus et vuides de fiance de leur iustice, et sagesse, et vertu: il veut que nous venions puiser en nostre Seigneur Iesus Christ, comme en la fontaine de tout bien: il veut estre invoqué purement de nous: il veut que les Sacremens qu'il a ordonnez soyent receus comme tesmoignages de sa grace, et comme des moyens et aides pour nous soliciter à le servir d'un coeur tant plus franc et 46 plus ardent. Voila des choses où il ne faut point de glose, et n'y a rien d'obscur ni difficile. Et ainsi donc, que nous ayons tousiours ceste adresse-la, quand il est question d'esprouver une doctrine: et nous saurons si elle est droite, ou tortue: si elle est vraye ou fausse: si elle est pure ou s'il y a de la corruption et du meslinge, selon que Dieu nous a monstre quelle est la vraye droiture. Il ne faut plus, di-ie, que nous soyons ici enveloppez de doutes: seulement ouvrons les yeux, et au reste prions Dieu qu'il nous guide par son S. Esprit: d'autant que sans cela nous vaguerons tousiours, et ne serons point suffisans pour discerner, moins que de petis enfans: comme aussi S. Paul en parle (Eph. 1, 18), qu'il faut bien que l'Esprit de Dieu soit comme une lampe qui nous esclaire, ou iamais nous ne comprendrons que c'est des secrets de Dieu: ils sont spirituels, et de nostre nature nous ne sommes que chair et terre, nous tendons tousiours en bas. Mais si Dieu nous illumine par son S. Esprit, nous iugeons de la doctrine, alors nous discernons tellement que nous ne sommes point trompez par toutes les tentations de Satan: et combien qu'il nous envoye des seducteurs, qu'il suscite beaucoup de brouillons qui taschent à tout pervertir, cela ne pourra rien gaigner contre nous, moyennant que l'Esprit de Dieu soit nostre clarté comme nous avons desia dit. Et au reste combien que quelquefois Dieu parle par la bouche des meschans: comme il est dit, que le royaume de nostre Seigneur Iesus Christ sera avancé quelquefois par occasion, que les hypocrites on gens qui n'ont nulle crainte de Dieu, qui seront menez de vaine gloire et d'autres vanitez, pourront servir pour un temps, et Dieu fera valoir leur doctrine au salut de ses eleus, combien que ce soit à leur plus grande condamnation, combien donc que cela puisse advenir quelquefois, si est-ce que l'ordinaire n'est pas tel. Car si Dieu veut que nous soyons edifiez en luy, quant et quant il nous suscitera gens qui parlent de coeur et de zele: et mesmes il donnera une telle marque à la parole qui sort de leur bouche, qu'on y cognoistra la vertu du S. Esprit: comme aussi S. Paul en parle. Et voila pourquoy ceux qui sont en office d'annoncer la parole de Dieu, doivent tant mieux pratiquer ce que i'ay desia dit, c'est à savoir d'estre enseignez devant que rien mettre en avant, tellement que le coeur parle devant la bouche. Pour ce faire, qu'ils prient Dieu qu'il les touche au vif, tellement qu'ils ayent sa parole bien enracinee en leurs ames, à ce qu'ils puissent servir à leurs prochains, et cognoissent qu'ils ne se iettent point à la volee, mais qu'ils sont poussez du S. Esprit. Voila donc ce que nous avons à retenir de ce passage. Or en second lieu Eliu proteste, Qu'il est SERMON CXXII 47 homme caduque et fragile, tellement qu'il ne pourra point espouvanter Iob: mais qu'il ne le veut gaigner que par raison et verité. Devant que venir au principal, nous avons à noter en passant ceste façon de parler dont il use: c'est Que l'Esprit de Dieu l'a creé, et que le souffle du Tout-puissant l'a vivifié: au reste qu'il n'est que boue et fange. Or cecy est bien à noter à tous hommes: car si nous avions bien retenu ce qui est ici monstre, il est certain que tout orgueil seroit comme enseveli en nous. Car qui est cause, que les hommes se glorifient tant, et qu'ils sont ainsi outrecuidez, sinon qu'ils ne peuvent cognoistre leur origine en premier lieu, et puis ils ne savent apprehender à bon escient, que ce qu'ils ont ils le tienent de Dieu, et que ce n'est pas un heritage, mais d'autant qu'il plaist à Dieu de les conserver, qu'ils ont et vie, et tous les accessoires d'icelle? Si donc les hommes pouvoyent en premier lieu avoir souvenance d'où ils sont sortis: et secondement que tout le bien qui est en eux, ils le tienent de la pure grace de Dieu: il est certain qu'ils seroyent vrayement humiliez. Il est donc dit, que nous sommes formez de fange et de bouë: allons nous maintenant glorifier, faisons-nous valoir tant que nous voudrons: mais si est-ce que nous ne pouvons pas changer nostre naturel. Il faut donc quand un homme se trouvera tenté d'arrogance, et qu'il se voudra par trop eslever, qu'il entre en soy, et qu'il regarde, Et d'où est-ce que ie suis sorti? D'où est-ce que Dieu m'a prins? Quand nous avons seulement nos piez fangeux, il nous semble que nous en valons moins: que si la fange nous touche, il nous semble que nous sommes souillez, voire seulement de nos souliers. Or tant y a que nous sommes formez de boue. Il ne faut pas donc que nous mettions tellement en oubli nostre issue dont nous sommes procedez, que tousiours ceci ne nous vienne au devant, Tu n'es que terre et poudre. Il est vray que le mot est assez vulgaire, et qu'un chacun le confesse: mais cependant personne ne le cognoist Or il ne faudroit qu'une telle apprehension pour nous purger de tout orgueil: Qu'est-ce que la presomption et l'outrecuidance qui est aux hommes, sinon un vent, d'autant qu'ils sont enflez d'ignorance, qu'ils oublient quels ils sont? D'autant plus donc nous faut bien peser ce mot où il est dit, Que nous sommes creez de fange et de bouë. Il est vray qu'il y auroit de la dignité et excellence en nostre nature qui seroit à priser, voire si nous estions entiers: mais encores ne nous seroit-il pas permis de nous enorgueillir. Estans corrompus en Adam (comme nous sommes) il est certain que nous devons estre doublement confus. Et pourquoy? Nous avons esté creez à l'image de Dieu: et coste image-la quelle est elle? Elle est desfiguree: nous sommes tellement pervertis, 48 que la marque que Dieu avoit mise en nous pour y estre glorifié, est tournee en son opprobre: et toutes les graces qui nous estoyent conferees, nous sont autant de tesmoignages pour nous rendre coulpables devant Dieu: d'autant que nous les polluons, et que l'homme demeurant en son naturel ne fera qu'abuser des biens qu'il a receus, et les appliquera, à tout mal. Et ainsi voila tousiours nostre confusion qui s'augmente par tous les dons que Dieu nous aura communiquez. Mais encores prenons le cas, que nous fussions en ceste integrité où nostre pere Adam a esté premierement: faudroit-il que nous presumissions de nous, sous ombre que Dieu nous auroit ainsi annoblis? Or nous tenons tout de luy. Qui est-ce qui nous separe d'avec les bestes brutes, et qui nous rend plus excellens? Avons-nous cela de nostre industrie? L'avons-nous acquis par nostre vertu? L'avons-nous d'heritage de nos ancestres? Nenny: mais nous l'avons d'autant que Dieu nous l'a donné par sa bonté gratuite. Ainsi donc qu'est-il question de faire sinon de nous humilier? Voila ce que nous avons à retenir en general de ce passage, où Eliu confesse qu'il a esté creé de fange, et que l'esprit et la vie qu'il a, il les doit à Dieu, pource qu'ils luy sont communiquez de sa pure bonté. Or cependant ceux desquels Dieu se voudra servir en estat honorable, doivent tant mieux recorder ceste leçon. Car ce n'est point à fin que les hommes s'eslevent, quand Dieu leur tend la main, et qu'il les met en quelque degré d'honneur: mais plustost à ce qu'ils cognoissent combien ils sont tenus à luy, qu'ils soyent tant mieux incitez à l'honorer, et qu'ils s'aguisent, et appliquent tous leurs sens et toutes leurs affections à faire tellement, que Dieu soit honoré par eux: comme il est dit qu'une chandelle ne doit point estre cachée, mais on la mettra sur un buffet, afin qu'elle luise par toute la maison. Ceux donc ausquels Dieu fait ceste grace de les eslever en quelque vocation plus digne et plus haute, doivent estre tant plus enflammez pour esclairer leurs prochains et leur donner tel exemple que la grace qu'ils ont receuë ne soit point comme estouffee. C'est ce que nous avons ici a observer en second lieu. Or cependant notons en general, que les hommes ne peuvent point attribuer à Dieu la gloire qui luy est deue, sinon en se desnouant du tout. Or tant que nous pretendrons de reserver à nous quelque peu que ce soit, la gloire de Dieu sera d'autant amoindrie. Que faut-il donc? Quand nous aurons bien espluché le bien qui est en nous, que nous facions autant d'Items en nos contes de ce que nous aurons receu, et qu'il n'y ait rien qui nous soit propre. Voila comme les hommes ne despouilleront Dieu de sa louange: c est quand ils s'estudieront IOB CHAP. XXXIII. 49 à se cognoistre, qu'il ne leur peut demeurer une seule goutte de bien, mais qu'il faut que tout soit enregistré, comme aussi ils en sont contables envers Dieu. Et au reste, quand nous serons ainsi aneantis en nous-mesmes, nous n'y aurons nul dommage: car nous ne laisserons pas d'estre revestus: voire nous serons plus riches beaucoup, que ceux qui sont ainsi outrecuidez, pensans avoir ie ne say quoy à eux comme en heritage, si nous sommes vrayement conioints à Dieu, et que nous luy attribuons la louange qui luy est deuë. Ainsi donc ne craignons point d'estre diminuez, quand nous serons ainsi vuides de toute gloire: car nostre Seigneur ne veut point que nous soyons desprouveus d'aucun bien: mais tant y a qu'il faut que nous soyons ainsi confus comme i'ay dit. Et cependant apres que nous aurons cognu que nous ne pouvons rien sinon ce qui nous est donné d'enhaut, que nous advisions d'appliquer tout ce que Dieu aura mis en nous, à tel usage comme il nous le commande. Car nostre Seigneur ne nous a point douëz des vertus de son S. Esprit, qu'il ne vueille que cela soit applique à bon usage: il ne faut pas que cela soit inutile. Advisons donc que ce que nous avons receu soit presenté et offert à Dieu comme en sacrifice: et puis qu'il veut que le salut de nos prochains en soit avancé, que sur tout nous ayons esgard de nous edifier les uns les autres. Voila ce que nous avons ici à retenir. Or venons maintenant aux propos que tient ici Eliu, et à la substance. Il avoit dit, l'Esprit de Dieu? n'a creé son souffle m'a donné vie. Ainsi donc (adiouste-il il n'y aura point de frayeur en moy pour t'espouvanter, mais la seule raison dominera. Ici Eliu monstre quel est l'office d'un bon docteur, c'est qu'il se regarde bien, et qu'il se mire et contemple, devant qu'ouvrir la bouche. Et pourquoy? Car ceux qui n'ont pas bien cognu leur fragilité, n'auront point de compassion de leurs prochains: et quand ils voudront redarguer ceux qui ont failli, ils y iront avec une violence telle, que ce sera pour esgarer plustost que de reduire au droit chemin les povres errans. Et quand il sera question de consoler, ils n'auront nul moyen de ce faire: quand il sera question d'enseigner, ils le feront avec un desdain. Il faut donc si nous voulons enseigner la parole de Dieu comme il appartient, que nous commencions par ce bout de cognoistre nos infirmitez: et les ayans cognues, que cela nous mene à une modestie et mansuetude, que nous ayons un esprit debonnaire pour annoncer la parole de Dieu. Il est vray que d'autant qu'il y en u beaucoup qui sont pleins de fierté et de rebellion, il faut que la parole de Dieu à ceux-la soit comme un marteau qui brise et rompe ceste durté: mais cependant en premier lieu nous devons enseigner ceux qui se rendront 50 dociles. Et comment le pourrons-nous faire, sinon ayans cognu le besoin que nous avons de les supporter? Or cela ne se pourra faire que nous ne sentions combien nous sommes fragiles: car celuy qui ne cognoist point ses povretez, n'a point de compassion pour se conformer à la tristesse d'autroy, et pour y respondre. Ainsi donc voulons nous fidelement enseigner les ignorans? Il faut que nous cognoissions qu'il n'y a qu'ignorance en nous, et que ce seroit pis que de tout le reste, si Dieu ne nous voit donné ce que nous avons receu de luy. Apres, voulons-nous consoler les povres affligez? Que nous sachions que c'est de l'estre, que nous ayons passé par là, et que nous soyons touchez d'affliction et de tristesse pour nous consoler avec ceux qui sont tristes, et pour les savoir supporter. Si mesmes nous voulons redarguer ceux qui ont failli, que nous ne le facions point avec trop grande violence, plustost que nous ayons pitié de leur perdition. Il est vray qu'il faudra bien par fois que la vehemence soit aussi coniointe quant et quant: quand nous verrons les povres ames perir, il n'est point question d'amadouër là: si les hommes sont obstinez en leur rebellion, é il n'est point question de les picquer tant seulement, mais il les faut navrer au vif Voire: mais cependant si faut-il que nous ayons cela devant, à savoir, que nous ayons cognu nos infirmitez, et qu'il nous face mal quand nous viendrons en esprit de rigueur: comme un pere, combien qu'il frappe sur ses enfans, combien qu'il use de paroles beaucoup plus aspres qu'il ne seroit point envers les estrangers: toutes fois si est-ce qu'il a son coeur sanglant, quand il faut qu'il se transfigure ainsi. Notons donc que iamais un homme ne sera propre à enseigner, sinon qu'il ait vestu une affection paternelle, et qu'il ait en premier lieu cognu ses infirmitez, à fin de se renger à une telle compassion, qu'il ait pitié de toua ceux ausquels il a affaire. Voila ce qui nous est ici monstré par Eliu. Et au reste que toua ceux qui sont constituez en autorité, regardent bien qu'il ne faut point qu'ils abusent de leur puissance en tyrannie, pour opprimer ceux qui sont inferieurs à eux: car ils auront double conte à rendre devant Dieu si sous ombre de leur autorité ils veulent qu'on les craigne et redoute, et ne cerchent pas principalement l'honneur de Dieu avec le salut de ceux qui leur sont commis. Et voila comme Ezechiel (34, 4) parle dès mauvais pasteurs qui ont foulé le peuple de Dieu par tyrannie: il dit, qu'ils ont dominé en puissance, et avec toute autorité. Voire: mais au contraire il nous est ici monstré que tous ceux qui voudront s'acquiter loyaument envers Dieu, et envers leurs prochains, quand ils seront constituez en degré superieur, il ne faut point que pour cela SERMON CXXIII 51 ils s'eslevent, mais qu'ils cognoissent plustost que s'ils veulent apporter un effroy pour espouvanter les povres gens, é il faudra que Dieu leur monstre, que son intention n'a pas esté de mettre ici des bestes sauvages qui effarouchent le troupeau, d'y mettre des boucs qui heurtent des cornes, qui troublent l'eau, comme il en parle en ce passage d'Ezechiel (v. 18). Dieu donc monstrera, que ceux ausquels il a donne le glaive au siege de iustice, et ceux qu'il a mis en chaire pour annoncer sa parole, il ne les a pas là constituez pour estre des boucs, pour fouler et opprimer les povres brebis. Voila ce que nous avons à noter en ce passage Or cependant Eliu monstre, comment c'est que nous devons recevoir la doctrine: c'est que si nous cognoissons qu'elle soit vraie et droite, combien que nous ne soyons point forcez, ny contraints, neantmoins il est question de passer par là sans contredit. Voila donc ce que nous avons à retenir quant à la circonstance du lieu et du propos: c'est assavoir que quand on nous propose une doctrine, et bien, voila un homme mortel qui parle. Or voyons-nous qu'il y ait raison et verité? Sachons qu'en repliquant nous bataillons non seulement contre Dieu, mais contre nostre conscience qui est un iuge suffisant pour nous condamner. Et de ceci nous avons bien à recueillir une admonition fort utile: c'est que toutes fois et quantes que nous venons pour estre enseignez au nom de Dieu, quand nous voyons que la doctrine qu'on nous presente est droite, il ne faut plus repliquer. Car nous ne gaignerons rien en plaidant: s'il y a raison, il s'y faut assuiettir. Au reste cela ne doit point empescher que la maiesté de Dieu ne nous vienne devant les yeux: car il ne faut point que nous iugions de la doctrine qu'on nous propose, selon nostre sens et phantasie. Il faut donc qu'il y ait ici deux choses meslées: l'une c'est, Que nous ayons tout conclud, que nous sommes prests d'obeir à Dieu, que nous ayons prins ceste conclusion en nous, O il faut que nostre Createur ait toute maistrise, et que nous luy soyons suiets. Voila le preparatif qui doit estre. Et puis, que nous entrions en iugement, c'est à dire que nous examinions la doctrine, voire non point avec une fierté, non point en cuidant estre assez sages, mais prians Dieu qu'il nous y gouverne par son sainct Esprit, pour suivre la doctrine qu'il nous aura monstree. Voila donc deux choses qui doivent estre coniointes: et ce meslinge n'apporte nulle confusion: car celuy qui sera preparé d'obeir à Dieu, ne laissera point pourtant d'ouvrir les yeux, et cognoistre comme il doit discerner le mensonge d'avec la verité. Mais cependant apprenons de n'estre point tellement effarouchez, que nous ne regardions à l'homme qui parle, et recognoissons que Dieu nous fait une grande grace quand il luy plaist d'user de ses creatures, qu'il s'abaisse ainsi à nous, à fin que nous ayons plus de loisir de considerer sa parole. Car nous serions perdus, s'il venoit à nous en sa maiesté: mais quand il se presente par les hommes? il s'accommode à nostre infirmité, à fin que plus commodement nous puissions cognoistre sa verité qu'il nous propose. Voila donc en somme ce que nous avons à retenir de ce passage, en reservant le reste pour ci apres. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc. 52 LE CENT VINGTTROISIEME SERMON, QUI EST LE II. SUR LE XXXIII. CHAPITRE. 8. Si est-ce que tu as dit à mes aureilles, et i'ai ouy ceste voix de tes propos, 9. Ie suis pur et sans peché: ie suis net, et n'y a point d'iniquité en moi. 10. Il a trouvé occasion contre moi, et m'a tenu pour ennemi. 11. Il a mis mes pieds aux ceps, il a prins garde à toutes mes voyes. 12. En cela tu ne seras point iustifié: ie te respondrai que Dieu est plus grand que toi. 13. Pourquoi debas-tu contre lui? car il ne respondra point à toutes paroles. 14. Dieu parle un coup et deux sans qu'on s'en avise. Il nous doit souvenir de ce qui fut hier traitté: c'est assavoir, que Dieu nous fait un grand bien, quand il lui plaist de condescendre à nostre infirmité iusques là, qu'il parle à nous privément par la bouche d'un homme mortel qui est nostre semblable. Car c'est afin que n'estans point effrayez de sa maiesté, nous ayons meilleur loisir de mediter ce qu'il nous propose, que nous ayons l'esprit paisible et de repos pour bien comprendre la doctrine que nous oyons, et en faire nostre profit. IOB CHAP. XXXIII. 53 Vrai est que si Dieu parloit à nous du ciel, cela seroit pour nous esmouvoir tant plus, et par consequent la doctrine seroit plus d'authorité: mais cependant nous serions comme esperdus et ainsi nous n'aurions pas nostre esprit à delivre pour penser à ce qu'il diroit. Mais quand un homme parle, nous pouvons mieux à nostre aise gouster et digerer ce qui est dit. Voila donc en quoi Dieu nous supporte. ne fait nous voyons que le peuple d'Israel, quand la Loi deust estre publiee, disoit Que le Seigneur ne parle point à nous: car nous sommes perdus s'il faut que nous l'oyons. Et pourquoi? Depuis que Dieu eust commencé à monstrer sa maiesté, voila un espouvantement tel qui saisit leurs coeurs, que ces povres gens ne savent que. devenir: tellement qu'ils concluent que Dieu les abysmera en parlant. Quand Moyse vient, encores faut-il qu'il mette un voile devant ses yeux, pource que Dieu lui avoit donné une marque de la gloire, et que les Iuifs ne le peuvent porter. Ainsi donc nous voyons quand Dieu nous suscite des hommes par lesquels nous soyons enseignez, qu'en cela il a esgard à nostre foiblesse: et qu'il ne desploye point sa vertu envers nous, afin que nous n'en soyons par trop abbatus, mais que nous ayons nostre esprit à delivre pour estre edifiez en la doctrine, et qu'elle nous soit plus familiere, et que nous ayons tant plus grand loisir d'y bien penser, et appliquer nostre estude. Or par cela nous sommes admonnestez de ne point mespriser la parole de Dieu, quand un homme parlera, à nous: car ce seroit une ingratitude trop vilaine, Que Dieu se face comme petit, et qu'il se demette de sa grandeur, afin de s'accommoder à nostre portee: et que nous prenions occasion de cela de ne tenir contre de ce qui nous est dit. Et pourtant combien que ce thresor de salut, c'est à dire la parole de Dieu nous soit proposee en des vaisseaux fragiles, c'est à dire par des hommes mortels, qui n'ont en eux sinon toute infirmité: si est-ce qu'il nous le faut tousiours priser comme il le merite, cognoissans que les hommes ne parlent point en leur nom, mais que c'est Dieu qui nous les envoye, et qui veut estre escouté en leur bouche. Venons maintenant aux reproches que fait ici Eliu à Iob. Si est-ce que tu as dit (moi oyant) et i'ai ouy ceste voix de tes propos, Que tu es iuste, que tu es sans peché, et que tu n'es point coulpable d'aucune iniquité. n cela donc tu ne te pourras point iustifier, c'est à dire, tu ne pourras maintenir ta querelle que tu n'ayes mal fait. Et qu'ainsi soit, Comment respondras-tu à Dieu, veu qu'il est plus grand que toi? Tu l'accuses de ce qu'il a prins occasion de t'affliger, et qu'il a mis tes pieds aux ceps, tellement que tu n'as plus liberté de maintenir ta cause. Or ne cuides point eschapper par 54 cela: car il faudra que tu sois condamné, et que Dieu te face sentir que c'est bon droit qu'il t'a ainsi affligé. Ici nous avons à examiner en premier lieu, si Eliu accuse Iob à tort ou à droit, de ce qu'il s'est voulu iustifier: car il semble bien de prime face qu'il ait mal prins le propos que Iob avoit tenu, et qu'il le destourne par calomnie en un sens divers. Et qu'ainsi soit Iob n'a iamais voulu s'attribuer une telle perfection, qu'il n'y ait point de peché en lui, nous avons veu le contraire: il semble donc qu'ici Eliu falsifie les propos qu'il a ouy, et qu'il les applique tout au rebours. lais d'autant qu'il n'est point redargué de Dieu (ainsi que nous verrons) et mesmes que nous avons desia ouy qu'il protestoit de ne point assaillir Iob à la façon des autres: notons qu'ici il prend ce que Iob avoit dit comme il l'a entendu, c'est assavoir que Iob regardoit à l'affliction presente, comme s'il disoit, Il est vrai que ie suis un povre pecheur, ie ne puis pas nier que ie n'aye commis beaucoup de fautes devant Dieu, mais en ceci ie me trouve iuste, et Dieu use de sa puissance absoluë envers moi, quand ie ne voi point de raison pourquoi il me tourmente ainsi: car l'affliction est par trop grieve. Combien donc que Iob ne s'est point voulu iustifier en general: si est-ce qu'en la cause de son affliction il a voulu estre iuste. Or il semble encores qu'Eliu en cela lui face tort: car nous avons dit qu'à la verité Dieu n'avoit point voulu punir Iob pour ses pechez, combien qu'il le peust iustement faire: que c'estoit assez qu'il vouloit esprouver sa patience. Et quand Iob a cognu cela, n'a-il pas eu raison? Car il se conformoit au conseil et à la volonté de Dieu. Mais la response est, qu'en recevant les afflictions que Dieu nous envoye comme des espreuves de nostre obeissance, et apres avoir cognu que Dieu ne nous punit point pource que nous l'ayons offensé, pource qu'il soit courroucé, contre nous, mais seulement qu'il nous veut humilier, et veut savoir si nous lui serons suiets en tout et par tout, qu'il veut aussi mortifier nos concupiscences. Quand nous avons ceste adresse-la, il faut quant et quant avoir une autre consideration: c'est que neantmoins quand il plairoit à Dieu, il trouvoit bien dequoy nous punir. Combien donc que Dieu nous espargne, et qu'il ne vueille point user de sa rigueur contre nous à cause de nos pechez: si est-ce qu'il le pourroit faire, et il y a tousiours iuste raison. Pourquoy donc ne le fait-il pas? C'est à cause de sa bonté: et cependant il nous afflige pour un autre regard. Voila pour un Item. Or le second est, Que si Dieu ne nous declare point pourquoy il nous afflige, il nous faut tenir la teste baissee iusques à ce qu'il nous approche de soy, et qu'il nous face sentir pourquoy il nous a SERMON CXXIII 55 ainsi traittez. Nous devons donc demeurer en suspens, et ne point murmurer, ne lascher la bride à nos passions. Iob a failli en ces deux choses-la. Car combien qu'il se cognust pecheur: si est-ce toutes fois qu'il n'a point donné à Dieu telle gloire qu'il luy est deu. La raison? C'est qu'il n'a point assez medité cest article-la, Que Dieu le pouvoit affliger plus rigoreusement beaucoup (s'il eust voulu) voire à cause de ses pechez mesmes. Et puis nous avons veu qu'il s'est ietté comme aux champs, qu'il s'est despité en soy, Et que veut dire Dieu? et ie suis ici une povre creature, et faut-il qu'il desploye son bras contre moy? et y a-il nul propos? Il sembloit donc qu'il voulust accuser Dieu de quelque tyrannie: non pas qu'il fist ceste conclusion-la, mais il en a esté tenté neantmoins. Voila en quoy Iob a failli: et pourtant ce n'est point sans cause qu'Eliu lui dit, Comment? qui t'es voulu iustifier, comme si tu estois sans iniquité, si tu estois pur et net. En cela (dit-il) tu ne seras iamais absqus et ne gaigneras point ta cause. Or donc pour faire nostre profit de ceste doctrine, retenons que si Dieu nous punit à cause de nos pechez, il faut en premier lieu passer condamnation. Et c'est le plus expedient que cela: car si nous voulons estre iustifiez devant Dieu, que faut-il faire, sinon de regarder à nostre vie, et cognoistre quand nous avons offensé nostre Dieu en tant de sortes, que nous sommes bien dignes d'estre batus de ses verges? Toutes fois si Dieu a quelque autre regard pour nous affliger, et qu'il nous traite plus rudement qu'il ne fait pas ceux qui sont du tout desbordez à mal, ceux qui se mocquent pleinement de sa maiesté: notons que ce n'est point à cause de nos pechez qu'il le fait. Pourquoy donc? Il veut nous esprouver, il veut savoir si nous sommes du tout siens: car cependant que les choses vont à nostre appetit, que savons-nous Si nous sommes prests de servir à Dieu, ou non? Mais quand il nous faut renoncer à nostre volonté, qu'il faut captiver tout nostre sens naturel, bref, qu'il faut batailler contre nos affections, voila quel est le vray examen si nous servons à Dieu. Or donc quand cela y sera, cognoissons, il est vray que mon Dieu me pourroit abysmer cent mille fois: car combien qu'il m'ait fait la grace de cheminer en sa crainte, et que i'aye tasché de le servir: tant y a que cela ne seroit rien, ie ne pourroye pas consister une minute de temps, n'estoit qu'il nous supportast par sa bonté infinie. Or il me veut supporter, mais cependant si est-ce qu'il m'assuiettist sous sa main, et me monstre que ie doy estre du tout à luy. Et bien, il le fait pour bonne cause: il faut en cela que nous ayons la bouche close. Et puis il nous faut tenir cois: tellement, qu'apres avoir enquis, Et pourquoy est-ce 56 que Dieu me tormente si durement? Pourquoy est-ce qu'il me persecute iusques au bout? Ie ne say: si nous n'entendons point la raison, si faut-il conclurre, O mon Dieu, tes conseils sont incomprehensibles, i'attendray patiemment que tu me faces cognoistre pourquoy, quand ie ne puis pour le present cognoistre d'avantage pour ma rudesse, et l'infirmité de mon Esprit. Ainsi, Seigneur, apres que i'auray demeuré ici comme un povre aveugle, tu m'ouvriras les yeux, tu me feras sentir où ces choses tendent, quelle en doit estre l'issue, et i'y profiterai mieux qu'à present. Voila donc la prudence qui doit estre en tous fideles, c'est d'avoir ceste modestie en eux de tousiours confesser que Dieu est iuste, encores qu'ils n'apperçoivent point la raison de ses oeuvres. Et cependant aussi ils doivent avec toute humilité se confesser povres pecheurs: voire, et que Dieu trouveroit assez de raison pour les exterminer du tout, n'estoit qu'il les voulust supporter par sa pure grace Voila en somme ;e que nous avons à retenir de ce passage. Or venons à ce qui est adiouste. Dieu a prins occasion contre moi (ou querelles) et cependant a mis mes pieds aux ceps, et me tormente, et prend garde à tous mes sentiers: il m'espie, il a l'oeil sur moi, tellement que ie ne puis pas remuer un doigt qu'incontinent ie n'aye commis une faute. Il est vrai que Iob n'entendoit pas d'accuser Dieu d'iniustice, et que sans propos il l'affligeoit. Mais cependant notons bien qu'il a esté transporté en ses passions, en sorte qu'il lui est sorti par bouffees des rebellions lesquelles ne sont point à excuser, et nous avons noté tout cela quand l'opportunité l'a requis, c'est à dire en son lieu, car nous avons monstré que Iob s'escarmouchoit par trop à l'encontre de Dieu: et encores qu'il fust patient, et qu'il eust tousiours ce but de le glorifier, si est-ce qu'il estoit troublé par fois, et qu'il a esté si bas qu'il ne s voit où recourir. Or ceci est bien à noter, et en pouvons aussi recueillir une bonne doctrine: c'est, Que combien que nous ne soyons point tellement transportez que de vouloir blasphemer Dieu: tontes fois si nous avons quelque peu de liberté, é incontinent nous sommes hors des gonds (comme on dit) et il n'y a point de mesure en nous. C'est pitié que de l'homme: car il est tellement farci de mal que si tost qu'il se donne quelque peu de licence, le voila renversé d'un costé ou d'autre, et il ne tiendra point le droit chemin: le voila esgaré, voire sans qu'il y pense. Il est certain quand on eust demande à Iob, Dieu cerche-il occasion contre toy pour te traitter cruellement? Non, il est iuste. Il eust ainsi respondu, voire sans hypocrisie. Toutes fois il lui est ici reproché, et non sans cause, qu'il a contesté contre Dieu, comme s'il eust cerche des causes frivoles. Comment cela se fait-il? et pour IOB CHAP. XXXIII. 57 quoy, C'est d'autant que Iob a esté agité en sa tristesse, et que par fois il n'a point esté retenu comme il devoit. Ainsi donc notons que quand un homme seroit avancé en la crainte de Dieu, et qu'il aimeroit mieux mourir que d'avoir prononcé un blaspheme: si est-ce toutes fois que nous ne pouvons pas lascher la bride à nos passions, qu'incontinent il ne nous eschappe quelque mot mauvais, et à condamner: sur tout quand nous sommes pressez de maux, la tristesse est une passion si vehemente qu'il n'y a point d'attrempance: voila un homme qui s'escarmouche tellement qu'il hurte à l'encontre de Dieu, et ce n'est qu'à sa ruine finalement. Quand nous voyons cela, en premier lieu cognoissons que nostre nature est plus que vicieuse et perverse. Voila donc un poinct que nous avons à noter, c'est assavoir qu'il faut bien que nous soyons corrompus, que nous ne pouvons rien penser de Dieu sans lui faire tort et iniure. Et au reste nous sommes aussi admonnestez que nous entrions en une autre consideration, c'est assavoir de nous tenir là suiets toutes fois et quantes que Dieu nous affligera, que nous cognoissions, Helas! il est vrai que te Voici dispose à recevoir l'affliction. Quand Dieu nous a fait la grace de venir là, sachons que nous avons bien profité quand nous serons prests d'obeir à cela, de recevoir patiemment les coups de verges: mais si Dieu nous a amenez iusques à ceste raison-là, encores ne faut-il point que nous soyons desbauchez, mais plustost nous devons dire, Et bien, tu es desia obligé à ton Dieu de ce qu'il t'a ainsi bien preparé à recevoir les chastimens qu'il t'envoye, mais cependant encores il y a tant d'infirmitez en toi, qu'il ne faudra que tourner la main que tu seras incontinent impatient, et feras du rebelle à l'encontre de lui, et sans y penser tu l'auras incontinent blasphemé. Ainsi donc apprenons de nous tenir suspects en telle sorte que nous soyons sur nos gardes pour prevenir les tentations. Et avons-nous fait cela? Cognoissons encores, que nonobstant le bon vouloir que nous ayons eu de nous ranger à Dieu, et porter patiemment les afflictions qui nous viennent de lui, si est-ce que nostre patience n'est point parfaite, qu'il y aura eu à redire: car combien nous viendra-il de phantasies mauvaises au cerveau? et encores que nous n'y adherions point, ou mesmes que nous les detestions, et que nous ayons tousiours ce but pour dire, Voici mon Dieu me gouvernera il sera maistre sur moi, et il faut que i'aye ceste modestie de m'humilier sous lui, voire quand il me voudroit fouler au pied, mesmes quand il me voudroit mettre au plus profond des abysmes, si faut-il que ie me range à lui. Quand nous aurons cela, encores nous viendra-il beaucoup de mauvaises 58 phantasies: et puis si nous parlons, il y aura tousiours ie ne sai quoi, et nous n'aurons iamais nos propos tellement bridez court, qu'il n'y ait tousiours des choses de nostre chair, et de nostre sens naturel entortillees parmi. Apprenons donc de nous condamner encores que nous ayons esté patiens, et puis que Iob en ce passage est si grievement redargué par Eliu, cognoissons que nous serons trouvez beaucoup plus coulpables, voire quand nous n'aurons tasche d'obeir à nostre Dieu, et que nous ne lui aurons point rendu l'honneur qui lui appartient. Voila ce que nous avons à noter sur ce passage. Or cependant si Iob est ici condamné d'avoir blasphemé contre Dieu, et que sera-ce quand nous serons tellement transportez, qu'il n'y aura plus de patience en nous, comme on le voit le plus souvent? Alors comment pourrons-nous porter ceste condamnation, comme si nous avions conteste contre Dieu, comme s'il cerchoit des couvertures vaines et frivoles pour exercer sa rigueur contre nous? Or il est certain que tous ceux qui ne confessent point librement et d'un franc vouloir que Dieu est iuste en ses afflictions et qui n'ont point cela tout conclud et arresté, que c'est autant comme s'ils disoyent, Et voire, voici Dieu qui est un tyran, ils ne prononceront point ce mot, mesmes il leur seroit execrable, mais tant y a qu'ils y tendent: car il n'y a point ici de moyen quand nous ne glorifierons point Dieu en sa iustice, cognoissans que tout ce qu'il fait est fondé en raison, equité et droiture, c'est autant comme si nous lui reprochions qu'il exerce tyrannie contre nous. Il est vrai que les blasphemes ne seront point tousiours esgaux, et aussi il n'y aura point un consentement tousiours. Iob n'estoit point venu iusques là de dire, Il n'y a point de raison pourquoi Dieu m'afflige, mais d'autant qu'il a eu ses bouillons qui l'ont transporté (comme nous avons veu par ci devant) voila comme il faut que l'Esprit de Dieu le condamne en ce passage. Advisons donc que nostre condamnation sera beaucoup plus grande quand nous ne serons point du tout paisibles en nos afflictions, mais qu'il nous adviendra de murmurer, encores que la bouche ne sonne mot, quand nous aurons là dedans des angoisses, que nous serons comme si une mule rongeoit son frain. Quand donc nous aurons ainsi ces amertumes à l'encontre de Dieu, c'est autant comme si nous l'accusions d'avoir cerché des couvertures frivoles sans qu'il nous affligeast iustement. Touchant ce qui est ici dit, Dieu a mis mes pieds aux ceps, Eliu recite les propos de Iob comme il avoit entendu. Car Dieu ne lui donnoit plus nulle liberté: comme quand on tiendra un criminel aux ceps, voila une espece de torture pour lui faire SERMON CXXIII 59 confesser maugré qu'il en ait, ce qu'il ne voudroit pas. Iob donc avoit usé de ceste comparaison, disant que Dieu ne lui donnoit plus nul moyen de maintenir su querelle, combien qu'elle fust bonne. Or il est vrai que Iob cependant avoit cela en soi que Dieu savait bien la raison pourquoi il l'affligeoit: mais tant y a, qu'il n'a pas laisse de s'esbahir, et se despiter en son mal, comme si Dieu le pressoit par trop. Si on lui eust demandé, L'entens-tu ainsi? Il eust respondu, Non, il se fust retracté incontinent: mais tant y a qu'il a eu ses passions vehementes, lesquelles l'ont picqué en sorte, qu'il lui est eschappé ce mot sans y avoir pensé. Or si Dieu a redargué si asprement un propos que Iob avoit tenu à la volee et par inadvertance: que sera-ce quand nous serons obstinez et endurcis, et que nous n'aurons point dit seulement un mot sans y penser, mais que nous l'aurons premedité de longue main, et que nous serons opiniastres? voire là où Dieu nous admonneste mesmes, et nous monstre que nous avons failli: si nous ne voulons point recevoir les advertissemens qu'il nous donne, mais suivons tousiours nos sens et phantasies naturelles (ie vous prie) ceste rebellion-là ne sera-elle point pour nous condamner cent fois autant, comme a esté ceste inadvertance qui estoit en Iob? Et ceci est bien digne d'estre noté, Que quand nous pensons à la puissance de Dieu, il DC faut pas que nous lui attribuons une puissance tyrannique pour dire, O voila, Dieu fera de nous tout ce qu'il voudra, nous sommes ses creatures: il voit bien qu'il n'y a que fragilité en nous, et cependant il ne laisse pas de nous tormenter sans propos. Quand nous parlons ainsi, il n'y a point seulement de l'excez, mais ce sont des blasphemes execrables. Et pourtant conioignons la iustice de Dieu avec sa vertu et puissance. Il est vrai que la vertu de Dieu m'est espouvantable, m'en voila tout troublé: mais si est-ce que mon Dieu ne laisse point d'estre iuste: c'est avec iustice qu'il fait toutes choses. Voila donc ce que nous avons à retenir de ce passage. Que quand nous serons estonnez, que nous sentirons des tormens si horribles que nous n'en pourrons plus: si ne faut-il pas pourtant que nous disions que Dieu soit exessif en nous affligeant, ne qu'il veuille monstrer ce qu'il peut faire: gardons-nous de cela: car que seroit-ce? cognoissons mesmes aux plus grandes extremitez que nous puissions sentir, que Dieu nous supporte, et qu'il adoucist sa vertu tellement que nous n'en soyons point consumez du premier coup. Et cependant cognoissons, combien que les afflictions soyent dures de nostre costé, et qu'elles nous soyent si pesantes que nous n en puissions plus, que neantmoins Dieu ne laisse point d'estre iuste. Voila encores ce que nous avons à retenir de ce passage. Et si Dieu 60 guette nos pas, cognoissons qu'il ne le fait point sans cause. Or venons maintenant à l'argument dont use Eliu pour reprendre Iob: Tu ne seras point absous en cela, dit-il. Pourquoy? Car Dieu est plus grand que toy. Il semble que ceste raison ici soit bien froide pour convaincre Iob, et pour decider la cause presente. En premier lieu qui est-ce qui ne sait que Dieu est plus grand que les hommes? Et qui est celuy si enragé qui ne confesse sa grandeur, et qui ne la cognoisse en luy? Nous verrons des gens fantastiques qui despiteront Dieu: mais tant y a qu'ils ce laissent point toutes fois d'estre convaincus que Dieu est plus grand. Eliu donc ne dit rien de nouveau: et encores que ce propos ne fust point si vulgaire: toutes fois qu'est cela? Dieu est plus grand que nous, il s'ensuit donc que nous ne gaignerons rien à maintenir nostre cause. Il semble plustost qu'Eliu reviene à ce que Iob avoit dit, c'est assavoir, O Dieu exerce une telle rigueur contre moy, mais c'est pource qu'il le peut faire: il est grand, et ie ne puis venir à bout de luy: il est mon Createur, et ie ne suis qu'un povre pot de terre, il n'y a qu'infirmité en moy. Il semble donc plustost qu'ici Iob vueille attribuer une puissance absoluë à Dieu pour dire, O Dieu usera de son droit contre les hommes sans avoir ne raison ni equité. Or notons qu'il nous faut prendre ceste sentence autrement que les mots ne chantent: car quand il est parlé de la grandeur de Dieu, c'est en conioignant tout ce qui est en lui. Et defait, il ne nous faut point separer les vertus qui sont en Dieu, pour e qu'elles sont son essence propre. les hommes auront bien quelques vertus en eux, lesquelles leur pourront estre ostees: mais ce n'est pas ainsi de Dieu. Quand nous parlons de sa puissance, ou iustice, ou sagesse, ou bonté, nous parlons de lui-mesme: ce sont choses inseparables et qui ne se peuvent point discerner de son essence; c'est à dire pour en estre ostees. Car elles sont tellement coniointes, que l'une ne peut estre sans l'autre. Dieu-est-il puissant? Aussi il est bon. Sa puissance ne desrogue point à sa bonté, ni à sa iustice. Quand donc Eliu dit ici, que Dieu est plus grand que l'homme, il n'entend pas qu'il soit grand seulement pour pouvoir: mais il entend qu'avec ce te grandeur et vertu il a aussi une iustice infinie, une sagesse infinie, que tout est infini en lui. Et qui sommes-nous en comparaison? Voila donc le sens naturel de ce passage. Maintenant nous voyons que l'argument est bon pour imposer silence à tous hommes, et les faire renger en humilité, afin qu'ils ne contestent plus contre Dieu. Et pourquoy? Car qui est cause que nous murmurons en nos afflictions? que nous ne pouvons souffrir que Dieu nous traitte à sa IOB CHAP XXXIII. 61 volonté? qu'il nous semble que c'est assez ou trop? que nous enquerons curieusement, pourquoi c'est que Dieu use d'une telle rigueur contre nous? Qui est cause de tout cela? Pource que nous ne pensons point à sa grandeur: car il est certain que si l'homme pensoit que c'est de Dieu, il seroit là retenu du premier coup et enserré: é il ne prendroit plus licence de murmurer, ne de repliquer en façon que ce fust. Notons bien donc que toutes nos affections trop grandes et excessives, tous nos murmures, toutes choses semblables procedent de ce que nous ne cognoissons point que c'est de Dieu, et que nous le despouillons de sa maiesté entant qu'en nous est. Voila une chose execrable, il n'y a celui qui n'en ait horreur: mais sans y penser il nous adviendra, et l'experience le monstre. Car si tost que les choses ne viennent point à nostre souhait, ne sommes nous point escarmouchez pour entrer en dispute contre Dieu? Voila, nous voudrions que tout allast bien. Ie pren le cas que nostre zele soit bon: mais si est-ce qu'encores nous voudrions ranger Dieu à disposer les choses selon que bon nous semble: et s'il advient tout au rebours, nous voila incontinent effarouchez. Et pourquoi est-ce que ceci advient? que nous ne demanderions sinon que Dieu nous donnast congé de parler privément à lui, il nous semble que nous lui pourrions remonstrer que les choses devroyent aller autrement, et si nous n'avons cela, si est-ce que sa volonté ne nous peut contenter. En somme il nous faut là retenir, routes choses se gouvernent par la providence de Dieu, or il nous semble que tout devroit aller à l'opposite. Voila donc entrer en procez et en querelle contre Dieu, c'est comme si nous le despouillions de sa grandeur entant qu'en nous est, et lui ravissions son droit. Ainsi ce n'est point sans cause qu'Eliu use de ce principe à l'encontre de Iob, Dieu est plus grand que toi, et comment entens-tu de plaider ainsi contre lui? Or par cela nous sommes advertis en premier lieu, Que toutes fois et quantes que nous serons par trop faschez en nos afflictions, et que nous voudrions que les choses allassent autrement, et ne pouvons souffrir que Dieu nous gouverne selon son plaisir, c'est autant comme si nous le voulions faire nostre pareil et compagnon, apres l'avoir despouillé de son droit, que nous voulussions qu'il n'eust plus de maistrise ne de superiorité par dessus nous. Nostre intention ne sera pas telle, mais tant y a que nous en sommes coulpables. Et ainsi d'autant plus devons-nous gemir en nous recueillant, voyans qu'il y a une telle hautesse en nous, que nous ne pouvons estre bien mattez pour glorifier Dieu en tout ce qu'il nous envoye: et que nous voudrions bien que les choses allassent tout au rebours, et serions contens de sommer Dieu à faire ce que 62 nous desirons: car c'est autant comme si nous lui voulions oster sa grandeur. Voila pour un Item. Au reste notons que ce n'est point assez d'avoir conceu en general que Dieu est grand: mais il faut considerer ceste grandeur. Autrement nous confesserons assez que Dieu est tout-puissant, que comme il a creé le monde, aussi il a toutes choses en sa main et en sa conduite: cela ne nous coustera gueres: mais ce sont des confessions volages et pendantes en l'air: nous n'en ferons point nostre profit, si nous ne passons outre. Que faut-il donc? Il faut que nous appliquions ces miracles de Dieu à nostre usage: que cela nous vienne en memoire, Comment est-ce que Dieu doit estre grand? A ce que nous soyons du tout addonnez à lui obeir: quoi qu'il face, que nous le trouvions bon: comme qu'il dispose de nous, que nous nous y accordions, confessans qu'il est iuste: combien qu'il nous transporte et çà et là, que nous demeurions tousiours fermes en ceste resolution, Qu'il ne nous envoye rien qui ne soit equitable. Voila donc ceste grandeur de Dieu comme elle doit estre recognuë, c'est qu'il ait toute authorité de faire de nous ce que bon lui semblera: et non seulement de nos personnes: mais en general de toutes ses creatures. Maintenant donc nous savons que c'est de confesser, que Dieu est tout-puissant, voire à bon escient et sans feintise. Mais encores iamais les hommes ne se pourront ranger à l'obeissance de Dieu, et iamais ne lui donneront la gloire qu'il merite, sinon en cognoissant que c'est d'eux, et que c'est de Dieu. Quand nous aurons fait ceste comparaison, que nous ne sommes rien du tout, et que Dieu sur monte tout ce que nous pouvons penser, et qu'il a en soi une gloire infinie: quand, di-ie, nous aurons cognu cela, alors nous n'aurons plus ceste vaine confiance pour nous avancer, nous ne ferons plus des chevaux eschappez, comme nous avons de coustume: mais nous apprendrons d'attribuer à Dieu une grandeur infinie, et de cognoistre cependant que nous ne sommes rien qui soit. Or pour mieux exprimer cela, Eliu adiouste Que Dieu ne respond point à toutes paroles. Ceci emporte une grande substance: car Eliu nous veut monstrer que nous ne pouvons pas maintenant comprendre toutes choses, d'autant que Dieu ne nous les veut point reveler. Voila en somme ce qu'il a entendu. Or il nous faut observer, que Dieu se manifestant à nous en partie, ne veut point faire que nous ne soyons enseignez de ce qui nous est bon et propre: mais si est-ce qu'il cognoist nostre capacité: Dieu donc nous revele sa volonté selon nostre portee: cependant il se reserve à soi ce que nous ne comprendrions pas, pource qu'il surmonte nostre entendement. Quand nous aurons retenu ceste leçon, nous aurons beaucoup profité SERMON CXXIII 63 pour un iour. Voici Dieu qui a prins la charge et l'office de nous enseigner: et bien, il ne faut pas là dessus que nous soyons lasches à l'escouter: puis qu'il nous fait la grace d'estre nostre maistre c'est pour le moins que nous lui soyons escoliers et que nous soyons attentifs à ce qu'il nous dira. Mais cependant notons quand il fait office de maistre envers nous, que ce n'est pas pour nous reveler toutes choses dont nous pourrions douter, et dont nous pourrions nous enquerir. Qui donc? Ce qu'il cognoist estre on edification, c'est à dire, ce qu'il cognoist nous estre utile. Et ainsi il nous faut observer trois choses. L'une c'est, que nous devons avoir les aureilles dressees pour recevoir la doctrine que Dieu nous enseigne: qu'il ne faut pas que nous soyons comme bestes quand il lui plaist nous faire cest honneur que de nous enseigner, mais que nous appliquions nostre estude à profiter sous lui. Voila donc le premier Item. Il ne faut pas que nous facions comme les povres Papistes, qui ne veulent rien savoir: O voila c'est une chose dangereuse de s'enquerir des secrets de Dieu. Il est vrai qu'il y faut venir en humilité et reverence: mais cependant faut-il que nous ayons les oreilles bouchees ou sourdes, quand Dieu parle à nous? Ainsi donc apprenons de tousiours estre prests et appareillez de recevoir ce qui nous est dit et propose au nom de Dieu. Voila quant au premier. Pour le second notons, Que Dieu ne veut point maintenant nous declarer toutes choses, mais qu'il nous faut pratiquer ce que dit sainct Paul en la premiere des Corinthiens, c'est assavoir, Que maintenant nous cognoissons en partie, que nous voyons comme par un miroir, et on obscurité, nous ne sommes pas encores venus au iour de pleine revelation. Car combien que l'Evangile soit appellé une clarté de plein midi: toutes fois cela se rapporte à nostre mesure. Dieu nous esclaire là suffisamment, nous voyons sa face en nostre Seigneur Iesus Christ, et la contemplons pour estre transfigurez en icelle: mais quoi qu'il en soit, nous ne voyons pas auiourd'hui ce qui nous est appresté au dernier iour: il faut que nous croissions tousiours en foi. Or la foi presuppose que les choses nous sont encores cachees, comme nous avons mesure de foi, ainsi que l'Escriture en parle. Si nous en avons mesure, ce n'est point donc perfection. Voila ce que nous avons à retenir, que les fideles durant ceste vie presente se doivent contenter d'avoir goust de la volonté de Dieu, et d'en cognoistre quelque portion, et non point le tout: car si nous avons ceste folle cupidité pour dire, Ie veux tout savoir, et ne rien ignorer, é voila une sagesse enragee, il vaudroit beaucoup mieux que nous fussions ignorans du tout. Ainsi donc notons qu'il 64 faut que les fideles se contentent de ce qui leur est revelé, et que voila une sagesse plus grande et meilleure beaucoup, que s'ils vouloyent s'enquerir du tout indifferemment. Voila pour le second. Or le troisieme est que Dieu nous tient ainsi non pas qu'il soit chiche de nous declarer plus outre sa volonté, mais il cognoist ce qui nous est propre. Et ainsi donc notons bien que Dieu nous enseigne pour nostre edification. Qu'est-ce donc que de la mesure de foi? Qu'est-ce de la doctrine de l'Escriture saincte, C'est une regle que Dieu cognoist nous estre bonne à salut: et il ne faudra point que les hommes se plaignent quand ils auront cognu ce qui est contenu en l'Escriture saincte, et que tous les ours on nous declare aux sermons. Quand les hommes auront cognu cela, é il ne faut pas qu'ils se plaignent, comme s'ils n'avoyent point assez entendu: car tout ce qui nous a este bon et propre nostre Seigneur nous l'a declaré. Ainsi donc quand nous voyons que Dieu a commandé sa parole nous estre portee, et qu'il ne nous a rien voulu cacher de ce qui ostoit pour nostre salut: nous avons tant plus à lui rendre graces de ce qu'il s'est revelé privément à nous, nous avons dequoi nous contenter, et non point estre curieux: comme nous on voyons beaucoup qui se veulent enquerir outre mesure: et les Papistes ont eu cela, que d'un costé ils disent, O il ne se faut point enquerir des secrets de Dieu: et ils ont reietté l'Escriture saincte sous ceste ombre là: et d'autre costé ils ont eu ceste folle curiosité de s'enquerir des choses qui ne leur appartiennent pas: ils ont eu ces folles resveries, pour dire, Et qu'est-ce de telle chose? Comment cela se fait-il? Bref, ils ne se sont contentez de rien, mesmes toute l'Escriture saincte ne leur a esté sinon un A, B, C. Car ils n'ont point eu honte de desgorger ce blaspheme diabolique, Que quand nous avons ce qui est en l'Escriture saincte, ce n'est point encores assez, mais qu'il y a eu des mysteres que Dieu a reservez a son Eglise. Et où ont-ils forgé tout cela? Tout ainsi que Mahumet a dit que son Alcoran estoit la grande perfection: aussi le Pape dit qu'il y a des secrets qui luy ont esté reservez par dessus l'Escriture saincte. Quelle honte? Or cependant nous sommes ici advertis pourquoy c'est que nostre Seigneur a compassé la doctrine qu'il nous donnoit, à nostre portee et mesure, qu'il nous en faut contenter, qu'il ne faut point que nous apportions ici nos appetits volages, pour dire, Et comment ceci va-il? Car qui sommes-nous? Et ainsi escoutons Dieu parler, ouvrons les yeux, et recevons ce qu'il nous monstre, et ce qu'il nous dit par sa parole. Et puis sommes-nous venus au bout de cela? Tenons-nous cois: car il nous monstre comme il nous faut mettre IOB CHAP. XXXIII. 