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IOANNIS CALVINI

OPERA EXEGETICA ET HOMILETICA

AD FIDEM

EDITIONUM AUTHENTICARUM

CUM PROLEGOMENIS LITERARIIS

ANNOTATIONIBUS CRITICIS ET INDICIBUS

EDIDIT

THEOLOGUS ARGENTORATENSIS

VOL. XIII.

SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB

TROISIEME PARTIE CHAPITRE XXXII À XLII.

SERMONS SUR LE CANTIQUE DU ROI EZECHIAS.

SERMONS SUR LA PROPHETIE D'ESAÏE. CHAP. LIII.

CONTINENTUR HOC VOLUMINE:

SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB

TROISIEME PARTIE CHAPITRE XXXII À XLII.

SERMONS SUR LE CANTIQUE DU ROI EZECHIAS

SERMONS SUR LA PROPHETIE D'ESAIE. CHAP. LIII

LE CENT ET DIXNEUFIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE XXXII. CHAPITRE.

1. Ces trois hommes se deportent de parler à Iob, pource qu'il s'estimoit estre iuste en soi. 2. Et Eliu fils de Barachel Buzite, de la famille de Ram, fut courroucé, et fort indigné contre Iob, d'autant qu'il se disoit iuste par dessus Dieu. 3. Il fut aussi courroucé contre les trois amis d'icelui d'autant qu'ils n'ont point eu de response, et toutes fois ont condamné Iob.

Pour faire nostre profit de ce qui est ici recite, de ce que nous verrons doresenavant, il nous doit souvenir de ce que desia nous avons veu: c'est assavoir, que Iob ayant à demener une bonne cause, s'y est mal conduit: et ceux qui estoyent venus pour le consoler, ayans une mauvaise cause, ont eu de bons argumens et raisons apparentes, dont on pouvoit recueillir doctrine utile. Et pourtant il y a eu faute en eux, d'autant qu'ils n'ont point basti sur un bon fondement: il y a eu faute en Iob, pource qu'il a mal edifié, ayant un fondement qui estoit bon de soi. Et voila pourquoi maintenant il est dit, qu'Eliu Buzite a esté fasché, et a esté enflammé en courroux, pource que ceux ici n'avoyent point redargué Iob, et cependant toutes fois qu'ils l'avoyent condamné: qu'il s'est aussi fasché contre Iob, pource qu'il s'est voulu iustifier par dessus Dieu. Ainsi nous voyons que ce courroux d'Eliu n'a pas esté sans cause tant contre Iob, que comme contre ses trois amis, qui estoyent venus pour le consoler. Car Iob s'estoit par trop desbordé, combien qu'il eust une querelle iuste et raisonnable: les autres avoyent resisté à Dieu, combien qu'ils eussent usé de bonnes raisons: car

c'estoit mal a propos. Or cependant il est dit, Que les trois amis de Iob se sont deportez de plus disputer contre lui, d'autant qu'il cuidoit estre iuste en soi. Nous avons veu que Iob n'estimoit pas tellement sa iustice, qu'il ne pensast qu'il y avoit beaucoup à redire en lui: au

contraire il a protesté qu'il estoit un povre pecheur: mais tant y a qu'il ne vouloit point se condamner à l'appetit de ceux qui iugeoyent mal de son affliction. L'opinion et phantasie des trois amis de Iob estoit, Voici un homme reprouvé de Dieu, d'autant qu'il est si durement traitté. Or il est dit que nous devons iuger prudemment de celui que Dieu corrige: car il ne faut pas conclure qu'un chacun soit puni selon ses offenses. Quelquesfois Dieu espargne les meschans, et dissimule à leurs iniquitez: et c'est pour leur condamnation plus griefve la bonté de Dieu leur sera bien cher vendue, quand il les aura attendus en patience. Si donc quelquesfois Dieu ne fait point semblant de punir ceux qui l'ont merite, ne pensons point pour cela qu'ils en ayent meilleur marché, et ne les iustifions point d'autant que Dieu les espargne. A l'opposite quand nous verrons un homme estre batu des verges de Dieu, n'estimons point pour cela qu'il soit plus meschant que tout le reste du monde: car possible que Dieu veut esprouver sa patience encores qu'il ne le chastie pas pour ses pechez. Or Iob ne s'est point voulu accorder à la folle doctrine de ses amis: voila pourquoi il leur a semblé qu'il se faisoit iuste, combien que sa pensee ne fust point telle. Et ainsi gardons-nous (comme il a esté remonstré ci dessus) de prendre une mauvaise querelle (car nous serons aveuglez et nous semblera que si un homme ne s'accorde avec nous, il est tellement condamné qu'il ne faut plus tenir propos avec lui) mais devant qu'entrer en dispute, que nous soyons bien asseurez de la verité. Il n'y a rien pire que de nous haster: nous savons que le proverbe se pratique tousiours, Que la hastiveté nous transporte, et qu'il ne sortira d'un iuge hastif, qu'une sentence folle et a l'estourdie. Puis qu'ainsi est, apprenons de nous tenir comme en suspens, iusques a ce que la verité nous soit bien cognuë. Et cependant notons qu'il adviendra souvent que

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devant les hommes nous serons condamnez à tort: voire combien que ceux qui detractent contre nous, ayent la bouche close, et n'ayent point raison pour nous convaincre, ils ne laisseront pas pourtant d'estre menez d'un tel orgueil qu'ils nous diffameront, et ietteront des meschans propos à l'encontre de nous . Par cela nous sommes admonnestez, que si les hommes sont ainsi malins à nous condamner, n'ayans nul argument, nous ne devons point estre par trop faschez: car cela n'est pas nouveau, puis qu'il est advenu à Iob, un serviteur de Dieu si excellent: comme auiourd'hui nous voyons que les Papistes se contentent d'avoir determiné que leurs erreurs, superstitions, et fausses doctrines sont bonnes. Car ils y procedent avec un style magistral, Que c'est assez d'avoir pensé: il n'est point question d'entrer en dispute, ne de s'enquerir par raison comme il en va: car il leur semble qu'ils ont toute authorité, là dessus ils foudroyent contre nous. Or cependant si savons-nous que la verité est de nostre costé, et nous en sommes assez resolus. Resistons donc à une telle tentation, et qu'elle ne nous estonne point, veu que de tout temps il en a esté ainsi, que ceux qui n'avoyent nulle raison pour eux, n'ont pas laissé toutes fois de condamner hardiment et sans scrupule une bonne cause. Voyans donc que le diable les aveugle ainsi, que nous allions tousiours nostre train, et adherions constamment à la verité qui nous est cognuë. Et de nostre costé aussi que nous soyons advertis, de cheminer en plus grande modestie, quand nous aurons este un peu trop hastifs: comme quelques fois il adviendra que les enfans de Dieu auront des bouillons, qu'ils ne se contiennent point assez. Alors donc que nous ne poursuivions point, et que l'obstination ne soit point coniointe avec la temerité. Il est vrai que c'est une chose difficile (car celui qui s'est ietté aux champs sera opiniastre le plus souvent) mais si faut-il que quand nous aurons failli, nous ne continuions point au mal, mais plustost que nous apprenions de nous retenir: I'ai ici excedé mesure ie cognoi bien que ie ne me suis pas retenu en telle moderation que ie devoye. Qu'est-il de faire? O ; ne faut pas que ie soye endurci, mais que ie tourne bride voyant que i'ai prins un mauvais chemin. Voila donc comme à l'exemple des amis de Iob l'Esprit de Dieu nous advertit en premier lieu d'estre modestes, afin de ne prendre point querelle contre Dieu à la volee: et puis s'il nous est advenu de faillir, pour le moins que nous ne soyons point obstinez, que nous ne perseverions point au mal: mais qu'en cognoissant nostre faute nous taschions plustost de la corriger.

Touchant d'Eliu dont il est ici fait mention, ce n'est point sans cause que l'Escriture nous monstre de quelle race il est descendu: comme il est nommé

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Buzite, de la maison de Ram. Car ici nous voyons l'ancienneté en premier lieu, de laquelle ci dessus nous avons touché: et c'est le principal aussi que Dieu nous a voulu declarer, qu'il y estoit demeuré quelque bonne semence de religion entre ceux qui estoyent enveloppez en beaucoup de vaines phantasies. Or c'est un article bien notable: car nous savons comme le monde s'est tantost revolté, et que tous s'estoyent destournez à corruptions et mensonges. Ie di apres le deluge, combien qu'il y eust une vengeance de Dieu si horrible, et digne de memoire, et que les enfans de Noé qui estoyent eschappez, ayans vescu long temps apres, pouvoyent instruire leurs enfans et successeurs, comme Dieu s'estoit vengé de la malice du monde. Tant y a donc que cela n'a point empesché que tous ne se soyent revoltez, et n'ayent laisse la droite religion pour se destourner à mensonges, à idolatries, et à tous desbordemens. Et en cela voyons-nous que les hommes sont si fragiles que rien plus, et qu'il n'est rien plus difficile que de les retenir en la crainte de Dieu, et en la bonne religion. Il est vrai que quant au mal nous ne sommes que par trop constans, on ne nous peut faire fleschir: et quand on voudra corriger le mal en nous, on ne sait par quel bout commencer, on n'en peut venir à bout, d'autant qu'il y a une telle durté que c'est pitié: voire, mais du bien nous le perdons tantost, il ne faut rien pour nous en desbaucher. nous avons un beau miroir de cela, qui nous est monstré en ce que tantost apres le deluge les hommes se sont ainsi esgarez, et ont laissé la pure cognoissance de Dieu, combien qu'elle leur fust monstree.

Or cependant nous voyons en cest exemple de la personne d'Eliu, que Dieu toutes fois a laissé quelque bonne semence au milieu des tenebres, et qu'il y a eu quelque doctrine bonne et saincte. Et pourquoi? Afin que les incredules fussent rendus inexcusables, tellement qu'il ne faut point alleguer l'ignorance qui regnoit par tout. Car à qui a-il tenu que Dieu n'ait esté purement servi et adoré, sinon que les hommes lui ont tourné le dos? Et ne l'ont point fait par une simplicité, à laquelle ils puissent donner couleur honneste: ç'a este plustost une malice certaine. les hommes ne veulent point qu'on les trompe, ni n'en font le semblant: mais quand il est question de servir à Dieu, ils ferment les yeux, il esteignent toute clarté qui luisoit, ils ce demandent sinon de s'addonner à toutes tromperies. cela donc nous est ici declaré. Or nous devons bien peser ce qui a este traitté par ci devant, qu'en ores que ceux-ci n'eussent esté Prophetes de Dieu, si est-ce que la doctrine qui est sortie d'eux avoit une telle maiesté qu'elle estoit bien digne de la personne des Prophetes. Vrai est

IOB CHAP. XXXII.

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(comme nous avons dit) qu'ils l'ont mal appropriee: mais cependant si est-ce qu'il y a ou un esprit excellent en eux. Et de fait (comme nous avons declaré) ce qui a esté deduit ci dessus ne doit pas estre autrement rocou que de l'escole du sainct Esprit. Or combien que ces personnages ici fussent si excellens, si est-ce qu'ils n'avoyent point esté instruits en la Loi de Moyse, ils estoyent separez de l'Eglise de Dieu: car si la Loi estoit publiee de ce temps-là (ce qui est incertain) si est-ce qu'ils estoyent bien destournez de ce pays de Iudee, et n'avoyent là nulle communication, pour estre participans de la doctrine que Dieu avoit simplement destinee à son peuple. Nous voyons donc des gens qui n'avoyent eu nulle Escriture, qui n'avoyent eu sinon la doctrine que Noé ou ses enfans avoyent publiee apres le deluge: nous voyons ceux-là estre Prophetes de Dieu, avoir un esprit excellent: et combien qu'ils habitassent en divers pays, toutes fois si voyons nous comme Dieu leur avoit donné une cognoissance qui pouvoit estre pour edifier tout le commun peuple. Voila donc comme le monde n'a peu estre excusé en son ignorance: car combien que l'idolatrie ait regné du temps de Tharé et de Nachor, et qu'eux-mesmes ayent esté idolatres (comme il est dit au dernier chapitre du livre de Iosué) et que ceux qui en estoyent descendus les ensuivissent: si est ce que cest Eliu qui estoit de la famille de Ram, et ces trois autres ont esté exempts des corruptions communes de ce temps-là: tellement que nous voyons que la pure religion n'a point esté abolie entre eux: mais qu'il y a eu une doctrine suffisante pour les mener à Dieu, et pour convaincre le monde de son obstination, et de l'ignorance en laquelle il a esté. Voila ce que nous avons à noter en premier lieu.

Et ainsi quand nous oyons qu'il est dit, que Dieu a laisse cheminer les hommes en perdition, notons bien que c'est d'autant qu'il n'a point fait ceste grace à tous de leur donner la doctrine especiale qu'il avoit reservee à son peuple et à son Eglise: mais ce n'est pas pour les excuser. Dieu donc a laissé courir les hommes à l'esgaree, et se sont tous abysmez en perdition: mais tant y a qu'il est demeuré quelque semence en leurs coeurs, et qu'ils ont esté convaincus, tellement qu'ils ne pouvoyent pas dire, Nous ne savons que c'est de Dieu, nous n'avons eu nulle religion: d'autant que nul ne s'en pouvoit exempter: car cela est demeuré engravé en la conscience, que le monde ne s'estoit point formé de soi, qu'il y avoit quelque maiesté celeste à laquelle-il se faut assuiettir. Vrai est que sainct Paul (Rom. 1, 20) parle notamment du tesmoignage que Dieu a imprimé aux creatures, d'autant que l'ordre du monde est comme un livre qui nous enseigne, et nous doit mener à Dieu: mais

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cependant si nous faut-il revenir à ce qui est traitté au second chapitre des Romains (v. 14. 15) que Dieu a enregistré en nos consciences une certitude telle, que nous ne pouvons point effacer la cognoissance que nous avons du bien et du mal. Chacun n'aura pas ce que nous oyons aux trois amis de Iob: mais tant y a que nous ne trouverons iamais homme si rude ne si barbare, qui n'ait encores quelque remors en soi, qui ne sache qu'il y a quelque Dieu, et qui n'ait quelque discretion pour condamner le mal, et approuver le bien. Ce sont donc des traces que Dieu a laissé au coeur des plus ignorans, à fin que les hommes ne se puissent couvrir d'aucune excuse, mais qu'ils soyent condamnez par le procez qu'ils auront là dedans caché. Et cependant notons que c'est folie que les hommes ayent combatu contre Dieu pour soustenir la doctrine laquelle avoit regné entre eux. Car comment est-il possible, veu que la cognoissance de Dieu reluisoit si claire au monde (comme nous avons veu par cy devant) que tous en pouvoyent estre esclairez, qu'ils se soyent adonnez à une brutalité si lourde d'adorer les bois et les pierres, d'adorer le soleil et la lune, qu'ils en ayent fait des marmosets, et n'ayent plus cognu que c'estoit du Dieu vivant Comment cela a-il peu advenir? Car c'est autant comme si un homme en plein midi s'alloit heurter à son escient, et qu'un yvrongne se fourvoyst, combien que devant ses yeux il vist le droit chemin. Nous voyons donc que les hommes ne se sont point desbauchez par simplicité, mais qu'ils ont despité Dieu par certaine malice: pourtant notons-le bien, à fin que nous ne recourions plus à ces subterfuges accoustumez, pour dire, O voila, si les hommes sont tellement esblouis qu'ils ne cognoissent point que c'est de Dieu, cela ne leur doit-il point servir d'excuse? Au contraire quand aucuns allegueront cecy, prenons pour response ce qui est dit en sainct Iean (1, 5), Que la clarté a tousiours luit en tenebres, et nous le voyons par l'exemple present: car il eust esté impossible que les hommes se fussent ainsi esgarez en des superstitions si lourdes et enormes, s'ils ne s'y fussent iettez de leur bon gré. Il y a eu donc de la malice et de la rebellion avec l'ignorance, quand les hommes ont delaissé le droit chemin de salut, et se sont adonnez à leurs idoles. Voila ce que nous avons à retenir

Et c'est à fin que nous soyons tant plus attentifs à cheminer, cependant que la clarté nous dure. I'ay desia dit, que si Dieu nous fait la grace de nous monstrer le chemin, il nous faut haster, et n'est point question de dormir, et tant moins de former les yeux à nostre escient. Auiourd'huy nous voyons comme une obscurité grande qui do mine sur la plus part du monde: les povres Papiste

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s'en vont à l'esgaree, et ne savent que c'est qu'ils font. Et pourquoy? Car Dieu les a abandonnez, comme ils en sont dignes, il faut que sa vengeance soit comme un deluge qui les couvre, et qui les mette en perdition, puis qu'ils ont mis en oubli la verité. Or de nostre part nous avons Iesus Christ qui est le soleil de iustice lequel luit sur nous: il ne faut point donc que nous ayons icy les yeux clos, mais cheminons pendant que le iour nous dure, suivons l'exhortation qui nous est faite, et que nous ne soyons point coulpables d'avoir effacé à nostre escient la cognoissance qui nous est auiourd'huy donnee. Voila donc ce que nous avons à retenir en premier lieu de ce passage.

Or quant au courroux d'Eliu, notons qu'il n'est pas icy blasmé comme d'une passion exorbitante: mais c'est une indignation bonne et louable, d'autant qu'elle procede d'un zele qu'Eliu avoit envers la verité de Dieu, voyant Iob qui se veut iustifier en sorte qu'il s'estime iuste par dessus Dieu. les amis de Iob n'avoyent point ceste cognoissance-la: car ils debatoyent contre luy, qu'il estoit un meschant: Iob declare que non, et la verité est telle, mais (comme nous avons dit) il excede de mesure, et combien que sa cause soit bonne, il la gouverne mal, et a pris une mauvaise procedure. Eliu donc regarde à ce que Iob s'estoit par trop desbordé et qu'il a quelquefois murmuré par impatience: et en cela il s'est voulu faire iuste par dessus Dieu. Et puis il se fasche contre ceux qui entreprennent une mauvaise cause a la volee et n'en peuvent venir à bout, et demeurent là confondus quand ce vient au besoin. Voicy donc Eliu qui est enflammé d'ire, mais ce n'est pas sans cause. D'autant donc que son zele est bon, voyla pourquoy le S. Esprit approuve l'ire et le courroux qui a esté en luy.

Or cependant il nous faut noter ce mot que Iob s'est voulu iustifier par dessus Dieu. Vray est que son intention n'a pas esté telle, et il eust mieux aimé cent fois que la terre l'eust englouti, ou n'avoir iamais esté nay au monde, que d'avoir pensé un tel blaspheme. Et defait, nous avons dit, toutes fois et quantes qu'il s'est desbordé, que ce n'a pas esté pour faire une conclusion, mais il a ietté ses bouillons: comme il est difficile aux hommes de se retenir, qu'il ne leur eschappe beaucoup de passions souventesfois. Voila comme Iob en a este: et aussi en la fin tousiours il s'est condamné: et s'il y avoit de la faute, il ne l'a point voulu excuser. Comment donc est-il dit, qu'il s'est voulu iustifier par dessus Dieu? Or ce mot contient une bonne doctrine et bien utile: car nous sommes icy enseignez, qu'en n'y pensant point nous pourrions souvent blasphemer Dieu. Et en quelle sorte? Contestans contre luy. Si nous ne trouvons bon tout ce que Dieu fait, voire sur tout quand il nous afflige, il

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est certain que nous voulons estre iustes par dessus luy. Il est vray que nous ne le dirons pas, et aussi nous n en aurons pas une telle persuasion en nous: mais la chose le monstre: cela suffit pour nostre condamnation quand nous ne donnons point gloire à la iustice de Dieu, pour le iustifier. Cecy sera mieux entendu par l'exemple. Voicy Iob qui cognoist que Dieu est iuste, voire il le cognoist sans feintise: quant à luy il se confese un povre pecheur, et qu'il y a beaucoup à redire en luy, et mesmes s'il veut quereller contre Dieu, qu'il sera convaincu mille fois devant qu'il ait respondu à un seul article. Iob donc ne se veut pas directement iustifier par dessus Dieu, ny mesmes faire egal. Or cependant que dit-il? Ie m'esbahi pourquoy Dieu m'afflige ainsi, et qu'y a-il à redire en moy? Et puis, Ie suis une povre creature, pleine d'infirmité: et faut-il que Dieu desploye son bras robuste contre moy? Que ne me fait-il mourir du premier coup? Quand Iob s'abandonne ainsi à tant de murmures et despitemens, il n'y a nulle doute qu'il ne se face iuste par dessus Dieu. Et pourquoy? Il luy semble que Dieu n'a point de raison de l'affliger ainsi: et pource qu'il ne cognoist point pourquoy cela se fait, il ne demande sinon que Dieu vienne là comme sa partie adverse. Et puis il se despite en second lieu, de ce que Dieu ne le consume pas du premier coup, et qu'il ne l'envoye aux abysmes. Quand donc Iob a des passions si vehementes, il n'y a nulle doute qu'en ce faisant il ne se face iuste par dessus Dieu. Et c'est ce que i'ay desia dit, que nous blasphemerons souvent en nos passions sans y penser: et cela nous doit rendre tant plus avisez de ne point lascher la bride à nos passions à fin de n'estre point si miserables que de blasphemer Dieu sans que nous y pensions. Ceste doctrine donc nous est bien utile. Quand le sainct Esprit prononce que tous ceux qui se despitent et murmurent en leurs afflictions, tous ceux qui ne se peuvent assuiettir à la main forte de Dieu pour confesser que tout ce qu'il fait est-iuste et raisonnable, que tous ceux-la se font iustes par dessus Dieu: et encores qu'ils ne le disent pas, mais qu'ils protestent cent fois qu'ils ne le voudroyent iamais penser, la chose est telle neantmoins. Et voicy un iuge competent qui en a donné l'arrest, il n'est point question de regimber à l'encontre: car nous n'y gaignerons rien. Ainsi donc que reste-il, sinon que nous apprenions de nous condamner devant toutes choses, et quand nous venons devant Dieu, que tousiours nous apportions nostre procez fait pour dire que nous sommes povres pecheurs? et au reste quand les iugemens de Dieu qu'il exercera sur nous, nous sembleront trop aigres, que nous les portions patiemment, sans faire plus grandes enquestes. Si nous trouvons estrange que Dieu

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nous traitte en trop grande rigueur, et que nous ne voyons point la raison pourquoy il le fait, s'il nous semble que le mal dure trop, et que Dieu D'espargne point nostre fragilité, qu'il n'ait point pitié de nous comme il doit: que nous ne laschions point la bride à telles phantasies pour y consentir, mals que tousiours cecy nous vienne en memoire, Dieu est iuste, quoy qu'il en soit. Il est vray que nous n'appercevrons point la raison de ce qu'il fait, mais d'où procede cela, que de nostre infirmité et rudesse? Faut-il que nous mesurions la iustice de Dieu par nostre sens? Où seroit-ce aller? Quel propos y auroit-il? Ainsi donc que nous apprenions de glorifier Dieu en tout ce qu'il fait: et combien que sa main nous soit rude, que nous ne laissions pas tousiours de confesser, Helas Seigneur si i'entre en procez avec toy, ie say bien que ma cause est perdue. Voila comme y procede Ieremie (12,1), et nous monstre le chemin de ce que nous avons à faire: car combien que les confusions fussent si grandes, qu'il pouvoit estre effarouché avec le reste du peuple pour murmurer, toutes fois il use de ceste preface, Seigneur, ie say que tu es iuste: il est vray que ie voudroye entrer en dispute contre toy, ie suis solicité de mon appetit charnel: et quand ie voy les choses estre si confuses, ie voudroye bien m'enquerir pourquoy c'est que tu besongnes en telle sorte. Ie suis donc tenté de cela: mais Seigneur devant que me donner ceste licence de m'enquerir pourquoy tu le fais ainsi, desia ie proteste que tu es iuste, que tu es equitable, et que rien ne peut sortir de toy qui ne soit digne de louange.

Voila donc la procedure que nous devons tenir, toutes fois et quantes que les iugemens de Dieu incomprehensibles nous vienent au devant: c'est à savoir que nous cognoissions que nostre esprit n'est point capable de monter si haut, et que ce sont des abysmes trop profonds pour nous. Et sur tout pratiquons cela en nos personnes: car pource que les hommes sont pleins d'hypocrisie, ils cuident tousiours estre purs devant Dieu et innocens: et s'ils ne se font à croire cela du tout, si est-ce neantmoins qu'il leur semblera bien que Dieu n'a point occasion de les poursuivre en si grande rigueur: chacun se flatte pour amoindrir ses pechez, encores qu'il en soit convaincu. Et bien, il est vray que ie suis pecheur, dira-on, mais si ne suis-ie point des pires du monde. Et pourquoy ne cognoissons-nous point la grandeur de nos pechez? C'est pource que nous mettons des bandeaux devant nos yeux. D'autant donc que nous sommes enflez d'orgueil, il faut que nous pratiquions ceste leçon, sur tout quand Dieu nous afflige, de ne point entrer en querelle contre luy, encores qu'il nous semble que ses chastimens soyent rudes par trop:

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mais cognoissons qu'il y a mesure en tout ce qu'il fait, et qu'il n'est point excessif: à fin que cela nous apprenne de nous renger paisiblement à sa volonté. Et mesmes quand Dieu ne nous punira point pour le regard de nos pechez, sachons que c'est autant de grace qu'il nous fait, que c'est un privilege especial qu'il nous donne: car il auroit tousiours iuste raison de nous punir encores que nous fussions les plus iustes du monde. Or est-il ainsi que nous sommes bien loin d'une telle perfection. Qu'est-ce donc que Dieu nous pourroit faire? Cependant s'il nous visite pour esprouver nostre patience, qu'il nous face mesme ceste grace de souffrir pour son nom, encores qu'il nous peust chastier pour nos pechez: cognoissons qu'il nous fait un trop grand honneur, et là dessus humilions nous: et qu'un chacun en son endroit ait ceste modestie-la de dire, Et bien, ie voudroye que Dieu me traittast d'une autre façon, et me semble bien qu'il passe mesure en m'affligeant: mais si est-ce que ie cognoy qu'il ne le fait point sans cause, et si ce n'est pour mes pechez qu'il m'afflige, c'est autant de grace qu'il me fait: car i'en ay merité d'avantage: et pourtant il faut que ie baisse la teste me submettant du tout à sa bonne volonté.

Voila donc comme Dieu sera glorifié par nous, et que nous luy attribuerons la iustice qui est sienne c'est à savoir quand nous aurons la bouche close, comme aussi sainct Paul en traitte au troisieme des Romains (v. 19): A fin, dit-il, que toute bouche soit close, et que tout le monde se cognoisse redevable à Dieu, et que luy seul soit iustifie. Comment est-ce que Dieu sera iustifié par nous selon sainct Paul? A savoir quand nous demeurerons tous condamnez, et que nous n'aurons point ceste hardiesse de nous rebecquer contre luy: mais que nous confesserons librement que nous luy sommes tous redevables. Si donc nous en venons là alors Dieu sera iustifié, c'est à dire sa iustice sera approuvee de nous avec telle louange qu'elle merite. Mais au contraire, si les hommes s'eslevent et qu'ils ne cognoissent point qu'ils sont redevables pour se condamner, et qu'ils ne confessent la dette de laquelle ils sont obligez devant Dieu: combien qu'ils protestent de vouloir iustifier Dieu, c'est à dire de le confesser iuste, si est-ce neantmoins qu'ils le condamnent. Au reste, quand il est dit, qu'Eliu a esté ainsi enflammé, notons qu'il y a grande difference entre un courroux qui procedera d'un zele de Dieu, et celuy que chacun de nous aura, ou pour ses biens, ou pour son honneur, ou pour le regard de soy. Car celuy qui se courrouce et se despite d'une passion privee n'a nulle excuse: et encores qu'il allegue que sa cause est bonne: tant y a qu'il offense Dieu en se courrouçant: car nous sommes trop aveugles en nos passions. Voila

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donc pour un Item, qu'il nous faut tenir la bride courte à tous courroux: voire quand nous sommes incitez à nous fascher contre nos prochains au regard de nos personnes. Mais il y a un courroux qui est bon, c'est à savoir qui procede du sentiment que nous avons quand Dieu est offensé. Quand donc nous sommes enflammez d'un bon zele, et que nous maintenons la querelle de Dieu, si nous sommes courroucez, o nous ne sommes pas coulpables en cela: mais notons que ce courroux ici est sans acception de personnes. Si quelqu'un est courroucé d'une passion charnelle, é celui-la a regard à soy, et se veut maintenir: et puis il veut monstrer qu'il porte faveur à ses amis, et qu'il fait plus pour eux que pour les autres, il y a donc acception de personnes, d'autant que nous avons regard à nous. Plustost il faut que nous nous courroucions contre nous, si nous voulons que Dieu approuve nostre ire et nostre courroux. Et c'est ce que sainct Paul dit (Eph. 4, 26): car il allegue notamment ce qui est dit au Psaume (4, 5), de nous courroucer, voire sans offenser. Et comment cela se fait-il? C'est quand l'homme entre en soy, et qu'il s'espluche à bon escient, et qu'il n'a point tant regard aux autres qu'à soy pour se condamner, et pour batailler contre toutes ses passions. Voila donc comme il nous faut courroucer, et par quel bout il nous faut commencer nostre courroux, si nous voulons qu'il soit approuvé de Dieu: c'est à savoir qu'un chacun regarde à soy, et qu'il se despite contre ses pechez et contre ses vices: et que nous iettions là nostre colere, voyans que nous avons provoqué l'ire de Dieu contre nous, voyans que nous sommes pleins de tant de povretez. Que donc nous soyons faschez et despitez de cela, que nous commencions par un tel bout: et puis que nous condamnions le mal par tout où il sera trouve, et en nous et en nos amis: et que nous ne soyons point menez de quelque haine particuliere: que nous ne iettions point nostre rage sur quelqu'un, d'autant que desia nous sommes preoccupez de quelque affection mauvaise contre luy. Voila comme nostre courroux sera louable et monstrerons qu'il procede d'un vray zele de Dieu. Vray est que nous ne pourrons point encores tenir mesure: car combien que le zele de Dieu domine en nous si est-ce qu'encores pourrions nous faillir excedans mesure, n'estoit que Dieu nous retint. Il faut donc que nous ayons et prudence et moderation en ce zele. Mais tant y a (comme i'ay desia dit) que ce courroux de soy sera louable, quand il viendra de ceste source, c'est à savoir que nous haissions le mal par tout où il sera trouvé, et fust-ce en nos personnes.

Or maintenant donc qu'est-ce que nous avons à noter de ce passage? En premier lieu c'est que

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nous ne devons point condamner tout courroux: quand nous voyons qu'un homme s'eschauffe et se colere, il ne faut point que nous attribuons tousiours cela a vice: comme nous voyons des moqueurs de Dieu qui diront, se faut-il ainsi tempester? Se faut-il courroucer? Ne sauroit-on user d'une façon paisible? Ils blasphemeront Dieu meschamment ils le despiteront: comme on en voit beaucoup qui voudroyent renverser toute bonne doctrine, ne demandans sinon de mettre telles corruptions par tout, qu'on ne cognust plus que c'est de Dieu, et que sa verité fust ensevelie. Or ayans fait cela, ils voudroyent qu'on dissimulast, ou bien qu'on approuvas tout ce qu'ils font, et qu'en chaire on ne fist que conter des fables, qu'il n'y eust nulles reprehensions. C'est bien à propos, (diront ils) ne sauroit-on precher sans se courroucer? Et comment? Est-il possible que nous voyons qu'une creature mortelle et caduque s'esleve ainsi contre la maiesté de Dieu, pour fouler au pié toute bonne doctrine: et cependant que nous portions cela patiemment? Nous monstrerions bien par cela que nous n'avons nul zele de Dieu: car il est dit au Psaume (69, 10), Que le zele de la maison de Dieu nous doit manger. Car si nous avions un ver qui nous rongeast le coeur, nous ne devrions point estre tant esmeus, que quand il y a quelque opprobre qui est fait à Dieu, que nous voyons que sa verité est convertie en mensonge. Ainsi donc apprenons de ne point ainsi dissimuler aux vices: mais discernons entre le zele de Dieu, et entre le courroux charnel dont les hommes sont esmeus et enflammez pour leurs querelles propres: comme ici il est dit, qu'Eliu a este enflammé d'indignation, qu'il s'est courroucé ardemment, et cela toutes fois luy est reputé à vertu: car c'est le sainct Esprit qui parle. Cognoissons, di-ie, par cela qu'il ne nous faut point du premier coup reietter tout courroux, mais que nous devons discerner la cause pourquoy un homme sera enflammé: car quand il luy fait mal qu'on offense Dieu, et que la vérité est renversee, considerons que cela procede d'une bonne fontaine. Et au reste apprenons (suivant ce que i'ay desia dit) de desployer nostre colere, quand nous voyons que l'honneur de Dieu est blessé, et qu'on tasche d'obscurcir sa vérité, ou de la desguiser que nous soyons esmeus de cela, que nous soyons enflammez, pour monstrer que nous sommes enfans de Dieu: car nous n'en pouvons pas donner meilleure approbation. Et cependant toutes fois, que nous tenions mesure, tellement que nous ne meslions point nos passions excessives parmi le zele de Dieu, que nous ayons ceste prudence de discerner: et apres, combien que nous hayssions les vices et les detestions, que toutes fois nous taschions d'amener les personnes à salut. Or il est vray que

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la pratique de ceci est difficile: mais Dieu nous y guidera moyennant que nous souffrions d'estre conduits par son sainct Esprit, et que nous luy donnions toute autorité sur nous. Cependant nous devons bien noter ceste doctrine, d'autant qu'auiourd'huy nous voyons des occasions infinies pour nous courroucer si nous sommes enfans de Dieu. D'un costé voila les Papistes qui ne demandent que d'aneantir toute religion. Il est vray qu'ils feront bien semblant de maintenir la Chrestienté: mais quoy qu'il en soit, si ne demandent-ils sinon d'opprimer la maiesté de Dieu. Nous voyons comme sa verité est desciree par pieces, on voit les blasphemes execrables qui sont desgorgez par eux. Ie vous prie, quand ces choses ici ne nous toucheront point au vif, que nous n en serons point navrez, comme Si on nous donnoit des coups de dague: ne monstrons-nous point par cela que nous ne savons que c'est de Dieu, et que nous ne sommes pas dignes d'estre avouez pour ses enfans? Nous sommes si delicats quand nostre honneur est blessé, que nous ne le pouvons pas endurer: et cependant l'honneur de Dieu sera exposé à tout opprobre et ignominie, et nous ne ferons semblant de rien? Et ne faut-il pas que Dieu nous reiette, et qu'il nous monstre que nous n'avons nulle affection à son honneur pour le maintenir? Voila pour un Item.

Or il ne faut point encores aller si loin qu'aux

Papistes mais entre nous quand nous voyons ces chiens et porceaux qui ne demandent qu'à tout infecter, qui viendront ietter leur groin sur la parole de Dieu, et qui ne taschent que de renverser tout, que nous voyons ces mocqueurs de Dieu, que nous voyons ces vilains prophanes qui viendront convertir tout en risee et en mocquerie que nous voyons les meschans ainsi desguiser les choses, et qu'ils corrompent et pervertissent tout par leurs

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fausses calomnies, que nous voyons des heretiques semer leur poison pour tout perdre: voyans toutes ces choses-la, ie vous prie, n'en devons-nous point estre touchez? Il est dit que quand on se dresse ainsi contre Dieu, c'est autant comme si on le navroit mortellement. Ils sentiront, dit-il (Zach. 12, l0), celuy qu'ils ont percé: Dieu declare qu'on luy vient donner des coups de dague: et cependant il ne nous en chaudra? Dieu declare que son Esprit est contristé, et comme languissant: et nous n'en ferons que rire? Apres, nous orrons ces blasphemes execrables, que le nom de nostre Seigneur Iesus sera desciré par pieces: il n'est question que de mespris auiourd'huy, et le nom de Dieu sera en opprobre, tellement que si on estoit entre les Turcs on en auroit honte: nous voyons les vilenies qui se commettent d'un costé les paillardises, les dissolutions, d'autre costé les outrages les violences. Bref, on voit tout estre desbordé iusques au bout: et quand nous n'en faisons autre conte, declarons-nous que nous soyons enfans de Dieu et Chrestiens? Quelle approbation donnons-nous de nostre Chrestienté D'autant plus donc nous faut-il adviser d'avoir un autre zele, que nous n'avons pas eu par cy devant: et quand chacun de nous sera fasché que ce soit à cause de nos pechez et sur tout quand nous voyons que Dieu est griefvement offensé. Voila comme nous aurons un courroux que Dieu approuvera, comme celuy duquel il est icy parlé, et que le S. Esprit louë. Et cependant toutes fois d'autant qu'il nous est facile de decliner, que nous ne laschions point la bride à nos passions: mais que nous prions Dieu qu'il nous gouverne tellement par son sainct Esprit, que nostre zele soit du tout pur, à fin qu'il soit approuve de luy.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT ET VINGTIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE XXII. CHAPITRE.

4. Eliu attendit que Iob eust mis fin à ses propos, d'autant que tous estoyent plus anciens que luy 5. Et Eliu voyant ces trois hommes n'avoir nulle raison fut esmeu de courroux. 6. Eliu donc fils de Barachel Buzite respondant dit, Ie suis moindre que vous en aage, vous estes anciens: pourtant i'ay craint et redouté de mettre en avant mon advis. 7. Car i'ay pensé, les ans parleront, et la longueur du temps produira sagesse: 8. Mais c'est l'Esprit de Dieu qui est aux hommes, et l'inspiration du Tout puissant donne intelligence. 9. les grans ne seront point sages pourtant, et les anciens n'auront point iugement. 10. Et pourtant ie di, Escoute moy, et ie monstreray aussi ma doctrine.

Nous traittasmes hier du zele d'Eliu, lequel nous est ici loué par le sainct Esprit, et monstrasmes à quoy cest exemple nous doit servir: c'est à savoir, que quand nous voyons la verité de Dieu estre obscurcie et son nom blasphemé, cela nous doit navrer le coeur. Aussi nous monstrasmes, que si nous avons quelque affection à Dieu et à son honneur, alors entant qu'en nous est, nous devons maintenir sa verité. Il est vray qu'un chacun n'aura point doctrine pour ce faire: mais tant y a que selon nostre portee et mesure il nous faut monstrer que nostre intention est de resister au mal, et n'y point consentir. Or cependant il fut touché que ce zele doit estre moderé avec raison: qu'il ne faut pas que nous soyons esmeus d'impetuosité trop grande, mais qu'il y ait quelque bon regard meslé parmi. Et c'est ce que maintenant nous avons leu, Qu'Eliu ne s'est point hasté par trop, mais a presté l'aureille à tous les propos qui estoyent mis en avant: et en cela il a monstré sa modestie. Notons bien donc que si un homme s'avance à la volee, ne sachant s'il est besoin qu'il parle ou non, cela ne luy sera point reputé à zele. Pour exemple, nous en verrons beaucoup qui ne demandent que d'avoir lieu pour parler: toutes fois possible qu'il y en a qui pourroyent deduire beaucoup mieux les propos qu'eux: mais il leur semble que iamais ils n'y viendront à temps. Ceste hastiveté-la ne peut estre iamais approuvee. Et qu'ainsi soit, celuy qui parle pour instruire les autres, que fait-il s'il y en a qui le puissent faire beaucoup mieux? Il auroit besoin d'estre enseigné, et il s'ingere d'estre maistre. Or il y a encores une faute seconde: car si un homme ignorant, ou

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qui ne sera pas trop bien fondé, babille, il ferme la bouche à ceux qui avoyent plus de grace, et le moyen de mieux edifier. Notons bien donc que où il n'y a point de modestie, le zele sera volage, et n'est point gouverne par l'Esprit de Dieu. Car l'Esprit de Dieu nous dessertira bien de ses graces, mais il n'est iamais contraire à soy. Puis qu'ainsi est donc qu'il est nommé Esprit de prudence, il faut que nous discernions quand il sera besoin de parler, ou de nous taire. Il est vray qu'un homme pourra bien avancer quelque bon propos, combien qu'il ne soit point des plus habiles, et qu'il y en aura qui le passent: mais cependant Si faut-il que ce soit en crainte, et qu'il monstre qu'il est venu prest et appareillé de profiter, et qu'il aime mieux estre disciple que maistre. Quand un homme y procedera ainsi, combien qu'il parle devant tous, il ne laissera pas d'estre modeste et humble: mais si un homme file ses propos, et qu'il n'y ait point de fin, et qu'il determine de toutes choses: en cela monstre-il qu'il y a quelque ambition vaine en luy, et au reste qu'il ne donne point lieu à la grace de Dieu comme il devroit.

Voila donc ce qui nous est monstre en l'exemple d'Eliu quand il dit, Qu'il a attendu les propos iusques à ce qu'il y eust fin: car il ne savoit pas encores où la chose devoit venir. Et cependant il adiouste, Qu'il a porté l'honneur à l'aage: car il voyoit et Iob et ceux qui parloyent avec luy estre gens anciens: et pource que l'asge apporte avec soy experience et gravité, Eliu ne s'ingere point, sachant que Dieu ayant laissé vivre long temps en ce monde un homme, luy donne grace de pouvoir profiter à ceux qui sont plus ieunes: car il a plus veu, et cependant aussi il doit estre plus posé, et avoir acquis quelque prudence. Voila donc ce que nous avons à observer en second lieu: c'est à savoir qu'Eliu cognoissoit que ceux qui parloyent devant luy, estoyent plus aagez. Or ici les ieunes gens ont une bonne leçon et utile, moyennant qu'ils la puissent bien pratiquer. Car (comme desia nous avons dit) si un homme a vescu longuement, il doit avoir retenu ce que Dieu luy a monstré par usage: et cela luy doit servir non seulement pour soy, mais aussi pour donner bons advertissemens aux autres qui ne sont pas tant expérimentez. Il y a aussi la gravité quant et quant: car les ieunes gens doivent penser, Encores que Dieu nous ait donné quelque esprit, tant y a que nous n'avons

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point beaucoup veu, et que c'est un grand deffaut. Si un homme n'a l'usage, il est certain que tous les coups il se iettera, à la volee: car il ne regarde point l'issue des choses, il ne sait par où il faut commencer: et outre plus ceste colere qui est aux ieunes gens, est du tout contraire à raison et bonne intelligence. Quand un ieune homme sera bien reglé, et qu'il aura savoir quant et quant, si est-ce toutes fois que la ieunesse precipite les gens, et il y a en leur nature des bouillons tels qu'ils ne se peuvent pas retenir. Nous voyous que sainct Paul exhorte Timothee de n'estre point suiet aux appetits de ieunesse (2. Tim. 2, 22). Or il n'entend point par les appetits de ieunesse, d'estre desbauché ou en ieux, ou en paillardises, on en yvrongnerie, et autres dissolutions. Timothee estoit un miroir et patron de toute saincteté en soy, il faut mesmes que sainct Paul l'exhorte à boire du vin (1. Tim. 5 23): or toutes fois il luy parle d'appetis de ieunesse. Et pourquoy? Car d'autant qu'il estoit ieune d'aage, il pouvoit encores estre trop hastif en d'aucunes choses. Ainsi donc s'il a fallu que Timothee receust ceste admonition ici, luy qui surmontoit les anciens en prudence et en gravite: que sera-ce du commun peuple? Et ainsi que les ieunes gens regardent à eux: car s'ils n'ont ceste honesteté d'escouter ceux qui sont plus aagez, et d'apprendre d'eux, et de suivre leur conseil: il est certain que quand ils auroyent toutes les vertus du monde, ce seul vice sera pour les contaminer, et souiller toutes. Or si est-ce un vice fort commun que ceste presomption: car les ieunes gens, d'autant qu'ils n'ont point senti les difficultez qui sont en beaucoup de choses, marchent hardiment: car rien ce leur couste, rien ne leur est impossible. La ieunesse donc emporte tousiours presomption avec soy, et c'est un mal ordinaire et par trop: tant y a que si n'est-il point à supporter. Car (comme nous avons dit) si un ieune homme a beaucoup de vertus au reste, et qu'il se fie en soy, et mesprise les gens aagez, et qu'il luy semble qu'il est assez habile pour mener le reste: Dieu le confondra en tout son orgueil, et toutes les graces qui estoyent en luy seront abolies. Et d'autant plus ceux qui sont ieunes, et qui n'ont pas encores beaucoup veu, se doivent tenir en bride. Et mesmes quand nous voyons qu'auiourd'huy le monde est si desbordé, que les ieunes gens ont cueilli une audace diabolique, qu'il n'est point question de recevoir ny doctrine ny rien qui soit: ceux qui ont quelque crainte de Dieu doivent tant plus batailler contre eux-mesmes, à fin qu'ils ne soyent point transportez à la façon commune. Nous verrons ces ieunes rustres, si tost qu'ils ne sont plus suiets aux verges, ils feront des hommes: et toutes fois ils ne sont pas dignes encores d'estre appelez

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enfas. Ce sont comme ieunes poussins esclous de trois iours, et si est-ce qu'ils veulent estre grans. Et en, on devroit encores les tenir sous la verge dix ans: mais les voila hommes formez, ce leur semble. Et en quoy? En audace: il y a une impudence de putain, ils ne veulent plus estre suiets à nulle discipline ne correction: on voit cela. Or ceux à qui Dieu a fait quelque grace, doivent bien penser à eux, quand un vice est si commun, et que c'est comme une maladie contagieuse, et prendre garde de n'y estre point enveloppez: car il fa droit qu'ils en fussent transportez comme les autres, si Dieu ne leur tenoit la main forte.

Ainsi donc que les enfans de Dieu soyent sur leurs gardes, et qu'ils sachent quand ils seront modestes, que ce sera beaucoup, encores qu'il n'y ait point de si belle monstre: et combien que ceux qui se veulent avancer les mesprisent pour cela d'autant qu'ils ne vont point le front levé, qu'ils sachent qu'ils sont beaucoup plus approuvez de Dieu, et qu'il benira ceste honesteté qui est en eux, et fera qu'ils profiteront plus en deux ans, que ceux qui seront par trop hastifs en quatre. Nous voyons ce qui advient aux fruicts: quand un fruict sera bien tost meur, et qu'il aura tantost cueilli sa couleur, il passe aussi incontinent: mais un fruict qui sera plus tardif, est de longue duree. Ainsi en est-il de ceux qui se veulent avancer outre le temps: il est vray qu'ils auront belle monstre, et y prendra-on quelque goust: mais cela n'a point de fermeté en soy. Au contraire ceux qui auront quelque vergongne et honesteté, qui n'auront nulle presomption pour s'avancer hastivement, il est vray que ceux-la seront tardifs: mais cependant nostre Seigneur leur donne vertu qui dure plus long temps. Voila donc un bon poinct à retenir de oc passage. Il est vray que la modestie est une vertu convenable à tous: mais tant y a que les ieunes gens doivent observer ce qui est icy dit, qu'ils portent honneur aux anciens, cognoissans que de leur costé ils pourroyent avoir des bouillons trop excessifs, et qu'il est besoin que d'autres les retienent: car ils ne sont point assez posez de leur nature, et puis ils n'ont point l'usage pour estre prudens comme il seroit requis. Or au reste quand un ieune homme s'est porté ainsi modestement, si faut-il qu'en temps opportun il desploye ce qui lui est donné de Dieu: voire et fust-ce entre les vieilles gens: car l'ordre de nature n'empesche pas quand les anciens ne s'acquitteront point de leur devoir, que les ieunes ne suppleent en cest endroit-la: et mesmes iusques à faire honte à ceux qui ont long temps vescu, et lesquels auront mal employé le temps que Dieu leur avoit donné, et l'auront du tout perdu. Voila donc le moyen que nous avons à tenir: c'est que la reverence

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que les ieunes gens portent aux plus aagez ne doit pas empescher que tousiours la verité ne soit maintenue, que Dieu ne soit honoré, et que les vices ne soyent reprimez. Car il pourra advenir que les plus aagez seront destituez de l'Esprit de Dieu, ou gens malins qui n'auront en eux que fraude et desloyauté: ou bien ce seront gens opiniastres en escervelez. Alors faut-il que les ieunes gens soient tellement retenus sous le ioug, que par l'autorité des anciens ils soyent destournez de Dieu, et de sa parole, et de ce qui est bon et sainct? Nenny.

Ainsi donc notons que ceste modestie n'emporte pas que les ieunes gens s'abrutissent, pour ne rien iuger ne savoir: mais il suffit qu'ils ne presument point d'eux-mesmes, pour s'escarmoucher et ietter leurs escumes devant le temps. Qu'ils escoutent, qu'ils soyent dociles, qu'ils soyent tousiours prests de faire silence, quand quelque bon propos sera mis en avant: et mesmes qu'ils se gardent d'occuper la place d'autruy. Ont-ils fait cela? S'ils voyent que les anciens ne monstrent pas bon exemple, mesmes qu'ils pervertissent le bien le tournans en mal: alors il faut (comme i'ay desia dit) que l'Esprit de Dieu se monstre où il sera. Comme de nostre temps, ceux qui avoyent esté nourris aux superstitions de la Papauté, d'autant plus qu'ils avoyent vescu au monde, tant moins avoyent-ils de doctrine. Or d'attendre que Dieu se fust voulu servir d'eux, il n'estoit pas besoin: ie di du commun. Voila donc les gens aagez qui avoyent eu longue experience. Mais quoy? Ils ont esté plongez en tenebres, il n'y a eu nulle cognoissance de Dieu, nulle pureté de religion. Qu'est-ce donc que l'aage pouvoit apporter à telles gens, sinon une opiniastreté plus grande? Car ils ont esté confits en erreurs, ils y ont esté adonnez tellement qu'il sembloit qu'il n'y eust moyen de les reduire. Or si Dieu a voulu appeler des ieunes gens, qui fussent pour mettre en avant sa parole, il ne falloit pas que le sainct Esprit fust ainsi bridé, et que les ieunes gens ne parlassent, et que les anciens ne fussent prests de les ouir. Il est vray que Dieu encores s'est voulu servir des anciens, comme il en a appellé de toutes sortes: mais tant y a qu'il a declaré que sa verité n'estoit point attachee à l'aage. Ainsi donc nous voyons maintenant quelle modestie doit estre en tous hommes generalement, et aux ieunes sur tout: c'est à savoir qu'ils se rendent paisibles pour apprendre tant que l'occasion leur sera donne, et qu'ils n'appetent point de se faire valoir, qu'ils n'ayent point une folle cupidité de monstre: mais qu'en silence ils reçoivent ce qui sera mis en avant par les autres, et qu'ils ne se prisent pas tellement qu'ils ne cognoissent qu'ils ont besoin d'estre conduits et gouvernez

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par ceux qui ont plus d'experience. Cela est-il fait? O il ne faut point que sous ombre d'ancienneté nous soyons retenus pour ne plus iuger, et que nous allions comme povres bestes, et quand les gens aagez nous auront dit, Il faut ainsi faire, nous tenions comme un oracle tout ce qui sera sorti de leur bouche. Car la discretion doit estre coniointe avec le zele: comme nous avons desia declaré, que l'Esprit de Dieu contient en soy tous les deux. Ainsi donc s'il y a modestie aux hommes, il faut qu'il y ait et zele et discretion: et non seulement il ne faut pas que nous soyons bridez a, l'autorité de ceux qui ont long temps vescu: mais mesmes quand il est question de nous amener tout le monde, l'ancienneté ne doit apporter nul preiudice à ce qui est droit et utile. Comme quoy? I'ay desia dit, que si toutes les vieilles gens de la Papauté avoyent conspiré contre l'Evangile, et qu'ils voulussent qu'on se tint à leur façon accoustumee é il n'est pas dit que cela ferme la porte à Dieu et à sa parole.: que les ieunes gens soyent empeschez de maintenir la verité, si les anciens sont contre, et quand ils auront nourri long temps le mal, qu'ils vueillent qu'on s'y tienne: car ceux à qui Dieu aura fait meilleure grace se doivent opposer à cela. Mais il faut maintenant passer plus outre à savoir que si on nous dit, Comment? Il y à cent ans que nous peres et nos ancestres ont ainsi vescu, il y a cinq cens ans, voire mille que cela a este observé, qu'on l'a tenu pour une loy et une regle infallible: quand, di-ie, on nous alleguera ceste ancienneté du temps, voire qu'on nous ameneroit iusques en la creation du monde, si ne faut-il point que la verité de Dieu soit opprimee sous

ceste ombre-la. Ainsi donc nous voyons maintenant qu'il n'est point question d'estre povres aveugles pour estre modestes: mais que nous devons tenir moyen et mesure.

Et c'est ce qu'Eliu adiouste. I'ay dit, L'auge parlera, et la multitude des ans annoncera science: mais c'est l'Esprit de Dieu qui habite aux hommes, et l'inspiration du Tout-puissant donne intelligence. Voila donc l'ordre de nature qui va devant, c'est à savoir que nous devons escouter les anciens. Car quand on a, à choisir des gouverneurs en une ville ou en un pays, de prendre des ieunes fols, volages, et escervelez, qui ne savent que c'est de gouverner leurs personnes, qui soyent là pour estre iuges et conducteurs: c'est pervertir l'ordre de nature, c'est une honte, et il semble qu'on vueille despiter Dieu toutes fois et quantes que cela se fait. Quand donc on pourroit choisir gens posez, gens de bonne gravité, et meure, et on laisse ceux-la croupir en leurs maisons, et cependant on prend des esventez, des petis escargots qui sont d'une nuict, et les va-on colloquer au siege de iustice, et ils ne savent

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que c'est de tout cela, c'est comme si on marioit des petis enfans. Ils seront bien aises d'estre aux nopces: on leur dira, Vous mangerez du rost, du pasté, é ils s'accorderont bien à cela: mais est-ce un mariage pourtant? Ainsi, di-ie, en est-il de ceux qui sont au siege de iustice, quand il D'y u en eux ne prudence ne raison moins qu'en des pet enfans, d'autant qu'on n'a point d'esgard de choisir ceux qui ont plus de gravité et d'experience. Ain donc il faut que l'ordre de nature soit observé en premier lieu: c'est quand nous avons gens aagez ausquels Dieu a fait grace, que ceux-la ayent l'office de conduire les autres, et que les ieunes gens s'humilient sous eux. Car c'est une honte quand les ieunes gens voudront ici faire des grands, et qu'ils ne daigneront pas recevoir doctrine de ceux qui ont plus longuement vescu. Ceste fierté-la ne s'adresse point aux hommes mortels, mais c'est resister à Dieu qui a constitué cest ordre de nature et veut qu'on l'observe. Autant en est-il de nous, et de l'estat de porter et annoncer la parole de Dieu: que s'il y a un homme bien experimenté, et qui ait quelque prudence en soy, qui ait esté esprouvé: si on ne daigne s'en servir, et qu'on prenne un homme à la volee, et que sera-ce? Il faut donc que nous ayons en recommandation ce t ordre ici. Mais ce n'est pas pour en faire une regle certaine: car il adviendra quelquefois que Dieu aura donné plus de grace beaucoup aux ieunes gens qu'à ceux qui ont vescu au double. Or donc il ne faut point que cest ordre que nous avons dit, empesche que l'Esprit de Dieu ne soit receu là où il se monstre, et que les graces selon qu'il les distribue ne soyent appliquees en usage. Et voila pourquoy sainct Paul a choisi Timothee, combien qu'il y eust des anciens beaucoup alors. Car quand il a veu cest homme excellent (comme il avoit tesmoignage non seulement des hommes, mais aussi du sainct Esprit) il l'a preferé à ceux qui estoyent plus aagez. Ainsi maintenant en use Eliu, lequel apres avoir escouté, dit, qu'il cognoist que c'est l'Esprit de Dieu qui est aux hommes: comme s'il disoit, Il est vray que nous ne devons pas (sans avoir cognu comme il en va) iuger que les vieilles gens soyent radotez, ou qu'il ne leur faille donner ne lieu ne place: mais nous devons porter cest honneur-la, à l'aage pour dire, Et bien, l'homme qui a beaucoup veu nous pourra enseigner: mais si nous cognoissons qu'il ne s'acquitte point de son devoir, ou qu'il ait perdu son temps auquel il a vescu au monde alors si l'Esprit de Dieu est en un ieune homme, il faut qu'il s'avance. Retenons bien donc que quand l'ordre de nature sera observé, ce n'est point à ceste condition, que tousiours les ieunes gens quand Dieu les aura douez des quelques graces ne servent à son Eglise, et qu'ils n'enseignent non

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seulement leurs pareils et compagnons, mais les plus vieux. Et par consequent il faut que les vieux ne s'arrestent point à leur asge pour estre impatiens, et reietter toutes admonitions, pour dire, Et comment? I'ay si long temps vesou, et qu'un ieune homme me monstre ma leçon? Mais qu'ils cognoissent, Non, ie devroye avoir profité en sorte que ie fusse le conducteur des autres: mais ie voy maintenant que i'ay besoin d'estre conduit, que ie suis un ieune enfant au prix de ceux qui devoyent estre enseignez par moy. Et puis qu'ainsi est que Dieu m'a destitué de la grace qui est requise à un conducteur, il faut que ie soye disciple, et non pas maistre. Voila donc comme les vieilles gens se doivent renger, quand ils voyent que Dieu a eslargi plus amplement de ses graces à ceux qui devroyent les ensuivre, et non point cheminer devant.

Maintenant de ce que nous avons deduit cy dessus nous avons une bonne doctrine à pratiquer, c'est à savoir que l'Esprit de Dieu domine par dessus l'ordre de nature. Or pour mieux encores comprendre ce qui est ici contenu, notons qu'Eliu disant, Que c'est l'Esprit de Dieu qui habite aux hommes, veut ici exprimer que c'est un don especial que Dieu fait comme par privilege, quand il luy plaist qu'un homme soit mieux entendu que les autres. Il est vray qu'en general Dieu nous a fait creatures raisonnables, et c'est en cela que nous differons d'avec les bestes brutes. Dieu donc a bien donné à tous hommes sans exception quelque iugement et esprit: mais cependant nous voyons que l'un est tardif et lourd, l'autre sera agile, l'un sera esventé l'autre aura bonne gravité en soy. D'où procede cela? Cognoissons que Dieu tient ses graces en sa main, et les distribue à sa volonté à qui bon luy semble. Voila ce qu'Eliu a voulu ici signifier, à fin que les hommes ne pensent point avoir un heritage de nature qu'ils ayent apporté du ventre de leur mere, qu'ils ne pensent point avoir une chose qui leur soit deuë et acquise. Voici Eliu qui prononce, Dieu nous a tous creez, il est vray que nous aurons quelque raison, voire mais ce sera par mesure: cependant si un homme a savoir, s'il a prudence, il faut qu'il cognoisse que Dieu luy a tendu la main par especial, et qu'il se cognoisse estre tant plus tenu et obligé à Dieu. Or quand cela nous est dit, c'est à fin que nous ne soyons point eslevez en arrogance et que nous ne pensions pas mieux valoir quand nous aurons intelligence et esprit: cognoissans que s'il a pleu à Dieu nous faire ceste grace, il nous faut cheminer en tant plus grande crainte: car nous luy sommes tant plus redevables: et cependant s'il nous a voulu eslargir de ses biens, c'est aussi afin que nous en communiquions à nos prochains. Si donc nous n'en

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savons user pour glorifier nostre Dieu, et pour edifier ceux qui en ont besoin, il est certain que nous sommes tant plus coulpables. Voila ce que nous avons ici à noter pour un Item.

Or cependant il nous faut aussi faire ici comparaison de deu degrez, c'est à savoir, Que si c'est Dieu qui donne intelligence especiale aux hommes pour discerner des choses qui appartienent à ceste vie caduque: que sera-ce de la doctrine de l'Evangile, de la vraye religion et pure? Aurons-nous cela de nature? Le pourrons nous acquerir par nostre industrie? Helas! il s'en faut beaucoup. S'il est question qu'un homme soit bon maistre d'escole pour enseigner les enfans, qu'il soit bon advocat ou medecin, qu'il soit bon marchant de ville, ou bon laboureur des champs, encores faut-il que l'Esprit de Dieu besongne en tout cela. Un homme aura besoin d'estre aigu en une chose, comme les arts mecaniques requerront aucunesfois plus grand esprit, que ne fera pas la marchandise. Or donc en toutes ces choses-la qui semblent estre vulgaires de soy et de peu de prix, si faut-il que Dieu distribue de son esprit aux hommes. Maintenant si nous venons à la doctrine de l'Evangile, voila une sagesse qui surmonte tout sens humain, mesmes qui est admirable aux Anges: voila les secrets du ciel qui sont contenus en l'Evangile: car il est question de cognoistre Dieu en la personne de son Fils: et combien que nostre Seigneur Iesus soit descendu ici bas, si est-ce qu'il nous faut comprendre sa maiesté divine, ou nous ne pouvons pas nous fonder, et reposer nostre foy en luy. Il est question, di-ie, que nous cognoissions ce qui est incomprehensible à la nature humaine. Or donc s'il faut que Dieu quant aux arts mecaniques, quant aux sciences humaines qui concernent la vie transitoire, nous distribue de son sainct Esprit, par plus forte raison ne pensons point par nos subtilitez de cognoistre que c'est de Dieu et des secrets de son royaume: mais il faut qu'il nous instruise: et cependant il faut que nous devenions du tout fols quant à nous, comme dit sainct Paul (1. Cor. 3, 18), pour estre participans d'une telle sagesse. Car voila la sentence qu'il en donne (1. Cor. 2, 14), Que l'homme sensuel ne comprend iamais la doctrine de Dieu: c'est à dire cependant que les hommes demeurent en leur naturel, ils ne savent que c'est de Dieu, et ne peuvent iamais gouster sa parole: qui pis est elle leur est folie, dit sainct Paul (1. Cor. 1, 18): car il semble que ce soit une doctrine sans raison, et pourtant il n'y a que le seul Esprit de Dieu qui nous donne la foi, et qui nous illumine. Et ceci doit bien estre note, car nous sommes souvent esblouys quand nous voyons qu'il y en a tant peu qui cognoissent que c'est de Dieu, et mesmes que beaucoup de gens qui sont en aage. et qui ont

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long temps vescu au monde, sont enragez en leurs superstitions, et qu'ils combatent fierement contre la doctrine de l'Evangile: nous sommes estonnez de cela.

Voire, mais voici un passage qui nous doit armer contre un tel scandale: C'est l'Esprit de Dieu qui habite aux hommes, c'est l'inspiration du Tout-puissant qui donne intelligence. Voyons-nous les hommes estre povres aveugles, et tellement plongez en ignorance, qu'ils ne puissent approcher de l'Evangile? ne nous esbahissons point de cela. Et pourquoi? Car c'est le naturel de l'homme, de ne rien iuger des secrets de Dieu iusques à ce qu'il soit illuminé. Mais au contraire quand nous voyons un homme qui cognoist que c'est de Dieu, soit ieune ou vieil, quand nous voyons quelqu'un ancien qui aura esté long temps comme abreuvé de ces sottises papales, qui vient à la droite religion: cognois. sons que Dieu a fait là un miracle. Si nous voyons aussi les ieunnes gens, cognoissons qu'il faut que Dieu les attire à soi d'une façon merveilleuse, pource qu'ils ne reçoivent pas aisement le ioug, d'autant qu'ils sont pleins de presomption, comme nous avons dit. Si donc Dieu les dompte, et qu'il les rende docile, c'est sa main vertueuse qui a passé par là Ainsi, nous voyons que ce passage nous doit servir en deux choses. La premiere est, que voyans que de nostre esprit nous ne saurions iamais parvenir si haut que de cognoistre Dieu ne sa verité, nous soyons vuides de tout nostre sens, et y renoncions. Et c'est ce que sainct Paul appelle Estre fait fol. Il faut donc que nous soyons faits fols, si nous voulons que nostre Seigneur nous remplisse de sa sagesse: c'est à dire, Il ne faut point que nous apportions rien du nostre, que nous cuidions avoir ne ceci ne cela: car ce seroit fermer la porte à Dieu. Ainsi donc si nous voulons que Dieu continue la grace de son sainct Esprit, quand il nous en aura distribue quelque portion, il faut que nous apprenions de l'exalter et magnifier comme il en est digne, et cognoistre qu'il n'y a point en nous une seule goutte de bonne intelligence, iusques à ce que Dieu l'y ait mise. Et puis que cela soit pour nous tousiours faire persister en son obeissance, et cheminer en plus grande crainte et solicitude: voyans que si Dieu esteint la clarté qu'il a mise en nous, nous serons en tenebres, voire et en des tenebres si horribles, que nous n'en pourrons iamais sortir. Voila le premier usage de ce lieu ici. Le second est que si nous voyons la plus grande multitude du monde se desbaucher, et que personne à grand peine se vueille ranger à Dieu: nous ne trouvions point estrange que les hommes soyent ainsi desbordez, et qu'ils facent des bestes sauvages. Et pourquoi? Car c'est l'Esprit de Dieu qui donne intelligence. Que cela donc nous soit

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comme un argument pour magnifier tant mieux la grace que nous aurons recuë: et cependant que nous ne soyons point transportez voyans telles rebellions. Et quoi? les hommes suivent leur naturel, ils suivent leur teste: et cependant ils resistent à Dieu, mais c'est d'autant que la doctrine de l'Evangile surmonte tout sens humain, et qu'il faut que Dieu besongne par son sainct Esprit, qu'il ouvre les veux, ou les hommes demeureront tousiours en leur bestise.

Au reste Eliu là dessus conclud que les grands donc ne sont pas tousiours sages, et que les gens aagez n'ont quelquesfois ni intelligence, ni savoir, ni prudence plus que les autres. Il est vrai qu'Eliu ne veut pas ici pervertir l'ordre de nature (car il proteste ci dessus, qu'il a voulu escouter les anciens, et qu'il estoit tout prest de s'assuiettir à Leur doctrine) mais il signifie ce que desia nous avons touche, que Dieu n'est point lié à l'aage ni aux estats ni aux qualitez des hommes. Quand il plaira, à Dieu d'eslever un homme en dignité, bien, s'il s'en veut servir pour le salut de son peuple, il lui fora grace de se pouvoir acquitter de son office: mais autrement il le destituera, et d'autant qu'un homme sera en degré eminent, on le cognoistra double beste. Exemple. S'il y a un homme qu'on eslise pour annoncer la parole de Dieu, et bien, si Dieu veut faire grace à son Eglise, il douëra cest homme-là de son Esprit, il lui donnera intelligence de sa parole, et dexterité pour la savoir appliquer à l'usage du peuple, et en recueillir bonne doctrine, il lui donnera zele, et les autres choses qui sont requises: et Dieu se monstre là si manifestement, que nous. pouvons dire qu'il a le soin de nous, quand il distribue ainsi de ses graces aux hommes en ce qui est requis pour nostre profit. Autant en est-il de ceux qui sont en la iustice: selon qu'ils ont besoin que l'Esprit de Dieu soit double en eux, aussi quand Dieu s'en veut servir il leur donee une vertu puissante pour s'acquitter de leur devoir. Au contraire, si Dieu est courroucé contre nous, ceux qui seront pour annoncer sa parole seront des bestes qui n'entendront rien, on les mesprisera d'autant qu'ils desguiseront les choses, que la bonne doctrine sera denigree et profanee sous eux: bref à grand peine pourront-ils estre disciples, tant s'en faut qu'ils soyent bons maistres.

Voila donc ce qu'Eliu a ici voulu monstrer en disant, que les grands ne seront oint sages, et que les anciens ne seront pas mieux entendus: comme s'il disoit, il ne faut pas faire ici une mesure esgale pour dire, C'est homme est eslevé en estat et dignité, il s'ensuit donc qu'il est savant: il ne faut point tirer une telle consequence de cela. Et pourquoi? Car Dieu peut bien destituer les plus grands, tellement que ce seront des grosses bestes, et

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d'autant plus qu'ils auront vescu long temps, ils auront despendu beaucoup de pain, estans nourris aux despens de Dieu: tellement qu'il vaudroit mieux par maniere de dire qu'un boeuf eust esté nourri: cela seroit plus supportable. Ainsi donc apprenons, d'autant que Dieu distribue de son Esprit à ceux qu'il veut appliquer à son service, que d'autant mieux s'y doivent-ils employer soigneusement et en crainte de Dieu. Que s'ils en font autrement, ceux qu'on estimera les plus sages on verra qu'ils seront du tout aveuglez, quand ils ce cognoistront point Dieu, comme notamment il en fait la menace par son Prophete Isaie, disant (29, 14), Que les anciens ne verront plus goutte, que les sages s'abbrutiront, et seront du tout eslourdis. Nous voyons donc comme Dieu declare une vengeance plus horrible sur les grans et sur les anciens, et sur les gouverneurs, que sur le commun peuple. Par cela nous sommes admonnestez qu'il ne nous Leur faut point attribuer une autorité infaillible, comme si iamais ils ne pouvoyent errer, et mal conduire Les autres. Or si Dieu aveugle ainsi les anciens et Les grans, et ceux qui sont en autorité (ie vous prie) quand il ne Leur donne point de son sainct Esprit, que seront-ils plus? Et notons bien la cause pourquoy Dieu fait une telle menace. C'est pour l'hypocrisie des hommes d'autant qu'ils l'ont servi par contenance, et que leur coeur estoit loin de luy: que de bouche ils ont protesté de le vouloir servir, et cependant ils se sont addonnez aux traditions des hommes: c'est à dire que Dieu n'a point dominé luy seul par sa parole, mais que Les hommes ont la vogue. Or Dieu ne peut souffrir que son autorité soit ainsi amoindrie. Voila pourquoy il dit, qu'il aveuglera les sages, qu'il ostera l'Esprit et la raison aux anciens. Apprenons donc si nous voulons que Dieu nous gouverne, et qu'il regne au milieu de nous, et iouir des graces qui nous sont necessaires à salut, qu'il luy faut laisser la domination et maistrise sur nous tous, et que grans et petis se rengent à son obeissance. Et au reste que nous ayons sa parole pour nostre regle, et que nous souffrions d'estre gouvernez par icelle: sachans qu'autrement nous ne pouvons pas attendre que le sainct Esprit besongne en nous. Et pourtant que nous cerchions tous les moyens qu'il est possible estre enseignez. Dieu a voulu qu'il y eust des Pasteurs en son Eglise qui annonçassent sa parole, et que nous receussions correction et admonition d'eux. Cela ce se fait-il point en telle vertu qu'il faut? Prions à Dieu qu'il luy plaise suppleer à un tel deffaut. Que donc nous cheminions on telle humilité, que nous ne demandions sinon que Dieu seul ait toute preeminence sur nous: et sachons que nous ce ne pouvons avoir ne raison ni intelligence sinon en

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tant que nous serons illuminez par son S. Esprit. Voila comme iamais il ne souffrira que nous soyons desbauchez: mais s'il a commence à nous conduire et enseigner, il fera que de plus en plus nous serons confermez en toute sagesse: comme S. Paul dit au premier chapitre de la premiere aux Corinthiens, Que puis que Dieu a une fois commencé en nous,

il ne permettra point que rien nous defaille iusques au dernier iour où nous aurons pleine revelation des choses que nous cognoissons maintenant en partie.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT VINGT ET UNIE E SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE XXXII. CHAPITRE.

11. Voici i'ai attendu vos paroles, prestant l'aureille cependant que vous-vous prepariez, et que vous cherchiez propos. 12. Alors ie vous consideroye: mais il n'y a eu nul d'entre vous qui ait reprins Iob, et qui ait respondu à ses propos. 13. Or à fin que vous ne disiez, nous avons trouvé la sagesse: Dieu l'a ietté, et non point l'homme. 14. Il n'a point adressé paroles à moi: et si ne lui respondrai pas selon vos propos. 15. Ils ont craint, et n'ont rien respondu, ils ont cessé de parler. 16. Or i'ai attendu, ils ne parloyent point: ils s'arrestoyent, et ne respondoyent point. 17. Ie respondrai aussi à mon tour et monstrerai aussi mon advis. 18. Car ie suis plein de paroles, et l'esprit de mon ventre me contraint. 19. Voici mon ventre comme le vin qui n'a point d'essort, et est comme les nouveaux barils qui se rompent. 20. le parlerai donc, et aurai respiration: i'ouvrirai mes levres, et si respondrai. 21. Ie n'accepterai pas maintenant la personne de l'homme: et ne donnerai point de titres à l'homme. 22. Car ie ne sai si ie flattoye, si mon Facteur me perdroit point incontinent.

Comme il fut hier declaré que nul ne se doit advancer trop hastivement, mais que plustost nous devons cercher d'apprendre que d'enseigner les autres, sinon que la necessité nous y contraigne: aussi maintenant il nous est ici monstré que nous ne devons point nous fourrer en quelque propos incognu devant qu'avoir bien entendu le merite de la cause, comme on parle. Et de fait nous voyons comme ceux qui veulent disputer d'une chose qui ne leur est pas assez cognuë s'esgarent, et parlent à la traverse: et en cela nous cognoissons nostre povreté. Nous avons donc à observer encores ce qui nous est ici monstré en l'exemple d'Eliu: c'est que nous n'avancions point quelque propos à la volee, et que nous ne soyons point trop hastifs

pour donne sentence d'une chose qui nous est cachee et de laquelle nous ne sommes pas deuëment informez Il est vrai que ceste leçon appartient sur tout à ceux qui sont constituez en estat de iustice. Ils doivent bien s'enquerir d'un fait, devant qu'en iuger: mais si est-ce que chacun en son endroit doit observer ceste regle. Voila donc le premier que nous avons ici à noter, suivant ce qui fut hier declaré: et tousiours nous voyons ce qui fut dit, c'est assavoir que l'Esprit de Dieu quand il gouverne un homme, tout ainsi qu'il lui donne zele, et l'esmeut quant à la religion, aussi il lui donne prudence et discretion: tellement que l'un ne va iamais sans l'autre, et si un homme n'a un zele reglé, il ne peut pas s'attribuer nulle vertu: et si l'Esprit de Dieu domine en lui, il cognoistra que ces choses sont inseparables. Et d'autant plus avons nous à prier Dieu, que s'il nous fait grace de maintenir sa verité: il nous monstre aussi quand il sera temps de parler, ou de nous taire, et qu'il nous donne intelligence et raison, afin que nous n'allions point à la volee par inconsideration: car l'excuse est trop maigre quand nous dirons, Ie cuidoye bien faire, i'avoye entendu la chose estre telle. Il est vrai qu'il n'y a celui qui ne faille: mais d'autant plus devons-nous estre sur nos gardes: et voyans l'infirmité de nostre esprit, que nous cerchions d'estre gouvernez de Dieu et par sa main, tellement qu'en ayant bon zele nous ayons aussi la raison pour le bien moderer et regir.

Venons maintenant à ce que dit Eliu. Il monstre que sa dispute ne sera pas telle que celle des autres, Ne dites point, Nous avons trouvé sagesse car Dieu a renversé Iob, et non point les hommes. Ici Eliu signifie qu'il aura un autre moyen pour disputer contre Iob, que n'ont pas eu les autres. Car quel moyen ont-ils tenu? Tu es affligé de la main de Dieu, et non point sans cause: il

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faut donc conclure que tu es un meschant. Ton affliction est si grande et si exorbitante, qu'on DC voit point au monde un homme si pressé que toi: il s'ensuit donc que tu surmontes tous hommes en iniquité. Voila quel a esté le fondement qu'ont prins les amis de Iob en le voulant redarguer. Or Eliu proteste qu'il n'en sera point ainsi. Et de fait on voit, que s'il eust continué le propos, c'estoit tousiours empirer le mal. Car nous avons declaré que Iob pouvoit maintenir son integrité, d'autant qu'il avoit cheminé en la crainte de Dieu, et qu'il n'a failli sinon on ce qu'il n'a peu arrester du tout son esprit en l'obeissance de Dieu, et qu'il a trouvé son affliction estrange: mais tant y a que quant au principal sa cause estoit bonne et iuste. Vrai est qu'aucuns entendent ce passage, comme si Eliu disoit, Ne dites point qu'en vous taisant vous soyez sages, et que Dieu le confondra assez sans que les hommes mortels s'en meslent. lais si on regarde de pres, on trouvera que le sens naturel est celui que i'ai dit, c'est assavoir qu'Eliu se mocque des amis de Iob: car notamment il leur reproche qu'ils ont cuidé avoir trouvé la sagesse: comme nous disons en proverbe, qu'un homme pense avoit trouvé la feve au gasteau, quand il aura quelque subtilité, et qu'il pourra se fourrer en quelque compagnie pour mettre on avant son opinion et ce qu'il aura inventé, qu'il lui semblera qu'il ait une raison invincible, combien qu'elle soit frivole. Ainsi maintenant parle Eliu: Il vous semble que ce soit le noeud de la matiere. Que quand Dieu a ainsi pressé Iob, qu'il l'a affligé si durement, il lui est ennemi: vous estimez, di-ie, que voila un fondement si bon et si ferme que rien plus. Or ce n'est rien qui vaille dit-il: comme desia nous avons declaré qu'il ne s'ensuit pas qu'un homme soit meschant, si Dieu le visite. Car combien que Dieu ait menace les transgresseurs de sa Loi, de les punir et en leurs personnes et en leurs biens, et en leurs enfans: si est-ce que Iob n'estoit point ainsi persecuté, il y a eu un autre raison. Or si Dieu menace les transgresseurs, ce n'est pas à dire qu'il ne se reserve ceste liberté de pouvoir, quand il voudra, exercer la patience des fideles: et encores qu'il n'ait point esgard à leurs offenses qu'ils ont commises, si est-ce qu'il se monstrera rude envers eux. Et pourquoi? Pour les humilier. Quand il n'y auroit que

ceste raison-là, elle doit bien suffire. Et puis Dieu veut que ses serviteurs soyent en exemple aux autre". Il y a d'avantage qu'il est besoin de mortifier leurs affections eternelles: car quelquesfois nous avons des vices secrets en nous, ausquels Dieu remedie devant le coup: quand il nous envoye des afflictions, quelquefois nous ne savons point pourquoi, mais il voit plus clair que nous. Ainsi donc, cela nous doit estre resolu, que Dieu affligera les

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bons, et que ceux qui n'ont pas provoqué son ire, il ne laissera pas neantmoins de se monstrer aspre envers eux, et d'exercer une grande rigueur, tellement qu'il semblera qu'il les vueille du tout abysmer. Est-ce à dire qu'on les doive tenir pour meschans? Nenni. Voila donc un argument frivole, combien que les amis de Iob s'y soyent fondez, et ayent cuidé avoir trouvé la sagesse en ce poinct: si est-ce, di-ie, que ç'a esté une chose puerile.