65 nostre fiance en luy, comme il nous faut vivre, et comme il faut que nous l'invoquions. Nous a-il monstré cela? Et bien, arrestons-nous y du tout, et nous contentons de ce qu'il nous revele en l'Escriture saincte: car il cognoit ce que nostre entendement porte: et aussi ce qu'il nous a declaré n'est point trop obscur, moyennant que luy facions cest honneur de le recevoir en toute humilité, et que nous ne soyons point si enragez ou outrecuidez de vouloir entendre ce qu'il nous veut cacher, et de ne point accorder qu'il soit iuste sinon qu'il nous monstre pourquoy Comme nous voyons qu'il y en a qui diront, O ie n'en croy rien, car cela surmonte ma portee. Vilain crapaut, que tu oses ainsi blasphemer à l'encontre de Dieu, d'autant qu'il ne te vient point rendre conte de tout ce qu'il fait? et que tu ne daignes recevoir ce qui t'est caché, et que tu ne peux comprendre pour ta bestise? Ainsi donc que nous ne soyons point enflez d'un tel orgueil qui seroit pour nous faire heurter à l'encontre de Dieu, mais contentons-nous de ce qu'il nous declare, attendans on patience ce grand iour, où les choses que nous cognoissons maintenant on parti, que nous ne faisons que gouster, et que nous contemplons comme on un miroir, nous soyont revelees face à face, et en toute perfection. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 66 LE CENT ET VINGTQUATRIEME SERMON, QUI EST LE III. SUR LE XXXIII. CHAPITRE 14. Dieu parlera une fois et deux, sans qu'on l'entende: 15. En songe, en vision de nuict, quand le sommeil saisist les hommes, et qu'ils reposent au lict: 16. Alors il ouvre l'aureille aux hommes, et seelle son chastiment sur eux: 17. Afin qu'il retire l'homme de son ouvrage, et cache l'orgueil des hommes. Icy Eliu poursuit le propos que desia il avoit tenu au sermon prochain: c'est assavoir, que Dieu ne rendra point conte aux hommes mortels de tout ce qu'il fait ou qu'il dit. Or nous avons à noter ce que desia i'ay declaré, c'est assavoir qu'icy Eliu ne traitte point de la doctrine de Dieu laquelle nous doit estre claire et facile. Car Dieu (comme il le proteste par son Prophete Isaie [45, 19l) ne parle point a nous en cachette: ce n'est point en vain qu'il dit, Cerchez moy: et quand sa parole nous est obscure, ce n'est point qu'elle soit telle de soy, cela ne procede sinon de nostre aveuglement que nous avons nos esprits eslourdis: car la doctrine que Dieu nous propose et qui est contenue en l'Escriture saincte, est vrayement nommé Clarté. Ici donc Eliu parle des statuts que Dieu fait en son conseil estroit. Car il est certain que quand Dieu nous met sa parole au devant comme il a esté dit, il regarde à nostre portee qui est bien petite: et cependant il se reserve en son conseil ce que nous ne pouvons encores comprendre, pource qu'il ne seroit pas utile pour nostre salut: non pas que Dieu prene plaisir à nostre ignorance mais il cognoist ce qui nous est bon, et il nous faut contenter de la mesure qu'il nous donne, attendans que-ce iour soit venu de pleine revelation lors que nous cognoistrons ce qui nous est caché. Pourtant, que maintenant nous profitions selon qu'il plaira, à Dieu nous le donner, iusques à ce que nous contemplions face à face ce qui nous est auiourd'huy obscur. Voila donc en somme ce que nous avons a retenir de ce passage: c'est assavoir qu'il n'est point icy trait é de la parole de Dieu que nous oyons tous les iours, et qu'il veut qu'on nous enseigne: mais de ses secrets lesquels ils retient vers soy, et ne veut point encores manifester aux hommes, pource qu'ils n'en sont point capables. Il avoit dit ci dessus, Que Dieu ne respondra pas de toutes les paroles: c'est à dire il ne faut pas que les hommes qui ne sont rien, presument que Dieu leur doive ren Ire conte de ses oeuvres, et qu'il faille qu'ils sachent pourquoi il besongne ainsi ou ainsi. Maintenant il adiouste Que Dieu parlera une fois et deux, et or ne l'entendra point c'est à dire qu'il y a beaucoup de sentences de Dieu, qu'il monstre par effect, desquelles toutes fois la raison est incognuë, et mesmes encores que Dieu parle comme de sa bouche, quelquesfois il n'est point entendu: assavoir quand il est question de ce que les hommes ne comprennent point encores, et de ce qui leur est comme enseveli iusques au dernier iour. SERMON CXXIV 67 Il est vrai que ce passage ici est exposé diversement. Aucuns entendent que Dieu parlera une fois, c'est à dire qu'il dira le mot, et qu'il se faut là arrester: et que deux viendront à l'opposite, et qu'il ne les daignera pas regarder. Et ainsi qu'il ne faut point que les hommes pensent retracter le conseil de Dieu: car il demeurera tousiours en son entier. Cela est vrai: mais quant au propos d'Eliu, i'ai desia dit qu'il nous faut continuer ce que nous avons veu au sermon prochain, Que Dieu ne rendra point conte de toutes ses paroles. Ainsi il lui attribue une liberté, qu'il parle et dise ce qu'il voudra, voire tellement que les hommes n'y pourront mordre. Il y en a aussi qui rapportent ceci à ce qu'Eliu adiouste, Que Dieu parle aux: hommes en visions de nuict, quand le sommeil les trouble: et qu'il parle aussi par chastimens. Il leur semble que voila deux façons de parler dont Dieu use envers nous: quelquefois qu'il se revele par inspirations, quelquefois aussi qu'il nous touche de sa main. Mais cela est mal à propos, et est un sens contraint. Au reste il ne faut point nous amuser beaucoup à cercher diversité d'expositions, quand le sens naturel nous est manifesté. Suivons donc ce que desia nous avons declaré: c'est, Que Dieu parlera une fois et deux, voire sans qu'il soit entendu. Desia nous savons qu'Eliu veut dire: il reste d'appliquer ceci à nostre instruction. Et comment? Qu'en premier lieu nous cognoissions nostre petitesse. Car qui est cause que les hommes ont ceste folle outrecuidance en eux, de vouloir cercher et esplucher tellement que rien ne leur eschappe, sinon qu'il leur semble qu'ils sont bien suffisans de s'enquerir de ceci et de cela? Mais quand l'homme aura esté bien matté, en sorte qu'il ne s'attribue rien, il n'y aura plus ceste fierté et hautesse, pour cercher par trop les secrets de Dieu et outre sa mesure. Ainsi donc pour bien faire nostre profit de ce passage, en premier lieu humilions nous, voire sachans que nostre esprit est bien petit et bien rude. Voila pour un Item. Or de l'autre costé cognoissons aussi, que c'est un terrible abysme que des secrets iugemens de Dieu, que ses voyes sont incomprehensibles, qu'il n'est point licite aux hommes de les souder par trop, mais qu'il nous faut contenter de ce qu'il nous en declare. Voila donc pour le second ce que nous avons à observer: c'est quand nous pensons à la hautesse de Dieu, que nous soyons ravis pour l'adorer, et que nous concluyons, qu'il ne faut pas presumer, que nous puissions cognoistre et comprendre tout ce qui est en lui. Où seroit-ce aller? Nous rampons ici sur la terre, et nous savons de combien il surmonte les cieux. Puis qu'ainsi est donc, que nous adorions ses secrets iugemens, voire 68 sachans que tousiours il aura ceste autorité, maugré tous contredisans, de parler et prononcer ce qu'il voudra: voire, et quand il parlera et une fois et deux, c'est à dire, qu'il monstrera son plaisir, sa volonté, qu'on n'y cognoistra rien, que les hommes sont trop rudes pour entendre en un mot ce que Dieu a en son conseil: mais que tous les iours ils verront une mesme chose, et toutes fois ils y seront tout nouveaux: et au bout d'un an, au bout de dix, qu'encores seront-ils là esblouis: que combien que souvent ils ayent veu une chose, si est-ce que la raison leur en sera cachee. Ceci nous est assez confermé par experience, n'estoit la fierté qui est en nous, que iamais nous ne venons à raison que par force, que tousiours nous voulons estre sages: voire combien que nostre ignorance se monstre tant et plus. Or si est-ce que nous ne sommes point advertis sans cause en ce passage, que Dieu aura ses iugemens comme ensevelis et cachez. Nous voyons l'effect tous les iours, et cependant nous ne savons que dire, sinon que c'est une chose admirable, et qu'il nous faut là tenir court, en attendant que nostre Seigneur nous le revele en plus grande perfection: ce qui ne sera pas, iusques à ce que nous soyons despouillez de ceste chair mortelle. Voila donc ce que nous avons ici à retenir. Or suivant l'article que i'ai desia touche, notons aussi qu'il n'est parlé que des iugemens que Dieu nous veut cacher, d'autant qu'il n'est point utile que nous en ayons auiourd'huy pleine cognoissance. Il est dit au Pseaume soixantedeuxieme (12), que Dieu parle une fois, et que David proteste qu'il l'escoutera deux fois, c'est qu'il y a puissance en Dieu et misericorde. Là il n'est point traitté comme ici, des iugemens admirables de Dieu. Quoy donc? Plustost de ce que nous apprenons par sa parole, de ce qui nous est reduit en memoire et proposé continuellement: car Dieu nous veut faire sentir sa puissance, afin que nous le craignions, et cheminions selon sa volonté: d'autre part, il nous donne sa misericorde, afin que nous soyons consolez et resiouis en icelle. Qu'apprenons-nous iournellement en la parole de Dieu? sinon qu'il est le maistre auquel il nous faut estre suiets, et qu'il ne faut point que nous vivions à nostre appetit, mais que Dieu domine par dessus nous, et que sa Loy soit une bride, que nous soyons instruits sous icelle. Voila le premier, c'est de servir à Dieu, et de savoir ce qu'il demande et approuve. Le second est, que nous le cognoissions estre nostre pere et nostre Sauveur, afin de mettre nostre confiance pleinement en luy. Et comment le cognoistrons-nous? Nous fondans sur sa pure misericorde, ce cognoissans qu'il n'y a que peché en nous et perdition, cognoissans qu'il nous a retirez de la mort IOB CHAP. XXXIII. 69 par sa pure bonté, au nom de nostre Seigneur Iesus Christ. Voila quant à ce second poinct deux choses où il nous faut estre confermez, c'est, Qu'il nous faut avoir nostre refuge à luy: et puis, Que quand tous les iours on nous propose sa misericorde, nous ne doutions point que nous serons receus par luy. Ainsi donc ce passage-la de David ne parle point de ce qui nous est incognu et caché, mais de ce que Dieu nous veut declarer et apprendre. Il dit donc, Dieu a parlé une fois: c'est à dire, Dieu en parlant nous a tellement manifesté sa volonté, qu'il ne faut plus qu'on doute, qu'on replique à l'encotre de ce qu'il a dit. le l'ay ouy deux fois, dit-il. En cela il signifie, que ce n'est point assez d'avoir escouté Dieu en passant, mais qu'il nous faut mediter sans cesse ce qu'il aura dit: et combien qu'il ne parlast qu'un coup, si ne faut-il point que nous laissions couler sa doctrine, mais qu'elle nous vienne en memoire: et que nous apprenons de l'imprimer en nos coeurs: et pource que nous avons courte memoire, que nous y pensions et de soir et de matin. Ainsi donc nous voyons maintenant quel est l'office des fideles, c'est assavoir de s'employer du tout à bien escouter ce que Dieu Leur monstre par sa parole, et que là ils appliquent toute leur estude, estans certains que Dieu leur donnera, à cognoistre ce qu'il leur dit, et promet pour Leur salut. Voila pour un Item. Mais cependant gardons nous de nous enquerir d'avantage, n'appetons point d'estre plus sages que Dieu ne veut. Et comment cela? C'est que nous apprenions en son escole: et s'il se reserve des iugemens secrets à soy, que nous ignorions ce qu'il nous veut estre incognu, iusques à ce qu'il nous ait retirez de ce monde. Exemple. Il nous sera dit que Dieu gouverne tout par sa providence: et c'est à ce propos qu'Eliu parle. Voila donc Dieu qui dispose de toutes ses creatures il tient tout en sa main, et rien n'adviendra en ce monde de cas d'aventure mais c'est selon sa volonté. Voila une doctrine qui nous est donnee en l'Escriture saincte, et il nous la faut recevoir sans contredit. Or si nous enquerons maintenant, Et comment? Et pourquoy? et que nous vuoillions qu'à chacun coup que Dieu besognera, il nous rende raison de ce qu'il fait, et que nous entrions en dispute pour nous rebecquer contre luy: nous passons nos limites. comme nous voyons ces crapaux qui sont pleins de venin, qui viendront desgorger leurs blasphemes contre la providence de Dieu: Et si Dieu dispose de tout, et il est donc auteur de peché, le mal donc luy doit estre imputé. Voila une chose detestable: car il nous falloit tenir en ceste mesure que l'Escriture saincte nous donne: et d'autant que nous n'apperçevons point la raison pourquoy Dieu fait toutes 70 choses, et que nous Ils trouvons estranges, il nous faut là retenir. Comme aussi quand il est dit en l'Escriture que Dieu a eleu devant la creation du mon e ceux qu'il luy a pleu, les autres sont reprouvez: c'est bien raison qu'on reçoive cela en toute reverence, et que nous cognoissions que nostre salut procede de la bonté gratuite de nostre Dieu, puis qu'il nous a choisis de ceste masse perdue et damnee. Au reste si nous allons sur ce poinct voltiger en des speculations trop hautes, nous y serons confus, et à bon droit. Et pourquoy? Car là nous voulons plus savoir que Dieu ne nous donne: et c'est comme batailler à l'encontre de lui. Et pensons-nous qu'une telle rage demeure impunie? Voila donc comme nous avons à pratiquer ce passage, quand il est dit, que Dieu parlera et une fois et deux, sans qu'on l'oye: c'est à dire sans qu'il soit entendu, pource que l'esprit des hommes est par trop infirme. Or maintenant venons à ce qu'Eliu adiouste. Il dit, Quand le sommeil abbat les hommes, et qu'ils reposent et dorment au lict: Dieu parle, et ouvre leurs aureilles, ouy, pour les retirer (dit-il) de leur ouvrage, et pour donter, ml cacher l'orgueil qui est aux hommes: c'est à dire pour le mettre bas et l'ensevelir: ou bien pour sceller (dit-il) sa discipline, son instruction en chastiant les hommes. S'il les voit durs et qu'ils ne reçoivent point la simple doctrine où instruction qu'il Leur a donnee, il faut qu'alors il frappe, et qu'avec LES verges il les donte, et dispose à estre enseignez en sa verité. Voila en somme ce qui est ici traitté. Or Eliu parle selon son temps: car nous avons desia dit qu'il n'estoit pas de ce peuple que Dieu avoit eleu pour luy communiquer sa Loy. Car si luy, et ceux dont nous avons ouy parler, et Iob mesmes ont esté depuis Moyse (ce qui est incertain) si est-ce qu'ils estoyent eslongnez de l'Eglise de Dieu, et ce qu'ils avoyent de cognoissance elle leur estoit donnee d'une façon extraordinaire entant qu'il plaisoit à Dieu de les inspirer. Voila pourquoy il dit, que Dieu inspire les hommes, voire par songes: quand ils sont assoupis, que Dieu Leur vient comme tirer l'aureille, et les advertir afin qu'ils pensent à Luy. Vray est que Dieu nous inspire bien: et encores que nous oyons sa parole pour estre instruits, que nous ayons l'Escriture saincte laquelle nous pouvons lire, Dieu ne laisse pas de nous admonnester et nous donner beaucoup de remords: et ce sont autant d'adiournemens par lesquels il nous rappelle à soy, quand nous sommes comme esgarez. Car nous voyons que les hommes ensevelissent ceste cognoissance, ils ne demandent que de mettre Dieu en oubli: or Dieu nous vient sonder là dedans. Quand donc nous avons des pointes et des pensees qui nous solicitent: cognoissons que c'est Dieu qui SERMON CXXIV 71 se ramentoit à nous, d'autant que nous sommes enclins. à le mettre en oubli, et à devenir comme brutaux. Principalement de nuict quand nous sommes comme retirez, et que nos esprits sont reouoillis, que nous ne vaguons point ne ça ne là: Si alors il nous vient des pensees plus profondes, et qui nous pesent, voire iusques à nous faire suer, à nous faire trembler, ou bien que nous soyons là on destresse comme si nous estions en une torture: c'est Dieu qui besongne là, et nous adiourne, d'autant qu'il voit que nous sommes comme fugitifs, ainsi qu'un enfant qui s'en ira ietter la plume au vent, qui delaisse la maison de son pere Dieu donc voyant que nous sommes ainsi esgarez, nous rappelle à ces visions de nuict. Vray est qu'elles ne seront pas telles comme ont eu Eliu, Iob, Eliphas, et les autres. Et pourquoy? Nous avons une aide de laquelle ils estoyent destituez, c'est assavoir, la parole de Dieu qui est preschee, et que nous oyons. Voila Dieu qui se revele à nous, d'autant que nous avons sa Loy, ses Prophetes, et son Evangile en main, d'autant que nous avons les aureilles incessamment batues de la doctrine qu'il veut qu'on nous presche: pourtant il ne faut point que nous soyons enseignez à la façon de ceux qui n'ont eu ni Escriture ni predication, mais encores si voit-on par fois neantmoins, que Dieu y besongne aucunement en ceste sorte-là Or en somme nous avons ici à observer, si Dieu ne nous envoye des visions telles qu'ont eu les peres anciens, qu'il ne faut pas que nous soyons mal-contens de cela pour en murmurer: car ce seroit une ingratitude trop grande, puis qu'ainsi est que Dieu s'est voulu communiquer à nous par un autre moyen lequel nous est plus propre. Il y en a des curieux qui demandent, Et pourquoy n'apparoist-il du ciel, comme il a fait le temps passé? Pourquoy est-ce que ce qu'il dit par Moyse n'est accompli, qu'il parlera aux Prophetes en visions, et figures, et en songes? Et c'est d'autant qu'auiourd'huy nous avons pleine revelation de sa volonté. Ne seroit-ce pas chose superflue, que Dieu nous apparust comme il a fait iadis, veu qu'il nous a donné autre moyen, et que quand nous ne mespriserons point la parole que nous avons entre mains, là nous serons instruits à suffisance et en perfection? Ainsi donc apprenons de nous contenter de ceste façon que Dieu a ordonnee pour nous instruire. Et au reste notons quand il est apparu du ciel par visions aux peres anciens, que c'estoit d'autant qu'ils n'avoyent pas encores la Loy escrite: ou bien quand il est apparu aux Prophetes, que c'est pource qu'il estoit besoin d'avoir declaration plus ample de ce qui estoit encores obscur. Maintenant puis que la verité de Dieu nous est assez claire et patente, il faut que nous prenions les 72 visions du temps passé pour confermer nostre foy, sachans qu'elles sont venues de ceste source-la: et cependant que nous cheminions en la simplicité en laquelle Dieu nous veut tenir. Voila pour un Item. Or pour le second, cognoissons la bonté de Dieu, d'autant qu'apres nous avoir donné sa parole par escrit, et suscité gens qui nous l'exposent, encores il nous touche, il nous solicite là dedans par son sainct Esprit, il nous donne des remords et des inspirations Cognoissons donc le soin qu'il a de nostre salut, quand en toutes sortes il nous attire si doucement à soy. Voila ce que nous avons en somme à recueillir de ce passage. Or quand Eliu adiouste, Que Dieu seelle son instruction aux hommes en les chastiant de sa main, c'est un article bien memorable: car il nous est ici monstré qu'il faut que Dieu parle à nous avec coups de poing, comme on dit. Et pourquoy? Il nous fait ceste grace de nous convier doucement par sa parole: apres, voyant que ceste douceur ne profite pas, il use de plus grande vehemence pour nous donter: car il nous redargue de nos pechez, il fait là un effroy, il nous adiourne à son iugement, afin que nous advisions de nous retenir, afin que nous soyons comme abbatus sous luy, pour confesser nos povretez, pour luy en demander pardon, pour gemir, afin qu'il nous purge de nos fautes. Or Dieu a-il usé de ces moyens-la, assavoir a-il tasché de nous amener à luy par douceur et par rudesse de paroles? nous demeurons tousiours tels que nous estions, nous sommes comme obstinez en nostre dureté. Il faut donc qu'il leve sa main forte, et qu'il rue sur nous, qu'il frappe comme d'un marteau sur une enclume, voyant que nous sommes ainsi endurcis, et que sa parole n'entre point en nos oreilles. Voila ce qu'Eliu a voulu dire. Vray est qu'il a dit cy dessus, que Dieu ouvre l'aureille des hommes (voire, car nous savons bien que Dieu besongne d'une vertu secrete en nous, quand il nous envoye ces inspirations desquelles il a esté parlé) mais il adiouste ceci maintenant pource que nous voudrions bien estre tellement eslourdis, qu'il ne fust question que de nous donner du bon temps. Nous voyons comme les hommes fuyent, entant qu'en eux est, la presence de Dieu, qu'ils ne demandent sinon s'esgarer en toutes vanitez. Or Dieu donc ouvre nos oreilles, quand il nous touche tellement, que nous sommes contraints de penser à nous. Un brigand mesmes qui sera endurci en son mal, et qui voudroit que toute memoire de il iustice fust abolie, ne laissera pas cependant d'avoir des pointes et des remords qui l'aiguillonneront. Et d'où vient cela? C'est que Dieu luy a ouvert les aureilles. Mais notons qu'il y a double ouverture d'aureilles que Dieu fait en nous: IOB CHAP. XXXIII. 73 car il nous ouvre aucunefois les aureilles, afin que nous soyons contraints de sentir que c'est luy qui parle: mais cependant nous ne laissons pas d'estre obstinez, de repousser la doctrine et les corrections qu'il nous fait, et de ne recevoir nul chastiment de luy pour nous amender. Il y a une autre ouverture d'aureilles qui est meilleure: c'est quand Dieu amollist nos coeurs, et que nous recevons volontairement ce qu'il nous dit, et que nous sommes attentifs à nous addonner du tout à sa doctrine. Quand il est ici dit, que Dieu ouvre les aureilles, ce n'est pas à dire que tous indifferemment se rendent dociles à luy, et que tous soyent disposez à luy obeir. Nenny: mais il est parlé tant des reprouvez comme des enfans de Dieu. Car les reprouvez auront bien quelque ouverture d'aureilles: voire en despit de leurs dens il faut qu'il sentent que Dieu parle à eux: mais pource qu'ils repoussent ceste pensee-la, et la mettent sous le pié, ils demeurent tousiours comme sourds. Cependant les bons en font leur profit, ils cognoissent qu'il n'est point question de se robecquer à l'encontre de Dieu. Or quand Eliu adiouste, Que Dieu seelle son instruction, il parle de ceux qui sont si durs à l'esperon, et si revesches que Dieu ne les peut donter par sa parole. Ceux-la donc qui repoussent ainsi toute doctrine, il faut qu'ils oyent Dieu parler d'une autre guise: c'est assavoir qu'ils soyent batus, et qu'à grand coups Dieu les instruise: et leur monstre qu'il est maistre par dessus eux. Voila donc comme ce passage doit estre entendu. Cependant notons bien ceste façon de parler dont use Eliu: c'est que Dieu signe ou seelle son instruction par chastimens. Car par cela il monstre que les chastimens sont pour rendre l'instruction authentique, quand les hommes la reiettent, ou qu'ils n'en tienent conte: et cela ne pourroit estre sinon que l'instruction de parole fust coniointe avec les chastimens de Dieu. Car si Dieu frappoit tant seulement, et qu'il n'envoyast nulle cognoissance de sa volonté, que seroit-ce? Il faut donc qu'en frappant il nous instruise. Et pourquoy? Si un pere bat son enfant, et qu'il le tire par les cheveux, et qu'il le foule au pié, et qu'il ne luy sonne mot: l'enfant sera là tout esperdu, il ne sait à qui le pere en veut, et pourquoy ceste colere luy est venue: cela donc ne servira de rien à l'enfant. Mais si le pere luy dit, Meschant garçon, regarde que tu as fait, et sur cela qu'il frappe dessus: l'enfant cognoist que l'instruction du pore luy est à profit, et d'autant qu'il n'a point obei comme il devoit, il cognoist sa faute: Voila mon pere qui seelle l'instruction qu'il m'avoit donnee, pource que ie ne l'ay point receuë de simple parole. Ainsi Dieu en fait-il envers les hommes: non pas qu'il face ceste grace à tous, que sa verité leur soit 74 preschee, qu'ils lisent l'Escriture saincte: mais il leur donne ces remords que nous avons dit: car il n'y a celuy qui ne porte tesmoignage en sa conscience, comme sainct Paul le monstre au 2. chap. des Rom. et nous l'experimentons assez de nature. Ainsi donc Dieu revele sa volonté aux hommes, entant qu'il est besoin pour les rendre inexcusables: et cependant pource qu'il voit que les hommes ne souffrent point d'estre enseignez de luy, et qu'ils bouchent leurs aureilles, ou bien qu'ils tiennent sa doctrine comme frivole, que des advertissemens qu'on leur fait ils n'en font que se mocquer: d'autant donc que les hommes s'oublient ainsi, il faut que Dieu seelle sa doctrine, et la rende authentique: tellement que quand les hommes sont affligez, ils cognoissent, Et bien, voici Dieu lequel me monstre sa vertu: et pource que ie ne l'ay point adoré, et que sa maiesté ne m'a pas esté en telle reverence comme il appartenoit, maintenant il faut que par force ie le cognoisse, et que ie pense mieux aux instructions qu'il m'avoit donnees. Car qui est cause que i'ay esté affligé, et que le mal m'est venu assaillir sans que i'y pensasse? Pource que ie me faisoye à croire, que ie pourroye eschapper de la main de Dieu. Or maintenant il me tient enserré: voila donc comme sa doctrine m'est autorisee, c'est à dire qu'elle m'est rendue telle, qu'il faut en despit de mes dens que i'y pense, et que ie l'honnore m ieux que ie n'ay pas fait. Et ainsi apprenons toutes fois et quantes que Dieu nous afflige, qu'il nous envoye quelques chastimens: cognoissons, di-ie, que ce sont des seaux qu'il imprime aux admonitions qu'il nous avoit donnees auparavant. Si une lettre n'est pas seellee, on en fera doute: si on la produit, elle n'aura point de foy, pource qu'elle n'est point authentique. lais si le seau y est apposé, la lettre est indubitable, voila un instrument solennel, il le faut recevoir. Notons donc que Dieu en besongne ainsi en nous affligeant, il scelle la doctrine. Car si l'Evangile n'estoit point presché entre nous, que nous n'eussions mesmes ne loy, ne rien qui soit, qu'il n'y eust que nostre conscience, ainsi qu'ont les Payens et les Turcs: si est-ce que des a nous serions assez advertis de la volonté de Dieu, et en aurions assez de cognoissance, sinon que nous la vinssions estouffer par nostre malice. Or puis qu'ainsi est qu'il parle à nous si privement et en sa Loy et en ses Prophetes, et sur tout qu'il a parlé par la bouche de Iesus Christ: si on voit que de nostre costé nous soyons si durs et si revesches, que nous ne vueillions rien comprendre: faut-il s'esbahir si nostre Seigneur frappe à grans coups, et qu'il nous solicite de venir à luy? Et ainsi maintenant que nous ne soyons point par trop troublez des afflictions: comme il y SERMON CXXIV 75 en a beaucoup qui s'escarmouchent, quand Dieu les afflige plus que s'ils n'avoyent iamais cognu la parole de Dieu. Or il faut que ceste cognoissance que nous avons nous soit tant plus cher vendue, d'autant que Dieu a ainsi parlé, et qu'il nous a solicitez de sa bouche sacree de venir à luy, et que nous en reculons, et ne daignons marcher un pas: mesmes quand il n'est question que de regimber, ne faut-il pas que nous soyons affligez au double? Ainsi donc apprenons de recevoir d'un coeur paisible des chastimens que Dieu nous envoye: cognoissons que ce n'est pas en vain qu'il nous afflige. Et pourquoy? Regardons si sa doctrine nous est authentique comme elle merite, c'est à dire si nous sommes dociles et debonnaires pour suivre nostre Pasteur comme brebis et agneaux. Si tost que Dieu parle, nous devrions avoir sa parole imprimee en nos coeurs pour y adherer: or nous ne demandons que l'effacer, ou nous faisons des aureilles sourdes, ou bien ce qui est passé par une aureille s'escoule par l'autre. Voyans donc que les uns n'ont gueres de reverence à la parole de Dieu, les autres se rebecquent ouvertement à l'encontre, les autres s'en mocquent, il faut bien que Dieu la seelle quand elle est ainsi mal receuë par nous. Et comment? par afflictions. Voila donc les seaux de Dieu, que toutes les adversitez qu'il nous envoye. Mais afin que ces chastimens qui de nature nous sont durs et fascheux, nous soyent rendus amiables, notons bien ce qu'Eliu dit, c'est assavoir, Que Dieu veut retirer les hommes de leur ouvrage, et cacher l'orgueil. En ceci il exprime que Dieu scellant sa doctrine par afflictions, ne regarde pas seulement à magnifier sa parole, afin qu'elle ait sa maiesté, mais qu'il procure quant et quant le salut des hommes. La fin donc à laquelle Dieu pretend quand il nous afflige, doit estre comme un succre, qui est pour adoucir l'amertume qui autrement se monstre aux afflictions. Voila des afflictions de Dieu qui sont fascheuses à porter: voire, car nous fuyons tout ce qui est contre nostre appetit. Et puis il y a d'avantage, que ce nous est une chose espouvantable que l'ire de Dieu: or toutes fois et quantes que Dieu nous punit, c'est un signe qu'il nous donne d'estre courroucé contre nous: et ainsi il ne se peut faire que nous ne soyons effrayez, et tormentez et angoissez. Mais Dieu adoucit tout cela, quand il nous monstre la fin où il pretend, c'est qu'il nous veut renger à soy, qu'il ne demande sinon que nous le suivions pour Luy obeir. Voila donc ce qu'Eliu adiouste, en disant, Que Deu veut retirer l'homme de son oeuvre. Or quand il parle ici d'oeuvre, ce n'est pas generalement de tout ce que les hommes entreprenent, mais de ce qu'ils veulent faire par temerité et par arrogance. Car nous savons que Dieu nous a creer pour travailler: 76 il ne veut point que nous soyons oisifs, ou fay-neants: mais qu'un chacun s'applique à ce qu'il pourra: que nous regardions en quoy nous pourrons servir et à Dieu et à nos prochains, et que chacun s'y employe selon la faculté qu'il aura receuë. Dieu ne nous veut pas donc retirer de nos oeuvres, quand il nous afflige, c'est à dire nous rendre inutiles du tout. Il est vray que quand nous serons abbatus par maladies, nous avons et bras et iambes comme rompues, il faut qu'on nous serve, que le monde soit empesché de nous et que nous ne puissions faire nul service: mais ce n'est pas que Dieu nous retire de toute oeuvre: car la patience est une oeuvre que Dieu prise sur toutes choses. Ainsi donc en somme Dieu ne nous veut pas retirer de toutes oeuvres en nous affligeant: mais il est question ici des folles entreprinses que les hommes font. Car si Dieu nous laisse la, et qu'il nous mette la bride sur le col, combien sommes-nous hardis pour machiner ceci et cela? Rien ne nous couste, tellement que nous voudrions remuer le ciel et la terre: Il faut que ie face ceci, il faut que i'aille là Nous verrons auiourd'huy les princes faire de telles entreprinses, que s'ils ont les choses en main, ils voudroyent quasi creer dixhuict mondes tout nouveaux: mais l'orgueil qui se monstre ainsi aux grans, ne laissera pas d'estre aux plus petis: ce seront des scorpions qui remueront leurs queues pour ietter leur venin. Il n'y a celuy de nous tant petit qu'il soit, qui ne face des entreprinses à l'esgaree. Il est donc besoin que Dieu nous ramene ainsi, c'est à dire qu'il nous retire de nos entreprinses volages par les afflictions qu'il nous envoye. Ainsi nous avons (comme i'ay dit) bonne occasion de nous consoler quand Dieu nous afflige. Car puis que nostre nature est si revesche, que nous ne venons iamais à luy d'une franche volonté, que seroit-ce sinon que nous fussions retenus par force? Ainsi donc attendu que les hommes de leur naturel vont tout au rebours de la volonté de Dieu, et qu'ils se iettent là à l'esgaree comme bestes sauvages: cognoissons qu'il est besoin que Dieu nous reprime: et cognoissans cela, que nous luy donnions gloire de ce qu'il ne permet point que nous soyons comme chevaux eschappez, mais que tousiours il nous tient en bride sous son obeissance, voire et quand il voit qu'il y a de l'impetuosité trop grande en nous, qu'il la donte par afflictions. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage. Mais notons bien ce qu'Eliu adiouste pour la fin, Que Dieu veut cacher l'orgueil des hommes: car il monstre ici la source de toutes nous entreprinses, c'est assavoir l'orgueil qui est en nous. Qui est cause donc que les hommes sautent ainsi, et qu'ils se iettent en l'air, et font de telles ruades? Ceste presomption folle qui les aveugle. Car les hommes IOB CHAP. XXXIII. 77 en se cognoissant seroyent assez tost dontez: mais il leur semble que c'est merveilles d'eux, qu'ils peuvent tout: ils ne cognoissent point qu'ils sont nais et creez à ceste condition d'obeir à Dieu. Iusques à tant donc que l'orgueil soit rompu en nous, il est certain que nous serons par trop hardis pour nous esgarer. Et ainsi quand Dieu nous veut retirer de nos entreprinses, il faut qu'il remedie premierement à ceste maladie d'orgueil laquelle domine par trop en nous. Et notamment il est parlé de Cacher l'orgueil: non point qu'il suffise de l'ensevelir, afin qu'il ne se monstre point: mais ici Eliu a usé de ceste similitude de laquelle nous userons souventesfois envers les hommes pour leur faire honte: comme si on disoit, Va-t'en cacher vilain, quand un homme voudra ici faire du brave, et qu'on luy viendra mettre telles reproches en avant, qu'il ne s'ose plus monstrer, et qu'il faut qu'il s'en aille comme ensevelir en sa maison. Voila comme son orgueil est comme rembarré. Or Dieu en besongne ainsi envers nous. Car combien que nous vueillions faire des sages, si est-ce que nostre folie se descouvre: et Dieu aussi ne permet pas que nostre orgueil soit tousiours celé qu'il ne se monstre. Et bien, quand cela est cognu, qu'est-ce que Dieu fait? Il nous afflige pour nous humilier: mais il le fait en telle sorte que nous sommes confus, c'est à dire, il nous vient souffleter, et alors il nous fait tel opprobre que nous appercevons nostre turpitude, et faut que nous allions nous cacher comme des vilains qui se sont voulu eslever par trop et sans raison. Voila donc ce qu'Eliu a entendu. Ce n'est pas pourtant que Dieu couvre l'orgueil des hommes: mais il monstre qu'il l'abbat et le met sous le pié, voire en telle sorte que les hommes sont confus, au lieu qu'ils estoyent par trop hardis, pensans faire merveilles. Ainsi donc maintenant notons, que si Dieu parle à nous, il nous fait une grace singuliere, veu que nous serions comme povres bestes brutes, si nous n'estions enseignez par luy. Et puis quand il nous envoye des remords, qui nous picquent au vif, et que si cela ne profite, nous sommes puis apres affligez de sa main: cognoissons que c'est que nous sommes par trop durs et obstinez, et qu'il faut que nous soyons dontez comme bestes sauvages. Cependant toutes fois sachons, que tout cela sont les seaux de Dieu, par lesquelles il seelle et ratifie les admonitions qu'il nous avoit faites par sa parole. Et pourtant, que nous les magnifions, que nous les recevions patiemment: veu que par ce moyen il procure nostre profit et salut. Et ainsi que nous ne demandions en toute nostre vie, sinon de nous monstrer vrais enfans envers luy, et nous adonner du tout à son obeissance et service. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 78 LE CENT VINGTCINQUIEME SERMON, QUI EST LE IV. SUR LE XXIII. CHAPITRE. Ce sermon est encores sur les versets 16 et 17 et puis sur le texte ici adiousté. 18. retire son ame du sepulchre, et sa vie a/in qu'elle ne viene point au glaive. 19. Il chastie l'homme par tormens sur son lict, et brise ses os avec chastimens: 20. Tellement que son ame reiette le pain, et sa vie la viande desirable. 21. Sa chair est consumee qu'on ne la voit plus: et ses os aussi qu'on ne voit point, esclissent. 22. Son ame approche du sepulchre, et sa vie de ceux qui suivent à la mort. 23. S'il y a messagier eloquent (un d'entre mille) qui declare à l'homme sa droiture: 24. Que Dieu ait pitié de luy, et dise, Delivre-le, an qu'il ne descende en la fosse: i'ay trouvé reconciliation: 26. Sa chair deviendra fresche plus que celle de l'enfant: et retournera aux iours de sa ieunesse. Nous vismes hier comme il faut que Dieu nous retire par force de nos folles entreprinses, d'autant que de nature nous sommes si outrecuidez, qu'il n'y a rien que nous ne vueillions faire. Si Dieu seulement nous admonnestoit d'estre modestes et de ne point nous ingerer par trop, cela ne seroit point assez: car il y a une audace enragee aux hommes, laquelle ne peut estre retenue en obeissance, sinon avec grande violence, comme si on enchainoit une beste sauvage. Il faut donc que Dieu en use ainsi comme il nous est monstré en ce texte, que iamais l'homme ne sera destourné de ses entreprinses, sinon que Dieu le donte à grans coups. Et qui est cause de cela? L'orgueil, comme SERMON CXXV 79 il en a este parlé. Iusques à tant donc que l'orgueil soit abbatu et mis sous le pié, lequel est en la nature des hommes, il faudra qu'ils s'esgayent tousiours, et voltigent de costé et d'autre, et mesmes soyent transportez comme bestes brutes. Et ainsi notons bien que le principal que nous avons à faire en nos afflictions, c'est d'apprendre à nous humilier, et à n'estre plus si fols ne si hardis d'entreprendre plus que Dieu ne nous permet: mais que nous cheminions sous sa conduite, interrogans tousiours sa bouche pour nous tenir à ce qu'il nous commande, et n'attribuans rien à toutes nos forces et vertus. Voila donc la leçon qu'il nous faut recorder et soir et matin, quand Dieu nous afflige. Or Eliu exprime d'avantage ce que nous avons touché: c'est à savoir, que Dieu par ce moyen procure nostre salut, quand il nous humilie. Et comment cela? Pource que c'est la ruine et perdition des hommes, que d'estre ainsi enflez, et s'avancer plus qu'il ne leur est licite. Il n'y a donc autre remede pour nous retirer de la fosse, et empescher que nous ne tresbuchions d'une cheute mortelle, sinon que Dieu par afflictions nous retiene. Voila qui est cause que nous ne tombons point au sepulchre, c'est assavoir, que Dieu nous afflige. Or cependant Eliu monstre combien ceste medecine est rude, quand il dit, que c'est iusques à consumer nostre chair: que nous n'avons plus quasi figure d'homme, mas que nous sommes semblables à des morts qu'on aura retirez de terre: que les os esclissent par dehors, que nous ne pouvons plus respiter, que nous sommes en tormens continuels: que nous n'avons nulle relasche, mais que Dieu nous persecute si vivement, que nous n'en pouvons plus. Il monstre donc que Dieu ne peut pas gaigner du premier coup sur les hommes ce qui seroit à desirer, c'est assavoir qu'ils se cognoissent miserables, pleins d'infirmité pour baisser la teste: mais il faut que de longue main, et par tormens continuels ils soyent convaincus, ou iamais ils ne se pourront assuiettir ny renger Voila deux poincts que nous avons à noter. Or quant au premier, apprenons d porter patiemment les afflictions, veu que nous voyons querelles nous servent de medecine. Est-ce peu de chose que nous soyons retirez du sepulchre? Il n'est pas ici question seulement de la mort corporelle qui passe, mais par similitude la damnation eternelle est ici nommee Fosse. Nous sommes donc prests à tomber, non point pour nous casser ou bras ou iambes, non point seulement pour nous rompre le col, mais pour perir à iamais, pour estre raclez du livre de vie, pour estre retranchez du royaume des cieux. Voila en quel estat nous mene nostre arrogance: car cependant que nous voltigeons ainsi en l'air, et que nous cuidons avoir quelque 80 vertu, et que sur cela nous bastissons par phantasie: cependant donc que nous sommes ainsi occupez de folle presomption, nous sommes prests à tresbucher et perir à tousiours. Or Dieu ayant pitié de nous, envoye des remedes qu'il sait estre convenables: il nous afflige, nous sommes batus de ses verges. Si nous murmurons, et que nous ne puissions estre patiens quand Dieu nous chastie ainsi: n'est-ce pas une ingratitude trop grande, de ne pouvoir souffrir que Dieu remedie à nostre perdition, et nous en retire? Ainsi donc notons bien qu'ici le sainct Esprit nous a voulu rendre les chastimens de Dieu doux et amiables, afin que nous soyons paisibles pour les porter quand il nous seront envoyez. Voila pour un Item. Il est vrai que ceci sera trouvé fort estrange du sens charnel. Car Dieu ne pourroit-il mieux prouvoir à nostre salut qu'en nous tormentant ainsi? Faut-il qu'il nous mene à la mort pour nous appeller à la vie? Voila une maniere de proceder qui est incroyable, quand l'homme disputera selon la raison: il pensera que ce n'est que folie, que Dieu nous tue en nous pardonnant. Car que sont-ce que les afflictions? Signes de son ire: comme nous savons que toutes maladies sont messages de mort: nous savons que toutes les tristesses que nous concevons sont pour nous abismer. Or nostre Seigneur nous amene à tristesses, à maladies, à tourmens, il nous tient là comme en torture, que nous n'en pouvons plus, que nous languissons en sorte que nostre vie approche du sepulchre: comme il en est ici parlé. Car il n'est point question de ces petites afflictions ausquelles nous sommes accoustumez, mais que Dieu nous amene iusques à une extremité si grande, qu'il n'y a plus esperance qui soit en nous. Et comment cela? Faut-il que Dieu nous iette iusques au plus profond de la mort, afin de nous en retirer? Or il en besongne ainsi, et ne faut point que nous plaidions contre luy: car nous perdrons tousiours nostre cause. Et de fait voila pourquoi l'Escriture sainte lui attribue cest office de mortifier devant qu'il vivifie, et de mener au sepulchre devant qu'il en retire. Cognoissons donc que Dieu veut ici exercer nostre obeissance, quand il nous examine iusques à l'extremité, et que nous n'en pouvons plus, non pas mesmes ravoir nostre halaine, qu'il s'emble que nous soyons suffocquez du tout. Quand donc nostre Seigneur nous amene du tout iusques là, C'est afin de savoir si nous sommes du tout siens, et si nous pourrons souffrir d'estre gouvernez par sa main. Quoy qu'il en soit, quand nous serons tentez en nos troubles et fascheries, que ceste sentence nous viene au devant pour nous resiouir, Voila il est dit, que Dieu menant les hommes au sepulchre, les en veut retirer: qu'en minant leur chair, il les veut restaurer: IOB CHAP. XXXIII. 81 qu'en les tormentant iusques au bout, il les veut resiouir, et les amener à repos. Puis qu'ainsi est, apprehendons ceste consolation, et qu'elle nous suffise pour adoucir toutes nos tristesses: que nous ne perdions point courage, encores qu'il semble que nous soyons du tout perdus: qu'en vertu de ceste doctrine nous passions tousiours plus outre: que nous apprenions de nous relever, quand. nous serions abbatus voire iusqu'eux abysmes. Voila donc ce que nous avons à retenir. Or il y a puis apres quand Eliu fait une si longue description des chastimens de Dieu, que c'est pour nous monstrer combien son ire est espouvantable. Et ce nous est encores une admonition bien utile: car qui est celui de nous qui pense à la grandeur de l'ire de Dieu, selon qu'il en est parlé en l'Escriture saincte? Il est dit au Pseaume nonantieme au Cantique de Moyse (v. 11), Qui est-ce qui saura la grandeur de ton ire? Et de fait combien que l'ire de Dieu soit un feu qui est pour nous consumer du tout: si est-ce que nous n'y pensons point, mais nous passons outre. Il nous en sera traitté en sermons, nous en lirons de si beaux passages: mais nous n'en sommes point touchez, et nul ne s'y arreste. D'autant donc que nous n'estimons poin; les iugemens de Dieu, et qu'il nous semble que ce n'est quasi qu'un ieu: nous devons bien noter les advertissemens que nous donne le sainct Esprit: comme en ce passage il est dit, Que Dieu mine les os, voire qu'il use d'une violence si grande, qu'il n'y a force aux hommes qui ne soit du tout consumee, que leur chair se mange, qu'elle s'esvanouyst, qu'on ne voit qu'image de mort, qu'il y a des tormens continuels, que l'homme est là comme trespassé. (le n'est point sans cause que tout ceci nous est mis au devant: mais c'est afin de nous resveiller, et que nous pensions mieux quand Dieu en son ire desploye ses iugemens contre nous, afin de nous faire sentir nos pechez, que ce sont des tormens plus espouvantables qu'on ne les pourroit exprimer: comme nous voyons aussi que l'Escriture saincte use de tant de comparaisons. Pourquoi est-ce qu'elle fait Dieu semblable à un lion qui rompt et casse avec les dents, qui dissipe avec les ongles? Ce n'est point pour attribuer à Dieu une cruauté, laquelle ne lui convient pas: mais c'est pour nous humilier, d'autant que nous sommes stupides, et ne savons que c'est de craindre Dieu, pour avoir horreur des punitions qu'il envoye sur ceux qui se sont eslevez contre lui. Afin donc que nous ne soyons plus preoccupez d'une telle stupidité, l'Escriture sainte nous propose Dieu, comme un lion qui vient là avec les dents et les ongles: pour nous faire entendre que quand il est questions 82 qu'il se veut monstrer contraire aux hommes, il n'y a frayeur si grande que ceste-ci ne surmonte. Voila donc à quel usage nous devons appliquer ce qui est ici dit, et comme une telle admonition nous doit servir avant la main: aussi quelquesfois si nous sommes en tormens, et que Dieu se rue ainsi contre nous, il faut que nous pratiquions ce qui est ici dit: sachans que nous ne sommes pas des premiers. Et mesmes voici un lieu memorable, quand il est dit, que Dieu consume toute la chair, Dieu brise et casse, Dieu engloutit, Dieu occit l'homme. Et pourquoi? Pour le vivifier. Et ainsi combien que son ire nous soit terrible, quand il nous visite en rigueur, et qu'il faille que nous experimentions les choses qui sont ici contenues: si est-ce qu'encores nous esclaire-il de ceste esperance de salut qui est le seul moyen pour nous mener à vie. Ainsi donc souffrons d'estre comme engloutis en tristesse, et d'estre là aux abysmes: puis qu'ainsi est que nostre Dieu nous laisse bonne esperance, et que nous voyons qu'il ne commence point auiourd'hui par nous, mais qu'il a ainsi traitté les siens de tout temps. Et de fait nous voyons qu'Eliu n'en parle point sans cause, suivant ce qui nous est monstré en ce Cantique de Moyse que i'ai desia allegué. Voila donc comme en double sorte ce passage nous doit servir: c'est quand nous sommes à repos, que nous prenions loisir de mediter combien l'ire de Dieu est espouvantable, afin de cheminer en crainte et solicitude, et nous ranger sous sa main. Pour le second, que nous ne soyons point trop effrayez quand Dieu nous visitera ainsi rudement, cognoissans qu'il en a ainsi usé envers ceux desquels il a procuré le salut. Il ne faut point donc trouver nouveau ce qu'il fait en nous: mais apprenons de nous conformer à ceux qui ont attendu que Dieu les resiouyst pleinement apres les avoir contristez, voire apres les avoir engloutis d'angoisse. Or cependant notons aussi la longueur, de laquelle parle ici Eliu, que Dieu met en nos afflictions: car il ne dit pas qu'en un moment Dieu affligera seulement un homme tellement qu'il semble qu'il soit perdu, et que tantost apres il le releve. Non: mais au contraire quand Dieu aura mis sa main sur ceux qu'il veut affliger, il l'appesantist de plus en plus: tellement que si auiourd'hui une pauvre creature est bien tormentee, demain ce sera au double, et puis en augmentant: en sorte qu'il n'y aura ne fin ne mesure (ce semble) et cela est de si longue duree qu'un homme passera par une centaine de morts, devant qu'il semble que Dieu le vueille alleger. Tant s'en faut donc que nous soyons delivrez de nos afflictions si tost que nous les aurons senties, qu'il faut qu'elles s'augmentent de plus en plus: car le bon plaisir de Dieu est tel SERMON CXXV 83 iusques à ce que nous ayons bataillé contre beaucoup de morts. Or il est vrai que ceci nous semble fort dur: mais notons, qu'à rude asne, rude asnier (comme on dit) et d'autant que nous sommes un bois dur, il nous faut des chevilles bien dures, il nous faut de grands coups de marteau. Il est vrai que nous ne pensons point estre rebelles à Dieu: mais si nous pensions à ce qui en est, sans nous datter, nous trouverions que ce n'est point une chose petite ne commune que d'avoir nourri la malice en nous. les uns rongent leur frain à l'encontre de Dieu, tellement qu'encores que les afflictions croissent, ils ne laissent pas de tousiours grincer les dents, et d'estre là comme des bestes sauvages: les autres auront bien quelque signe d'humilité: mais quoi? Ils sont volages, que du iour au lendemain il ne leur en souviendra point. Cependant qu'un homme sera tenu enserré, é il est vrai qu'il dira, l'ai offensé mon Dieu, il faut que ie change: et non seulement il fera semblant devant les hommes par hypocrisie de se vouloir amender, mais il cuidera lui-mesme estre tout changé, et qu'il n'y a plus en lui nulle affection mauvaise. Mais quoi? Si Dieu le delivroit le lendemain, il seroit pire qu'il n'a esté, ou il seroit tout un. Voila comme nous en sommes. Et ainsi ne trouvons point estrange que Dieu rabbatte ainsi les coups: s'il voit que nous ne pouvons estre gaignez à lui, mais qu'il y ait une telle fierté qu'il faille qu'il nous corrige de longue main: il faut qu'il y besongne plus rudement. Comme quand une maladie sera enracinee, et bien, il est vrai que le malade pensera estre quitte, ayant prins quelque breuvage, quelque pilule, ayant eu quelque saignee: il lui semble, di-ie, qu'il est sain du tout: mais la racine de la maladie n'est pas encores du tout arrachee: et pourtant il faudra qu'il prenne des medecines bien rudes et bien ameres qu'il face la diette, et qu'il soit sous la main du medecin un mois et deux, voire un an entier. Voila comme il faut que Dieu nous purge par divers remedes, et par une longue cure: d'autant que ce vice d'orgueil est trop enraciné en nous, et qu'il a percé iusques à la moëlle des os, que tout en est infecté, tellement qu'il n'y a rien de sain en nous, mais tout est corrompu, sinon que Dieu le renouvelle. Voila donc pourquoy il est ici parlé de ceste longueur qui nous dure en nos afflictions, tellement que nous n'en pouvons plus: et mesmes qu'il faut que Dieu use de remedes divers: qu'il ne nous afflige point d'une seule façon, mais qu'il envoye maintenant une espece, maintenant l'autre, et que nous sachions qu'il ne le fait point en vain: car il ne prend point plaisir à tormenter ses pouvres creatures. Nous savons que son naturel 84 est de nous faire sentir sa bonté: mais cependant puis qu'il voit que nous n'en sommes point capables, c'est raison qu'il change, et qu'il se transfigure par maniere de dire, afin de se conformer à ce qu'il voit nous estre propre. Et voila pourquoy il est dit, Il chastie l'homme de tormens sur son lict. Quand Eliu parle ainsi, c'est pour monstrer que si Dieu nous persecute a bon escient, il n'y aura nulle relasche il n'y aura nulle trefve qui soit. Car il entend que quand nous cercherons repos nous ne le trouverons pas si Dieu nous est ennemi, c'est à dire si nous apprehendons son ire. Car quand l'Escriture dit, que Dieu nous est ennemi, et qu'il est corroucé contre nous, elle n'entend pas qu'il le soit à la verité: mais il se monstre tel, à cause qu'il est besoin que nous soyons estonnez, pour nous faire desplaire en nos pechez. Ainsi donc notons bien, que quand un homme sera ainsi tormenté, il faut qu'il ait la guerre sans fin, et s'il pense avoir quelque allegement il ne le trouvera pas. Et pourquoy? Car la main de Dieu est trop longue: nous n'en pourrons point eschapper, iusques à ce que nous soyons reconciliez avec luy. Voila ce qui doit estre entendu en ce passage. Or si Dieu nous donne quelque relasche, cognoissons qu'il supporte d'autant nostre infirmité. Et mesmes ceci nous doit bien servir d'une consolation singuliere: car combien que Dieu nous examine rudement et que nous soyons au bord du sepulchre: si est-ce qu'il nous donne encores quelque goust de sa bonté parmi, et que nous respirons. Il est ici dit, qu'il n'a point fait ceste grace à toue, mais qu'il en a persecuté d'aucuns en sorte qu'ils n'ont eu nul repos. Et que veut dire cela? Il ne parle point seulement des reprouvez mais de ceux que Dieu avoit choisis, et desquels il avoit procuré et avancé le salut par ce moyen-la. Ainsi donc cognoissons que Dieu a regard à nostre foiblesse, quand il ne permet point que nous soyons trop durement affligez, mais qu'il nous donne seulement quelques petis coups, pource qu'il voit que nous sommes par trop debiles. Au reste quand il dit, Que l'homme reiette la viande, voire qu'il ne prend point goust à la viande appetissante, et qu'il voudroit estre sorti de ce monde: c'est pour nous monstrer que quand nous sommes touchez du sentiment de l'ire de Dieu, et que nous l'apprehendons au vif, nous ne pouvons prendre goust à rien qui soit. Qu'est-ce donc qui nous donne saveur à tous les benefices que nous recevons en ce monde de la main de Dieu? C'est sa grace. Il est vray que les gens prophanes, comme tous contempteurs de Dieu, ceux qui sont confits en leurs pechez, et qui y sont abbrutis du tout, et qui n'ont plus de doleance, ceux-la prendront assez goust à toutes leurs delices, voire leurs delices IOB CHAP. XXXIII. 85 brutales: car ils n'apprehenderont point l'ire de Dieu: mais ceux qui sentent que Dieu leur est contraire, il faut qu'ils soyont desgoustez de tout ce qui est desirable de sa nature, et qu'ils on soyont faschez. Et pourquoy? Ils ne peuvent pas prendre mesmes plaisir à leur vie Combien que ceste vie soit pleine de beaucoup de povretez, et qu'elle soit comme une mer de toutes miseres: si est-ce que nous la devons estimer precieuse d'autant que Dieu nous y a mis et nous y conserve, afin que nous l'y cognoissions nostre Createur et nostre Pere: comme defait nous sommes creez à ceste fin-la, et sommes maintenus on ceste vie caduques afin que nous cognoissions que c'est Dieu qui nous y entretient, et sentions sa bonté paternelle quand il luy plaist d'avoir le soin de nous, et de nous gouverner. Ainsi donc nostre vie nous doit estre precieuse pour ce regard-la: mais quand Dieu se monstrera courroucé, il faut que nostre vie nous soit amere: car il est impossible qu'un homme sentant cela, ne desire d'estre abismé: comme il est dit, qu'ils diront aux montagnes, Couvrez nous. Voila où nous on sommes. Et pourtant apprenons de prendre goust en premier lieu à la bonté de nostre Dieu, afin que le reste des biens qu'il nous fait nous soit desirable, et que nous y prenions saveur. Or ie di Prendre goust en la bonté de Dieu: c'est que nous ne soyons point adonnez tellement aux choses de ce monde, que nous n'ayons le principal but pour dire, Or ca que nous cerchions d'obeir à nostre Dieu, et de nous ranger paisiblement sous sa main. Voila donc ce qu'il nous faut desirer. Avons-nous cela? Quand nous iouyrons des biens qu'il nous eslargist, soit on beuvant ou mangeant, et en tout le reste de nostre vie: que nous demandions de nous resiouir tellement que nous rapportions nostre ioye à cest usage de cognoistre la bonté paternelle de nostre Dieu: pour dire, Voici Dieu qui nous declare bien le soin qu'il a de nostre salut, puis qu'il veut mesmes pançer nos povres corps. Voici des charongnes, et Dieu encores en veut estre le nourricier. Voila donc comme il nous faut boire et manger en telle sorte, que nous pensions tousiours à la bonté de nostre Dieu. Et au reste, quand nous serons degoustez de tout, et tellement saisis d'angoisse, que nostre vie mesme nous sera en haine: que nous cognoissions d'où cela procede. Et c'est que Dieu a caché son visage, et que nous ne sentons plus sa faveur paternelle, laquelle est pour donner goust et saveur à tous ses benefices. Et ainsi donc quand nous gemissons, et que nous sommes en perplexité et angoisse: que nous prions Dieu qu'il lui plaise nous faire sentir sa bonté qui nous est maintenant incognue. Et quand nous l'aurons sentie, que cela 86 soit pour nous faire non seulement respirer, et nous mettre en repos: mais pour nous restaurer en sorte que nous ayons cueilli vigueur nouvelle, et que nous soyons comme on fleur d'aage (selon qu'il est ici dit consequemment) au lieu que nous estions du tout abbatus au paravant. Voila donc ce que nous avons à retenir. En somme il est dit, Que la chair de l'homme s'esvanouira, qu'on ne dira plus qu'il est vivant. Or si ceci est, qu'il nous faille estre comme aneantis, et que Dieu nous deffigure: regardons de nous armer de patience, et que nous n'entrions point en dispute, encores que nous venions à ceste extremité-là Et pourquoy? Car il est dit, que Dieu traitte ainsi ses esleus. Il n'est point question de ceux qu'il veut perdre et ruiner: mais de ceux qu'il a ordonnez à salut et qui sont on sa main, et lesquels il conduit: il veut toutes fois rendre ceux-là difformes, tellement qu'on les iugera estre du tout perdus. Puis qu'ainsi est, prions-le que si nous sommes semblables à trespassez, il tienne toutes fois nostre vie cachee en sa main. Or il en est bon besoin: car combien que tous ne soyent pas si durement affligez, comme il en est ici parlé par Eliu, et que Dieu use d'une telle rigueur là où il lui plaist: tant y a qu'on general si faut-il que nostre vie soit une espece et figure de mort, comme S. Paul on parle au troisieme des Colossiens (v. 3): et comme nous voyons que les arbres en hyver n'ont ne fleurs ne feuilles, ne vigueur aucune: mais que la vie en est retiree au dedans: aussi faut-il que nostre vie soit cachee en la main de Dieu. Et quand nous lui aurons fait cest honneur de la lui remettre il nous fera sentir en la fin qu'il a esté bon gardien et fidele. Et pourtant s'il lui plaist de nous rendre tellement confus pour un peu de temps, que nous n'appercevions nul signe de sa grace, qu'il semble que nous soyons du tout eslongnez de lui: et bien, que nous attendions encores, et que nous gemissions iusques à ce qu'il nous rende ceste vigueur de laquelle il est ici parlé. Or apres qu'Eliu a ainsi disputé des afflictions que Dieu envoye à ses fideles et a monstré qu'il faut qu'ils soyont comme ruinez devant que Dieu les restaure: il adiouste, Que quand Dieu leur veut faire sentir sa bonté et sa grace, il use de sa parole envers eux. Voici donc le moyen par lequel Dieu vivifie ceux qui sont comme eslongnez: c'est qu'il leur en oye un messager qui à grand peine se trouvera entre mille: et celui-là apporte message de droiture: il apporte le message, que Dieu iustifie le pecheur, et qu'il le reçoit et recueille on sa grace. Voila donc comme nous sommes restaurez, apres que nous estions comme trespassez. Or Voici un beau passage et excellent, pour nous monstrer, que si Dieu nous SERMON CXXV 87 envoye message de sa bonté, que ses promesses nous soyent declarees, c'est autant comme s'il nous tendoit la main pour nous retirer du sepulchre. Que voulons-nous plus? Ainsi donc notons bien ce qui est ici dit, Que l'homme cueillira vertu nouvelle, quand il aura tesmoignage de la bonté de Dieu. Et comment? Car (comme desia nous avons dit) nostre Seigneur a donné ceste proprieté à son Evangile, qu'en oyant les promesses qui y sont contenues, nous nous esiouyssions en lui, estans asseurez qu'il nous y convie. Il est vrai que ceci est difficile aux hommes: car si nous avons a batailler contre toutes les tentations de nostre chair, le plus grand combat est contre l'infidelité: et sur tout quand nous sentons quelque chastiment de Dieu, alors nous sommes comme en tenebres, tellement que les tristesses nous esblouyssent les yeux. Et combien que les promesses de Dieu nous soyent mises au devant: si est-ce que nous ne les pouvons appliquer à nostre usage: il nous semble qu'il y a tousiours quelque entredeux, et que ce n'est point à nous que cela appartient. Voila où nous en sommes, et chacun le doit sentir par son experience propre. Et de fait Satan se vient là entrelacer. Il est vrai que nous ne nierons pas les promesses de Dieu: mais nous serons là comme en suspens, Et i'oi ceste promesse qui est si belle, elle doit ressusciter un monde. Mais quoi? Ie demeure tousiours languissant, pource que ie n'enten pas que cela doive estre approprié à moi. Ainsi donc d'autant mieux nous faut-il noter ce qui est ici dit, assavoir, que si Dieu nous envoye un homme qui nous certifie de sa bonté, c'est autant comme s'il nous tendoit la main, et qu'il nous dist, Me Voici: iusques à maintenant ie vous si tormenté, toutes fois si ç'a esté en grande rigueur, ie ne l'ai pas fait comme un iuge qui voulust punir vos mesfaits selon que vous l'avez merité: mais i'ai esté un medecin. Il est vrai que vous ne l'avez pas senti du premier coup, il a fallu que i'aye usé de bruslures, de cauteres, que i'aye sonde les os, que i'aye usé de remedes bien violents: mais tant y a que i'ai cependant procuré vostre salut: cognoissez donc en cela ma bonté. Voila comme toutes fois et quantes que Dieu nous donnera le livre de l'Escriture saincte en main et que nous trouverons là quelque promesse de sa misericorde, et qu'il nous envoyera un homme lequel nous soit tesmoin qu'il nous veut pardonner nos fautes: il nous faut resoudre, Qui qu'il en soit, mon Dieu aura pitié de moi: et il le monstre de fait quand il m'envoye ce tesmoignage ici: et sur tout quand nous avons ce bien que l'Evangile nous est presché. Car nous savons quel est l'usage de la predication, c'est que nous soyons desliez en 88 terre, afin d'estre desliez au ciel. C'est la principale fin pourquoi Dieu veut que sa parole nous soit administree: assavoir, Que puis que nous sommes tous captifs, detenus sous la damnation eternelle ceux qui nous sont ordonnez Ministres de la parole de Dieu nous deslient, qu'ils nous remettent nos pechez c'est à dire qu'ils en soyent tesmoins pour nous certifier. Nous savons que c'est le propre office de Dieu de nous pardonner nos fautes: cela n'appartient point aux hommes: mais nostre Seigneur Iesus a voulu exprimer la vertu et efficace qui est en ceste predication, disant que là nos pechez nous sont pardonnez, voire par les hommes mortels. Et voila pourquoi notamment sainct Paul dit (2. Cor. 5, 18), que c'est l'ambassade de reconciliation qui nous est commise. Quand donc nous sommes en une Eglise Chrestienne, et que l'Evangile y est purement annoncé: cognoissons que Dieu a mis en garde les clefs du royaume des cieux, aux hommes qui portent ainsi sa parole. Et pourquoi? Afin que la porte de salut nous soit ouverte. Cognoissons qu'il leur a donné authorithé de rompre nos liens: comme il avoit esté predit au Prophete Isaie (61, 11), que Iesus Christ seroit envoyé pour annoncer delivrance aux povres captifs. Il n'a point fait cela seulement en sa personne ayant accompli ceste promesse: mais il le fait encores tous les iours par ses Ministres. Il est vrai que Iesus Christ nous a desliez de la servitude de peché, et de la damnation eternelle en laquelle nous estions de nature: mais si est-ce qu'il a commis ceste charge à tous Pasteurs d'Eglise. Voila donc ce que nous avons à retenir quand ici Eliu nous monstre le moyen par lequel Dieu restaure ceux qu'il avoit mis iusques aux enfers, et qui estoyent comme abysmez: c'est qu'il leur donne un messager qui sera pour leur declarer la droiture. Or notamment il parle de droiture, non pas que ceux qui nous doivent consoler, usent de flatteries, pour nous faire à croire que nous sommes iustes, et nous preschent nos vertus et nos merites. Nenni: mais la droiture dont il est ici parlé, c'est que Dieu se reconcilie avec nous. Et comment? D'autant qu'il ne nous impute plus nos pechez. Nous sommes donc droits, non pas en nous-mesmes, non pas de nos vertus: mais d'autant qu'il plaist à Dieu de nous pardonner. Et c'est un poinct que nous devons bien noter. Car quand le monde cerche ceste droiture, c'est pour apporter à Dieu des merites, et il imagine qu'encores qu'il ait failli, il lui pourra apporter quelque satisfaction. Voila l'usage commun, ou plustost l'abus auquel les hommes se trompent. Car s'ils sont tormentez de quelque angoisse, et qu'ils sentent la vengeance de Dieu: ils regardent, Et comment? Et n'ai-ie IOB CHAP. XXXIII. 89 point bien vescu? N'ai-ie pas servi à Dieu comme ie devoye; Et si i'ai commis quelque faute, n'y a-il pas encores quelque chose pour la recompenser? Et i'ai fait ceci et cela. Voila di-ie, comme les hommes voudront tousiours mettre quelque barre à Dieu, afin qu'il n'ait point d'advantage sur eux. Ils cercheront donc leur droiture en leurs merites. Or Dieu use bien d'un style tout contraire, quand il nous veut donner une droiture par laquelle nous subsistions devant lui: c'est que cachant nos pechez il nous recognoist comme iustes, et nous advouë pour tels. Où est-ce donc que nostre droiture sera appuyee? C'est en la misericorde gratuite de nostre Dieu: d'autant qu'il efface nos pechez, et qu'il ne nous impute point nos offenses, apres qu'il a nettoyé nos macules par le sang de son Fils apres qu'il nous a delivrez de damnation de mort par le payement que nostre Seigneur Iesus a fait en la croix. Voila la droiture qui nous est là annoncee par les messagers de Dieu, c'est quand nous sommes iustifiez. Et ce n'est point sans cause que l'Escriture saincte aussi use tousiours de ce mot de Iustifier. Il pourroit bien estre dit, que nous trouvons grace quand Dieu nous pardonne (comme aussi il en est souvent parlé) mais le sainct Esprit ne se contente point d'user de tels mots. Et pourquoi? Car cependant que nous sommes pecheurs, il faut que Dieu nous haysse: nous savons qu'il est la fontaine de iustice: et il n'y a point de convenance entre lui et l'iniquité. nous sommes donc detestables à Dieu, et faut que nous soyons reiettez de lui, cependant que nous sommes pecheurs: bref, nous n'avons point accez à Dieu iusques à ce que nous soyons iustes et droits. Or maintenant comment le somme-nous? C'est d'autant que Dieu ne veut point avoir esgard à nos pechez, d'autant qu'il les ensevelist, d'autant qu'il les cache et qu'il nous en purge. Voila donc nos pechez qui sont effacez en la mort et passion de nostre Seigneur Iesus Christ, tellement que nous sommes reputez iustes, que Dieu ne trouve plus d'iniquité en nous, quand il nous accepte ainsi au nom de son Fils. C'est ceste droiture de laquelle il est parlé en ce passage. Au reste, quand notamment il est dit, que ce messager qui nous resiouyt ainsi, est un d'entre mille: c'est pour nous faire priser d'avantage ce bien dont nous ne tenons gueres de conte, c'est assavoir le moyen de nostre reconciliation. Il est donc declaré, que ce n'est point chose vulgaire que ceci. On ne pourra pas tousiours rencontrer, que nous ayons un homme que Dieu nous envoye pour tesmoin de nostre salut, qui soit pour moyenner nostre reconciliation avec lui: pourtant ce n'est point une chose que nous devions ietter au pied. Et 90 voila aussi pourquoi le Prophete Isaie dit (52, 7), Combien les pieds de ceux qui nous annoncent la paix sont desirables! Or par les Pieds le Prophete entend la venue et la presence: comme s'il disoit, Si le monde savoit quel bien c'est quand Dieu lui declare sa misericorde, il aimeroit et priseroit ceux qui lui annoncent l'Evangile: et cognoistroit que Dieu leur a commis un thresor qui surmonte tous les biens que nous pourrions souhaitter. S. Paul aussi alleguant ce passage (Rom. 10, 15), l'applique pour monstrer que c'est un don singulier de Dieu, quand l'Evangile nous est presché. Ne pensons pas donc que cela vienne des hommes: mais soyons tout asseurez et resolus que Dieu nous cerche quand l'Evangile nous est presché. Il faut que Dieu bastisse cela il faut qu'un tel bien procede de lui: pourtant si nous l'attribuons aux hommes, c'est une ingratitude trop grande. Apprenons donc de ne point obscurcir la bonté de Dieu: et quand nous avons cest ordre d'Eglise, que nous avons les predications et tout le reste: sachons que c'est autant comme si Dieu nous venoit cercher pour nous amener à salut: et Cognoissons cependant qu'il ne fait pas ceste grace et ce privilege à tous. Et defait voila les pays que nous prisons, et qui aussi selon le monde sont à priser plus que nous, lesquels toutes fois n'ont pas ce message de salut. Qu'on aille circuir par tout le monde, qu'on cerche toutes les nations les plus excellentes qui ayent esté le temps passé, qu'on aille cercher la Grece, où toutes les sciences du monde estoyent encloses, ce sembloit: qu'on aille en Italie, en France qui est maintenant en quelque estime, qu'on aille en Hespagne: et qu'y trouvera-on sinon toute desolation? Car la non seulement ceux qui devroyent estre messagers de salut sont du tout muets: mais qui pis est, on oit des chiens mastins abbayer pour blasphemer contre Dieu, on voit que les povres ames y sont menees à perdition, et que le diable chasse-là Car de fait autant de prescheurs qui montent en chaire, ce sont autant de chiens pour courir, et pour accueillir, afin d'amener tout aux filets de Satan, et que les povres ames s'en aillent toutes à perdition. Or ici nous avons les promesses de Dieu qui nous sont annoncees afin qu'elles nous conduisent à salut. Nous voyons donc que ce n'est point sans cause qu'il est dit, Qu'un messager fidele de la grace de Dieu est un d'entre mille, que c'est un benefice si rare que nous le devons bien priser. Car cela n'est point dit afin de nous faire priser les personnes: mais c'est pour mieux nous faire recevoir et avec plus grande reverence le bien qui nous est administré par eux: c'est assavoir la grace de Dieu, quand il lui plaist de nous retirer à soi, et nous testifier SERMON CXXVI 91 son amour paternelle: nous monstrant que combien que nous soyons povres et miserables, qu'il n'y ait que mort et damnation en nous: toutes fois il ne nous y veut pas laisser, mais qu'il nous en veut delivrer par le moyen de nostre Seigneur Iesus Christ. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 92 LE CENT VINGTSIXIEME SERMON, QUI EST LE V. SUR LE XXXIII. CHAPITRE. Ce sermon est encores sur les versets 23, 24, 25 et sur ce qui est ici adiousté. 26. Il priera Dieu, et l'appaisera, et regardera sa face en triomphe, et sa iustice sera rend? e à l'homme. Nous vismes hier, quand Dieu nous afflige, que par ce moyen il procure nostre salut, combien qu'il ne le semble pas. Vrai est que les meschans seront aussi bien affligez: mais ils ne se font qu'endurcir et despiter contre Dieu: et tant s'en faut que les afflictions leur profitent, que c'est pour descouvrir tant plus leur iniquité, et l'amener au comble. Mais quand Dieu visite ses esleus, il les matte et mortifie en telle sorte qu'ils tremblent devant sa maiesté, et sont confus, et sont là comme à demi trespassez, tellement qu'il n'y a plus d'espoir de vie quant à eux et quant au monde: il ne leur reste sinon que Dieu les regarde en pitié. Or Eliu expose le moyen par lequel Dieu fait profiter ses chastimens aux fideles, c'est assavoir quand il les console par sa bonté, et leur declare qu'il est prest de leur pardonner leurs pechez: car combien que les afflictions nous soyent profitables, et nous servent de medecines (comme il en fut hier traitté) cela neantmoins n'apparoist point que par l'issue. Or l'issue nous est ici demonstree, c'est que Dieu nous tend la main en nous certifiant qu'il nous veut estre propice, quoi qu'il en soit, encores qu'il nous ait durement traittez. Notons bien donc que la vie de nos ames consiste en la parole de Dieu, quand il lui plaist de nous rendre tesmoignage de sa misericorde et de sa bonté envers nous. Et afin que nous prisions ce bien-là comme il le merite il est dit, Que celui qui nous est tesmoin de là remission de nos pechez, est comme un entre mille, qu'on ne trouvera point cela, à l'aventure, c'est un thresor que Dieu reserve à ceux que bon lui semble. Cependant nous avons declaré que Dieu en promettant aux hommes qu'il leur pardonne leurs pechez: baille charge et commission aux Ministres de la parole de Dieu de les retirer de la mort: comme il est dit notamment, Que les clefs du royaume des cieux sont donnees à ceux qui preschent l'Evangile. Pourquoi? Pour pardonner les pechez: non point en leur authorité, mais afin que les povres pecheurs soyont tant mieux asseurez de leur salut, et qu'ils ne doutent point que Dieu ne les reçoive à merci: et desia en son nom on leur prononce qu'ils sont absous devant son siege iudicial. Voila pourquoi notamment il est dit, Que Dieu aura merci de (homme, quand il lui envoyera un bon docteur et fidele, et qu'il baillera ceste charge et office a ceux qu'il ordonne, de racheter et delivrer la povre creature qui estoit en perdition. Mais afin que tout soit mieux entendu, il y a ici trois poincts à observer. L'un c'est qu'Eliu nous monstre la cause et le fondement de la remission de nos pechez, c'est assavoir d'autant que Dieu nous est pitoyable, et que par sa bonté infinie il ne veut point que nous perissions. Voila un Item. Le second c'est, que l'office de ceux qui preschent l'Evangile est de retirer les povres ames de la mort, et de les delivrer. Le troisieme c'est, que cela ne se fait pas que Dieu n'en donne commission expresse: comme aussi il n'appartient pas à un homme mortel d'usurper une chose si haute, et qui est par dessus nostre faculté. Quant au premier donc, nous voyons que le sainct Esprit nous ramene ici à ceste source de la grace que nous obtenons de Dieu. Quand il nous pardonne nos pechez, pourquoi est-ce? Non pas que nous en soyons dignes, non pas que nous le puissions prevenir, que nous lui apportions rien pourquoi il doive estre esmeu envers nous: mais pource qu'il nous regarde en pitié En somme le sainct Esprit attribue ici la remission de nos pechez à la pure bonté de Dieu et gratuite, d'autant que nous sommes miserables, qu'il n'y a en nous que perdition. Voila Dieu qui nous veut subvenir, et le fait non point pour rien qu'il trouve en nous sinon des miseres infinies, mais IOB CHAP. XXXIII. 93 sa bonté l'induit à cela. C'est donc un Item que nous devons bien noter, afin que quand nous venons à Dieu pour obtenir pardon, nous ne cuidions point l'appaiser par nos merites, ni estre en partie cause de la remission de nos pechez, mais regardions ce qui nous est ici dit, c'est assavoir, Quand Dieu aura pitié de nous, qu'alors il nous recevra, à merci quant et quant. Et ainsi Eliu nous veut ici advertir, que Dieu ne nous fait pas tousiours sentir ceste bonté-là: voire combien qu'il nous porte amour, et qu'il vueille prouvoir à ce qu'il cognoist nous estre utile, si est-ce que nous n'en aurons point tousiours l'apprehension, mais tout cela nous est caché. Comme quand Dieu nous afflige, il est dit, qu'il nous tourne le dos, ou bien qu'il ne nous daigne pas regarder, ou bien que son visage nous est obscur, et que nous ne le pouvons pas contempler. Notons bien donc que les fideles par fois seront esperdus, et qu'ils cercheront Dieu sans le pouvoir trouver: non pas qu'il les ait mis en oubli, non pas qu'il les ait reiettez, mais d'autant qu'il ne veut pas pour lors leur faire sentir son amour. Voila pourquoi notamment Eliu dit, Que Dieu nous est pitoyable quand il nous envoye tesmoignage par sa parole de la remission de nos pechez: non pas qu'il ne l'ait esté auparavant, mais d'autant que nous en avons alors certaine experience, et entrons comme en possession de sa bonté qui nous estoit pour un temps incognuë. Or il y a pour le second, que l'office de ceux qui preschent l'Evangile est de pardonner les pechez. Et c'est un article memorable, d'autant que sans cela nous sommes perdus et desesperez: il n'y a autre moyen pour nous donner esperance de salut, sinon que nos pechez nous soyent pardonnez devant Dieu, et que nous soyons absous: car c'est aussi (comme il a esté dit) la droiture par laquelle nous lui sommes aggreables. Cependant que nos pechez nous sont imputez, il faut que Dieu nous haysse. Et qu'est-ce que l'ire de Dieu sur nous, sinon un abysme de toute malediction? Au reste quand nous sommes reconciliez avec lui, la porte de paradis nous est ouverte, il nous recognoist pour ses enfans, l'heritage celeste nous est tout appresté. Et comment cela se peut il obtenir? C'est que nous ayons des bons docteurs et fideles qui nous annoncent l'Evangile: car voila, à quoy Dieu pretend, assavoir de s'appointer envers nous comme S. Paul le declare, quand il exprime quel est le propre de l'Evangile, assavoir d'estre une ambassade d'appointement de Dieu avec les hommes: c'est que Iesus Christ qui ne savoit que c'est de peché, qui estoit l'agneau sans macule, s'est assuietti à la malediction de nos pechez, afin que nous soyons trouvez iustice de Dieu en luy: c'est à dire qu'apres nous estre plongez en son sang, et venus 94 mettre sous ce sacrifice qu'il a offert, nous sommes tenus et reputez pour iustes, à cause que ce sacrifice-la a eu ceste vertu pour abolir toutes nos fautes et offenses. Voila ce qu'il nous faut ici observer. Toutes fois et quantes donc que nous lisons en l'Escriture saincte ou bien que nous venons au sermon, quand quelque promesse de la bonté de Dieu nous est mise au devant: que nous sachions, Voici Dieu qui nous rend tesmoignage de son amour, afin que nous soyons delivrez de la mort en laquelle nous estions plongez. Et combien que nous n'oyons qu'un homme mortel qui parle, et que sa voix ne soit qu'un son qui s'espard et s'esvanouist en l'air: si faut-il que nous concluyons que Dieu besongnera par sa vertu en telle sorte, que ceste doctrine sera suffisante pour nous delivrer de la damnation en laquelle nous sommes, et de la servitude de peché: que nous sortirons des liens de Satan, que nous serons absous devant nostre Dieu, que ceste parole ne nous peut faillir, Tout ce que vous aurez deslié en terre, sera aussi bien deslié aux cieux. Et ainsi nous voyons de quelle importance est ce mot, quand il est dit, Delivre le pecheur: car c'est autant comme si la voix de Dieu resonnoit du ciel quand il donne charge expresse à ceux qui parlent à nous, qu'ils nous retirent des abysmes de mort pour entrer en paradis. Et defait saint Iaques parlant à des personnes privee dit (5, 20), Que celuy qui admonneste son frere, sauvera une ame qui estoit perduë. Si cela est en tous ceux qui reduisent au bon chemin les desbauchez: que sera-ce quand nous aurons ceste signature especiale, que nostre Seigneur Iesus a donné à sa parole, lors qu'elle nous est preschee par les Pasteurs de l'Eglise? c'est assavoir que leur office est de remettre et pardonner les pechez comme desia nous avons allegué de S. Iean: et de lier et deslier, comme nous avons allegué de S. Matthieu. En somme nous voyons quelle est la vertu de l'Evangile, quand nous recevons par foy les promesses qui y sont contenues: que c'est autant comme si Dieu nous tendoit la main du ciel pour nous faire sortir des abysmes de mort. Or notons cependant pour le troisieme article, que ceci ne se fait sinon d'autant que Dieu l'a ordonné. Et c'est pour distinguer l'Evangile d'avec les blasphemes du Pape: car le Pape dira bien que Il y et sa Prestraille ont les clefs du royaume des cieux, qu'ils ont l'office de pardonner. Mais quelle commission ont-ils de tout cela? Car ils attachent la remission des pechez à leur confesse. Et où est-ce que iamais Dieu a declaré, qu'il se faille confesser de tous ses secrets en l'aureille d'un homme pour obtenir merci? Dieu declare que quand le pecheur gemira, il le regardera en pitié. Or voila un homme mortel qui presume d'imposer une loy, et de clorre la porte de paradis, sinon qu'on l'observe. SERMON CXXVI 95 Ne voila point usurper notoirement la puissance de Dieu? Apres, le Pape aura ses bulles, ses indulgences et pardons et choses semblables pour fonder la remission des pechez, il meslera aussi le sang des martyrs, comme s'il vouloit expressement deroguer à la vertu de la mort et passion de nostre Seigneur Iesus Christ. Cependant il n'a nulle promesse de l'Evangile, il n'y a que des badinages, des ceremonies de sorciers, force croix sur le dos, et ceci et cela: bref, ce ne sont que singeries de Satan. Or au contraire il est dit, Que la remission des pochez ne peut estre sans message de Dieu, c'est à dire sans predication et doctrine. Le Pape quand il pardonne les pechez est muet, il n'apporte point un seul mot de la parole de Dieu, il n'a que ses charmes et sorcelleries comme il a esté dit. D'avantage il impose loix tyranniques pour pervertir le moyen que nostre Seigneur a ordonné: apres il oste mesmes la liberté à Dieu, et ne tient pas à luy qu'il ne l'empesche de recevoir les pecheurs à merci. Voila donc l'Eglise Papale, ceste synagogue diabolique qui est destituee de la remission des pechez, et par consequent elle est damnee, cependant qu'elle se tient aux traditions de cest Antechrist: car il est impossible qu'elle puisse estre reconciliee à Dieu. Mais au contraire nous disons que les pechez sont pardonnez aux hommes, d'autant qu'ils resoivent le message de l'Evangile, et qu'il n'est point question ici de ceremonies que les hommes ont controuvé, et de loix qu'on aura inventé à plaisir: mais seulement que nous suivions l'ordre et la regle que nostre Seigneur Iesus a establi, luy qui a la remission de nos pechez en main. Il nous a donne le moyen comme il veut qu'elle soit faite, c'est que l'Evangile soit publié, qu'on le reçoive en certitude de foy. Quand donc nous aurons ceste simplicité-la, nous pourrons estre asseurez que ceste commission vient d'enhaut, et que les hommes n'entreprenent et n'usurpent rien ici de leur phantasie propre. Voila ce que nous avons à observer sur ce mot, quand il est dit, Dieu aura pitié de luy, et le delivrera. Il faut donc que tout cela viene d'enhaut, et qu'il n'y ait que Dieu seul qui besongne ici en sa bonté gratuite: comme aussi il le proteste par son Prophete Isaie (43, 25), Ce suis-ie, ce suis-ie moy qui efface tes iniquitez Israël. Il faut donc qu'un tel benefice procede de luy: comme ce n'est point à la creature de nous le donner. Nous voyons maintenant quelle substance il y a en ce passage moyennant qu'il soit bien entendu. Or il est dit quant et quant Afin que son ame n'entre point en la fosse. Desia nous avons veu ci dessus que les povres pecheurs sont prochains du sepulchre, les voilat respassez et comme aneantis du 96 tout, cependant que Dieu les poursuit en sa rigueur: mais maintenant Eliu adiouste, Que Dieu nous envoyant ce message de la remission de nos pechez, previent ce mal-la que nous ne tombions au sepulchre, c'est à dire, que nous ne perissions: car il n'est point question ici seulement d'une mort temporelle, mais de la perdition où nous serions abysmez, n'estoit que Dieu anticipast, et nous en preservast par sa bonté infinie. Notons donc que cependant que nous sommes affligez, nous sommes couverts des tenebres de mort, et semble bien qu'il n'y a nulle issue: mais toutes fois durant ce temps-la Dieu nous soustient comme en cachette: et combien que nous n'appercevions pas que nous soyons appuyez sur luy si est-ce toutes fois qu'il nous fait ceste grace. Car sans que nous le cognoissions, il faut bien que Dieu y besongne, sans que nous le puissions apprehender. Et defait quand nous commençons par foy d'apprehender sa bonté, ce n'est pas qu'il nous faille là mettre le premier poinct de nostre salut: mais il faut monter plus haut, assavoir que devant que nous fussions nais il nous a choisis à soy, et que suivant cela il continue tousiours sa bonté envers nous. Ainsi donc notons que Dieu nous choisit par sa bonté, d'une façon secrete, et qui est incomprehensible à nostre sens naturel. Et puis, quand il luy plaist de nous manifester sa bonté, ce qu'il fait quand son Evangile nous est presché, alors il nous monstre qu'il veut que nous soyons delivrez du sepulchre. Nous appercevons donc nostre delivrance, et nostre salut, quand nous goustons les promesses de son Evangile, non pas que cela se face tout à un coup en perfection, mais Dieu nous en donne quelque petit goust, et de plus en plus il nous y conferme, iusques à ce que nous voyons la porte de paradis qui nous soit ouverte pleinement, et que nous soyons delivrez du sepulchre. Voila ce que nous avons à retenir sur ce mot. Au reste quand Eliu dit, Que Dieu a trouvé reconciliation: notons qu'ici il nous veut encores mieux exprimer ce qu'il a touche n'agueres: c'est assavoir qu'il nous faut attribuer à la bonté gratuite de nostre Dieu l'appointement qu'il fait avec nous: et que c'est luy qui besongne, voire devant que nous puissions avoir une pensee ni affection d'approcher de luy. Car il faut qu'il nous cerche cependant que nous sommes esgarez, et que nous l'avons mis en oubli: selon ce qui est dit au Prophete Isaie (65, 1). Vray est qu'il nous est assez commandé que nous cerchions Dieu, et quand nous l'avons offensé, que nous retournions à Luy. Mais quoy? Cela ne se peut faire sinon qu'il nous instruise là dedans, et qu'il nous touche au vif, en sorte que nous soyons contraints de nous desplaire en nos pechez. Et puis, qui est-ce qui nous donne IOB CHAP. XXXIII. 97 quelque esperance, et qui fait que nous recourons à Dieu pour y avoir nostre refuge? N'est-ce pas luy qui nous illumine en la foy? Ainsi donc ce n'est point sans cause qu'Eliu adiouste, Que Dieu a trouvé reconciliation. Et pourquoy? Quand il nous afflige, desia il nous prepare pour recevoir la grace qu'il nous veut faire: car cependant que nous sommes enflez d'orgueil, la bonté de Dieu n'a point d'entree en nous: cependant que nous sommes endurcis en nos pechez, nous repoussons ceste grace-la bien loin: cependant que nous sommes confits en nos ordures, il est certain que nous ne pouvons gouster que c'est de ceste reconciliation qui a esté faite par nostre Seigneur Iesus Christ. Il faut donc que Dieu besognes ici, et que l'ouvrage soit sien. Et Comment est-ce qu'il y besongne? En premier lieu quand il nous amene à la cognoissance de nos pechez par tant de remords qu'il nous donne: comme il a esté dit cy dessus, qu'il nous envoye des effrois là dedans, comme s'il sonnoit une trompette pour nous adiourner devant son iugement. Voila donc comme Dieu par inspirations secretes nous appelle à soy quand il voit que nous en sommes esgarez et distraits. Et puis, il nous ordonne gens qui nous admonnestent, qui nous redarguent. Et voila encores un grand bien, quand nous avons de bons docteurs et fideles, qui nous remonstrent nos pechez au vif, qui nous menacent de la perdition eternelle. Au reste, si cela ne suffit (comme nous voyons que nous sommes tant durs à l'esperon, qu'il faut que Dieu nous picque et nous poigne plus asprement) il adiouste des corrections de sa main, et il nous afflige. Et voila Comme il nous faut faire profiter les corrections, afin que nous ne soyons point comme des enclumes pour repousser les coups. Mais encores c'est luy qui pour ce faire nous donne des coeurs de chair, et nous amollist ceste dureté qui est en nostre maudite nature. Et bien, Dieu a-il fait valoir ses corrections? Alors c'est le temps opportun de nous manifester sa misericorde, et nous la faire gouster. Ainsi donc nous voyons bien que c'est luy qui trouve reconciliation, que nous ne pouvons pas anticiper de nostre costé, et mesmes nous ne faisons que reculer de luy. Quand Dieu nous instruit, où en sommes-nous? Et s'il nous laisse là, ne sommes-nous pas Comme enyvrez en nos cupiditez sans iamais penser à luy? Mais encores qu'il nous envoye des bonnes remonstrances, et que nous soyons convaincus de nostre mal: si est-ce que nous taschons d'ensevelir le tout, afin qu'on n'en voye rien. les autres grinceront les dents et se despiteront quand on leur remonstre leurs iniquitez, tellement que tant s'en faut qu'ils puissent souffrir cela, qu'il n'est question que de mordre et de regimber. 98 les autres seront comme insensibles: il y aura une telle stupidité, que pour tout ce qu'on leur dira il n'y a point d'amendement. Il faut donc que nostre Seigneur besongne en cest endroit ici: et puis, quand il nous aura affligez iusques au bout, si est-ce qu'il n'y aura point encores une droite obeissance on nous: et mesmes quand nous serons confus, encores pourrons nous estre comme povres phrenetiques: ainsi que nous voyons qu'il en est advenu et à Cain et à Iudas. Voila quelle seroit nostre condition, si Dieu n'y besongnoit. Et pourtant si nous n'avions ce message de salut, que deviendrions-nous? Encores que nous fussions bien dontez, et que nous ne fissions que souspirer et gemir: si est-ce qu'il n'y auroit que desespoir en nous. Ainsi donc il faut que ce temps agreable vienne, comme il en est parlé au Prophete Isaie on un autre lieu, Voici le temps agreable, voici les iours de salut. Et pourquoy appelle-il le temps de salut, agreable? Pource que Dieu l'a choisi par sa pure bonté. Et voila pourquoy aussi il est dit on l'autre passage d'Isaie, Consolez, consolez mon peuple, dira le Seigneur. Si est-ce que c'est à luy à faire, de nous consoler en nos afflictions: ou autrement nous serons engloutis en tristesse. Et pourtant il adiouste qu'il se repent tant et plus d'avoir affligé les lesions, et que le temps est venu de les resiouir. En quoy nous voyons une declaration plus certaine de ce qui est ici touché en bref, c'est assavoir que c'est le propre office de Dieu de trouver reconciliation. Mais tant y a que Dieu le veut faire par ses Ministres. Et ainsi toutes fois et quantes que le promesses de l'Evangile nous sont offertes, où Dieu nous appelle à soy, et nous monstre qu'il nous est propice au nom de nostre Seigneur Iesus Christ, et qu'il nous fait ceste grace que nous goustons une telle bonté, et que nous sommes certains qu'il est prest de nous recevoir à merci: cognoissons sons que voila le temps opportun qu'il a ordonné de nostre salut. Humilions-nous donc, sachans que nous ne l'avons point provenu, mais que c'est luy qui nous a cerché. Et cependant ne defaillons point à une telle occasion: comme aussi S. Paul alleguant ce passage que i'ay touché d'Isaie, nous monstre que nous devons estre prests à venir quand nostre Seigneur nous exhorte: et qu'il ne faut point que nous attendions du iour au lendemain quand la reconciliation est trouvee et se presente à nous. Or sur cela Eliu conclud, Que l'homme estant ainsi consolé par le message que Dieu lui envoye raieunist, qu'il est restauré, que sa chair devient plus fresche que d'un enfant. En quoi il monstre le vrai moyen de nous resiouir, c'est assavoir non pas d'oublier Dieu, et de cercher des vanitez frivoles SERMON CXXVI 99 pour nous enyvrer, mais que nous soyons certifiez de la bonté de Dieu. Et c'est encores un article que nous devons bien noter. Nous voyons comme les hommes taschent de se resiouir c'est assavoir en oubliant Dieu: car il leur semble que c'est melancholie que d'y penser. Et defait, combien y en a-il qui se diront assez Chrestiens, et toutes fois quand ils se veulent resiouir il faut qu'ils chassent toute pensee de Dieu, et de la vie eternelle: et non seulement cela, mais qu'ils despitent Dieu comme de propos deliberé. Et pourquoi? Ils ne se peuvent resiouir qu'en mal-faisant. Voyans donc le naturel des hommes estre tel, et que nous serions entachez de la mesme maladie, regardons à nous: et pensons bien que nostre ioye ne sera point benite d'enhaut, sinon que nous soyons certifiez de la remission de nos pechez. 6i donc nous avons Dieu propice afin de le pouvoir invoquer (comme Eliu adioustera tantost) voila où consiste nostre vraye ioye, et que Dieu approuve, et qui est permanente, et nous conduira, à salut. mais cependant que nous ne savons comment c'est que nous en sommes avec Dieu, et que nous ne cerchons point d'estre reconciliez avec luy, et que nous demeurons là croupissans en nos ordures: d'autant plus que nous desirons à nous esiouir, c'est pour enflammer la vengeance de Dieu contre nous: c'est pour augmenter tousiours le feu de son ire: c'est pour nous plonger d'autant plus profond aux abysmes Voici donc une chose plus qu'utile, quand il nous est monstré que pour estre restaurez, il faut que nous ayons certitude que Dieu nous est propice. Et voila pourquoy aussi l'Escriture saincte nous ramene tousiours là, quand il est question de nous donner ioye et de nous esiouir, qu'elle nous propose la grace de Dieu, Voici vostre Dieu qui vous est propice, esiouissez-vous: voici vostre Redempteur qui vous cerche pour vous conioindre et unir à Dieu son Pere, resiouissez-vous, soyez paisibles, ayez repos en vos consciences. Par cela nous sommes admonestez, qu'il faut que nous soyons en trouble et inquietude, cependant que nous ne savons où nous en sommes avec Dieu. Il est vray que les meschans cercheront assez de s'esiouir, et defait ils s'esgayent (comme on voit) en despitant Dieu: mais quoi qu'il en soit, si est-ce que Dieu leur envoye des pointures qui les tormentent tellement, qu'ils sont là enserrez, et s'ils sautent, c'est à la façon qui est dite en Moyse, que neantmoins tousiours le peché est à la porte, qu'il tient là bon comme un chien qui attend son homme. Voila donc les meschans qui se pourront esgarer: mais tant y a qu'ils ne peuvent sortir qu'ils ne soyent rongez en leur conscience, et faut que Dieu j les tiene là enserrez. D'autant plus donc devons nous penser à ceste doctrine. c'est assavoir de ne 100 tourner point le dos à Dieu, de n'ensevelir point nos pechez, quand il est question d'avoir paix: mais que nous ayons tousiours quelque promesse de Dieu qui nous console. Et quand nous voyons que Dieu nous convie à salut, esiouissons nous sur cela: car lors nos ioyes seront benites, et moyennant que nous ayons ce goust-la que Dieu nous est Pere, c'est pour sanctifier toutes nos ioyes: mais aussi sans cela il faut que nous deffaillions du tout, il n'y a nul moyen pour nous resiouir. Voila pour un Item. Or pour le second, nous avons aussi à observer que la seule grace de Dieu nous doit bien suffire, encores que nous ayons beaucoup de tristesses meslees, comme Dieu nous voudra exercer. Car il ne nous envoyera point une pleine ioye, tellement que nous puissions rire à pleine bouche, comme on dit. Tant y a qu'il nous faut contenter de ceste certitude que nous avons qu'il nous est Pere, et que nous trouverons merci envers luy. Quand donc nous avons ce privilege de pouvoir invoquer nostre Dieu, estans asseurez que la porte nous est ouverte, et que nous y aurons bon accez au nom de nostre Seigneur Iesus Christ: quand, di-ie, nous avons ceste hardiesse-la, non point de nostre temerité, mais pource qu'il a bien daigné ouvrir sa bouche sac ce pour nous rendre tesmoignage de son amour (ce qu'il fait quand son Evangile est publié) cognoissons que c'est où il nous faut arrester du tout, encores que nous ayons des tristesses, des fascheries. Il nous faut passer outre, et surmonter tout cela, pour nous glorifier en nos miseres et tribulations puis que cest amour de Dieu est imprimé en nos coeurs par son sainct Esprit: c'est assavoir que Dieu nous veut estre Pere et Sauveur, et qu'il nous l'a monstre non seulement de parole, mais aussi par effect en la personne de son Fils unique: lequel il n'a point espargné, mais l'a exposé à la mort pour nous. Voila donc ce que nous avons à noter quand il est ici dit, Que l'homme cueillera vigueur nouvelle, qu'il sera restauré, que sa chair viendra fresche comme en son enfance. Car c'est pour declarer, que combien que nous sentions tous les maux du monde (comme il est certain qu'en passant par ceste vie caduque, il faut que nous ayons beaucoup de povretez) toutes fois Si ne laisserons nous pas d'avoir une ioye qui surmonte, et est victorieuse par dessus tout, quand nostre Seigneur nous console en sa bonté. Et c'est ce que dit S. Paul (Philip. 4, 7), Que la paix de Dieu qui surmonte tout sens humain obtiene la victoire en vos coeurs. Quand il parle de ceste paix de Dieu, il entend la resiouissance qui nous est donnee par la remission de nos pechez. Et au reste il dit, que ceste paix-la surmonte tout sens humain: et puis il adiouste, qu'il faut qu'elle obtiene IOB CHAP. XXXIII: 101 la victoire et la palme en nos coeurs. Or il signifie que vivans en ce monde nous aurons beaucoup de troubles et de fascheries, que mesmes nous serons environnez de la mort à chacun coup: mais si faut-il que ceste paix de Dieu viene au dessus, et qu'en combatant nous soyons victorieux. Et de fait quand nous voyons que nostre Seigneur nous esclaire, cela nous doit suffire: comme il en est parlé au Pseaume quatrieme (v. 7), que toute l'abondance du monde ne resiouira point tant ceux qui sont charnels, et qui desirent les choses d'icy bas, lesquels s'esgayent s'ils ont bonne annee, et qu'ils ayent à boire et à manger à force. Vray est que les voila bien esiouis: mais si Dieu fait luire sa face sur nous, il faut que nostre ioye surmonte tout ce que les mondains ont accoustumé de desirer. Or quand Eliu a ainsi parlé, il adiouste quant et quant, L'homme priera Dieu, et l'appaisera, ou le trouvera favorable. Voici encores un article qui emporte beaucoup: pource que sans ceste invocation du nom de Dieu, nous ne cognoissons point droitement le fruict de ceste ioye de laquelle il est ici parlé. Car en quoy est-ce que consiste tout nostre bien? C'est quand nous pouvons venir hardiment à Dieu, et avec ceste liberté que nous pouvons nous reposer comme en son giron quand nous sommes affligez, que nous savons qu'il nous veut estre propice selon qu'il nous l'a promis. Voila, di-ie, le souverain bien des hommes cependant qu'ils vivent ici bas: car defait l'oraison est pour nous approcher de Dieu. Il nous faut cheminer ici par foy, et Dieu nous est absent quant à la veuë: et combien qu'il habite en nous par sa vertu, et qu'il nous face sentir sa grace: tant y a que maintenant nous sommes comme eslongnez de luy quant à l'apparence. Mais en le priant nous montons au ciel, nous venons nous presenter devant sa maiesté, bref nous sommes conioints à luy. Voila donc un lien de privauté qui est entre Dieu et les hommes, en ceste liberté qu'il nous donne de l'invoquer. Or tant y a que nous ne le pouvons prier comme il appartient, sinon que nous ayons cognu sa bonté: comme il est dit au Pseaume cinquieme (v. 8), l'adoreray en ton temple, Seigneur, en la multitude de ta bonté. Iusques a, tant donc que nostre Dieu nous ait certifiez qu'il nous est Pere il n'est point possible que nous osions venir à luy. nostre bouche sera close, nostre coeur sera enserré: bref, nous serons du tout privez et exclus de ce privilege de l'invoquer. Et voila pourquoy il est dit, Que nous avons le sainct Esprit qui nous signe nostre adoption, afin que nous puissions crier Abba, Pere, estans certains qu'il nous veut exaucer. Et en un autre lieu sainct Paul dit, que Dar Iesus Christ nous avons la foy en Dieu. et 102 que ceste foy engendre confiance afin qu'en toute hardiesse nous venions devant ie throne de Dieu pour le prier. Voila donc ce qui nous est ici monstre, que quand l'homme aura esté ainsi resioui par les promesses de l'Evangile, quant et quant il invoquera Dieu, et le trouvera propice. Et ainsi notons en premier lieu, que toutes les prieres que les hommes font sans avoir gousté la bonté de Dieu, ce n'est que pure fointise, et mesmes cela n'est qu'abomination. Vray est que nous ne pouvons pas estre asseurez comme il seroit requis, et combien que nous prions Dieu nous n'avons point une foy parfaite: mais ie di que si nous n'avons ceste resolution en nous, d'aller à Dieu comme à nostre Pere, d'autant qu'il nous y convie, d'autant que nous sommes fondez sur ces promesses: en le priant nous ne faisons que polluer son nom, et toutes nous oraisons nous seront converties en peché. Et par cela voit-on combien la condition des Papistes est maudite et miserable. Et nous y devons bien penser, afin de gemir voyans leur perdition, et de magnifier tant plus la bonté de Dieu, de ce qu'il nous a retirez d'un tel abysme. les Papistes cuideront prier Dieu assez devotement: voire, mais cependant ils auront ceste maxime qu'il faut estre incertain de la grace de Dieu: et mesmes il n'est point question de gouster ses promesses, mais ils y vont tout à l'aventure. Et voila pourquoy ils font tant de circuits, pourquoy ils cerchent tant de patrons et d'advocats, pourquoy ils inventent tant de moyens d'aller a Dieu: car ils ne luy font pas cest honneur de se ranger à sa parole, et d'y adiouster pleine foy. Ainsi donc voila les Papistes qui sont tousiours en doute, et mesmes ils veulent douter. Et ainsi tant s'en faut qu'ils ayent ce privilege d'invoquer Dieu pour estre exaucez, que plustost ils seront tousiours reboutez: car comme dit S. Iaques (1, 7), quand un homme viendra en doute pour requerir Dieu, il ne faut pas qu'il pense iamais rien obtenir. Et pourquoy? Car il faut que nos oraisons soyent fondees en la parole de Dieu. Et pourtant nous voyons que ce n'est point sans cause qu'Eliu dit ici, que l'homme estant ainsi resioui priera Dieu. Or maintenant notons, que nous ne pourrons iamais estre disposez à prier, iusques à ce que nous ayons cognu que Dieu nous appelle. Il y a une raison generale qu'il nous faut tenir, suivant ce qui est dit au Prophete (Osee 2, 23), Ie diray, vous estes mon peuple, et vous me respondrez, Tu es nostre Dieu. Il faut donc que Dieu commence et qu'il entonne: si nous voulons estre asseurez de nostre salut, il n'y aura point une bonne melodie, sinon que Dieu ait entonné, c'est à dire que par sa promesse il nous ait donné la hardiesse de le SERMON CXXVII 103 pouvoir reclamer comme nostre Dieu. Et ainsi toutes fois et quantes que nous avons à prier, que nous commencions par les promesses qui sont contenues en l'Escriture saincte: cognoissons que Dieu nous appelle à soy, qu'il nous promet de nous exaucer, que nous pouvons hardiment aller à luy. Voire, mais que nous ne laissions pas cependant de cheminer en crainte, cognoissans que nous avons à nous presenter devant la maiesté de nostre Dieu. Que cela, di-ie, nous induise à humilité et reverence, comme il est dit en ce passage que ie vien d'alleguer du Pseaume cinquieme, I'entreray en ton temple Seigneur, et t'adoreray là en crainte. Ainsi donc cognoissans la maiesté de nostre Dieu, que nous craignions, abaissons-nous, et nous submettons à luy en toute humilité. Et toutes fois que nous ne laissions pas tousiours de prendre courage et nous enhardir. Et pourquoy? D'autant qu'il a pleu à ce bon Dieu de nous appeller à soy, et nous promettre que ce ne sera point en vain quand nous viendrons à luy. Voila donc ce que nous avons à noter, Que combien que nous ayons conceu une certitude de la bonté de Dieu, et que nous soyons tout asseurez qu'il nous recevra: toutes fois nous ne laissions pas de nous abaisser en toute humilité devant luy, sachans que nous le trouverons tousiours Pere pitoyable et propice envers nous, quand nous le cercherons tenans le droit chemin tel qu'il nous le monstre. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 104 LE CENT ET VINGTSEPTIEME SERMON, QUI EST LE VI. SUR LE XXXIII. CHAPITRE. 26. Il priera Dieu, lequel luy sera propice: il verra sa face en ioye: il rendra, à l'homme (ou retournera) sa iustice. 27. regardera les hommes, et dira, I'ay peché, ie me suis destourné du bien, et ne m'a point profité. 28. Il a racheté mon ame, afin qu'elle ne descendist au sepulchre, et ma vie afin qu'elle vist clarté. Suivant ce qui fut dit hier, ici Eliu nous monstre que quand les hommes sont reconciliez avec Dieu, ils le peuvent invoquer d'une conscience paisible et du tout asseuree. Et c'est le vray fruict de la foy, d'avoir un tel repos que nous sachions que Dieu nous aime, et que nous puissions avoir nostre refuge à luy: car sans cela aussi nostre condition est du tout maudite. Et defait encores que nous ayons tous les biens du monde, nous ne serons point asseurez d'en iouir une minute de temps, sinon que Dieu nous maintiene en la possession d'iceux. D'avantage prenons le cas qu'un homme deust estre à son aise et à son plaisir tout le temps de sa vie: si est-ce que toutes les graces de Dieu luy seront converties en damnation et ruine, sinon qu'il en use purement, et soit asseuré de ceste amour paternelle de Dieu. Nous voyons donc, que si nous ne pouvons invoquer Dieu avec telle certitude que nous serons exancez de luy, et que nos prieres luy seront agreables, c'est pitié de nostre vie. D'autant plus donc nous faut-il bien observer l'ordre qui est ici monstre par le sainct Esprit: c'est que quand Dieu nous aura certifiez de sa bonté envers nous, ayans cognu qu'en cela il nous est propice, qu'il nous veut pardonner nos pechez, alors nous le pouvons requerir, et nous presenter hardiment devant sa face. Et voila pourquoy il est adiouste au texte, Que Dieu luy monstrera sa face, et que sa iustice retournera vers luy par ce moyen: ou bien que l'homme verra la face de Dieu. Et il ne nous faut point beaucoup arrester au mot, veu que le sens est tout clair. C'est donc autant comme s'il estoit dit, que les hommes, cependant qu'ils sont redarguez en leur conscience, ne peuvent penser à Dieu qu'avec toute frayeur, et qu'ils voudroyent bien iamais ne sentir rien que soit de luy, et qu'on ne leur en par st plus, qu'on ne leur en fist aucune mention. Et nous voyons defait que les pecheurs, cependant qu'ils sont endormis en leur mal, ne demandent qu'à mettre Dieu en oubli, et quand on en fait memoire, ce leur est un torment insupportable, comme si un malfaicteur estoit amené devant son iuge. Voila donc comme les povres creatures, cependant qu'elles sont ensevelies en leurs pechez, ne peuvent regarder Dieu qu'avec angoisse. Mais quand nous avons tesmoignage de la remission de nos pechez, alors nous venons hardiment à Dieu, nous pensons à luy, nous en oyons volontiers parler, et mesmes nous contemplons sa face IOB CHAP. XXXIII. 105 avec ioye. Et c'est ce que sainct Paul dit, que nous trouvons paix envers Dieu quand nous sommes iustifiez par foy. Or par ce mot il signifie, que les meschans ne reposent point, sinon quand ils sont assoupis, ou plustost eslourdis en sorte qu'ils ne regardent point à Dieu. Voila comme les gens prophanes, et ceux qui ne demandent qu'à se nourrir en leurs vices taschent d'oublier Dieu, et là dessus ils se reposent: mais quand Dieu se ramentoit, ils sont esveillez, voire pour estre tormentez. Au contraire si nous sommes certifiez que Dieu nous reçoit à merci (comme la foy nous en est un bon tesmoignage et seur) nous allons hardiment à Dieu, et avons paix avec luy: et d'autant plus que nous approchons de sa maiesté, d'autant plus avons-nous de confiance de nostre salut, voyans qu'il ne demande sinon de nous estre Pere, comme il l'a monstré defait. Or le propos qui fut hier tenu nous est encores conformé derechef, quand il est dit, que la iustice sera rendue à l'homme. Eliu avoit dit ci devant, Que si une povre creature est en affliction, qu'elle sente l'ire de Dieu et sa vengeance, il n'y a moyen de la resiouir, et mesmes de luy restituer la vie, sinon que l'Evangile soit presché, que Dieu envoye gens qui annoncent purement sa parole, par laquelle le povre pecheur quand il seroit abysme, cognoisse que la porte de paradis luy est ouverte. Eliu en traittant cela disoit, que celuy qui annonce l'Evangile declarera, à celuy qui est ainsi traitté, sa droiture. Et quelle est ceste droiture? Nous avons declaré que ce n'est pas que les hommes en eux-mesmes soyent droite, ne qu'ils puissent consister devant Dieu: mais ceste droiture est quand Dieu ensevelist leurs fautes, et ne les leur impute point, d'autant qu'il les en nettoye par sa bonté gratuite. car le sang de Iesus Christ est le lavement spirituel de nos ames, voire quand elles sont arrousees par le sainct Esprit ainsi que sainct Pierre le monstre (1. Pier. 1, 2). Voila aussi comme ce passage ici doit estre entendu, que la iustice est rendue à l'homme, ou qu'elle reviendra vers luy. Car cependant que Dieu nous poursuit comme iuge, et nous adiourne pour rendre conte, nous sommes accablez de nos offenses: il ne faut point d'autre procez, ne tesmoins contre nous. Mais quand Dieu nous rappelle à soy, et nous monstre qu'il y a un bon remede pour estre delivrez de l'obligation de mort en laquelle nous sommes, c'est de mettre toute nostre fiance en la mort et passion de nostre Seigneur Iesus Christ, et recevoir et embrasser les promesses de salut qui nous sont donnees: voila comme nostre iustice retourne vers nous, laquelle auparavant en estoit eslongnee et de laquelle nous estions du tout desnuez Ainsi donc, apprenons de ne plus nourrir 106 nos pechez en nostre sein: car nous ne gaignerons rien voulans mettre des emplastres pour couvrir nos vices: la puantise s'augmentera tant plus: il faudra que nous en crevions en la fin, et que nous soyons du tout infectez. Il n'est point donc question de nous flatter, et cercher de vains subterfuges mais venons droit à Dieu, souffrons d'estre redarguez par luy. Et. quand nous aurons quelques remords de conscience, que nous recevions cela pour nous humilier, pour nous desplaire en nos iniquitez: si nous avons mal profité aux admonitions que Dieu nous aura envoyé, pour le moins ne soyons point incorrigibles quand il nous chastiera: et quand nous serons batus de ses verges, que nous en soyons tellement abbatus en nous, qu'il ne nous reste sinon de cercher sa pure misericorde, voyans que nous sommes du tout abysmez, s'il ne nous subvient. Voila donc comme il nous en faut faire. Et par ce moyen ne doutons point que la iustice ne nous soit rendue: comme il est dit par le Prophete Isaie (1, 18), que quand nous serions tout sanglans en nos pechez, que mesmes la teinture seroit confite en nous, Dieu nous blanchira comme neige, moyennant que nous retournions à luy en pureté de coeur. Et là dessus ne pensons point que Dieu nous pardonne nos pechez pour nous laisser comme endormis: mais c'est afin que nous le requerions, et que nous facions valoir ce privilege qu'il nous donne, c'est d'avoir la hardiesse de l'invoquer comme nostre Pere, et d'estre asseurez qu'il nous exaucera. Or Eliu ayant ainsi parlé adiouste, Il regardera aux hommes, et dira, I'ay peché, ie me suis destourné du bien, et il ne m'a rien profité: il a delivré mon ame de la fosse. Ce passage est exposé par aucuns, comme si Eliu parloit de Dieu, disant qu'il regarde ainsi les hommes: et si quelqu'un dit, I'ay failli, qu'alors Dieu delivre son ame de la fosse, et luy rend la clarté de vie, au lieu qu'il estoit aux tenebres de mort. Mais pource qu'il y a de mot à mot, Il regardera les hommes, et dira, I'ay failli, ie me suis destourné du bien, et ne m'a rien servi, ou cela ne m'a pas esté equitable ou convenable: on voit et peut-on facilement recueillir qu'Eliu continue son propos, monstrant que ceux qui auront esté ainsi humiliez iusques à sentir leurs fautes, iusques à estre au bord du sepulchre: quand Dieu leur fait ceste grace de les rappeller, et qu'il leur donne esperance de vie, et mesmes qu'il resiouist leurs coeurs afin qu'ils le puissent invoquer en vraye certitude de foy, puis apres se convertissent aux hommes et leur declarent leurs povretez, afin de magnifier la bonté infinie de Dieu, laquelle ils ont sentie. Et c'est le second fruict de la remission des pechez, Que quand le povre pecheur cognoist que Dieu ne l'a point du tout reietté, mais SERMON CXXVII 107 qu'encores il luy donne ouverture et accez pour venir à luy: tout ainsi qu'il s'appuye là dessus pour invoquer Dieu, et qu'alors il fait valoir le fruict de la foy, aussi il faut qu'il confesse ceste bonté de Dieu envers les hommes, et qu'il n'ait point honte aussi de monstrer la povreté en laquelle il estoit, iusques à ce que Dieu l'en ait delivré par sa misericorde. Bref, tout ainsi qu'apres que Dieu nous a envoyé les promesses de son Evangile, nous avons à le recognoistre et requerir: aussi faut-il que nous gemissions devant les hommes. Car ce n'est point assez qu'un chacun en son privé prie Dieu: mais il faut que sa gloire soit magnifiee par nous, et qu'un chacun s'employe à inciter ses prochains, et que nous soyons ainsi edifiez les uns par les autres: et que celuy qui aura experimenté combien Dieu est bon et pitoyable, le monstre aux autres, et qu'on y prene exemple: et quand nous aurons un tel accord entre nous, qu'aussi nous preschions les louanges de Dieu par ensemble: comme chacun est tenu et obligé à luy, et n'y a homme mortel qui ne puisse bien confesser à bon droit, que Dieu l'a retiré cent fois du sepulehre, et l'a vivifié. Voila donc en somme l'intention d'Eliu. Or pour mieux faire nostre profit de ce passage, notons qu'il nous faut tousiours entrer en nous-mesmes, et puis aller à Dieu, et puis venir à nos prochains. Voila donc trois choses qui sont à observer, et c'est un ordre que nous devons bien tenir. Le premier c'est, que les hommes examinent bien leurs consciences, et qu'ils regardent à toute leur vie. Et pourquoy? Pour estre confus en toutes leurs iniquitez: car iusques à tant que nous ayons bien apperceu que nous sommes plus que miserables, comment aurons-nous nostre recours à Dieu? Nous ne serons point esmeus pour le requerir et luy demander pardon. Ainsi donc il est besoin de commencer par ce bout que i'ay dit, c'est assavoir de sentir nos fautes combien elles sont grieves, de sentir aussi et apprehender l'ire de Dieu, afin que nous soyons comme esperdus, que nous voyons les enfers comme ouverts pour nous engloutir, que nous soyons tout estonnez pour demander, Helas! qu'est-il de faire? Que nous n'ayons nul repos en nous-mesmes, mais que languissans pour nos miseres nous venions d'un zele ardant cercher le Seigneur. Voila donc le premier degré par où il nous faut monter. Or le second est, que nous venions à Dieu, et que voyans qu'il n'attend pas que nous le cerchions, mais que par sa bonté infinie il nous previent: voire d'autant qu'il nous inspire, afin que nous le requerions, et que nous ayons nostre refuge à sa misericorde, que nous venions là: quand donc nous avons quelque promesse de sa bonté qui nous est 108 mise au devant, voyans qu'il cerche les pecheurs pour les ramener de mort à vie, que nous prenions ces promesses-la, et que nous les appliquions à nostre usage: Et bien, mon Dieu, tu declares que tu veux recevoir les povres pecheurs à merci: m'en Voici l'un et mesmes ie suis tant esperdu que ie ne say pins que faire. Ie ne doute point donc Seigneur, que tu ne me faces sentir ta grace et bonté. Ainsi Seigneur ie m'arresteray là: et combien qu'il y ait beaucoup de troubles et de fascheries qui m'environnent, et qui seroyent pour me destourner de toy: si est-ce Seigneur que ie m'arresteray à tes promesses, et là dessus ie t'invoqueray, sachant que tu me fortifieras contre toutes les tentations de Satan. Voila donc comme il nous en faut faire. Il y a pour le troisieme, ha conclusion dont Eliu parle ici: c'est que nous declarions à nos prochains la bonté de Dieu, entant que besoin est pour les edifier: et qu'il soit aussi loué d'un commun accord, et que tous confessent qu'il n'y a salut qu'en sa misericorde, et que nous sommes tous damnez, sinon que nous ayons ce seul remede de la bonté de nostre Dieu. Voila, di-ie, les trois degrez qu'il nous faut tenir. Or i'ay dit qu'il nous faut commencer par nous-mesmes Et pourquoy? Nous en verrons beaucoup qui prescheront à pleine bouche les louanges de Dieu: mais ils ne les ont pas bien meditees en leur coeur. Il y en a qui pensent s'estre acquittez, quand ils se feront bien ouir O mon Dieu aye pitié de moy, é i'estoye ceci, i'avoye fait cela. Il est vray qu'encores telles gens auront quelque sentiment en eux, et ne parlent point du tout par hypocrisie: mais si est-ce qu'il y a du vent beaucoup, et qu'ils auront la bouche plus large que le coeur. Car à grand peine auront-ils gousté la misericorde de Dieu: et ils voudront qu'on pense qu'ils l'ont sentie iusques au bout, et qu'ils en sont tout pleins et rassasiez. Or il y a de la vanité et de l'ambition en telles gens, quand ils eslargissent ainsi leur bouche pour bien parler, et que cependant ils n'ont point medité comme il appartient la grace de Dieu pour la sentir, afin qu'elle fust bien imprimee en leur conscience, et qu'ils en fussent vrayement nourris. Voila pourquoi i'ai dit, que devant que parier il faut que nous ayons bien apprehendé ce que nous avons veu par ci devant: c'est assavoir que nous ayons bien enquis sur nos pechez, que nous ayons esté diligens à cognoistre combien nous sommes miserables, et que nous soyons venus iusques là d'estre comme engloutis aux abismes d'enfer. Et puis apres, qu'estans ainsi confus, nous embrassions les promesses de Dieu pour en avoir un tel sentiment et si vif, que nous le puissions invoquer en pleine confiance. Il est vray que cela ne sera IOB CHAP. XXXIII. 109 point en perfection: mais tant y a qu'il nous y faut venir, il nous faut avancer là, il nous y faut efforcer. Et bien avons-nous fait de tels efforts? O le temps est d'ouvrir la bouche, et magnifier la bonté de Dieu: afin qu'à nostre exemple chacun soit attiré à luy, et que tous cognoissent, qu'il n'y a autre attente de salut, qu'en sa bonté infinie, quand il luy plaist faire valoir la mort et passion de son Fils pour abolir nos offenses, afin que nous soyons reputez iustes devant luy, que nous soyons lavez de nos macules et pollutions. Or ici il n'est point question d'une confession des Papistes: mais c'est la confession Chrestienne, laquelle devroit estre mieux pratiquee entre nous qu'elle n'est pas. Nous avons declaré cy dessus, que c'est un blaspheme execrable en la Papauté d'attacher la remission des pechez à une confession qui se fait en l'aureille d'an homme: car Dieu n'a iamais requis cela. Et defait il est impossible que les hommes puissent cognoistre la centieme partie de leurs fautes, ie di des plus lourdes. Et que sera-ce donc, s'ils veulent nombrer les offenses qu'ils commettent sans y penser? C'a donc este comme un gouffre d'enfer que la confession qui est entre les Papistes. Mais il y a une confession Chrestienne laquelle est approuvee par la parole de Dieu: c'est assavoir qu'en general nous confessions nos pechez, et que quand nous aurons commis quelque scandale, un chacun recognoisse ses fautes pour reparer le mal. Voila, di-ie, ce que nous avons à faire, quand Dieu nous aura affligez. et que puis apres il aura remedié à nos maux: il n'est point question d'aller souffler en l'aureille d'un homme, pour dire là tous nos pechez: ny aussi de monter sur un eschaffaud pour raconter par le menu les fautes que nous aurons commises, et quelles elles sont. Nenni: mais il faut seulement que nous confessions en general nos povretez: et puis, que nous facions ceste conclusion, Que nostre Seigneur nous a obligez à 60y tant et plus, de ce qu'il a donné une issue desirable et heureuse à nos afflictions, qui estoyent pour nous accabler, sinon qu'il nous eust tendu la main, et qu'il nous eust redresse. Or il y a aussi quand nous avons offensé nos prochains, que nous avons donné mauvais exemple: que nous cognoissions nos fautes, et que nous n'ayons point de honte de les confesser estans confus en nous. I'ai dit que ceste confession ici estoit bien mal pratiquee entre nous: car nous voyons l'orgueil qui est en la plus part. Vray est qu'ils n'osent pas dire, Nous sommes iustes: mais il n'y a qu'un manteau d'hypocrisie quand ils se confessent pecheurs: ils disent, Tous hommes le sont: et chacun devroit sentir son mal, au lieu que nous venons nous couvrir du manteau des autres. Et c'est se mocquer de Dieu que cela. Ainsi donc quand nous voulons confesser en verité 110 comme nous sommes tenus à Dieu, et nous humilier devant luy: que nous parlions, selon que nous l'avons senti en nos consciences et la povreté où nous estions plongez, et de quelle mort Dieu nous a fait sortir. Voila pour un Item. Il y en aura aussi d'autres: que quand ils auront commis quelque scandale, Dieu aura esté blasphemé, une paillardise aura infecté une rue: si on les reprend, ils diront qu'on les veut ramener en la Papauté, pource qu'on leur remonstre leurs fautes. Voire, comme si Dieu vouloit que les scandales fussent nourris, et que celuy qui aura mis trouble en l'Eglise, le gaignast par sa durté et obstination. Ainsi donc notons, quand Dieu descouvre nos pechez, que c'est afin que si nous avons fait un trouble ou scandale, nous taschions de le reparer, et que nous n'ayons point honte d'ouvrir la bouche pour cognoistre l'offense que nous avons commise. Et c'est ce qui nous est maintenant monstre, Que le pecheur quand il requerra Dieu pour obtenir pardon et puis qu'il ira a luy privément, le tenant pour son Pere, se confiant en sa misericorde: il s'adressera aussi aux hommes: et ne priera point seulement en cachette, il ne parlera point seulement en son coeur pour dire, l'ay peché et pour demander pardon, et se retourner à Dieu: mais il se tournera aussi envers ses prochains. Et qu'au lieu qu'auparavant il eust voulu tromper Dieu, il eust voulu endormir sa conscience, il concevra en soy une desplaisance et une confusion telle que Dieu en sera glorifié, que ceux qui estoyent comme endormis se resveilleront que ceux qui estoyent degoustez prendront quelque goust en la grace de Dieu, ceux qui estoyent engloutis en angoisse cognoistront, Voici Dieu qui nous ouvre la porte pour venir à luy: bref, que ceux qui estoyent comme desesperez, recouvreront esperance de vie et de salut. Voila donc ce que le S. Esprit en somme nous a voulu declarer en ce passage, Que quand nous prierons Dieu chacun en son privé et en secret, il faut pareillement que nous luy facions un sacrifice general devant les hommes, en cognoissant combien nous sommes tenus à sa bonté, et en nous humiliant en nos pechez, sentans que nous estions creatures damnees, si Dieu n'eust en pitié de nous. Il est donc dit, Il regardera aux hommes. Or il nous faut noter cest ordre duquel i'ay desia fait mention. Car Eliu n'a point commencé par ce bout: mais il a dit d'entree, le pecheur sera resveille, voire quand Dieu luy envoyera des remords de conscience. Et s'il ne reçoit point cela, et ne fait point son profit des admonitions qu'il aura receuës, qu'il ne craigne point le iugement de Dieu pour les menaces qu'on luy aura faites: il sentira sa main si dure et Si pesante, qu'il sera contraint de sentir sa confusion pour gemir, qu'il sera là SERMON CXXVII comme trespassé. Et puis quand il sera question de le vivifier, Dieu fera que l'Evangile lui sera presché, que les promesses de salut lui seront offertes: et il les recevra et en fera son profit. Sur cela il invoquera son Dieu, et concevra une telle confiance, que sans aucune doute il viendra, à Dieu comme à son Pere pour dire, Puis que Dieu m'a adopte au nombre de ses enfans, ie puis bien avoir ceste liberté de venir à lui: et quand il me convie aussi doucement ie ne doi pas douter qu'il ne me vueille recevoir. Cela est-il fait? Il est temps de regarder aux hommes. Si nous regardions aux hommes en premier lieu, et que nous fissions de belles confessions devant qu'avoir gemi et estre bien touchez là dedans, ce seroit pervertir l'ordre de nature: mais apres avoir bien senti les troubles du iugement de Dieu, et que puis apres nous pouvons recevoir les promesses de l'Evangile, et invoquer nostre Dieu, nous fier en lui, et nous appuyer sur sa misericorde et bonté paternelle, quand nous avons senti qu'il nous veut estre propice, et qu'il est prest de nous recevoir à merci: apres que nous avons fait tout cela, il est temps de regarder les hommes, c'est à dire d'edifier nos prochains en second lieu. Ceci donc est inferieur à ce qui a esté declaré par ci devant. Or en regardant les hommes qu'est-il de faire? Dire, I'ai peché, Ie me suis destourné du bien, i'ai este un homme miserable. Ici donc il nous est monstré comment Dieu doit estre glorifié de nous: c'est assavoir que nous ne recognoissions que lui seul estre iuste, et qu'il n'y a en nous qu'iniquité, comme sainct Paul en parle au troisieme des Romains (v. 4). Car quand il dit là, Que Dieu est iustifié, il entend qu'il faut que nous soyons condamnez en premier lieu. Si Dieu estoit reputé iuste, et nous avec lui: que seroit-ce? Il auroit une iustice commune et meslee parmi les hommes. Mais quand nous sommes tous convaincus, et que nul n'ose s'exempter, mais qu'au contraire nous passons condamnation volontaire, et que nous avons nostre recours à la seule bonté de Dieu, cognoissans que c'est à lui qu'il appartient de nous iustifier d'autant qu'il est la fontaine de toute iustice: voilà comme il est recognu iuste. Ainsi donc apprenons de faire ce qui nous est ici monstré: car c'est une regle generale pour tous fideles, qui n'est point donnee d'un homme mortel, mais du sainct Esprit. Voulons-nous donc publier la bonté de Dieu, laquelle il nous a monstree en nous pardonnant nos pechez? Il faut faire ceste confession de bouche à salut: comme aussi S. Paul en parle au dixieme des Romains (v. 10), Que nous croyons de coeur à iustice, et faisons confession de bouche à salut. Et S. Paul est un bon expositeur et fidele de ce passage ici: car (comme desia nous avons declaré) si 112 nous commençons par la bouche, il n'y aura que vent et fumee: mais il faut que nous croyons de coeur, c'est a dire que chacun se recueille à Dieu et qu'il entre en soi, et puis qu'il medite les promesses, afin d'avoir son refuge à Dieu et en sa pure misericorde. Avons nous fait cela? Il faut que la bouche suive en second lieu. Nous ferons donc alors confession de bouche à salut, quand nous aurons ainsi creu de coeur à iustice. Tant y a que si faut-il, que ces deux choses soyent coniointes comme nous voyons qu'elles sont inseparables. Or quand il est dit, I'ay peché et me suis destourné du bien, et ne m'a rien profité: le sainct Esprit nous monstre qu'il nous faut faire une confession pure en franche, qu'il ne faut point que nous parlions à demi, comme ces hypocrites qui diront, O il est vrai que tout le monde est pecheur, et tous sont coulpables: les voila bien acquitez, ce leur semble. Or il n'est point question de se iouer ainsi avec Dieu: mais il faut que nous aggravions nos pechez, c'est à dire, que nous sentions que ce nous est un fardeau insupportable: comme nous voyons aussi que Daniel en fait (9, 5), Seigneur, nous avons peché. Est-ce tout? Nenni: mais il adiouste, Nous avons fait meschamment, nous avons transgressé desloyaument ta Loi, nous avons este malins et pervers. Pourquoi est-ce que Daniel adiouste tant de mots, et qu'il fait là un tel amas? C'est pour nous monstrer, que ceux qui se veulent ainsi acquitter envers Dieu à la legere, disans un petit mot de leurs fautes, ne sont qu'hypocrites, et que iamais ils n'ont senti que c'est de leurs offenses. Ainsi donc notons bien qu'il n'y a rien de superflu en ce passage, quand Eliu apres avoir monstré que le pecheur qui aura este absous de Dieu, confessera sa faute, ne dit point seulement, I'ay peché, mais il dit, Ie me suis destourné du bien. En quoi il signifie que l'homme ne doit point craindre de confesser la dette entierement, pour dire, I'ay este du tout pervers et malin, ie m'estoye desbauché, ie m'estoye aliené du chemin de salut, ie m'estoye dresse contre Dieu, ie m'estoye addonné à Satan entant qu'en moi a esté. Voila donc comme il nous en faut faire: et non point par contenance, mais que le coeur parle devant Dieu: et puis que nous ayons un accord aussi de la bouche, pour confesser devant les hommes ce que nous avons senti en nous. Voila donc en somme ce qui nous est ici monstré. Or maintenant appliquons ceci à nous, et regardons quel accez nous donnons à Dieu de desployer les thresors de sa bonté envers nous. Car on ne verra par tout qu'une durté et impudence. Auiourd'hui combien y en a-il qui s'humilient? Au contraire tous sont bestes sauvages, et les plus coulpables seront les plus effrontez à maintenir leur IOB CHAP. XXXIII. 113 iniquité, et pour venir heurter des cornes toutes fois et quantes qu'on les veut corriger: et ceux là neantmoins ne laissent point dé se vanter de l'Evangile. O la reformation ne leur couste gueres: mais qu'est ce que l'A B O des Chrestiens, et quelle est la premiere leçon qu'il nous taut recorder, sinon ceste-ci? Que nous soyons esclairez pour cognoistre l'ire de Dieu, et sentir nos pechez combien ils sont enormes, pour nous y desplaire, et y estre du tout confus: pour embrasser la misericorde de Dieu, et l'apprehender, afin d'estre reconciliez avec lui au nom de nostre Seigneur Iesus Christ, et par le moyen de sa mort et passion: et puis finalement de confesser devant les hommes nos povretez, afin que la louange de tout soit rendue à Dieu, comme elle lui appartient. Voila, di-ie, en quoi nous devrions estre tout accoustumez. Mais quoi? comme i'ai desia touché, si un homme a failli, et non point legerement, mais l'un sera un yvrongne, l'autre un paillard, l'autre un blasphemateur, l'autre sera plein de malice et de cruauté, l'autre aura batu un qui ne lui demande rien: or si on leur remonstre leurs fautes, qu'est-ce qu'on verra la? Des bestes sauvages qu'on ne peut nullement dompter, qui mesmes ne font que se mocquer de toutes les admonitions qu'on leur fera: car à grand peine de dix l'un y en aurait, qui ait quelque humilité et modestie on soi, pour confesser la dette quand il aura failli. Et puis qu'ainsi est, ne fermons-nous point la porto à nostre Dieu? No reiettons-nous point la grace qui nous est offerte par l'Evangile? Bref, nous ne pouvons souffrir que Dieu nous pardonne nos fautes. Et ainsi voyons-nous, qu'il faut que l'Evangile se preche à beaucoup de gens pour leur oster toute excuse, et les abysmer au profond d'enfer, d'autant qu'ils n'en peuvent faire leur profit. Tant y a que le sainct Esprit nous solicite à recevoir l'exhortation qui nous est ici faite. Ainsi donc combattons contre l'orgueil, et l'hypocrisie qui est on nous: car ce sont doux choses qui nous empeschent de nous humilier devant Dieu, et de confesser la dette devant les hommes. L'hypocrisie fait que nous taschons tousiours de couvrir nos pechez, et faisons semblant de nous addonner au bien, cependant que nostre coeur on est eslongné, et que nous allons tout au contraire. Et puis il y a l'orgueil, que nous voulons tousiours estre on bonne reputation, helas! nous cercherons estre estimez des hommes, ou bien pour le moins estre exemptez de reproche: encores que nous cognoissions nos pechez, si ne voulons-nous pas qu'on nous les remonstre: et cependant voila nostre condamnation qui s'augmente et redouble devant Dieu et devant ses Anges. Et ainsi apprenons de dompter cest orgueil iusques à ce qu'il soit pleinement abbatu, tellement qu'on toute humilité nous venions à nostre Dieu: et non seulement 114 que devant lui nous confessions nos miseres, mais que nous taschions d'edifier nos prochains. Si on demande, Et pourquoi est-ce qu'il nous faut parler ainsi devant les hommes? Il y a doux raisons. L'une c'est, que Dieu soit cognu lui seul iuste, comme i'ai dit, et que sa grace apparoisse et reluis . Combien que Dieu se puisse passer de nostre confession, si est-ce neantmoins qu'il veut que cela soit tout patent et notoire, Que nous lui sommes redevables: et nous voyons qu'il est impossible que sa bonté soit cognuë envers nous, sinon que nous soyons pleinement abbatus et comme desesperez. Voila donc la premiere raison, pourquoy nous devons confesser envers nos prochains la bonté que nous avons sentie en Dieu, quand il nous a retirez de la mort, et de la perdition où nous estions plongez. Et puis il y a la raison seconde: c'est que les autres soyent edifiez par nostre exemple. I'ay esté exercé en affliction, et Dieu m'en aura retiré, il m'a fait ceste grace: il est bon que les autres en soyent advertis, et quand Dieu les affligera, à leur tour, qu'ils sentent, Voici la main de Dieu sur moy, il m'adiourne. Et pourquoy? Car i'estoye comme enyvré on mes pochez, i'estoye comme une beste esgaree. Or ie voy maintenant qu'il me veut retirer à soy, il me veut remettre au chemin de salut. Il est donc bon que les autres soyent advertis de l'oeuvre de Dieu que nous aurons sentie en nous: comme de fait nous voyons que le confessions qu'ont fait les fideles du temps passé, nous servent auiourd'huy de doctrine. Si nous n'avions l'exemple de David en tant d'afflictions qu'il a senties, et desquelles il est venu à bout: si tost que nous sentirions quelque petit mal, nous serions comme au desespoir. Mais quand nous voyons que l'issue a esté bonne et profitable à David, et qu'il confesse que ce luy a esté une chose necessaire d'estre ainsi affligé et chastié de la main de Dieu: et bien, nous esperons en Dieu, et recourons à luy, sachans que son office est de retirer du sepulchre apres qu'il y aura plongé les hommes. Ainsi donc quand nous confessons nos pechez, et que nous recitons comme Dieu nous a visitez pour un temps en rigueur, et puis qu'il nous a vivifiez: c'est pour instruire nos prochains afin qu'ils ne soyent nouveaux, et ne trouvent estrange quand Dieu les visitera en leur rang, et que (comme i'ay dit) ils se cognoissent povres pecheurs, et se cognoissans tels ils cerchent le remede, c'est assavoir de mettre leur fiance en la mort et passion de nostre Seigneur Iesus Christ et que de plus en plus ils soyent incitez à le servir et adorer, quand ils auront experimenté sa bonté et misericorde, de ce qu'il les aura ainsi receus à merci. Voila donc comme ce qui est ici monstré n'est point inutile: car SERMON CXXVIII 115 par l'exemple d'un homme il y en a cent d'edifiez et instruits. Et pourtant apprenons de n'estre point nonchalans, quand nostre Seigneur nous aura fait grace, que nous ne magnifions ceste bonté-la devant les hommes, et qu'elle ne soit preschee d'un commun accord. Or il est dit puis apres pour conclusion: Il a delivré mon ame de la fosse, et ma vie qu'elle n'entrast point au sepulchre. Il est vray que ceci ne se pourroit pas du tout depescher maintenant: mais il suffira que nous en ayons un petit sommaire, selon qu'il est mestier de conioindre ceste partie à ce que desia nous avons declaré. Il a este parlé de la confession des pechez, que les hommes ne doivent point avoir honte de se condamner. Or cela est-il, Il faut adiouster quant et quant la louange de Dieu en ce que nous avons cognu sa bonté. Il est donc dit, I'ay peché, ie me suis destourné du bien: voire, et cela ne m'a rien profité: mais mon Dieu m'a retiré de la fosse. Comme donc le sainct Esprit nous a enseignez à recognoistre nos miseres pour y estre confus: il veut quant et quant que nous preschions la misericorde de Dieu, selon que nous l'avons sentie, et qu'il n'a point permis que nous perissions, comme il en fust advenu, sinon qu'il y eust remedié. Or notons bien qu'il est ici dit aux pecheurs, qu'ils ne profitent rien cependant qu'ils resistent à leur Createur. Que gaignerons-nous donc, cependant que nos pechez seront couverts et que nous n'y penserons point, et que mesmes nous les nourrirons par vaines flateries? Helas! helas! c'est tousiours à nostre plus grande perdition Ma quand Dieu descouvre nos iniquitez, qu'il nous les fait sentir, voila comme il procure, nostre profit: car par cela il nous incite de recourir à luy. Voila donc en premier lieu ce que nous avons à noter en ce passage. Et au reste notons aussi que quand nous sommes reiettez de Dieu que le mal nous est imputé, il n'y a plus de remede que nous ne soyons perdus, iusques à tant que nostre Seigneur nous ait receus à merci, et qu'il nous soit pitoyable. Et ainsi toutes fois et quantes que Dieu nous pardonne nos pechez, c'est autant comme s'il nous avoit ressuscitez: tellement qu'il faut conclure que quand nous sommes ainsi reconciliez avec Dieu, voila une resurrection qu'il a faite de nous. Nous estions morts, il n'y avoit nulle esperance de vie quant à nous: et il nous a tendu la main pour nous remettre en vigueur, et nous faire approcher de luy. Ainsi donc apprenons de magnifier la grace de la remission de nos pechez, cognoissans que Dieu nous vivifie toutes fois et quantes qu'il luy plaist nous recevoir à merci: et selon que nous voyons que Satan ne cesse de nous destourner d'un tel bien, que nous soyons tant plus enflammez et incitez de l'exalter haut, comme il le merite. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. LE CENT VINGTHUICTIEME SERMON, QUI EST LE VII. SUR LE XXXIII. CHAPITRE. 29. Voici, Dieu fait par trois fois toutes ces choses à l'homme. 30. Pour retirer son ame du sepulchre, pour estre illuminé en la clarté d e vie. 31. Enten Iob, escoute moi: tai-toi, et ie parlerai. 32. Et si tu as propos, respons moi, parle: car ie desire de te iustifier. 33. Sinon, escoute moi, tai-toi, et ie t'enseignzerai sagesse. CHAPITRE XXXIV. 1. Et Eliu parlant derechef dit, 2. Vous sages oyez mes propos, et vous gens entendus escoutez moi. 3. Car l'aureille esprouve les paroles, et le palais iugera des viandes. Nous avons veu par ci devant comme Dieu prouvoit à nostre salut. Car d'autant que nous sommes creatures miserables, il faut bien que de son costé il remedie à nos vices, ou autrement il n'y a nulle esperance. Nous voila donc tons perdus et ruinez, sinon que Dieu ait pitié de nous. Or le moyen nous a esté declaré: c'est qu'il nous apprend à recevoir sa grace, maintenant par chastimens qu'il nous donne, maintenant par afflictions, et avec grands coups de verges: et s'il voit que nous soyons durs et tardifs, il renforce les coups, tellement que nous sommes contraints de venir à lui, comme estans du tout defaillis, et que nous n'en puissions plus. Sur cela, il nous console en IOB CHAP. XXXIV. 117 telle sorte, que nous pouvons venir à lui, nous le pouvons invoquer, et sentons qu'il nous est propice: et ayans senti une telle grace, nous la cognoissons envers les hommes, et y sommes tant plus confermez, et y confermons aussi nos prochains. Or Eliu ayant traitté tout cela, adiouste, Que ce n'est pas pour un coup que Dieu nous iustifie ainsi mais qu'il reitere ceste instruction. Et pour" quoi? Et d'autant que nous ne sommes pas si bons escoliers, que nous profitions assez du premier iour, il faut donc que Dieu continue à mortifier les passions qui sont en nous pour nous attirer à soi, pour nous humilier, et puis pour nous consoler. Or Ri cela se fait pour un coup, nous l'avons tantost oublié, et retournons à nostre nature, ou bien il n'y aura pas une telle vertu, que nous cheminions comme il appartient. Nous avons maintenant l'intention d'Eliu, ou plustost du sainct Esprit. Et ce nous est une doctrine bien necessaire: car outre ce qu'en la Papauté on a comme enseveli la iustice gratuite, par laquelle Dieu nous sauve, quand il y a eu des gens plus moderez: encores ont-ils obscurci et enveloppé ceste doctrine en telle sorte, que ce leur a este assez de dire que Dieu nous iustifie par sa bonté: mais que cela est seulement pour un coup, et que quand nous sommes ainsi reconciliez avec lui, c'est à nous de meriter, et de nous tenir en possession de la grace que nous avons receuë. Or par cela l'homme est du tout desesperé: car si nostre Seigneur nous tend la main pour un iour seulement, et qu'il ne face que nous mettre au bon chemin (ie vous prie) comment poursuivrons-nous iusques au bout, attendu la fragilité qui est en nostre chair, et de laquelle nous ne sommes que par trop convaincus? Et aussi la grace de Dieu nous seroit inutile, sinon qu'il la continuast iusques en la fin, et que ce fust tousiours à recommencer, comme il en est besoin. Au reste, nous voyons que nostre chair s'esgaye par trop: encores que pour un temps nous ayons esté domptez, et qu'il semble que nous soyons tout disposez à porter le ioug, ne cerchans sinon d'obeir a Dieu: nous sommes tout esbahis qu'en un rien nous sommes changez, qu'il y a des rebellions qui nous sont cachees qui s'eslevent, et Satan qui sait les moyens comme nous serons desbauchez, vient à nous seduire par astuces. Que seroit-ce donc, si Dieu nous corrigeoit seulement pour une fois, et qu'il nous laissast là pour tels que nous sommes? que seroit-ce s'il nous consoloit un iour, et puis de nous-mesmes nous fissions valoir la consolation que nous aurions receuë? Il est certain que tout s'escouleroit, voire et bien tost. Et ainsi il est plus que necessaire que Dieu recommence à chacun coup, veu que nous retournons à nos desbauchemens, veu que ses verges ne sont 118 pas si bien imprimees en nous, que nous en ayons telle memoire comme il seroit requis, veu que nous ne sommes pas ardens à l'invoquer, mais que nous voltigeons plustost, et extravagons en nos vanitez: au lieu de cercher en lui nostre salut, nous sommes transportez çà et là: que nos esprits sont si volages, qu'ils ne se peuvent arrester où ils devroyent, il faut donc qu'ils vaguent continuellement et sans cesse. Et quand Eliu met ici trois fois il entend plusieurs fois à la façon commune de l'Escriture saincte: non point pour determiner un certain nombre, mais pour monstrer que nostre profit est que Dieu nous ait ainsi affligez: car nous sommes par trop muables et inconstans, il faut donc qu'il retourne derechef à nous, ou ce qu'il aura fait ne servira rien. Or il conferme le propos qu'il avoit tenu quand il a retiré nos ames du sepulchre, et nous a vivifiez en la clarté de vie, c'est encores pour nous adoucir la rigueur des chastimens que nous sentons de la main de Dieu: car il est impossible que nous ne les fuyons entant qu'en nous est, pource qu'ils sont contraires à nostre nature. Nous voudrions bien que Dieu nous traittast selon nostre appetit, et que iamais il ne nous fust rude, que iamais nous ne fussions troublez en nos esprits, que nous eussions tousiours nos aises, et qu'il nous entretint en ioye et en repos. combien, mais suivant ce que nous avons dit, il n'est pas bon que Dieu nous traitte à nostre phantasie, mais qu'il ait son iugement par dessus, et qu'il nous envoye ce qu'il sait nous estre expedient. Ainsi donc regardons la fin et l'issue de nos afflictions pour nous y consoler: c'est qu'elles nous servent de medecines. Voila pour un Item. Ainsi donc combien qu'elles nous soyent ameres de primeface, si faut-il que nous les recevions de la main de Dieu sachans que ce sont tesmoignages de son amour, qu'il a le soin de nous, et qu'il veut procurer nostre salut. Voila, di-ie, qui doit appaiser tous murmures en nous, que nous ne soyons point impatiens quand Dieu nous chastie. La raison? Car il nous est utile qu'ainsi soit. Or ce n'est point assez d'avoir cognu que les afflictions nous servent de medecines: mais il faut regarder en quelle maladie c'est: car nous les priserons tant plus. Si un homme est gueri d'une petite maladie et legere et commune, il est vrai qu'encores prisait-il le remede qui lui est donne, mais s'il est abandonné du tout, et qu'on le tienne pour mort, et toutes fois qu'il reschappe, le remede qu'il a eu lui sera tant plus prisé. Ainsi en est-il de ce qui est maintenant monstré par Eliu: car il ne dit pas seulement que Dieu remedie à nos vices en nous affligeant: mais qu'il nous retire du sepulchre, et nous vivifie. Par cela il monstre que c'est fait de SERMON CXXVIII 119 nous, et que nous sommes abysmez en perdition, sinon que Dieu nous reduise à soi, et qu'il use mesmes de violence: pource qu'il n'en viendroit point a bout autrement, attendu nostre durté, ou bien que nous sommes tant addonnez à nous pechez, qu'il n'est pas facile de nous en desvelopper. Puis qu'ainsi est donc que Dieu nous ressuscite (comme aussi il en fut hier traitté plus amplement) cognoissons que nous ne pouvons assez estimer la bonté qu'il monstre envers nous, quand il lui plaist de nous chastier. Voila donc le second poinct que nous avons à observer. Le troisieme est qu'il faut passer par là: car ce qu'il dit afin qu'il retire, il monstre une necessité urgente. Il est vrai que Dieu pourroit bien sans ce moyen nous sauver: et il n'est pas ici question aussi de disputer de sa puissance, mais Eliu a eu esgard à nostre condition. Et c'est là aussi où il nous faut arrester. Et ainsi apprenons que si Dieu nous traittoit plus doucement, et qu'il nous laissast en paient que nous fussions endormis en nos pechez sans estre resveillez: cela seroit cause de nostre perdition. Il est donc besoin, que nous soyons traittez en telle rigueur comme il le fait souvent: et mesmes s'il ne supportoit nostre fragilité et foiblesse, il est certain qu'il faudroit bien qu'il usast d'une plus grande rudesse envers nous. Tant y a que selon que chacun est afflige, il doit porter tout cela patiemment, cognoissant que Dieu ne le fait point sans cause, voire sans cause necessaire. Et cependant aussi nous avons à observer la comparaison qui est mise entre le sepulchre, et la clarté de vie. Quest-ce quand Dieu nous retire de la mort, et pourquoi est-ce qu'il nous met en la clarté de vie? Voila un mal extreme, voila aussi un bien souverain de l'autre costé. Et ainsi apprenons que si Dieu nous laisse suivre nos appetits nous ne tendons qu'au sepulchre: c'est à dire; nous ne faisons que nous plonger du tout en perdition, de laquelle iamais nous ne pourrions sortir. Voila donc . que fera l'homme quand Dieu lui lasche la bride. Or par cela nous aurons bien occasion de nous desplaire, voyans la perversité qui est en nous. Il est vrai qu'un chacun dira qu'il desire d'aller à Dieu, et de parvenir à salut: mais cependant que faisons-nous? Qu'on regarde nostre vie, toutes nos pensees, tous nos actes: il semble que nous soyons comme forcenez pour cercher nostre ruine: car nous ne cessons de provoquer l'ire de Dieu, et nous semble que iamais nous ne viendrons assez tost au profond de nostre mal. Puis qu'ainsi est donc, que de nature nous sommes addonnez à tout mal, comme si nous voulions perir à nostre escient: qu'un chacun de nous se cognoisse, et se desplaise s'estant cognu: et là que nous souffrions d'estre 120 gouvernez de Dieu voyans qu'il y a une si povre conduite et si malheureuse en nous: et oublions toutes ces folles presomptions dont le monde est abbreuvé, qu'un chacun cuide estre assez sage pour avoir son franc-arbitre. Voila comme les hommes s'abusent, se faisans à croire qu'ils ont et de la prudence et de la vertu beaucoup. Or au contraire nous voyons qu'il faut que Dieu corrige par force ceste maudite affection qui est en nous, de savoir plus qu'il ne nous appartient. Cependant de l'autre costé cognoissons où c'est que Dieu nous appelle, quand il nous retire du sepulchre à la clarté de vie: il ne nous met pas en un estat moyen pour dire, Vous ne serez pas du tout morts, vous ne ferez que languir: mais il nous appelle à la clarté de vie, c'est assavoir à ceste nouveauté par laquelle nous sommes regenerez en une vie incorruptible et celeste. Il n'est donc point question que Dieu nous delivre seulement de la mort, mais il nous conduit en son royaume eternel. Et combien que nous cheminions ici bas parmi beaucoup de corruptions, et que nous en soyons environnez, mesmes qu'elles habitent en nous, et qu'elles soyent en nos os et en nos moëlles: si est-ce que Dieu nous veut conduire et gouverner, iusques à ce que nous parvenions en son royaume. Voila donc une comparaison qui est pour confermer beaucoup mieux ceste grace infinie de nostre Dieu, afin que nous soyons tant plus incitez à le cercher: et quand il nous aura introduits au droit chemin, que nous mettions peine de nous avancer tous les iours: et quand il nous aura retirez, que nous souffrions d'estre enseignez, demandans à Dieu qu'il continue. Et cependant notons aussi, qu'il ne nous faut point descourager, si par plusieurs fois nous retombons, et qu'il semble que nous soyons comme escrevisses: et quand Dieu nous aura mis en bon train, et que nous serons comme domptez, s'il advient par fois que les vices de nostre chair dominent tellement en nous, que nous serons bien tost eslongnez de lui, que l'infirmité recommence avec l'infidelité, et que nous soyons couverts de tenebres, ne perdons point courage pourtant. La raison? Car il est dit, Que Dieu besongnera en l'homme plusieurs fois, afin de l'amener à la clarté de vie. Quand donc nous serons approchez de Dieu, que nous aurons eu certaine esperance de salut: si quelquesfois nous sommes en trouble et en angoisse, qu'il semble qu'il y ait un orage qui nous opprime: ne laissons pas pourtant de nous fier en Dieu. Et pourquoi? Car il est dit qu'il recommencera encores son oeuvre en nous, non point qu'il nous faille lascher la bride, gardons-nous de cela: mais cependant si faut-il que nous pratiquions ce qui est dit au Prophete Isaie (35, 3), c'est d'affermir les iambes qui tremblent. et de fortifier les courages IOB CHAP. XXXIV. 