Ainsi donc retenons de ce passage ce que nous avons touché ci dessus, c'est d'estre prudens quand Dieu afflige les hommes et que nous ne iugions point à la volee, que celui qui sera batu des verges de Dieu soit à condamner, et qu'on doive mesurer les pechez par les afflictions: car de faire une regle generale de cela, ce seroit proceder temerairement et à l'estourdie. Qui donc? Cognoissons que Dieu a diverses raisons, d'affliger les hommes. Il est vrai que c'est son iugement ordinaire, que de punir les pechez: mais cependant si est-ce que quelquesfois qu'il voudra esprouver l'obeissance des bons, et de ceux qui l'ont servi, et ont appliqué leur estude à suivre ses commandemens, ceux-là seront traittez en plus grande rigueur, que non pas les plus meschans. Et pourquoi? Car Dieu les veut enseigner que c'est d'humilité et d'obeissance. Puis que coste raison-là y est, il nous faut tenir en suspens, quand quelqu'un sera affligé: car Dieu veut preserver aussi les siens de quelque tentation qui leur envoyera. Vrai est que s'ils l'ont provoqué en quelque maniere que ce soit, il remedie à un tel mal en les affligeant. Mais iugerons-nous là dessus, que ceux qui sont les plus mal traittez sont les plus meschans? Que seroit-ce? Ne voit-on pas que nous procederions tout au rebours de Dieu, et tout à l'opposite de son intention et conseil? Au reste, que nous appliquions ceci tant à nos prochains qu'à nous-mesmes. Si donc nous voyons des gens qui soyont tourmentez de beaucoup de maux, regardons à leur vie en premier lieu, et ne nous hastons pas de prononcer sentence sur eux, mais regardons comme ils ont vescu. Si un contempteur de Dieu, un homme desbauche un homme addonné à des vices enormes est affligé grandement, que nous cognoissions, Voila Dieu qui nous monstre comme en peinture que c'est de sa vengeance: là nous avons iuste occasion de iuger. Et pourquoi? La chose parle. Quand un homme aura mesprisé Dieu, et qu'il aura esté desbordé en toute sa vie, et que nous verrons que Dieu l'afflige, é là il n'y a nulle doute, les choses ne sont pas obscures ne difficiles. Ainsi donc nostre iugement ne sera pas trop hastif quand nous y procederons ainsi. Mais au contraire, si apres nous estre enquis, nous ne voyons point la raison pourquoi Dieu afflige les hommes (comme

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si quelqu'un a cheminé droitement) là il nous faut tenir bridez. Et pourquoi? Car nous ne saurons que c'est de ce conseil de Dieu, iusques à ce qu'il nous l'ait revelé. Voila comme il nous faut iuger quant aux autres.

Et cependant si nous voyons les meschans estre corrigez comme ils l'ont merité, ne les condamnons pas seulement, mais appliquons cela, à nostre usage, comme S. Paul aussi nous le monstre (1. Cor. 10): c'est que nous cheminions en crainte de Dieu estans instruits aux despens d'autrui. Voila Dieu qui punist les paillards, les larrons, les rebelles: or c'est afin que nous apprenions de cheminer en son obeissance, et que nous ne provoquions point son ire, comme ceux qui nous voyons estre si durement traittez. C'est donc ce que nous avons à faire, quand Dieu nous donne à contempler sa vengeance en ceux qui lui ont esté du tout rebelles. Si nous voyons les bons estre ainsi visitez, il nous faut penser, Helas! si le bois verd est ainsi ietté au feu, et que sera-ce du sec? Quand nous ferions comparaison de nous avec ceux qui sont comme à demi trespassez, nous verrons de plus grandes vertus en eux: et toutes fois ils sont traittez plus grievement beaucoup que nous. Il faut donc dire que Dieu nous supporte: car s'il n'avoit pitié de nous, que seroit-ce? Et quand nous sommes resveillez par ce moyen, cognoissons que c'est afin de ne nous plus donner liberté de mal faire, mais que nous soyons retenus et comme liez, afin de nous assuiettir pleinement à nostre Dieu. Avons-nous ainsi consideré les verges et les corrections que Dieu envoye sur nos prochains? Que de nostre ceste, quand nous aurons nostre tour, et que Dieu nous punira, voire pour nos pechez, nous cognoissions, O il ne faut pas d'autres tesmoins que nostre conscience propre, c'est un iuge assez suffisant pour nous condamner. Mais si puis apres, Dieu quelquesfois nous est rigoureux, et que nous ne voyons point la raison pourquoi, et bien, ne perdons point courage, ne disputons point avec Dieu pour nous troubler, s'il ne fait à nostre appetit: mais que nous apprenions plustost à nous consoler: et combien qu'il semble que Dieu nous soit ennemi mortel, et qu'il foudroye contre nous, esperons toutes fois en lui, comme nous avons veu ci dessus que Iob parloit. Voila donc comme il nous faut estre prudens à iuger des chastimens que Dieu nous envoye, aussi bien que nous devons estre moderez envers nos prochains. C'est ce que nous avons à retenir sur ce passage d'Eliu, quand il dit, Que c'est folie, si les hommes se veulent amuser aux afflictions presentes pour dire, Voila Dieu qui a renverse une creature, quand sa main sera si cruelle sur lui, qu'elle sera si dure et si aspre. Il ne faut pas dire, que nous suivions ceste regle generale.

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Et pourquoi? Car nous y serons trompez tous les coups, ainsi que nous avons desia monstre

Or là dessus Eliu reproche aux amis de Iob qu'ils ont esté confus. I'ai attendu, dit-il, et ils n'ont plus parlé, ils ont quitté leurs propos. En ceci il signifie, que d'autant qu'ils avoyent esté mal fondez, ils sont demeurez confus: car nous savons que la verité sera tousiours invincible. Vrai est que celui qui aura bonne cause, ne sera pas tousiours ouy, comme nous voyons qu'une bonne cause sera opprimee par des gens escervelez et enragez quand ils auront la vogue (car ils clorront la bouche à ceux qui auroyent iuste occasion de parler) mais tant y a que si les choses sont conduites par bon ordre, quand un homme aura bonne cause, Dieu lui donnera aussi dequoi la maintenir: car la verité (comme nous avons dit) sera victorieuse. Ainsi donc ce n'est pas sans cause qu'Eliu se mocque des amis de Iob, lesquels sont demeurez confus au milieu du chemin. Pourtant sachons quand nous aurons bien cognu une chose estre vraye, que Dieu nous donnera aussi argumens et raisons pour tenir bon, afin que nous ne soyons point vaincus par ceux qui taschent de mettre bas la verité, et la convertir eu mensonge. Dieu, di-ie, nous fortifiera en telle sorte, que nous ne serons iamais destituez de raison. Et c'est une doctrine qui est bien à noter: car qui est cause souvent que nous n'osons pas prendre une bonne querelle, sinon d'autant que nous n'avons pas le moyen ni l'adresse pour savoir resister constamment, comme il seroit requis? Or afin qu'une telle timidité n'empesche, que nous ne soyons zelateurs pour maintenir la verité, comme il appartient: notons que Dieu ne delaisse pas ceux qui ont courage de maintenir les bonnes causes: mais leur donne en la fin la victoire. Ouy, combien qu'ils soyent opprimez par cautele, et par astuces (ainsi qu'il adviendra, comme nous avons dit) si est-ce que iamais ne seront confus, quoi qu'il en soit. Confions nous donc en ceste promesse, et remettons-nous à Dieu, et nous trouverons que ceci n'est point dit en vain. Vrai est que devant toutes choses il nous faut bien discerner si la cause que nous sou tenons est bonne. Car Dieu punit la legereté de ceux qui entreprennent une querelle sans savoir ni pourquoi ni comment: il les laisse la bouche ouverte: et faut qu'ils demeurent ridicules, qu'ils soyent mocquez de chacun. Voila un iuste payement de ceux qui s'avancent par trop. Mais quand la bonté d'une cause nous sera cognuë, appuyons-nous sur ce qui nous est ici dit, c'est assavoir que Dieu nous fortifiera tellement que nous ne serons point vaincus. Et au reste, quand nous verrons le plus souvent que ceux qui devroyent maintenir une bonne cause, font les canes, et que quand ils pourroyent avancer quelque propos, ils

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demeurent là comme morts et confus, notons que Dieu punit ceste deffiance, et qu'ils n'ont point une telle magnanimité qu'ils devroyent, pource qu'ils ne l'ont point invoqué, et ne se sont point attendus à lui, pource qu'ils n'ont point estimé que le sainct Esprit seroit assez suffisant pour leur donner vertu. Ainsi donc l'incredulité se monstre auiourd'hui d'autant que s'il y a une bonne cause, elle sera mise sous le pied. On voit les meschans qui ont du courage tant et plus pour faire valoir leurs mensonges, et que la verité ne pourra venir en avant. Et pourquoi? Car les meschans ne faillent point à s'appliquer tant qu'il leur est possible pour renverser tout, pour mettre les choses en confusion, et cependant il n'y a personne qui s'y oppose, au moins en telle vertu qu'il seroit requis. Et pourquoi? Car ceux qui desirent le bien, et y ont quelque affection, ne laissent pas d'estre povres incredules: et de fait s'ils se fioyent en Dieu, il est certain qu'ils ne souffriroyent point que tout fust ainsi confus comme il est. Voila donc ce que nous avons à retenir quand Eliu se mocque des amis de Iob qui sont demeurez confus: c'est autant comme s'il disoit, que par cela on voit qu'ils ont en mauvaise cause, et qu'ils l'ont mal combattue à l'encontre de Iob.

Or il adiouste, Qu'il parlera aussi à son tour Ce mot, Aussi, doit estre pesé, pource qu'Eliu signifie que c'est en temps opportun qu'il met en avant ses propos. Pourquoi? Nous avons desia dit, qu'estant ieune il devoit porter reverence aux gens agez: car c'eust este pervertir l'ordre de nature. Il a donc fallu que ceste modestie precedast, et qu'Eliu laissast parler ceux qui estoyent plus d'aage que lui, et qu'il les escoutast. Cela est-il fait? Puis que Dieu lui donne grace de mieux distinguer la cause que ceux là n'ont fait, il parle à son tour. Nous voyons donc qu'il ne se precipite point, c'est à dire, il ne s'ingere point à la volee: mais apres avoir attendu que le temps opportun soit, alors il parle. Et c'est un poinct que nous devons encore bien noter: car nous savons que le tout doit estre traitté en l'Eglise de Dieu par bon ordre et decentement, comme dit sainct Paul (1. Cor. 14, 40). Il y a donc deux choses requises en la façon d'enseigner: c'est que l'ordre soit observe en premier lieu: et puis avec l'ordre qu'il y ait une honnesteté, que les choses soyent decentes et convenables. Puis qu'ainsi est retenons l'exemple d'Eliu, et tenons-nous à la doctrine que sainct Paul nous donne en ce passage que i'ai allegue: c'est qu'il n'y ait point de confusion entre nous, comme aussi sainct Paul dit en l'autre endroit du passage allegué (v. 27 ss.), qu'encores que Dieu ait suscité beaucoup de Prophetes en son Eglise, qu'il y ait beaucoup de gens qui sachent

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que c'est de parler, et qui ayent mesmes de quoi pour enseigner, il n'est point question que tous mettent en avant ce qui leur est donné: car il y faut ordre, il y faut mesure, et puis il y a quelque honnesteté qui doit estre gardee. Voila donc ce qui nous est ici monstre à l'exemple d'Eliu, quand il dit qu'il parlera, voire, mais c'est quand il voit que les choses ont esté mal conduites, que les amis de Iob ont desguisé la verité, et qu'ils ont soustenu un principe qui estoit mauvais et faux. Car combien qu'ils ayent eu de belles raisons et apparentes pour le colorer: si est-ce neantmoins que le fondement sur lequel ils ont basti, n'estoit pas bon: et Iob de son ceste combien qu'il eust iuste cause toutes fois il l'a mal demence, et a usé de propos exorbitans.

Eliu donc apres avoir paisiblement escouté, maintenant qu'il voit que Dieu lui donne entree et accez, il en use. Et outre cela il y est contraint aussi comme il le monstre quand il adiouste, que son esprit est angoissé, et qu'il est semblable à un baril plein de moust. Quand on mettra du vin nouveau en un baril, et qu'il sera enserré, et n'aura point d'issue, le baril se rompra quand le vin boust: ainsi Eliu dit, que son esprit est enserre, comme si un baril estoit plein de vin nouveau, et qu'il n'en peust plus, et qu'il fallust que tout esclatast. Par cela il signifie, que la necessité le contraint d'avancer son propos, afin que la cause qui a esté mal debatue soit deduite maintenant par raison. Or pource qu'Eliu parle ici avec une grande vehemence, aucuns ne cognoissans pas la cause ont cuide que ce fust un homme d'un esprit hautain, et plein de vanterie. Mais en premier lieu nous voyons que Dieu ne l'a point condamné: il condamne Iob, il condamne ses amis, et monstre que tous ont erré on en une sorte, ou en une autre. Eliu cependant est iustifié. Puis que Dieu ne le condamne point, qui sera l'homme mortel qui voudra ici usurper ceste authorité de iuger par dessus Dieu? C'est donc une folie par trop grande. Et au reste ceci ne doit point estre trouvé si nouveau: car nous devons retenir ce qui a esté declaré par ci devant, c'est assavoir qu'Eliu n'estoit pas comme les Prophetes qui ont este en l'Eglise de Dieu. Apres que Dieu a publie sa Loi par la main de Moyse il a aussi donne la promesse, que iamais le peuplé d'Israel ne seroit destitué qu'il n'eust des Prophetes. Car il est escrit au dixhuictieme du Deuteronome, Tu n'iras point aux sorciers ni aux devins: tu n'auras point de revelations telles que les Payens cerchent: tu ne courras point apres beaucoup de scie ces, tu ne cercheras point aussi de t'informer des morts. Car ton Dieu te suscitera tousiours un Prophete du milieu de toi, comme s'il disoit, que les Payens enquierent, et cerchent beaucoup de

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moyens d'estre enseignez. Et pourquoi? Car ils ne savent où ils en sont, ils n'ont point de Prophete, ils n'ont point de doctrine certaine pour estre conduits et guidez. Mais il n'est point ainsi de vous disoit Dieu aux enfans d'Israel. Ie vous donnerai tousiours quelque Prophete tellement que i'habiterai privement au milieu de vous, et ma verité vous sera cognuë. Voila donc les Prophetes qui ont esté en l'Eglise de Dieu, suivant sa promesse, et ç'a esté une chose toute commune. Mais Eliu habitoit au milieu de ceux qui n'avoyent point la Loi ne les promesses de Dieu, et nostre Seigneur ne s'estoit point allié avec ces gens-là: car ou ils estoyent devant la Loi, ou ils estoyent au milieu des idolatres: comme nous avons dit, que Tharé et Nachor qui estoyent les grands peres ou ancestres d'Eliu estoyent idolatres.

Ainsi donc quand Eliu a este institué de Dieu pour savoir parler, comme nous voyons, ç'a esté une chose extraordinaire: pourtant il ne faut point trouver nouveau s'il y a grand changement en lui, et que Dieu monstre ici une vertu qui n'est point accoustumee, et qu'Eliu se sente comme changé: car mesmes afin que les propheties eussent plus d'autorité, nous voyons que Dieu y a mis par fois quelques marques patentes. Comme de Saul quand Dieu l'a voulu appeller au royaume, il l'a changé et renouvellé, tellement qu'on voit un homme tout autre et tout divers qu'il D'avoit esté auparavant. Et Saul est-il aussi bien entre les Prophetes? comme le texte le porte. Si donc Dieu a ainsi touché au vif les Prophetes qui estoyent appellez en cest estat, combien qu'ils y fussent selon sa promesse, et que ce fust comme un ordre accoustumé s'il les a, di-ie, ainsi changez tellement qu'on voyoit qu'ils estoyent des hommes ravis: par plus forte raison quand il a besongné en quelque Payen qui estoit hors de son Eglise, il a bien fallu qu'il y eust une marque notable, et qu'on cognust que la main de Dieu estoit là dessus. Or comme le diable a esté tousiours un singe de Dieu, et a contrefait ses oeuvres, les faux prophetes des incredules qui ont apporté revelations au nom des idoles, ont eu le semblable: car ils ont esté transportez. Si on venoit s'enquerir de quelque chose secrette aux idoles qui avoyent le bruit et renom de deviner les choses à venir, et bien, ils avoyent là leurs prophetes ou hommes ou femmes, qui estoyent comme à demi morts, quand il estoit question de respondre à ceux qui s'estoyent enquis: ils se trainoyent comme ceux qui sont tombez du haut mal: il y avoit les escumes, les yeux tournoyent en la teste. Et notamment cela s'est fait, pource que le diable a voulu esblouir les yeux des povres ignorans, et les a abbrutis en telle façon qu'ils estoyent esmeus de reverence maugré qu'ils en

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eussent. Comment? Il faut bien qu'il y ait ici une vertu celeste quand on voit les hommes et les femmes ainsi changer. Mais tout cela (comme i'ay dit) s'est fait selon l'artifice de Satan, lequel par une fointise a contrefait les oeuvres de Dieu, et s'est transfiguré ainsi afin qu'on ne discernast point, mais qu'on cuidest que ce qui est d'enfer, estoit procedé du ciel. Tant y a que nous voyons bien qu'il ne faut lus trouver estrange qu'Eliu ait eu une telle vehemence en son esprit: d'autant que Dieu l'avoit institué, voire, et l'avoit institué afin qu'il entreprint un combat contre Iob et contre ses amis. Et mesmes il falloit que Dieu besongnast d'une façon nouvelle envers cest homme. Et pourquoy? La ieunesse de soy ne sera point escoutee entre les anciens: comme les vieilles gens se prisent en leur aage, et leur semble qu'ils ont peu acquerir vertu, qu'ils sont sages: et cela les rend plus arrogans, et ils sont là preoccupez d'une folle opinion tellement qu'ils ne se peuvent rendre dociles qu'avec une grande difficulté, et comme par force. Ainsi donc il falloit bien que Dieu touchast Eliu au vif, et qu'il y eu t un grand changement d'esprit en luy, afin que la doctrine fust mieux receuë entre les anciens, et qu'elle eust quelque entree. En somme Dieu a voulu ici rendre Eliu authentique, quand il luy a donné une telle vehemence d'esprit. Mais il y a aussi la raison que nous avons touchee, c'est qu'il voyoit la verité estre opprimee: veu que Iob a mal maintenu sa querelle, combien qu'elle fust bonne: que les autres aussi ont desguisé les choses, et qu'ils faisoyent un mauvais fondement, et ont prophané la parole qui estoit de Dieu, d'autant qu'ils ont amené des raisons bonnes et sainctes pour approuver un mauvais fondement qu'ils avoyent prins. Voyant cela donc, il a esté esmeu d'un zele qu'il a conceu en soy: son esprit a esté comme bouillant: et cela l'eust fait fendre, sinon qu'il se fust deschargé. Or cecy nous doit servir à double usage. Car en premier lieu, puis que nous voyons que Dieu a ;D primé une telle marque en la doctrine d'Eliu, et que l'Esprit celeste est apparu en sa bouche, tant plus devons nous estre incitez a recevoir ce qu'il dit. Car pourquoy est-ce que Dieu l'a ainsi marquee, sinon afin qu'elle ait plus de reverence envers nous?

Ainsi donc ce qu'Eliu deduira ci apres recevons-le, non point comme d'un homme mortel, veu que Dieu y a adiouste son seau, et qu'il a voulu que la doctrine nous fust rendue plus certaine. Que donc nous apprenions par cela de nous y assuiettir, sachans que nostre foy ne sera point fondee sur la doctrine d'une creature, d'autant que c'est Dieu qui parle par la bouche d'un homme, et s'en sert comme d'un instrument. Voila ce que nous avons à observer. Mais il nous faut passer plus outre.

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Que si ceste marque qui a esté obscure en Eliu, nous doit servir, afin que sa doctrine soit receuë en pleine obeissance: et que sera-ce des approbations si grandes et magnifiques, comme Dieu les a donnees à sa Loy, et à toutes ses Propheties? Il est vray qu'Eliu porte la pure parole de Dieu, et que ce qui est procedé de sa bouche il faut que nous le tenions comme venu du sainct Esprit. Et pourquoy? Pource que Dieu l'a ainsi incite à une telle vehemence; Mais si nous regardons comme Dieu a magnifié et approuvé sa Loy: et la doctrine des Prophetes, nous verrons là une façon bien plus magnifique. Car quand la Loy fut publiee, l'air en a retenti, le ciel est esmeu en tonnerres et esclairs, la trompette a sonné aux nues, la terre en a tremblé, les montagnes se sont remuees comme brebis à la voix de Dieu: bref, il n'y a eu element qui n'ait donné tesmoignage à ceste doctrine, monstrant qu'elle estoit du tout celeste: les miracles ont suivi aussi quand les Prophetes ont parlé: ç'a esté tousiours avec si grande approbation, que la vertu celeste qui est là apparue, nous devroit crever les yeux par maniere de dire, si nous ne la contemplons. Et pourtant apres que nous aurons cognu, que Dieu par une seule marque qu'il a donnee à Eliu, a voulu que sa doctrine fust receuë comme authentique: cognoissons quand il est question de la Loy et des Prophetes, que là nous devons bien estre plus esmeus et incitez: comme ceci qui est dit d'Eliu, n'est qu'un accessoire. Voila donc ce que nous avons à retenir en premier lieu.

Or pour le second il nous faut aussi noter, que tout ainsi qu'Eliu a esté esmeu de zele voyant qu'on desguisoit la verité de Dieu, et qu'on falsifioit sa parole, il faut que nous ayons une semblable affection pour le moine. Quand donc les faux prophetes se viendront eslever pour obscurcir la bonne doctrine, que les meschans desguiseront leurs blasphemes pour induire le monde au mespris de Dieu et de sa parole, qu'une mauvaise cause sera maintenue, qu'on voudra renverser le droit: que nous ne soyons point muets ni nonchalans, mais que nous ayons ceste vehemence en nous, telle qu'elle nous est ici monstree. Car si nous n'avons ce zele de Dieu à sa verité, nous montrons que nous ne sommes point ses enfans. Et ainsi retenons bien l'exemple qui nous est ici proposé en la personne d'Eliu. Et mesmes faisons comparaison de nous avec luy: car si un homme qui n'avoit point esté nourri en l'escole de Dieu, qui estoit là enveloppé parmi les incredules, a esté ainsi esmeu de zele, quand Dieu l'a touché, qu'il a esté là angoissé, comme s'il devoit estre fendu, iusques à ce qu'il ait deschargé sa conscience: et ie vous prie que sera-ce de nous, quand Dieu nous

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enseigne si privément en sa parole? Pourrons-nous estre excusez, quand nous ne luy rendrons point tesmoignage devant les hommes, lors que nous verrons le bien estre obscurci, voire renversé du tout, et que nous ne nous y opposerons pas? Quand donc nostre Seigneur nous appelle à cela, qu'il nous impose une telle charge, si nous sommes muets, et que nous ne tenions conte de maintenir le bien, ou plustost que par nostre silence nous aidions aux meschans: ne sommes nous pas traistres à Dieu et à sa verité? Il est bien certain. Ainsi donc d'autant plus nous en faut-il estre esmeus, quand nous voyons qu'un homme qui n'avoit point esté enseigné en la Loy de Dieu, et qui n'estoit point du corps de son Eglise, toutes fois a voulu ainsi maintenir la verité et a esté comme forcé. Il est vray que ceste force ici est volontaire: car Dieu ne transportera point les hommes quand il se veut servir d'eux pour les faire aller par contrainte. Ie di de ses Prophetes et vrais serviteurs: car il se servira bien des meschans maugré qu'ils en ayent: mais ie parle maintenant de ceux ausquels il donne l'Esprit de prophetie, ô il ne les fait point servir, qu'il ne leur donne bonne affection. Il a bien parlé par la bouche de Balaam et cependant nous voyons qu'il n'a pas laissé d'estre un seducteur, et le sainct Esprit le met en opprobre et infamie: mais quant à Eliu, Dieu l'a suscite comme son Prophete qui l'a servi de son bon gré, c'est à dire, qu'il a surmonté tous les empeschemens qu'il avoit, qui le pouvoyent destourner de maintenir la verité. Et ainsi donc auiourd'hui quand nous verrons que la verité sera opprimee, que les uns se mocqueront de nous, que les autres tascheront à nous mordre, voire à nous devorer à cause que nous maintenons la verité: que nous bataillions contre telles tentations: car voila la contrainte qui doit estre en nous. Quelquefois nous aurons honte de maintenir une bonne querelle, d autant que nous voyons qu'on ne s'en fait que mocquer, que ces gaudisseurs qui se mocquent de Dieu, pourront bien aussi avoir l'audace de nous tirer la langue, et convertir en risee tout ce que nous mettrons en avant. Or il ne faut point que la verité de Dieu nous soit contemptible, combien que le monde la reiette. Que ces tentations donc ne nous empeschent point, que nous ne bataillions vertueusement à l'encontre: si nous voyons que les haines nous soyent tout apprestees, qu'on machine contre nous quelque mal pour avoir maintenu une bonne querelle: ne la laissons point pourtant: il es vray que cela sera pour nous tirer tout au rebours, et pour nous clorre la bouche: mais il nous faut batailler à l'encontre d'une telle tentation à l'exemple d'Eliu. Voila donc comme les serviteurs de Dieu se doivent resoudre, pour n'estre

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point esbranlez de rendre confession à la verité, quand la necessité le requiert ainsi.

Or finalement Eliu dit, Qu'il n'aura point acception de personnes, et qu'il n'usera point de flateries, pource que s'il vouloit iustifier les hommes, il ne sait si son Createur le perdroit. Eliu veut dire en somme, qu'il ne sera point bridé par l'autorité humaine, qu'il ne parle franchement quand il sera question de maintenir la verité de Dieu. Mais cecy ne pourroit pas estre deduit tout au long à present, il suffira donc que nous ayons en somme l'intention d'Eliu. Il est vray que ce n'est pas une chose mauvaise, ne du tout à condamner, d'appeler un homme par un titre honorable: mais pource que cela le plus souvent nous empesche, et que nous sommes comme abbatus devant le coup, et n'avons point telle liberté qu'il seroit requis, pour faire nostre devoir, pour parler a pleine bouche quand il en est question: voila pourquoi Eliu dit, qu'il n'attribuera point de titre aux hommes, c'est à dire, qu'il n'exaltera point les hommes tellement que la verité ne soit par dessus. Ainsi donc retenons, combien qu'il soit licite de porter honneur aux hommes, et que mesmes il le faille, et que non seulement nous devons honorer ceux qui sont egaux a nous, ou qui sont superieurs, mais ceux qui sont moindres (comme l'Escriture nous le commande) toutes fois soit envers nos pareils, soit envers nos inferieurs, soit envers ceux qui nous surmontent en dignité, qu'il faut tousiours que la verité soit preferee aux

hommes. Et combien qu'en particulier nous attribuons à chacun l'honneur qui luy appartient, et qu'il merite: que nous ne laissions pas de tousiours franchement parler sans acception de personnes: comme nous savons que Dieu veut quand nous parlons en son nom, que ce soit sans feintise. Si donc nous voulons faire à Dieu l'honneur qu'il requiert, et duquel il est digne, il faut que nous tranchions franchement le propos quand nous parlons au:; hommes: et (comme i'ay dit) cela n'empeschera point que l'honneur ne soit rendu à un chacun. Mais tant y a, que si ne faut-il point, que nous ayons la bouche close, mais que nous suivions tousiours chacun sa vocation, et que quand il sera question de parler, nous parlions en verité. Voila donc ce que nous avons à retenir en somme de ceste derniere sentence d'Eliu: afin que ceux qui sont en charge publique, regardent bien de parler franchement comme ils doyvent: et aussi que chacun (combien que tous n'ayent point l'office d'enseigner, ne de prononcer sentence en public) neantmoins quand nous serons requis de dire la verité, que nous la confessions franchement: sachans que Dieu accepte cela, comme un sacrifice d'honneur qui luy est rendu. Et que si nous faisons cela, que ce ne soit point seulement pour observer la regle qu'il nous a donnee, mais que ce soit pour l'adorer et l'eslever par dessus toutes creatures

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT ET VINGTDEUXIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE XXXIII. CHAPITRE.

Ce sermon est encores sur les trois derniers versets du chapitre precedant,

et puis sur le texte ici adiousté.

1. Pourtant Iob cy mes propos, et enten toutes mes paroles. 2. Voici i'ay ouvert ma bouche, ma langue parlera en mon palais. 3. Mes paroles sont la droiture de mon coeur, et mes levres prononceront doctrine pure. 4. L'Esprit de Dieu m'a creé, et le souffle du Tout-puissant m'a vivifié. 5. Si tu peux, respon moy et t'adresses ici contre moy, et que tu debates vaillamment ta cause. 6. Voici, ie suis envers Dieu comme toy (ou selon ta bouche) ie suis formé aussi bien de bouë. 7. Il n'y a point crainte de moy pour te troubler, et encores que ie te presse, ce ne te sera point un fardeau pesant.

Nous avons commencé à deduire ceste protestation que faisoit Eliu, de parler droitement sans avoir esgard à l'homme mortel: et (comme il a esté declaré) il faut bien qu'un homme qui voudra parler droitement selon Dieu, ait les yeux fermez pour n'accepter point les personnes: car si nous sommes menez ml de haine ou de faveur, il n'y aura rien de bien reglé en nous, il n'y aura plus que trouble. Sur tout quand il est question d'enseigner au nom de Dieu, il faut bien adviser que nous soyons destournez de toute affection charnelle. Et notamment Eliu disoit, Que Dieu le pourroit exterminer, s'il

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avoit ainsi regard à la grandeur des hommes. Or de prime face ceci pourroit estre trouvé dur, que Dieu oste un homme pour avoir seulement magnifié la grandeur de quelqu'un. Mais notons en premier lieu, quand lieu nous fait ceste grace de parler en son nom, qu'il faut bien que nous donnions autorité à sa parole, et que nous la facions valoir. Que si nous sommes tellement divertis par le regard des creatures, que nous ne parlions point franchement comme nous devrons, n'est-ce pas faire deshonneur a, Dieu? Si un homme est envoyé de quelque prince terrien, et qu'il souffre qu'on le mesprise, et qu'il face de la cane, et n'ose point porter le message qui luy est commis: voila une lascheté qu'on ne pardonnera point. Or Dieu nous reçoit à son service, nous qui ne sommes rien que poudre devant luy, qui sommes du tout inutiles: il nous met en ceste commission tant honorable de porter sa parole, et il veut qu'elle soit portee avec toute autorité et reverence: voila un homme qui nous fera trembler, tellement que nous deguiserons la verité de Dieu pour la convertir en mensonge ou bien nous la farderons en sorte qu'elle n'aura plus son droit naturel. Ie vous prie ne voila point un opprobre trop grand qu'on fait à Dieu? Et ainsi donc si la parole de Dieu ne se porte (comme i'ay dit) en telle rondeur et liberté, que les hommes luy facent hommage, il ne se faut point esbahir si la punition est apprestee, comme Eliu en parle. Et ainsi nous avons à recueillir double instruction de ce passage. L'une c'est pour ceux qui annoncent la parole de Dieu, qui sont en cest office pour enseigner comme Pasteurs: que ceux-la se doivent resoudre en telle constance, qu'ils ne fleschissent pour rien qui soit: comme il est dit à Ieremie, qu'il faut qu'il prenne un front d'airain pour batailler: d'autant. que le monde ne sera iamais sans grande rebellion, et que ceux qui sont eslevez en quelque dignité ou estat honorable, ne se peuvent captiver vous l'obeissance de Dieu, mais dressent tousiours les cornes. Et quand les hommes se mescognoissent tellement, qu'ils ne peuvent s'assuietir à celuy qui les a creez et formez, il faut que nous ayons une constance invincible, et que nous facions nostre conte d'avoir des inimitiez et des picques quand nous ferons nostre devoir: cependant neantmoins que nous poursuivions sans fleschir.

Voila ce que nous avons à retenir de nostre costé, nous, di-ie, qui sommes constituez Pasteurs pour annoncer la parole de Dieu. Or il faut aussi que tout le peuple reçoive une instruction generale. Quand donc nous venons pour ouir le sermon n'apportons point ici une telle hautesse pour nous rebecquer contre Dieu, quand nous serons redarguez en nos vices. N'apportons nulle amertume

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pour estre faschez quand on grattera nos rongnes: et ne soyons pas fols et outrecuidez de penser que Dieu se doive taire pour nous: et ne demandons point d'estre espargnez sous ombre qu'il y a quelque qualité en nous. Quand nous serions et Rois et Princes, si faut-il baisser le col pour recevoir le ioug de Dieu: car il faut que toute hautesse soit abbatue, comme dit sainct Paul en la seconde des Corinthiens (1O, 5). Car voila pourquoy l'Evangile est presché: c'est afin que grans et petis se rengent à Dieu, et se laissent gouverner par luy. Ce qui ne se peut faire, que nous n'abaissions (comme sainct Paul traitte en ce lieu-la) toute hautesse qui s'esleve contre la maiesté de nostre Seigneur Iesus Christ. Or il ne faut point que nous attendions qu'on nous force, et contraigne d'obeir a Dieu: mais qu'un chacun le face de son bon gré. Ceux donc qui sont en quelque estat cognoissent, que s'ils estoyent plus que Rois, encores faut-il que leurs personnes s'humilient quand on presche la verité de Dieu. Et pourquoy? Car il faut qu'ils sachent, Celuy qui parle, de quel maistre est-il envoyé? de celuy qui a l'empire souverain sur tout le genre humain, et auquel chacun doit suiettion. Quand donc nous serons d'estat moyen (ie vous prie) n'est ce pas une folie par trop enragee de vouloir qu'on nous supporte, et qu'on dissimule, et que nos vices soyent convertis, et mesmes que la verité de Dieu soit falsifiee en faveur de nous? Dieu se peut-il transfigurer? Or est-il ainsi, qu'il veut que sa parole soit son image vive. Quand donc nous demandons qu'on nous flatte, c'est autant comme si nous requerions que Dieu changeast de nature, et qu'il se renonçast, à fin de nous complaire. Ne voila point une temerité par trop diabolique? Apprenons donc de venir avec toute humilité et modestie pour ouir la parole de Dieu, sachans qu'il faut que nostre obeissance soit esprouvee en cest endroit, que nul ne soit espargné, mais que les fautes soyent remonstrees en droite liberté comme il appartient.

Venons maintenant à ce qu'Eliu adiouste. Iob dit-il, escoute moy. Or il est vray que ie parle dé la langue, et que ie prononce mes paroles de moi palais: mais cependant mes propos sont la droiture de mon coeur, et tu n'orras de ma bouche que chose veritable et droite. Voicy une protestation que fait Eliu pour estre escouté, c'est assavoir qu'il parlera non point en feintise et comme un homme double, mais selon qu'il a cognu les choses, et qu'elles luy ont esté revelees, qu'il les mettra purement en avant. Voila pour le premier. Pour le second il adiouste, Me voici quant à Dieu comme toi: ou bien selon ta bouche. Le mot dont il use signifie proprement Bouche, mais aucunesfois il se prend pour Mesure. Or nous avons veu par cy devant, que

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Iob demandoit que Dieu vint à luy sans luy apporter une frayeur telle comme il la sentoit. Si Dieu estoit comme mon pareil (disoit Iob) ie luy pourroye respondre: et combien qu'il ait toute autorité sur moy, si est-ce que ie pourroye maintenir ma cause. Voila comme Iob parloit. Ainsi ce passage se pourroit exposer, Me voici selon ta bouche, c'est à dire selon ce que tu as demandé: ou bien, Me voici selon ta mesure, c'est à dire, Ie suis semblable à toy quant à Dieu. Toutes fois la sentence demeurera tousiours une: et ainsi il ne nous faut pas trop insister sur ce mot. Regardons tousiours là où Eliu veut revenir, c'est assavoir qu'il n'est pas Dieu qu'il puisse effrayer Iob, mais qu'il est creé de bouë comme Iob: c'est à dire qu'il est une creature mortelle et caduque, et qui n'a en soy nulle vertu. Car c'est dit-il, l'Esprit de Dieu qui m'a formé, et le souffle du Tout-puissant qui m'a donné vie. En somme nous voyons qu'Eliu declare ici à Iob qu'il parlera contre luy en telle raison que Iob en sera vaincu. Tu ne pourras plus alleguer, dit-il, que c'est Dieu qui t'espouvante, qu'il a sa gloire qui t'est espouvantable, et que tu ne peux avoir droit de luy: tu ne pourras dire cela. Qui suis-ie? le Voici une povre masse de terre et de fange. Il est vray que i'ay esprit et vie, mais ie le tien de Dieu: tant y a que me Voici plein de fragilité comme toy. Ainsi donc il n'y aura que la raison qui domine entre nous deux, et faudra que tu demeures confus. Nous voyons en somme les deux poincts qui sont ici contenus. Le premier c'est, qu'Eliu declare que ses paroles sont la droiture de son coeur, et qu'il ne dira rien que ce qu'il a pensa et conceu en soy. Ceci est bien digne d'estre noté: car nous en pouvons recueillir, comme celuy qui porte la parole de Dieu doit estre disposé: c'est assavoir qu'il n'ait point un babil au bout de la langue, et qu'il ne iette point des propos à la volee: et mesmes iouë une farce: mais que selon qu'il est enseigné de Dieu, il communique à ceux qui lui sont commis en charge, ce qui est imprimé là dedans. Ainsi donc voulons-nous purement servir à Dieu en nostre office? Il nous faut devant toutes choses retenir nostre langue, qu'elle ne parle sinon ce que nous aurons imprimé dedans le coeur. Et de fait, nous oyons ce qui est dit par David, et que S. Paul allegue (Pse. 116,10; 2. Cor 4, 13), l'appliquant à tous ministres de la parole de Dieu, I'ay creu, et pourtant ie parleray. Vray est que cela est commun à tous Chrestiens et enfans de Dieu: mais sur tout il doit estre observé de ceux que Dieu a establis comme organes de son sainct Esprit. Quand nous parlerons, voila Dieu qui veut estre escouté en nos personnes. Puis qu'ainsi est donc qu'il nous a fait un si grand honneur, c'est pour le moins que nous ayons sa

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doctrine imprimee en nous, et qu'elle ait prins sa racine là dedans, et puis que la bouche rende tesmoignage de ce que nous saurons: bref, il faut que nous ayons esté enseignez de Dieu, devant que nous puissions estre maistres ne docteurs: et mesmes quand nous preschons, que ce ne soit pas seulement pour les autres mais que nous soyons comprins au nombre et en la compagnie. Voila, di-ie, ce que nous avons à observer.

Et defait, un homme qui parlera sans avoir senti la vertu de la parole de Dieu en soi, que fait-il sinon qu'il iouë une farce? Et quel sacrilege est cela? Quelle pollution de la parole de Dieu? Ainsi donc pensons diligemment à nous: et toutes fois et quantes que nous montons en chaire, que nous ayons bien premedité ceste leçon qui nous est ici donnee, c'est assavoir, Que la droiture de nostre coeur se monstre en la langue. Et cependant aussi, quand nous verrons une doctrine estre droite, et que l'homme qui parle, tasche à nous edifier: sachons que nous sommes ingrats à Dieu, et du tout rebelles, si nous n'oyons en toute humilité ce qu'il nous propose. Or quand Eliu use d'une telle preface, il ne parle point humainement: mais il monstre comme Dieu nous veut retenir à soy. Et par quel moyen? Me voici, dit-il, escoute moi: car il n'y a que droiture en mes propos. C'est autant comme s'il me toit une regle au nom de Dieu, Que si une doctrine qui est mise en avant, est saincte, et que nous en soyons convaincus: si nous ne sommes humiliez en toute crainte pour nous y renger, nous ne serons point coulpables d'avoir resisté à l'homme qui parloit à nous: mais c'est autant comme si nous despitions le Dieu vivant. Et ainsi donc, que chacun soit attentif quand la parole de Dieu se presche: et que puis qu'il nous fait la grace de nous susciter des hommes, par lesquels il nous declare privement sa volonté: que nous ne luy soyons point sauvages, mais rendons nous dociles à ce que nous cognoissons estre procede de luy. Et d'autant que la Loy, et les Prophetes, et l'Evangile nous ont este apportez par ceux dont la droiture nous est assez cognuë et testifiee, notons que quiconque ne s'assuiettira, à ceste doctrine, il ne luy faut point d'autre procez pour sa condamnation. En somme notons que nostre Seigneur a autorisé ses Prophetes et Apostres, à fin que la doctrine qu'ils nous ont donnee ne soit plus en doute, mais que nous la tenions comme un arrest irrevocable. Voila donc pour un Item. Or cependant nous sommes advertis, qu'il ne faut pas que les fideles s'abbrutissent à leur escient pour recevoir tout ce qu'on leur dira: mais qu'ils doivent examiner la doctrine, si elle est de Dieu on non. Et voila pourquoy il est dit, qu'on esprouve les esprits. Et ceci est bien à noter: car nous voyons

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comme les povres Papistes se laissent mener sans aucune discretion, et la foy qu'ils ont n'est sinon une pure bestise, qu'il faut boucher les yeux, qu'il ne faut avoir nulle raison en soy. Au contraire, Dieu veut que nous ayons esprit et prudence, pour n'estre point abusez ni seduits par les fausses doctrines que les hommes nous apporteront. Comment cela se fera-il? Il est vray qu'il ne faut point que nous presumions de iuger de la verité de Dieu selon nostre sens et phantasie: car plustost il nous faut captiver toute nostre raison et intelligence, comme l'Escriture nous monstre: cependant neantmoins nous avons à prier Dieu, qu'il nous donne prudence, pour iuger si ce qu'on nous propose est bon et droit. Et au reste qu'avec toute humilité nous ne demandions, sinon d'estre gouvernez par luy, et sous sa main, estans certains que par ce moyen nous pourrons savoir s'il y a droiture aux propos qu'on nous mettra en avant.

Et c'est aussi ce que nostre Seigneur Iesus amene, quand il veut qu'on reçoive ce qu'il dit. Ie ne cherche point ma gloire, dit-il (Iean 8, 50), mais la gloire de celuy qui m'a envoyé. Il faut donc que nous enquerions tousiours, où c'est que l'homme qui parle à nous, tend. Car si nous voyons que son but auquel il aspire, soit qu'on glorifie Dieu, et qu'il domine sur tous, é il ne faut plus disputer d'avantage, il se faut arrester là pleinement. Mais au contraire si une doctrine est pour obscurcir la gloire de Dieu, si elle est pour nous destourner de son service, si elle ne peut valoir qu'à ambition et vanité, qu'elle ne nous edifie point pour estre vrais temples de Dieu, si en icelle nous ne sommes point fondez pour nous remettre du tout à Dieu et l'invoquer purement, pour nous fier et reposer en sa grace, et en sa bonté paternelle: alors nous voyons bien qu'il n'y a nulle droiture. Vray est que nous serions ici bien empeschez, sinon que Dieu nous eust monstré en premier lieu quelle est ceste droiture: mais quand nous avons les principes qu'il nous a donnez, iamais nous ne pouvons faillir, s'il ne tient à nous. Voila Dieu qui nous declare, qu'il veut estre exalté, et qu'on recognoisse que tout bien vient de luy: apres, il veut aussi avoir toute maistrise pour dominer sur nostre vie, et y tenir une telle bride que nous soyons gouvernez par luy, et selon sa bonne volonté: il veut que les hommes soyent du tout abbatus et vuides de fiance de leur iustice, et sagesse, et vertu: il veut que nous venions puiser en nostre Seigneur Iesus Christ, comme en la fontaine de tout bien: il veut estre invoqué purement de nous: il veut que les Sacremens qu'il a ordonnez soyent receus comme tesmoignages de sa grace, et comme des moyens et aides pour nous soliciter à le servir d'un coeur tant plus franc et

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plus ardent. Voila des choses où il ne faut point de glose, et n'y a rien d'obscur ni difficile. Et ainsi donc, que nous ayons tousiours ceste adresse-la, quand il est question d'esprouver une doctrine: et nous saurons si elle est droite, ou tortue: si elle est vraye ou fausse: si elle est pure ou s'il y a de la corruption et du meslinge, selon que Dieu nous a monstre quelle est la vraye droiture. Il ne faut plus, di-ie, que nous soyons ici enveloppez de doutes: seulement ouvrons les yeux, et au reste prions Dieu qu'il nous guide par son S. Esprit: d'autant que sans cela nous vaguerons tousiours, et ne serons point suffisans pour discerner, moins que de petis enfans: comme aussi S. Paul en parle (Eph. 1, 18), qu'il faut bien que l'Esprit de Dieu soit comme une lampe qui nous esclaire, ou iamais nous ne comprendrons que c'est des secrets de Dieu: ils sont spirituels, et de nostre nature nous ne sommes que chair et terre, nous tendons tousiours en bas. Mais si Dieu nous illumine par son S. Esprit, nous iugeons de la doctrine, alors nous discernons tellement que nous ne sommes point trompez par toutes les tentations de Satan: et combien qu'il nous envoye des seducteurs, qu'il suscite beaucoup de brouillons qui taschent à tout pervertir, cela ne pourra rien gaigner contre nous, moyennant que l'Esprit de Dieu soit nostre clarté comme nous avons desia dit. Et au reste combien que quelquefois Dieu parle par la bouche des meschans: comme il est dit, que le royaume de nostre Seigneur Iesus Christ sera avancé quelquefois par occasion, que les hypocrites on gens qui n'ont nulle crainte de Dieu, qui seront menez de vaine gloire et d'autres vanitez, pourront servir pour un temps, et Dieu fera valoir leur doctrine au salut de ses eleus, combien que ce soit à leur plus grande condamnation, combien donc que cela puisse advenir quelquefois, si est-ce que l'ordinaire n'est pas tel. Car si Dieu veut que nous soyons edifiez en luy, quant et quant il nous suscitera gens qui parlent de coeur et de zele: et mesmes il donnera une telle marque à la parole qui sort de leur bouche, qu'on y cognoistra la vertu du S. Esprit: comme aussi S. Paul en parle. Et voila pourquoy ceux qui sont en office d'annoncer la parole de Dieu, doivent tant mieux pratiquer ce que i'ay desia dit, c'est à savoir d'estre enseignez devant que rien mettre en avant, tellement que le coeur parle devant la bouche. Pour ce faire, qu'ils prient Dieu qu'il les touche au vif, tellement qu'ils ayent sa parole bien enracinee en leurs ames, à ce qu'ils puissent servir à leurs prochains, et cognoissent qu'ils ne se iettent point à la volee, mais qu'ils sont poussez du S. Esprit. Voila donc ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or en second lieu Eliu proteste, Qu'il est

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homme caduque et fragile, tellement qu'il ne pourra point espouvanter Iob: mais qu'il ne le veut gaigner que par raison et verité. Devant que venir au principal, nous avons à noter en passant ceste façon de parler dont il use: c'est Que l'Esprit de Dieu l'a creé, et que le souffle du Tout-puissant l'a vivifié: au reste qu'il n'est que boue et fange. Or cecy est bien à noter à tous hommes: car si nous avions bien retenu ce qui est ici monstre, il est certain que tout orgueil seroit comme enseveli en nous. Car qui est cause, que les hommes se glorifient tant, et qu'ils sont ainsi outrecuidez, sinon qu'ils ne peuvent cognoistre leur origine en premier lieu, et puis ils ne savent apprehender à bon escient, que ce qu'ils ont ils le tienent de Dieu, et que ce n'est pas un heritage, mais d'autant qu'il plaist à Dieu de les conserver, qu'ils ont et vie, et tous les accessoires d'icelle? Si donc les hommes pouvoyent en premier lieu avoir souvenance d'où ils sont sortis: et secondement que tout le bien qui est en eux, ils le tienent de la pure grace de Dieu: il est certain qu'ils seroyent vrayement humiliez. Il est donc dit, que nous sommes formez de fange et de bouë: allons nous maintenant glorifier, faisons-nous valoir tant que nous voudrons: mais si est-ce que nous ne pouvons pas changer nostre naturel. Il faut donc quand un homme se trouvera tenté d'arrogance, et qu'il se voudra par trop eslever, qu'il entre en soy, et qu'il regarde, Et d'où est-ce que ie suis sorti? D'où est-ce que Dieu m'a prins? Quand nous avons seulement nos piez fangeux, il nous semble que nous en valons moins: que si la fange nous touche, il nous semble que nous sommes souillez, voire seulement de nos souliers. Or tant y a que nous sommes formez de boue. Il ne faut pas donc que nous mettions tellement en oubli nostre issue dont nous sommes procedez, que tousiours ceci ne nous vienne au devant, Tu n'es que terre et poudre. Il est vray que le mot est assez vulgaire, et qu'un chacun le confesse: mais cependant personne ne le cognoist Or il ne faudroit qu'une telle apprehension pour nous purger de tout orgueil: Qu'est-ce que la presomption et l'outrecuidance qui est aux hommes, sinon un vent, d'autant qu'ils sont enflez d'ignorance, qu'ils oublient quels ils sont? D'autant plus donc nous faut bien peser ce mot où il est dit, Que nous sommes creez de fange et de bouë. Il est vray qu'il y auroit de la dignité et excellence en nostre nature qui seroit à priser, voire si nous estions entiers: mais encores ne nous seroit-il pas permis de nous enorgueillir. Estans corrompus en Adam (comme nous sommes) il est certain que nous devons estre doublement confus. Et pourquoy? Nous avons esté creez à l'image de Dieu: et coste image-la quelle est elle? Elle est desfiguree: nous sommes tellement pervertis,

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que la marque que Dieu avoit mise en nous pour y estre glorifié, est tournee en son opprobre: et toutes les graces qui nous estoyent conferees, nous sont autant de tesmoignages pour nous rendre coulpables devant Dieu: d'autant que nous les polluons, et que l'homme demeurant en son naturel ne fera qu'abuser des biens qu'il a receus, et les appliquera, à tout mal. Et ainsi voila tousiours nostre confusion qui s'augmente par tous les dons que Dieu nous aura communiquez. Mais encores prenons le cas, que nous fussions en ceste integrité où nostre pere Adam a esté premierement: faudroit-il que nous presumissions de nous, sous ombre que Dieu nous auroit ainsi annoblis? Or nous tenons tout de luy. Qui est-ce qui nous separe d'avec les bestes brutes, et qui nous rend plus excellens? Avons-nous cela de nostre industrie? L'avons-nous acquis par nostre vertu? L'avons-nous d'heritage de nos ancestres? Nenny: mais nous l'avons d'autant que Dieu nous l'a donné par sa bonté gratuite. Ainsi donc qu'est-il question de faire sinon de nous humilier?

Voila ce que nous avons à retenir en general de ce passage, où Eliu confesse qu'il a esté creé de fange, et que l'esprit et la vie qu'il a, il les doit à Dieu, pource qu'ils luy sont communiquez de sa pure bonté. Or cependant ceux desquels Dieu se voudra servir en estat honorable, doivent tant mieux recorder ceste leçon. Car ce n'est point à fin que les hommes s'eslevent, quand Dieu leur tend la main, et qu'il les met en quelque degré d'honneur: mais plustost à ce qu'ils cognoissent combien ils sont tenus à luy, qu'ils soyent tant mieux incitez à l'honorer, et qu'ils s'aguisent, et appliquent tous leurs sens et toutes leurs affections à faire tellement, que Dieu soit honoré par eux: comme il est dit qu'une chandelle ne doit point estre cachée, mais on la mettra sur un buffet, afin qu'elle luise par toute la maison. Ceux donc ausquels Dieu fait ceste grace de les eslever en quelque vocation plus digne et plus haute, doivent estre tant plus enflammez pour esclairer leurs prochains et leur donner tel exemple que la grace qu'ils ont receuë ne soit point comme estouffee. C'est ce que nous avons ici a observer en second lieu. Or cependant notons en general, que les hommes ne peuvent point attribuer à Dieu la gloire qui luy est deue, sinon en se desnouant du tout. Or tant que nous pretendrons de reserver à nous quelque peu que ce soit, la gloire de Dieu sera d'autant amoindrie. Que faut-il donc? Quand nous aurons bien espluché le bien qui est en nous, que nous facions autant d'Items en nos contes de ce que nous aurons receu, et qu'il n'y ait rien qui nous soit propre. Voila comme les hommes ne despouilleront Dieu de sa louange: c est quand ils s'estudieront

IOB CHAP. XXXIII.

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à se cognoistre, qu'il ne leur peut demeurer une seule goutte de bien, mais qu'il faut que tout soit enregistré, comme aussi ils en sont contables envers Dieu. Et au reste, quand nous serons ainsi aneantis en nous-mesmes, nous n'y aurons nul dommage: car nous ne laisserons pas d'estre revestus: voire nous serons plus riches beaucoup, que ceux qui sont ainsi outrecuidez, pensans avoir ie ne say quoy à eux comme en heritage, si nous sommes vrayement conioints à Dieu, et que nous luy attribuons la louange qui luy est deuë. Ainsi donc ne craignons point d'estre diminuez, quand nous serons ainsi vuides de toute gloire: car nostre Seigneur ne veut point que nous soyons desprouveus d'aucun bien: mais tant y a qu'il faut que nous soyons ainsi confus comme i'ay dit. Et cependant apres que nous aurons cognu que nous ne pouvons rien sinon ce qui nous est donné d'enhaut, que nous advisions d'appliquer tout ce que Dieu aura mis en nous, à tel usage comme il nous le commande. Car nostre Seigneur ne nous a point douëz des vertus de son S. Esprit, qu'il ne vueille que cela soit applique à bon usage: il ne faut pas que cela soit inutile. Advisons donc que ce que nous avons receu soit presenté et offert à Dieu comme en sacrifice: et puis qu'il veut que le salut de nos prochains en soit avancé, que sur tout nous ayons esgard de nous edifier les uns les autres. Voila ce que nous avons ici à retenir.

Or venons maintenant aux propos que tient ici Eliu, et à la substance. Il avoit dit, l'Esprit de Dieu? n'a creé son souffle m'a donné vie. Ainsi donc (adiouste-il il n'y aura point de frayeur en moy pour t'espouvanter, mais la seule raison dominera. Ici Eliu monstre quel est l'office d'un bon docteur, c'est qu'il se regarde bien, et qu'il se mire et contemple, devant qu'ouvrir la bouche. Et pourquoy? Car ceux qui n'ont pas bien cognu leur fragilité, n'auront point de compassion de leurs prochains: et quand ils voudront redarguer ceux qui ont failli, ils y iront avec une violence telle, que ce sera pour esgarer plustost que de reduire au droit chemin les povres errans. Et quand il sera question de consoler, ils n'auront nul moyen de ce faire: quand il sera question d'enseigner, ils le feront avec un desdain. Il faut donc si nous voulons enseigner la parole de Dieu comme il appartient, que nous commencions par ce bout de cognoistre nos infirmitez: et les ayans cognues, que cela nous mene à une modestie et mansuetude, que nous ayons un esprit debonnaire pour annoncer la parole de Dieu. Il est vray que d'autant qu'il y en u beaucoup qui sont pleins de fierté et de rebellion, il faut que la parole de Dieu à ceux-la soit comme un marteau qui brise et rompe ceste durté: mais cependant en premier lieu nous devons enseigner ceux qui se rendront

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dociles. Et comment le pourrons-nous faire, sinon ayans cognu le besoin que nous avons de les supporter? Or cela ne se pourra faire que nous ne sentions combien nous sommes fragiles: car celuy qui ne cognoist point ses povretez, n'a point de compassion pour se conformer à la tristesse d'autroy, et pour y respondre. Ainsi donc voulons nous fidelement enseigner les ignorans? Il faut que nous cognoissions qu'il n'y a qu'ignorance en nous, et que ce seroit pis que de tout le reste, si Dieu ne nous voit donné ce que nous avons receu de luy. Apres, voulons-nous consoler les povres affligez? Que nous sachions que c'est de l'estre, que nous ayons passé par là, et que nous soyons touchez d'affliction et de tristesse pour nous consoler avec ceux qui sont tristes, et pour les savoir supporter. Si mesmes nous voulons redarguer ceux qui ont failli, que nous ne le facions point avec trop grande violence, plustost que nous ayons pitié de leur perdition. Il est vray qu'il faudra bien par fois que la vehemence soit aussi coniointe quant et quant: quand nous verrons les povres ames perir, il n'est point question d'amadouër là: si les hommes sont obstinez en leur rebellion, é il n'est point question de les picquer tant seulement, mais il les faut navrer au vif Voire: mais cependant si faut-il que nous ayons cela devant, à savoir, que nous ayons cognu nos infirmitez, et qu'il nous face mal quand nous viendrons en esprit de rigueur: comme un pere, combien qu'il frappe sur ses enfans, combien qu'il use de paroles beaucoup plus aspres qu'il ne seroit point envers les estrangers: toutes fois si est-ce qu'il a son coeur sanglant, quand il faut qu'il se transfigure ainsi. Notons donc que iamais un homme ne sera propre à enseigner, sinon qu'il ait vestu une affection paternelle, et qu'il ait en premier lieu cognu ses infirmitez, à fin de se renger à une telle compassion, qu'il ait pitié de toua ceux ausquels il a affaire. Voila ce qui nous est ici monstré par Eliu.

Et au reste que toua ceux qui sont constituez en autorité, regardent bien qu'il ne faut point qu'ils abusent de leur puissance en tyrannie, pour opprimer ceux qui sont inferieurs à eux: car ils auront double conte à rendre devant Dieu si sous ombre de leur autorité ils veulent qu'on les craigne et redoute, et ne cerchent pas principalement l'honneur de Dieu avec le salut de ceux qui leur sont commis. Et voila comme Ezechiel (34, 4) parle dès mauvais pasteurs qui ont foulé le peuple de Dieu par tyrannie: il dit, qu'ils ont dominé en puissance, et avec toute autorité. Voire: mais au contraire il nous est ici monstré que tous ceux qui voudront s'acquiter loyaument envers Dieu, et envers leurs prochains, quand ils seront constituez en degré superieur, il ne faut point que pour cela

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ils s'eslevent, mais qu'ils cognoissent plustost que s'ils veulent apporter un effroy pour espouvanter les povres gens, é il faudra que Dieu leur monstre, que son intention n'a pas esté de mettre ici des bestes sauvages qui effarouchent le troupeau, d'y mettre des boucs qui heurtent des cornes, qui troublent l'eau, comme il en parle en ce passage d'Ezechiel (v. 18). Dieu donc monstrera, que ceux ausquels il a donne le glaive au siege de iustice, et ceux qu'il a mis en chaire pour annoncer sa parole, il ne les a pas là constituez pour estre des boucs, pour fouler et opprimer les povres brebis. Voila ce que nous avons à noter en ce passage Or cependant Eliu monstre, comment c'est que nous devons recevoir la doctrine: c'est que si nous cognoissons qu'elle soit vraie et droite, combien que nous ne soyons point forcez, ny contraints, neantmoins il est question de passer par là sans contredit.

Voila donc ce que nous avons à retenir quant à la circonstance du lieu et du propos: c'est assavoir que quand on nous propose une doctrine, et bien, voila un homme mortel qui parle. Or voyons-nous qu'il y ait raison et verité? Sachons qu'en repliquant nous bataillons non seulement contre Dieu, mais contre nostre conscience qui est un iuge suffisant pour nous condamner. Et de ceci nous avons bien à recueillir une admonition fort utile: c'est que toutes fois et quantes que nous venons pour estre enseignez au nom de Dieu, quand nous voyons que la doctrine qu'on nous presente est droite, il ne faut plus repliquer. Car nous ne gaignerons rien en plaidant: s'il y a raison, il s'y faut assuiettir. Au reste cela ne doit point empescher que la maiesté de Dieu ne nous vienne devant

les yeux: car il ne faut point que nous iugions de la doctrine qu'on nous propose, selon nostre sens et phantasie. Il faut donc qu'il y ait ici deux choses meslées: l'une c'est, Que nous ayons tout conclud, que nous sommes prests d'obeir à Dieu, que nous ayons prins ceste conclusion en nous, O il faut que nostre Createur ait toute maistrise, et que nous luy soyons suiets. Voila le preparatif qui doit estre. Et puis, que nous entrions en iugement, c'est à dire que nous examinions la doctrine, voire non point avec une fierté, non point en cuidant estre assez sages, mais prians Dieu qu'il nous y gouverne par son sainct Esprit, pour suivre la doctrine qu'il nous aura monstree. Voila donc deux choses qui doivent estre coniointes: et ce meslinge n'apporte nulle confusion: car celuy qui sera preparé d'obeir à Dieu, ne laissera point pourtant d'ouvrir les yeux, et cognoistre comme il doit discerner le mensonge d'avec la verité. Mais cependant apprenons de n'estre point tellement effarouchez, que nous ne regardions à l'homme qui parle, et recognoissons que Dieu nous fait une grande grace quand il luy plaist d'user de ses creatures, qu'il s'abaisse ainsi à nous, à fin que nous ayons plus de loisir de considerer sa parole. Car nous serions perdus, s'il venoit à nous en sa maiesté: mais quand il se presente par les hommes? il s'accommode à nostre infirmité, à fin que plus commodement nous puissions cognoistre sa verité qu'il nous propose. Voila donc en somme ce que nous avons à retenir de ce passage, en reservant le reste pour ci apres.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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LE CENT VINGTTROISIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE XXXIII. CHAPITRE.

8. Si est-ce que tu as dit à mes aureilles, et i'ai ouy ceste voix de tes propos, 9. Ie suis pur et sans peché: ie suis net, et n'y a point d'iniquité en moi. 10. Il a trouvé occasion contre moi, et m'a tenu pour ennemi. 11. Il a mis mes pieds aux ceps, il a prins garde à toutes mes voyes. 12. En cela tu ne seras point iustifié: ie te respondrai que Dieu est plus grand que toi. 13. Pourquoi debas-tu contre lui? car il ne respondra point à toutes paroles. 14. Dieu parle un coup et deux sans qu'on s'en avise.

Il nous doit souvenir de ce qui fut hier traitté: c'est assavoir, que Dieu nous fait un grand bien, quand il lui plaist de condescendre à nostre infirmité iusques là, qu'il parle à nous privément par la bouche d'un homme mortel qui est nostre semblable. Car c'est afin que n'estans point effrayez de sa maiesté, nous ayons meilleur loisir de mediter ce qu'il nous propose, que nous ayons l'esprit paisible et de repos pour bien comprendre la doctrine que nous oyons, et en faire nostre profit.

IOB CHAP. XXXIII.

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Vrai est que si Dieu parloit à nous du ciel, cela seroit pour nous esmouvoir tant plus, et par consequent la doctrine seroit plus d'authorité: mais cependant nous serions comme esperdus et ainsi nous n'aurions pas nostre esprit à delivre pour penser à ce qu'il diroit. Mais quand un homme parle, nous pouvons mieux à nostre aise gouster et digerer ce qui est dit. Voila donc en quoi Dieu nous supporte. ne fait nous voyons que le peuple d'Israel, quand la Loi deust estre publiee, disoit Que le Seigneur ne parle point à nous: car nous sommes perdus s'il faut que nous l'oyons. Et pourquoi? Depuis que Dieu eust commencé à monstrer sa maiesté, voila un espouvantement tel qui saisit leurs coeurs, que ces povres gens ne savent que. devenir: tellement qu'ils concluent que Dieu les abysmera en parlant. Quand Moyse vient, encores faut-il qu'il mette un voile devant ses yeux, pource que Dieu lui avoit donné une marque de la gloire, et que les Iuifs ne le peuvent porter. Ainsi donc nous voyons quand Dieu nous suscite des hommes par lesquels nous soyons enseignez, qu'en cela il a esgard à nostre foiblesse: et qu'il ne desploye point sa vertu envers nous, afin que nous n'en soyons par trop abbatus, mais que nous ayons nostre esprit à delivre pour estre edifiez en la doctrine, et qu'elle nous soit plus familiere, et que nous ayons tant plus grand loisir d'y bien penser, et appliquer nostre estude. Or par cela nous sommes admonnestez de ne point mespriser la parole de Dieu, quand un homme parlera, à nous: car ce seroit une ingratitude trop vilaine, Que Dieu se face comme petit, et qu'il se demette de sa grandeur, afin de s'accommoder à nostre portee: et que nous prenions occasion de cela de ne tenir contre de ce qui nous est dit. Et pourtant combien que ce thresor de salut, c'est à dire la parole de Dieu nous soit proposee en des vaisseaux fragiles, c'est à dire par des hommes mortels, qui n'ont en eux sinon toute infirmité: si est-ce qu'il nous le faut tousiours priser comme il le merite, cognoissans que les hommes ne parlent point en leur nom, mais que c'est Dieu qui nous les envoye, et qui veut estre escouté en leur bouche.

Venons maintenant aux reproches que fait ici Eliu à Iob. Si est-ce que tu as dit (moi oyant) et i'ai ouy ceste voix de tes propos, Que tu es iuste, que tu es sans peché, et que tu n'es point coulpable d'aucune iniquité. n cela donc tu ne te pourras point iustifier, c'est à dire, tu ne pourras maintenir ta querelle que tu n'ayes mal fait. Et qu'ainsi soit, Comment respondras-tu à Dieu, veu qu'il est plus grand que toi? Tu l'accuses de ce qu'il a prins occasion de t'affliger, et qu'il a mis tes pieds aux ceps, tellement que tu n'as plus liberté de maintenir ta cause. Or ne cuides point eschapper par

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cela: car il faudra que tu sois condamné, et que Dieu te face sentir que c'est bon droit qu'il t'a ainsi affligé. Ici nous avons à examiner en premier lieu, si Eliu accuse Iob à tort ou à droit, de ce qu'il s'est voulu iustifier: car il semble bien de prime face qu'il ait mal prins le propos que Iob avoit tenu, et qu'il le destourne par calomnie en un sens divers. Et qu'ainsi soit Iob n'a iamais voulu s'attribuer une telle perfection, qu'il n'y ait point de peché en lui, nous avons veu le contraire: il semble donc qu'ici Eliu falsifie les propos qu'il a ouy, et qu'il les applique tout au rebours. lais d'autant qu'il n'est point redargué de Dieu (ainsi que nous verrons) et mesmes que nous avons desia ouy qu'il protestoit de ne point assaillir Iob à la façon des autres: notons qu'ici il prend ce que Iob avoit dit comme il l'a entendu, c'est assavoir que Iob regardoit à l'affliction presente, comme s'il disoit, Il est vrai que ie suis un povre pecheur, ie ne puis pas nier que ie n'aye commis beaucoup de fautes devant Dieu, mais en ceci ie me trouve iuste, et Dieu use de sa puissance absoluë envers moi, quand ie ne voi point de raison pourquoi il me tourmente ainsi: car l'affliction est par trop grieve. Combien donc que Iob ne s'est point voulu iustifier en general: si est-ce qu'en la cause de son affliction il a voulu estre iuste. Or il semble encores qu'Eliu en cela lui face tort: car nous avons dit qu'à la verité Dieu n'avoit point voulu punir Iob pour ses pechez, combien qu'il le peust iustement faire: que c'estoit assez qu'il vouloit esprouver sa patience. Et quand Iob a cognu cela, n'a-il pas eu raison? Car il se conformoit au conseil et à la volonté de Dieu. Mais la response est, qu'en recevant les afflictions que Dieu nous envoye comme des espreuves de nostre obeissance, et apres avoir cognu que Dieu ne nous punit point pource que nous l'ayons offensé, pource qu'il soit courroucé, contre nous, mais seulement qu'il nous veut humilier, et veut savoir si nous lui serons suiets en tout et par tout, qu'il veut aussi mortifier nos concupiscences. Quand nous avons ceste adresse-la, il faut quant et quant avoir une autre consideration: c'est que neantmoins quand il plairoit à Dieu, il trouvoit bien dequoy nous punir. Combien donc que Dieu nous espargne, et qu'il ne vueille point user de sa rigueur contre nous à cause de nos pechez: si est-ce qu'il le pourroit faire, et il y a tousiours iuste raison. Pourquoy donc ne le fait-il pas? C'est à cause de sa bonté: et cependant il nous afflige pour un autre regard. Voila pour un Item.

Or le second est, Que si Dieu ne nous declare point pourquoy il nous afflige, il nous faut tenir la teste baissee iusques à ce qu'il nous approche de soy, et qu'il nous face sentir pourquoy il nous a

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ainsi traittez. Nous devons donc demeurer en suspens, et ne point murmurer, ne lascher la bride à nos passions. Iob a failli en ces deux choses-la. Car combien qu'il se cognust pecheur: si est-ce toutes fois qu'il n'a point donné à Dieu telle gloire qu'il luy est deu. La raison? C'est qu'il n'a point assez medité cest article-la, Que Dieu le pouvoit affliger plus rigoreusement beaucoup (s'il eust voulu) voire à cause de ses pechez mesmes. Et puis nous avons veu qu'il s'est ietté comme aux champs, qu'il s'est despité en soy, Et que veut dire Dieu? et ie suis ici une povre creature, et faut-il qu'il desploye son bras contre moy? et y a-il nul propos? Il sembloit donc qu'il voulust accuser Dieu de quelque tyrannie: non pas qu'il fist ceste conclusion-la, mais il en a esté tenté neantmoins.

Voila en quoy Iob a failli: et pourtant ce n'est point sans cause qu'Eliu lui dit, Comment? qui t'es voulu iustifier, comme si tu estois sans iniquité, si tu estois pur et net. En cela (dit-il) tu ne seras iamais absqus et ne gaigneras point ta cause. Or donc pour faire nostre profit de ceste doctrine, retenons que si Dieu nous punit à cause de nos pechez, il faut en premier lieu passer condamnation. Et c'est le plus expedient que cela: car si nous voulons estre iustifiez devant Dieu, que faut-il faire, sinon de regarder à nostre vie, et cognoistre quand nous avons offensé nostre Dieu en tant de sortes, que nous sommes bien dignes d'estre batus de ses verges? Toutes fois si Dieu a quelque autre regard pour nous affliger, et qu'il nous traite plus rudement qu'il ne fait pas ceux qui sont du tout desbordez à mal, ceux qui se mocquent pleinement de sa maiesté: notons que ce n'est point à cause de nos pechez qu'il le fait. Pourquoy donc? Il veut nous esprouver, il veut savoir si nous sommes du tout siens: car cependant que les choses vont à nostre appetit, que savons-nous Si nous sommes prests de servir à Dieu, ou non? Mais quand il nous faut renoncer à nostre volonté, qu'il faut captiver tout nostre sens naturel, bref, qu'il faut batailler contre nos affections, voila quel est le vray examen si nous servons à Dieu.

Or donc quand cela y sera, cognoissons, il est vray que mon Dieu me pourroit abysmer cent mille fois: car combien qu'il m'ait fait la grace de cheminer en sa crainte, et que i'aye tasché de le servir: tant y a que cela ne seroit rien, ie ne pourroye pas consister une minute de temps, n'estoit qu'il nous supportast par sa bonté infinie. Or il me veut supporter, mais cependant si est-ce qu'il m'assuiettist sous sa main, et me monstre que ie doy estre du tout à luy. Et bien, il le fait pour bonne cause: il faut en cela que nous ayons la bouche close. Et puis il nous faut tenir cois: tellement, qu'apres avoir enquis, Et pourquoy est-ce

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que Dieu me tormente si durement? Pourquoy est-ce qu'il me persecute iusques au bout? Ie ne say: si nous n'entendons point la raison, si faut-il conclurre, O mon Dieu, tes conseils sont incomprehensibles, i'attendray patiemment que tu me faces cognoistre pourquoy, quand ie ne puis pour le present cognoistre d'avantage pour ma rudesse, et l'infirmité de mon Esprit. Ainsi, Seigneur, apres que i'auray demeuré ici comme un povre aveugle, tu m'ouvriras les yeux, tu me feras sentir où ces choses tendent, quelle en doit estre l'issue, et i'y profiterai mieux qu'à present. Voila donc la prudence qui doit estre en tous fideles, c'est d'avoir ceste modestie en eux de tousiours confesser que Dieu est iuste, encores qu'ils n'apperçoivent point la raison de ses oeuvres. Et cependant aussi ils doivent avec toute humilité se confesser povres pecheurs: voire, et que Dieu trouveroit assez de raison pour les exterminer du tout, n'estoit qu'il les voulust supporter par sa pure grace Voila en somme ;e que nous avons à retenir de ce passage.

Or venons à ce qui est adiouste. Dieu a prins occasion contre moi (ou querelles) et cependant a mis mes pieds aux ceps, et me tormente, et prend garde à tous mes sentiers: il m'espie, il a l'oeil sur moi, tellement que ie ne puis pas remuer un doigt qu'incontinent ie n'aye commis une faute. Il est vrai que Iob n'entendoit pas d'accuser Dieu d'iniustice, et que sans propos il l'affligeoit. Mais cependant notons bien qu'il a esté transporté en ses passions, en sorte qu'il lui est sorti par bouffees des rebellions lesquelles ne sont point à excuser, et nous avons noté tout cela quand l'opportunité l'a requis, c'est à dire en son lieu, car nous avons monstré que Iob s'escarmouchoit par trop à l'encontre de Dieu: et encores qu'il fust patient, et qu'il eust tousiours ce but de le glorifier, si est-ce qu'il estoit troublé par fois, et qu'il a esté si bas qu'il ne s voit où recourir. Or ceci est bien à noter, et en pouvons aussi recueillir une bonne doctrine: c'est, Que combien que nous ne soyons point tellement transportez que de vouloir blasphemer Dieu: tontes fois si nous avons quelque peu de liberté, é incontinent nous sommes hors des gonds (comme on dit) et il n'y a point de mesure en nous. C'est pitié que de l'homme: car il est tellement farci de mal que si tost qu'il se donne quelque peu de licence, le voila renversé d'un costé ou d'autre, et il ne tiendra point le droit chemin: le voila esgaré, voire sans qu'il y pense. Il est certain quand on eust demande à Iob, Dieu cerche-il occasion contre toy pour te traitter cruellement? Non, il est iuste. Il eust ainsi respondu, voire sans hypocrisie. Toutes fois il lui est ici reproché, et non sans cause, qu'il a contesté contre Dieu, comme s'il eust cerche des causes frivoles. Comment cela se fait-il? et pour

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quoy, C'est d'autant que Iob a esté agité en sa tristesse, et que par fois il n'a point esté retenu comme il devoit.

Ainsi donc notons que quand un homme seroit avancé en la crainte de Dieu, et qu'il aimeroit mieux mourir que d'avoir prononcé un blaspheme: si est-ce toutes fois que nous ne pouvons pas lascher la bride à nos passions, qu'incontinent il ne nous eschappe quelque mot mauvais, et à condamner: sur tout quand nous sommes pressez de maux, la tristesse est une passion si vehemente qu'il n'y a point d'attrempance: voila un homme qui s'escarmouche tellement qu'il hurte à l'encontre de Dieu, et ce n'est qu'à sa ruine finalement. Quand nous voyons cela, en premier lieu cognoissons que nostre nature est plus que vicieuse et perverse. Voila donc un poinct que nous avons à noter, c'est assavoir qu'il faut bien que nous soyons corrompus, que nous ne pouvons rien penser de Dieu sans lui faire tort et iniure. Et au reste nous sommes aussi admonnestez que nous entrions en une autre consideration, c'est assavoir de nous tenir là suiets toutes fois et quantes que Dieu nous affligera, que nous cognoissions, Helas! il est vrai que te Voici dispose à recevoir l'affliction. Quand Dieu nous a fait la grace de venir là, sachons que nous avons bien profité quand nous serons prests d'obeir à cela, de recevoir patiemment les coups de verges: mais si Dieu nous a amenez iusques à ceste raison-là, encores ne faut-il point que nous soyons desbauchez, mais plustost nous devons dire, Et bien, tu es desia obligé à ton Dieu de ce qu'il t'a ainsi bien preparé à recevoir les chastimens qu'il t'envoye, mais cependant encores il y a tant d'infirmitez en toi, qu'il ne faudra que tourner la main que tu seras incontinent impatient, et feras du rebelle à l'encontre de lui, et sans y penser tu l'auras incontinent blasphemé.