121 debiles. Si un homme est robuste pour despiter Dieu, pour ne tenir conte de sa grace, é il est besoin qu'il sente le iugement de Dieu, et qu'il en soit frappé au vif et navré. Mais quand nous sommes debiles et tremblans, que nos genoux crouslent, et que nous n'avons plus de force: c'est le propre et le naturel de l'Evangile de nous r'enforcer: comme il est dit par le Prophete Isaie, quand il est commandé à tous ceux qui ont la charge d'enseigner en l'Eglise qu'ils renforcent les iambes debiles, qu'ils affermissent les courages, et fortifient les genoux tremblans. Puis qu'ainsi est donc, il faut que nous suivions cest ordre-là, comme aussi l'Apostre l'applique à chacun fidele. Le Prophete Isaie avoit parlé de ceux qui ont la charge publique d'enseigner: mais l'Apostre en l'Epistre aux Hebrieux (12, 12) monstre, que chacun doit estre son docteur en cest endroit. Ainsi donc regardons à nous, et quand nous serons estonnez du iugement de Dieu, que cela ne soit point pour nous mettre en des phantasies mauvaises, et faire tomber comme en desespoir: mais si nous sentons nos genoux trembler, que nous ayons les bras et les iambes comme cassees et rompues, que nous soyons tellement affligez que nous ne sachions plus que faire: ne laissons pas pourtant de nous fortifier de iour en iour. Or Eliu ayant ainsi parlé adiouste, Iob escoute moi, sois attentif, ouy bien sinon que tu ayes propos pour m'alleguer à l'encontre, car ie ne te ferme point la bouche: parle, si tu as dequoi te iustifier: sinon tai toi, et escoute moi que e parle, et que ie t'enseigne en sagesse, car e desire de te iustifier. Comme s'il disoit, Ie ne demande sinon que tu sois absous: si tu as de bonnes defenses et valables produi les: sinon que tu ayes la bouche close. Or ici nous sommes exhortez derechef en la personne de Iob, de faire silence quand on nous propose la verité de Dieu, et que nous n'ayons point de repliques à l'encontre. Et c'est une admonition bien utile, attendu la durté des hommes, et la fierté qui est en eux: car il est plus que difficile de nous assuiettir à Dieu nous voyons qu'il y a tousiours des contradictions, que nos esprits ne se rangent point en telle humilité que nous devrions. Car si on nous met en avant une chose qui soit bonne et saincte, nous ne sommes pas si modestes que de la recevoir: mais nous avons une fierté, que nous voudrions bien n'estre point assuiettie à rien qui soit, qu'à nostre volonté propre. Voila donc le naturel des hommes: c'est de s'eslever contre Dieu et de tousieurs regimber contre sa parole. Veu que nous sommes suiets à un tel vice si meschant et detestable, notons bien l'admonition qui nous est ici donnee, c'est assavoir d'estre dociles quand Dieu fait qu'on nous propose sa verité. Et c'est 122 ce que sainct Iaques dit (1, 21), qu'il nous faut recevoir la parole de Dieu avec un esprit debonnaire. Ce n'est point sans cause qu'il a exprimé ce moyen-là Voulons-nous donc declarer comme nous profitons en la parole de Dieu? Il faut sur tout que nous ayons un esprit debonnaire et paisible: car si nous avons un esprit de pointe, il est certain que nous convertirons tout à mal, que iamais nous ne prendrons goust à la parole de Dieu: mais nous renverserons le bien et la clarté nous sera convertie en tenebres. Que faut-il donc? Que nous facions silence quand Dieu parle. Or n'attendons pas qu'il se monstre visiblement du ciel: mais toutes fois et quantes que la parole de Dieu nous est annoncee, que ce qu'on nous propose nous le tenions vrai et bon, sachans qu'il est procedé de Dieu. Que si nous repliquons à l'encontre, ce n'est point faire la guerre à une creature mortelle: mais c'est nous eslever d'une presomption diabolique contre le Dieu vivant. Il se faut donc taire afin d'estre enseigné. En somme, toute la vraye sagesse des hommes est de se rendre dociles à Dieu, et de s'assuiettir pleinement a ce qui leur est proposé en son nom et en son autorité. Voila en premier lieu ce que nous avons à observer en l'exhortation que fait ici Eliu à Iob: car il parle tellement a un homme, que sous sa personne nous sommes tous admonnestez de nostre office, comme i'ai desia dit. Or sur tout notons, qu'il nous faut faire silence quand on nous parle de la iustice de Dieu, et que nous sommes redarguez de nos iniquitez. Voici donc une circonstance que nous avons encores à observer, outre ce qui a esté dit. Qu'estce qu'Eliu traittoit iusques à maintenant? il monstroit à Iob que Dieu est iuste, voire en telle sorte qu'il faut que les hommes soyent du tout gouvernez par luy, que c'est à luy de les retirer du sepulchre, que c'est à luy de les guider à la vie, voire leur tenant tousiours la main forte iusques à ce qu'il les ait amenez à leur perfection. Or c'est en ceci principalement que les hommes s'abusent. Pourquoy? Ils ne peuvent glorifier Dieu demeurants du tout confus en eux: les hommes se veulent tousiours attribuer ie ne say quoy: encores qu'ils deussent cognoistre leur turpitude, et en avoir honte, tant y a qu'ils sont tousiours enflez de quelque presomption, ils s'esblouissent de quelque vaine phantasie, Et n'ay-ie point ceci? n'ay-ie point cela? Et encores que ie ne soye point du tout iuste, si est-ce que ie ne suis pas destitué de tout bien. Voila donc comme les hommes se voulans reserver quelque chose, ne peuvent attribuer tout à Dieu. Et cela est cause que nous ne pouvons pas recevoir pleinement la doctrine de la iustice gratuite, pour monstrer SERMON CXXVIII 123 que nous sommes receus de Dieu par sa pure misericorde, et qu'il nous reçoit, non pas qu'il ait regard à nos oeuvres qui sont du tout vicieuses, mais d'autant qu'il luy plaist de nous laver et nettoyer au sang de son Fils unique, qu'il nous tient et avoue pour ses enfans, combien que de nature il n'y ait que povrete et malediction en nous. Pour ceste cause Eliu ayant ici monstré comme nous sommes obligez à Dieu de tout ce que nous avons, tellement que l'honneur luy en doit estre attribué, comme c'est luy qui commence et qui parfait tout: adiouste, qu'on escoute cela, et que tous hommes ferment la bouche, comme sainct Paul aussi en parle au troisieme des Romains (v. 19) que nous avons allegué ces iours passez. Or quand Eliu dit, qu'il desire que Iob soit absous, par cela il monstre qu'il n'y va point d'un esprit d'aigreur ne par contention, et ainsi qu'on a accoustume de s'adresser à une partie adverse, ne qu'il vueille despiter l'homme. Nenny: mais il voudroit que Iob peust maintenir sa iustice: au reste quand il n'a dequoy, il veut qu'il s'humilie devant Dieu. Or notons qu'Eliu parle ici comme organe de l'Esprit de Dieu: et par cela soyons advertis que Dieu toutes fois et quantes qu'il foudroye contre nous en l'Escriture saincte, n'appete pas nostre confusion, pour nous oster ce qui nous appartient, comme s'il nous portoit envie, et que nous eussions quelque chose digne de louange. Nenny: car qu'est-ce que cela luy apporte de dommage? Dieu seroit-il diminué quand nous aurions quelque chose de nostre costé à la verité? Non: mais pource qu'il est necessaire que nous soyons pleinement abbatus, d'autant que nous ne pouvons recevoir le bien qu'il nous offre, si nous ne sommes vuides de toute presomption et vanité: voila pourquoy il nous despouille en premier lieu de toute vaine gloire, et nous monstre que nous n'avons que vergongne, et toute vilenie, que nous sommes comme infectez et pourris en nos ordures. Il faut, di-ie, que Dieu nous amene iusques là: non point qu'il soit fasché de nostre iustice (car on sait bien qu'il n'en a point de faute) mais c'est pour nostre profit. Ainsi donc que reste-il sinon de nous humilier, et de recevoir les promesses qui nous sont donnees de nostre salut? Et d'autant que le diable nous solicite a nous esgarer hors de l'obeissance de nostre Dieu, et que nous ne l'escoutions paisiblement: tenons nos esprits bridez, et en bride courte pour dire, Si est-ce qu'il faut que ton Dieu domine, et qu'il soit ton maistre, et que tu luy soit disciple, recevant de luy tout ce qui t'est proposé en son nom. Voila en somme ce que nous avons à retenir de l'exhortation que fait ici Eliu à Iob. Et de là aussi nous pouvons recueillir ce que i'ay 124 desia touché, Que iamais nous ce profiterons iusques à ce que nous ayons apprins de nous taire. Et qu'est-ce de ce silence dont parle Eliu? C'est que nous ne soyons plus sages en nostre cerveau, que nous ne soyons point subtils pour repliquer à l'encontre de Dieu, et pour dire, Comment ceci, comment cela? Car il nous faut contenter de ce que Dieu nous monstre, d'autant que l'obeissance luy plaist sur tout Et voila le principal de la foy: c'est qu'elle soit paisible avec Dieu. Car cependant que les hommes sont si arrogans de vouloir par leur propre raison conclure de ce qu'ils doivent tenir, il est certain que Dieu les aveuglera, et qu'il faudra qu'il punisse un tel orgueil. Qu'est-il donc de faire? Il nous est commandé de nous preparer à silence: c'est que toute ceste fierté qui est en nostre nature soit abbatue, que nous ne cuidions point avoir nulle prudence de nous, mais que nous la demandions à Dieu, et que nous souffrions d'estre enseignez de luy, et d'y profiter. Venons maintenant à ce qu'Eliu adiouste en general. Il dit, Vous sages escoutez moy, vous entendus oyez moy: car le palais iugera des viandes si elles ont saveur ou non, et l'aureille est pour esprouver les propos. Ici Eliu premierement monstre et advertist que este doctrine n'est pas seulement pour les rudes et les idiots, mais qu'elle pourra servir à tous: et pourtant qu'il ne faut point que nul s'en exempte, comme si desia il estoit assez instruit: car les plus sages pourront ici encores estre confermez, et sentiront qu'il n'auront point perdu leur temps en oyant ce qui est dit ici et contenu. Et de fait si nous cognoissions ce qui est en nous, nous serions plus attentifs à escouter la doctrine qui nous est iournellement preschee. Et en premier lieu n'est-ce point repousser Dieu, si nous ne daignons estre enseignez, comme s'il avoit institué une chose inutile? Voila Dieu qui veut que l'Evangile se presche, et qu'on l'oye, et qu'on l'escoute. Or a-il dit que cela se doit faire seulement à ceux qui sont encores ignorans, et qui sont comme à l'AB(? Nenny. C'est à tout le corps de son Eglise, tellement qu'il veut que et grans et petits suivent ces regle. Et sainct Paul monstre (Ephes. 4, 13) qu'il faut que nous continuions en cest ordre, iusques à ce que nous soyons venus en aage parfait, et en l'asge de nostre Seigneur Iesus Christ. Or cest homme parfait où se trouvera-il? Il ne se trouvera pas en ceste vie mortelle: il faut que nous soyons despouillez de ce corps, et que Dieu nous ait retirez à soy, devant que nous venions a ceste perfection. Ainsi donc puis que Dieu a voulu que tout le corps de son Eglise fust enseigné, voire les plus parfaits, et excellens: ne sera-ce point une outrecuidance trop vilaine, quand il nous semblera que la doctrine nous soit superflue, et que nous IOB CHAP. XXXIV. 125 n'en aurons plus de besoin? Mesmes regardons à l'exemple de sainct Paul, lequel a esté un miroir d'une saincteté Angelique, et toutes fois il dit qu'il s'efforce encore tous les iours. Estant prochain de la mort, ayant combatu vaillamment pour l'honneur de Dieu: si est-ce qu'il oublie tout ce qu'il avoit fait: combien qu'il eust servi loyaument à Dieu qu'il eust souffert beaucoup de choses pour son nom: si est-ce qu'il regarde à ce qui luy reste pour dire, Il ne faut point que ie regarde que i'aye fait ceci ou cela, pour m'endormir cependant et que ie ne doive plus passer outre: mais il faut que ie m'avance, et m'efforce de parvenir à ce qui reste. En cela, di-ie, sainct Paul nous monstre bien ce que nous avons a faire. Ainsi donc notons que nous ne devons point estre trop delicats pour reietter la doctrine qu'on nous propose, comme si elle ne nous servoit plus de rien, comme si nous y estions desia assez enseignez: car notamment ici l'Esprit de Dieu exhorte les sages et les plus entendus à escouter et recevoir ce qui est dit. Ainsi nous voyons que la sagesse de Dieu est si infinie, que iamais elle ne se comprendra du tout: cependant que les hommes vivent en ce monde, c'est assez qu'ils en ayent quelque goust, et y profitent iournellement. D'autre costé notons bien que quand nous aurons apprins une chose, nous la retenons mal, et nous l'aurions tantost oubliee. Il faut donc qu'elle nous soit ramenteuë: et Dieu nous fait ceste grace de nous proposer sa misericorde afin que nous ne demeurions point vuides, et comme desesperez pour n'avoir point d'esperance en luy. Car ce n'est point le tout que nous ayons entendu une chose en nostre cerveau: mais il faut qu'elle nous soit imprimee au coeur. ceste doctrine n'est point speculative (comme on dit) comme sont les sciences humaines: car là c'est assez d'avoir conceu ce qui en est, mais de ceste-ci, il faut qu'elle soit enracinee en nos coeurs. Or regardons maintenant, si nous avons une telle persuasion de la volonté de Dieu, que nous n'ayons besoin que tous les iours on ne nous la recorde et monstre? Et ainsi il faut conclure, que les sages et gens entendus sont ici admonnestez d'escouter et de prester l'aureille: et par cela (comme i'ay dit) il faut que toute arrogance soit mise bas, et que nous tendions à estre enseignez de Dieu. Et d'autant plus nous faut-il suivre la regle qui nous est ici donnee, que nous voyons le monde estre degousté de la parole de Dieu. Les ignorans, pource qu'ils ne savent que c'est, se ferment la porte, et ne veulent iamais approcher de la bonne doctrine: les volages quand ils en ont ouy quelque mot en passant, cuident estre si grans docteurs que ce leur est assez, et là dessus ils passent outre: comme nous en voyons auiourd'huy trop d'experience. Combien y en a-il 126 qui ont les aureilles bouchees, et combien que la parole de Dieu resonne, et qu'ils peussent estre participans de la doctrine de vie et de salut, toutes fois n'en tiennent conte? Et pourquoy? Car ils n'y ont nul goust. On voit ceux qui ont entendu ie ne say quoy de l'Evangile, qui se font à croire d'estre si grans clercs, qu'ils n'ont plus besoin de rien ouir. Combien y en a-il de ces phantastiques de ces Chrestiens volages qui diront? O moy i'enten la verité il y a tant d'ans que ie say que c'est de l'Evangile. Et qu'est-ce qu'ils en savent? Qu'on peut bien manger chair en vendredi, qu'on n'est point tenu de se confesser: là dessus ils en babillent et meslent des blasphemes execrables parmi ce qu'ils ont entendu ie ne say comment. Et pourquoy? Car ils n'ont pas daigné apprendre en l'escole de Dieu. Quand donc nous voyons que Dieu punist ainsi la nonchalance des hommes: tant plus devons-nous estre attentifs à ceste doctrine, notans bien ce qui est dit par Salomon (Prov. 1, 5), Que le sage en oyant sera tousiours confermé en sagesse. Et si Dieu punist ainsi la nonchalance des hommes, leur legereté: que sera-ce de cest orgueil quand à leur escient ils se ferment la porte à toute bonne doctrine, et qu'ayans conceu un desdain, estans enflez comme crapaux ils ne veulent nullement estre enseignez? Or Eliu apres avoir exhorté les sages et gens entendus à l'ouir, adiouste la raison: Car le palais, dit-il, est pour gouster les viandes, et l'aureille pour esprouver les propos, et pour en iuger. Par ceci il signifie, que ceux qui ne daignent prester l'aureille à Dieu et à sa verité pour estre enseignez, et quand ils ont desia esté instruits, ne cerchent d'estre conformez de plus en plus, pervertissent l'ordre de nature, mesmes qu'ils sont comme monstres et pires que les bestes brutes. Et pourquoy? Car une beste suivra son naturel. Or voila un homme qui se dira sage, ayant raison et discretion, qu'il a est creé à l'image de Dieu pour estre illuminé en toute verité: cependant il aura bien cest advis de boire et de manger tous les iours: mais de profiter, non. Il a cela de commun avec les bestes brutes (car elles se nourrissent par la viande) et ne passent point plus outre. Voila un homme qui voudra estre plus excellent que les Anges de paradis: et toutes fois il ne laissera pas de boire et de manger comme une beste, et cependant il ne daigne point user de l'aureille qu'il a receuë à une chose plus noble et plus precieuse que le boire et le manger: car cela est pour nous maintenir en ceste vie caduque, mais l'autre est pour nous donner esperance de vie et de salut. Si donc l'homme ne vent user d'un tel don de Dieu, ne faut-il pas qu'il soit estimé comme un monstre contre nature (comme nous avons dit) ou une double beste, Nous voyons SERMON CXXVIII 127 maintenant quelle est l'intention d'Eliu: car il nous dit, Mes amis si quelqu'un refuse d'estre enseigné, regardez qu'il fait. Car quand Dieu nous a creez, il nous a donné le palais pour savourer les viandes, afin que nous recevions pasture iournellement de sa main. Or voila un bien que nous devons priser quand nostre Seigneur nous nourrist, mais ce n'est pas le principal bien: car il nous a donné aussi l'aureille. Et pourquoy? Pour estre instruits. Ce n'est pas pour communiquer ensemble seulement pour acheter des chausses, des souliers, des bonnets, du pain, du vin: l'usage de la langue et des aureilles est bien plus noble: c'est assavoir que nous soyons conduits par le moyen de la parole en la verité: que nous sachions que nous sommes creez incorruptibles: que quand nous serons passez par ce monde, il y a un heritage qui nous est appresté là haut: que bref nous venions iusques à Dieu. La foy vient de l'ouye, comme dit sainct Paul (Rom. 10, 17). Puis qu'ainsi est donc que Dieu a destiné nos aureilles à un usage si excellent, c'est qu'elles nous eslevent iusques au ciel pour nous faire contempler nostre Dieu, et le contempler comme Pere, et que nous ayons tesmoignage qu'il nous reçoit comme ses enfans, que nous voyons qu'au milieu des corruptions qui sont en nous, il y a mis la semence de vie incorruptible: quand donc nous pouvons obtenir un tel bien par l'aureille, et faut-il que nous facions des sourds, ou que nous ayons les aureilles bouchees quand on parle à nous, et qu'on nous propose la verité, laquelle nous cognoissons estre à nostre salut? Et n'y a-il point une trop grande brutalité en nous, quand cela se fait? Ainsi donc il ne faut plus qu'un homme se glorifie d'estre parfait, d'estre sage et entendu, quand il ne peut souffrir qu'on l'enseigne. Au contraire il est pire que toutes les bestes du monde, comme nous avons monstre, Or combien que ceste sentence de soy n'ait point besoin de longue exposition: si est-ce que nous avons mestier d'estre picquez et incitez à la cognoistre. Car nous voyons comme nous en sommes: chacun sera assez occupé à ce qui concerne la vie presente: mais de nostre salut et de la gloire de Dieu on ne nous peut amener à y penser. Nous aurons un soin de boire et de manger, non pas pour l'apprester trois ou quatre heures devant seulement, mais nous ferons provision de longue main, voire pour quatre vies: car les hommes auront une solicitude si grande de se pourvoir des biens caduques, à ce que iamais ils n'en ayent faute, que tousiours ils seront apres: et quand ils en auront assez pour se nourrir leur vie durant, encores leur semble-il qu'ils en auront faute, mesmes apres leur mort. Voila donc comme nous sommes addonnez aux choses caduques de ce 128 monde, sans regarder que Dieu ne nous a pas creez comme bestes brutes, mais qu'il y a une chose plus excellente en nous que le corps, c'est assavoir l'esperance de la vie eternelle que nous attendons. Voyans donc que de nature nous sommes si brutaux, d'autant plus nous faut-il observer ce qui nous est ici monstre: c'est assavoir, Que puis que Dieu nous a creez et formez et qu'il n'y a nulle partie ni en nostre corps ni en nostre ame qui soit oisifve, mais que tout se doit appliquer en usage, que nous sachions faire profiter tout ce que Dieu nous donne. Voyans aussi que nous sommes tant occupez a nos solicitudes terriennes, que les uns se corrompent à boire et à manger, et qu'ils sont apres leurs gourmandises et intemperances, que les antres sont apres leurs avarice et chicheté, qu'ils ne demandent que d'amasser de plus en plus, que les autres sont apres leurs paillardises, les autres apres leur ambition pour se faire valoir et estre en credit en ce monde: que nous pensions mieux à nous. Voyans donc que nous sommes ainsi retenus ici bas, que faut-il faire? Que nous advisions a, nous destourner de toutes ces distractions ici: et que nous regardions, Pourquoy nos yeux sont-ils creez? Est-ce seulement pour contempler les choses qui nous peuvent servir pour ceste vie, et que nous appetons comme elles nous sont desirables selon nostre chair? Nenny: mais le principal est, que nous contemplions les oeuvres de Dieu, par lesquelles il nous appelle à soy. Et nos aureilles quoy? Est-ce seulement pour traffiquer ensemble de nos affaires et negoces terriennes? Nenny: mais c'est afin d'estre enseignez pour venir à nostre Dieu, pour adherer pleinement à luy, et parvenir à sa gloire celeste. Or puis que nostre Seigneur au milieu des corruptions de nostre corps a mis des moyens qui sont pour nous conduire à ce bien incorruptible, assavoir quand il nous a donné l'ouye: ne faut-il pas que nous en usions ainsi? Et quand nous n'en ferons en telle sorte, il est certain que nous n'aurons plus d'excuse. Et ne faut point que nous alleguions ce que beaucoup mettent en avant, O ie ne say que c'est de la parole de Dieu: car elle est trop haute et trop obscure pour moy: ie n'y puis mordre. Voire, mais cependant nous defions-nous, que Dieu ne nous donne iugement et discretion pour recevoir ce qui nous est utile à salut? Car nous avons la promesse qu'il instruira les humbles. Et ainsi defions-nous de tous nos sens, confessons que nous sommes povres bestes: et il nous illuminera par son sainct Esprit: confions-nous en ceste promesse qu'il a donnee Qu'il sera maistre des humbles et des petits pour les instruire à salut, que quand nous souffrirons d'estre gouvernez par luy il nous mettra au droit chemin, IOB CHAP. XXXIV. 129 et quand il nous y aura une fois introduits, qu'il nous avancera de plus en plus: et encores que quelquefois nous soyons escartez, il nous dressera: encores que nous tombions il nous relevera de sa main. Voila donc encores ce. que nous avons à retenir de ce passage: car il n'est pas dit seulement que l'aureille orra, c'est à dire qu'elle est creée à cest usage d'ouir: mais il est dit qu'elle iugera des propos: comme si Eliu disoit, que nostre Seigneur ne nous a point donné ouverture aux aureilles pour recevoir la doctrine qui nous est mise en avant, comme une poison: mais il nous a donne l'aureille, afin que la doctrine nous serve de nourriture spirituelle pour nos ames: tout ainsi que quand nous prenons le pain et le vin, nous ne craignons pas de boire et de manger pour dire, O que say-ie s'il y a du poison? Il est vray qu'il nous faut garder de poison, et devons prier Dieu qu'il nous en preserve: mais les hommes seront-ils Si fols de s'afamer, et de ne vouloir ne boire ne manger, de peur qu'on empoisonne la viande? Nenny: car ils discerneront de la viande, pour savoir si elle est empoisonnee ou non. Ainsi donc cognoissons, que nostre Seigneur ne nous a point donné l'usage des aureilles afin que nous craignions de recevoir la doctrine, pour autant que nous l'estimons trop haute et trop obscure pour nous: mais il faut que nous prions Dieu, qu'il nous donne esprit de discretion et de prudence, afin que nous puissions appliquer à nostre profit ce qui nous sera proposé de sa parole: et que cependant il nous gouverne tellement par son sainct Esprit que nous soyons prudens pour discerner ce qui nous est bon et utile. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 130 LE CENT ET VINGTNEUFIEME SERMON, QUI EST LE I. SUR LE XXXIV. CHAPITRE. 4. Elisons un iugement, et regardons entre nous ce qui est le meilleur. 5. Car Iob a dit, Ie suis iuste, et Dieu a renversé mon droit. 6. le suis aussi menteur en mon equité: ma flesche est grieve sans aucun peché. 7. Qui est l'homme semblable à Iob? il boit la mocquerie comme eau. 8. Il chemine avec ceux qui font iniquité, il chemine avec les meschans. 9. Car il dit, L'homme ne plaira point à Dieu en cheminant avec luy. 10. Et pourtant gens de coeur oyez moy, Ià n'advienne qu'il y ait iniquité en Dieu et quelque malice au Tout-puissant. Quand il est question de rendre conte de nostre vie, il ne faut point que nous pretendions avoir autre Iuge que Dieu, lequel sans appel prononcera de nous ce qu'il aura cognu: et sur cela nous aurons beau repliquer: car nous n'y gaignerons rien. Mais cependant pource que les hommes sont rebelles, et qu'ils ne peuvent confesser que Dieu soit iuste sinon par force, Dieu use d'une façon de parler en l'Escriture saincte, Qu'il est content d'entrer en arbitrage avec nous, et qu'il y ait comme un iuge moyen establi: non pas que cela se puisse faire, mais c'est afin que nous soyons tant plus redarguez et convaincus, qu'encores que nous peussions plaider contre luy, cela ne profiteroit rien. Et il en parle ainsi en son Prophete Isaie (1, 18), Choisissons gens, dit-il, qui iugent entre vous et moy. Il est vray (comme nous avons dit) que ce n'est pas raison que Dieu s'abaisse iusques là: mais seulement il veut monstrer qu'encores que nous eussions la liberté de l'adiourner pour plaider nostre cause contre luy, si demeurerons-nous tousiours vaincus. Autant en est-il en ce passage quand Eliu dit Choisissons iugement: comme desia ci dessus il ., mit protesté qu'il ne parleroit point en frayeur. Pource donc que Iob s'estoit plaint, que Dieu l'espouvantoit de sa maiesté, et qu'il n'avoit point audience, Eliu sur cela dit Et bien, le ne veux point t'effrayer tellement que tu allegues ceste couleur, qu'il n'y a nulle raison pour toy: mais ie viendray paisiblement à toy, et il te sera licite de parler comme tu voudras: si tu as rien pour te defendre, que tu l'allegues, que tu le mettes en avant, que tout soit debatu. Maintenant puis que nous avons le sens naturel de ce passage, advisons de l'appliquer à nostre doctrine. Nous avons donc à recueillir en premier lieu, combien que Dieu ait toute puissance sur nous, neantmoins qu'il nous iuge en telle equité, qu'il n'y a que redire: et quand nous aurions lieu de plaider nostre cause, SERMON CXIX 131 si faudra-il que nous demeurions confus. Et c'est ce qui desia a este traitté plusieurs fois, que Dieu ne desploye point sa vertu contre nous à la façon d'un tyran qui ne discerne point entre le bien et le mal, mais qui veut esprouver ce qu'il peut. Dieu donc n'a pas une puissance absolue, comme on dit, mais sa puissance est tellement infinie qu'il est tousiours equitable et iuste en ce qu'il fait. Vray est que nous n'appercevrons pas tousiours la raison de ses oeuvres, et aussi il ne faut pas que sa iustice soit enclose en si petite mesure qu'est nostre sens: mais tant y a que nous devons tousiours avoir cest article resolu, c'est que Dieu est tellement puissant qu'il dispose tout en iustice et equité. Au reste, que nous ne presumions point de l'appeller en cause, sachans qu'il nous faut passer condamnation devant toutes choses. Mais cependant notons aussi, quand nous aurions la liberté de plaider, que ce ne seroit point à nostre profit: que tousiours il faudra que nous soyons trouvez coulpables: et encores qu'il ne fust point nostre luge, si est-ce que nostre conscience propre nous condamnera. Et ainsi apprenons de nous humilier devant Dieu, sachans que tellement il a toute puissance sur nous, qu'il nous peut confondre et abysmer iustement, et en telle equité que nous n'aurons nulle replique en la bouche, laquelle il ne reprouve quand il voudra. Or venons maintenant à ce que traitte ici Eliu principalement. Il accuse Iob de ce qu'il se plaint que sa playe estoit grieve, et que ç'a esté sans peché, et que Dieu avoit tellement perverti son droit, qu'il falloit qu'il fust trouvé menteur, combien qu'à la verité il avoit dequoi se iustifier. Voila en somme ce qui est ici reproché à Iob par Eliu. Or advisons si l'intention de Iob a este telle. Nous avons declaré ci dessus, que Iob n'a point voulu blasphemer directement contre Dieu: mais tant y a qu'il a excedé mesure en ses passions. Voici donc en quoy Iob a failli: il se cognoist pecheur, il s'est confessé tel, il n'a point dit que Dieu n'eust nulle cause de l'affliger: mais cependant si est-ce qu'il faisoit comparaison de soy avec les autres, et luy semble que Dieu le traitte trop rudement. Voila sur tout en quoy Iob a failli, c'est qu'il apprehende une telle rigueur de Dieu, qu'il lui semble que c'est par trop, et que Dieu ne le devroit point tant presser, attendu qu'il estoit une povre creature fragile, que sa vie et sa vertu n'estoit que fumee. Or en cela nous ne le pouvons pas excuser: car aussi nous avons dit, qu'en demenant une bonne cause il n'a pas suivi un bon ordre: comme ses parties adverses ont demené une mauvaise cause, et ont usé de bons argumens et de raisons qui estoyent bonnes. Quant à luy donc, combien qu'il eust iuste cause, il l'a mal conduite. 132 Et pourquoy? Car combien qu'il fust patient, qu'il se deliberast de s'assuiettir à Dieu: toutes fois si est-ce qu'il n'a point retenu ses passions qu'il n'y ait eu de l'excez: comme quand l'homme Chrestien travaille à se donter et à se tenir captif en l'obeissance de Dieu, il ne peut faire cela en telle perfection, que cependant il ne cognoisse ce qui est dit (Gal. 5, 17; Rom. 7, 19), Que la chair resiste à l'esprit et, que nous ne faisons pas le bien que nous voudrions: comme sainct Paul ne parle point là de ceux qui sont charnels, et qui se laschent la bride à tout mal: mais de ceux qui ont le meilleur zele de servir et complaire à Dieu: comme defait il se propose pour exemple, disant que combien qu'il s'efforçasts, tant qu'il estoit possible à un homme mortel, d'estre du tout conforme à la volonté de Dieu: si est-ce qu'encores n'en pouvoit'il venir à bout. Car quand les tentations sont grandes et violentes, comme elles ont esté eu Iob, il est impossible que nous soyons si constans, que nous ne soyons esbranlez, et qu'en ces combats que nous avons contre nostre chair nous ne fretillions, et qu'il n'y ait de l'infirmité beaucoup. Nous voyons comme il en est advenu à Iacob: il a lutté avec l'Ange, et en est appelle Israël, c'est à dire victorieux avec Dieu: toutes fois si est-ce qu'il en cloche, et faut que sa hanche soit hors de son lieu tant qu'il vit, afin qu'il sente qu'il n'a point eu ceste victoire tellement qu'il n'y ait eu de la foiblesse en luy. Et ce nous est un exemple et patron, Que combien que Dieu nous fortifie par sa vertu, tellement que nous venions au dessus de nos tentations, cela ne se fait point, point qu'il n'y ait des marques de nostre infirmité. Ainsi donc en est-il advenu à Iob, et c'est à bon droit qu'Eliu le redargue ici. Or cependant Eliu n'entend pas que Iob ait voulu accuser Dieu d'iniustice et de cruauté simplement: mais il luy monstre qu'il n'a point attribué à Dieu la gloire de iustice telle qu'il devoit. Vray est qu'il parle asprement, et semble qu'il destourne les propos de Iob, et qu'il les face pires qu'ils n'ont esté: mais notons que c'est bien raison que le sainct Esprit descouvre les vices qui sont en nous, encores qu'ils ne nous semblent pas grans. Exemple, Voila Iob qui en general a confessé que Dieu estoit iuste, et l'a recognu tel, mesmes en sa personne: mais cependant si est-ce qu'il a este agité si rudement de ses passions, qu'il luy eschappe de dire, Et pourquoy est-ce que Dieu m'afflige ainsi? Il n'y a point de propos, et quand i'auroye à plaider, ie monstreroye que ie n'ay point merité qu'il fust si violent contre moy. Il eschappe à Iob de parler ainsi, sans qu'il sache qu'il dise. Or si on examine son intention, elle n'a pas esté des plus mauvaises: il y a eu seulement ces bouillons-là qui l'ont transporté, IOB CHAP. XXXIV. 133 comme il estoit impossible qu'il ne fust tellement agité de ses passions qu'il s'escarmouchast ainsi à l'encontre de Dieu. Pourquoy donc est-ce qu'Eliu maintenant le redargue avec telle severité? Et c'est pource que la moindre doute que nous puissions avoir de la iustice de Dieu, la moindre dispute que nous ferons avec luy, est un blaspheme, encores qu'il ne nous le semble pas. Notons bien donc qu'ici le S. Esprit descouvre le mal qui estoit comme caché, afin que nous entendions, que quand il nous vient des phantasies en la teste, qui sont pour obscurcir la iustice de Dieu, ou pour detracter de sa gloire en façon que ce soit, combien que nous n'y pensions pas: si est-ce que ce sont des fautes horribles, et que nous ne pouvons assez condamner: que ce ne sont point des pechez veniels comme les Papistes en font. Car ils disent, quand un homme doutera si Dieu est iuste, et mesmes quand il luy viendra beaucoup d'imaginations execrables, que moyennant qu'il ne s'y accorde point cela n'est pas peché mortel. Or c'est une doctrine par trop brutale: si est-ce qu'entre les Papistes on la tient pour toute conclue. Au contraire, notons bien qu'ici le sainct Esprit foudroye contre les apprehensions qui nous vienent au cerveau, encores que nous ne cognoissions pas qu'elles soyent si contraires à la gloire de Dieu: et puis, qu'encores que nous n'ayons point ceste intention directe d'accuser Dieu, toutes fois si ne pouvons nous estre excusez, quand nous sommes ainsi entortillez en des mauvaises pensees, es que nos passions nous auront agité ça et là, que nous ne sommes point paisibles pour glorifier Dieu, pour luy estre obeissans en tout et par tout: que nous meritons d'estre redarguez, comme si nous avions voulu estre iustes, et que Dieu fust coulpable au pris de nous, comme si nous luy avions attribué iniquité, nous voulans maintenir comme s'il n'y avoit nulle faute en nous. Et ceci nous doit admonnester, quand nous avons affaire à Dieu, de passer tousiours condamnation sans aucune dispute: car combien que nos subterfuges puissent estre approuvez des hommes, et que nous ayons aussi ceste coustume de nous y endormir: tant y a qu'en la fin nous sentirons en despit de nos dents, que Dieu en un mot saura renverser toutes nos longues repliques, et toutes les belles couleurs que nous pretendrons. Et ainsi quand il nous vient quelque mauvaise pensee qui est pour amoindrir la gloire de Dieu, et pour nous faire douter de sa iustice: que nous cognoissions que nous sommes desia en train de blasphemer, et que nous sommes à condamner tant et plus voire combien que cela nous passe tantost, et que nous n'y pensions point. Et puis, quand nous aurons quelque pensee qui ne sera point à nostre advis pour accuser Dieu: tant y a que si nous 134 voulons nous iustifier contre luy, c'est un blaspheme. Que faut-il donc? Apprenons de confesser Dieu estre iuste en nous condamnant nous-mesmes: car ce sont deux choses incompatibles quand les hommes se veulent absoudre, qu'ils puissent cependant glorifier Dieu comme il appartient, et qu'il en est digne. Iamais donc Dieu n'a son droit entier, sinon que nous demeurions confus, et que cela soit tout raclé, que nous n'avons nulle defense contre luy, mais qu'il ne reste sinon que nous baissions la teste. Voila ce que nous avons à retenir en premier lieu de ce passage. Mais encores afin que ceci nous soit tant mieux imprimé au coeur, notons ce que dit Eliu, Que Iob a cheminé avec les meschans. Et comment? Eliu accuse-il Iob d'avoir esté un contempteur de Dieu, et d une vie desbordee, veu que ci dessus il a protesté d'avoir cheminé en telle perfection, qu'on ne sauroit trouver à grand peine un homme semblable à luy? Car nous avons veu qu'il a esté l'oeil des aveugles, qu'il a servi de iambes aux boiteux, qu'il a esté le pere des orphelins, que sa main n'a esté close aux povres, qu'il n'a point souffert que les costez de ceux qui avoyent froid le maudissent, que sa maison a tousiours esté ouverte à ceux qui avoyent necessité, qu'il a bien fait aux estrangers: qu'encores qu'il eust credit, iamais il n'en a abusé: combien qu'il eust esté supporté en iustice, toutes fois qu'il a cheminé si simplement, qu'il n'a foulé personne. Comment est-ce donc que maintenant Eliu l'accuse d'avoir cheminé avec les meschans? Or c'est suivant le propos qu'il a tenu, Que l'homme en repliquant à l'encontre du iugement de Dieu ne chemine point avec luy. Ainsi notons bien que quand un homme n'aura point esté ne paillard, ne larron, n'yvrongne, ny meurtrier, ny bateur: toutes fois qu'il ne laisse pas d'estre complice de la plus grande meschanceté qui soit, quand il n'aura point glorifié Dieu, mais qu'il aura eu quelque orgueil en lui pour ne se pouvoir assuiettir à la iustice de Dieu et à sa droiture et bonté. Quand donc nous ne rendons point à Dieu l'honneur qui luy est deu, nous sommes meschans en cela, quand nostre vie au reste seroit Angelique. Et c'est un poinct que nous devons bien noter: car il nous semble qu'un homme soit iuste, moyennant qu'on ne luy puisse rien reprocher selon le monde, et qu'il ait mené une vie vertueuse Or cependant pensons-nous qu'il n'y ait point de peché, quand un homme ne sert point à Dieu en telle humilité qu'il doit? Quand nous aurons rendu à nos prochains ce que nous leur devons, et que Dieu aura esté frustré et despouillé de ce qui luy appartient, faudra-il que nous soyons iustes pourtant? Nenni: car si i'ay desrobbé quelqu'un, ie suis coulpable: et si i'ay merité la mort eternelle pour cinq soulz: quand SERMON CXXIX 135 i'auray ravi à Dieu son honneur, que i'auray tasché d'aneantir sa maiesté, en cela n'y a-il point un crime beaucoup plus enorme, que ne sont point tous les larrecins du monde, ou toutes les paillardises, tous les meurtres, tous les empoisonnemens, tous les pariures, et toutes ces choses-la? Ainsi donc notons bien, quand Eliu reproche ici à Iob, qu'il a cheminé avec les meschans, que ce n'est pas pour des vices qui fussent apparens quant au monde, ce n'est pas qu'il ait esté meurtrier, ny paillard, ny larron: mais pource qu'il n'a point glorifié Dieu, cognoissant qu'il estoit iuste: ains à l'opposite il l'a voulu condamner: voire, non pas qu'il le fist droitement: mais pource qu'il estoit tormente de son mal, il a murmure repliquant contre Dieu: et ceste impatience-la, encores qu'elle fust meslee avec patience, si est-ce qu'elle est à reietter comme un blaspheme, et Iob en est condamné comme meschant. Or par cela nous sommes admonnestez de vivre tellement sans nuire, et sans faire ne fraude, ne dommage, ne tort aucun à nos prochains: que cependant nous ayons nostre principal regard à Dieu, et que nous cheminions devant luy en telle humilité, que tousiours sa louange resonne et en nos coeurs et en nos bouches: que de coeur, di-ie, nous le glorifions et de bouche pareillement: et quand il nous viendra des fascheries, des troubles, qu'incontinent nous passions condamnation, n'attendans pas que nous soyons condamnez d'ailleurs, que Dieu nous envoye des iuges qui prononcent une sentence solennelle et patente contre nous N'attendons point aussi qu'il foudroye du ciel: mais qu'un chacun cognoisse le mal qui est en luy, et que nous en detestions les moindres pensees, et les plus volages qui nous pourroyent entrer en phantasie: que nous sachions, di-ie, que ce sont des crimes enormes et mortels. Cependant notons bien, que Dieu ne laissera pas de nous recevoir à merci, moyennant que nous soyons aussi prompts et volontaires à nous condamner: mais ceux qui font des revesches, et qui veulent disputer et se rebecquer, en la fin sentiront que leur opiniastreté ne sera que pour les rendre confus au double. Et ainsi nous voyons, que ce n'est point sans cause que Dieu a distingué sa Loy en deux tables, pour nous monstrer que son service et l'honneur que nous luy devons, va devant: et puis, qu'il y a le devoir que nous avons envers nos freres. Il faut donc que le service de Dieu soit comme le fondement de toute nostre vie: que nous le glorifions, sachans que c'est à cela qu'il nous a creez, et nous entretient et nourrist: et puis, que selon que nous sommes obligez les uns aux autres, nous taschions d'aider et servir à nos prochains sans aucune nuisance. Voila donc ce que nous avons à retenir en ce passage. 136 Or maintenant regardons aussi les façons de parler qui sont ici contenues. Quand Eliu reproche à Iob qu'il a dit, Ie suis iuste, et Dieu a renversé mon iugement: ce n'est pas (comme desia nous avons dit) que Iob voulust ainsi plat et court accuser Dieu qu'il eust renversé son droit: mais notons quand un homme mortel maintient ainsi precisément son droit, que cela ne se peut faire qu'il ne detracte de Dieu, et qu'il ne s'esleve contre sa iustice: et pourtant c'est un article qui doit bien estre observé: car il sera trouvé qu'il n'y a celuy de nous qui par fois ne prene ceste audace de dire, que Dieu a renversé son droit. Or cependant notons bien, que nous voulons estre iustes, quand nous entrons en ceste extremité-la: comme aussi sainct Paul quand il parle de glorifier Dieu, et confesser qu'il est iuste, il veut que toute bouche soit close. Cependant donc que les hommes se rebecquent, et qu'ils aguisent leurs langues pour maintenir leur iustice, il faut qu'ils ayent Dieu pour partie adverse. Or est-il ainsi qu'ils s'eslevent contre Dieu toutes fois et quantes qu'il les afflige, et qu'ils ne peuvent s'humilier pour confesser qu'il est iuste en ce faisant. Voila donc ce que nous avons à faire, sinon que nous vueillions que Dieu s'oppose contre nous, et qu'il nous condamne comme estans coulpables de nous estre eslevez contre luy, et l'avoir accusé d'iniustice. Nous aurons beau protester que nous ne l'aurons point voulu faire: mais la chose est telle: que gaignerons-nous de tergiverser ici, quand le sainct Esprit en a prononcé son arrest? Voila donc quant à ce premier mot qui est ici contenu. Or quand il dit, Ie suis trouvé menteur en mon droit. Par cela il signifie, qu'il n'est pas admis en ses defenses, et que c'est comme quand des iuges seront desraisonnables et cruels, et voudront opprimer par leur autorité quelque bon droit. Voila comme Eliu maintenant reproche à Iob qu'il a accusé Dieu: O voila il faut que ie soye tenu comme coulpable. Et pourquoy? C'est à l'appetit de Dieu: car il ne me veut point ouir en mes defenses. Il me presse, i'ay la bouche close: que si i'amene raison, elle n'aura ne lieu n'accez. Or Iob n'avoit point voulu se ietter hors des gonds iusques là: mais cependant retenons ce qui a este dit, c'est assavoir que si simplement nous ne confessons la dette, c'est comme si nous voulions dire que Dieu a une puissance tyrannique sur nous, et qu'il n'y procede point par raison ne par equité: mais d'autant que nous sommes à luy qu'il en dispose à tors et à travers. Combien donc que nostre bouche ne prononce point ces mots, que mesmes nous ayons horreur de les avoir pensé: tant y a que si nous n'avons ce poinct conclud, que nous n'avons nulle defense, et que nous sommes coulpables, tousiours nous entrons en IOB CHAP. XXXIV. 137 procez avec Dieu, et faudra que nous soyons condamnez comme ayans detracté de sa iustice. Touchant de ce qui est dit quant et quant, Que Iob boit la mocquerie comme eau: il s'entend qu'il est eslourdi tellement, qu'il n'aperçoit pas que les propos dont il a usé sont vilains et dignes d'estre reiettez, et qu'on s'en mocque, comme s'il estoit un homme insensé. Or cependant si avons nous veu que Iob a tenu des propos excellens, voire et qu'il a este organe du S. Esprit, tellement que nous pouvons recueillir une grande instruction de ce qu'il a dit. Puis qu'ainsi est donc, pourquoy est-ce qu'il luy est reproche qu'il hume la mocquerie comme eau? C'est pource qu'il ne se peut faire, qu'un homme ne soit tellement transporté, quand il est enflammé en ses passions, qu'il ne sait qu'il dit. Or si cela est advenu à Iob (ie vous prie) que sera-ce de nous! Sa patience nous est mise au devant pour regle, et nous avons dit que l'issue qu'il a eue, monstre qu'il n'y a rien meilleur que de s'attendre au bon plaisir de Dieu, en tous les chastimens en general qu'il nous envoye. Et toutes fois, si est-ce qu'il est ici accusé comme nu homme effronté, qui ne sait plus que c'est de honte, qui boit toute vilenie comme un poisson boira l'eau. Si cela luy est reproché, et à bon droit: et ie vous prie quand nous appercevrons que nous sommes impatiens cent fois plus que luy, et qu'il ne faut rien pour nous escarmoucher, et nous faire despiter à l'encontre de Dieu, et que sera-ce? Ne devons-nous pas bien penser que nous sommes plus qu'eslourdis? Ainsi en la personne de Iob nous voyons, que le sainct Esprit nous a ici voulu monstrer que c'est que de nous quand les maux nous tormentent par trop, et que nostre fragilité et foiblesse est meslee parmi, tellement que nous ne savons que devenir, que nous grinçons les dens, nous rongeons nostre frain, et sommes estonnez en sorte que nous ne tenons plus ne chemin ne sentier. C'est donc ce que nous avons à noter de ce passage. Or venons maintenant à ceste sentence qu'Eliu adiouste. Il accuse Iob d'avoir dit, Qu'il ne profitera rien à l'homme d'avoir cheminé avec Dieu. Ce mot ici Cheminer avec Dieu emporte que l'homme s'addonne tellement au service de Dieu, qu'il pense tousiours à rendre conte, qu'il cognoisse, Celui qui m'a creé et formé, me conduit et gouverne, ie ne puis pas fuir sa main, ni eschapper de son iugement: et ainsi il faut que ie lui soye present devant ses yeux, il faut qu'il cognoisse non seulement toutes mes oeuvres, mais aussi mes pensees. Voila que c'est de cheminer avec Dieu. Et notamment l'Escriture saincte use de ceste forme de parler, pource que les hommes sont comme sacs à charbonnier (ainsi qu'on dit) que les uns noircissent 138 les autres. Et l'experience le monstre, que quand nous cheminons sans regarder à Dieu, il n'y a celuy qui ne prene licence de mal-faire sous ombre que les autres ne sont point meilleurs que luy: et cependant il donne aussi à d'autres de ses prochains occasion de mal faire: tellement qu'il n'y a auiourd'huy celuy qui ne soit en mauvais exemple en quelque sorte, comme nous avons tous nos vices propres. Et ainsi quand nous cheminons avec les hommes, n( 119 cheminons en confusion horrible: il n'y a qu'un meslinge, et un abisme si profond en nostre vie, qu'on n'y cognoist plus rien. Voila, di-ie, que c'est de cheminer avec les hommes. Or que faut-il? Puis qu'en cheminant selon le monde nous sommes corrompus, et chacun attire à mal ses prochains, et il les suit quant et quant: n'est-ce point là pervertir tout ordre? Il ne reste donc, sinon de ne 19 recueillir à Dieu, et nous conformer du tout à luy. Il est dit, qu'Henoch a cheminé avec Dieu. Et pourquoy? D'autant qu'il n'a point este perverti et combien qu'en ce temps-la tout le monde fust si corrompu que rien plus, si est-ce qu'Henoch s'est conservé en integrité. La raison? C'est qu'il a recueilli ses esprits pour ne point se lascher la bride, et desborder: et combien que l'iniquité fust comme un deluge sur la terre, il a cognu, O si est-ce qu'il me faut cheminer comme devant mon Dieu. Au reste ceci emporte aussi bien, que nous ne regardions pas à avoir quelques belles apparences: comme beaucoup se contentent d'estre prisez des hommes, et de s'estre abstenus de mal devant le monde: quand ils ont leurs mains pures en apparence, ce leur est assez. Or ce n'est rien, si nous n'avons nostre coeur pur devant Dieu. Et ainsi donc notons bien, quand l'Escriture nous parle de Cheminer avec Dieu qu'elle signifie que ce n'est rien d'avoir ordonné nostre vie exterieure en telle sorte que nos vices n'apparoissent point: mais qu'il faut aussi que nostre conscience responde, et que nous soyons exempts de toutes meschantes affections et perverses. Pour le troisieme nous avons à cheminer avec Dieu pour nous conformer du tout à sa Loy: car si nostre vie est approuvee des hommes, et qu'aussi nous-nous flattions en nos bonnes intentions, et que sera-ce? Rien: comme nous voyons qu'en la Papauté ceux qui sont devots selon leurs imaginations, é ils cuident que Dieu leur soit plus que redevable: mais cependant pource qu'ils mesprisent l'Escriture saincte, et qu'ils ont leurs inventions propres qu'ils ont basties à la volee, tout cela n'est que fatras et ordure. Et ainsi notons, que pour bien vivre, et avoir une regle droite et certaine, il nous faut cheminer avec Dieu, c'est à dire de droit fil: il nous faut conformer et nos pensees, et nos oeuvres à ce qu'il commande, et non pas à ce qui aura esté controuvé par les SERMON CXXIX 139 hommes, et qui nous semblera bon. Voila donc quant à ce mot. Venons au principal. Comment est-ce que Iob a entendu, qu'il ne servira rien à l'homme d'avoir cheminé avec Dieu? C'est pource qu'il s'est trouvé comme eslourdi en son torment, et qu'il n'a point cognu que Dieu luy assistoit d'autant qu'il l'avoit servi, et qu'il avoit conformé et reglé sa vie à toute droiture. Il est vray que Iob en general a bien cognu que Dieu estoit iuste, et qu'il ne faut point que nous estimions ou mesurions sa iustice selon l'estat present du monde, et les choses qui se voyent auiourd'huy à l'oeil. Car voila aussi le debat qu'il y a eu contre ses parties adverses, que les bons sont affligez et tormentez en ce monde, et que les meschans prosperent: et ainsi, que Dieu a un iugement plus haut qu'il s'est reservé: et que pourtant nous ne restraignions point nos esprits à ce qui se voit auiourd'huy, et que nous ne pensions point qu'en ce monde Dieu rende à chacun ce qui luy est appresté: car c'est une chose trop brutale d'avoir une telle pensee. Iob donc a debatu ceste querelle. Mais quoy? Cependant il n'a pas laissé d'estre comme esbloui, quand il est venu à penser à ses afflictions: il estoit tellement transporté, qu'il demande, Où en suis-ie? qu'est-ce que i'ay gaigné de m'adonner ainsi à l'obeissance de Dieu? D'autant donc que Iob s'est ainsi trouvé esperdu et esgaré, il luy est reproché à bon droit, qu'il a prononcé ce blaspheme, Qu'il ne profitera rien à l'homme d'avoir cheminé avec Dieu. Or par cela nous sommes admonnestez, de nous tenir en bride courte, quand nous contemplons les choses qui se font au monde, et que nous entrons en pensee pour dire, Et comment Dieu dissimule-il? Pourquoy est-ce qu'il permet que son Eglise soit ainsi tormentee? Et comment les violences sont-elles si grandes? Tenons nous, di-ie, court en bride. Et pourquoy? Car si seulement nous imaginons, que toutes ces choses soyent estranges, c'est autant que si nous allions blasphemer contre Dieu. Il est vray que nostre Seigneur ne nous impute point ce blaspheme-la, mais c'est par sa bonté: tant y a que nous en sommes coulpables. Et ici en la personne de Iob nous sommes redarguez par le S. Esprit, afin qu'un tel blaspheme nous desplaise, et que nous l'ayons en horreur: et que si tost qu'il nous viendra en pensee quelque mauvaise phantasie, nous la reiettions, sachans quelle seroit pour nous mener à un blaspheme plus grand, si Dieu ne nous retenoit. Et au reste notons, que tant plus devons nous estre sur nos gardes en cest endroit, quand nous voyons que les serviteurs de Dieu ont este ainsi agitez d'une telle tempeste. Il est vray que Ieremie (12, 1), quand il s'enquiert pourquoy les meschans prosperent, et pourquoy Dieu leur favorise selon 140 qu'il semble, proteste bien que Dieu est iuste, et que ses iugemens sont droits, et use de ceste preface-la, comme pour se brider, Ie say, dit-il, Seigneur, que tu es iuste: mais si est-ce qu'encores ne laisse-il point d'estre esbranlé. Nous voyons ce qu'en dit Habacuc aussi bien. Habacuc (1, 3) fait le semblable, et en cela monstre-il qu'il est retenu de la crainte et reverence de Dieu: mais tant y a qu'il est troublé en son esprit. David confesse (Ps. 73, 13) qu'il luy est advenu beaucoup d'avantage: car nous voyons qu'il disoit, C'est donc en vain que i'ai lavé mes mains, que ie me suis addonné à toute droiture, que i'ai mis peine de servir à Dieu: i'ai bien perdu mon temps. Quand David est venu iusques-là, que sera-ce de nous, ie vous prie? Et ainsi il est vrai qu'il se redargue, mais il confesse aussi que son pied a este sur la glace, et qu'il estoit tout prest à tresbucher. Et puis il adiouste, Seigneur ie suis une beste, ie ne suis plus homme, ne digne d'estre reputé une creature, raisonnable: mais me voici du tout abbruti, comme les asnes et les chevaux. Et ainsi Seigneur, il faut que tu me tiennes la main forte, ou autrement ie suis perdu. Quand David confesse qu'il n'a point esté exempté d'une telle tentation (ie vous prie) que sera-ce de nous, comme i'ai dit? Et voila aussi pourquoi Isaie prononce ce mot (3, 10), non point comme vulgaire, mais comme exquis, Dites, il y a fruict pour le iuste. Il exhorte les fideles de conclure et se resoudre qu'il y a fruict pour les iustes: c'est à dire, qu'ils ne perdront point leur peine en servant Dieu. Il semble que cela soit assez commun, et toutes fois le Prophete Isaie en fait une sentence exquise. Et la raison? pource qu'on voit les choses confuses au monde (comme elles seront entre nous tous les coups) et pourtant que les povres fideles seront esperdus en leurs sens pour dire, Et pourquoi est-ce que Dieu nous affligé d'une telle rigueur? O nous serions prests à murmurer incontinent: mesmes il nous adviendroit de blasphemer contre Dieu, n'estoit que nous fussions retenus, et que Dieu nous declarast que ce qu'il fait n'est point pour favoriser aux incredules. Ainsi donc encores qu'il semble qu'il nous ait mis en oubli, si est-ce qu'il faut s'assurer qu'il aura pitié de nous, et qu'au milieu de sa rigueur il adoucira ses verges, et que mesmes nous serons absous de sa main: comme aussi nous pourrions estre abysmez cent mille fois, et perir à chacune minute n'estoit qu'il nous preservast par sa bonté infinie. Voila quant à ce poinct, là où Iob est condamné d'avoir dit, Que l'homme ne profitera rien cheminant avec Dieu. Ce n'est pas que du tout il ait este persuadé de cela: mais pource qu'en ses angoisses il a esté confus, et n'a point cognu la conduite de Dieu, comme il devoit, et son conseil. Il IOB CHAP. XXXIV. 141 est vrai qu'il a tousiours cognu en partie, mais encores est-il condamne pource qu'il ne s'est point tenu si paisible, ne si coi comme il devoit. Nous serons donc à condamner cent mille fois plus que lui, si nous n'apprenons d'estre nos iuges afin que nous soyons absous devant Dieu. Or pour conclusion il est dit, Que a n'advienne qu'il y ait iniquité en )ieu, ni iniustice au Tout-puissant. Ici nous avons à noter quelle est la somme des propos d'Eliu, pour faire nostre profit de tout le discours que nous verrons en ce chapitre: c'est qu'il faut que nous glorifions Dieu comme iuste. Voila donc le sommaire de tout ce chapitre. Or il semble que ceci est par trop commun, et qu'il ne soit ia besoin d'en parler, pource que de primeface nul n'osera nier que Dieu ne soit iuste: mais tant y a qu'à grand peine de cent l'un en trouvera-on qui recognoisse la iustice de Dieu comme il appartient: et ceux-là mesmes encores y failles t. Ie di des plus iustes, que souventesfois ils seront solicitez de ces doutes que nous avons dit. Que sera-ce donc des gens prophanes et brutaux, qui ne sont point exercez à magnifier Dieu, et qui n'ont point addonné leur estude à cela? Et pourtant sachons, que celui qui aura retenu ceste doctrine de confesser que Dieu est iuste, et en sera bien persuadé, aura beaucoup profite: et non pas seulement pour un iour, mais pour cent ans, pour mille, quand il vivroit autant en ce monde. Mais il nous faut observer, comment c'est que nous confesserons Dieu estre iuste. Vrai est que ceste matiere ne se pourroit pas maintenant traitter au long: mais si en faut-il dire un mot pour donner ouverture à ce qui suivra. Comment donc est-ce que nous confessons Dieu estre iuste? C'est quand sa seule volonté et simple nous suffira pour toute raison, et que nous aurons cela bien persuadé en nous, que tout ce que Dieu fait, est bon et equitable, encores que nous ne cognoissions point la raison pourquoi. Car si l'homme veut confesser Dieu estre iuste selon qu'il le comprend en son cerveau, et non autrement, que sera-ce? Ne sera-il point assuietti à nous? Mais il faut que nous ayons cela tout conclu, pour dire, Dieu est iuste. Et pourquoi? Sa volonté est la regle de toute droiture, tellement que tout ce qui procede de lui il 142 nous le faut adorer, encores que nous le trouvions estrange à nostre phantasie: et combien qu'il nous semble qu'il ne devroit pas estre ainsi: toutes fois que nous soyons retenus de ceste crainte, pour confesser que d'autant que Dieu est la fontaine de toute iustice, tout ce qu'il fait il nous le faut trouver bon. Voila donc en premier ce que nous avons à noter. Et puis, que nous cognoissions ceste iustice en toutes choses qui nous viennent à la phantasie, tellement que tousiours cela nous vienne au devant, Dieu est iuste. Comme quoi? Nous voyons les meschans dominer et avoir la vogue: cela nous despite. Or Dieu cependant est là au ciel comme endormi, ce nous semble: quand il n'y remedie pas du premier coup, il nous semble qu'il ne fait pas son office. Tant y a qu'en tout cela il faut que nous confessions Dieu estre iuste. Apres quand nous serons tormentez et affligez, maintenant en nos biens, maintenant en nos personnes, que nous verrons toute l'Eglise en general qui sera foulee au pied, suiette à la tyrannie des meschans. Et qu'estce que ceci veut dire? Or si faut-il que nous cognoissions et confessions Dieu estre iuste: et puis qu'ainsi est, attendons qu'il nous declare pourquoi les choses vont si mal à nostre semblant, et sachons que ce n'est point sans cause qu'il en dispose ainsi. Et pourtant, que nous fermions les yeux quand les choses iront tout au rebours de nostre appetit: que seulement nous soyons resolus en cela, pour dire Seigneur tu es iuste, et ie me contenterai de ceste iustice iusques à ce que tu me faces entrer en ton sanctuaire, et que i'apperçoive pourquoi c'est que tu disposes ainsi l'estat du genre humain. Vrai est que si maintenant ie suivoye ma phantasie, ie murmureroye, voire et me despiteroye contre toi, de voir ici les choses ainsi confuses: mais puis que nous savons que tu gouvernes tout le monde en ta sagesse et iustice infinie, il faut que tu sois approuve, et que nous confessions que c'est à bon droit que tu disposes ainsi le tout, encores que nous n'appercevions point la raison. Voila donc comme nous devons pratiquer en somme ceste doctrine. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. SERMON CXXX 143 LE CENT TRENTIEME SERMON, QUI EST LE II. SUR LE XXXIV. CHAPITRE. 10. Ia n'advienne qu'il y ait iniustice en Dieu, ou iniquité au Tout-puissant. 11. Car il rendra, à l'homme selon son oeuvre, il fait trouver à chacun selon ses voyes. 12. Dieu ne condamnera point en vain, et le Tout-puissant ne renversera point le droit. 13. Qui est-ce qui a visité la terre outre lu'? ou qui est-ce qui l'a mis sur le monde? ou qui l'a bastie? 14. S'il tourne vers lui son coeur, et retire son esprit et son souffle: 15. Alors toute chair defaudra ensemble, et l'homme retournera en poudre. Nous avons à deduire ceste sentence qui semble estre assez commune, c'est assavoir Qu'il n'y a point d'iniustice en Dieu, chacun le confesse: mais il y en a bien peu qui le cognoissent pour en estre bien persuadez. Si nous sommes à repos, et que Dieu ne face sinon ce que nous desirons, il nous sera facile d'accorder qu'il est iuste: mais si tost que nous sommes faschez, qu'il y a quelque mal ou adversité qui nous trouble, nous entrons en murmure, et ne cognoissons plus la iustice de Dieu, laquelle auparavant nous avions confessee. Ce n'est point donc assez, qu'en un mot nous protestions que Dieu est iuste: mais le principal est quand ce vient à la pratique, que nous trouvions bon tout ce qu'il fait, que nous soyons volontiers suiets à sa puissance: que s'il nous afflige nous n'entrions point en procez contre lui, que nous ne soyons point despitez de ce qu'il gourverne autrement que nostre desir ne porte, Voila donc ce que nous devons retenir de ce passage, quand il nous est monstre qu'il n'y a point d'iniustice en Dieu. Bref, iusques à ce que nous soyons venus à ceste raison, d'estre paisibles et obeissans à Dieu en tout ce qu'il fait, encores que les choses ne viennent point à nostre phantasie et propos, ou iugement, nous l'accuserons obliquement d'iniustice. Et pourquoi? Il gouverne tout le monde, rien n'adviendra qui ne soit disposé de son conseil et de sa main: si nous trouvons à redire aux choses qui adviendront, n'est-ce pas nous dresser à l'encontre de celui qui a tout en sa puissance? Et ainsi donc apprenons de nous assuiettir à la providence de Dieu, confessans que tout ce qu'il fait est bon: et alors nous le tiendrons pour iuste, et lui rendrons la louange qui lui est deuë. Si nous repliquons contre lui, nous tormentans de ce qu'il fait, et y trouvans à redire, c'est autant comme si nous blasphemions contre lui l'appellans iniuste. Vrai est qu'en nos 144 afflictions il ne se peut faire que nous n'ayons quelque regret, mais tant y a qu'il nous faut dompter nos passions, et les tenir captives, et prendre ceste conclusion en nous, Que Dieu, puis qu'il est tout bon et sage, ne fait rien que par raison et droiture. Voila donc comme il nous faut batailler contre nos passions quand elles s'eslevent en nous, et qu'elles nous incitent à nous eslever contre Dieu. Maintenant regardons comment Eliu prouve qu'il n'y peut avoir iniustice en Dieu. Il dit, Qu'il rendra aux hommes selon leurs oeuvres, et qu'il fera trouver à chacun selon ses voyes, Ceci doit bien estre noté: car ce n'est pas le tout de cognoistre que Dieu est iuste en soi, comme aussi sa iustice n'est pas enclose en son essence, tellement qu'elle nous soit incognue, mais elle s'estend par tout, et faut qu'elle soit cognue principalement en nous. Voulons nous donc cognoistre comme Dieu est iuste? Regardons çà et là, et nous pourrons bien contempler sa iustice, cognoissans que ce monde est gouverné par lui en telle equité qu'il n'y a que redire. Et de fait chacun quand il sera appellé en son rang, n'aura nulle occasion de se plaindre, mais il faudra que tous confessent que Dieu les a supportez par sa bonté infinie, et les a punis d'une iuste rigueur Voila ce que nous avons maintenant à retenir de este raison qu'Eliu allegue. Et c'est un article bien notable, comme i'ai desia touché: car quand il nous parle de la iustice de Dieu, n'imaginons point qu'il soit seulement iuste en soi: mais apprehendons sa iustice comme il appartient, et l'estendons comme il faut, c'est assavoir de tout le gouvernement du monde. Comment est-ce donc que Dieu est iuste? Pource que tout est conduit par lui en equité: que tout ce que nous voyons il nous le faut approuver comme iuste d'autant qu'il procede de lui. Ie n'enten pas les pechez qui se commettent des hommes, mais i'enten que Dieu en son conseil souverain dispose tellement toutes choses, que ce qui procede de lui il nous le faut trouver bon. Et pourtant quand chacun de nous viendra, à s'examiner, qu'il cognoisse qu'il n'a nulle couverture pour plaider contre Dieu, qu'on ne peut l'accuser de cruauté, et que nul ne peut dire qu'il l'ait mal traitté: mais que nous approuvions sa iustice en ce qu'il nous gouverne et manie. Au reste si nous voulons comprendre ce propos, et en estre bien persuadez, il faut en premier lieu qu'un chacun se sonde, et qu'il pense de pres quel il IOB CHAP. XXXIV. 145 est. Car qui est cause que nous sommes ainsi despits, et quoi que Dieu nous face, qu'il ne nous peut contenter, que nous avons tousiours ceste audace de nous eslever contre lui, sinon que par vaines flatteries nous sommes aveuglez, et qu'un chacun cuide estre iuste ne pensant point à ses pechez? Et ainsi quand nous aurons ceste prudence en nous de bien cognoistre nos fautes, il est certain que toutes les repliques contre Dieu cesseront et seront soluës, qu'en humilité chacun viendra dire, Seigneur, tu m'as traitté en telle sorte qu'il faut bien que ie cognoisse ta iustice, et que ie te glorifie. Mais quoi? Nous ne pouvons pas nous tenir de nous tromper: et encores que nous cognoissions que nous n'avons nulle replique: si est-ce que nous voulons tousiours amoindrir les vices, voire et les couvrir, encores qu'ils soyent plus que notoires. Or sommes-nous ainsi endormis en nos fautes par nostre hypocrisie, Alors il nous est aisé de nous eslever contre Dieu. Et ainsi c'est le vrai remede, quand les hommes voudront recognoistre Dieu estre iuste, afin de lui attribuer la louange qu'il merite, qu'en premier lieu ils se facent leurs procez, qu'ils s'accusent eux-mesmes, et se condamnent. Alors il ne leur coustera rien de recognoistre que Dieu est iuste: car ils sont convaincus assez en eux qu'il ne les a pas mal traittez, et qu'il ne leur a fait nul tort: d'autant que s'il les a chastiez, ç'a esté pour leurs offenses, et encores qu'il ait exercé quelque rigueur sur eux, tant y a que tousiours il les a supportez par sa bonté et misericorde. Voila donc en somme ce que nous avons à retenir. Or cependant notons quand il est dit, Que Dieu rendra, à l'homme selon ses oeuvres, et qu'il fera trouver à chacun selon ses voyes, que cela n'est pas entendu en telle sorte, Comme si Dieu du premier coup punissoit les transgresseurs de sa Loi, et qu'il maintint les bons: mais c'est pour monstrer que Dieu ne fait tort à nul. Il se pourra donc bien faire (comme il advient tous les iours) que Dieu pour un temps supportera les meschans: on voit qu'il dissimule quand les hommes se Sont desbordez à mal, et qu'il ne semble pas que Dieu y pense, ne qu'il les voye. Et voila aussi qui est cause d'endurcir les meschans, et de leur donner plus de hardiesse: car sous ombre que Dieu ne les punist point tantost, il leur semble qu'ils sont eschappez et quittes. Et ainsi donc Dieu ne punist pas incontinent les malefices, et aussi Eliu ne l'entend pas ainsi: mais tant y a qu'en la fin Dieu, apres avoir differé long temps, et avoir prolongé le terme aux meschans, leur monstrera que s'il les a attendus à repentance, il n'a pas oublié leurs forfaits, que tout a esté enregistré devant lui, et mesmes qu'ils se sont amassé un plus rand thresor de son ire. 146 Le terme donc leur sera bien cher vendu, quand ils auront ainsi abusé de la patience de Dieu, qui n'a pas voulu du premier coup les punir, afin qu'ils eussent loisir de cognoistre leurs fautes, et de se corriger d'eux-mesmes. Voila pour un Item: c'est que Dieu n'execute pas ses iugemens du premier iour en telle sorte, que nous puissions appercevoir à l'oeil qu'il rende à chacun selon ses oeuvres. Et de fait que seroit-ce quand il puniroit egalement les pechez? Nous n'attendrions plus d'autre iournee: car tout seroit accompli en ce monde. Et où seroit l'article de nostre foi qu'il nous faut ressusciter et venir devant le siege iudicial de nostre Seigneur Iesus Christ? Bref, il n'y auroit plus ne de loyer pour les bons, ni de crainte pour les meschans et rebelles. Et voila pourquoi aussi notamment en l'Escriture il est dit, Que Dieu rendra. Sainct Paul parlant de la iustice de Dieu ne dit pas qu'il rend tous les iours a chacun selon qu'il a desservi, mais il dit, Il rendra (Ro. 2, 6). Et quand? Au dernier iour. Eliu ne contredit point à ce te sentence: mais quand il dit, Que Dieu rend, il presuppose ce qui est vrai, qu'il nous faut tenir nos esprits en suspens iusques à ce que Dieu nous monstre ce qui nous est caché pour un temps. Il faut, di-ie, que nostre foi soit exercee en attendant patiemment ce que nous n'appercevons point encores: il suffit que Dieu nous donne quelques signes de sa iustice, qu'il nous en monstre des exemples notables, tellement que nous soyons contraints de sentir qu'il regarde les hommes pour les chastier en leurs offenses. Si Dieu nous donne quelques tesmoignages de cela, contentons nous: et cependant que nous soyons patiens, iusques à ce que nous cognoissions ce que maintenant il se reserve à soi. Voila donc comme il nous faut prendre ceste sentence, pour la bien appliquer à nostre usage. Il y a un second poinct: c'est qu'Eliu n'entend pas que Dieu rende tellement à chacun selon ses oeuvres, qu'il ne supporte ceux qu'il punit, et qu'il ne monstre quelque bonté envers eux, combien que d'un costé il leur soit severe, et qu'il leur face sentir qu'il est leur Iuge. Mais c'est pour signifier que quant au monde Dieu ne regarde point de punir nos pechez en mesure egale: car que seroit-ce? Il ne nous envoyeroit point de maladies, des povretez et choses semblables: mais nous serions abysmez et foudroyez du premier coup, tellement qu'il ne seroit point question seulement de sentir quelque punition horrible, mais il faudroit qu'il s'armast en sa maiesté puissante pour nous confondre et abysmer. Car quels sont nos pechez? Ainsi donc notons que Dieu ne punit point les pecheurs, et qu'il ne leur fait point sentir sa vengeance en mesure egale, si tost qu'ils l'ont desservi: mais il les supporte, tellement que tous les SERMON CXXX 147 chastimens que nous recevons en ce monde, ne sont qu'advertissemens que Dieu nous fait, nous donnant encores lieu de repentance. Non pas que cela profite à tous: car les meschans sont desia condamnez, d'autant qu'ils sont incorrigibles: et non seulement Dieu leur fait leur procez, mais il escrit leur condamnation, qui est toute preste à executer quand il voudra. Quoi qu'il en soit, si nous considerons bien tous les chastimens que Dieu nous monstre en ce monde, ils ne sont pas à beaucoup pres à egaler nous pechez, mais il nous attend afin que nous y pensions. Voila donc encores un autre article que nous avons à noter en ce passage. Or il y a pour le troisieme, Que Dieu ne rend pas tellement aux hommes selon leurs voyes, qu'il ne se reserve de pardonner à ceux que bon lui semble, quand il les veut reduire à soi. Dieu ne punist point ses esleus. Et pourquoi? Car il lui plaist de les recevoir à merci, et de se reconcilier par sa bonté gratuite avec eux: et en faisant cela il ensevelist leurs fautes, tellement qu'il n'entre pas (comme il est dit au Psaume [143, 2l) en iugement avec eux. Dieu donc a bien ceste liberté d'abolir nos offenses sans les punir: et cependant cela ne derogue en rien à sa iustice. Et pourquoi? Car quand Dieu nous veut pardonner nos fautes, comment en use-il? Ce n'est pas pour nourrir le mal qui est en nous: mais il nous en touche, et nous le remonstre, il nous fait sentir combien nous l'avons offensé, et puis il nous donne ceste affection de nous desplaire en nos pechez, et d'y gemir. Quand nous sommes touchez ainsi de repentance, nous sommes iuges de nos fautes, et les condamnons: et par ce moyen voila Dieu qui a exercé son office. Car c'est beaucoup plus quand l'homme se condamne que s'il estoit condamné de Dieu, et qu'il grinçast les dens, et qu'il demeurast incorrigible et obstiné en son mal. Dieu donc quand il nous retire à soy à repentance, n'oublie point son office: car il ne nous pardonne point nos pechez pour nous y flatter. u contraire c'est afin qu'il y ait double punition, que d'un costé nous sentions les ma IX que nous avons commis, de l'autre costé que la misericorde de Dieu reluise pour descouvrir les povretez où nous estions, iusques à ce qu'il nous en ait affranchis. Et ainsi donc notons bien, que Dieu en pardonnant les fautes à ses eleus ne derogue en rien à sa iustice, que ceste sentence en soit tousiours vraye, Qu'il rend aux hommes selon leurs oeuvres et leur fait trouver selon leurs voyes. Maintenant nous voyons ce que i'avoye touché: c'est que pour glorifier Dieu en sa iustice, il nous faut tousiours estre persuadez en nos afflictions, que nous ne souffrons rien a tort, et que eu a raison de nous chastier, que si nous entrons 148 en procez, nostre cause est perdue pour nous Et au reste que nous cognoissions, que Dieu nous supporte tellement par sa bonté, que nous avons tousiours occasion de sentir que nous sommes obligez tant et plus à luy, de ce qu'il n'exerce pas une rigueur extreme contre nous, ainsi qu'il luy seroit licite. En somme cognoissons qu'il nous espargne, encores qu'il nous face sentir sa vengeance: et encores qu'il se monstre rude et aspre que toutes fois il y a de sa bonté meslee parmi: et cependant, que tousiours il est iuste, tellement que les hommes ne gaigneront rien, quand ils penseront s'absoudre d'eux-mesmes, mais que le meilleur est quand nous voyons que Dieu nous appelle et nous solicite de venir à luy, que devant coup nous ayons senti nos fautes, voire pour nous y desplaire, pour en gemir, tellement que Dieu soit enclin à nous les pardonner. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ceste sentence. Or suivant cela Eliu pour confirmation plus grande dit, Que Dieu ne condamnera point en vain, et qu'il ne subvrertira point le droit. Il ne dit ici rien de nouveau, mais il ratifie son propos, voire respondant à ce qui avoit esté allegué par Iob. Il dit donc en premier lieu, Que Dieu ne condamnera iamais en vain: c'est à dire que les hommes ne pourront alleguer qu'il leur face tort, et qu'il leur face à croire qu'ils ont failli: comme souvent aux iustices terrestres un povre innocent sera opprimé, on luy mettra en avant une chose de neant où il n'y aura nulle faute: mais cependant si faudra-il qu'il passe par là, il y aura des faux tesmoins qui seront pour accabler un homme le plus iuste du monde. Là donc on punira souvent à tort et sans cause: mais ce n'est pas ainsi de la iustice de Dieu, il ne faut point qu'il monstre dequoy, qu'il ait de grans registres pour preuves, et pour s'excuser quand il seroit calomnié par les hommes: chacun porte son procez escrit et bien seellé en soy. Il ne faut point, di-ie, que nous ayons antre iuge que nostre conscience propre: et si maintenant chacun ne le cognoist, tant y a que Dieu en despit de nos dens nous resveillera bien, et quand nous aurons esté long temps à nous flatter, si faudra-il que nous retournions là d'estre convaincus, qu'il avoit iuste cause de nous punir. Et voila pourquoy aussi Eliu adiouste, Que Dieu ne renversera point le droit: car quand nous ne pouvons mieux, nous venons à ce subterfuge, que Dieu est tout-puissant, et qu'il fait ce que bon j luy semble, et pource que nous ne pouvons pas luy resister, qu'il y va, à tors et à travers. Et si nous ne parlons ainsi: si est-ce que nous aurons telles pensees obliques, Que nous voudrions sous ombre que Dieu est tout-puissant, et que nous sommes povres creatures et fragiles, luy faire à IOB CHAP. XXXIV. 149 croire qu'il nous tormente par trop. Mais au contraire il est dit que Dieu ne pervertist point le droit, c'est à dire qu'il ne punist point les hommes, que tousiours il ne regarde à les supporter, comme il cognoistra estre expedient: et s'il y avoit dequoy les espargner encores plus, il est certain qu'il le feroit, d'autant qu'il cognoist ce qui leur est propre. Ainsi donc pratiquons ceste doctrine, de nous humilier devant Dieu toutes fois et quantes que nous sommes chastiez de luy: ayons la bouche close pour ne point repliquer à l'encontre: et cependant soyons humbles, et que l'hypocrisie ne nous aveugle pas, pour nous flatter en nos transgressions. Voila donc en somme, comme il faut que nous apprenions à nous condamner, et là dessus que nous cognoissions que Dieu en nous punissant est iuste, et qu'il ne renverse point nulle equité qui soit en nous: que si nous avions bonne cause, elle seroit maintenue de luy, il ne faudroit ni procureur ni advocat, car luy-mesme nous seroit garant: il ne demande sinon de nous absoudre. Ainsi donc, si nous sommes condamnez par luy, il faut passer par là, cognoissans que nous l'avons bien desservi et merité. Il est vray que ceci se dira bien en general: mais tant y a qu'un chacun en son privé et au regard de sa personne, il faut qu'i ait ceste doctrine imprimee en sa memoire: et sur tout quand nous somme batus des verges de Dieu, et que l'un sera afflige de povreté, l'autre de maladie, l'autre aura quelque tort qu'on luy fera. ne quelque costé que le mal nous viene, que nous cognoissions, Voyci la main de Dieu qui nous visite. Et pourquoy? Il y a bien iuste raison: car nous sommes povres pecheurs, nous luy sommes rebelles tant et plue: et ne faut point que nous pretendions d'amoindrir nos fautes pour dire que les punitions de Dieu sont excessives, comme s'il n'avoit dequoy nous punir: mais au contraire quand il exerceroit une plus grande rigueur beaucoup, voire iusques à nous accabler du tout, confessons que ce ne seroit point trop, attendu que nos pechez sont venus iusques au comble. Voila donc comme nous devons entendre ceste sentence. Or il met puis apres, Qui est-ce que Dieu a ordonné pour mettre sur le monde outre luy? combien que le mot dont use ici Eliu signifie quelquefois visiter: mais pource que la sentence est tousiours une, il ne nous faut pas arrester beaucoup au mot: en somme Eliu veut dire, qu'il n'y a que Dieu qui gouverne le monde, et qu'il n'a point de compagnon, et qu'il n'est point Createur pour avoir seulement basti une fois le ciel et la terre: mais qu'il a tout en sa main, et qu'il conduit et gouverne auiourd'huy ses creatures, tellement que rien ne se fait sans sa volonté. Voila en somme ce qu'a voulu ici dire Eliu. Or il semble bien que 150 ce te raison ne soit point propre pour maintenir la iustice de Dieu: car il n'est pas question ici de sa puissance: et encores (comme desia nous avons touché) les hommes quelquefois sous ombre que Dieu est tout-puissant le voudront accuser de tyrannie, et qu'il n'a point d'esgard à nostre infirmité et foiblesse. Voila donc comme les hommes prendront occasion de s'eslever contre Dieu en confessant sa puissance pour dire 0 il est vray qu'il est maistre, mais cependant ce n'est point à dire qu'il se retienne et se modere comme il doit. Car combien qu'on fasche et qu'on tormente les siens, il semble qu'il ne s'en soucie, et qu'il n'y ait point d'esgard. Or au contraire Eliu pretend de monstrer, que Dieu est iuste. Et comment le monstre-il? Car lui seul, dit-il, gouverne le monde. Il semble que cela ne soit point à propos: mais quand tout sera bien consideré, c'est une raison peremptoire (comme on dit) et assez suffisante pour nous clorre la bouche. Et c'est aussi ce qu'il adiouste tantost apres Celui qui est iniuste gouvernera-il? Il est vrai quant au monde, que les meschans quelquesfois pourront gouverner. Et pourquoi? Car voila les rois qui sont faicts dés le ventre de la mere, ils parviennent à la couronne par heritage: autant en est-il des princes. Apres ils donneront les offices à leurs maquereaux à gens de nulle valeur, comme on sait quels sont les courtisans: ou bien il les vendront, et ainsi toute la iustice sera ruinee. Là où on ordonnera par election et voix du peuple les gouverneurs, comment y procede-on? Ce n'est pas en crainte de Dieu, ni en reverence, pour dire, qu'on ordonne gens qui dominent en iustice: mais aux tavernes on briguera, on fera des entreprinses les plus vilaines du monde. Quand donc les rois et les princes, et leurs officiers, et les Magistrats, qui seront esleus parviennent par tel moyen diabolique à leur degré: il faut bien que les meschans dominent. Mais ce n'est pas ainsi de Dieu. Et pourquoi? D'autant que de nature il a l'empire souverain du monde, et cela lui est deu: il n'a pas esté esleu par des canailles qui voudront que toute confusion regne, et qui esliront ceux qui les supporteront en mal, qui ne demandent qu'à renverser tout ordre et bonne police. Dieu donc n'a point esté esleu en des tavernes par brigues et par pratiques meschantes: il n'a point esté appellé en son office par faveur: il n'y a point succedé par heritage, comme si les estats lui eussent accordé qu'il succedast à un pere mortel: il n'y a rien de tout cela en lui. Quoi donc? ne nature il a le gouvernement du monde, tellement que ce sont deux choses inseparables que l'essence immortelle de Dieu, et l'authorité qu'il : de gouverner. Et c'est ce qui est dit au SERMON CXXX 151 dixhuictieme chapitre de Genese par Abraham: car il argue que c'est une chose impossible que Dieu exerce quelque cruauté ou excez. Celui (dit Abraham) qui iuge le monde, pourra-il abysmer le meschant avec le bon? Or quand Abraham dit cela, il n'entend pas d'admonnester Dieu qu'il advise à soi: comme nous pourrions admonnester un homme mortel: ainsi que Moyse parle aux Iuges, et Iosaphat aussi, Advisez à vous: car vous ne tenez point ce siege de creature, mais c'est le Dieu vivant qui vous a appellez en son throne, et quiconque y sera assis ne dominera point comme homme, mais comme lieutenant de Dieu. Ainsi donc nous pourrons admonnester les iuges terriens de leur office. Et pourquoy, Car ils peuvent errer: et mesmes nous voyons comme les hommes declinent plustost au mal qu'ils ne se tienent au bien: pource qu'ils y sont du tout adonnez, et puis, pource qu'il n'y a point une telle vertu et constance à beaucoup pres comme elle devroit: et quand il y a bon desir, si est-ce qu'il n'y a point de zele tel qu'il seroit requis. Voila donc les iuges terriens qui ont besoin d'estre exhortez de leur office. Et pourquoy? Ils ne s'en acquittent pas comme ils doyvent. Mais quand Abraham allegue à Dieu, Assavoir si celuy qui iuge le monde condamnera le bon avec le meschant? il dit cela, à autre propos: c'est assavoir pour monstrer que Dieu ne se peut autrement transfigurer, qu'il ne soit tousiours iuste comme il est Dieu. Il n'y a donc rien plus propre à Dieu, que l'equité: et quand nous voudrons l'accuser d'iniustice, c'est autant comme si nous voulions aneantir son essence. Et pourquoy? Il n'est point Dieu pour estre une idole, pour estre chose morte et oisive: mais il est Dieu pour gouverner le monde: il a tellement sa maiesté souveraine en soy, qu'il faut qu'il soit Iuge: et estant Iuge, il faut qu'il soit tellement equitable qu'il n'y ait que redire en luy. Suivant cela il est dit maintenant par Eliu, Qu'il faut bien que tout ce qu'il gouverne soit iuste, et qu'il n'y peut avoir iniustice en luy. Et pourquoy? d'autant qu'il a creé le monde, et d'autant qu'il le maintient sous sa protection et conduite. Nous avons donc maintenant la vraye intelligence de ce passage: il reste de recueillir la doctrine qui nous est propre pour nostre instruction. Et en premier lieu notons bien, que Dieu n'a point creé le monde pour laisser les choses en confus, et tellement que tout se gouverne par fortune comme on dit, mais il veut continuer a maintenir ses creatures, comme il le fait. Quand donc nous appellons Dieu Createur du ciel et de la terre, ne restraignons point cela a un moment: mais cognoissons que Dieu ayant basti le monde, auiourd'huy a tout en sa puissance, et qu'il dispose des choses d'ici bas, tellement qu'il a le soin de 152 nous, et que les cheveux de nostre teste sont contez qu'il guide nos pas, que rien n'advient qui ne soit decreté par son conseil. Voila ce que nous avons à retenir en premier lieu. Or notamment il est dit, qu'outre luy nul n'est ordonné sur le monde, nul n'est mis sur la terre: c'est pour signifier que ce sont deux choses coniointes que la creation et le gouvernement du monde. Si donc nous imaginons que Dieu ne gouverne point tout, mais qu'il advienne quelque chose par fortune: il s'ensuit que ceste fortune est une deesse qui aura creé une partie du monde, et que la louange n'en est pas deuë à lui seul. Et voila un blaspheme execrable si nous pensons que le diable puisse rien sans le congé de Dieu, c'est autant comme si nous le faisions createur du monde en partie. il apprenons, qu'il y a un lien inseparable de ces deux choses, c'est assavoir, Que Dieu a tout fait, et qu'il gouverne tout. Et voila pourquoi notamment il est dit, Dieu a basti le monde. Et pensons-nous donc qu'il appelle maintenant un compagnon pour lui aider à disposer de ses creatures? Vrai est que Dieu usera bien de moyens inferieurs pour gouverner le monde: mais si est-ce que ce n'est point pour amoindrir son autorité, ce n'est pas pour avoir quelque compagnon: car il domine tousiours par dessus. Que sont les plus grands rois, sinon les mains de Dieu? Et il s'en sert comme bon lui semble, ainsi qu'il le reproche par son Prophete Isaie à cest orgueilleux Sennacherib, qui cuidoit avoir tout fait par son industrie: Voire, et qui es-tu sinon une coignee en la main de celui qui frappe? Si un homme tient une scie, ou qu'il tienne un cousteau, qu'il en couppe, et qu'il s'en serve selon sa volonté: et l'instrument se peut-il dresser sur l'homme? Nenni: mais c'est pour monstrer que l'homme non seulement se peut aider de ses mains, et de ses bras: mais qu'il a aussi les choses qui sont hors de soy à son commandement. Y a-il nulle vertu aux creatures mortelles, que du Dieu vivant? ne tienent-ils point tout de luy? Nons ne sommes donc rien estans separez de Dieu, c'est en luy que nous vivons, que nous avons estre et mouvement. Cognoissons donc quand Dieu use des moyens de ce monde, et qu'il se veut servir des hommes comme d'instrumens, que cela n'est pas pour amoindrir sa puissance, ne pour la limiter: mais au contraire il monstre plustost qu'il en a la conduite. et qu'il ne faut sinon qu'il commande, et qu'il sible, comme il en parle, et il faut que les hommes marchent pour executer son vouloir: mesmes que les diables d'enfer sont contraints à cela: et combien qu'ils ne le vueillent pas, et que ce soit tout au rebours de leur intention, si est-ce que Dieu toutes fois les induit avec une puissance violente pour executer ce qu'il a IOB CHAP. XXXIV. 153 ordonné en son conseil. Et ainsi maintenant nous voyons comme il nous faut considerer la providence de Dieu, c'est qu'il a le soin de ce monde, qu'il veille sur toutes ses creatures, non seulement pour prevoir ce qui adviendra: comme aucuns phantastiques pensent que Dieu regarde comme de loin les choses d'ici bas, et puis qu'il y prouvoit apres coup: non, mais il y a bien plus, c'est que rien ne peut estre fait que ce qu'il a determiné, tellement que sa volonté est la regle de toutes choses. Voila donc ce qui nous est monstré en ce passage. Et pourtant il nous faut mediter la providence de Dieu, que quand il nous advient quelque affliction, nous venions tousiours à ceste cause premiere. Il est vray que quelquefois les hommes nous feront tort, ainsi que nous avons veu de Iob, qu'on luy avoit pillé sa substance. les hommes donc ou par fraude, ou par violence nous pourront despouiller de nos biens, on pourra par calomnies et meschancetez nous opprimer: mesmes on tuera quelqu'un voire et iniquement. En cela il nous faut cognoistre la providence de Dieu, comme Iob a fait. Il ne s'est point adressé aux brigands qui l'avoyent pillé, mais il a dit, Le Seigneur l'avoit donné, et le Seigneur l'avoit esté. Toutes fois Satan en avoit este l'auteur: mais il cognoist que Dieu qui a basti le monde veille tousiours pour le gouverner, et l'a en sa conduite, comme il est ici monstré. Et ainsi quand nous serons affligez, combien que cela procede du costé des hommes, qu'ils nous facent tort, et violence, sachons que Dieu par dessus tient la bride, et qu'il nous veut ainsi affliger, et qu'il faut recevoir cela de sa main comme de nostre iuge, pour entrer en cognoissance de nous pechez, et passer condamnation, ainsi qu'il en a esté parlé n'agueres. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage. Et mesmes quand nous voyons les meschans dominer ici bas, cognoissons que c'est une portion de la iustice de Dieu. Pourquoy est-ce que les choses sont ainsi troublees, et que les uns parvienent aux offices par meschantes brigues et corruptions, les autres les achetent afin puis apres de se revenger sur le povre peuple, d'esgratigner l'un de devorer l'autre? Et c'est pource que Dieu voit que nous ne sommes pas dignes d'estre gouvernez par luy, il lasche la bride à Satan. Voila donc comme toutes les iniustices qui regnent sont autant de fleaux de Dieu, à cause de nos pechez, comme desia nous avons veu par ci devant. Puis qu'ainsi est, il nous faut mesmes cognoistre que si les princes et les iuges terriens sont meschans, Dieu nous veut donner plus grand lustre à sa iustice, et qu'elle soit cognuë de nous, pource qu'il nous afflige, et par ce moyen chastie les offenses que 154 nous avons commises, et nous monstre que nous ne sommes pas dignes qu'il approche de nous: mais plustost qu'il faut qu'il s'eslongne et nous face sentir que nous estans desbordez, ayans reietté son ioug, estans devenus comme bestes sauvages, nous avons merité que le diable regne sur nous, et les meschans qui sont ses supposts, et lesquels il aura suscitez. Ainsi donc nous voyons qu'en tout et par tout Dieu merite d'estre glorifié quelques troubles que nous voyons en ce monde: et qu'il nous faut tousiours revenir là, Puis qu'il est tout-puissant, il est impossible qu'il face rien d'inique: il n'est point prince du monde par le vouloir d'autruy, il n'a point esté eleu par pratiques meschantes et par fraude: mais il l'est de nature et comme il est Dieu, il faut aussi qu'il soit equitable: car sa iustice ne peut estre separee de sa puissance, comme desia nous avons dit. Or cependant Eliu monstre, que si Dieu tourne son coeur vers nous, afin de retirer son esprit et son souffle, toute chair defaudra, et que nous serons incontinent du tout changez en poudre. Ici Eliu conioint la puissance de Dieu avec sa bonté. Il monstre donc quand nous sommes gouvernez par la main de Dieu, qu'il nous faut bien sentir qu'il est bon et pitoyable envers nous, d'autant que nous ne perissons pas à chacune minute de temps. Et pourquoy? Car que nous faut-il pour nous mettre en cendre, pour nous aneantir du tout, sinon un seul regard de Dieu? Il est dit, Que Dieu souffle sur les hommes, et voila leur verdeur qui se changera bien tost, elle sera flestrie, elle dessechera Le Prophete Isaie (40 7) parle ainsi de la vertu des hommes, quand il les accompare à l'herbe ou à une fleur: il dit que si Dieu souffle, il nous sera comme un vent qui desseche les herbages: ainsi serons-nous dessechez. Et c'est ce qui est dit au Cantique de Moyse. Vray est qu'il y a bien une autre comparaison: mais elle tend à une mesme fin, c'est que si Dieu retire à soy son esprit et son souffle, nous perissons: comme aussi il en est parlé au Pseaume cent quatrieme (v. 30). Et c'est aussi suivant ce que i'ay allegué du sermon de sainct Paul au dixseptieme chapitres des Actes (17, 27): C'est en Dieu que nous vivons, et avons nostre mouvement. Puis que nous ce sommes sinon d'autant qu'il plaist à Dieu de tenir son esprit espandu sur nous, s'il retire coste vertu-la, il faut bien que nous perissions tantost. Nous voyons donc, que les creatures ne demeurent point on leur estre, sinon d'autant qu'il plaist à Dieu de les soustenir: si tost qu'il aura recueilli ceste vertu, voila tout qui est reduit à neant. Pour conclusion ce que nous avons touché demeure: c'est que la puissance de Dieu est ici tellement coniointe avec sa bonté, qu'il nous faut cognoistre que iamais il ne desploye une telle SERMON CXXXI 155 rigueur sur nous, que cependant encores nous ne soyons espargnez, d'autant que nous peririons à chacune minute de temps, s'il luy plaisoit retirer son esprit de nous. Car qu'y a-il en nous, quand nous viendrons à considerer nos vertus? Avons-nous quelque moyen de nous garder? Qui est-ce qui induit Dieu à nous maintenir? Mesmes, sommes-nous dignes de iouir des biens qu'il nous fait? Il n'y a rien de tout cela. Apres, quelle obligation est-ce qu'il a envers nous, ie vous prie? Et puis quelle est nostre puissance? Quels sont nos moyens? Il faut donc conclure que Dieu n'a point cause de conserver le monde, sinon pource que luy est bon, et la fontaine de toute bonté, qu'il n'est point induit par aucune raison d'ailleurs de nous eslargir tant de biens que nous recevons iournellement de sa main, sinon qu'il luy plaist de nous faire sentir par experience sa misericorde et sa grace. Voila donc comme la seule vie que nous avons, nous est un tesmoignage suffisant combien Dieu est benin et pitoyable envers nous: et encores que nous soyons traittez le plus rudement qu'il est possible, que nous ne facions que languir, que nous soyons troublez de maux et de miseres, toutes fois seule ment en respirant nous sommes convaincus que Dieu nous fait sentir sa bonté. Et pourquoy? Car nous ne vivons qu'en luy et par luy: s'il retiroit son esprit, nous peririons incontinent, et irions en poudre. Or la vie est une chose precieuse, quoy qu'il en soit. Voila donc comme les hommes sont tousiours redevables à Dieu, comment qu'ils les traite et manie. Vray est que ceci merite d'estre deduit plus au long: mais pource que le temps ne le porte pas, il suffira que ce que nous avons touché chacun le medite, et que nous regardions de pres à nous: et que cognoissans que nous ne sommes rien du tout, nous estimions tellement la puissance de Dieu qu'il declare envers nous, que nous y conioignions sa bonté: et que sur cela nous soyons esmeus à le confesser tel qu'il est c'est assavoir de nous assuiettir pleinement à luy: et que nous sachions qu'il gouverne tellement le monde, qu'il ne fait rien que par poids et par mesure: qu'il est iuste et equitable en toutes ses oeuvres, et qu'il nous le faut confesser tel encores que cela nous semble estrange quant à nostre sens charnel. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 156 LE CENT TRENTE ET UNIEME SERMON, QUI EST LE III. SUR LE XXXIV. CHAPITRE. Ce sermon est encores sur les versets 14 et 15 et nuis sur le texte ici adiousté. 16. Si tu as entendement, escoute ce que ie di, preste l'aureille à mon propos. 17. Celui qui hait iugement gouvernera-il, et le meschant condamnera-il celui qui est iuste? 18. Dira-on au roy, luy es desloyal: et aux princes, Vous estes meschans? 19. Il n'accepte point la personne des grans, et ne regarde point au haut, n'au petit: car tous sont l'ouvrage de ses mains. 20. Tous mourront soudain, et a minuict les peuples seront ravis, ils periront, et ostera-on le fort, voire sans main. Nous avons declaré cy dessus, qu'icy les hommes sont advertis de leur fragilité, afin qu'ils cognoissent que Dieu les espargne, et qu'en demeurant sur la terre une minute de temps, nous devons attribuer cela, à sa grace. Et pourquoy? Si nous avons quelque vie et souffle en nous, nous tenons tout cela de Dieu: et ainsi nous voyons qu'il nous maintient par sa pure bonté. Puis qu'ainsi est que nous ne l'accusions point de trop grande rigueur: car n'auroit il point iuste occasion de nous exterminer tant que nous sommes? Qui est celuy qui puisse alleguer telle iustice, que Dieu n'ait dequoy pour le punir? Or cependant nous voyons qu'il conserve le monde, et chacun de nous est comprins en ce reng-la: ainsi nous sommes tous detteurs à sa misericorde. Et tant s'en faut qu'il use de trop grande rigueur sur nous, que plustost nous devons estre esbahis de sa patience, comme il peut souffrir qu'il y ait de telles iniquitez, et que du premier coup il ne foudroye sa vengeance, et qu'il ne racle tout. Puis qu'ainsi est, faut-il que nul murmure contre luy? Or si nous trouvons estrange que Dieu supporte les autres, nous pourra bien repliquer à l'opposite qu'il nous supporte aussi bien de nostre coste. Par cela donc apprenons de tousiours glorifier Dieu en sa misericorde, non pas moins qu'en sa vertu: car combien qu'il soit tout-puissant, si est-ce IOB CHAP. XXXIV. 157 qu'il se modere d'autant qu'il nous aime. Or nous avons aussi à recueillir une autre exhortation bien utile de ce passage: c'est qu'en cognoissant nostre fragilité nous apprenions de remettre nos ames en la main de Dieu, que nous ne pensions pas vivre de nostre vertu, ni continuer nostre estat, mais que Dieu nous gouverne tant qu'il luy plaira, et que s'il luy plaist nous retirer de ce monde, nous soyons tousiours prests d'en partir. Au reste, quel est le moyen de bien vivre? C'est que nous cognoissions, d'autant que Dieu nous possede, et qu'il nous vivifie par son S. Esprit, que c'est bien raison que nous tenions tout de luy, afin qu'en vivant et en mourant nous soyons du tout adonnez à son service. Et si ceste doctrine estoit bien imprimee en nos coeurs, il n'y auroit pas une telle stupidité comme on l'y voit. Car la plus part quand ils se levent du matin, leur souvient-il de se remettre entre les mains de Dieu? Et s'ils le font par ceremonie, est-ce qu'ils en soyent touchez au vif, cognoissans que leur vie n'est qu'un petit vent qui se peut esvanouir en une minute? Cognoissent-ils cela? Nenny. D'autant plus donc nous faut-il recorder ceste leçon qui nous est ici monstree, c'est que nostre vie n'est qu'un ombrage, qu'il n'y a que vanité. Et ainsi nous avons à nous remettre entre Les mains de celuy qui nous maintiendra selon son bon plaisir, et nous ostera aussi du monde quand le temps opportun sera venu. Mais comme nous sommes ici advertis de nous humilier, et de ne rien attribuer à nostre vertu: aussi à l'opposite nous avons en quoy nous reposer, sachans que nostre vie n'est pas en la main de chacun, mais de Dieu qui en est le protecteur. Et notamment l'Escriture dit, Que s'il retire son esprit et son souffle, nous mourrons tous. Cependant donc que Dieu nous voudra conserver, despitons hardiment et le diable et tous nos ennemis. Vray est quand nous regardons la violence des hommes, qu'il semble bien que ce soyent des loups ravissans, et nous des brebis: ils ont la gueule ouverte pour nous engloutir, mais tant y a qu'ils ne peuvent rien sur nous, sinon ce que Dieu leur permet. Or ce n'est point sans cause qu'il s'attribue et se reserve cest office, de retirer à soy le souffle qu'il nous a donné. Et ainsi donc contentons nous sachans que Dieu tient nostre vie en sa garde et protection, iusques à ce qu'il nous vueille retirer du monde, et nous ait fait achever nostre course Or si ou demandoit ici, assavoir si nos ames sont comme un vent, veu qu'il est dit que nous perirons quand Dieu retirera son souffle: notons combien que les hommes soyent immortels, toutes fois qu'ils n'ont pas cela de leur propre, mais de la bonté gratuite de Dieu. Au reste, qu'est-ce de la mort, sinon un departement de l'ame avec le corps? Dieu 158 donc retire son souffle à soy, quand il nous envoye en poudre et en pourriture et neantmoins il ne laissera pas de recueillir nos ames, et les garder iusques au dernier iour. En somme Eliu a ici voulu monstrer, que non seulement nous sommes infirmes et caduques, mais ce n'est rien de toute nostre force, sinon d'autant qu'elles est soutenue de la pure bonté de Dieu: et quand il nous dissipe quant à l'apparence, c'est à dire, par effect, il fait ce qu'il avoit decreté comme bon luy semble. Voila pourquoy nous devons tousiours retourner à luy, comme desia nous avons touché, et nous contenter en ce qu'il a le soin paternel de nous. Ainsi donc, que nous ne soyons pas comme ces gens volages, qui se confient en leur propre vertu, et pensent faire merveilles: que plustost avec humilité et solicitude nous venions nous cacher sous les ailes de nostre Dieu, le prians qu'il nous guide en sorte que nous vivions selon sa volonté. Or Eliu ayant parlé ainsi, adiouste une exhortation, Si tu as entendement, escoute moy, et preste l'aureille à mes propos. Icy derechef il nous monstre que est le commencement de la vraye sagesse c'est de se rendre docile. Or au contraire ceux qui sont enflez de telle outrecuidance qu'ils ne peuvent recevoir nulle doctrine, qui sont tellement soulez qu'il leur semble qu'on ne leur pourra monstrer rien qui soit: ceux-la sont desesperez du tout. Et ainsi ce n'est point sans cause que nous disons que la premiere entree et le fondement de nostre sagesse, c'est de souffrir d'estre enseignez. Et pourquoy? Car regardons ce qui est en nous, assavoir si nostre raison est suffisante pour cognoistre et discerner tout ce dont nous avons besoin? Mais au contraire, Dieu prononce que nous sommes brutaux, et que tout ce qui semble estre apparent aux hommes n'est que vanité, et que Leur sagesse n'est que toute folie. Puis qu'ainsi est, cognoissons que nous avons besoin d'estre enseignez d'ailleurs que Dieu, di-ie, supplee à nostre deffaut: et pourtant ceux qui voudront avoir une sagesse bien fondee, qu'ils apprenent d'escouter la doctrine qu'on leur presentera au nom de Dieu, et qu'ils se rendent dociles et humbles pour la recevoir. Car si nous sommes preoccupez d'orgueil, nous aurons beau nous vanter devant les hommes, et mesmes nous pourrons avoir grande reputation d'estre sages mais voici Dieu qui declare que tout n'est que vanité et mensonge. Voila pourquoy notamment Eliu dit, Si tu es entendu, escoute: car il monstre il que si un homme a sens et raison, tousiours il souffrira d'estre enseigné, pour profiter tout le temps de sa vie. Au contraire donc il nous faut noter que si un homme poursuit à l'estourdie ce qu'il a conceu, et qu'il ne donne point loisir qu'on luy remonstre, qu'il n'escoute rien qui soit, il n'est qu'un SERMON CXXXI 159 fol, voire pleinement enragé: car c'est bien une espece de rage, quand on ferme la porte à toute bonne doctrine, et qu'on pense estre si sage, qu'on n'ait plus besoin d'instruction, mesmes que nous repoussons tout, que nous mettons là une barre pour dire, Dieu n'approchera point de nous. Ainsi donc nous avons à noter une bonne doctrine de ce passage, c'est assavoir, que si nous voulons estre bien entendus, il nous faut monstrer dequoy, recevans paisiblement ce qui nous est dit et remonstré. Au contraire sachons, que Dieu nous condamne comme fols et insensez et desnuez de toute raison, si nous sommes farouches pour ne savoir prester l'aureille à ce qu'on nous dira, si nous reiettons loin les bonnes admonitions: nous voila, di-ie, comme bestes brutes, quelque apparence de sagesse qu'il y ait en nous. Or nous avons a pratiquer ceste doctrine en toute nostre vie, d'autant que nous cognoissons que nous sommes rudes: et mesmes ce que nous pouvons cognoistre n'est qu'en partie, nous avons seulement un petit goust d'intelligence, mais ce n'est pas perfection, helas, il s'en faut beaucoup. Voyans donc cela, que nous soyons tant plus esmeus à profiter: et d'autant que Dieu nous fait ceste grace de parler tous les iours à nous, et de continuer la doctrine qui est propre pour regler nostre vie, que nous continuions aussi à recevoir ce qui nous est proposé en son nom, et nous y exercer tousiours, afin que nous soyons instruits en sa volonté de plus en plus. Voila, di-ie, comme il nous faut pratiquer ceste doctrine. Or là dessus Eliu pour continuer son propos fait une comparaison du plus petit au plus grand. Car il dit à Iob, Comment oserois-tu dire au roi, Tu es desloyal, et aux princes, Vous estes meschans? Si tu as un seigneur qui domine sur toy, tu le craindras en telle sorte que tu ne l'oseras point iniurier: or regardons maintenant si ce n'est point une rage diabolique aux hommes, de s'adresser à Dieu pour murmurer contre luy? Car quelle similitude y a-il? un roy, quelque maiesté qu'il ait, pourra estre meschant, et quand les princes et les gouverneurs seront meschans ils s'acquitteront tresmal de leur devoir: tant y a neantmoins qu'à cause de la dignité qu'ils ont, on les espargne. Voila Dieu qui n'accepte nulle personne, il brise tous ces grans lesquels sont honorez selon le monde, il les racle comme les plus petis, et monstre bien que ce ne luy est rien de toute la hautesse des creatures. Sur cela qui est ce qui osera ouvrir la bouche contre luy? Nous voyons donc maintenant quelle est l'intention d'Eliu. Or pou, mieux comprendre ce passage, notons qu'encores que les princes et les gouverneurs ne soyent pas tels qu'ils devroyent, Dieu veut neantmoins qu'ils soyent honorez: et s'ils 160 en sont indignes en leurs personnes, si est-ce que Dieu y a imprimé sa marque, et veut qu'on luy face cest honneur-la pour dire, Et bien Seigneur, ceux-ci dominent en ton nom: il faut donc que nous leur soyons suiets. Et c'est une espreuve qui n'est pas vaine, que ceste-ci: car si tous ceux qui ont autorité dominoyent comme bons peres, et que nous cognussions à l'oeil qu'ils n'ont autre soin sinon de nous bien gouverner, et que seroit-ce de leur obeir? Nous ferions cela au regard de nous: ce ne seroit pas pour obeir à Dieu, mais pour nostre profit tant seulement. Au contraire quand il y aura des malins et pervers qui auront autorité sur nous, et que nous S verrons des fautes notables: si neantmoins nous sommes modestes pour nous tenir sous leur bride et leur ioug: c'est signe que nous portons reverence à Dieu telle qu'il merite. Puis qu'ainsi est, à cause de lui nous sommes tenus d'obeir à ceux qu'il nous envoye, et lesquels il ordonne superieurs sur nous, combien qu'ils en soyent indignes. Et voila pourquoy il est dit en la Loy, Tu ne mesdiras point du prince de ton peuple (Exo. 22, 28). Dieu declare bien qu'il y aura des tyrans, et defait il menace son peuple d'une telle punition, quand notamment il dit, qu'il le chastiera envoyant des gouverneurs qui sel ont meschans, qui ne demanderont qu'à piller et opprimer, et qui domineront en tout excez: taut y a neantmoins qu'il commande qu'on les honore. Pourquoy? Car si les hommes ne meritent point qu'on les cognoisse pour superieurs, Dieu ne veut-il pas qu'en son nom on reçoive ceux qui toutes fois ne valent rien? Voila donc comme il nous faut assuiettir à ceux qui ont puissance et autorité publique, sachans que Dieu nous veut humilier en ceste sorte. Et nous voyons mesmes, qu'il a fallu que les enfans de Dieu se rengeassent sous la servitude des incredules, quand Dieu les a amenez iusques là Et defait nous voyons aussi l'exemple que Daniel nous monstre (9, 7. 