Ainsi donc apprenons de nous tenir suspects en telle sorte que nous soyons sur nos gardes pour prevenir les tentations. Et avons-nous fait cela? Cognoissons encores, que nonobstant le bon vouloir que nous ayons eu de nous ranger à Dieu, et porter patiemment les afflictions qui nous viennent de lui, si est-ce que nostre patience n'est point parfaite, qu'il y aura eu à redire: car combien nous viendra-il de phantasies mauvaises au cerveau? et encores que nous n'y adherions point, ou mesmes que nous les detestions, et que nous ayons tousiours ce but pour dire, Voici mon Dieu me gouvernera il sera maistre sur moi, et il faut que i'aye ceste modestie de m'humilier sous lui, voire quand il me voudroit fouler au pied, mesmes quand il me voudroit mettre au plus profond des abysmes, si faut-il que ie me range à lui. Quand nous aurons cela, encores nous viendra-il beaucoup de mauvaises

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phantasies: et puis si nous parlons, il y aura tousiours ie ne sai quoi, et nous n'aurons iamais nos propos tellement bridez court, qu'il n'y ait tousiours des choses de nostre chair, et de nostre sens naturel entortillees parmi. Apprenons donc de nous condamner encores que nous ayons esté patiens, et puis que Iob en ce passage est si grievement redargué par Eliu, cognoissons que nous serons trouvez beaucoup plus coulpables, voire quand nous n'aurons tasche d'obeir à nostre Dieu, et que nous ne lui aurons point rendu l'honneur qui lui appartient. Voila ce que nous avons à noter sur ce passage.

Or cependant si Iob est ici condamné d'avoir blasphemé contre Dieu, et que sera-ce quand nous serons tellement transportez, qu'il n'y aura plus de patience en nous, comme on le voit le plus souvent? Alors comment pourrons-nous porter ceste condamnation, comme si nous avions conteste contre Dieu, comme s'il cerchoit des couvertures vaines et frivoles pour exercer sa rigueur contre nous? Or il est certain que tous ceux qui ne confessent point librement et d'un franc vouloir que Dieu est iuste en ses afflictions et qui n'ont point cela tout conclud et arresté, que c'est autant comme s'ils disoyent, Et voire, voici Dieu qui est un tyran, ils ne prononceront point ce mot, mesmes il leur seroit execrable, mais tant y a qu'ils y tendent: car il n'y a point ici de moyen quand nous ne glorifierons point Dieu en sa iustice, cognoissans que tout ce qu'il fait est fondé en raison, equité et droiture, c'est autant comme si nous lui reprochions qu'il exerce tyrannie contre nous. Il est vrai que les blasphemes ne seront point tousiours esgaux, et aussi il n'y aura point un consentement tousiours. Iob n'estoit point venu iusques là de dire, Il n'y a point de raison pourquoi Dieu m'afflige, mais d'autant qu'il a eu ses bouillons qui l'ont transporté (comme nous avons veu par ci devant) voila comme il faut que l'Esprit de Dieu le condamne en ce passage. Advisons donc que nostre condamnation sera beaucoup plus grande quand nous ne serons point du tout paisibles en nos afflictions, mais qu'il nous adviendra de murmurer, encores que la bouche ne sonne mot, quand nous aurons là dedans des angoisses, que nous serons comme si une mule rongeoit son frain. Quand donc nous aurons ainsi ces amertumes à l'encontre de Dieu, c'est autant comme si nous l'accusions d'avoir cerché des couvertures frivoles sans qu'il nous affligeast iustement.

Touchant ce qui est ici dit, Dieu a mis mes pieds aux ceps, Eliu recite les propos de Iob comme il avoit entendu. Car Dieu ne lui donnoit plus nulle liberté: comme quand on tiendra un criminel aux ceps, voila une espece de torture pour lui faire

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confesser maugré qu'il en ait, ce qu'il ne voudroit pas. Iob donc avoit usé de ceste comparaison, disant que Dieu ne lui donnoit plus nul moyen de maintenir su querelle, combien qu'elle fust bonne. Or il est vrai que Iob cependant avoit cela en soi que Dieu savait bien la raison pourquoi il l'affligeoit: mais tant y a, qu'il n'a pas laisse de s'esbahir, et se despiter en son mal, comme si Dieu le pressoit par trop. Si on lui eust demandé, L'entens-tu ainsi? Il eust respondu, Non, il se fust retracté incontinent: mais tant y a qu'il a eu ses passions vehementes, lesquelles l'ont picqué en sorte, qu'il lui est eschappé ce mot sans y avoir pensé. Or si Dieu a redargué si asprement un propos que Iob avoit tenu à la volee et par inadvertance: que sera-ce quand nous serons obstinez et endurcis, et que nous n'aurons point dit seulement un mot sans y penser, mais que nous l'aurons premedité de longue main, et que nous serons opiniastres? voire là où Dieu nous admonneste mesmes, et nous monstre que nous avons failli: si nous ne voulons point recevoir les advertissemens qu'il nous donne, mais suivons tousiours nos sens et phantasies naturelles (ie vous prie) ceste rebellion-là ne sera-elle point pour nous condamner cent fois autant, comme a esté ceste inadvertance qui estoit en Iob? Et ceci est bien digne d'estre noté, Que quand nous pensons à la puissance de Dieu, il DC faut pas que nous lui attribuons une puissance tyrannique pour dire, O voila, Dieu fera de nous tout ce qu'il voudra, nous sommes ses creatures: il voit bien qu'il n'y a que fragilité en nous, et cependant il ne laisse pas de nous tormenter sans propos. Quand nous parlons ainsi, il n'y a point seulement de l'excez, mais ce sont des blasphemes execrables. Et pourtant conioignons la iustice de Dieu avec sa vertu et puissance. Il est vrai que la vertu de Dieu m'est espouvantable, m'en voila tout troublé: mais si est-ce que mon Dieu ne laisse point d'estre iuste: c'est avec iustice qu'il fait toutes choses. Voila donc ce que nous avons à retenir de ce passage. Que quand nous serons estonnez, que nous sentirons des tormens si horribles que nous n'en pourrons plus: si ne faut-il pas pourtant que nous disions que Dieu soit exessif en nous affligeant, ne qu'il veuille monstrer ce qu'il peut faire: gardons-nous de cela: car que seroit-ce? cognoissons mesmes aux plus grandes extremitez que nous puissions sentir, que Dieu nous supporte, et qu'il adoucist sa vertu tellement que nous n'en soyons point consumez du premier coup. Et cependant cognoissons, combien que les afflictions soyent dures de nostre costé, et qu'elles nous soyent si pesantes que nous n en puissions plus, que neantmoins Dieu ne laisse point d'estre iuste. Voila encores ce que nous avons à retenir de ce passage. Et si Dieu

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guette nos pas, cognoissons qu'il ne le fait point sans cause.

Or venons maintenant à l'argument dont use Eliu pour reprendre Iob: Tu ne seras point absous en cela, dit-il. Pourquoy? Car Dieu est plus grand que toy. Il semble que ceste raison ici soit bien froide pour convaincre Iob, et pour decider la cause presente. En premier lieu qui est-ce qui ne sait que Dieu est plus grand que les hommes? Et qui est celuy si enragé qui ne confesse sa grandeur, et qui ne la cognoisse en luy? Nous verrons des gens fantastiques qui despiteront Dieu: mais tant y a qu'ils ce laissent point toutes fois d'estre convaincus que Dieu est plus grand. Eliu donc ne dit rien de nouveau: et encores que ce propos ne fust point si vulgaire: toutes fois qu'est cela? Dieu est plus grand que nous, il s'ensuit donc que nous ne gaignerons rien à maintenir nostre cause. Il semble plustost qu'Eliu reviene à ce que Iob avoit dit, c'est assavoir, O Dieu exerce une telle rigueur contre moy, mais c'est pource qu'il le peut faire: il est grand, et ie ne puis venir à bout de luy: il est mon Createur, et ie ne suis qu'un povre pot de terre, il n'y a qu'infirmité en moy. Il semble donc plustost qu'ici Iob vueille attribuer une puissance absoluë à Dieu pour dire, O Dieu usera de son droit contre les hommes sans avoir ne raison ni equité. Or notons qu'il nous faut prendre ceste sentence autrement que les mots ne chantent: car quand il est parlé de la grandeur de Dieu, c'est en conioignant tout ce qui est en lui. Et defait, il ne nous faut point separer les vertus qui sont en Dieu, pour e qu'elles sont son essence propre. les hommes auront bien quelques vertus en eux, lesquelles leur pourront estre ostees: mais ce n'est pas ainsi de Dieu. Quand nous parlons de sa puissance, ou iustice, ou sagesse, ou bonté, nous parlons de lui-mesme: ce sont choses inseparables et qui ne se peuvent point discerner de son essence; c'est à dire pour en estre ostees. Car elles sont tellement coniointes, que l'une ne peut estre sans l'autre. Dieu-est-il puissant? Aussi il est bon. Sa puissance ne desrogue point à sa bonté, ni à sa iustice. Quand donc Eliu dit ici, que Dieu est plus grand que l'homme, il n'entend pas qu'il soit grand seulement pour pouvoir: mais il entend qu'avec ce te grandeur et vertu il a aussi une iustice infinie, une sagesse infinie, que tout est infini en lui. Et qui sommes-nous en comparaison? Voila donc le sens naturel de ce passage.

Maintenant nous voyons que l'argument est bon pour imposer silence à tous hommes, et les faire renger en humilité, afin qu'ils ne contestent plus contre Dieu. Et pourquoy? Car qui est cause que nous murmurons en nos afflictions? que nous ne pouvons souffrir que Dieu nous traitte à sa

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volonté? qu'il nous semble que c'est assez ou trop? que nous enquerons curieusement, pourquoi c'est que Dieu use d'une telle rigueur contre nous? Qui est cause de tout cela? Pource que nous ne pensons point à sa grandeur: car il est certain que si l'homme pensoit que c'est de Dieu, il seroit là retenu du premier coup et enserré: é il ne prendroit plus licence de murmurer, ne de repliquer en façon que ce fust. Notons bien donc que toutes nos affections trop grandes et excessives, tous nos murmures, toutes choses semblables procedent de ce que nous ne cognoissons point que c'est de Dieu, et que nous le despouillons de sa maiesté entant qu'en nous est. Voila une chose execrable, il n'y a celui qui n'en ait horreur: mais sans y penser il nous adviendra, et l'experience le monstre. Car si tost que les choses ne viennent point à nostre souhait, ne sommes nous point escarmouchez pour entrer en dispute contre Dieu? Voila, nous voudrions que tout allast bien. Ie pren le cas que nostre zele soit bon: mais si est-ce qu'encores nous voudrions ranger Dieu à disposer les choses selon que bon nous semble: et s'il advient tout au rebours, nous voila incontinent effarouchez. Et pourquoi est-ce que ceci advient? que nous ne demanderions sinon que Dieu nous donnast congé de parler privément à lui, il nous semble que nous lui pourrions remonstrer que les choses devroyent aller autrement, et si nous n'avons cela, si est-ce que sa volonté ne nous peut contenter. En somme il nous faut là retenir, routes choses se gouvernent par la providence de Dieu, or il nous semble que tout devroit aller à l'opposite. Voila donc entrer en procez et en querelle contre Dieu, c'est comme si nous le despouillions de sa grandeur entant qu'en nous est, et lui ravissions son droit.

Ainsi ce n'est point sans cause qu'Eliu use de ce principe à l'encontre de Iob, Dieu est plus grand que toi, et comment entens-tu de plaider ainsi contre lui? Or par cela nous sommes advertis en premier lieu, Que toutes fois et quantes que nous serons par trop faschez en nos afflictions, et que nous voudrions que les choses allassent autrement, et ne pouvons souffrir que Dieu nous gouverne selon son plaisir, c'est autant comme si nous le voulions faire nostre pareil et compagnon, apres l'avoir despouillé de son droit, que nous voulussions qu'il n'eust plus de maistrise ne de superiorité par dessus nous. Nostre intention ne sera pas telle, mais tant y a que nous en sommes coulpables. Et ainsi d'autant plus devons-nous gemir en nous recueillant, voyans qu'il y a une telle hautesse en nous, que nous ne pouvons estre bien mattez pour glorifier Dieu en tout ce qu'il nous envoye: et que nous voudrions bien que les choses allassent tout au rebours, et serions contens de sommer Dieu à faire ce que

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nous desirons: car c'est autant comme si nous lui voulions oster sa grandeur. Voila pour un Item. Au reste notons que ce n'est point assez d'avoir conceu en general que Dieu est grand: mais il faut considerer ceste grandeur. Autrement nous confesserons assez que Dieu est tout-puissant, que comme il a creé le monde, aussi il a toutes choses en sa main et en sa conduite: cela ne nous coustera gueres: mais ce sont des confessions volages et pendantes en l'air: nous n'en ferons point nostre profit, si nous ne passons outre. Que faut-il donc? Il faut que nous appliquions ces miracles de Dieu à nostre usage: que cela nous vienne en memoire, Comment est-ce que Dieu doit estre grand? A ce que nous soyons du tout addonnez à lui obeir: quoi qu'il face, que nous le trouvions bon: comme qu'il dispose de nous, que nous nous y accordions, confessans qu'il est iuste: combien qu'il nous transporte et çà et là, que nous demeurions tousiours fermes en ceste resolution, Qu'il ne nous envoye rien qui ne soit equitable. Voila donc ceste grandeur de Dieu comme elle doit estre recognuë, c'est qu'il ait toute authorité de faire de nous ce que bon lui semblera: et non seulement de nos personnes: mais en general de toutes ses creatures. Maintenant donc nous savons que c'est de confesser, que Dieu est tout-puissant, voire à bon escient et sans feintise. Mais encores iamais les hommes ne se pourront ranger à l'obeissance de Dieu, et iamais ne lui donneront la gloire qu'il merite, sinon en cognoissant que c'est d'eux, et que c'est de Dieu. Quand nous aurons fait ceste comparaison, que nous ne sommes rien du tout, et que Dieu sur monte tout ce que nous pouvons penser, et qu'il a en soi une gloire infinie: quand, di-ie, nous aurons cognu cela, alors nous n'aurons plus ceste vaine confiance pour nous avancer, nous ne ferons plus des chevaux eschappez, comme nous avons de coustume: mais nous apprendrons d'attribuer à Dieu une grandeur infinie, et de cognoistre cependant que nous ne sommes rien qui soit.

Or pour mieux exprimer cela, Eliu adiouste Que Dieu ne respond point à toutes paroles. Ceci emporte une grande substance: car Eliu nous veut monstrer que nous ne pouvons pas maintenant comprendre toutes choses, d'autant que Dieu ne nous les veut point reveler. Voila en somme ce qu'il a entendu. Or il nous faut observer, que Dieu se manifestant à nous en partie, ne veut point faire que nous ne soyons enseignez de ce qui nous est bon et propre: mais si est-ce qu'il cognoist nostre capacité: Dieu donc nous revele sa volonté selon nostre portee: cependant il se reserve à soi ce que nous ne comprendrions pas, pource qu'il surmonte nostre entendement. Quand nous aurons retenu ceste leçon, nous aurons beaucoup profité

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pour un iour. Voici Dieu qui a prins la charge et l'office de nous enseigner: et bien, il ne faut pas là dessus que nous soyons lasches à l'escouter: puis qu'il nous fait la grace d'estre nostre maistre c'est pour le moins que nous lui soyons escoliers et que nous soyons attentifs à ce qu'il nous dira. Mais cependant notons quand il fait office de maistre envers nous, que ce n'est pas pour nous reveler toutes choses dont nous pourrions douter, et dont nous pourrions nous enquerir. Qui donc? Ce qu'il cognoist estre on edification, c'est à dire, ce qu'il cognoist nous estre utile.

Et ainsi il nous faut observer trois choses. L'une c'est, que nous devons avoir les aureilles dressees pour recevoir la doctrine que Dieu nous enseigne: qu'il ne faut pas que nous soyons comme bestes quand il lui plaist nous faire cest honneur que de nous enseigner, mais que nous appliquions nostre estude à profiter sous lui. Voila donc le premier Item. Il ne faut pas que nous facions comme les povres Papistes, qui ne veulent rien savoir: O voila c'est une chose dangereuse de s'enquerir des secrets de Dieu. Il est vrai qu'il y faut venir en humilité et reverence: mais cependant faut-il que nous ayons les oreilles bouchees ou sourdes, quand Dieu parle à nous? Ainsi donc apprenons de tousiours estre prests et appareillez de recevoir ce qui nous est dit et propose au nom de Dieu. Voila quant au premier.

Pour le second notons, Que Dieu ne veut point maintenant nous declarer toutes choses, mais qu'il nous faut pratiquer ce que dit sainct Paul en la premiere des Corinthiens, c'est assavoir, Que maintenant nous cognoissons en partie, que nous voyons comme par un miroir, et on obscurité, nous ne sommes pas encores venus au iour de pleine revelation. Car combien que l'Evangile soit appellé une clarté de plein midi: toutes fois cela se rapporte à nostre mesure. Dieu nous esclaire là suffisamment, nous voyons sa face en nostre Seigneur Iesus Christ, et la contemplons pour estre transfigurez en icelle: mais quoi qu'il en soit, nous ne voyons pas auiourd'hui ce qui nous est appresté au dernier iour: il faut que nous croissions tousiours en foi. Or la foi presuppose que les choses nous sont encores cachees, comme nous avons mesure de foi, ainsi que l'Escriture en parle. Si nous en avons mesure, ce n'est point donc perfection. Voila ce que nous avons à retenir, que les fideles durant ceste vie presente se doivent contenter d'avoir goust de la volonté de Dieu, et d'en cognoistre quelque portion, et non point le tout: car si nous avons ceste folle cupidité pour dire, Ie veux tout savoir, et ne rien ignorer, é voila une sagesse enragee, il vaudroit beaucoup mieux que nous fussions ignorans du tout. Ainsi donc notons qu'il

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faut que les fideles se contentent de ce qui leur est revelé, et que voila une sagesse plus grande et meilleure beaucoup, que s'ils vouloyent s'enquerir du tout indifferemment. Voila pour le second.

Or le troisieme est que Dieu nous tient ainsi non pas qu'il soit chiche de nous declarer plus outre sa volonté, mais il cognoist ce qui nous est propre. Et ainsi donc notons bien que Dieu nous enseigne pour nostre edification. Qu'est-ce donc que de la mesure de foi? Qu'est-ce de la doctrine de l'Escriture saincte, C'est une regle que Dieu cognoist nous estre bonne à salut: et il ne faudra point que les hommes se plaignent quand ils auront cognu ce qui est contenu en l'Escriture saincte, et que tous les ours on nous declare aux sermons. Quand les hommes auront cognu cela, é il ne faut pas qu'ils se plaignent, comme s'ils n'avoyent point assez entendu: car tout ce qui nous a este bon et propre nostre Seigneur nous l'a declaré. Ainsi donc quand nous voyons que Dieu a commandé sa parole nous estre portee, et qu'il ne nous a rien voulu cacher de ce qui ostoit pour nostre salut: nous avons tant plus à lui rendre graces de ce qu'il s'est revelé privément à nous, nous avons dequoi nous contenter, et non point estre curieux: comme nous on voyons beaucoup qui se veulent enquerir outre mesure: et les Papistes ont eu cela, que d'un costé ils disent, O il ne se faut point enquerir des secrets de Dieu: et ils ont reietté l'Escriture saincte sous ceste ombre là: et d'autre costé ils ont eu ceste folle curiosité de s'enquerir des choses qui ne leur appartiennent pas: ils ont eu ces folles resveries, pour dire, Et qu'est-ce de telle chose? Comment cela se fait-il? Bref, ils ne se sont contentez de rien, mesmes toute l'Escriture saincte ne leur a esté sinon un A, B, C. Car ils n'ont point eu honte de desgorger ce blaspheme diabolique, Que quand nous avons ce qui est en l'Escriture saincte, ce n'est point encores assez, mais qu'il y a eu des mysteres que Dieu a reservez a son Eglise. Et où ont-ils forgé tout cela? Tout ainsi que Mahumet a dit que son Alcoran estoit la grande perfection: aussi le Pape dit qu'il y a des secrets qui luy ont esté reservez par dessus l'Escriture saincte. Quelle honte? Or cependant nous sommes ici advertis pourquoy c'est que nostre Seigneur a compassé la doctrine qu'il nous donnoit, à nostre portee et mesure, qu'il nous en faut contenter, qu'il ne faut point que nous apportions ici nos appetits volages, pour dire, Et comment ceci va-il? Car qui sommes-nous? Et ainsi escoutons Dieu parler, ouvrons les yeux, et recevons ce qu'il nous monstre, et ce qu'il nous dit par sa parole. Et puis sommes-nous venus au bout de cela? Tenons-nous cois: car il nous monstre comme il nous faut mettre

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nostre fiance en luy, comme il nous faut vivre, et comme il faut que nous l'invoquions. Nous a-il monstré cela? Et bien, arrestons-nous y du tout, et nous contentons de ce qu'il nous revele en l'Escriture saincte: car il cognoit ce que nostre entendement porte: et aussi ce qu'il nous a declaré n'est point trop obscur, moyennant que luy facions cest honneur de le recevoir en toute humilité, et que nous ne soyons point si enragez ou outrecuidez de vouloir entendre ce qu'il nous veut cacher, et de ne point accorder qu'il soit iuste sinon qu'il nous monstre pourquoy Comme nous voyons qu'il y en a qui diront, O ie n'en croy rien, car cela surmonte ma portee. Vilain crapaut, que tu oses ainsi blasphemer à l'encontre de Dieu, d'autant

qu'il ne te vient point rendre conte de tout ce qu'il fait? et que tu ne daignes recevoir ce qui t'est caché, et que tu ne peux comprendre pour ta bestise? Ainsi donc que nous ne soyons point enflez d'un tel orgueil qui seroit pour nous faire heurter à l'encontre de Dieu, mais contentons-nous de ce qu'il nous declare, attendans on patience ce grand iour, où les choses que nous cognoissons maintenant on parti, que nous ne faisons que gouster, et que nous contemplons comme on un miroir, nous soyont revelees face à face, et en toute perfection.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT ET VINGTQUATRIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE XXXIII. CHAPITRE

14. Dieu parlera une fois et deux, sans qu'on l'entende: 15. En songe, en vision de nuict, quand le sommeil saisist les hommes, et qu'ils reposent au lict: 16. Alors il ouvre l'aureille aux hommes, et seelle son chastiment sur eux: 17. Afin qu'il retire l'homme de son ouvrage, et cache l'orgueil des hommes.

Icy Eliu poursuit le propos que desia il avoit tenu au sermon prochain: c'est assavoir, que Dieu ne rendra point conte aux hommes mortels de tout ce qu'il fait ou qu'il dit. Or nous avons à noter ce que desia i'ay declaré, c'est assavoir qu'icy Eliu ne traitte point de la doctrine de Dieu laquelle nous doit estre claire et facile. Car Dieu (comme il le proteste par son Prophete Isaie [45, 19l) ne parle point a nous en cachette: ce n'est point en vain qu'il dit, Cerchez moy: et quand sa parole nous est obscure, ce n'est point qu'elle soit telle de soy, cela ne procede sinon de nostre aveuglement que nous avons nos esprits eslourdis: car la doctrine que Dieu nous propose et qui est contenue en l'Escriture saincte, est vrayement nommé Clarté. Ici donc Eliu parle des statuts que Dieu fait en son conseil estroit. Car il est certain que quand Dieu nous met sa parole au devant comme il a esté dit, il regarde à nostre portee qui est bien petite: et cependant il se reserve en son conseil ce que nous ne pouvons encores comprendre, pource qu'il ne seroit pas utile pour nostre salut: non pas

que Dieu prene plaisir à nostre ignorance mais il cognoist ce qui nous est bon, et il nous faut contenter de la mesure qu'il nous donne, attendans que-ce iour soit venu de pleine revelation lors que nous cognoistrons ce qui nous est caché. Pourtant, que maintenant nous profitions selon qu'il plaira, à Dieu nous le donner, iusques à ce que nous contemplions face à face ce qui nous est auiourd'huy obscur. Voila donc en somme ce que nous avons a retenir de ce passage: c'est assavoir qu'il n'est point icy trait é de la parole de Dieu que nous oyons tous les iours, et qu'il veut qu'on nous enseigne: mais de ses secrets lesquels ils retient vers soy, et ne veut point encores manifester aux hommes, pource qu'ils n'en sont point capables. Il avoit dit ci dessus, Que Dieu ne respondra pas de toutes les paroles: c'est à dire il ne faut pas que les hommes qui ne sont rien, presument que Dieu leur doive ren Ire conte de ses oeuvres, et qu'il faille qu'ils sachent pourquoi il besongne ainsi ou ainsi.

Maintenant il adiouste Que Dieu parlera une fois et deux, et or ne l'entendra point c'est à dire qu'il y a beaucoup de sentences de Dieu, qu'il monstre par effect, desquelles toutes fois la raison est incognuë, et mesmes encores que Dieu parle comme de sa bouche, quelquesfois il n'est point entendu: assavoir quand il est question de ce que les hommes ne comprennent point encores, et de ce qui leur est comme enseveli iusques au dernier iour.

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Il est vrai que ce passage ici est exposé diversement. Aucuns entendent que Dieu parlera une fois, c'est à dire qu'il dira le mot, et qu'il se faut là arrester: et que deux viendront à l'opposite, et qu'il ne les daignera pas regarder. Et ainsi qu'il ne faut point que les hommes pensent retracter le conseil de Dieu: car il demeurera tousiours en son entier. Cela est vrai: mais quant au propos d'Eliu, i'ai desia dit qu'il nous faut continuer ce que nous avons veu au sermon prochain, Que Dieu ne rendra point conte de toutes ses paroles. Ainsi il lui attribue une liberté, qu'il parle et dise ce qu'il voudra, voire tellement que les hommes n'y pourront mordre.

Il y en a aussi qui rapportent ceci à ce qu'Eliu adiouste, Que Dieu parle aux: hommes en visions de nuict, quand le sommeil les trouble: et qu'il parle aussi par chastimens. Il leur semble que voila deux façons de parler dont Dieu use envers nous: quelquefois qu'il se revele par inspirations, quelquefois aussi qu'il nous touche de sa main. Mais cela est mal à propos, et est un sens contraint. Au reste il ne faut point nous amuser beaucoup à cercher diversité d'expositions, quand le sens naturel nous est manifesté. Suivons donc ce que desia nous avons declaré: c'est, Que Dieu parlera une fois et deux, voire sans qu'il soit entendu. Desia nous savons qu'Eliu veut dire: il reste d'appliquer ceci à nostre instruction. Et comment? Qu'en premier lieu nous cognoissions nostre petitesse. Car qui est cause que les hommes ont ceste folle outrecuidance en eux, de vouloir cercher et esplucher tellement que rien ne leur eschappe, sinon qu'il leur semble qu'ils sont bien suffisans de s'enquerir de ceci et de cela? Mais quand l'homme aura esté bien matté, en sorte qu'il ne s'attribue rien, il n'y aura plus ceste fierté et hautesse, pour cercher par trop les secrets de Dieu et outre sa mesure. Ainsi donc pour bien faire nostre profit de ce passage, en premier lieu humilions nous, voire sachans que nostre esprit est bien petit et bien rude. Voila pour un Item.

Or de l'autre costé cognoissons aussi, que c'est un terrible abysme que des secrets iugemens de Dieu, que ses voyes sont incomprehensibles, qu'il n'est point licite aux hommes de les souder par trop, mais qu'il nous faut contenter de ce qu'il nous en declare. Voila donc pour le second ce que nous avons à observer: c'est quand nous pensons à la hautesse de Dieu, que nous soyons ravis pour l'adorer, et que nous concluyons, qu'il ne faut pas presumer, que nous puissions cognoistre et comprendre tout ce qui est en lui. Où seroit-ce aller? Nous rampons ici sur la terre, et nous savons de combien il surmonte les cieux. Puis qu'ainsi est donc, que nous adorions ses secrets iugemens, voire

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sachans que tousiours il aura ceste autorité, maugré tous contredisans, de parler et prononcer ce qu'il voudra: voire, et quand il parlera et une fois et deux, c'est à dire, qu'il monstrera son plaisir, sa volonté, qu'on n'y cognoistra rien, que les hommes sont trop rudes pour entendre en un mot ce que Dieu a en son conseil: mais que tous les iours ils verront une mesme chose, et toutes fois ils y seront tout nouveaux: et au bout d'un an, au bout de dix, qu'encores seront-ils là esblouis: que combien que souvent ils ayent veu une chose, si est-ce que la raison leur en sera cachee. Ceci nous est assez confermé par experience, n'estoit la fierté qui est en nous, que iamais nous ne venons à raison que par force, que tousiours nous voulons estre sages: voire combien que nostre ignorance se monstre tant et plus. Or si est-ce que nous ne sommes point advertis sans cause en ce passage, que Dieu aura ses iugemens comme ensevelis et cachez. Nous voyons l'effect tous les iours, et cependant nous ne savons que dire, sinon que c'est une chose admirable, et qu'il nous faut là tenir court, en attendant que nostre Seigneur nous le revele en plus grande perfection: ce qui ne sera pas, iusques à ce que nous soyons despouillez de ceste chair mortelle. Voila donc ce que nous avons ici à retenir.

Or suivant l'article que i'ai desia touche, notons aussi qu'il n'est parlé que des iugemens que Dieu nous veut cacher, d'autant qu'il n'est point utile que nous en ayons auiourd'huy pleine cognoissance. Il est dit au Pseaume soixantedeuxieme (12), que Dieu parle une fois, et que David proteste qu'il l'escoutera deux fois, c'est qu'il y a puissance en Dieu et misericorde. Là il n'est point traitté comme ici, des iugemens admirables de Dieu. Quoy donc? Plustost de ce que nous apprenons par sa parole, de ce qui nous est reduit en memoire et proposé continuellement: car Dieu nous veut faire sentir sa puissance, afin que nous le craignions, et cheminions selon sa volonté: d'autre part, il nous donne sa misericorde, afin que nous soyons consolez et resiouis en icelle. Qu'apprenons-nous iournellement en la parole de Dieu? sinon qu'il est le maistre auquel il nous faut estre suiets, et qu'il ne faut point que nous vivions à nostre appetit, mais que Dieu domine par dessus nous, et que sa Loy soit une bride, que nous soyons instruits sous icelle. Voila le premier, c'est de servir à Dieu, et de savoir ce qu'il demande et approuve. Le second est, que nous le cognoissions estre nostre pere et nostre Sauveur, afin de mettre nostre confiance pleinement en luy. Et comment le cognoistrons-nous? Nous fondans sur sa pure misericorde, ce cognoissans qu'il n'y a que peché en nous et perdition, cognoissans qu'il nous a retirez de la mort

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par sa pure bonté, au nom de nostre Seigneur Iesus Christ. Voila quant à ce second poinct deux choses où il nous faut estre confermez, c'est, Qu'il nous faut avoir nostre refuge à luy: et puis, Que quand tous les iours on nous propose sa misericorde, nous ne doutions point que nous serons receus par luy. Ainsi donc ce passage-la de David ne parle point de ce qui nous est incognu et caché, mais de ce que Dieu nous veut declarer et apprendre. Il dit donc, Dieu a parlé une fois: c'est à dire, Dieu en parlant nous a tellement manifesté sa volonté, qu'il ne faut plus qu'on doute, qu'on replique à l'encotre de ce qu'il a dit. le l'ay ouy deux fois, dit-il. En cela il signifie, que ce n'est point assez d'avoir escouté Dieu en passant, mais qu'il nous faut mediter sans cesse ce qu'il aura dit: et combien qu'il ne parlast qu'un coup, si ne faut-il point que nous laissions couler sa doctrine, mais qu'elle nous vienne en memoire: et que nous apprenons de l'imprimer en nos coeurs: et pource que nous avons courte memoire, que nous y pensions et de soir et de matin.

Ainsi donc nous voyons maintenant quel est l'office des fideles, c'est assavoir de s'employer du tout à bien escouter ce que Dieu Leur monstre par sa parole, et que là ils appliquent toute leur estude, estans certains que Dieu leur donnera, à cognoistre ce qu'il leur dit, et promet pour Leur salut. Voila pour un Item. Mais cependant gardons nous de nous enquerir d'avantage, n'appetons point d'estre plus sages que Dieu ne veut. Et comment cela? C'est que nous apprenions en son escole: et s'il se reserve des iugemens secrets à soy, que nous ignorions ce qu'il nous veut estre incognu, iusques à ce qu'il nous ait retirez de ce monde. Exemple. Il nous sera dit que Dieu gouverne tout par sa providence: et c'est à ce propos qu'Eliu parle. Voila donc Dieu qui dispose de toutes ses creatures il tient tout en sa main, et rien n'adviendra en ce monde de cas d'aventure mais c'est selon sa volonté. Voila une doctrine qui nous est donnee en l'Escriture saincte, et il nous la faut recevoir sans contredit. Or si nous enquerons maintenant, Et comment? Et pourquoy? et que nous vuoillions qu'à chacun coup que Dieu besognera, il nous rende raison de ce qu'il fait, et que nous entrions en dispute pour nous rebecquer contre luy: nous passons nos limites. comme nous voyons ces crapaux qui sont pleins de venin, qui viendront desgorger leurs blasphemes contre la providence de Dieu: Et si Dieu dispose de tout, et il est donc auteur de peché, le mal donc luy doit estre imputé. Voila une chose detestable: car il nous falloit tenir en ceste mesure que l'Escriture saincte nous donne: et d'autant que nous n'apperçevons point la raison pourquoy Dieu fait toutes

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choses, et que nous Ils trouvons estranges, il nous faut là retenir. Comme aussi quand il est dit en l'Escriture que Dieu a eleu devant la creation du mon e ceux qu'il luy a pleu, les autres sont reprouvez: c'est bien raison qu'on reçoive cela en toute reverence, et que nous cognoissions que nostre salut procede de la bonté gratuite de nostre Dieu, puis qu'il nous a choisis de ceste masse perdue et damnee. Au reste si nous allons sur ce poinct voltiger en des speculations trop hautes, nous y serons confus, et à bon droit. Et pourquoy? Car là nous voulons plus savoir que Dieu ne nous donne: et c'est comme batailler à l'encontre de lui. Et pensons-nous qu'une telle rage demeure impunie? Voila donc comme nous avons à pratiquer ce passage, quand il est dit, que Dieu parlera et une fois et deux, sans qu'on l'oye: c'est à dire sans qu'il soit entendu, pource que l'esprit des hommes est par trop infirme.

Or maintenant venons à ce qu'Eliu adiouste. Il dit, Quand le sommeil abbat les hommes, et qu'ils reposent et dorment au lict: Dieu parle, et ouvre leurs aureilles, ouy, pour les retirer (dit-il) de leur ouvrage, et pour donter, ml cacher l'orgueil qui est aux hommes: c'est à dire pour le mettre bas et l'ensevelir: ou bien pour sceller (dit-il) sa discipline, son instruction en chastiant les hommes. S'il les voit durs et qu'ils ne reçoivent point la simple doctrine où instruction qu'il Leur a donnee, il faut qu'alors il frappe, et qu'avec LES verges il les donte, et dispose à estre enseignez en sa verité. Voila en somme ce qui est ici traitté. Or Eliu parle selon son temps: car nous avons desia dit qu'il n'estoit pas de ce peuple que Dieu avoit eleu pour luy communiquer sa Loy. Car si luy, et ceux dont nous avons ouy parler, et Iob mesmes ont esté depuis Moyse (ce qui est incertain) si est-ce qu'ils estoyent eslongnez de l'Eglise de Dieu, et ce qu'ils avoyent de cognoissance elle leur estoit donnee d'une façon extraordinaire entant qu'il plaisoit à Dieu de les inspirer. Voila pourquoy il dit, que Dieu inspire les hommes, voire par songes: quand ils sont assoupis, que Dieu Leur vient comme tirer l'aureille, et les advertir afin qu'ils pensent à Luy. Vray est que Dieu nous inspire bien: et encores que nous oyons sa parole pour estre instruits, que nous ayons l'Escriture saincte laquelle nous pouvons lire, Dieu ne laisse pas de nous admonnester et nous donner beaucoup de remords: et ce sont autant d'adiournemens par lesquels il nous rappelle à soy, quand nous sommes comme esgarez. Car nous voyons que les hommes ensevelissent ceste cognoissance, ils ne demandent que de mettre Dieu en oubli: or Dieu nous vient sonder là dedans. Quand donc nous avons des pointes et des pensees qui nous solicitent: cognoissons que c'est Dieu qui

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se ramentoit à nous, d'autant que nous sommes enclins. à le mettre en oubli, et à devenir comme brutaux. Principalement de nuict quand nous sommes comme retirez, et que nos esprits sont reouoillis, que nous ne vaguons point ne ça ne là: Si alors il nous vient des pensees plus profondes, et qui nous pesent, voire iusques à nous faire suer, à nous faire trembler, ou bien que nous soyons là on destresse comme si nous estions en une torture: c'est Dieu qui besongne là, et nous adiourne, d'autant qu'il voit que nous sommes comme fugitifs, ainsi qu'un enfant qui s'en ira ietter la plume au vent, qui delaisse la maison de son pere Dieu donc voyant que nous sommes ainsi esgarez, nous rappelle à ces visions de nuict. Vray est qu'elles ne seront pas telles comme ont eu Eliu, Iob, Eliphas, et les autres. Et pourquoy? Nous avons une aide de laquelle ils estoyent destituez, c'est assavoir, la parole de Dieu qui est preschee, et que nous oyons. Voila Dieu qui se revele à nous, d'autant que nous avons sa Loy, ses Prophetes, et son Evangile en main, d'autant que nous avons les aureilles incessamment batues de la doctrine qu'il veut qu'on nous presche: pourtant il ne faut point que nous soyons enseignez à la façon de ceux qui n'ont eu ni Escriture ni predication, mais encores si voit-on par fois neantmoins, que Dieu y besongne aucunement en ceste sorte-là

Or en somme nous avons ici à observer, si Dieu ne nous envoye des visions telles qu'ont eu les peres anciens, qu'il ne faut pas que nous soyons mal-contens de cela pour en murmurer: car ce seroit une ingratitude trop grande, puis qu'ainsi est que Dieu s'est voulu communiquer à nous par un autre moyen lequel nous est plus propre. Il y en a des curieux qui demandent, Et pourquoy n'apparoist-il du ciel, comme il a fait le temps passé? Pourquoy est-ce que ce qu'il dit par Moyse n'est accompli, qu'il parlera aux Prophetes en visions, et figures, et en songes? Et c'est d'autant qu'auiourd'huy nous avons pleine revelation de sa volonté. Ne seroit-ce pas chose superflue, que Dieu nous apparust comme il a fait iadis, veu qu'il nous a donné autre moyen, et que quand nous ne mespriserons point la parole que nous avons entre mains, là nous serons instruits à suffisance et en perfection? Ainsi donc apprenons de nous contenter de ceste façon que Dieu a ordonnee pour nous instruire. Et au reste notons quand il est apparu du ciel par visions aux peres anciens, que c'estoit d'autant qu'ils n'avoyent pas encores la Loy escrite: ou bien quand il est apparu aux Prophetes, que c'est pource qu'il estoit besoin d'avoir declaration plus ample de ce qui estoit encores obscur. Maintenant puis que la verité de Dieu nous est assez claire et patente, il faut que nous prenions les

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visions du temps passé pour confermer nostre foy, sachans qu'elles sont venues de ceste source-la: et cependant que nous cheminions en la simplicité en laquelle Dieu nous veut tenir. Voila pour un Item. Or pour le second, cognoissons la bonté de Dieu, d'autant qu'apres nous avoir donné sa parole par escrit, et suscité gens qui nous l'exposent, encores il nous touche, il nous solicite là dedans par son sainct Esprit, il nous donne des remords et des inspirations Cognoissons donc le soin qu'il a de nostre salut, quand en toutes sortes il nous attire si doucement à soy. Voila ce que nous avons en somme à recueillir de ce passage.

Or quand Eliu adiouste, Que Dieu seelle son instruction aux hommes en les chastiant de sa main, c'est un article bien memorable: car il nous est ici monstré qu'il faut que Dieu parle à nous avec coups de poing, comme on dit. Et pourquoy? Il nous fait ceste grace de nous convier doucement par sa parole: apres, voyant que ceste douceur ne profite pas, il use de plus grande vehemence pour nous donter: car il nous redargue de nos pechez, il fait là un effroy, il nous adiourne à son iugement, afin que nous advisions de nous retenir, afin que nous soyons comme abbatus sous luy, pour confesser nos povretez, pour luy en demander pardon, pour gemir, afin qu'il nous purge de nos fautes. Or Dieu a-il usé de ces moyens-la, assavoir a-il tasché de nous amener à luy par douceur et par rudesse de paroles? nous demeurons tousiours tels que nous estions, nous sommes comme obstinez en nostre dureté. Il faut donc qu'il leve sa main forte, et qu'il rue sur nous, qu'il frappe comme d'un marteau sur une enclume, voyant que nous sommes ainsi endurcis, et que sa parole n'entre point en nos oreilles. Voila ce qu'Eliu a voulu dire.

Vray est qu'il a dit cy dessus, que Dieu ouvre l'aureille des hommes (voire, car nous savons bien que Dieu besongne d'une vertu secrete en nous, quand il nous envoye ces inspirations desquelles il a esté parlé) mais il adiouste ceci maintenant pource que nous voudrions bien estre tellement eslourdis, qu'il ne fust question que de nous donner du bon temps. Nous voyons comme les hommes fuyent, entant qu'en eux est, la presence de Dieu, qu'ils ne demandent sinon s'esgarer en toutes vanitez. Or Dieu donc ouvre nos oreilles, quand il nous touche tellement, que nous sommes contraints de penser à nous. Un brigand mesmes qui sera endurci en son mal, et qui voudroit que toute memoire de il iustice fust abolie, ne laissera pas cependant d'avoir des pointes et des remords qui l'aiguillonneront. Et d'où vient cela? C'est que Dieu luy a ouvert les aureilles. Mais notons qu'il y a double ouverture d'aureilles que Dieu fait en nous:

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car il nous ouvre aucunefois les aureilles, afin que nous soyons contraints de sentir que c'est luy qui parle: mais cependant nous ne laissons pas d'estre obstinez, de repousser la doctrine et les corrections qu'il nous fait, et de ne recevoir nul chastiment de luy pour nous amender. Il y a une autre ouverture d'aureilles qui est meilleure: c'est quand Dieu amollist nos coeurs, et que nous recevons volontairement ce qu'il nous dit, et que nous sommes attentifs à nous addonner du tout à sa doctrine. Quand il est ici dit, que Dieu ouvre les aureilles, ce n'est pas à dire que tous indifferemment se rendent dociles à luy, et que tous soyent disposez à luy obeir. Nenny: mais il est parlé tant des reprouvez comme des enfans de Dieu. Car les reprouvez auront bien quelque ouverture d'aureilles: voire en despit de leurs dens il faut qu'il sentent que Dieu parle à eux: mais pource qu'ils repoussent ceste pensee-la, et la mettent sous le pié, ils demeurent tousiours comme sourds. Cependant les bons en font leur profit, ils cognoissent qu'il n'est point question de se robecquer à l'encontre de Dieu. Or quand Eliu adiouste, Que Dieu seelle son instruction, il parle de ceux qui sont si durs à l'esperon, et si revesches que Dieu ne les peut donter par sa parole. Ceux-la donc qui repoussent ainsi toute doctrine, il faut qu'ils oyent Dieu parler d'une autre guise: c'est assavoir qu'ils soyent batus, et qu'à grand coups Dieu les instruise: et leur monstre qu'il est maistre par dessus eux. Voila donc comme ce passage doit estre entendu.

Cependant notons bien ceste façon de parler dont use Eliu: c'est que Dieu signe ou seelle son instruction par chastimens. Car par cela il monstre que les chastimens sont pour rendre l'instruction authentique, quand les hommes la reiettent, ou qu'ils n'en tienent conte: et cela ne pourroit estre sinon que l'instruction de parole fust coniointe avec les chastimens de Dieu. Car si Dieu frappoit tant seulement, et qu'il n'envoyast nulle cognoissance de sa volonté, que seroit-ce? Il faut donc qu'en frappant il nous instruise. Et pourquoy? Si un pere bat son enfant, et qu'il le tire par les cheveux, et qu'il le foule au pié, et qu'il ne luy sonne mot: l'enfant sera là tout esperdu, il ne sait à qui le pere en veut, et pourquoy ceste colere luy est venue: cela donc ne servira de rien à l'enfant. Mais si le pere luy dit, Meschant garçon, regarde que tu as fait, et sur cela qu'il frappe dessus: l'enfant cognoist que l'instruction du pore luy est à profit, et d'autant qu'il n'a point obei comme il devoit, il cognoist sa faute: Voila mon pere qui seelle l'instruction qu'il m'avoit donnee, pource que ie ne l'ay point receuë de simple parole. Ainsi Dieu en fait-il envers les hommes: non pas qu'il face ceste grace à tous, que sa verité leur soit

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preschee, qu'ils lisent l'Escriture saincte: mais il leur donne ces remords que nous avons dit: car il n'y a celuy qui ne porte tesmoignage en sa conscience, comme sainct Paul le monstre au 2. chap. des Rom. et nous l'experimentons assez de nature. Ainsi donc Dieu revele sa volonté aux hommes, entant qu'il est besoin pour les rendre inexcusables: et cependant pource qu'il voit que les hommes ne souffrent point d'estre enseignez de luy, et qu'ils bouchent leurs aureilles, ou bien qu'ils tiennent sa doctrine comme frivole, que des advertissemens qu'on leur fait ils n'en font que se mocquer: d'autant donc que les hommes s'oublient ainsi, il faut que Dieu seelle sa doctrine, et la rende authentique: tellement que quand les hommes sont affligez, ils cognoissent, Et bien, voici Dieu lequel me monstre sa vertu: et pource que ie ne l'ay point adoré, et que sa maiesté ne m'a pas esté en telle reverence comme il appartenoit, maintenant il faut que par force ie le cognoisse, et que ie pense mieux aux instructions qu'il m'avoit donnees. Car qui est cause que i'ay esté affligé, et que le mal m'est venu assaillir sans que i'y pensasse? Pource que ie me faisoye à croire, que ie pourroye eschapper de la main de Dieu. Or maintenant il me tient enserré: voila donc comme sa doctrine m'est autorisee, c'est à dire qu'elle m'est rendue telle, qu'il faut en despit de mes dens que i'y pense, et que ie l'honnore m ieux que ie n'ay pas fait. Et ainsi apprenons toutes fois et quantes que Dieu nous afflige, qu'il nous envoye quelques chastimens: cognoissons, di-ie, que ce sont des seaux qu'il imprime aux admonitions qu'il nous avoit donnees auparavant. Si une lettre n'est pas seellee, on en fera doute: si on la produit, elle n'aura point de foy, pource qu'elle n'est point authentique. lais si le seau y est apposé, la lettre est indubitable, voila un instrument solennel, il le faut recevoir. Notons donc que Dieu en besongne ainsi en nous affligeant, il scelle la doctrine. Car si l'Evangile n'estoit point presché entre nous, que nous n'eussions mesmes ne loy, ne rien qui soit, qu'il n'y eust que nostre conscience, ainsi qu'ont les Payens et les Turcs: si est-ce que des a nous serions assez advertis de la volonté de Dieu, et en aurions assez de cognoissance, sinon que nous la vinssions estouffer par nostre malice.

Or puis qu'ainsi est qu'il parle à nous si privement et en sa Loy et en ses Prophetes, et sur tout qu'il a parlé par la bouche de Iesus Christ: si on voit que de nostre costé nous soyons si durs et si revesches, que nous ne vueillions rien comprendre: faut-il s'esbahir si nostre Seigneur frappe à grans coups, et qu'il nous solicite de venir à luy? Et ainsi maintenant que nous ne soyons point par trop troublez des afflictions: comme il y

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en a beaucoup qui s'escarmouchent, quand Dieu les afflige plus que s'ils n'avoyent iamais cognu la parole de Dieu. Or il faut que ceste cognoissance que nous avons nous soit tant plus cher vendue, d'autant que Dieu a ainsi parlé, et qu'il nous a solicitez de sa bouche sacree de venir à luy, et que nous en reculons, et ne daignons marcher un pas: mesmes quand il n'est question que de regimber, ne faut-il pas que nous soyons affligez au double? Ainsi donc apprenons de recevoir d'un coeur paisible des chastimens que Dieu nous envoye: cognoissons que ce n'est pas en vain qu'il nous afflige. Et pourquoy? Regardons si sa doctrine nous est authentique comme elle merite, c'est à dire si nous sommes dociles et debonnaires pour suivre nostre Pasteur comme brebis et agneaux. Si tost que Dieu parle, nous devrions avoir sa parole imprimee en nos coeurs pour y adherer: or nous ne demandons que l'effacer, ou nous faisons des aureilles sourdes, ou bien ce qui est passé par une aureille s'escoule par l'autre. Voyans donc que les uns n'ont gueres de reverence à la parole de Dieu, les autres se rebecquent ouvertement à l'encontre, les autres s'en mocquent, il faut bien que Dieu la seelle quand elle est ainsi mal receuë par nous. Et comment? par afflictions. Voila donc les seaux de Dieu, que toutes les adversitez qu'il nous envoye.

Mais afin que ces chastimens qui de nature nous sont durs et fascheux, nous soyent rendus amiables, notons bien ce qu'Eliu dit, c'est assavoir, Que Dieu veut retirer les hommes de leur ouvrage, et cacher l'orgueil. En ceci il exprime que Dieu scellant sa doctrine par afflictions, ne regarde pas seulement à magnifier sa parole, afin qu'elle ait sa maiesté, mais qu'il procure quant et quant le salut des hommes. La fin donc à laquelle Dieu pretend quand il nous afflige, doit estre comme un succre, qui est pour adoucir l'amertume qui autrement se monstre aux afflictions. Voila des afflictions de Dieu qui sont fascheuses à porter: voire, car nous fuyons tout ce qui est contre nostre appetit. Et puis il y a d'avantage, que ce nous est une chose espouvantable que l'ire de Dieu: or toutes fois et quantes que Dieu nous punit, c'est un signe qu'il nous donne d'estre courroucé contre nous: et ainsi il ne se peut faire que nous ne soyons effrayez, et tormentez et angoissez. Mais Dieu adoucit tout cela, quand il nous monstre la fin où il pretend, c'est qu'il nous veut renger à soy, qu'il ne demande sinon que nous le suivions pour Luy obeir.

Voila donc ce qu'Eliu adiouste, en disant, Que Deu veut retirer l'homme de son oeuvre. Or quand il parle ici d'oeuvre, ce n'est pas generalement de tout ce que les hommes entreprenent, mais de ce qu'ils veulent faire par temerité et par arrogance. Car nous savons que Dieu nous a creer pour travailler:

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il ne veut point que nous soyons oisifs, ou fay-neants: mais qu'un chacun s'applique à ce qu'il pourra: que nous regardions en quoy nous pourrons servir et à Dieu et à nos prochains, et que chacun s'y employe selon la faculté qu'il aura receuë. Dieu ne nous veut pas donc retirer de nos oeuvres, quand il nous afflige, c'est à dire nous rendre inutiles du tout. Il est vray que quand nous serons abbatus par maladies, nous avons et bras et iambes comme rompues, il faut qu'on nous serve, que le monde soit empesché de nous et que nous ne puissions faire nul service: mais ce n'est pas que Dieu nous retire de toute oeuvre: car la patience est une oeuvre que Dieu prise sur toutes choses. Ainsi donc en somme Dieu ne nous veut pas retirer de toutes oeuvres en nous affligeant: mais il est question ici des folles entreprinses que les hommes font. Car si Dieu nous laisse la, et qu'il nous mette la bride sur le col, combien sommes-nous hardis pour machiner ceci et cela? Rien ne nous couste, tellement que nous voudrions remuer le ciel et la terre: Il faut que ie face ceci, il faut que i'aille là Nous verrons auiourd'huy les princes faire de telles entreprinses, que s'ils ont les choses en main, ils voudroyent quasi creer dixhuict mondes tout nouveaux: mais l'orgueil qui se monstre ainsi aux grans, ne laissera pas d'estre aux plus petis: ce seront des scorpions qui remueront leurs queues pour ietter leur venin. Il n'y a celuy de nous tant petit qu'il soit, qui ne face des entreprinses à l'esgaree. Il est donc besoin que Dieu nous ramene ainsi, c'est à dire qu'il nous retire de nos entreprinses volages par les afflictions qu'il nous envoye. Ainsi nous avons (comme i'ay dit) bonne occasion de nous consoler quand Dieu nous afflige. Car puis que nostre nature est si revesche, que nous ne venons iamais à luy d'une franche volonté, que seroit-ce sinon que nous fussions retenus par force? Ainsi donc attendu que les hommes de leur naturel vont tout au rebours de la volonté de Dieu, et qu'ils se iettent là à l'esgaree comme bestes sauvages: cognoissons qu'il est besoin que Dieu nous reprime: et cognoissans cela, que nous luy donnions gloire de ce qu'il ne permet point que nous soyons comme chevaux eschappez, mais que tousiours il nous tient en bride sous son obeissance, voire et quand il voit qu'il y a de l'impetuosité trop grande en nous, qu'il la donte par afflictions. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage.

Mais notons bien ce qu'Eliu adiouste pour la fin, Que Dieu veut cacher l'orgueil des hommes: car il monstre ici la source de toutes nous entreprinses, c'est assavoir l'orgueil qui est en nous. Qui est cause donc que les hommes sautent ainsi, et qu'ils se iettent en l'air, et font de telles ruades? Ceste presomption folle qui les aveugle. Car les hommes

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en se cognoissant seroyent assez tost dontez: mais il leur semble que c'est merveilles d'eux, qu'ils peuvent tout: ils ne cognoissent point qu'ils sont nais et creez à ceste condition d'obeir à Dieu. Iusques à tant donc que l'orgueil soit rompu en nous, il est certain que nous serons par trop hardis pour nous esgarer. Et ainsi quand Dieu nous veut retirer de nos entreprinses, il faut qu'il remedie premierement à ceste maladie d'orgueil laquelle domine par trop en nous. Et notamment il est parlé de Cacher l'orgueil: non point qu'il suffise de l'ensevelir, afin qu'il ne se monstre point: mais ici Eliu a usé de ceste similitude de laquelle nous userons souventesfois envers les hommes pour leur faire honte: comme si on disoit, Va-t'en cacher vilain, quand un homme voudra ici faire du brave, et qu'on luy viendra mettre telles reproches en avant, qu'il ne s'ose plus monstrer, et qu'il faut qu'il s'en aille comme ensevelir en sa maison. Voila comme son orgueil est comme rembarré. Or Dieu en besongne ainsi envers nous. Car combien que nous vueillions faire des sages, si est-ce que nostre folie se descouvre: et Dieu aussi ne permet pas que nostre orgueil soit tousiours celé qu'il ne se monstre. Et bien, quand cela est cognu, qu'est-ce que Dieu fait? Il nous afflige pour nous humilier: mais il le fait en telle sorte que nous sommes confus, c'est à dire, il nous vient souffleter, et alors il nous fait tel opprobre que nous appercevons nostre turpitude,

et faut que nous allions nous cacher comme des vilains qui se sont voulu eslever par trop et sans raison.

Voila donc ce qu'Eliu a entendu. Ce n'est pas pourtant que Dieu couvre l'orgueil des hommes: mais il monstre qu'il l'abbat et le met sous le pié, voire en telle sorte que les hommes sont confus, au lieu qu'ils estoyent par trop hardis, pensans faire merveilles. Ainsi donc maintenant notons, que si Dieu parle à nous, il nous fait une grace singuliere, veu que nous serions comme povres bestes brutes, si nous n'estions enseignez par luy. Et puis quand il nous envoye des remords, qui nous picquent au vif, et que si cela ne profite, nous sommes puis apres affligez de sa main: cognoissons que c'est que nous sommes par trop durs et obstinez, et qu'il faut que nous soyons dontez comme bestes sauvages. Cependant toutes fois sachons, que tout cela sont les seaux de Dieu, par lesquelles il seelle et ratifie les admonitions qu'il nous avoit faites par sa parole. Et pourtant, que nous les magnifions, que nous les recevions patiemment: veu que par ce moyen il procure nostre profit et salut. Et ainsi que nous ne demandions en toute nostre vie, sinon de nous monstrer vrais enfans envers luy, et nous adonner du tout à son obeissance et service.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT VINGTCINQUIEME SERMON,

QUI EST LE IV. SUR LE XXIII. CHAPITRE.

Ce sermon est encores sur les versets 16 et 17 et puis sur le texte ici adiousté.

18. retire son ame du sepulchre, et sa vie a/in qu'elle ne viene point au glaive. 19. Il chastie l'homme par tormens sur son lict, et brise ses os avec chastimens: 20. Tellement que son ame reiette le pain, et sa vie la viande desirable. 21. Sa chair est consumee qu'on ne la voit plus: et ses os aussi qu'on ne voit point, esclissent. 22. Son ame approche du sepulchre, et sa vie de ceux qui suivent à la mort. 23. S'il y a messagier eloquent (un d'entre mille) qui declare à l'homme sa droiture: 24. Que Dieu ait pitié de luy, et dise, Delivre-le, an qu'il ne descende en la fosse: i'ay trouvé reconciliation: 26. Sa chair deviendra fresche plus que celle de l'enfant: et retournera aux iours de sa ieunesse.

Nous vismes hier comme il faut que Dieu nous retire par force de nos folles entreprinses, d'autant que de nature nous sommes si outrecuidez, qu'il n'y a rien que nous ne vueillions faire. Si Dieu seulement nous admonnestoit d'estre modestes et de ne point nous ingerer par trop, cela ne seroit point assez: car il y a une audace enragee aux hommes, laquelle ne peut estre retenue en obeissance, sinon avec grande violence, comme si on enchainoit une beste sauvage. Il faut donc que Dieu en use ainsi comme il nous est monstré en ce texte, que iamais l'homme ne sera destourné de ses entreprinses, sinon que Dieu le donte à grans coups. Et qui est cause de cela? L'orgueil, comme

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il en a este parlé. Iusques à tant donc que l'orgueil soit abbatu et mis sous le pié, lequel est en la nature des hommes, il faudra qu'ils s'esgayent tousiours, et voltigent de costé et d'autre, et mesmes soyent transportez comme bestes brutes. Et ainsi notons bien que le principal que nous avons à faire en nos afflictions, c'est d'apprendre à nous humilier, et à n'estre plus si fols ne si hardis d'entreprendre plus que Dieu ne nous permet: mais que nous cheminions sous sa conduite, interrogans tousiours sa bouche pour nous tenir à ce qu'il nous commande, et n'attribuans rien à toutes nos forces et vertus. Voila donc la leçon qu'il nous faut recorder et soir et matin, quand Dieu nous afflige. Or Eliu exprime d'avantage ce que nous avons touché: c'est à savoir, que Dieu par ce moyen procure nostre salut, quand il nous humilie. Et comment cela? Pource que c'est la ruine et perdition des hommes, que d'estre ainsi enflez, et s'avancer plus qu'il ne leur est licite. Il n'y a donc autre remede pour nous retirer de la fosse, et empescher que nous ne tresbuchions d'une cheute mortelle, sinon que Dieu par afflictions nous retiene. Voila qui est cause que nous ne tombons point au sepulchre, c'est assavoir, que Dieu nous afflige.

Or cependant Eliu monstre combien ceste medecine est rude, quand il dit, que c'est iusques à consumer nostre chair: que nous n'avons plus quasi figure d'homme, mas que nous sommes semblables à des morts qu'on aura retirez de terre: que les os esclissent par dehors, que nous ne pouvons plus respiter, que nous sommes en tormens continuels: que nous n'avons nulle relasche, mais que Dieu nous persecute si vivement, que nous n'en pouvons plus. Il monstre donc que Dieu ne peut pas gaigner du premier coup sur les hommes ce qui seroit à desirer, c'est assavoir qu'ils se cognoissent miserables, pleins d'infirmité pour baisser la teste: mais il faut que de longue main, et par tormens continuels ils soyent convaincus, ou iamais ils ne se pourront assuiettir ny renger Voila deux poincts que nous avons à noter. Or quant au premier, apprenons d porter patiemment les afflictions, veu que nous voyons querelles nous servent de medecine. Est-ce peu de chose que nous soyons retirez du sepulchre? Il n'est pas ici question seulement de la mort corporelle qui passe, mais par similitude la damnation eternelle est ici nommee Fosse. Nous sommes donc prests à tomber, non point pour nous casser ou bras ou iambes, non point seulement pour nous rompre le col, mais pour perir à iamais, pour estre raclez du livre de vie, pour estre retranchez du royaume des cieux. Voila en quel estat nous mene nostre arrogance: car cependant que nous voltigeons ainsi en l'air, et que nous cuidons avoir quelque

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vertu, et que sur cela nous bastissons par phantasie: cependant donc que nous sommes ainsi occupez de folle presomption, nous sommes prests à tresbucher et perir à tousiours. Or Dieu ayant pitié de nous, envoye des remedes qu'il sait estre convenables: il nous afflige, nous sommes batus de ses verges. Si nous murmurons, et que nous ne puissions estre patiens quand Dieu nous chastie ainsi: n'est-ce pas une ingratitude trop grande, de ne pouvoir souffrir que Dieu remedie à nostre perdition, et nous en retire? Ainsi donc notons bien qu'ici le sainct Esprit nous a voulu rendre les chastimens de Dieu doux et amiables, afin que nous soyons paisibles pour les porter quand il nous seront envoyez. Voila pour un Item.

Il est vrai que ceci sera trouvé fort estrange du sens charnel. Car Dieu ne pourroit-il mieux prouvoir à nostre salut qu'en nous tormentant ainsi? Faut-il qu'il nous mene à la mort pour nous appeller à la vie? Voila une maniere de proceder qui est incroyable, quand l'homme disputera selon la raison: il pensera que ce n'est que folie, que Dieu nous tue en nous pardonnant. Car que sont-ce que les afflictions? Signes de son ire: comme nous savons que toutes maladies sont messages de mort: nous savons que toutes les tristesses que nous concevons sont pour nous abismer. Or nostre Seigneur nous amene à tristesses, à maladies, à tourmens, il nous tient là comme en torture, que nous n'en pouvons plus, que nous languissons en sorte que nostre vie approche du sepulchre: comme il en est ici parlé. Car il n'est point question de ces petites afflictions ausquelles nous sommes accoustumez, mais que Dieu nous amene iusques à une extremité si grande, qu'il n'y a plus esperance qui soit en nous. Et comment cela? Faut-il que Dieu nous iette iusques au plus profond de la mort, afin de nous en retirer? Or il en besongne ainsi, et ne faut point que nous plaidions contre luy: car nous perdrons tousiours nostre cause. Et de fait voila pourquoi l'Escriture sainte lui attribue cest office de mortifier devant qu'il vivifie, et de mener au sepulchre devant qu'il en retire. Cognoissons donc que Dieu veut ici exercer nostre obeissance, quand il nous examine iusques à l'extremité, et que nous n'en pouvons plus, non pas mesmes ravoir nostre halaine, qu'il s'emble que nous soyons suffocquez du tout. Quand donc nostre Seigneur nous amene du tout iusques là, C'est afin de savoir si nous sommes du tout siens, et si nous pourrons souffrir d'estre gouvernez par sa main. Quoy qu'il en soit, quand nous serons tentez en nos troubles et fascheries, que ceste sentence nous viene au devant pour nous resiouir, Voila il est dit, que Dieu menant les hommes au sepulchre, les en veut retirer: qu'en minant leur chair, il les veut restaurer:

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qu'en les tormentant iusques au bout, il les veut resiouir, et les amener à repos. Puis qu'ainsi est, apprehendons ceste consolation, et qu'elle nous suffise pour adoucir toutes nos tristesses: que nous ne perdions point courage, encores qu'il semble que nous soyons du tout perdus: qu'en vertu de ceste doctrine nous passions tousiours plus outre: que nous apprenions de nous relever, quand. nous serions abbatus voire iusqu'eux abysmes. Voila donc ce que nous avons à retenir.

Or il y a puis apres quand Eliu fait une si longue description des chastimens de Dieu, que c'est pour nous monstrer combien son ire est espouvantable. Et ce nous est encores une admonition bien utile: car qui est celui de nous qui pense à la grandeur de l'ire de Dieu, selon qu'il en est parlé en l'Escriture saincte? Il est dit au Pseaume nonantieme au Cantique de Moyse (v. 11), Qui est-ce qui saura la grandeur de ton ire? Et de fait combien que l'ire de Dieu soit un feu qui est pour nous consumer du tout: si est-ce que nous n'y pensons point, mais nous passons outre. Il nous en sera traitté en sermons, nous en lirons de si beaux passages: mais nous n'en sommes point touchez, et nul ne s'y arreste. D'autant donc que nous n'estimons poin; les iugemens de Dieu, et qu'il nous semble que ce n'est quasi qu'un ieu: nous devons bien noter les advertissemens que nous donne le sainct Esprit: comme en ce passage il est dit, Que Dieu mine les os, voire qu'il use d'une violence si grande, qu'il n'y a force aux hommes qui ne soit du tout consumee, que leur chair se mange, qu'elle s'esvanouyst, qu'on ne voit qu'image de mort, qu'il y a des tormens continuels, que l'homme est là comme trespassé. (le n'est point sans cause que tout ceci nous est mis au devant: mais c'est afin de nous resveiller, et que nous pensions mieux quand Dieu en son ire desploye ses iugemens contre nous, afin de nous faire sentir nos pechez, que ce sont des tormens plus espouvantables qu'on ne les pourroit exprimer: comme nous voyons aussi que l'Escriture saincte use de tant de comparaisons. Pourquoi est-ce qu'elle fait Dieu semblable à un lion qui rompt et casse avec les dents, qui dissipe avec les ongles? Ce n'est point pour attribuer à Dieu une cruauté, laquelle ne lui convient pas: mais c'est pour nous humilier, d'autant que nous sommes stupides, et ne savons que c'est de craindre Dieu, pour avoir horreur des punitions qu'il envoye sur ceux qui se sont eslevez contre lui. Afin donc que nous ne soyons plus preoccupez d'une telle stupidité, l'Escriture sainte nous propose Dieu, comme un lion qui vient là avec les dents et les ongles: pour nous faire entendre que quand il est questions

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qu'il se veut monstrer contraire aux hommes, il n'y a frayeur si grande que ceste-ci ne surmonte.

Voila donc à quel usage nous devons appliquer ce qui est ici dit, et comme une telle admonition nous doit servir avant la main: aussi quelquesfois si nous sommes en tormens, et que Dieu se rue ainsi contre nous, il faut que nous pratiquions ce qui est ici dit: sachans que nous ne sommes pas des premiers. Et mesmes voici un lieu memorable, quand il est dit, que Dieu consume toute la chair, Dieu brise et casse, Dieu engloutit, Dieu occit l'homme. Et pourquoi? Pour le vivifier. Et ainsi combien que son ire nous soit terrible, quand il nous visite en rigueur, et qu'il faille que nous experimentions les choses qui sont ici contenues: si est-ce qu'encores nous esclaire-il de ceste esperance de salut qui est le seul moyen pour nous mener à vie. Ainsi donc souffrons d'estre comme engloutis en tristesse, et d'estre là aux abysmes: puis qu'ainsi est que nostre Dieu nous laisse bonne esperance, et que nous voyons qu'il ne commence point auiourd'hui par nous, mais qu'il a ainsi traitté les siens de tout temps. Et de fait nous voyons qu'Eliu n'en parle point sans cause, suivant ce qui nous est monstré en ce Cantique de Moyse que i'ai desia allegué. Voila donc comme en double sorte ce passage nous doit servir: c'est quand nous sommes à repos, que nous prenions loisir de mediter combien l'ire de Dieu est espouvantable, afin de cheminer en crainte et solicitude, et nous ranger sous sa main. Pour le second, que nous ne soyons point trop effrayez quand Dieu nous visitera ainsi rudement, cognoissans qu'il en a ainsi usé envers ceux desquels il a procuré le salut. Il ne faut point donc trouver nouveau ce qu'il fait en nous: mais apprenons de nous conformer à ceux qui ont attendu que Dieu les resiouyst pleinement apres les avoir contristez, voire apres les avoir engloutis d'angoisse. Or cependant notons aussi la longueur, de laquelle parle ici Eliu, que Dieu met en nos afflictions: car il ne dit pas qu'en un moment Dieu affligera seulement un homme tellement qu'il semble qu'il soit perdu, et que tantost apres il le releve. Non: mais au contraire quand Dieu aura mis sa main sur ceux qu'il veut affliger, il l'appesantist de plus en plus: tellement que si auiourd'hui une pauvre creature est bien tormentee, demain ce sera au double, et puis en augmentant: en sorte qu'il n'y aura ne fin ne mesure (ce semble) et cela est de si longue duree qu'un homme passera par une centaine de morts, devant qu'il semble que Dieu le vueille alleger. Tant s'en faut donc que nous soyons delivrez de nos afflictions si tost que nous les aurons senties, qu'il faut qu'elles s'augmentent de plus en plus: car le bon plaisir de Dieu est tel

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iusques à ce que nous ayons bataillé contre beaucoup de morts.

Or il est vrai que ceci nous semble fort dur: mais notons, qu'à rude asne, rude asnier (comme on dit) et d'autant que nous sommes un bois dur, il nous faut des chevilles bien dures, il nous faut de grands coups de marteau. Il est vrai que nous ne pensons point estre rebelles à Dieu: mais si nous pensions à ce qui en est, sans nous datter, nous trouverions que ce n'est point une chose petite ne commune que d'avoir nourri la malice en nous. les uns rongent leur frain à l'encontre de Dieu, tellement qu'encores que les afflictions croissent, ils ne laissent pas de tousiours grincer les dents, et d'estre là comme des bestes sauvages: les autres auront bien quelque signe d'humilité: mais quoi? Ils sont volages, que du iour au lendemain il ne leur en souviendra point. Cependant qu'un homme sera tenu enserré, é il est vrai qu'il dira, l'ai offensé mon Dieu, il faut que ie change: et non seulement il fera semblant devant les hommes par hypocrisie de se vouloir amender, mais il cuidera lui-mesme estre tout changé, et qu'il n'y a plus en lui nulle affection mauvaise. Mais quoi? Si Dieu le delivroit le lendemain, il seroit pire qu'il n'a esté, ou il seroit tout un. Voila comme nous en sommes. Et ainsi ne trouvons point estrange que Dieu rabbatte ainsi les coups: s'il voit que nous ne pouvons estre gaignez à lui, mais qu'il y ait une telle fierté qu'il faille qu'il nous corrige de longue main: il faut qu'il y besongne plus rudement. Comme quand une maladie sera enracinee, et bien, il est vrai que le malade pensera estre quitte, ayant prins quelque breuvage, quelque pilule, ayant eu quelque saignee: il lui semble, di-ie, qu'il est sain du tout: mais la racine de la maladie n'est pas encores du tout arrachee: et pourtant il faudra qu'il prenne des medecines bien rudes et bien ameres qu'il face la diette, et qu'il soit sous la main du medecin un mois et deux, voire un an entier. Voila comme il faut que Dieu nous purge par divers remedes, et par une longue cure: d'autant que ce vice d'orgueil est trop enraciné en nous, et qu'il a percé iusques à la moëlle des os, que tout en est infecté, tellement qu'il n'y a rien de sain en nous, mais tout est corrompu, sinon que Dieu le renouvelle. Voila donc pourquoy il est ici parlé de ceste longueur qui nous dure en nos afflictions, tellement que nous n'en pouvons plus: et mesmes qu'il faut que Dieu use de remedes divers: qu'il ne nous afflige point d'une seule façon, mais qu'il envoye maintenant une espece, maintenant l'autre, et que nous sachions qu'il ne le fait point en vain: car il ne prend point plaisir à tormenter ses pouvres creatures. Nous savons que son naturel

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est de nous faire sentir sa bonté: mais cependant puis qu'il voit que nous n'en sommes point capables, c'est raison qu'il change, et qu'il se transfigure par maniere de dire, afin de se conformer à ce qu'il voit nous estre propre.

Et voila pourquoy il est dit, Il chastie l'homme de tormens sur son lict. Quand Eliu parle ainsi, c'est pour monstrer que si Dieu nous persecute a bon escient, il n'y aura nulle relasche il n'y aura nulle trefve qui soit. Car il entend que quand nous cercherons repos nous ne le trouverons pas si Dieu nous est ennemi, c'est à dire si nous apprehendons son ire. Car quand l'Escriture dit, que Dieu nous est ennemi, et qu'il est corroucé contre nous, elle n'entend pas qu'il le soit à la verité: mais il se monstre tel, à cause qu'il est besoin que nous soyons estonnez, pour nous faire desplaire en nos pechez. Ainsi donc notons bien, que quand un homme sera ainsi tormenté, il faut qu'il ait la guerre sans fin, et s'il pense avoir quelque allegement il ne le trouvera pas. Et pourquoy? Car la main de Dieu est trop longue: nous n'en pourrons point eschapper, iusques à ce que nous soyons reconciliez avec luy. Voila ce qui doit estre entendu en ce passage. Or si Dieu nous donne quelque relasche, cognoissons qu'il supporte d'autant nostre infirmité. Et mesmes ceci nous doit bien servir d'une consolation singuliere: car combien que Dieu nous examine rudement et que nous soyons au bord du sepulchre: si est-ce qu'il nous donne encores quelque goust de sa bonté parmi, et que nous respirons. Il est ici dit, qu'il n'a point fait ceste grace à toue, mais qu'il en a persecuté d'aucuns en sorte qu'ils n'ont eu nul repos. Et que veut dire cela? Il ne parle point seulement des reprouvez mais de ceux que Dieu avoit choisis, et desquels il avoit procuré et avancé le salut par ce moyen-la. Ainsi donc cognoissons que Dieu a regard à nostre foiblesse, quand il ne permet point que nous soyons trop durement affligez, mais qu'il nous donne seulement quelques petis coups, pource qu'il voit que nous sommes par trop debiles.

Au reste quand il dit, Que l'homme reiette la viande, voire qu'il ne prend point goust à la viande appetissante, et qu'il voudroit estre sorti de ce monde: c'est pour nous monstrer que quand nous sommes touchez du sentiment de l'ire de Dieu, et que nous l'apprehendons au vif, nous ne pouvons prendre goust à rien qui soit. Qu'est-ce donc qui nous donne saveur à tous les benefices que nous recevons en ce monde de la main de Dieu? C'est sa grace. Il est vray que les gens prophanes, comme tous contempteurs de Dieu, ceux qui sont confits en leurs pechez, et qui y sont abbrutis du tout, et qui n'ont plus de doleance, ceux-la prendront assez goust à toutes leurs delices, voire leurs delices

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brutales: car ils n'apprehenderont point l'ire de Dieu: mais ceux qui sentent que Dieu leur est contraire, il faut qu'ils soyont desgoustez de tout ce qui est desirable de sa nature, et qu'ils on soyont faschez. Et pourquoy? Ils ne peuvent pas prendre mesmes plaisir à leur vie Combien que ceste vie soit pleine de beaucoup de povretez, et qu'elle soit comme une mer de toutes miseres: si est-ce que nous la devons estimer precieuse d'autant que Dieu nous y a mis et nous y conserve, afin que nous l'y cognoissions nostre Createur et nostre Pere: comme defait nous sommes creez à ceste fin-la, et sommes maintenus on ceste vie caduques afin que nous cognoissions que c'est Dieu qui nous y entretient, et sentions sa bonté paternelle quand il luy plaist d'avoir le soin de nous, et de nous gouverner. Ainsi donc nostre vie nous doit estre precieuse pour ce regard-la: mais quand Dieu se monstrera courroucé, il faut que nostre vie nous soit amere: car il est impossible qu'un homme sentant cela, ne desire d'estre abismé: comme il est dit, qu'ils diront aux montagnes, Couvrez nous. Voila où nous on sommes. Et pourtant apprenons de prendre goust en premier lieu à la bonté de nostre Dieu, afin que le reste des biens qu'il nous fait nous soit desirable, et que nous y prenions saveur. Or ie di Prendre goust en la bonté de Dieu: c'est que nous ne soyons point adonnez tellement aux choses de ce monde, que nous n'ayons le principal but pour dire, Or ca que nous cerchions d'obeir à nostre Dieu, et de nous ranger paisiblement sous sa main. Voila donc ce qu'il nous faut desirer. Avons-nous cela? Quand nous iouyrons des biens qu'il nous eslargist, soit on beuvant ou mangeant, et en tout le reste de nostre vie: que nous demandions de nous resiouir tellement que nous rapportions nostre ioye à cest usage de cognoistre la bonté paternelle de nostre Dieu: pour dire, Voici Dieu qui nous declare bien le soin qu'il a de nostre salut, puis qu'il veut mesmes pançer nos povres corps. Voici des charongnes, et Dieu encores en veut estre le nourricier. Voila donc comme il nous faut boire et manger en telle sorte, que nous pensions tousiours à la bonté de nostre Dieu.