13) car il cognoist quand les meschans dominent que c'est à cause de nos pechez, et qu'il faut que nous prenions cela comme une verge de Dieu: et si nous ne pouvons souffrir une telle confusion, que c'est nous rebecquer non point contre les hommes mortels, mais contre le Iuge celeste. Ainsi en somme nous voyons, que nous devons honorer ceux qui ont quelque autorité publique. Et pourquoy? D'autant qu'ils ne sont pas eslevez à l'aventure, mais que c'est Dieu qui les ordonne: selon qu'il est escrit, qu'il n'y a puissance laquelle ne procede de luy: et Si nous y voyons de la confusion, il nous la faut imputer à nos pechez: et cependant puis que Dieu a establi cest ordre, qu'il soit gardé et observé entre nous, c'est assavoir que les princes et superieurs soyent obeis et qu'on IOB CHAP. XXXIV. 161 s'assuiettisse à eux. Or toutes fois quand il est dit on la Loy, Qu'on ne mesdise point du prince de son peuple, ce n'est pas que Dieu vueille qu'on approuve le mal, ou qu'il soit: car la dignité d'un homme qui n'est qu'un ver de terre, doit-elle renverser la iustice de Dieu? Ceste sentence plustost ne doit-elle point avoir son cours Malheur sur ceux qui diront le mal estre le bien? Mais quand Dieu a commandé aux personnes privees, de ne point mesdire de ceux qui dominent, c'est afin que nous vivions en paix et sans trouble, et que le siege de iustice ait quelque reverence: car si cela n'estoit, non seulement il n'y auroit plus nulle police entre nous, mais nous serions pires que bestes sauvages. Voila donc à quoy Dieu a regardé. Cependant nous savons quand il a envoyé ses Prophetes, que ce n'a pas esté pour donner puissance aux rois et aux princes de mal faire sans qu'on leur remonstrast leurs pechez: mais plustost il est dit, Tu reprendras les montagnes, c'est à dire les plus hauts. Et notamment ie t'ay constitué sur les royaumes et sur Les principautez (dit Dieu à son Prophete [Iere. 1, 10) afin que toute gloire soit abbatue: pour monstrer que la parole de Dieu ne se peut prescher comme elle doit, sinon qu'on redargue les fautes de ceux qui polluent et prophanent le sainct siege de Dieu, qui abusent du glaive qui leur est mis en main. Quand donc il y a des mauvais gouverneurs et iniques, il faut qu'ils soyent reprins aigrement selon qu'ils ont merité. Et cela n'a pas este seulement pour les Prophetes, mais S. Paul declare (2. Cor. 10, 5) que nous devons observer le semblable en preschant l'Evangile, c'est assavoir d'abaisser toute hautesse qui se voudra eslever, dit-il, contre nostre Seigneur Iesus Christ. Ceux donc qui sous ombre de quelque autorité voudront qu'on les espargne, et qu'on ne touche point à leurs vices, qu'ils s'en aillent forger un Evangile nouveau. Comme nous voyons auiourd'huy les rois qui demandent d'estre sacrez, et qu'on ne gratte point leurs rongnes en façon que ce soit: mais qu'ils ayent licence de pervertir tout, sans qu'on ose sonner mot. Et ne faut point aller iusques aux rois, et aux grans princes: mais ceux qui ne sont rien par maniere de dire, s'ils ont quelque petit estat, il leur semble qu'ils soyent comme des idoles, et s'adorent, combien que cela soit ridicule mesmes selon le monde: combien qu'on voye qu'il n'y a dequoy (comme ce sont povres malotrus) tant y a encores qu'ils voudront fouler au pié toutes bonnes remonstrances, sous ombre qu'ils sont quelque peu eslevez. Or il faudroit donc qu'ils regardassent ceste leçon qui leur est donnee à l'opposite, c'est Que d'autant que ceste hautesse-la s'esleve contre Dieu, laquelle ne fait point hommage à ce grand Roi nostre Seigneur Iesus Christ. il 162 est question ici d'user de ceste liberté que Dieu nous donne. Voila donc le moyen d'observer ceste doctrine, c'est assavoir, de ne mesdire point des rois et des princes: qu'il nous faut, entant qu'en nous sera, reverer ce siege de iustice, d'autant qu'il est pour procurer la paix et repos des hommes, et eviter troubles et se litions: mais cependant si faut-il que ceux qui faillent soyent redarguez, nonobstant leur estat et dignité. Car si Dieu les a eslevez, ce n'est point pour mal faire ne pour confondre toute honesteté: mais plustost pour tenir la bride, afin qu'ils empeschent toutes confusions. Or maintenant, puis qu'ainsi est qu'il nous faut porter ceste reverence à Dieu, qu'à cause de luy et à son regard nous soyons suiets à ceux qui seroyent egaux en condition avec nous, sinon qu'il les eust establis en son siege: que sera-ce quand nous viendrons à sa maiesté souveraine? Car les hommes quoy qu'ils dominent, soyent rois ou princes, ou gouverneurs ne laissent pas d'estre meschans si Dieu ne les retient par son Esprit. Or de Dieu c'est une autre chose: car de tout temps il a eu l'empire souverain sur tout le monde, il n'a point esté ordonné par meschantes pratiques, ce ne sont point de supposts de taverne qui l'ont colloque au ciel, ce n'a point este par brigues ie ne say quelles, ce n'a point esté par faveur ni corruption des personnes: et puis les meschans aussi ne l'ont pas eleu pour dire, Il nous supportera, nous aurons liberté de faire tout ce que nous voudrons. O, Dieu n'est point entré en son royaume par ce moyen-la, il n'y est point entré par heritage et succession humaine, ni à l'aventure: mais puis qu'il est Dieu eternel, il est aussi Roy et Iuge du monde. Puis qu'ainsi est maintenant qui osera ouvrir la bouche pour se rebecquer contre luy? Nous craindrons un roy: et bien, il est à craindre: nous craindrons des gouverneurs, et c'est aussi raison puis que Dieu les a honorez: mais qu'est-ce de tout le monde au pris de celuy qui tient tout en sa main? Et non pas qu'il faille qu'il ouvre la main pour tenir le monde: mais encores qu'il l'ait close, ainsi qu'il en est parlé au Prophete Isaie, il tiendra et les rois et les gouverneurs avec toute la multitude des hommes comme un petit grain de poudre. Et puis qu'ainsi est, oserons-nous maintenant nous eslever contre luy? Quelle audace? Et pourtant il ne faut point d'autre condamnation sur ceux qui se despitent et se drossent à l'encontre de Dieu, sinon ceste reverence qu'ils portent aux hommes. Ceux qui desgorgent ainsi leurs iniures, quand Dieu ne les manie point à leur appetit qui murmurent pour dire, Ie ne say comme Dieu l'entend, et faut-il qu'il m'afflige on telle sorte? pourquoy permet-il que les meschans facent du pis qu'ils peuvent. et SERMON CXXXI 163 que les bons soyent tormentez, et cependant qu'il n'y remedie? Que ceux, di-ie, desquels on orra telles disputes, et qui osent ainsi blasphemer, qu'on leur demande s'ils oseroyent aller à ceux qui ont le glaive au poing, les iniurier, leur cracher au visage, pour dire, Vous estes meschans: O ie n'oseroye diront-ils. Et pourquoy? Tu craindras un homme mortel à cause que Dieu luy a donné une petite estincelle de sa gloire: et tu viendras t'eslever à l'encontre de celuy qui t'a creé et formé? Ta ne tiendras conte de la puissance de celuy devant lequel tout le monde n'est rien: tu te viendras rebecquer contre luy comme un homme enragé, et penses-tu avoir la victoire, Quand tu auras esté ainsi transporté ce sera, à ta confusion. Voila donc comme il nous faut ramener ceux qui s'eslevent contre Dieu, à ceste similitude qui est ici couchee: et pareillement il faut qu'un chacun de nous s'y ramene de son bon gré, quand nous sommes tentez à nous fascher: comme ces tentations ici vienent à chacun, et toutes fois et quantes que nostre Seigneur ne fait pas ce que bon nous semble, nous sommes tentez de plaider contre luy. Quand donc nous sommes solicitez a cela, pensons, Et quoy? Tu n'oserois point parler contre un roy, ni un prince qui sera ton superieur, et celuy qui domine. La raison? Car tu es retenu de ceste crainte, d'autant que Dieu a là imprimé quelque marque de sa maiesté. Et comment donc oses-tu lever le bec contre le ciel? Qui es-tu povre creature? Il est dit e Daniel, que Dieu monstre bien sa providence en cela quand les rois et les princes sont obeis: car nous savons qu'il n'y a rien plus contraire à l'homme de son naturel, que de s'assuiettir. Ainsi donc n'estoit que Dieu donne autorité à ceux qu'il constitue en estat public, iamais on n'obeiroit à un homme. Et voila pourquoy notamment il est dit, Que Dieu met sa crainte en tous oiseaux du ciel, et es bestes de la terre: tellement que quand les hommes mesmes seroyent abbrutis, si faut-il qu'ils retienent encores ce sentiment-la, qu'il faut obeir à ceux qui sont eslevez au siege de iustice. Or toutes fois cela n'est qu'une bien petite portion de la gloire de Dieu. Irons-nous donc faire guerre ouverte à sa maiesté? N'est-ce pas pour nous rompre le col? Quand nous aurons saute trois degrez, c'est pour nous rompre: si nous sautons d'une fenestre, qu'il n'y ait qu'un estage entre deux nous voila morts: et nous voudrons sauter par dessus le ciel, et aller faire là des gambades, et regimber contre Dieu: et en viendrons-nous à bout? Ainsi donc nous devons bien contempler quelle est la gloire infinie de nostre Dieu, afin de nous humilier sous luy mieux que nous ne faisons pas. Et notamment il est dit, Qu'il n'accepte point la per 164 sonne des grans: mais que sans considerer les riches ne les povres il met la main sur tous, et qu'il les extermine en une nuict: et que les plus forts mesmes seront ravis sans main. Quand nous oyons cela cognoissons en premier lieu, que ceux qui sont grans ne se doivent point confier en leurs richesses ny à leur credit, ny en leur savoir, ny en rien qui soit Vray est que selon les hommes ils seront honorez et semblera bien qu'ils se puissent maintenir, pource qu'ils sont riches, pource qu'ils ont bien dequoy, pource qu'ils sont favorisez: mais quant a Dieu, cela ne sera rien. Et ainsi donc que nul ne s'enorgueillisse en sa grandeur: car ceux qui se mirent ainsi comme des paons en leurs queues, ils ne font que se precipiter à leur confusion. Car selon qu'ils se flattent, ils se donnent tousiours plus d'audace de mal-faire: et ce n'est qu'allumer d'avantage le feu de l'ire de Dieu contre eux. Voila donc comme les grans se doivent exercer en ceste doctrine, de cognoistre que Dieu n'accepte point les personnes: et par ce moyen aussi ils doivent penser à eux de ne point fouler les petis, et ceux qui sont sous leur puissance. Or voila, à quoy ceste doctrine est appliquee, et à quel usage il est remonstré que Dieu n'accepte point les personnes. Et pourquoy? Afin que celuy qui aura des serviteurs ne les opprime point, mais qu'il use d'equité comme sainct Paul le declare: qu'un qui est en autorité publique regarde de gouverner ses suiets, tellement qu'il les cognoisse comme ses freres, d'autant que tous sont enlans de Dieu, et qu'il nous a honorez iusques là, de nous faire membres de nostre Seigneur Iesus Christ son Fils unique. Et ainsi donc que les grans de ce monde apprenent de ne point gourmander les petis, et d'user d'outrages sur eux: apprenons de ne nous point eslever par fierté contre ceux qui sont moindres. Et pourquoy? Car il n'y a point acception de personnes envers Dieu, et cependant que les hommes se confient ainsi en l'ombre de leurs richesses, et en leur credit, sachons que Dieu les iugera sans avoir esgard quels ils sont auiourd'huy: et mesmes qu'il a leur condamnation preste et appareillee, et qu'il faudra qu'ils sentent qu'ils sont une partie de la figure de ce monde qui s'esvanouist tantost, comme sainct Paul en parle (1. Cor. 7, 31). Or cependant notons bien ce qui est dit, Que et grans et petis seront ravis en moins de rien: et que Dieu a la minuict, du temps qu'on se repose, et qu'il semble qu'un chacun ait relasche, fera que tout sera rasé: voire, et que les plus forts seront ravis sans main, c'est à dire sans grand appareil. Il ne faudra point que Dieu arme force gens, qu'il se prepare beaucoup pour renverser les plus grans et les plus robustes: il ne faudra sinon qu'il souffle sur eux, ou bien qu'il tourne son coeur, afin de retirer son IOB CHAP. XXXIV. 165 esprit, et tout defaudra, comme il en a esté traitté cy dessus. Par cela nous pouvons estre enseignez chacun en son endroit. Ainsi donc que les grans cognoissent, que si Dieu les a eslevez, ce n'est point afin qu'ils mesprisent les autres, qu'ils se facent valoir en opprimant les petis: mais plustost qu'ils cognoissent qu'ils sont d'autant plus tenus à Dieu. Car qu'ontils de leur propre? Et si tout leur a este donné, ne faut-il point qu'ils recognoissent d'où il vient? Et sur tout qu'ils retienent ce que dit sainct Iaques (17 9): Que le frere, dit-il, qui est eslevé quant au monde, se glorifie en son humilité. Et pourquoy? Car si les riches et ceux qui sont honorez, ou les savans, ou ceux qui ont credit, si ceux-la se glorifient en leur hautesse, ils s'oublient quant et quant, et sont ingrats à Dieu, ils se precipitent en ruine. Il faut donc qu'ils regardent de plus pres à eux pour cognoistre qu'ils n'ont rien sinon de la pure bonté de Dieu: et qu'en tenant tout de là, il faut qu'ils se dedient pleinement à luy, et qu'ils ne prenent point occasion de fouler leurs inferieurs: mais qu'en s'abaissant ils s'accommodent à leur petitesse plustost: ainsi que sainct Paul nous exhorte de ce faire (Rom. 12, 16). Quant aux petis, vray est qu'ils ont bien à se glorifier en leur grandeur, puis que Dieu les a adoptez pour ses enfans: mais si ne faut-il pas pourtant qu'ils ferment les yeux à leur condition: et veu mesmes que selon le monde ils ne sont rien, qu'ils sont tant contemptibles, qu'ils recognoissent que devant Dieu ils sont moins que rien, sinon en ce qu'il luy plaist de les conserver par sa grace. Voila donc comme nous avons une leçon commune qui nous est ici apprinse à tous: et par ainsi que chacun en son endroit apprene de se remettre du tout à Dieu, et tenir de luy et sa vie et tous les accessoires d'icelle. Au reste, quand il est dit, Que Dieu rasera sans main les plus robustes, c'est afin que nous apprenions à disoerner entre Dieu et les hommes. Car les plus grans princes se voulans venger de leurs ennemis ont besoin d'armer gens, de cercher des moyens pour venir à bout de leur entreprinse: mais Dieu ne se trouvera point empesché, quand il voudra abbatre tout le monde et le ruiner: il ne faudra point qu'il emprunte force d'ailleurs, qu'il prene gens à gage, qu'il soit occupé à fondre artilleries, et à se garnir d'autres munitions. Rien de tout cela: mais il pourra sans main d'homme, sans aide humain, sans effort, il pourra, di-ie, tout ruiner. Car il n'est question sinon qu'il souffle sur nous, qu'il ouvre les yeux, et nous voila accablez. Et defait, s'il fait decouler par son regard les montagnes et les rochers, faudra-il qu'il foudroye sur nous pour nous abysmer? Pourrons-nous soustenir ce regard de Dieu. quand il le iettera sur nous? 166 Pourrons-nous soustenir son souffle, quand il viendra a donner contre nous? Ne faudra-il pas que nous défaillions pleinement? Au reste, ceci est notamment exprimé, pour nous oster toutes ces vaines phantasies et presomptions, que nous avons quand nous sommes bien munis selon le monde. Car combien que les hommes n'osent pas dire qu'ils sont armez pour rembarrer Dieu, pour repousser les coups de sa main: si est-ce toutes fois qu'ils le pensent. Et qu'ainsi soit, quand on menacera un riche de povreté, il regardera, Et comment? I'ay ceci, i'ay cela. Il ne despitera point Dieu à pleine bouche: mais quoy qu'il en soit, il se confie en ses biens, et ne peut-on gaigner cela sur luy, de luy monstrer que ses biens ne le pourront pas garentir. Un homme qui sera robuste, qui sera en vigueur, et en fleur d'aage, ne pense point qu'il doive iamais venir en vieillesse: ceux qui sont honorez ne savent que c'est d'opprobre. Voila donc comme les hommes presument d'eux-mesmes: et on le voit sur tout en ce que les grans de ce monde se rebecquent ainsi contre Dieu, et ne peuvent estre dontez. Si dol c les hommes ont quelque faveur, quelque credit, il leur semblera qu'ils ont barre à l'encontre de Dieu, et feront rempart de ces moyens humains. Et non seulement cela: mais si on leur vient remonstrer leurs fautes, les corrections de Dieu ne pourront avoir ny lieu ny accez envers eux, il ne sera point question qu'ils les escoutent: bref, iamais les hommes ne seront humbles que par force. Et pourquoy? cause de ceste vaine confiance en laquelle ils s'enyvrent, quand ils cuident estre bien munis, et avoir des moyens pour se garder. Or notamment donc il est dit, Que Dieu sans main destruira les robustes: afin que nous ne cuidions point eschapper, quand nous aurons fait nos munitions, que nous aurons prouveu de longue main à toutes nos affaires, tellement qu'il nous semble que Dieu ne pourra point approcher de nous. N'imaginons point donc toutes ces vaines phantasies: car Dieu nous saura bien attrapper par un moyen que nous ne pouvons pas concevoir: ce sera sans main, et sans moyen inferieur, que nous serons abysmez. Voila comme nous devons mediter ces sentences, quand il est question de craindre Dieu et son ire. Or cependant nous avons à nous consoler à l'opposite, quand il est dit, Que Dieu sauvera son peuple sans are, sans lance, et sans espee, et sans main d'homme. Tout ainsi donc que nous sommes ici apprins à nous humilier, et cognoistre que tous les moyens du monde ne nous profiteront rien, quand Dieu nous sera ennemi, et un chacun à se despouiller de ce vain orgueil duquel nous sommes enflez de nature: tout ainsi donc que nous sommes exhortez à ceste modestie, afin de nous presenter à Dieu, et de sentir que s'il est destourné SERMON CXXXII 167 de nous, à chacune minute de temps il nous peut changer et reduire à neant, et abbatre les plus haut montez: aussi à l'opposite. quand nous sommes foulez ici bas et opprimez, que nous voyons de grandes mutations, que les tyrans sont comme des loups pour devorer les povres brebis, et le troupeau de Dieu: venons à ceste promesse, que Dieu ayant promis de sauver son Eglise sans main d'homme, praticquera cela iusques en la fin. Combien donc que nous soyons destituez de tous moyens humains, qu'il semble que nous soyons comme exposez en proye, et que nos ennemis soyent equippez de tout ce qu'il leur faut pour nous abysmer cent mille fois: et bien, confions nous en la puissance de Dieu laquelle est invisible quant au monde. Nous n'appercevons pas comme Dieu nous veut maintenir: et mesmes c'est une chose estrange comme il nous maintient auiourd'huy: mais c'est afin que nous soyons tousiours plus confermez en ceste doctrine-la, Que nous serons sauvez sans main d'homme: c'est à dire, que Dieu desployera une vertu qui nous est cachee, et que nous ne concevons point, quand il luy plaira de nous retirer de la gueule des loups, et nous maintenir. Or s'il faut que Dieu besongne d'une telle façon pour nous conserver en ceste vie temporelle: ie vous prie, que sera-ce de nostre salut, qui est une chose bien plus haute et precieuse? Dieu s'aidera-il de main d'homme quand il est question de nous retirer du gouffre d'enfer, de nous affranchir de la tyrannie du diable, et du peché, de nous eslever en son royaume celeste, de nous garentir contre tant de tentations? Nenny: mais cognoissons qu'il le fait de sa propre vertu, et par sa pure bonté. Voila donc comme d'un coste il nous faut estre instruits à crainte et humilité, pour ne point estre enflez d'une vaine presomption pour despiter Dieu: mais plustost que nous tremblions sous luy, voyans que nous n'avons rien pour luy resister, et qu'il n'y a autre remede sinon de nous presenter devant luy, le prians qu'il nous regarde en pitié. Et puis, nous sommes-nous ainsi abysmez et abbatus? Que nous venions au second que i'ay dit, de nous resiouir, d'autant que Dieu a promis de nous sauver, voire sans main d'homme: et encores que nous n'appercevions pas que cela se puisse faire quant au monde, que nous ne doutions point pourtant qu'il ne puisse parfaire nostre salut. Car pource qu'il n'a point besoin d'aide, il ne sera point empesché d'accomplir ce qu'il nous a promis, et nous rendra sa promesse authentique, tellement que nous sentirons que ce n'est point en vain que nous avons esperé en luy. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 168 LE CENT TRENTEDEUXIEME SERMON, FI EST LE III. SUR LE XXXIV. CHAPITRE. 21. L'oeil de Dieu est sur les voyes de chacun, il regarde tous les pas de l'homme. 22. Il n'y-a ne tenebres, n'obscurité si espesse, là ou se puissent cacher ceux qui font iniquité. 23. Dieu ne met point d'avantage sur l'homme, tellement qu'il chemine avec Dieu en iugement. 24. Il brise les forts sans inquisition, et en met d'autres en leur lieu?: 25. Car il amene en clarté leurs oeuvres, il tourne la nuict pour les briser. 26. Il les frappe comme meschans au lieu des voyans. Nous vismes hier comment Dieu voulant punir les hommes n'a nul besoin de faire grand appareil, ne d'armer gens, ne d'emprunter force d'ailleurs: car de son seul regard il peut tout abysmer. Il ne faut point donc qu'il se serve de main d'homme, comme par necessité. Il est vray qu'il le fera souvent mais c'est pour monstrer que tout luy est suiet, et qu'il n'y a creature qui ne s'employe à son service, et mesmes pour executer les punitions qu'il veut faire. Mais tant y a qu'il ne faut point qu'il se prepare de longue main pour nous chastier. Et par cela nous sommes admonnestez de nous humilier sous sa main forte, sachans que nous n'avons nul moyen en ce monde pour estre munis, quand il nous est contraire: mais qu'il pourra executer tout ce qu'il aura determiné sur nous en son conseil. Et ainsi les hommes ont beau s'eslever en fierté, si est-ce qu'en la fin ils sentiront qu'il n'est pas en eux de resister à Dieu. Or suivant le propos que nous avons desia touche, Eliu adiouste que Dieu fait cela non point d'une puissance absoluë, mais d'autant qu'il cognoist les voyes des hommes, qu'il considere tous leurs pas. IOB CHAP. XXXIV. 169 Ainsi donc quand ces grans chastimens adviennent qu'un peuple bien robuste sera abbatu, un royaume sera desconfit, cognoissons que Dieu ne desploye point une telle vertu sans propos, mais qu'il fait cela par sa iustice. Et si nous n'appercevons point les raisons pourquoy il exerce une telle rigueur, remettons luy la cognoissance de tout, comme elle luy appartient: contentons nous de savoir ce qui nous est ici monstré, Que les voyes des hommes luy sont cognues. Pourquoy est. ce que souvent nous entrons en dispute quant aux iugemens de Dieu, et qu'ils nous semblent estranges? Et c'est à cause que nous ne voyons pas si clair que luy. Mais puis que c'est son office de iuger des voyes des hommes, accordons nous avec luy, et encores que nous ne voyons pourquoy c'est, sachons que sa cause se trouvera tousiours bonne et iuste, puis qu'il doit ainsi chastier non seulement les personnes, mais tous les peuples et les pays. Ce mot est prins en l'Escriture en deux sortes, Que Dieu cognoist les pas des hommes: car cela quelquefois se rapporte à sa providence, d'autant qu'il a le soin de nous gouverner: mais en ce passage (comme aussi on beaucoup d'autres) il est dit Que Dieu regarde nos pas, d'autant que rien ne luy est incognu, mais il faut que toute nostre vie viene en conte devant luy. Et ainsi apprenons de cheminer comme devant ses yeux: car nous aurons beau nous cacher, comme aussi Eliu adiouste, Qu'il n'y a tenebres n'obscurité si espesse, que là se puissent cacher les meschans. Or ce n'est point sans cause que ceci est adiousté. Nous voyons, encores que chacun confesse que Dieu apperçoit toutes nos oeuvres, et qu'il faut qu'il en soit Iuge: neantmoins que les hommes sur cela s'esblouyssent, et ne pensent point que Dieu les aperçoive. Et de fait ce n'est point en vain qu'il est dit au Pseaume (10, 11), Que les meschans se font a croire que Dieu ne verra goutte à leurs fraudes et malices, et aussi il leur est reproché par le Prophete Isaie, Qu'ils se fouyssent des trous par dessous terre, afin qu'ils se puissent cacher devant Dieu. Attendu donc que l'hypocrisie aveugle tant les hommes, il est besoin de noter ceste sentence, Qu'il n'y a tenebres si obscures, qui puissent cacher les meschans devant Dieu. Et pour mieux comprendre cela, il nous faut en premier lieu retenir ce que nous avons touché: c'est que les hommes, combien qu'ils soyent convaincus, qu'il faille une fois se trouver devant le siege iudicial de Dieu: neantmoins ne laissent pas de cercher des subterfuges, et là dessus s'endormir par trop en leurs cachettes, comme s'ils pouvoyent tromper Dieu. Voila quelle est nostre hypocrisie. Or cependant notons, que les hommes s'abusent en ce qu'ils s'eslongnent ainsi de Dieu: et quand ils 170 en ont perdu la memoire, qu'il leur semble qu'aussi il a le dos tourné, et qu'il ne pense point à leurs malefices. Ne nous seduisons point donc par telles imaginations: car combien que pour un temps il dissimule, en la fin si monstrera-il qu'il n'a point oublié son office, qui est d'estre Iuge de tout le monde: et non point pour amener seulement les oeuvres d'un chacun en clarté, mais toutes 108 pensees les plus profondes: comme son propre est de sonder les coeurs, et ce n'est point en vain qu'il s'attribue ce titre-là Voila donc les deux articles que nous avons à retenir de ce passage. L'un est qu'il nous souvienne de ce vice qui est tant enracine on nous c'est assavoir que nous cuidons eschapper de là main de Dieu par nos subterfuges: et selon que nous sommes enyvrez on nos pechez, il nous semble aussi que Dieu aura les yeux clos ou bandes, ou qu'il y aura un voile devant lui, qu'il ne pourra point appercevoir ce que nous cachons. Mais cependant d'autre part (et pour le second) notons ce qui est dit, Que toutes nos tenebres seront descouvertes devant lui quand il lui plaira: et là dessus qu'aussi nous soyons advertis, de ne point estimer que nous ayons meilleur marché quand les hommes n'auront point cognu nos iniquitez: car voila qui est cause d'en mener beaucoup à perdition, quand ils pourront estre reputez gens de bien, ou pour le moins qu'ils clorront la bouche à ceux qui cognoissent leur vilenie: car lors ils feront leurs triomphes, et oseront despiter Dieu. Or sachons, que nous n'aurons rien gaigné quand le monde aura esté seduit par nous: car quelque belle apparence qu'il y ait eu, en la fin si faudra-il venir devant le Iuge celeste, lequel ouvrira les livres qui estoyent clos auparavant, lequel amenera son grand iour pour faire esclarcir toutes les tenebres qui rendent maintenant les choses confuses. Et voila pourquoi l'Escriture saincte en parle tant souvent. Ce n'est point en un lieu ni pour un coup, qu'il est dit, Qu'il n'y a nulles tenebres devant Dieu. Or pourquoi est-ce que ceste sentence est tant reiteree? C'est pource qu'on ne la nous peut persuader. Car quand nous aurons evité les reproches devant les hommes, il nous semble que Dieu ne doive point remuer toutes nos ordures, qu'il ne les doive point descouvrir: mais sachons qu'il en fera venir la cognoissance iusques au ciel. Puis donc que nous ne pouvons estre persuadez de cela, ce n'est point une chose superflue, que le sainct Esprit prononce tant de fois, que Dieu iugera d'une autre façon que ne font point auiourd'hui les hommes mortels. Et voila pourquoi notamment il est ici dit, Que là les pecheurs ne seront point cachez: comme si Eliu disoit, qu'il advient tous les iours que les hommes sont esblouys, et que les vices leur SERMON CXXXII 171 sont pour vertus: mesmes qu'ils sont si malins, qu'ils sont bien aises de s'entreflatter: comme nous voyons quand le mal a la vogue, qu'il n'est plus question de condamner les vices, mais chacun s'y applaudist. Ainsi donc il pourra advenir, comme on le voit par experience, que les vices regneront, et qu'il y aura un tel deluge que tout sera confus entre les hommes, il ne sera plus question de iuger, et discerner: mais tant y a qu'il faudra devant Dieu que la chance soit tournee. Ainsi donc apprenons d'eslever nos yeux plus haut qu'au monde, et de contempler par foi le iugement de Dieu, lequel nous est auiourd'hui caché: sachons que là il faut que tout soit descouvert: comme il est dit en Daniel, que les livres seront manifestez, c'est à dire les registres seront alors mis en avant Et quels? Non point de papier ou par chemin: mais il faudra que la conscience responde, qu'un chacun porte son procez, non pas escrit, mais engravé si profond, qu'il ne sera plus question de rien desguiser. Et puis Dieu sera là en la personne de son Fils avec une telle clarté, que toutes choses seront cogoues, celles mesmes qui sont maintenant comme sous les grands abysmes: il faudra donc que tout cela soit en veuë et des Anges de paradis, et de toutes creatures. Qu'il nous souvienne de cela, afin de cheminer en autre crainte que nous ne faisons point, afin de nous despouiller de toute hypocrisie, d'autant que nous ne pouvons point advancer nostre marché en nous flattant, comme il a este dit. En somme apprenons de ne point compter sans nostre hoste: mais toutes fois et quantes qu'il est question d'examiner nostre vie, qu'un chacun s'adiourne devant la face de Dieu: et cependant que nous cognoissions CE qui est ici dit, Que puis que c'est bon office de sonder les coeurs et les pensees les plus profondes, si auiourd'huy nous sommes absous du monde, ce n'est rien fait, d'autant que par cela nous ne serons point eschappez de sa main. Apprenons donc de nous examiner en telle sorte: et au reste souffrons que nos tenebres soyent esclarcies par la parole de Dieu, veu que cest office luy est aussi bien attribué. Il est dit en ce passage qu'il n'y a tenebres de mort, ny obscurité si espesse, qui puissent cacher ceux qui font iniquité. Ainsi voila l'Apostre aux Hebrieux qui testifie, que comme Dieu cognoist les coeurs, il veut que sa parole soit comme un glaive tranchant, pour discerner nos pensees et affections voire pour entrer iusques aux moëlles, pour descouvrir ce qui est caché en nous. Et c'est ce que dit sainct Paul, Que quand la parole de Dieu se presche, il faut que nous soyons redarguez, comme si on nous avoit escrit tous nos Items, et qu'on eust mis toute nostre vie on avant: que nous soyons convaincus et abbatus du tout, afin de glorifier Dieu, cognoissans 172 combien nous sommes coulpables devant lui. Et ainsi non seulement adiournons-nous devant le siege de Dieu, afin de corriger toute feintise: mais toutes fois et quantes que sa parole nous gratte les rongnes, et qu'elle nous reprend, souffrons cela en patience, et ne presumons point d'estre revesches. Car qu'y gaignerons-nous? Nous en verrons beaucoup auiourd'hui, qui se despitent et s'enveniment quand leurs vices leur sont touchez: car ils voudroyent qu'on les espargnast. Et c'est autant, comme s'ils vouloyent que Dieu n'eust plus nulle authorité sur eux, et qu'il ne fust plus leur iuge. Or s'ils regardoyent bien à ce qui est ici dit, ils ne seroyent pas tant stupides comme on les voit quand ils demandent tousiours, Qu'est-ce? Si on remonstre ce qui n'est que par trop cognu, ils viendront la si effrontez que rien plus. Et pourquoi? D'autant que iamais ils n'ont senti que valoit ceste doctrine, que là (c'est à dire devant le regard de Dieu) il n'y a nulles tenebres: mais ils se prophanent, ils ont le groin ietté en terre comme des porceaux, et s'assoupissent tellement, qu'il leur semble que ce n'est rien que de toutes leurs iniquitez, encores qu'il y ait un tel nombre, qu'il semble qu'ils soyent là comme confits. Mais leurs ordures ne leur puent point d'autant qu'ils s'y sont empunaisis. Il faudroit donc qu'ils pensassent un peu à ceste doctrine: et alors ils seroyent plus paisibles qu'ils ne sont, quand on leur monstre leurs vices. Et c'est merveilles, veu que l'iniquité de beaucoup de gens est notoire à tous, et que les petits enfans en peuvent estre iuges, qu'encores ils s'eslevent contre Dieu, et le mesprisent, et ne peuvent porter qu'on les redargue Et quelle impudence est-ce là? On ne parle point de choses incognues, il n'est point question ici d'examiner les pensees, et cercher sous terre ce qui est incognu des hommes: mais on voit le mal qui se desborde tant que c'est pitié. L'air en put: et cependant encores ces bons Catholiques, qui voudront estre reputez bons Chrestiens, et qui auront l'Evangile iusques aux dents, voire pour le mordre (comme ce sont des chiens mastins et enragez) si voudront-ils encores qu'on dissimule: et leur semble qu'on leur fait grand tort, quand on descouvre leur turpitude: laquelle, pour en bien dire, n'est point descouverte par nous, mais seulement on en parle pource que chacun la cognoist. Or tant y a neantmoins (comme nous avons dit) que ceux qui auiourd'hui ne peuvent porter que Dieu leur manifeste leur turpitude, afin qu'ils en ayent honte pour s'en repentir, sentiront en la fin que si faut-il venir devant son siege iudicial, où il n'y aura plus de tenebres ne d'obscurité. Ainsi donc cognoissons que ce nous est un grand profit, quand auiourd'hui Dieu nous envoye sa parole. qu'il nous esclaire afin que nous pensions IOB CHAP. XXXIV. 173 bien à nos pechez: voire. Et si pour un temps ils nous ont esté incognus, qu'ils nous viennent en memoire: et que nous pratiquions ce que nous avons allegue de sainct Paul, c'est de nous prosterner en bas et estre confus devant Dieu et nous condamner, sentans la malice qui est par trop enracinee en nous. Voila, di-ie, comme Dieu procure nostre salut c'est quand nous sentons une telle vertu et efficace en sa parole, que nous mettions peine de bien examiner toute nostre vie afin de nous desplaire. Mais ceux qui veulent faire des revesches, et qui despitent Dieu, et viennent comme transportez heurter contre lui et ne peuvent souffrir nulle admonition, il les faut remettre comme gens desesperez à ce iour dont parle ici Eliu, où il n'y aura nulles tenebres, où il D'y aura nulle cachette si obscure que tout ne soit manifesté, voire devant toutes creatures. Ils ne peuvent porter qu'auiourd'hui Dieu leur face quelque honte, afin d'ensevelir leurs pechez à iamais: mais en despit de leurs dents si faudra-il que et Anges, et hommes, et diables cognoissent leur turpitude, et qu'elle soit diffamee par tout, voire en vertu de ceste clarté qui descouvrira toutes cachettes. Voila donc comme nous devons appliquer ce passage à nostre instruction: car de fait nostre Seigneur ne menace point les hommes de ce grand iour, sinon afin qu'ils le proviennent: et ainsi le remede nous est tout appreste. Comme i'ai desia dit, Dieu n'attend pas que nous comparoissions devant lui pour faire nostre procez: mais iournellement il exerce sa iurisdiction par l'Evangile: comme aussi nostre, Seigneur Iesus en parle (Iean 16, 8), Que l'Esprit quand il viendra iugera le momie. Quand donc l'Evangile il est presché, voila une iurisdiction souveraine que Dieu exerce non point sur le corps proprement (ainsi qu'ils sont auiourd'hui) mais sur les ames, et veut que nous soyons là condamnez pour nostre salut. Et ainsi donc (comme i'ai desia touché) quand Dieu nous admonneste tant et si souvent qu'il nous faudra venir a ceste grande clarté en la fin, qu'auiourd'hui nous ne nous bandions point les yeux à nostre escient, que nous ne soyons point aveugles volontaires, quand il nous envoye sa parole qui est pour descouvrir nos ordures, et pour nous faire sentir que nous ne pouvons nous cacher de sa face. Et ainsi faisons nostre profit de ce moyen qui nous est auiourd'hui donné. Mais si nous voulons taire des bestes sauvages, et que nous cerchions tousiours nos subterfuges: si est-ce que maugré nous en la fin nous sentirons que ce n'est point en vain qu'il est dit, Qu'il n'y a nulles tenebres devant; Dieu. Il nous fera donc contempler en sa face et, en sa maiesté glorieuse, ce que nous n'avons pas voulu auiourd'hui regarder au miroir de su parole. Or Eliu adiuste quant et quant, Qu'il ne: 174 mettra point d'avantage sur les hommes, tellement qu'ils viennent en iugement avec lui. Ce passage est diversement exposé: car aucuns le prennent comme si Dieu n'imposoit point à l'homme plus de charge qu'il ne doit, et aussi que l'homme ne peut porter: mais quand le fil continuel du texte sera bien regardé, nous trouverons que pource qu'il est ici question des iugemens de Dieu, Eliu maintient que Dieu ne nous afflige point en telle sorte, que nous ayons occasion de contester contre lui. Il faut tousiours regarder quel propos se demene: quand on veut savoir qu'emporte une sentence, qu'on regarde, il est question d'une telle chose, voila le suiet qu'on traitte, voila où tout se rapporte. Voici donc en ce passage le theme general, quand tout sera regardé: c'est assavoir, Que les hommes pourront bien murmurer contre Dieu, mais en la fin si se trouveront-ils confus Et pourquoi? Car si auiourd'hui il semble que Dieu nous traitte en trop grande rigueur: quand les choses seront bien cognues, nous aurons la bouche close, et Dieu sera iustifié, comme il en est parlé au Pseaume cinquante unieme. Notons bien donc, qu'ici il nous est monstré, que nous pourrons beaucoup plaider contre Dieu, mais que nostre cause sera perdue en la fin. Et pourquoi? Car il se trouvera que Dieu ne nous a point traittez iniquement, qu'il n'a point mis trop de charge sur nous: c'est à dire, qu'il ne nous a point affligez outre mesure. Car combien qu'il frappe quelquesfois sur les hommes plus qu'ils ne peuvent porter, ce n'est pas tontes fois plus que la raison, et qu'ils n'ont merité Or par cela nous sommes admonnestez d'orgueil qui est en nous, voire ou plustost la rage qui nous pousse de murmurer à l'encontre de Dieu. Car comment plaidons-nous avec lui? Il semble que nous ayons un iuge ou un arbitre, duquel il soit iugé, si Dieu avoit à rendre conte, serions-nous plus hardis à le despiter quand il ne nous traitte pas à nostre gré, et que les choses ne viennent point à nostre appetit? Apprenons donc, que les hommes sont ici condamnez de ceste audace diabolique, qui les incite à plaider contre Dieu: mais cepandent si faut-il bien penser, que Dieu ne s'abbaissera point iusques à, de nous respondre quand nous l'appellerons en iustice: il ne sera point là comme nostre partie. Vrai est que nous avons expose par ci devant qu'il vient bien iusques là: mais pourquoi est-ce? C'est pour mous exprimer ce qui nous, nous est ici dit, c'est asaavoir qu'encores que nous eussions la puissance d'adiourner Dieu, et qu'il fust responsable, qu'il fust tenu de s'excuser de tout ce qu'il fait, que nous eussions la bouche ouverte pour lui pouvoir contredire: toutes fois cela ne servira rien: car en la fin tout conté et rabatu il se trouvera que Dieu ne nous charge SERMON CXXXII 175 point par trop, et outre forme de raison. Et pourquoi? D'autant que nos pechez lui sont cognus, et cognus tels qu'il sait la mesure du chastiment que nous meritons: mais voila d'oh nous vient ceste fierté, assavoir, d'autant que nous voulons estre nos iuges pour nous iustifier. Et qui est-ce qui nous a donné ceste authorité si grande? Voila le iugement qui est donné a nostre Seigneur Iesus Christ: c'est à nous donc de venir devant lui avec toute humilité et reverence escouter et recevoir ce qu'il prononce de nous sans contradiction aucune. Or chacun veut estre creu en sa cause propre: nous n'attribuons point donc tant au Dieu vivant, qu'à des hommes mortels. Car il ne faudra point en une iustice terrienne, que celui qui est assis au siege soit iuge et partie: et toutes fois il iugera iniquement souventesfois, comme les hommes sont corruptibles: mais tant y a qu'encores ne changeons point là quant à l'exterieur cest ordre que Dieu a establi. Et que sera-ce donc, quand nous viendrons devant sa maiesté glorieuse? Ainsi donc nous voyons comme les hommes sont transportez de toute raison, quand ils murmurent ainsi à l'encontre de Dieu: et nous voyons aussi la cause dont le mal procede, c'est celle que i'ai touchee, Que nous estimons nos oeuvres selon nostre fantasie. Mais cependant voici Dieu qui se reserve le iugement: il dit, C'est à moi de considerer vos pas, ie VOUS marque et vous sonde iusqu'au dedans: il ne faut point que vous veniez ici vous mesler: car quiconque s'ingerera de vouloir iuger, celui-là usurpe ce qui ne lui est pas deu. Que faut-il donc? Quand nostre Seigneur nous afflige, que nous lui remettions nostre cause, sachans qu'il note en nous beaucoup de vices lesquels nous sont cachez. Voila, Seigneur, il est vrai que ie n'apperçoi point la centieme partie de mes fautes: mais pourquoi est-ce? C'est d'autant que i'y suis aveugle, d'autant mesmes que ie suis confit en mal, et le diable m'a comme ensorcelé. Ainsi Seigneur, que ie puisse en premier lieu mieux sentir les iniquitez que i'ai commises devant toi, pour me rendre coupable: et puis, encores que ie ne soye point iuge competant pour cognoistre de mes fautes, si est-ce Seigneur puis que tu me fais cest honneur de te constituer pour mon iuste Iuge, ie remets ma cause entre tes mains, sachant que tu vois ce qui m'est incognu. Voila pourquoi notamment il est dit en ce passage, Que quand nous irons en procez avec Dieu, si est-ce qu'il ne se trouvera point redevable. Gardons nous donc de presumer d'intenter procez contre lui: car quelque belle apparence et couleur que nous ayons devant les hou mes, quand ce viendra devant Dieu, nous demeurerons confus en tout ce que nous pretendrons. Voila donc en somme ce qu'Eliu a voulu dire eu ce passage. 176 Or cependant il adiouste, Que Dieu brisera les puissans, voire sans inquisition, et en mettra d'autres en leur lieu. Et pourquoi? Car il mettra leurs oeuvres en clarté, et tournera la nuict afin de les casser. Quand il dit, Que Dieu brisera les puissans sans inquisition, c'est afin de nous mieux faire sentir ceste authorité que nous mesprisons si hardiment, pource que nous sommes par trop stupides. Il est vrai qu'aucuns exposent ce mot d'inquisition, pour Nombre: comme s'il estoit dit, quand les puissans seroyent en nombre infini, toutes fois Dieu ne laissera point de les briser: mais de mot à mot il y a ainsi, il brisera les puissances, ou beaucoup de gens: car le mot emporte tous les deux: et puis Il n'y aura point d'inquisition. Puis que ce mot-là y est, et qu'il signifie proprement Cercher et faire enqueste, il n'y a nulle doute, qu'Eliu n'ait voulu dire, que Dieu n'a ia besoin de faire des enquestes, comme les iuges terriens feront. Pource qu'ils sont creatures, il y a de l'ignorance: il faut donc qu'ils s'aident de ces moyens: car ils ne peuvent pas deviner. Or d'autant que toutes choses sont patentes à Dieu, il iugera les hommes sans tenir une telle procedure, comme nous la voyons en la police d'ici bas. Mais encores il y a plus: c'est qu'Eliu a voulu signifier, que Dieu ne nous fera pas tousiours cognoistre pourquoi c'est qu'il exerce ses iugemens, nous y serons aveugles. ( este inquisition donc de laquelle il parle, se rapporte proprement à Dieu en chastiant les hommes: comme s'il estoit dit, Quand les iuges feront un procez, on en parlera, et la façon et le style sera observé, tellement qu'on cognoistra les choses: et puis le dicton sera publié, on sait les crimes du malfaicteur, et comme il a esté convaincu. Mais il ne nous faut point mesurer la puissance de Dieu ne son authorité à ces loix humaines. Et pourquoi? Car il brisera sans inquisition, c'est à dire sans nous monstrer pourquoi. Il ne prononcera pas tousiours sentence, les crimes ne seront pas là recitez pour deschiffrer pourquoi c'est qu'il nous punist: cela donc nous sera caché: mais cependant il ne laissera pas toutes fois de mettre à execution sa iustice. Nous voyons maintenant le sens naturel du passage. Mais tant y a qu'il adiouste, que cela ne se fera point iniustement: Car Dieu, dit-il, mettra en avant leurs oeuvres. Combien donc que Dieu punisse sans inquisition, c'est à dire sans garder une telle formalité comme elle est requise en la police humaine: toutes fois si fait-il tout en raison et droiture. Et si cela n'est cognu du premier iour, attendons iusques à tant que tout soit descouvert, et qu'il esclarcisse ce qui est maintenant embrouillé et confus. C)r ici nous avons à nous exhorter, de ne plus nous flatter comme nous avons accoustumé de taire: car voila qui est cause de tousiours tirer IOB CHAP. XXXIV. 177 nos cordeaux, quand il nous semble que Dieu nous espargne: et nous pensons avoir licence de malfaire, quand nous demeurons impunis. Cela est d'autant que nous n'appercevons point quand Dieu commence à nous chastier d'une façon commune, mais nous sommes preoccupez d'une stupidité, et asseurance charnelle. Mais puis apres quand il y vient en grand rudesse, nous sommes tellement effrayez, que nous ne savons où nous en sommes si tost qu'il foudroye soudain. Ce qu'il fait quand bon lui semble: car apres avoir dissimulé long temps, il ne faut sinon lever la main, et en une minute il faut que les hommes perissent, comme il en est ici parlé. Retenons donc ce passage, afin que chacun se solicite et soir et matin, quand il est dit, Que Dieu ne tiendra point une longue procedure pour nous punir, il n'est point aussi obligé a nulles loix. Cognoissons, di-ie, qu'il nous faut estre tousiours prests et appareillez et n'attendons pas qu'il frappe sur nous, mais plustost que par solicitude nous prevenions son iugement: comme il est dit, Que bien heureux est l'homme qui solicite son coeur. Et au reste, qu'il nous souvienne aussi de ceste menace horrible, Que quand les meschans diront, pas, et que tout va bien, la ruine tombera sur leur teste. Et ainsi donc, que les fideles cognoissent, que quand il plaira, à Dieu de les punir, il ne faudra point qu'il commence par un bout, pour suivre son oeuvre, et puis la dilayer, comme les hommes mortels font selon les empeschemens qu'ils ont. Et pourquoy? Il condamnera et executera sa sentence du premier coup: et ne faudra point qu'il s'employe pour nous faire long procez: nous n'aurons pas loisir de respirer, et ne ferons que languir en destresse, iusques à ce que nous soyons du tout ruinez de sa main: nous serons là confus: comme si le ciel estoit tombé sur nos testes. Si donc nous ne voulons point estre accablez de l'horrible vengeance de Dieu, sentons nos fautes: et au reste en les sentant, que nous sachions que nous avons aussi dequoy nous consoler en luy: voire moyennant qu'elles nous desplaisent, et que nous ne cerchions point de couvrir le mal, mais qu'il soit descouvert, et que nous gemissions pour nous condamner devant nostre Dieu, afin d'estre receus à merci. Car il est dit, qu'il absout ceux qui se condamnent, qu'il ensevelit les pechez de ceux qui les ont devant leurs yeux, et qui ne demandent sinon de les confesser. Quand donc Dieu verra que librement nous confessons nos fautes, ne doutons point qu'il ne les efface du tout. Voire: mais si faut-il que nous passions par là, c'est de retenir ceste sentence, Que Dieu punist sans inquisition, afin qu'un chacun de nous face cest office d'entrer en soy pour bien examiner sa vie, pour estre confus en nous, et pour nous humilier. 