Et au reste, quand nous serons degoustez de tout, et tellement saisis d'angoisse, que nostre vie mesme nous sera en haine: que nous cognoissions d'où cela procede. Et c'est que Dieu a caché son visage, et que nous ne sentons plus sa faveur paternelle, laquelle est pour donner goust et saveur à tous ses benefices. Et ainsi donc quand nous gemissons, et que nous sommes en perplexité et angoisse: que nous prions Dieu qu'il lui plaise nous faire sentir sa bonté qui nous est maintenant incognue. Et quand nous l'aurons sentie, que cela

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soit pour nous faire non seulement respirer, et nous mettre en repos: mais pour nous restaurer en sorte que nous ayons cueilli vigueur nouvelle, et que nous soyons comme on fleur d'aage (selon qu'il est ici dit consequemment) au lieu que nous estions du tout abbatus au paravant. Voila donc ce que nous avons à retenir.

En somme il est dit, Que la chair de l'homme s'esvanouira, qu'on ne dira plus qu'il est vivant. Or si ceci est, qu'il nous faille estre comme aneantis, et que Dieu nous deffigure: regardons de nous armer de patience, et que nous n'entrions point en dispute, encores que nous venions à ceste extremité-là Et pourquoy? Car il est dit, que Dieu traitte ainsi ses esleus. Il n'est point question de ceux qu'il veut perdre et ruiner: mais de ceux qu'il a ordonnez à salut et qui sont on sa main, et lesquels il conduit: il veut toutes fois rendre ceux-là difformes, tellement qu'on les iugera estre du tout perdus. Puis qu'ainsi est, prions-le que si nous sommes semblables à trespassez, il tienne toutes fois nostre vie cachee en sa main. Or il en est bon besoin: car combien que tous ne soyent pas si durement affligez, comme il en est ici parlé par Eliu, et que Dieu use d'une telle rigueur là où il lui plaist: tant y a qu'on general si faut-il que nostre vie soit une espece et figure de mort, comme S. Paul on parle au troisieme des Colossiens (v. 3): et comme nous voyons que les arbres en hyver n'ont ne fleurs ne feuilles, ne vigueur aucune: mais que la vie en est retiree au dedans: aussi faut-il que nostre vie soit cachee en la main de Dieu. Et quand nous lui aurons fait cest honneur de la lui remettre il nous fera sentir en la fin qu'il a esté bon gardien et fidele. Et pourtant s'il lui plaist de nous rendre tellement confus pour un peu de temps, que nous n'appercevions nul signe de sa grace, qu'il semble que nous soyons du tout eslongnez de lui: et bien, que nous attendions encores, et que nous gemissions iusques à ce qu'il nous rende ceste vigueur de laquelle il est ici parlé. Or apres qu'Eliu a ainsi disputé des afflictions que Dieu envoye à ses fideles et a monstré qu'il faut qu'ils soyont comme ruinez devant que Dieu les restaure: il adiouste, Que quand Dieu leur veut faire sentir sa bonté et sa grace, il use de sa parole envers eux.

Voici donc le moyen par lequel Dieu vivifie ceux qui sont comme eslongnez: c'est qu'il leur en oye un messager qui à grand peine se trouvera entre mille: et celui-là apporte message de droiture: il apporte le message, que Dieu iustifie le pecheur, et qu'il le reçoit et recueille on sa grace. Voila donc comme nous sommes restaurez, apres que nous estions comme trespassez. Or Voici un beau passage et excellent, pour nous monstrer, que si Dieu nous

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envoye message de sa bonté, que ses promesses nous soyent declarees, c'est autant comme s'il nous tendoit la main pour nous retirer du sepulchre. Que voulons-nous plus? Ainsi donc notons bien ce qui est ici dit, Que l'homme cueillira vertu nouvelle, quand il aura tesmoignage de la bonté de Dieu. Et comment? Car (comme desia nous avons dit) nostre Seigneur a donné ceste proprieté à son Evangile, qu'en oyant les promesses qui y sont contenues, nous nous esiouyssions en lui, estans asseurez qu'il nous y convie. Il est vrai que ceci est difficile aux hommes: car si nous avons a batailler contre toutes les tentations de nostre chair, le plus grand combat est contre l'infidelité: et sur tout quand nous sentons quelque chastiment de Dieu, alors nous sommes comme en tenebres, tellement que les tristesses nous esblouyssent les yeux. Et combien que les promesses de Dieu nous soyent mises au devant: si est-ce que nous ne les pouvons appliquer à nostre usage: il nous semble qu'il y a tousiours quelque entredeux, et que ce n'est point à nous que cela appartient. Voila où nous en sommes, et chacun le doit sentir par son experience propre. Et de fait Satan se vient là entrelacer. Il est vrai que nous ne nierons pas les promesses de Dieu: mais nous serons là comme en suspens, Et i'oi ceste promesse qui est si belle, elle doit ressusciter un monde. Mais quoi? Ie demeure tousiours languissant, pource que ie n'enten pas que cela doive estre approprié à moi. Ainsi donc d'autant mieux nous faut-il noter ce qui est ici dit, assavoir, que si Dieu nous envoye un homme qui nous certifie de sa bonté, c'est autant comme s'il nous tendoit la main, et qu'il nous dist, Me Voici: iusques à maintenant ie vous si tormenté, toutes fois si ç'a esté en grande rigueur, ie ne l'ai pas fait comme un iuge qui voulust punir vos mesfaits selon que vous l'avez merité: mais i'ai esté un medecin. Il est vrai que vous ne l'avez pas senti du premier coup, il a fallu que i'aye usé de bruslures, de cauteres, que i'aye sonde les os, que i'aye usé de remedes bien violents: mais tant y a que i'ai cependant procuré vostre salut: cognoissez donc en cela ma bonté.

Voila comme toutes fois et quantes que Dieu nous donnera le livre de l'Escriture saincte en main et que nous trouverons là quelque promesse de sa misericorde, et qu'il nous envoyera un homme lequel nous soit tesmoin qu'il nous veut pardonner nos fautes: il nous faut resoudre, Qui qu'il en soit, mon Dieu aura pitié de moi: et il le monstre de fait quand il m'envoye ce tesmoignage ici: et sur tout quand nous avons ce bien que l'Evangile nous est presché. Car nous savons quel est l'usage de la predication, c'est que nous soyons desliez en

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terre, afin d'estre desliez au ciel. C'est la principale fin pourquoi Dieu veut que sa parole nous soit administree: assavoir, Que puis que nous sommes tous captifs, detenus sous la damnation eternelle ceux qui nous sont ordonnez Ministres de la parole de Dieu nous deslient, qu'ils nous remettent nos pechez c'est à dire qu'ils en soyent tesmoins pour nous certifier. Nous savons que c'est le propre office de Dieu de nous pardonner nos fautes: cela n'appartient point aux hommes: mais nostre Seigneur Iesus a voulu exprimer la vertu et efficace qui est en ceste predication, disant que là nos pechez nous sont pardonnez, voire par les hommes mortels. Et voila pourquoi notamment sainct Paul dit (2. Cor. 5, 18), que c'est l'ambassade de reconciliation qui nous est commise. Quand donc nous sommes en une Eglise Chrestienne, et que l'Evangile y est purement annoncé: cognoissons que Dieu a mis en garde les clefs du royaume des cieux, aux hommes qui portent ainsi sa parole. Et pourquoi? Afin que la porte de salut nous soit ouverte. Cognoissons qu'il leur a donné authorithé de rompre nos liens: comme il avoit esté predit au Prophete Isaie (61, 11), que Iesus Christ seroit envoyé pour annoncer delivrance aux povres captifs. Il n'a point fait cela seulement en sa personne ayant accompli ceste promesse: mais il le fait encores tous les iours par ses Ministres. Il est vrai que Iesus Christ nous a desliez de la servitude de peché, et de la damnation eternelle en laquelle nous estions de nature: mais si est-ce qu'il a commis ceste charge à tous Pasteurs d'Eglise. Voila donc ce que nous avons à retenir quand ici Eliu nous monstre le moyen par lequel Dieu restaure ceux qu'il avoit mis iusques aux enfers, et qui estoyent comme abysmez: c'est qu'il leur donne un messager qui sera pour leur declarer la droiture.

Or notamment il parle de droiture, non pas que ceux qui nous doivent consoler, usent de flatteries, pour nous faire à croire que nous sommes iustes, et nous preschent nos vertus et nos merites. Nenni: mais la droiture dont il est ici parlé, c'est que Dieu se reconcilie avec nous. Et comment? D'autant qu'il ne nous impute plus nos pechez. Nous sommes donc droits, non pas en nous-mesmes, non pas de nos vertus: mais d'autant qu'il plaist à Dieu de nous pardonner. Et c'est un poinct que nous devons bien noter. Car quand le monde cerche ceste droiture, c'est pour apporter à Dieu des merites, et il imagine qu'encores qu'il ait failli, il lui pourra apporter quelque satisfaction. Voila l'usage commun, ou plustost l'abus auquel les hommes se trompent. Car s'ils sont tormentez de quelque angoisse, et qu'ils sentent la vengeance de Dieu: ils regardent, Et comment? Et n'ai-ie

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point bien vescu? N'ai-ie pas servi à Dieu comme ie devoye; Et si i'ai commis quelque faute, n'y a-il pas encores quelque chose pour la recompenser? Et i'ai fait ceci et cela. Voila di-ie, comme les hommes voudront tousiours mettre quelque barre à Dieu, afin qu'il n'ait point d'advantage sur eux. Ils cercheront donc leur droiture en leurs merites. Or Dieu use bien d'un style tout contraire, quand il nous veut donner une droiture par laquelle nous subsistions devant lui: c'est que cachant nos pechez il nous recognoist comme iustes, et nous advouë pour tels. Où est-ce donc que nostre droiture sera appuyee? C'est en la misericorde gratuite de nostre Dieu: d'autant qu'il efface nos pechez, et qu'il ne nous impute point nos offenses, apres qu'il a nettoyé nos macules par le sang de son Fils apres qu'il nous a delivrez de damnation de mort par le payement que nostre Seigneur Iesus a fait en la croix. Voila la droiture qui nous est là annoncee par les messagers de Dieu, c'est quand nous sommes iustifiez. Et ce n'est point sans cause que l'Escriture saincte aussi use tousiours de ce mot de Iustifier. Il pourroit bien estre dit, que nous trouvons grace quand Dieu nous pardonne (comme aussi il en est souvent parlé) mais le sainct Esprit ne se contente point d'user de tels mots. Et pourquoi? Car cependant que nous sommes pecheurs, il faut que Dieu nous haysse: nous savons qu'il est la fontaine de iustice: et il n'y a point de convenance entre lui et l'iniquité. nous sommes donc detestables à Dieu, et faut que nous soyons reiettez de lui, cependant que nous sommes pecheurs: bref, nous n'avons point accez à Dieu iusques à ce que nous soyons iustes et droits. Or maintenant comment le somme-nous? C'est d'autant que Dieu ne veut point avoir esgard à nos pechez, d'autant qu'il les ensevelist, d'autant qu'il les cache et qu'il nous en purge. Voila donc nos pechez qui sont effacez en la mort et passion de nostre Seigneur Iesus Christ, tellement que nous sommes reputez iustes, que Dieu ne trouve plus d'iniquité en nous, quand il nous accepte ainsi au nom de son Fils. C'est ceste droiture de laquelle il est parlé en ce passage.

Au reste, quand notamment il est dit, que ce messager qui nous resiouyt ainsi, est un d'entre mille: c'est pour nous faire priser d'avantage ce bien dont nous ne tenons gueres de conte, c'est assavoir le moyen de nostre reconciliation. Il est donc declaré, que ce n'est point chose vulgaire que ceci. On ne pourra pas tousiours rencontrer, que nous ayons un homme que Dieu nous envoye pour tesmoin de nostre salut, qui soit pour moyenner nostre reconciliation avec lui: pourtant ce n'est point une chose que nous devions ietter au pied. Et

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voila aussi pourquoi le Prophete Isaie dit (52, 7), Combien les pieds de ceux qui nous annoncent la paix sont desirables! Or par les Pieds le Prophete entend la venue et la presence: comme s'il disoit, Si le monde savoit quel bien c'est quand Dieu lui declare sa misericorde, il aimeroit et priseroit ceux qui lui annoncent l'Evangile: et cognoistroit que Dieu leur a commis un thresor qui surmonte tous les biens que nous pourrions souhaitter. S. Paul aussi alleguant ce passage (Rom. 10, 15), l'applique pour monstrer que c'est un don singulier de Dieu, quand l'Evangile nous est presché. Ne pensons pas donc que cela vienne des hommes: mais soyons tout asseurez et resolus que Dieu nous cerche quand l'Evangile nous est presché. Il faut que Dieu bastisse cela il faut qu'un tel bien procede de lui: pourtant si nous l'attribuons aux hommes, c'est une ingratitude trop grande.

Apprenons donc de ne point obscurcir la bonté de Dieu: et quand nous avons cest ordre d'Eglise, que nous avons les predications et tout le reste: sachons que c'est autant comme si Dieu nous venoit cercher pour nous amener à salut: et Cognoissons cependant qu'il ne fait pas ceste grace et ce privilege à tous. Et defait voila les pays que nous prisons, et qui aussi selon le monde sont à priser plus que nous, lesquels toutes fois n'ont pas ce message de salut. Qu'on aille circuir par tout le monde, qu'on cerche toutes les nations les plus excellentes qui ayent esté le temps passé, qu'on aille cercher la Grece, où toutes les sciences du monde estoyent encloses, ce sembloit: qu'on aille en Italie, en France qui est maintenant en quelque estime, qu'on aille en Hespagne: et qu'y trouvera-on sinon toute desolation? Car la non seulement ceux qui devroyent estre messagers de salut sont du tout muets: mais qui pis est, on oit des chiens mastins abbayer pour blasphemer contre Dieu, on voit que les povres ames y sont menees à perdition, et que le diable chasse-là Car de fait autant de prescheurs qui montent en chaire, ce sont autant de chiens pour courir, et pour accueillir, afin d'amener tout aux filets de Satan, et que les povres ames s'en aillent toutes à perdition. Or ici nous avons les promesses de Dieu qui nous sont annoncees afin qu'elles nous conduisent à salut. Nous voyons donc que ce n'est point sans cause qu'il est dit, Qu'un messager fidele de la grace de Dieu est un d'entre mille, que c'est un benefice si rare que nous le devons bien priser. Car cela n'est point dit afin de nous faire priser les personnes: mais c'est pour mieux nous faire recevoir et avec plus grande reverence le bien qui nous est administré par eux: c'est assavoir la grace de Dieu, quand il lui plaist de nous retirer à soi, et nous testifier

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son amour paternelle: nous monstrant que combien que nous soyons povres et miserables, qu'il n'y ait que mort et damnation en nous: toutes fois il ne nous y veut pas laisser, mais qu'il nous en veut

delivrer par le moyen de nostre Seigneur Iesus Christ.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT VINGTSIXIEME SERMON,

QUI EST LE V. SUR LE XXXIII. CHAPITRE.

Ce sermon est encores sur les versets 23, 24, 25 et sur ce qui est ici adiousté.

26. Il priera Dieu, et l'appaisera, et regardera sa face en triomphe, et sa iustice sera rend? e à l'homme.

Nous vismes hier, quand Dieu nous afflige, que par ce moyen il procure nostre salut, combien qu'il ne le semble pas. Vrai est que les meschans seront aussi bien affligez: mais ils ne se font qu'endurcir et despiter contre Dieu: et tant s'en faut que les afflictions leur profitent, que c'est pour descouvrir tant plus leur iniquité, et l'amener au comble. Mais quand Dieu visite ses esleus, il les matte et mortifie en telle sorte qu'ils tremblent devant sa maiesté, et sont confus, et sont là comme à demi trespassez, tellement qu'il n'y a plus d'espoir de vie quant à eux et quant au monde: il ne leur reste sinon que Dieu les regarde en pitié. Or Eliu expose le moyen par lequel Dieu fait profiter ses chastimens aux fideles, c'est assavoir quand il les console par sa bonté, et leur declare qu'il est prest de leur pardonner leurs pechez: car combien que les afflictions nous soyent profitables, et nous servent de medecines (comme il en fut hier traitté) cela neantmoins n'apparoist point que par l'issue. Or l'issue nous est ici demonstree, c'est que Dieu nous tend la main en nous certifiant qu'il nous veut estre propice, quoi qu'il en soit, encores qu'il nous ait durement traittez. Notons bien donc que la vie de nos ames consiste en la parole de Dieu, quand il lui plaist de nous rendre tesmoignage de sa misericorde et de sa bonté envers nous. Et afin que nous prisions ce bien-là comme il le merite il est dit, Que celui qui nous est tesmoin de là remission de nos pechez, est comme un entre mille, qu'on ne trouvera point cela, à l'aventure, c'est un thresor que Dieu reserve à ceux que bon lui semble. Cependant nous avons declaré que Dieu en promettant aux hommes qu'il leur pardonne leurs pechez: baille charge et commission aux Ministres de la parole de Dieu de les retirer de la

mort: comme il est dit notamment, Que les clefs du royaume des cieux sont donnees à ceux qui preschent l'Evangile. Pourquoi? Pour pardonner les pechez: non point en leur authorité, mais afin que les povres pecheurs soyont tant mieux asseurez de leur salut, et qu'ils ne doutent point que Dieu ne les reçoive à merci: et desia en son nom on leur prononce qu'ils sont absous devant son siege iudicial.

Voila pourquoi notamment il est dit, Que Dieu aura merci de (homme, quand il lui envoyera un bon docteur et fidele, et qu'il baillera ceste charge et office a ceux qu'il ordonne, de racheter et delivrer la povre creature qui estoit en perdition. Mais afin que tout soit mieux entendu, il y a ici trois poincts à observer. L'un c'est qu'Eliu nous monstre la cause et le fondement de la remission de nos pechez, c'est assavoir d'autant que Dieu nous est pitoyable, et que par sa bonté infinie il ne veut point que nous perissions. Voila un Item. Le second c'est, que l'office de ceux qui preschent l'Evangile est de retirer les povres ames de la mort, et de les delivrer. Le troisieme c'est, que cela ne se fait pas que Dieu n'en donne commission expresse: comme aussi il n'appartient pas à un homme mortel d'usurper une chose si haute, et qui est par dessus nostre faculté. Quant au premier donc, nous voyons que le sainct Esprit nous ramene ici à ceste source de la grace que nous obtenons de Dieu. Quand il nous pardonne nos pechez, pourquoi est-ce? Non pas que nous en soyons dignes, non pas que nous le puissions prevenir, que nous lui apportions rien pourquoi il doive estre esmeu envers nous: mais pource qu'il nous regarde en pitié En somme le sainct Esprit attribue ici la remission de nos pechez à la pure bonté de Dieu et gratuite, d'autant que nous sommes miserables, qu'il n'y a en nous que perdition. Voila Dieu qui nous veut subvenir, et le fait non point pour rien qu'il trouve en nous sinon des miseres infinies, mais

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sa bonté l'induit à cela. C'est donc un Item que nous devons bien noter, afin que quand nous venons à Dieu pour obtenir pardon, nous ne cuidions point l'appaiser par nos merites, ni estre en partie cause de la remission de nos pechez, mais regardions ce qui nous est ici dit, c'est assavoir, Quand Dieu aura pitié de nous, qu'alors il nous recevra, à merci quant et quant. Et ainsi Eliu nous veut ici advertir, que Dieu ne nous fait pas tousiours sentir ceste bonté-là: voire combien qu'il nous porte amour, et qu'il vueille prouvoir à ce qu'il cognoist nous estre utile, si est-ce que nous n'en aurons point tousiours l'apprehension, mais tout cela nous est caché. Comme quand Dieu nous afflige, il est dit, qu'il nous tourne le dos, ou bien qu'il ne nous daigne pas regarder, ou bien que son visage nous est obscur, et que nous ne le pouvons pas contempler. Notons bien donc que les fideles par fois seront esperdus, et qu'ils cercheront Dieu sans le pouvoir trouver: non pas qu'il les ait mis en oubli, non pas qu'il les ait reiettez, mais d'autant qu'il ne veut pas pour lors leur faire sentir son amour.

Voila pourquoi notamment Eliu dit, Que Dieu nous est pitoyable quand il nous envoye tesmoignage par sa parole de la remission de nos pechez: non pas qu'il ne l'ait esté auparavant, mais d'autant que nous en avons alors certaine experience, et entrons comme en possession de sa bonté qui nous estoit pour un temps incognuë. Or il y a pour le second, que l'office de ceux qui preschent l'Evangile est de pardonner les pechez. Et c'est un article memorable, d'autant que sans cela nous sommes perdus et desesperez: il n'y a autre moyen pour nous donner esperance de salut, sinon que nos pechez nous soyent pardonnez devant Dieu, et que nous soyons absous: car c'est aussi (comme il a esté dit) la droiture par laquelle nous lui sommes aggreables. Cependant que nos pechez nous sont imputez, il faut que Dieu nous haysse. Et qu'est-ce que l'ire de Dieu sur nous, sinon un abysme de toute malediction? Au reste quand nous sommes reconciliez avec lui, la porte de paradis nous est ouverte, il nous recognoist pour ses enfans, l'heritage celeste nous est tout appresté. Et comment cela se peut il obtenir? C'est que nous ayons des bons docteurs et fideles qui nous annoncent l'Evangile: car voila, à quoy Dieu pretend, assavoir de s'appointer envers nous comme S. Paul le declare, quand il exprime quel est le propre de l'Evangile, assavoir d'estre une ambassade d'appointement de Dieu avec les hommes: c'est que Iesus Christ qui ne savoit que c'est de peché, qui estoit l'agneau sans macule, s'est assuietti à la malediction de nos pechez, afin que nous soyons trouvez iustice de Dieu en luy: c'est à dire qu'apres nous estre plongez en son sang, et venus

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mettre sous ce sacrifice qu'il a offert, nous sommes tenus et reputez pour iustes, à cause que ce sacrifice-la a eu ceste vertu pour abolir toutes nos fautes et offenses. Voila ce qu'il nous faut ici observer.

Toutes fois et quantes donc que nous lisons en l'Escriture saincte ou bien que nous venons au sermon, quand quelque promesse de la bonté de Dieu nous est mise au devant: que nous sachions, Voici Dieu qui nous rend tesmoignage de son amour, afin que nous soyons delivrez de la mort en laquelle nous estions plongez. Et combien que nous n'oyons qu'un homme mortel qui parle, et que sa voix ne soit qu'un son qui s'espard et s'esvanouist en l'air: si faut-il que nous concluyons que Dieu besongnera par sa vertu en telle sorte, que ceste doctrine sera suffisante pour nous delivrer de la damnation en laquelle nous sommes, et de la servitude de peché: que nous sortirons des liens de Satan, que nous serons absous devant nostre Dieu, que ceste parole ne nous peut faillir, Tout ce que vous aurez deslié en terre, sera aussi bien deslié aux cieux. Et ainsi nous voyons de quelle importance est ce mot, quand il est dit, Delivre le pecheur: car c'est autant comme si la voix de Dieu resonnoit du ciel quand il donne charge expresse à ceux qui parlent à nous, qu'ils nous retirent des abysmes de mort pour entrer en paradis. Et defait saint Iaques parlant à des personnes privee dit (5, 20), Que celuy qui admonneste son frere, sauvera une ame qui estoit perduë. Si cela est en tous ceux qui reduisent au bon chemin les desbauchez: que sera-ce quand nous aurons ceste signature especiale, que nostre Seigneur Iesus a donné à sa parole, lors qu'elle nous est preschee par les Pasteurs de l'Eglise? c'est assavoir que leur office est de remettre et pardonner les pechez comme desia nous avons allegué de S. Iean: et de lier et deslier, comme nous avons allegué de S. Matthieu. En somme nous voyons quelle est la vertu de l'Evangile, quand nous recevons par foy les promesses qui y sont contenues: que c'est autant comme si Dieu nous tendoit la main du ciel pour nous faire sortir des abysmes de mort.

Or notons cependant pour le troisieme article, que ceci ne se fait sinon d'autant que Dieu l'a ordonné. Et c'est pour distinguer l'Evangile d'avec les blasphemes du Pape: car le Pape dira bien que Il y et sa Prestraille ont les clefs du royaume des cieux, qu'ils ont l'office de pardonner. Mais quelle commission ont-ils de tout cela? Car ils attachent la remission des pechez à leur confesse. Et où est-ce que iamais Dieu a declaré, qu'il se faille confesser de tous ses secrets en l'aureille d'un homme pour obtenir merci? Dieu declare que quand le pecheur gemira, il le regardera en pitié. Or voila un homme mortel qui presume d'imposer une loy, et de clorre la porte de paradis, sinon qu'on l'observe.

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Ne voila point usurper notoirement la puissance de Dieu? Apres, le Pape aura ses bulles, ses indulgences et pardons et choses semblables pour fonder la remission des pechez, il meslera aussi le sang des martyrs, comme s'il vouloit expressement deroguer à la vertu de la mort et passion de nostre Seigneur Iesus Christ. Cependant il n'a nulle promesse de l'Evangile, il n'y a que des badinages, des ceremonies de sorciers, force croix sur le dos, et ceci et cela: bref, ce ne sont que singeries de Satan. Or au contraire il est dit, Que la remission des pochez ne peut estre sans message de Dieu, c'est à dire sans predication et doctrine. Le Pape quand il pardonne les pechez est muet, il n'apporte point un seul mot de la parole de Dieu, il n'a que ses charmes et sorcelleries comme il a esté dit. D'avantage il impose loix tyranniques pour pervertir le moyen que nostre Seigneur a ordonné: apres il oste mesmes la liberté à Dieu, et ne tient pas à luy qu'il ne l'empesche de recevoir les pecheurs à merci. Voila donc l'Eglise Papale, ceste synagogue diabolique qui est destituee de la remission des pechez, et par consequent elle est damnee, cependant qu'elle se tient aux traditions de cest Antechrist: car il est impossible qu'elle puisse estre reconciliee à Dieu. Mais au contraire nous disons que les pechez sont pardonnez aux hommes, d'autant qu'ils resoivent le message de l'Evangile, et qu'il n'est point question ici de ceremonies que les hommes ont controuvé, et de loix qu'on aura inventé à plaisir: mais seulement que nous suivions l'ordre et la regle que nostre Seigneur Iesus a establi, luy qui a la remission de nos pechez en main. Il nous a donne le moyen comme il veut qu'elle soit faite, c'est que l'Evangile soit publié, qu'on le reçoive en certitude de foy. Quand donc nous aurons ceste simplicité-la, nous pourrons estre asseurez que ceste commission vient d'enhaut, et que les hommes n'entreprenent et n'usurpent rien ici de leur phantasie propre.

Voila ce que nous avons à observer sur ce mot, quand il est dit, Dieu aura pitié de luy, et le delivrera. Il faut donc que tout cela viene d'enhaut, et qu'il n'y ait que Dieu seul qui besongne ici en sa bonté gratuite: comme aussi il le proteste par son Prophete Isaie (43, 25), Ce suis-ie, ce suis-ie moy qui efface tes iniquitez Israël. Il faut donc qu'un tel benefice procede de luy: comme ce n'est point à la creature de nous le donner. Nous voyons maintenant quelle substance il y a en ce passage moyennant qu'il soit bien entendu.

Or il est dit quant et quant Afin que son ame n'entre point en la fosse. Desia nous avons veu ci dessus que les povres pecheurs sont prochains du sepulchre, les voilat respassez et comme aneantis du

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tout, cependant que Dieu les poursuit en sa rigueur: mais maintenant Eliu adiouste, Que Dieu nous envoyant ce message de la remission de nos pechez, previent ce mal-la que nous ne tombions au sepulchre, c'est à dire, que nous ne perissions: car il n'est point question ici seulement d'une mort temporelle, mais de la perdition où nous serions abysmez, n'estoit que Dieu anticipast, et nous en preservast par sa bonté infinie. Notons donc que cependant que nous sommes affligez, nous sommes couverts des tenebres de mort, et semble bien qu'il n'y a nulle issue: mais toutes fois durant ce temps-la Dieu nous soustient comme en cachette: et combien que nous n'appercevions pas que nous soyons appuyez sur luy si est-ce toutes fois qu'il nous fait ceste grace. Car sans que nous le cognoissions, il faut bien que Dieu y besongne, sans que nous le puissions apprehender. Et defait quand nous commençons par foy d'apprehender sa bonté, ce n'est pas qu'il nous faille là mettre le premier poinct de nostre salut: mais il faut monter plus haut, assavoir que devant que nous fussions nais il nous a choisis à soy, et que suivant cela il continue tousiours sa bonté envers nous. Ainsi donc notons que Dieu nous choisit par sa bonté, d'une façon secrete, et qui est incomprehensible à nostre sens naturel. Et puis, quand il luy plaist de nous manifester sa bonté, ce qu'il fait quand son Evangile nous est presché, alors il nous monstre qu'il veut que nous soyons delivrez du sepulchre. Nous appercevons donc nostre delivrance, et nostre salut, quand nous goustons les promesses de son Evangile, non pas que cela se face tout à un coup en perfection, mais Dieu nous en donne quelque petit goust, et de plus en plus il nous y conferme, iusques à ce que nous voyons la porte de paradis qui nous soit ouverte pleinement, et que nous soyons delivrez du sepulchre. Voila ce que nous avons à retenir sur ce mot.

Au reste quand Eliu dit, Que Dieu a trouvé reconciliation: notons qu'ici il nous veut encores mieux exprimer ce qu'il a touche n'agueres: c'est assavoir qu'il nous faut attribuer à la bonté gratuite de nostre Dieu l'appointement qu'il fait avec nous: et que c'est luy qui besongne, voire devant que nous puissions avoir une pensee ni affection d'approcher de luy. Car il faut qu'il nous cerche cependant que nous sommes esgarez, et que nous l'avons mis en oubli: selon ce qui est dit au Prophete Isaie (65, 1). Vray est qu'il nous est assez commandé que nous cerchions Dieu, et quand nous l'avons offensé, que nous retournions à Luy. Mais quoy? Cela ne se peut faire sinon qu'il nous instruise là dedans, et qu'il nous touche au vif, en sorte que nous soyons contraints de nous desplaire en nos pechez. Et puis, qui est-ce qui nous donne

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quelque esperance, et qui fait que nous recourons à Dieu pour y avoir nostre refuge? N'est-ce pas luy qui nous illumine en la foy? Ainsi donc ce n'est point sans cause qu'Eliu adiouste, Que Dieu a trouvé reconciliation. Et pourquoy? Quand il nous afflige, desia il nous prepare pour recevoir la grace qu'il nous veut faire: car cependant que nous sommes enflez d'orgueil, la bonté de Dieu n'a point d'entree en nous: cependant que nous sommes endurcis en nos pechez, nous repoussons ceste grace-la bien loin: cependant que nous sommes confits en nos ordures, il est certain que nous ne pouvons gouster que c'est de ceste reconciliation qui a esté faite par nostre Seigneur Iesus Christ. Il faut donc que Dieu besognes ici, et que l'ouvrage soit sien. Et Comment est-ce qu'il y besongne? En premier lieu quand il nous amene à la cognoissance de nos pechez par tant de remords qu'il nous donne: comme il a esté dit cy dessus, qu'il nous envoye des effrois là dedans, comme s'il sonnoit une trompette pour nous adiourner devant son iugement.

Voila donc comme Dieu par inspirations secretes nous appelle à soy quand il voit que nous en sommes esgarez et distraits. Et puis, il nous ordonne gens qui nous admonnestent, qui nous redarguent. Et voila encores un grand bien, quand nous avons de bons docteurs et fideles, qui nous remonstrent nos pechez au vif, qui nous menacent de la perdition eternelle. Au reste, si cela ne suffit (comme nous voyons que nous sommes tant durs à l'esperon, qu'il faut que Dieu nous picque et nous poigne plus asprement) il adiouste des corrections de sa main, et il nous afflige. Et voila Comme il nous faut faire profiter les corrections, afin que nous ne soyons point comme des enclumes pour repousser les coups. Mais encores c'est luy qui pour ce faire nous donne des coeurs de chair, et nous amollist ceste dureté qui est en nostre maudite nature. Et bien, Dieu a-il fait valoir ses corrections? Alors c'est le temps opportun de nous manifester sa misericorde, et nous la faire gouster. Ainsi donc nous voyons bien que c'est luy qui trouve reconciliation, que nous ne pouvons pas anticiper de nostre costé, et mesmes nous ne faisons que reculer de luy. Quand Dieu nous instruit, où en sommes-nous? Et s'il nous laisse là, ne sommes-nous pas Comme enyvrez en nos cupiditez sans iamais penser à luy? Mais encores qu'il nous envoye des bonnes remonstrances, et que nous soyons convaincus de nostre mal: si est-ce que nous taschons d'ensevelir le tout, afin qu'on n'en voye rien. les autres grinceront les dents et se despiteront quand on leur remonstre leurs iniquitez, tellement que tant s'en faut qu'ils puissent souffrir cela, qu'il n'est question que de mordre et de regimber.

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les autres seront comme insensibles: il y aura une telle stupidité, que pour tout ce qu'on leur dira il n'y a point d'amendement. Il faut donc que nostre Seigneur besongne en cest endroit ici: et puis, quand il nous aura affligez iusques au bout, si est-ce qu'il n'y aura point encores une droite obeissance on nous: et mesmes quand nous serons confus, encores pourrons nous estre comme povres phrenetiques: ainsi que nous voyons qu'il en est advenu et à Cain et à Iudas. Voila quelle seroit nostre condition, si Dieu n'y besongnoit. Et pourtant si nous n'avions ce message de salut, que deviendrions-nous? Encores que nous fussions bien dontez, et que nous ne fissions que souspirer et gemir: si est-ce qu'il n'y auroit que desespoir en nous.

Ainsi donc il faut que ce temps agreable vienne, comme il en est parlé au Prophete Isaie on un autre lieu, Voici le temps agreable, voici les iours de salut. Et pourquoy appelle-il le temps de salut, agreable? Pource que Dieu l'a choisi par sa pure bonté. Et voila pourquoy aussi il est dit on l'autre passage d'Isaie, Consolez, consolez mon peuple, dira le Seigneur. Si est-ce que c'est à luy à faire, de nous consoler en nos afflictions: ou autrement nous serons engloutis en tristesse. Et pourtant il adiouste qu'il se repent tant et plus d'avoir affligé les lesions, et que le temps est venu de les resiouir. En quoy nous voyons une declaration plus certaine de ce qui est ici touché en bref, c'est assavoir que c'est le propre office de Dieu de trouver reconciliation. Mais tant y a que Dieu le veut faire par ses Ministres. Et ainsi toutes fois et quantes que le promesses de l'Evangile nous sont offertes, où Dieu nous appelle à soy, et nous monstre qu'il nous est propice au nom de nostre Seigneur Iesus Christ, et qu'il nous fait ceste grace que nous goustons une telle bonté, et que nous sommes certains qu'il est prest de nous recevoir à merci: cognoissons sons que voila le temps opportun qu'il a ordonné de nostre salut. Humilions-nous donc, sachans que nous ne l'avons point provenu, mais que c'est luy qui nous a cerché. Et cependant ne defaillons point à une telle occasion: comme aussi S. Paul alleguant ce passage que i'ay touché d'Isaie, nous monstre que nous devons estre prests à venir quand nostre Seigneur nous exhorte: et qu'il ne faut point que nous attendions du iour au lendemain quand la reconciliation est trouvee et se presente à nous.

Or sur cela Eliu conclud, Que l'homme estant ainsi consolé par le message que Dieu lui envoye raieunist, qu'il est restauré, que sa chair devient plus fresche que d'un enfant. En quoi il monstre le vrai moyen de nous resiouir, c'est assavoir non pas d'oublier Dieu, et de cercher des vanitez frivoles

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pour nous enyvrer, mais que nous soyons certifiez de la bonté de Dieu. Et c'est encores un article que nous devons bien noter. Nous voyons comme les hommes taschent de se resiouir c'est assavoir en oubliant Dieu: car il leur semble que c'est melancholie que d'y penser. Et defait, combien y en a-il qui se diront assez Chrestiens, et toutes fois quand ils se veulent resiouir il faut qu'ils chassent toute pensee de Dieu, et de la vie eternelle: et non seulement cela, mais qu'ils despitent Dieu comme de propos deliberé. Et pourquoi? Ils ne se peuvent resiouir qu'en mal-faisant. Voyans donc le naturel des hommes estre tel, et que nous serions entachez de la mesme maladie, regardons à nous: et pensons bien que nostre ioye ne sera point benite d'enhaut, sinon que nous soyons certifiez de la remission de nos pechez. 6i donc nous avons Dieu propice afin de le pouvoir invoquer (comme Eliu adioustera tantost) voila où consiste nostre vraye ioye, et que Dieu approuve, et qui est permanente, et nous conduira, à salut. mais cependant que nous ne savons comment c'est que nous en sommes avec Dieu, et que nous ne cerchons point d'estre reconciliez avec luy, et que nous demeurons là croupissans en nos ordures: d'autant plus que nous desirons à nous esiouir, c'est pour enflammer la vengeance de Dieu contre nous: c'est pour augmenter tousiours le feu de son ire: c'est pour nous plonger d'autant plus profond aux abysmes Voici donc une chose plus qu'utile, quand il nous est monstré que pour estre restaurez, il faut que nous ayons certitude que Dieu nous est propice. Et voila pourquoy aussi l'Escriture saincte nous ramene tousiours là, quand il est question de nous donner ioye et de nous esiouir, qu'elle nous propose la grace de Dieu, Voici vostre Dieu qui vous est propice, esiouissez-vous: voici vostre Redempteur qui vous cerche pour vous conioindre et unir à Dieu son Pere, resiouissez-vous, soyez paisibles, ayez repos en vos consciences. Par cela nous sommes admonestez, qu'il faut que nous soyons en trouble et inquietude, cependant que nous ne savons où nous en sommes avec Dieu. Il est vray que les meschans cercheront assez de s'esiouir, et defait ils s'esgayent (comme on voit) en despitant Dieu: mais quoi qu'il en soit, si est-ce que Dieu leur envoye des pointures qui les tormentent tellement, qu'ils sont là enserrez, et s'ils sautent, c'est à la façon qui est dite en Moyse, que neantmoins tousiours le peché est à la porte, qu'il tient là bon comme un chien qui attend son homme. Voila donc les meschans qui se pourront esgarer:

mais tant y a qu'ils ne peuvent sortir qu'ils ne soyent rongez en leur conscience, et faut que Dieu j les tiene là enserrez. D'autant plus donc devons nous penser à ceste doctrine. c'est assavoir de ne

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tourner point le dos à Dieu, de n'ensevelir point nos pechez, quand il est question d'avoir paix: mais que nous ayons tousiours quelque promesse de Dieu qui nous console. Et quand nous voyons que Dieu nous convie à salut, esiouissons nous sur cela: car lors nos ioyes seront benites, et moyennant que nous ayons ce goust-la que Dieu nous est Pere, c'est pour sanctifier toutes nos ioyes: mais aussi sans cela il faut que nous deffaillions du tout, il n'y a nul moyen pour nous resiouir. Voila pour un Item.