178 Or maintenant il est dit, Que Dieu ayant ainsi brisé les grans et robustes, en met d'autres en leur lieu: et puis il est dit-d'autre part, qu'il les punist a veue d'oeil, voire et les punist comme meschans I'ay desia dit, que quand il est parlé que Dieu descouvre leurs oeuvres, et qu'il les punist en telle qualité, c'est afin que nous craignions tousiours la iustice de Dieu, et ne venions point imaginer qu'il use de tyrannie ne de cruauté. Gardons-nous donc de penser une telle puissance en Dieu, laquelle il desploye outre raison. Il est vray que la raison qu'il tient nous sera incognue, et nous faut contenter de sa seule volonté et simple (comme aussi elle est la reigle de toute droiture) mais quoy qu'il en soit, n'ayons point ceste phantasie mauvaise que Dieu y aille à tors et à travers, et qu'il ne iuge point en raison: ains au contraire que nous ayons cela tout conclu, que combien que ses iugemens nous semblent estranges, toutes fois ils sont moderez selon ceste regle qui est la meilleure, c'est assavoir selon sa volonté qui surmonte toute iustice, c'est ce qu'Eliu nous declare en ce passage. Et cela nous doit servir principalement à nous Quand donc chacun sera affligé en sa personne, il doit tousiours considerer que Dieu est iuste, afin de se repentir de ses fautes: car iamais nous n'aurons une vraye repentance, que nous ne cognoissions que Dieu nous afflige droitement: et aussi nous ne pouvons glorifier Dieu confessans qu'il soit iuste, sinon nous estans condamnez en premier lieu, comme il a esté dit. Voila donc comme il nous faut appliquer à nos personnes ceste doctrine, Que Dieu descouvre les oeuvres, et qu'il les met en avant quand il les punist. Voire, combien que nous n'examinions pas de mot à mot les pechez et offenses que nous avons commises: tant y a que les chastimens que Dieu nous envoye, nous doivent profiter à ceste condition. Et voila pourquoy il est dit que Dieu les punist au lieu des meschans, c'est à dire en telle qualité, pour signifier qu'ils ne pourront rien gaigner par leurs repliques, ils ne pourront pas mettre en avant qu'ils soyent iustes, quand mesmes ils n'apparoissent point tels devant les hommes. Voila pour un Item. Or l'autre est, quand il est dit, Qu'il en met d'autres en leur lieu: et c'est afin que nous cognoissions la cause des changemens qui adviennent souventesfois au monde: comme aussi il en est parlé au Psaume centseptiesme, lequel nous sera droite exposition de ceste sentence. Nous sommes comme ravis en estonnement, quand nous voyons qu'il adviendra une peste pour depeupler un pays, qu'il y adviendra des famines, que la terre qui avoit este bien fertile, deviendra sterile, comme si on y avoit semé le sel, ou bien que les guerres feront de tels troubles, que voila un pays desert, SERMON CXXXIII 179 que les principautez seront changees. Quand nous voyons. tout cela, nous sommes estonnez. Et pourquoy? Car nous ne cognoissons point la providence de Dieu qui regne par dessus tous ces moyens humains: et aussi nous ne pensons pas aux hommes: car si nous cognoissions comme les hommes se gouvernent nous ne trouverions point estrange que Dieu les changeast ainsi, et qu'il fist de telles revolutions. Voila donc pourquoy notamment il est dit, Que Dieu en met d'autres en leurs places, afin que si nous voyons que les choses changent au monde, nous ne trouvions point cela nouveau. Et pourquoy? C'est Dieu qui se monstre Iuge. Ne l'attribuons point à fortune: mais sachons que nostre Seigneur desploye ici son bras, d'autant que les hommes ne se peuvent maintenir en possession des biens qu'il leur faisoit. Et là dessus cognoissons quelle est nostre ingratitude afin de la corriger: car si tost que nostre Seigneur nous aura engraissez, qu'il nous aura fait du bien, nous-nous dressons comme les chevaux qui sont trop bien t reittez, pour regimber à l'encontre de lui. Et se faut-il esbahir, quand il y a un tel orgueil et une telle ingratitude, si Dieu met la main dessus? Qu'on regarde maintenant quelle est la modestie des hommes. Quand Dieu leur fait du bien, se gouvernent-ils en sorte, qu'ils en puissent demeurer en longue possession? Mais au contraire ils veulent despiter Dieu afin qu'il les en despouille tantost Quand donc nous voyons l'orgueil et ingratitude estre si vilaine que i'ai dit, il ne faut point que nous murmurions si les choses changent, et s'il se fait beaucoup de revolutions. Et pourquoi? Car nous provoquons Dieu à cela. Mais ce n'est point assez de cognoistre que Dieu ravist un peuple, qu'il en met un autre en sa place, qu'il met de nouveaux habitans en un pays, qu'il remue ainsi mesnage. Ce n'est point assez, di-ie, de cognoistre cela, voire et qu'il le fait iustement: mais cependant que nous sommes en nostre estat, prions-le qu'il nous face la grace de iouyr de ses biens en telle sorte, que nous en demeurions tousiours possesseurs, et que nous soyons conduits par les benefices qu'il nous fait en ce monde, à tendre à cest heritage eternel qu'il nous a appresté au ciel. Voila donc comme nous avons à prattiquer ce passage, reservans le reste à demain. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 180 LE CENT TRENTROISIEME SERMON, QUI EST LE V. SUR LE XXXIV. CHAPITRE. 26. Il les frappe comme meschans au lieu des voyans: 27. D'autant qu'ils se sort destournez de lui, et n'ont point consideré toutes ses voyes: 28. Pour faire venir le cri du povre iusqu'à lui: et faire ouyr la clameur de l'affligé: 29. Et quand il mettra repos, qui est-ce qui troublera? quand il cachera sa face, qui est-ce qui le verra, tant sur le peuple, que sur l'homme? nous vismes hier comment c'est que Dieu punist sans enqueste ceux qui ont failli, et toutes fois il a iuste raison de ce faire tellement qu'on n'aura point dequoi l'accuser. Or notamment Eliu adiouste, Qu'il fait cela au lieu des voyans. En quoi il nous est monstre, que les iugemens de Dieu, nous doivent estre cognus et notoires, ouy pour nostre instruction. Car quand Dieu punist les pecheurs, ce n'est pas seulement afin que chacun cognoisse les offenses qu'il a commises, mais il faut que tous y prennent exemple: comme il est dit, que la iustice viendra sur la terre, quand Dieu aura ainsi exercé des punitions pour corriger tant ceux qui ont failli, que les autres. Ainsi donc ce n'est pas en vain que ce mot est adiousté, c'est assavoir que Dieu chastie ceux qui ont transgressé aux yeux des hommes, ou au lieu des voyans. Or de là nous sommes admonnestez, d'estre plus attentifs que nous ne sommes pas, à bien noter et marquer les iugemens de Dieu. C'est une grand grace qu'il nous fait nous voulant instruire aux despens d'autrui. Or si nous fermons les yeux, ou que nous soyons stupides, quelle excuse? Et ainsi, toutes fois et quantes que Dieu punira les pechez, qu'un chacun y pense en son endroit, et que nous recevions une instruction commune, afin que ses verges ne soyent point perdues entre nous. Et de fait voila pourquoi, quand l'un a esté chastié, il faut que chacun ait comme son tour. Car si nous IOB CHAP. XXXIV. 181 pouvions faire nostre profit de ce que Dieu nous monstre, un seul pourroit servir pour l'instruction de cinq cens, voire de mille: mais d'autant que nous laissons passer toua les advertissemens que Dieu nous donne, et que nous n'en tenons conte: voila qui est cause qu'un chacun est appellé en son rang, et qu'il faut que nous respondions toua en personne pour estre chastiez à cause de nos transgressions. Et ainsi nous voyons quelle est nostre ingratitude, quand il est dit que Dieu punist les meschans, et les brise au regard de tous. Car nous saurons bien parler de ce qui se dira, encores que nous ne le voyons point. Quand on traittera de quelque ville prinse, ou saccagee, de quelque deffaite, et d'autres choses: et bien, les nouvelles s'en porteront, on en dispute. Par plus forte raison; de ce que nous voyons devant nos yeux nous en saurons bien assez causer. Et cependant de quoi cela nous sert-il? Apprenons-nous de bien penser à nos fautes, et de nous humilier devant Dieu? Nenni: mais nous suivons tousiours nostre train: et combien que nous ne soyons point meilleurs que ceux que Dieu visite ainsi, et qu'il corrige si durement, il nous semble que les coups ne viendront iamais iusques à nous. Ne voila point donc une ingratitude trop grande et insupportable? D'autant plus nous faut-il bien noter ce qui nous est ici declaré, Que Dieu ne punist point en cachette ceux qui ont failli, tellement que nul ne le puisse appercevoir pour sa correction: mais il ne tient qu'a nous, que tous n'en facions nostre profit. Et pourquoi? Car si Dieu dressoit des eschaffaux pour faire ses chastimens, nous ne pourrions pas les appercevoir plus clairement: et ainsi, ce que nous y sommes aveugles, cela vient de nostre malice propre, et de nostre ingratitude, comme i'ai desia dit. Voila pour un Item. Or la raison est aussi mise, Pource qu'ils se sont destournez de luy, et n'ont point consideré toutes ses voyes. Ici outre ce que nous avons desia veu, que Dieu ne frappe point, sur les hommes à tort, mais que c'est pour punir leurs pechez, il nous est monstré quelle est la source de tous maux: c'est assavoir, de nous eslongner de celuy qui est la fontaine de toute iustice. Car voila aussi comme nostre vie doit estre reglee, c'est d'obeir à Dieu, de le cercher et cheminer comme devant sa face: et ainsi quand on est retiré de luy, on ne peut aller qu'en toute confusion: et voila qui est cause de ruiner les hommes. Et ainsi nous avons une doctrine bien utile en ce passage, pour nous monstrer comme nous n'irons point à perdition: C'est nous tenans comme serrez sous les ailes de Dieu, estans conioints à luy, afin d'obeir à sa volonté. Quand nous aurons ceste prudence-la en nous, voila en quoy gist nostre salut: mais au contraire oublions-nous 173 bien à nos pechez: voire. Et si pour un temps ils nous ont esté incognus, qu'ils nous viennent en memoire: et que nous pratiquions ce que nous avons allegue de sainct Paul, c'est de nous prosterner en bas et estre confus devant Dieu et nous condamner, sentans la malice qui est par trop enracinee en nous. Voila, di-ie, comme Dieu procure nostre salut c'est quand nous sentons une telle vertu et efficace en sa parole, que nous mettions peine de bien examiner toute nostre vie afin de nous desplaire. Mais ceux qui veulent faire des revesches, et qui despitent Dieu, et viennent comme transportez heurter contre lui et ne peuvent souffrir nulle admonition, il les faut remettre comme gens desesperez à ce iour dont parle ici Eliu, où il n'y aura nulles tenebres, où il D'y aura nulle cachette si obscure que tout ne soit manifesté, voire devant toutes creatures. Ils ne peuvent porter qu'auiourd'hui Dieu leur face quelque honte, afin d'ensevelir leurs pechez à iamais: mais en despit de leurs dents si faudra-il que et Anges, et hommes, et diables cognoissent leur turpitude, et qu'elle soit diffamee par tout, voire en vertu de ceste clarté qui descouvrira toutes cachettes. Voila donc comme nous devons appliquer ce passage à nostre instruction: car de fait nostre Seigneur ne menace point les hommes de ce grand iour, sinon afin qu'ils le proviennent: et ainsi le remede nous est tout appreste. Comme i'ai desia dit, Dieu n'attend pas que nous comparoissions devant lui pour faire nostre procez: mais iournellement il exerce sa iurisdiction par l'Evangile: comme aussi nostre, Seigneur Iesus en parle (Iean 16, 8), Que l'Esprit quand il viendra iugera le momie. Quand donc l'Evangile il est presché, voila une iurisdiction souveraine que Dieu exerce non point sur le corps proprement (ainsi qu'ils sont auiourd'hui) mais sur les ames, et veut que nous soyons là condamnez pour nostre salut. Et ainsi donc (comme i'ai desia touché) quand Dieu nous admonneste tant et si souvent qu'il nous faudra venir a ceste grande clarté en la fin, qu'auiourd'hui nous ne nous bandions point les yeux à nostre escient, que nous ne soyons point aveugles volontaires, quand il nous envoye sa parole qui est pour descouvrir nos ordures, et pour nous faire sentir que nous ne pouvons nous cacher de sa face. Et ainsi faisons nostre profit de ce moyen qui nous est auiourd'hui donné. Mais si nous voulons taire des bestes sauvages, et que nous cerchions tousiours nos subterfuges: si est-ce que maugré nous en la fin nous sentirons que ce n'est point en vain qu'il est dit, Qu'il n'y a nulles tenebres devant; Dieu. Il nous fera donc contempler en sa face et, en sa maiesté glorieuse, ce que nous n'avons pas voulu auiourd'hui regarder au miroir de su parole. Or Eliu adiuste quant et quant, Qu'il ne: 174 mettra point d'avantage sur les hommes, tellement qu'ils viennent en iugement avec lui. Ce passage est diversement exposé: car aucuns le prennent comme si Dieu n'imposoit point à l'homme plus de charge qu'il ne doit, et aussi que l'homme ne peut porter: mais quand le fil continuel du texte sera bien regardé, nous trouverons que pource qu'il est ici question des iugemens de Dieu, Eliu maintient que Dieu ne nous afflige point en telle sorte, que nous ayons occasion de contester contre lui. Il faut tousiours regarder quel propos se demene: quand on veut savoir qu'emporte une sentence, qu'on regarde, il est question d'une telle chose, voila le suiet qu'on traitte, voila où tout se rapporte. Voici donc en ce passage le theme general, quand tout sera regardé: c'est assavoir, Que les hommes pourront bien murmurer contre Dieu, mais en la fin si se trouveront-ils confus Et pourquoi? Car si auiourd'hui il semble que Dieu nous traitte en trop grande rigueur: quand les choses seront bien cognues, nous aurons la bouche close, et Dieu sera iustifié, comme il en est parlé au Pseaume cinquante unieme. Notons bien donc, qu'ici il nous est monstré, que nous pourrons beaucoup plaider contre Dieu, mais que nostre cause sera perdue en la fin. Et pourquoi? Car il se trouvera que Dieu ne nous a point traittez iniquement, qu'il n'a point mis trop de charge sur nous: c'est à dire, qu'il ne nous a point affligez outre mesure. Car combien qu'il frappe quelquesfois sur les hommes plus qu'ils ne peuvent porter, ce n'est pas tontes fois plus que la raison, et qu'ils n'ont merité Or par cela nous sommes admonnestez d'orgueil qui est en nous, voire ou plustost la rage qui nous pousse de murmurer à l'encontre de Dieu. Car comment plaidons-nous avec lui? Il semble que nous ayons un iuge ou un arbitre, duquel il soit iugé, si Dieu avoit à rendre conte, serions-nous plus hardis à le despiter quand il ne nous traitte pas à nostre gré, et que les choses ne viennent point à nostre appetit? Apprenons donc, que les hommes sont ici condamnez de ceste audace diabolique, qui les incite à plaider contre Dieu: mais cepandent si faut-il bien penser, que Dieu ne s'abbaissera point iusques à, de nous respondre quand nous l'appellerons en iustice: il ne sera point là comme nostre partie. Vrai est que nous avons expose par ci devant qu'il vient bien iusques là: mais pourquoi est-ce? C'est pour mous exprimer ce qui nous, nous est ici dit, c'est asaavoir qu'encores que nous eussions la puissance d'adiourner Dieu, et qu'il fust responsable, qu'il fust tenu de s'excuser de tout ce qu'il fait, que nous eussions la bouche ouverte pour lui pouvoir contredire: toutes fois cela ne servira rien: car en la fin tout conté et rabatu il se trouvera que Dieu ne nous charge SERMON CXXXII 175 point par trop, et outre forme de raison. Et pourquoi? D'autant que nos pechez lui sont cognus, et cognus tels qu'il sait la mesure du chastiment que nous meritons: mais voila d'oh nous vient ceste fierté, assavoir, d'autant que nous voulons estre nos iuges pour nous iustifier. Et qui est-ce qui nous a donné ceste authorité si grande? Voila le iugement qui est donné a nostre Seigneur Iesus Christ: c'est à nous donc de venir devant lui avec toute humilité et reverence escouter et recevoir ce qu'il prononce de nous sans contradiction aucune. Or chacun veut estre creu en sa cause propre: nous n'attribuons point donc tant au Dieu vivant, qu'à des hommes mortels. Car il ne faudra point en une iustice terrienne, que celui qui est assis au siege soit iuge et partie: et toutes fois il iugera iniquement souventesfois, comme les hommes sont corruptibles: mais tant y a qu'encores ne changeons point là quant à l'exterieur cest ordre que Dieu a establi. Et que sera-ce donc, quand nous viendrons devant sa maiesté glorieuse? Ainsi donc nous voyons comme les hommes sont transportez de toute raison, quand ils murmurent ainsi à l'encontre de Dieu: et nous voyons aussi la cause dont le mal procede, c'est celle que i'ai touchee, Que nous estimons nos oeuvres selon nostre fantasie. Mais cependant voici Dieu qui se reserve le iugement: il dit, C'est à moi de considerer vos pas, ie VOUS marque et vous sonde iusqu'au dedans: il ne faut point que vous veniez ici vous mesler: car quiconque s'ingerera de vouloir iuger, celui-là usurpe ce qui ne lui est pas deu. Que faut-il donc? Quand nostre Seigneur nous afflige, que nous lui remettions nostre cause, sachans qu'il note en nous beaucoup de vices lesquels nous sont cachez. Voila, Seigneur, il est vrai que ie n'apperçoi point la centieme partie de mes fautes: mais pourquoi est-ce? C'est d'autant que i'y suis aveugle, d'autant mesmes que ie suis confit en mal, et le diable m'a comme ensorcelé. Ainsi Seigneur, que ie puisse en premier lieu mieux sentir les iniquitez que i'ai commises devant toi, pour me rendre coupable: et puis, encores que ie ne soye point iuge competant pour cognoistre de mes fautes, si est-ce Seigneur puis que tu me fais cest honneur de te constituer pour mon iuste Iuge, ie remets ma cause entre tes mains, sachant que tu vois ce qui m'est incognu. Voila pourquoi notamment il est dit en ce passage, Que quand nous irons en procez avec Dieu, si est-ce qu'il ne se trouvera point redevable. Gardons nous donc de presumer d'intenter procez contre lui: car quelque belle apparence et couleur que nous ayons devant les hou mes, quand ce viendra devant Dieu, nous demeurerons confus en tout ce que nous pretendrons. Voila donc en somme ce qu'Eliu a voulu dire eu ce passage. 176 Or cependant il adiouste, Que Dieu brisera les puissans, voire sans inquisition, et en mettra d'autres en leur lieu. Et pourquoi? Car il mettra leurs oeuvres en clarté, et tournera la nuict afin de les casser. Quand il dit, Que Dieu brisera les puissans sans inquisition, c'est afin de nous mieux faire sentir ceste authorité que nous mesprisons si hardiment, pource que nous sommes par trop stupides. Il est vrai qu'aucuns exposent ce mot d'inquisition, pour Nombre: comme s'il estoit dit, quand les puissans seroyent en nombre infini, toutes fois Dieu ne laissera point de les briser: mais de mot à mot il y a ainsi, il brisera les puissances, ou beaucoup de gens: car le mot emporte tous les deux: et puis Il n'y aura point d'inquisition. Puis que ce mot-là y est, et qu'il signifie proprement Cercher et faire enqueste, il n'y a nulle doute, qu'Eliu n'ait voulu dire, que Dieu n'a ia besoin de faire des enquestes, comme les iuges terriens feront. Pource qu'ils sont creatures, il y a de l'ignorance: il faut donc qu'ils s'aident de ces moyens: car ils ne peuvent pas deviner. Or d'autant que toutes choses sont patentes à Dieu, il iugera les hommes sans tenir une telle procedure, comme nous la voyons en la police d'ici bas. Mais encores il y a plus: c'est qu'Eliu a voulu signifier, que Dieu ne nous fera pas tousiours cognoistre pourquoi c'est qu'il exerce ses iugemens, nous y serons aveugles. ( este inquisition donc de laquelle il parle, se rapporte proprement à Dieu en chastiant les hommes: comme s'il estoit dit, Quand les iuges feront un procez, on en parlera, et la façon et le style sera observé, tellement qu'on cognoistra les choses: et puis le dicton sera publié, on sait les crimes du malfaicteur, et comme il a esté convaincu. Mais il ne nous faut point mesurer la puissance de Dieu ne son authorité à ces loix humaines. Et pourquoi? Car il brisera sans inquisition, c'est à dire sans nous monstrer pourquoi. Il ne prononcera pas tousiours sentence, les crimes ne seront pas là recitez pour deschiffrer pourquoi c'est qu'il nous punist: cela donc nous sera caché: mais cependant il ne laissera pas toutes fois de mettre à execution sa iustice. Nous voyons maintenant le sens naturel du passage. Mais tant y a qu'il adiouste, que cela ne se fera point iniustement: Car Dieu, dit-il, mettra en avant leurs oeuvres. Combien donc que Dieu punisse sans inquisition, c'est à dire sans garder une telle formalité comme elle est requise en la police humaine: toutes fois si fait-il tout en raison et droiture. Et si cela n'est cognu du premier iour, attendons iusques à tant que tout soit descouvert, et qu'il esclarcisse ce qui est maintenant embrouillé et confus. C)r ici nous avons à nous exhorter, de ne plus nous flatter comme nous avons accoustumé de taire: car voila qui est cause de tousiours tirer IOB CHAP. XXXIV. 177 nos cordeaux, quand il nous semble que Dieu nous espargne: et nous pensons avoir licence de malfaire, quand nous demeurons impunis. Cela est d'autant que nous n'appercevons point quand Dieu commence à nous chastier d'une façon commune, mais nous sommes preoccupez d'une stupidité, et asseurance charnelle. Mais puis apres quand il y vient en grand rudesse, nous sommes tellement effrayez, que nous ne savons où nous en sommes si tost qu'il foudroye soudain. Ce qu'il fait quand bon lui semble: car apres avoir dissimulé long temps, il ne faut sinon lever la main, et en une minute il faut que les hommes perissent, comme il en est ici parlé. Retenons donc ce passage, afin que chacun se solicite et soir et matin, quand il est dit, Que Dieu ne tiendra point une longue procedure pour nous punir, il n'est point aussi obligé a nulles loix. Cognoissons, di-ie, qu'il nous faut estre tousiours prests et appareillez et n'attendons pas qu'il frappe sur nous, mais plustost que par solicitude nous prevenions son iugement: comme il est dit, Que bien heureux est l'homme qui solicite son coeur. Et au reste, qu'il nous souvienne aussi de ceste menace horrible, Que quand les meschans diront, pas, et que tout va bien, la ruine tombera sur leur teste. Et ainsi donc, que les fideles cognoissent, que quand il plaira, à Dieu de les punir, il ne faudra point qu'il commence par un bout, pour suivre son oeuvre, et puis la dilayer, comme les hommes mortels font selon les empeschemens qu'ils ont. Et pourquoy? Il condamnera et executera sa sentence du premier coup: et ne faudra point qu'il s'employe pour nous faire long procez: nous n'aurons pas loisir de respirer, et ne ferons que languir en destresse, iusques à ce que nous soyons du tout ruinez de sa main: nous serons là confus: comme si le ciel estoit tombé sur nos testes. Si donc nous ne voulons point estre accablez de l'horrible vengeance de Dieu, sentons nos fautes: et au reste en les sentant, que nous sachions que nous avons aussi dequoy nous consoler en luy: voire moyennant qu'elles nous desplaisent, et que nous ne cerchions point de couvrir le mal, mais qu'il soit descouvert, et que nous gemissions pour nous condamner devant nostre Dieu, afin d'estre receus à merci. Car il est dit, qu'il absout ceux qui se condamnent, qu'il ensevelit les pechez de ceux qui les ont devant leurs yeux, et qui ne demandent sinon de les confesser. Quand donc Dieu verra que librement nous confessons nos fautes, ne doutons point qu'il ne les efface du tout. Voire: mais si faut-il que nous passions par là, c'est de retenir ceste sentence, Que Dieu punist sans inquisition, afin qu'un chacun de nous face cest office d'entrer en soy pour bien examiner sa vie, pour estre confus en nous, et pour nous humilier. 178 Or maintenant il est dit, Que Dieu ayant ainsi brisé les grans et robustes, en met d'autres en leur lieu: et puis il est dit-d'autre part, qu'il les punist a veue d'oeil, voire et les punist comme meschans I'ay desia dit, que quand il est parlé que Dieu descouvre leurs oeuvres, et qu'il les punist en telle qualité, c'est afin que nous craignions tousiours la iustice de Dieu, et ne venions point imaginer qu'il use de tyrannie ne de cruauté. Gardons-nous donc de penser une telle puissance en Dieu, laquelle il desploye outre raison. Il est vray que la raison qu'il tient nous sera incognue, et nous faut contenter de sa seule volonté et simple (comme aussi elle est la reigle de toute droiture) mais quoy qu'il en soit, n'ayons point ceste phantasie mauvaise que Dieu y aille à tors et à travers, et qu'il ne iuge point en raison: ains au contraire que nous ayons cela tout conclu, que combien que ses iugemens nous semblent estranges, toutes fois ils sont moderez selon ceste regle qui est la meilleure, c'est assavoir selon sa volonté qui surmonte toute iustice, c'est ce qu'Eliu nous declare en ce passage. Et cela nous doit servir principalement à nous Quand donc chacun sera affligé en sa personne, il doit tousiours considerer que Dieu est iuste, afin de se repentir de ses fautes: car iamais nous n'aurons une vraye repentance, que nous ne cognoissions que Dieu nous afflige droitement: et aussi nous ne pouvons glorifier Dieu confessans qu'il soit iuste, sinon nous estans condamnez en premier lieu, comme il a esté dit. Voila donc comme il nous faut appliquer à nos personnes ceste doctrine, Que Dieu descouvre les oeuvres, et qu'il les met en avant quand il les punist. Voire, combien que nous n'examinions pas de mot à mot les pechez et offenses que nous avons commises: tant y a que les chastimens que Dieu nous envoye, nous doivent profiter à ceste condition. Et voila pourquoy il est dit que Dieu les punist au lieu des meschans, c'est à dire en telle qualité, pour signifier qu'ils ne pourront rien gaigner par leurs repliques, ils ne pourront pas mettre en avant qu'ils soyent iustes, quand mesmes ils n'apparoissent point tels devant les hommes. Voila pour un Item. Or l'autre est, quand il est dit, Qu'il en met d'autres en leur lieu: et c'est afin que nous cognoissions la cause des changemens qui adviennent souventesfois au monde: comme aussi il en est parlé au Psaume centseptiesme, lequel nous sera droite exposition de ceste sentence. Nous sommes comme ravis en estonnement, quand nous voyons qu'il adviendra une peste pour depeupler un pays, qu'il y adviendra des famines, que la terre qui avoit este bien fertile, deviendra sterile, comme si on y avoit semé le sel, ou bien que les guerres feront de tels troubles, que voila un pays desert, SERMON CXXXIII 179 que les principautez seront changees. Quand nous voyons. tout cela, nous sommes estonnez. Et pourquoy? Car nous ne cognoissons point la providence de Dieu qui regne par dessus tous ces moyens humains: et aussi nous ne pensons pas aux hommes: car si nous cognoissions comme les hommes se gouvernent nous ne trouverions point estrange que Dieu les changeast ainsi, et qu'il fist de telles revolutions. Voila donc pourquoy notamment il est dit, Que Dieu en met d'autres en leurs places, afin que si nous voyons que les choses changent au monde, nous ne trouvions point cela nouveau. Et pourquoy? C'est Dieu qui se monstre Iuge. Ne l'attribuons point à fortune: mais sachons que nostre Seigneur desploye ici son bras, d'autant que les hommes ne se peuvent maintenir en possession des biens qu'il leur faisoit. Et là dessus cognoissons quelle est nostre ingratitude afin de la corriger: car si tost que nostre Seigneur nous aura engraissez, qu'il nous aura fait du bien, nous-nous dressons comme les chevaux qui sont trop bien t reittez, pour regimber à l'encontre de lui. Et se faut-il esbahir, quand il y a un tel orgueil et une telle ingratitude, si Dieu met la main dessus? Qu'on regarde maintenant quelle est la modestie des hommes. Quand Dieu leur fait du bien, se gouvernent-ils en sorte, qu'ils en puissent demeurer en longue possession? Mais au contraire ils veulent despiter Dieu afin qu'il les en despouille tantost Quand donc nous voyons l'orgueil et ingratitude estre si vilaine que i'ai dit, il ne faut point que nous murmurions si les choses changent, et s'il se fait beaucoup de revolutions. Et pourquoi? Car nous provoquons Dieu à cela. Mais ce n'est point assez de cognoistre que Dieu ravist un peuple, qu'il en met un autre en sa place, qu'il met de nouveaux habitans en un pays, qu'il remue ainsi mesnage. Ce n'est point assez, di-ie, de cognoistre cela, voire et qu'il le fait iustement: mais cependant que nous sommes en nostre estat, prions-le qu'il nous face la grace de iouyr de ses biens en telle sorte, que nous en demeurions tousiours possesseurs, et que nous soyons conduits par les benefices qu'il nous fait en ce monde, à tendre à cest heritage eternel qu'il nous a appresté au ciel. Voila donc comme nous avons à prattiquer ce passage, reservans le reste à demain. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 180 LE CENT TRENTROISIEME SERMON, QUI EST LE V. SUR LE XXXIV. CHAPITRE. 26. Il les frappe comme meschans au lieu des voyans: 27. D'autant qu'ils se sort destournez de lui, et n'ont point coinsideré toutes ses voyes: 28. Pour faire venir le cri du povre iusqu'à lui: et faire ouyr la clameur de l'affligé: 29. Et quand il mettra repos, qui est-ce qui troublera? quand il cachera sa face, qui est-ce qui le verra, tant sur le peuple, que sur l'homme? nous vismes hier comment c'est que Dieu punist sans enqueste ceux qui ont failli, et toutes fois il a iuste raison de ce faire tellement qu'on n'aura point dequoi l'accuser. Or notamment Eliu adiouste, Qu'il fait cela au lieu des voyans. En quoi il nous est monstre, que les iugemens de Dieu, nous doivent estre cognus et notoires, ouy pour nostre instruction. Car quand Dieu punist les pecheurs, ce n'est pas seulement afin que chacun cognoisse les offenses qu'il a commises, mais il faut que tous y prennent exemple: comme il est dit, que la iustice viendra sur la terre, quand Dieu aura ainsi exercé des punitions pour corriger tant ceux qui ont failli, que les autres. Ainsi donc ce n'est pas en vain que ce mot est adiousté, c'est assavoir que Dieu chastie ceux qui ont transgressé aux yeux des hommes, ou au lieu des voyans. Or de là nous sommes admonnestez, d'estre plus attentifs que nous ne sommes pas, à bien noter et marquer les iugemens de Dieu. C'est une grand grace qu'il nous fait nous voulant instruire aux despens d'autrui. Or si nous fermons les yeux, ou que nous soyons stupides, quelle excuse? Et ainsi, toutes fois et quantes que Dieu punira les pechez, qu'un chacun y pense en son endroit, et que nous recevions une instruction commune, afin que ses verges ne soyent point perdues entre nous. Et de fait voila pourquoi, quand l'un a esté chastié, il faut que chacun ait comme son tour. Car si nous IOB CHAP. XXXIV. 181 pouvions faire nostre profit de ce que Dieu nous monstre, un seul pourroit servir pour l'instruction de cinq cens, voire de mille: mais d'autant que nous laissons passer toua les advertissemens que Dieu nous donne, et que nous n'en tenons conte: voila qui est cause qu'un chacun est appellé en son rang, et qu'il faut que nous respondions toua en personne pour estre chastiez à cause de nos transgressions. Et ainsi nous voyons quelle est nostre ingratitude, quand il est dit que Dieu punist les meschans, et les brise au regard de tous. Car nous saurons bien parler de ce qui se dira, encores que nous ne le voyons point. Quand on traittera de quelque ville prinse, ou saccagee, de quelque deffaite, et d'autres choses: et bien, les nouvelles s'en porteront, on en dispute. Par plus forte raison; de ce que nous voyons devant nos yeux nous en saurons bien assez causer. Et cependant de quoi cela nous sert-il? Apprenons-nous de bien penser à nos fautes, et de nous humilier devant Dieu? Nenni: mais nous suivons tousiours nostre train: et combien que nous ne soyons point meilleurs que ceux que Dieu visite ainsi, et qu'il corrige si durement, il nous semble que les coups ne viendront iamais iusques à nous. Ne voila point donc une ingratitude trop grande et insupportable? D'autant plus nous faut-il bien noter ce qui nous est ici declaré, Que Dieu ne punist point en cachette ceux qui ont failli, tellement que nul ne le puisse appercevoir pour sa correction: mais il ne tient qu'a nous, que tous n'en facions nostre profit. Et pourquoi? Car si Dieu dressoit des eschaffaux pour faire ses chastimens, nous ne pourrions pas les appercevoir plus clairement: et ainsi, ce que nous y sommes aveugles, cela vient de nostre malice propre, et de nostre ingratitude, comme i'ai desia dit. Voila pour un Item. Or la raison est aussi mise, Pource qu'ils se sont destournez de luy, et n'ont point consideré toutes ses voyes. Ici outre ce que nous avons desia veu, que Dieu ne frappe point, sur les hommes à tort, mais que c'est pour punir leurs pechez, il nous est monstré quelle est la source de tous maux: c'est assavoir, de nous eslongner de celuy qui est la fontaine de toute iustice. Car voila aussi comme nostre vie doit estre reglee, c'est obeir à Dieu, de le cercher et cheminer comme devant sa face: et ainsi quand on est retiré de luy, on ne peut aller qu'en toute confusion: et voila qui est cause de ruiner les hommes. Et ainsi nous avons une doctrine bien utile en ce passage, pour nous monstrer comme nous n'irons point à perdition: C'est nous tenans comme serrez sous les ailes de Dieu, estans conioints à luy, afin d'obeir à sa volonté. Quand nous aurons ceste prudence-la en nous, voila en quoy gist nostre salut: mais au contraire oublions-nous 182 Dieu? eschappons-nous de sa main? nostre vie s'esgare-elle ou çà ou là? nous sommes perdus, nous voila en damnation: car il est dit, que Dieu punira, à veuë d'oeil, et d'une façon horrible tous aux qui se destournent de luy. Or notons bien qu'Eliu ne parle pas de ceux qui avoyent este enseignez en la Loy, qui avoyent des Prophetes, et ausquels la doctrine de Dieu fust privément enseignee: mais il parle des Payens, qui n'avoyent sinon quelque petit goust de clarté. Or tant y a, d'autant qu'ils s'adonnent à mal, qu'il est dit, qu'ils s'escartent de Dieu. Et pourquoy? Combien que Dieu ne leur fust pas si prochain qu'à ceux ausquels il avoit donné sa Loy: si est-ce qu'il nous faut tenir ceste regle generale, quand Dieu nous met au monde puis que nous sommes creez à son image, que selon l'ordre de nature nous devons tendre à luy, et avoir là nostre droit but. Quand donc nous venons à nous esgarer, et que nos cupiditez regnent, et que nous leur laschons la bride, c'est comme nous destourner de Dieu: voire, auquel nous devrions estre unis. Et ainsi C'est en ceste sorte qu'Eliu accuse les Payens de s'estre eslongnez de Dieu: car combien qu'ils n'eussent point la doctrine de la Loy, ils avoyent en eux ceste instruction de laquelle i'ay parlé: comme aussi sainct Paul en traitte au second des Rom. (v. 14) qu'il ne falloit point de papier escrit pour leur monstrer qu'il y avoit un Dieu, qu'il y avoit quelque discretion du bien et du mal: car chacun a cela engravé on son coeur. Mais si les Payons sont condamnez de s'estre eslongnez de Dieu, et retirez de son obeissance: que sera-ce de nous, ausquels Dieu est plus familier sans comparaison? Dieu ne se contente point de nous avoir creez à son image, et nous avoir imprimé là dedans quelque cognoissance du bien et du mal: mais nous avons aussi sa parole, il veut que tous les iours elle nous soit publiee. Là il nous monstre privement sa volonté: C'est le chemin (comme protestoit Moyse), nous ne pouvons pas errer, nous n'avons plus nulle excuse d'ignorance, mais voila nostre repos, comme il en est parlé au Prophete Isaie. Pourtant quand le chemin nous est tout fait, que nous savons où il nous faut tirer: si cependant chacun se desborde, et se donne congé de mal-faire, de vaguer en ses passions, et cupiditez: ne sommes-nous point beaucoup plus coulpables, que ceux qui n'ont iamais ouy un seul mot de bonne instruction? Si donc les Payens sont ici nommez apostats s'estans destournez de Dieu: et que sera-ce de nous, veu que nostre Dieu s'est tant approché qu'il fait office de maistre et docteur au milieu de nous, et nous tient en son escole, afin que nous apprenions de luy en la personne de ceux qu'il ordonne pour prescher sa parole en son nom? Ainsi quand nous ne tiendrons conte SERMON CXXXIII 183 de la doctrine qui nous est donnee, ne faudra-il point que nous soyons condamnez comme doubles apostats? Il est bien certain. Que donc un chacun regarde à soy de pres, et cognoisse que vaut ceste grace de Dieu, et qu'elle emporte, quand nostre Seigneur a comme la bouche ouverte pour nous rendre tesmoignage de ce qui nous est bon, et propre pour nostre salut. Quand nous avons cela, encores que ce ne fust qu'à leiche doigt (comme on dit) cognoissons que nous ne pouvons pas mespriser une telle benediction que Dieu nous donne, que ce ne soit nous eslongner de luy. Par plus forte raison, quand nous avons tons les iours sa parole qui nous est exposee, nous en pouvons aussi avoir lecture d'autre costé: si cela ne nous tient en bride courte, et que nous n'adherions pleinement à nostre Dieu, que nous ne taschions à le servir, il faudra bien que sa main se desploye beaucoup plus rude, et plus horrible sur nous, que sur ceux qui n'ont eu que l'ordre de nature pour estre bien conduits. Voila quant ù ce poinct Or il est dit quant et quant, Qu'ils n'ont point consideré toutes ses voyes. En quoy il nous est signifié, que les hommes ne sont iamais si ignorans ne si rudes, qu'il n'y ait de la malice pour les rendre coulpables, et leur oster tout subterfuge devant Dieu. Ici (comme desia il a este traitté) Eliu parle en general de tout le monde, car il n'estoit pas Iuif pour avoir la Loy, et parler de ses semblables. Or tant y a qu'il dit, que ceux qui n'avoyent sinon le sens que Dieu leur donnoit, comme à tous hommes, n'ont point consideré ses voyes. il ne dit pas qu'ils ont failli et erré, pource qu'ils ne pouvoyent pas mieux, pource qu'ils n'avoyent nulle clarté de doctrine: il est vray que cela se pouvoit dire: mais ici l'Esprit de Dieu veut presser les hommes, afin qu'ils cognoissent que leur condamnation est iuste, et qu'ils ne peuvent pas alleguer ceste couverture, qu'ils ayent failli en ignorance, pource qu'ils n'avoyent point eu qui les gouvernast, combien qu'ils eussent l'affection bonne et droite. Car si les hommes avoyent un desir pur et entier de venir à Dieu, il est certain qu'il ne leur defaudroit point de son coste. Et defait ceste promesse-la ne sera point frustratoire, Heurtez, et la porte vous sera ouverte: cerchez, et vous trouverez. Quand donc nous voyons les hommes vaguer ainsi à travers champs, et comme à l'esgaree, notons qu'ils n'ont point un desir pur et droit d'aller à Dieu. Il est vray qu'ils auront bien quelque apparence de devotion: comme nous voyons qu'entre les Papistes, beaucoup semblent estre les mieux affectionnez du monde, ils sont tout ravis (ce semble) en une devotion d'aller à Dieu, mais si on regarde de pres à ce qu'ils font, on trouvera qu'il n'y a qu'hypocrisie, et que Dieu ne 184 leur lasche point ainsi la bride, qu'il n'y ait iuste cause. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage, c'est combien que les povres Payens soyent en tenebres, et qu'on les puisse accomparer à des aveugles qui tastonnent et ne voyent point le chemin, et qu'il y ait de l'ignorance bien lourde, toutes fois ils ne sont point à excuser qu'ils n'ayent esté malins et rebelles, et qu'ils ne se soyent destournez du bien à mal de leur bon gré, et d'un propos deliberé, car il est escrit, qu'ils n'ont point consideré les voyes de Dieu. Cela n'est point attribué aux bestes brutes, ni aux pierres qui n'ont nul sentiment: il faut donc conclure, que ceux qui sont les plus rudes et les plus barbares, ceux-la, di-ie ont refusé d'aller droit, et que s'ils eussent eu un bon desir, ils n'eussent pas este destituez de la grace de Dieu. Ce n'est pas à dire pourtant, que nous puissions bien faire: et qu'il y ait une telle faculté en nous, que nous puissions cercher Dieu: nous ne disputons point de cela: et les Papistes quand ils font une telle conclusion, ils monstrent qu'ils sont pures bestes: car quand on dit que les hommes ne faillent point par ignorance, mais par certaine malice, les Papistes concluent, O puis qu'ainsi est, nous avons donc une raison suffisante pour nous bien gouverner, nous pouvons voir clair, bref nous avons liberté d'aller au bien ou au mal. Or c'est une bestise trop grande, d'arguer ainsi. Et pourquoy? Ce ne sont pas choses incompatibles, Que les hommes ayent comme les yeux crevez, et qu'ils ne puissent ne rien voir ne rien iuger, et cependant toutes fois qu'ils soyent du tout meschans. Tant y a qu'ils sont convaincus de n'avoir point consideré les voyes de Dieu, et d'autant que l'orgueil les a transportez ils n'ont point esté guidez au droict chemin. Voila donc comme il nous faut accorder l'un avec l'autre: c'est qu'à cause du peché nous sommes tous despouillez de raison, et d'intelligence: voila l'heritage que nous avons de nostre pere Adam, c'est que nous sommes troublez et confus, et que nous ne pouvons cognoistre ce qui nous est propre pour nostre salut, mais nous tirons tout au rebours: comme il est dit, que nostre clarté mesmes est convertie en tenebres, iusques à tant que Dieu nous illumine par son sainct Esprit. Et neantmoins nostre ignorance n'est pas telle, que nous ne soyons corrompus en nos affections, et que nous n'effacions le bien que Dieu pourroit mettre en nous: pource que nostre nature est perverse, nous sommes ennemis de Dieu, toutes nos pensees, et phantasies sont autant d'inimitiez contre sa iustice, ainsi que sainct Paul en parle au huictieme des Romains (v. 7). Nous sommes donc ignorans et cependant nous ne laissons pas d'estre pervers: IOB CHAP. XXXIV. nous ne savons où il nous faut aller, et cependant nous errons volontiers. Et pourquoy? Car nous ne pensons point de venir à Dieu, voire, et faut que nous soyons forcez pour y tendre, ou bien qu'il nous inspire par sa grace, et qu'il nous illumine nos coeurs qui sont pleins de rebellion. Iusques à tant donc que Dieu nous ait ainsi reformez, il est certain que nous fermerons tousiours les yeux pour DC point considerer ses voyes. Or si ceci est dit de ceux qui n'ont point eu les moyens que Dieu nous donne, que sera-ce de nous? Car il faut derechef venir à ce poinct que i'ay touché. I'ay dit n'agueres, si les Payens se sont destournez de Dieu, qu'ils ne sont point excusables. Par plus forte raison nous sommes doubles apostats, nous, di-ie, que Dieu avoit attiré à soy. Maintenant s'il est dit que les Payens n'ont point regardé au bien, et qu'ils n'ont point conversé et cheminé selon Dieu, ie vous prie, nous qui avons la cognoissance bien autre qu'elle ne Leur a esté donnee où en serons-nous? Car nostre Seigneur nous monstre au doigt par où nous devons aller. Et ce passage que nous avons touché de Moyse est de grande importance, Voici la voye, cheminez en icelle (Deut. 30, 19). Ie proteste, dit-il, devant le ciel et la terre, qu'ils me soyent tesmoins que ie vous ay monstre auiourd'huy la vie et la mort, et si vous allez mal, que vous serez inexcusables devant Dieu: car on voit que vous ne demandez qu'à perir. Et pourquoy? Quand vostre Dieu vous enseigne, qu'il vous fait ce privilege-la de vous declare sa volonté, c'est autant comme s'il vous mettoit la vie entre les mains': et vous la reiettez, et ne demandez que la mort. Et quand les hommes font un tel chois, ne faut-il pas qu'ils soyent du tout endiablez? Ainsi donc ceste protestation de Moyse nous doit percer le coeur, afin que nous pensions mieux à nous. Et quand nous voyons que nostre Seigneur comme en un miroir, et en une peinture vive nous propose la doctrine qui nous est utile, que nous ne facions point des aveugles, ou des borgnes, que nous ne mettions point un voile devant nous, afin d'ignorer ce qui nous doit estre cognu, comme defait il nous est assez patent. Et cependant notons quand Dieu parle à nous que ce n'est point pour nous laisser en doute, tellement que nous ne sachions ce qu'il veut dire: mais au contraire c'est afin que nous recevions bonne doctrine et instruction de sa parole. Et c'est encores un poinct digne d'estre observé. Car beaucoup pretendent que la parole de Dieu est si profonde, qu'on ne sait ce qu'on doit tenir ne suivre. Or c'est accuser Dieu, comme s'il se mocquoit de nous, en nous donnant un espoir lequel nous frustrast. Notons bien donc que quand Dieu parle, c'est à ceste fin que nous recevions 186 bonne doctrine, que nous soyons entendus et prudens pour suivre ce qui nous est bon: comme il est dit, Que la parole de Dieu donne sagesse aux ignorans, c'est quand ils cognoissent leur petitesse pour se renger à luy. Nous trouverons donc tousiours cest usage-la pour nostre profit en la parole de Dieu, quand nous aurons ceste prudence de vouloir nous guider et tenir au droit chemin de salut: et quand un homme se destourne pource qu'il n'a point consideré les voyes de Dieu, on ne peut pas dire qu'il ait erré pource qu'il ne pouvoit pas mieux: mais au contraire il est cause de tout le mal, et il luy doit estre imputé. Il y a encores un mot à noter, c'est quand il est parlé de toutes les voyes de Dieu. En quoy nous sommes advertis, que ce n'est point assez de contenter Dieu en partie, et d'obeir à sa parole à demi: mais qu'il nous faut en tout et par tout conformer nostre vie à sa volonté: car il vaut bien aussi qu'on l'escoute en tout ce qu'il dira, et que sans exception on s'assuiettisse à luy, et defait ce sont choses inseparables que ses commandemens Comme Dieu ne peut estre divisé, aussi notons que sa iustice ne se peut pas diviser par pieces. Quelle est la iustice de Dieu? Il l'a comprinse en toute sa Loy. Il n'a pas dit seulement qu'on s'abstint de paillarder, il n'a pas defendu seulement le larcin, il n'a pas seulement condamné le meurtre: mais il a conioint dix preceptes, et a voulu qu'on se tint là maintenant si l'un obeist à Dieu estant chaste, l'autre s'abstenant de piller son prochain, l'autre se gardant de toute iniure et violence et qu'on se donne liberté de malfaire en une autre partie: ne voila point descirer la iustice de Dieu? Car nous avons dit que tous ces commandemens sont inseparables, et qu'il y a là un lien sacré qui doit estre tenu. Et ainsi notons bien que pour estre benis de Dieu, il ne faut point seulement estre attentifs à une partie de ses voyes, mais à toutes. Voila donc ce qu'Eliu a voulu ici noter. Or par cela voyons nous comme chacun doit estre diligent à penser à soy. Quand donc nous voudrons bien examiner nostre vie, prenons toute la Loy de Dieu, afin de compasser là et nos oeuvres et nos pensees: et quand nous n'aurons point cognu de peché exterieur et actuel en nous, que nous venions plus loin, assavoir si nous n'avons point eu de mauvaises affections: et sur cela apprenons de nous condamner, et prions Dieu qu'il nous purge du mal que nous sentons ainsi en nous. Voila comme nous avons à pratiquer ce passage. Or cependant il nous est aussi bien monstré, que quand les hommes ont commencé de se desbaucher, ils s'esgarent apres de plus en plus, et se dépravent iusques à ce qu'ils ayent pleinement renoncé à Dieu, et qu'ils l'ayent quitté du tout. Nous ne serons pas si rnalins, que SERMON CXXXIII 187 du premier iour nous soyons adonnez à tous vices encores serons-nous retenus de la crainte de Dieu. mais si nous prenons licence de nous ietter à travers champs: et bien, Dieu dissimule-il à nos pechez et iniquitez? Satan prend possession et de nos ames et de nos corps, et sur cela il nous transporte tellement que nous sommes du tout incorrigibles. Voila donc comme les hommes apres ne s'estre point pleinement rengez à Dieu, et d'une vraye rondeur et simplicité, se corrompent tellement qu'il n'y a plus nulle consideration en eux: qu'ils despitent Dieu, non point en un seul peche, mais en tout en par tout: qu'ils reiettent pleinement toutes ses voyes. Or au reste nous voyons ici mieux encores qu'auparavant, combien la iustice de Dieu est equitable, quand il nous chastie. Et pourquoy? Ceux qui avoyent failli, encores sont-ils rebelles à Dieu: ils se sont retirez de luy, ils n'ont point voulu estre enseignez au bien, mais se sont adonnez au mal, voire de leur bon gré: n'est-il pas donc temps ou iamais que Dieu y mette la main pour les corriger? Puis qu'ainsi est, ayons tousiours cela resolu, Que iamais Dieu ne nous punist, qu'il ne soit courroucé tant et plus, et que nous n'ayons este dignes long temps auparavant d'estre foudroyez de sa main. Tant y a donc qu'apres avoir dissimulé, en la fin il nous faut venir à ce qui est ici contenu c'est Qu'il brisera, à veuë d'oeil et d'une façon notable tous ceux qui se sont ainsi destournez de luy. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage. Or il est dit quant et quant: Pour faire venir à luy le cri des povres, et pour faire ouir la clameur de l'affligé. Ici Eliu note une espece de pechez que Dieu punist aux hommes. Il est vray que nous l'offensons en beaucoup de sortes: mais pource que les hommes ne peuvent estre amenez à cognoistre leurs fautes, sinon qu'ils en soyent plus que convaincus: ici Eliu a mis une espece, qui est la plus patente, et la plus aisee à voir. Car quand il se commet des violences et extorsions, qu'on pille la substance d'autruy, et que ceux qui sont affligez n'ont nul secours qui soit: ils crient à Dieu, on oit les complaintes: et chacun en a pitié et horreur. Voila donc une espece d'iniquité qui nous sera assez cognue et à grans et à petis, quand nous verrons, Comment? il n'y a point de iustice, et le plus fort l'emporte, nous sommes comme en un brigandage: car celuy qui voudra piller, il ne luy chaut quand il aura fait toute meschanceté, il n'y a point de remede, il n'y a point d'ordre. Si cela donc est, chacun en sait à parler. Pour ceste cause ici le sainct Esprit a choisi le peché qui est le plus notable, afin que nous soyons tant mieux convaincus. Cependant notons que sous une