Or pour le second, nous avons aussi à observer que la seule grace de Dieu nous doit bien suffire, encores que nous ayons beaucoup de tristesses meslees, comme Dieu nous voudra exercer. Car il ne nous envoyera point une pleine ioye, tellement que nous puissions rire à pleine bouche, comme on dit. Tant y a qu'il nous faut contenter de ceste certitude que nous avons qu'il nous est Pere, et que nous trouverons merci envers luy. Quand donc nous avons ce privilege de pouvoir invoquer nostre Dieu, estans asseurez que la porte nous est ouverte, et que nous y aurons bon accez au nom de nostre Seigneur Iesus Christ: quand, di-ie, nous avons ceste hardiesse-la, non point de nostre temerité, mais pource qu'il a bien daigné ouvrir sa bouche sac ce pour nous rendre tesmoignage de son amour (ce qu'il fait quand son Evangile est publié) cognoissons que c'est où il nous faut arrester du tout, encores que nous ayons des tristesses, des fascheries. Il nous faut passer outre, et surmonter tout cela, pour nous glorifier en nos miseres et tribulations puis que cest amour de Dieu est imprimé en nos coeurs par son sainct Esprit: c'est assavoir que Dieu nous veut estre Pere et Sauveur, et qu'il nous l'a monstre non seulement de parole, mais aussi par effect en la personne de son Fils unique: lequel il n'a point espargné, mais l'a exposé à la mort pour nous. Voila donc ce que nous avons à noter quand il est ici dit, Que l'homme cueillera vigueur nouvelle, qu'il sera restauré, que sa chair viendra fresche comme en son enfance. Car c'est pour declarer, que combien que nous sentions tous les maux du monde (comme il est certain qu'en passant par ceste vie caduque, il faut que nous ayons beaucoup de povretez) toutes fois Si ne laisserons nous pas d'avoir une ioye qui surmonte, et est victorieuse par dessus tout, quand nostre Seigneur nous console en sa bonté. Et c'est ce que dit S. Paul (Philip. 4, 7), Que la paix de Dieu qui surmonte tout sens humain obtiene la victoire en vos coeurs. Quand il parle de ceste paix de Dieu, il entend la resiouissance qui nous est donnee par la remission de nos pechez. Et au reste il dit, que ceste paix-la surmonte tout sens humain: et puis il adiouste, qu'il faut qu'elle obtiene

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la victoire et la palme en nos coeurs. Or il signifie que vivans en ce monde nous aurons beaucoup de troubles et de fascheries, que mesmes nous serons environnez de la mort à chacun coup: mais si faut-il que ceste paix de Dieu viene au dessus, et qu'en combatant nous soyons victorieux. Et de fait quand nous voyons que nostre Seigneur nous esclaire, cela nous doit suffire: comme il en est parlé au Pseaume quatrieme (v. 7), que toute l'abondance du monde ne resiouira point tant ceux qui sont charnels, et qui desirent les choses d'icy bas, lesquels s'esgayent s'ils ont bonne annee, et qu'ils ayent à boire et à manger à force. Vray est que les voila bien esiouis: mais si Dieu fait luire sa face sur nous, il faut que nostre ioye surmonte tout ce que les mondains ont accoustumé de desirer.

Or quand Eliu a ainsi parlé, il adiouste quant et quant, L'homme priera Dieu, et l'appaisera, ou le trouvera favorable. Voici encores un article qui emporte beaucoup: pource que sans ceste invocation du nom de Dieu, nous ne cognoissons point droitement le fruict de ceste ioye de laquelle il est ici parlé. Car en quoy est-ce que consiste tout nostre bien? C'est quand nous pouvons venir hardiment à Dieu, et avec ceste liberté que nous pouvons nous reposer comme en son giron quand nous sommes affligez, que nous savons qu'il nous veut estre propice selon qu'il nous l'a promis. Voila, di-ie, le souverain bien des hommes cependant qu'ils vivent ici bas: car defait l'oraison est pour nous approcher de Dieu. Il nous faut cheminer ici par foy, et Dieu nous est absent quant à la veuë: et combien qu'il habite en nous par sa vertu, et qu'il nous face sentir sa grace: tant y a que maintenant nous sommes comme eslongnez de luy quant à l'apparence. Mais en le priant nous montons au ciel, nous venons nous presenter devant sa maiesté, bref nous sommes conioints à luy. Voila donc un lien de privauté qui est entre Dieu et les hommes, en ceste liberté qu'il nous donne de l'invoquer. Or tant y a que nous ne le pouvons prier comme il appartient, sinon que nous ayons cognu sa bonté: comme il est dit au Pseaume cinquieme (v. 8), l'adoreray en ton temple, Seigneur, en la multitude de ta bonté. Iusques a, tant donc que nostre Dieu nous ait certifiez qu'il nous est Pere il n'est point possible que nous osions venir à luy. nostre bouche sera close, nostre coeur sera enserré: bref, nous serons du tout privez et exclus de ce privilege de l'invoquer. Et voila pourquoy il est dit, Que nous avons le sainct Esprit qui nous signe nostre adoption, afin que nous puissions crier Abba, Pere, estans certains qu'il nous veut exaucer. Et en un autre lieu sainct Paul dit, que Dar Iesus Christ nous avons la foy en Dieu. et

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que ceste foy engendre confiance afin qu'en toute hardiesse nous venions devant ie throne de Dieu pour le prier.

Voila donc ce qui nous est ici monstre, que quand l'homme aura esté ainsi resioui par les promesses de l'Evangile, quant et quant il invoquera Dieu, et le trouvera propice. Et ainsi notons en premier lieu, que toutes les prieres que les hommes font sans avoir gousté la bonté de Dieu, ce n'est que pure fointise, et mesmes cela n'est qu'abomination. Vray est que nous ne pouvons pas estre asseurez comme il seroit requis, et combien que nous prions Dieu nous n'avons point une foy parfaite: mais ie di que si nous n'avons ceste resolution en nous, d'aller à Dieu comme à nostre Pere, d'autant qu'il nous y convie, d'autant que nous sommes fondez sur ces promesses: en le priant nous ne faisons que polluer son nom, et toutes nous oraisons nous seront converties en peché. Et par cela voit-on combien la condition des Papistes est maudite et miserable. Et nous y devons bien penser, afin de gemir voyans leur perdition, et de magnifier tant plus la bonté de Dieu, de ce qu'il nous a retirez d'un tel abysme. les Papistes cuideront prier Dieu assez devotement: voire, mais cependant ils auront ceste maxime qu'il faut estre incertain de la grace de Dieu: et mesmes il n'est point question de gouster ses promesses, mais ils y vont tout à l'aventure. Et voila pourquoy ils font tant de circuits, pourquoy ils cerchent tant de patrons et d'advocats, pourquoy ils inventent tant de moyens d'aller a Dieu: car ils ne luy font pas cest honneur de se ranger à sa parole, et d'y adiouster pleine foy. Ainsi donc voila les Papistes qui sont tousiours en doute, et mesmes ils veulent douter. Et ainsi tant s'en faut qu'ils ayent ce privilege d'invoquer Dieu pour estre exaucez, que plustost ils seront tousiours reboutez: car comme dit S. Iaques (1, 7), quand un homme viendra en doute pour requerir Dieu, il ne faut pas qu'il pense iamais rien obtenir. Et pourquoy? Car il faut que nos oraisons soyent fondees en la parole de Dieu. Et pourtant nous voyons que ce n'est point sans cause qu'Eliu dit ici, que l'homme estant ainsi resioui priera Dieu.

Or maintenant notons, que nous ne pourrons iamais estre disposez à prier, iusques à ce que nous ayons cognu que Dieu nous appelle. Il y a une raison generale qu'il nous faut tenir, suivant ce qui est dit au Prophete (Osee 2, 23), Ie diray, vous estes mon peuple, et vous me respondrez, Tu es nostre Dieu. Il faut donc que Dieu commence et qu'il entonne: si nous voulons estre asseurez de nostre salut, il n'y aura point une bonne melodie, sinon que Dieu ait entonné, c'est à dire que par sa promesse il nous ait donné la hardiesse de le

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pouvoir reclamer comme nostre Dieu. Et ainsi toutes fois et quantes que nous avons à prier, que nous commencions par les promesses qui sont contenues en l'Escriture saincte: cognoissons que Dieu nous appelle à soy, qu'il nous promet de nous exaucer, que nous pouvons hardiment aller à luy. Voire, mais que nous ne laissions pas cependant de cheminer en crainte, cognoissans que nous avons à nous presenter devant la maiesté de nostre Dieu. Que cela, di-ie, nous induise à humilité et reverence, comme il est dit en ce passage que ie vien d'alleguer du Pseaume cinquieme, I'entreray en ton temple Seigneur, et t'adoreray là en crainte. Ainsi donc cognoissans la maiesté de nostre Dieu, que nous craignions, abaissons-nous, et nous submettons à luy en toute humilité. Et toutes fois

que nous ne laissions pas tousiours de prendre courage et nous enhardir. Et pourquoy? D'autant qu'il a pleu à ce bon Dieu de nous appeller à soy, et nous promettre que ce ne sera point en vain quand nous viendrons à luy. Voila donc ce que nous avons à noter, Que combien que nous ayons conceu une certitude de la bonté de Dieu, et que nous soyons tout asseurez qu'il nous recevra: toutes fois nous ne laissions pas de nous abaisser en toute humilité devant luy, sachans que nous le trouverons tousiours Pere pitoyable et propice envers nous, quand nous le cercherons tenans le droit chemin tel qu'il nous le monstre.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT ET VINGTSEPTIEME SERMON,

QUI EST LE VI. SUR LE XXXIII. CHAPITRE.

26. Il priera Dieu, lequel luy sera propice: il verra sa face en ioye: il rendra, à l'homme (ou retournera) sa iustice. 27. regardera les hommes, et dira, I'ay peché, ie me suis destourné du bien, et ne m'a point profité. 28. Il a racheté mon ame, afin qu'elle ne descendist au sepulchre, et ma vie afin qu'elle vist clarté.

Suivant ce qui fut dit hier, ici Eliu nous monstre que quand les hommes sont reconciliez avec Dieu, ils le peuvent invoquer d'une conscience paisible et du tout asseuree. Et c'est le vray fruict de la foy, d'avoir un tel repos que nous sachions que Dieu nous aime, et que nous puissions avoir nostre refuge à luy: car sans cela aussi nostre condition est du tout maudite. Et defait encores que nous ayons tous les biens du monde, nous ne serons point asseurez d'en iouir une minute de temps, sinon que Dieu nous maintiene en la possession d'iceux. D'avantage prenons le cas qu'un homme deust estre à son aise et à son plaisir tout le temps de sa vie: si est-ce que toutes les graces de Dieu luy seront converties en damnation et ruine, sinon qu'il en use purement, et soit asseuré de ceste amour paternelle de Dieu. Nous voyons donc, que si nous ne pouvons invoquer Dieu avec telle certitude que nous serons exancez de luy, et que nos prieres luy seront agreables, c'est pitié de nostre vie. D'autant plus donc nous faut-il

bien observer l'ordre qui est ici monstre par le sainct Esprit: c'est que quand Dieu nous aura certifiez de sa bonté envers nous, ayans cognu qu'en cela il nous est propice, qu'il nous veut pardonner nos pechez, alors nous le pouvons requerir, et nous presenter hardiment devant sa face.

Et voila pourquoy il est adiouste au texte, Que Dieu luy monstrera sa face, et que sa iustice retournera vers luy par ce moyen: ou bien que l'homme verra la face de Dieu. Et il ne nous faut point beaucoup arrester au mot, veu que le sens est tout clair. C'est donc autant comme s'il estoit dit, que les hommes, cependant qu'ils sont redarguez en leur conscience, ne peuvent penser à Dieu qu'avec toute frayeur, et qu'ils voudroyent bien iamais ne sentir rien que soit de luy, et qu'on ne leur en par st plus, qu'on ne leur en fist aucune mention. Et nous voyons defait que les pecheurs, cependant qu'ils sont endormis en leur mal, ne demandent qu'à mettre Dieu en oubli, et quand on en fait memoire, ce leur est un torment insupportable, comme si un malfaicteur estoit amené devant son iuge. Voila donc comme les povres creatures, cependant qu'elles sont ensevelies en leurs pechez, ne peuvent regarder Dieu qu'avec angoisse. Mais quand nous avons tesmoignage de la remission de nos pechez, alors nous venons hardiment à Dieu, nous pensons à luy, nous en oyons volontiers parler, et mesmes nous contemplons sa face

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avec ioye. Et c'est ce que sainct Paul dit, que nous trouvons paix envers Dieu quand nous sommes iustifiez par foy. Or par ce mot il signifie, que les meschans ne reposent point, sinon quand ils sont assoupis, ou plustost eslourdis en sorte qu'ils ne regardent point à Dieu. Voila comme les gens prophanes, et ceux qui ne demandent qu'à se nourrir en leurs vices taschent d'oublier Dieu, et là dessus ils se reposent: mais quand Dieu se ramentoit, ils sont esveillez, voire pour estre tormentez. Au contraire si nous sommes certifiez que Dieu nous reçoit à merci (comme la foy nous en est un bon tesmoignage et seur) nous allons hardiment à Dieu, et avons paix avec luy: et d'autant plus que nous approchons de sa maiesté, d'autant plus avons-nous de confiance de nostre salut, voyans qu'il ne demande sinon de nous estre Pere, comme il l'a monstré defait.

Or le propos qui fut hier tenu nous est encores conformé derechef, quand il est dit, que la iustice sera rendue à l'homme. Eliu avoit dit ci devant, Que si une povre creature est en affliction, qu'elle sente l'ire de Dieu et sa vengeance, il n'y a moyen de la resiouir, et mesmes de luy restituer la vie, sinon que l'Evangile soit presché, que Dieu envoye gens qui annoncent purement sa parole, par laquelle le povre pecheur quand il seroit abysme, cognoisse que la porte de paradis luy est ouverte. Eliu en traittant cela disoit, que celuy qui annonce l'Evangile declarera, à celuy qui est ainsi traitté, sa droiture. Et quelle est ceste droiture? Nous avons declaré que ce n'est pas que les hommes en eux-mesmes soyent droite, ne qu'ils puissent consister devant Dieu: mais ceste droiture est quand Dieu ensevelist leurs fautes, et ne les leur impute point, d'autant qu'il les en nettoye par sa bonté gratuite. car le sang de Iesus Christ est le lavement spirituel de nos ames, voire quand elles sont arrousees par le sainct Esprit ainsi que sainct Pierre le monstre (1. Pier. 1, 2). Voila aussi comme ce passage ici doit estre entendu, que la iustice est rendue à l'homme, ou qu'elle reviendra vers luy. Car cependant que Dieu nous poursuit comme iuge, et nous adiourne pour rendre conte, nous sommes accablez de nos offenses: il ne faut point d'autre procez, ne tesmoins contre nous. Mais quand Dieu nous rappelle à soy, et nous monstre qu'il y a un bon remede pour estre delivrez de l'obligation de mort en laquelle nous sommes, c'est de mettre toute nostre fiance en la mort et passion de nostre Seigneur Iesus Christ, et recevoir et embrasser les promesses de salut qui nous sont donnees: voila comme nostre iustice retourne vers nous, laquelle auparavant en estoit eslongnee et de laquelle nous estions du tout desnuez Ainsi donc, apprenons de ne plus nourrir

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nos pechez en nostre sein: car nous ne gaignerons rien voulans mettre des emplastres pour couvrir nos vices: la puantise s'augmentera tant plus: il faudra que nous en crevions en la fin, et que nous soyons du tout infectez. Il n'est point donc question de nous flatter, et cercher de vains subterfuges mais venons droit à Dieu, souffrons d'estre redarguez par luy. Et. quand nous aurons quelques remords de conscience, que nous recevions cela pour nous humilier, pour nous desplaire en nos iniquitez: si nous avons mal profité aux admonitions que Dieu nous aura envoyé, pour le moins ne soyons point incorrigibles quand il nous chastiera: et quand nous serons batus de ses verges, que nous en soyons tellement abbatus en nous, qu'il ne nous reste sinon de cercher sa pure misericorde, voyans que nous sommes du tout abysmez, s'il ne nous subvient. Voila donc comme il nous en faut faire. Et par ce moyen ne doutons point que la iustice ne nous soit rendue: comme il est dit par le Prophete Isaie (1, 18), que quand nous serions tout sanglans en nos pechez, que mesmes la teinture seroit confite en nous, Dieu nous blanchira comme neige, moyennant que nous retournions à luy en pureté de coeur. Et là dessus ne pensons point que Dieu nous pardonne nos pechez pour nous laisser comme endormis: mais c'est afin que nous le requerions, et que nous facions valoir ce privilege qu'il nous donne, c'est d'avoir la hardiesse de l'invoquer comme nostre Pere, et d'estre asseurez qu'il nous exaucera.

Or Eliu ayant ainsi parlé adiouste, Il regardera aux hommes, et dira, I'ay peché, ie me suis destourné du bien, et il ne m'a rien profité: il a delivré mon ame de la fosse. Ce passage est exposé par aucuns, comme si Eliu parloit de Dieu, disant qu'il regarde ainsi les hommes: et si quelqu'un dit, I'ay failli, qu'alors Dieu delivre son ame de la fosse, et luy rend la clarté de vie, au lieu qu'il estoit aux tenebres de mort. Mais pource qu'il y a de mot à mot, Il regardera les hommes, et dira, I'ay failli, ie me suis destourné du bien, et ne m'a rien servi, ou cela ne m'a pas esté equitable ou convenable: on voit et peut-on facilement recueillir qu'Eliu continue son propos, monstrant que ceux qui auront esté ainsi humiliez iusques à sentir leurs fautes, iusques à estre au bord du sepulchre: quand Dieu leur fait ceste grace de les rappeller, et qu'il leur donne esperance de vie, et mesmes qu'il resiouist leurs coeurs afin qu'ils le puissent invoquer en vraye certitude de foy, puis apres se convertissent aux hommes et leur declarent leurs povretez, afin de magnifier la bonté infinie de Dieu, laquelle ils ont sentie. Et c'est le second fruict de la remission des pechez, Que quand le povre pecheur cognoist que Dieu ne l'a point du tout reietté, mais

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qu'encores il luy donne ouverture et accez pour venir à luy: tout ainsi qu'il s'appuye là dessus pour invoquer Dieu, et qu'alors il fait valoir le fruict de la foy, aussi il faut qu'il confesse ceste bonté de Dieu envers les hommes, et qu'il n'ait point honte aussi de monstrer la povreté en laquelle il estoit, iusques à ce que Dieu l'en ait delivré par sa misericorde. Bref, tout ainsi qu'apres que Dieu nous a envoyé les promesses de son Evangile, nous avons à le recognoistre et requerir: aussi faut-il que nous gemissions devant les hommes. Car ce n'est point assez qu'un chacun en son privé prie Dieu: mais il faut que sa gloire soit magnifiee par nous, et qu'un chacun s'employe à inciter ses prochains, et que nous soyons ainsi edifiez les uns par les autres: et que celuy qui aura experimenté combien Dieu est bon et pitoyable, le monstre aux autres, et qu'on y prene exemple: et quand nous aurons un tel accord entre nous, qu'aussi nous preschions les louanges de Dieu par ensemble: comme chacun est tenu et obligé à luy, et n'y a homme mortel qui ne puisse bien confesser à bon droit, que Dieu l'a retiré cent fois du sepulehre, et l'a vivifié. Voila donc en somme l'intention d'Eliu. Or pour mieux faire nostre profit de ce passage, notons qu'il nous faut tousiours entrer en nous-mesmes, et puis aller à Dieu, et puis venir à nos prochains. Voila donc trois choses qui sont à observer, et c'est un ordre que nous devons bien tenir.

Le premier c'est, que les hommes examinent bien leurs consciences, et qu'ils regardent à toute leur vie. Et pourquoy? Pour estre confus en toutes leurs iniquitez: car iusques à tant que nous ayons bien apperceu que nous sommes plus que miserables, comment aurons-nous nostre recours à Dieu? Nous ne serons point esmeus pour le requerir et luy demander pardon. Ainsi donc il est besoin de commencer par ce bout que i'ay dit, c'est assavoir de sentir nos fautes combien elles sont grieves, de sentir aussi et apprehender l'ire de Dieu, afin que nous soyons comme esperdus, que nous voyons les enfers comme ouverts pour nous engloutir, que nous soyons tout estonnez pour demander, Helas! qu'est-il de faire? Que nous n'ayons nul repos en nous-mesmes, mais que languissans pour nos miseres nous venions d'un zele ardant cercher le Seigneur. Voila donc le premier degré par où il nous faut monter.

Or le second est, que nous venions à Dieu, et que voyans qu'il n'attend pas que nous le cerchions, mais que par sa bonté infinie il nous previent: voire d'autant qu'il nous inspire, afin que nous le requerions, et que nous ayons nostre refuge à sa misericorde, que nous venions là: quand donc nous avons quelque promesse de sa bonté qui nous est

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mise au devant, voyans qu'il cerche les pecheurs pour les ramener de mort à vie, que nous prenions ces promesses-la, et que nous les appliquions à nostre usage: Et bien, mon Dieu, tu declares que tu veux recevoir les povres pecheurs à merci: m'en Voici l'un et mesmes ie suis tant esperdu que ie ne say pins que faire. Ie ne doute point donc Seigneur, que tu ne me faces sentir ta grace et bonté. Ainsi Seigneur ie m'arresteray là: et combien qu'il y ait beaucoup de troubles et de fascheries qui m'environnent, et qui seroyent pour me destourner de toy: si est-ce Seigneur que ie m'arresteray à tes promesses, et là dessus ie t'invoqueray, sachant que tu me fortifieras contre toutes les tentations de Satan. Voila donc comme il nous en faut faire.

Il y a pour le troisieme, ha conclusion dont Eliu parle ici: c'est que nous declarions à nos prochains la bonté de Dieu, entant que besoin est pour les edifier: et qu'il soit aussi loué d'un commun accord, et que tous confessent qu'il n'y a salut qu'en sa misericorde, et que nous sommes tous damnez, sinon que nous ayons ce seul remede de la bonté de nostre Dieu. Voila, di-ie, les trois degrez qu'il nous faut tenir. Or i'ay dit qu'il nous faut commencer par nous-mesmes Et pourquoy? Nous en verrons beaucoup qui prescheront à pleine bouche les louanges de Dieu: mais ils ne les ont pas bien meditees en leur coeur. Il y en a qui pensent s'estre acquittez, quand ils se feront bien ouir O mon Dieu aye pitié de moy, é i'estoye ceci, i'avoye fait cela. Il est vray qu'encores telles gens auront quelque sentiment en eux, et ne parlent point du tout par hypocrisie: mais si est-ce qu'il y a du vent beaucoup, et qu'ils auront la bouche plus large que le coeur. Car à grand peine auront-ils gousté la misericorde de Dieu: et ils voudront qu'on pense qu'ils l'ont sentie iusques au bout, et qu'ils en sont tout pleins et rassasiez. Or il y a de la vanité et de l'ambition en telles gens, quand ils eslargissent ainsi leur bouche pour bien parler, et que cependant ils n'ont point medité comme il appartient la grace de Dieu pour la sentir, afin qu'elle fust bien imprimee en leur conscience, et qu'ils en fussent vrayement nourris. Voila pourquoi i'ai dit, que devant que parier il faut que nous ayons bien apprehendé ce que nous avons veu par ci devant: c'est assavoir que nous ayons bien enquis sur nos pechez, que nous ayons esté diligens à cognoistre combien nous sommes miserables, et que nous soyons venus iusques là d'estre comme engloutis aux abismes d'enfer. Et puis apres, qu'estans ainsi confus, nous embrassions les promesses de Dieu pour en avoir un tel sentiment et si vif, que nous le puissions invoquer en pleine confiance. Il est vray que cela ne sera

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point en perfection: mais tant y a qu'il nous y faut venir, il nous faut avancer là, il nous y faut efforcer. Et bien avons-nous fait de tels efforts? O le temps est d'ouvrir la bouche, et magnifier la bonté de Dieu: afin qu'à nostre exemple chacun soit attiré à luy, et que tous cognoissent, qu'il n'y a autre attente de salut, qu'en sa bonté infinie, quand il luy plaist faire valoir la mort et passion de son Fils pour abolir nos offenses, afin que nous soyons reputez iustes devant luy, que nous soyons lavez de nos macules et pollutions. Or ici il n'est point question d'une confession des Papistes: mais c'est la confession Chrestienne, laquelle devroit estre mieux pratiquee entre nous qu'elle n'est pas.

Nous avons declaré cy dessus, que c'est un blaspheme execrable en la Papauté d'attacher la remission des pechez à une confession qui se fait en l'aureille d'an homme: car Dieu n'a iamais requis cela. Et defait il est impossible que les hommes puissent cognoistre la centieme partie de leurs fautes, ie di des plus lourdes. Et que sera-ce donc, s'ils veulent nombrer les offenses qu'ils commettent sans y penser? C'a donc este comme un gouffre d'enfer que la confession qui est entre les Papistes. Mais il y a une confession Chrestienne laquelle est approuvee par la parole de Dieu: c'est assavoir qu'en general nous confessions nos pechez, et que quand nous aurons commis quelque scandale, un chacun recognoisse ses fautes pour reparer le mal. Voila, di-ie, ce que nous avons à faire, quand Dieu nous aura affligez. et que puis apres il aura remedié à nos maux: il n'est point question d'aller souffler en l'aureille d'un homme, pour dire là tous nos pechez: ny aussi de monter sur un eschaffaud pour raconter par le menu les fautes que nous aurons commises, et quelles elles sont. Nenni: mais il faut seulement que nous confessions en general nos povretez: et puis, que nous facions ceste conclusion, Que nostre Seigneur nous a obligez à 60y tant et plus, de ce qu'il a donné une issue desirable et heureuse à nos afflictions, qui estoyent pour nous accabler, sinon qu'il nous eust tendu la main, et qu'il nous eust redresse. Or il y a aussi quand nous avons offensé nos prochains, que nous avons donné mauvais exemple: que nous cognoissions nos fautes, et que nous n'ayons point de honte de les confesser estans confus en nous. I'ai dit que ceste confession ici estoit bien mal pratiquee entre nous: car nous voyons l'orgueil qui est en la plus part. Vray est qu'ils n'osent pas dire, Nous sommes iustes: mais il n'y a qu'un manteau d'hypocrisie quand ils se confessent pecheurs: ils disent, Tous hommes le sont: et chacun devroit sentir son mal, au lieu que nous venons nous couvrir du manteau des autres. Et c'est se mocquer de Dieu que cela. Ainsi donc quand nous voulons confesser en verité

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comme nous sommes tenus à Dieu, et nous humilier devant luy: que nous parlions, selon que nous l'avons senti en nos consciences et la povreté où nous estions plongez, et de quelle mort Dieu nous a fait sortir. Voila pour un Item.

Il y en aura aussi d'autres: que quand ils auront commis quelque scandale, Dieu aura esté blasphemé, une paillardise aura infecté une rue: si on les reprend, ils diront qu'on les veut ramener en la Papauté, pource qu'on leur remonstre leurs fautes. Voire, comme si Dieu vouloit que les scandales fussent nourris, et que celuy qui aura mis trouble en l'Eglise, le gaignast par sa durté et obstination. Ainsi donc notons, quand Dieu descouvre nos pechez, que c'est afin que si nous avons fait un trouble ou scandale, nous taschions de le reparer, et que nous n'ayons point honte d'ouvrir la bouche pour cognoistre l'offense que nous avons commise. Et c'est ce qui nous est maintenant monstre, Que le pecheur quand il requerra Dieu pour obtenir pardon et puis qu'il ira a luy privément, le tenant pour son Pere, se confiant en sa misericorde: il s'adressera aussi aux hommes: et ne priera point seulement en cachette, il ne parlera point seulement en son coeur pour dire, l'ay peché et pour demander pardon, et se retourner à Dieu: mais il se tournera aussi envers ses prochains. Et qu'au lieu qu'auparavant il eust voulu tromper Dieu, il eust voulu endormir sa conscience, il concevra en soy une desplaisance et une confusion telle que Dieu en sera glorifié, que ceux qui estoyent comme endormis se resveilleront que ceux qui estoyent degoustez prendront quelque goust en la grace de Dieu, ceux qui estoyent engloutis en angoisse cognoistront, Voici Dieu qui nous ouvre la porte pour venir à luy: bref, que ceux qui estoyent comme desesperez, recouvreront esperance de vie et de salut. Voila donc ce que le S. Esprit en somme nous a voulu declarer en ce passage, Que quand nous prierons Dieu chacun en son privé et en secret, il faut pareillement que nous luy facions un sacrifice general devant les hommes, en cognoissant combien nous sommes tenus à sa bonté, et en nous humiliant en nos pechez, sentans que nous estions creatures damnees, si Dieu n'eust en pitié de nous. Il est donc dit, Il regardera aux hommes.

Or il nous faut noter cest ordre duquel i'ay desia fait mention. Car Eliu n'a point commencé par ce bout: mais il a dit d'entree, le pecheur sera resveille, voire quand Dieu luy envoyera des remords de conscience. Et s'il ne reçoit point cela, et ne fait point son profit des admonitions qu'il aura receuës, qu'il ne craigne point le iugement de Dieu pour les menaces qu'on luy aura faites: il sentira sa main si dure et Si pesante, qu'il sera contraint de sentir sa confusion pour gemir, qu'il sera là

SERMON CXXVII

comme trespassé. Et puis quand il sera question de le vivifier, Dieu fera que l'Evangile lui sera presché, que les promesses de salut lui seront offertes: et il les recevra et en fera son profit. Sur cela il invoquera son Dieu, et concevra une telle confiance, que sans aucune doute il viendra, à Dieu comme à son Pere pour dire, Puis que Dieu m'a adopte au nombre de ses enfans, ie puis bien avoir ceste liberté de venir à lui: et quand il me convie aussi doucement ie ne doi pas douter qu'il ne me vueille recevoir. Cela est-il fait? Il est temps de regarder aux hommes. Si nous regardions aux hommes en premier lieu, et que nous fissions de belles confessions devant qu'avoir gemi et estre bien touchez là dedans, ce seroit pervertir l'ordre de nature: mais apres avoir bien senti les troubles du iugement de Dieu, et que puis apres nous pouvons recevoir les promesses de l'Evangile, et invoquer nostre Dieu, nous fier en lui, et nous appuyer sur sa misericorde et bonté paternelle, quand nous avons senti qu'il nous veut estre propice, et qu'il est prest de nous recevoir à merci: apres que nous avons fait tout cela, il est temps de regarder les hommes, c'est à dire d'edifier nos prochains en second lieu. Ceci donc est inferieur à ce qui a esté declaré par ci devant.

Or en regardant les hommes qu'est-il de faire? Dire, I'ai peché, Ie me suis destourné du bien, i'ai este un homme miserable. Ici donc il nous est monstré comment Dieu doit estre glorifié de nous: c'est assavoir que nous ne recognoissions que lui seul estre iuste, et qu'il n'y a en nous qu'iniquité, comme sainct Paul en parle au troisieme des Romains (v. 4). Car quand il dit là, Que Dieu est iustifié, il entend qu'il faut que nous soyons condamnez en premier lieu. Si Dieu estoit reputé iuste, et nous avec lui: que seroit-ce? Il auroit une iustice commune et meslee parmi les hommes. Mais quand nous sommes tous convaincus, et que nul n'ose s'exempter, mais qu'au contraire nous passons condamnation volontaire, et que nous avons nostre recours à la seule bonté de Dieu, cognoissans que c'est à lui qu'il appartient de nous iustifier d'autant qu'il est la fontaine de toute iustice: voilà comme il est recognu iuste. Ainsi donc apprenons de faire ce qui nous est ici monstré: car c'est une regle generale pour tous fideles, qui n'est point donnee d'un homme mortel, mais du sainct Esprit. Voulons-nous donc publier la bonté de Dieu, laquelle il nous a monstree en nous pardonnant nos pechez? Il faut faire ceste confession de bouche à salut: comme aussi S. Paul en parle au dixieme des Romains (v. 10), Que nous croyons de coeur à iustice, et faisons confession de bouche à salut. Et S. Paul est un bon expositeur et fidele de ce passage ici: car (comme desia nous avons declaré) si

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nous commençons par la bouche, il n'y aura que vent et fumee: mais il faut que nous croyons de coeur, c'est a dire que chacun se recueille à Dieu et qu'il entre en soi, et puis qu'il medite les promesses, afin d'avoir son refuge à Dieu et en sa pure misericorde. Avons nous fait cela? Il faut que la bouche suive en second lieu. Nous ferons donc alors confession de bouche à salut, quand nous aurons ainsi creu de coeur à iustice. Tant y a que si faut-il, que ces deux choses soyent coniointes comme nous voyons qu'elles sont inseparables.

Or quand il est dit, I'ay peché et me suis destourné du bien, et ne m'a rien profité: le sainct Esprit nous monstre qu'il nous faut faire une confession pure en franche, qu'il ne faut point que nous parlions à demi, comme ces hypocrites qui diront, O il est vrai que tout le monde est pecheur, et tous sont coulpables: les voila bien acquitez, ce leur semble. Or il n'est point question de se iouer ainsi avec Dieu: mais il faut que nous aggravions nos pechez, c'est à dire, que nous sentions que ce nous est un fardeau insupportable: comme nous voyons aussi que Daniel en fait (9, 5), Seigneur, nous avons peché. Est-ce tout? Nenni: mais il adiouste, Nous avons fait meschamment, nous avons transgressé desloyaument ta Loi, nous avons este malins et pervers. Pourquoi est-ce que Daniel adiouste tant de mots, et qu'il fait là un tel amas? C'est pour nous monstrer, que ceux qui se veulent ainsi acquitter envers Dieu à la legere, disans un petit mot de leurs fautes, ne sont qu'hypocrites, et que iamais ils n'ont senti que c'est de leurs offenses. Ainsi donc notons bien qu'il n'y a rien de superflu en ce passage, quand Eliu apres avoir monstré que le pecheur qui aura este absous de Dieu, confessera sa faute, ne dit point seulement, I'ay peché, mais il dit, Ie me suis destourné du bien. En quoi il signifie que l'homme ne doit point craindre de confesser la dette entierement, pour dire, I'ay este du tout pervers et malin, ie m'estoye desbauché, ie m'estoye aliené du chemin de salut, ie m'estoye dresse contre Dieu, ie m'estoye addonné à Satan entant qu'en moi a esté. Voila donc comme il nous en faut faire: et non point par contenance, mais que le coeur parle devant Dieu: et puis que nous ayons un accord aussi de la bouche, pour confesser devant les hommes ce que nous avons senti en nous. Voila donc en somme ce qui nous est ici monstré.

Or maintenant appliquons ceci à nous, et regardons quel accez nous donnons à Dieu de desployer les thresors de sa bonté envers nous. Car on ne verra par tout qu'une durté et impudence. Auiourd'hui combien y en a-il qui s'humilient? Au contraire tous sont bestes sauvages, et les plus coulpables seront les plus effrontez à maintenir leur

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iniquité, et pour venir heurter des cornes toutes fois et quantes qu'on les veut corriger: et ceux là neantmoins ne laissent point dé se vanter de l'Evangile. O la reformation ne leur couste gueres: mais qu'est ce que l'A B O des Chrestiens, et quelle est la premiere leçon qu'il nous taut recorder, sinon ceste-ci? Que nous soyons esclairez pour cognoistre l'ire de Dieu, et sentir nos pechez combien ils sont enormes, pour nous y desplaire, et y estre du tout confus: pour embrasser la misericorde de Dieu, et l'apprehender, afin d'estre reconciliez avec lui au nom de nostre Seigneur Iesus Christ, et par le moyen de sa mort et passion: et puis finalement de confesser devant les hommes nos povretez, afin que la louange de tout soit rendue à Dieu, comme elle lui appartient. Voila, di-ie, en quoi nous devrions estre tout accoustumez. Mais quoi? comme i'ai desia touché, si un homme a failli, et non point legerement, mais l'un sera un yvrongne, l'autre un paillard, l'autre un blasphemateur, l'autre sera plein de malice et de cruauté, l'autre aura batu un qui ne lui demande rien: or si on leur remonstre leurs fautes, qu'est-ce qu'on verra la? Des bestes sauvages qu'on ne peut nullement dompter, qui mesmes ne font que se mocquer de toutes les admonitions qu'on leur fera: car à grand peine de dix l'un y en aurait, qui ait quelque humilité et modestie on soi, pour confesser la dette quand il aura failli. Et puis qu'ainsi est, ne fermons-nous point la porto à nostre Dieu? No reiettons-nous point la grace qui nous est offerte par l'Evangile? Bref, nous ne pouvons souffrir que Dieu nous pardonne nos fautes. Et ainsi voyons-nous, qu'il faut que l'Evangile se preche à beaucoup de gens pour leur oster toute excuse, et les abysmer au profond d'enfer, d'autant qu'ils n'en peuvent faire leur profit. Tant y a que le sainct Esprit nous solicite à recevoir l'exhortation qui nous est ici faite. Ainsi donc combattons contre l'orgueil, et l'hypocrisie qui est on nous: car ce sont doux choses qui nous empeschent de nous humilier devant Dieu, et de confesser la dette devant les hommes. L'hypocrisie fait que nous taschons tousiours de couvrir nos pechez, et faisons semblant de nous addonner au bien, cependant que nostre coeur on est eslongné, et que nous allons tout au contraire. Et puis il y a l'orgueil, que nous voulons tousiours estre on bonne reputation, helas! nous cercherons estre estimez des hommes, ou bien pour le moins estre exemptez de reproche: encores que nous cognoissions nos pechez, si ne voulons-nous pas qu'on nous les remonstre: et cependant voila nostre condamnation qui s'augmente et redouble devant Dieu et devant ses Anges. Et ainsi apprenons de dompter cest orgueil iusques à ce qu'il soit pleinement abbatu, tellement qu'on toute humilité nous venions à nostre Dieu: et non seulement

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que devant lui nous confessions nos miseres, mais que nous taschions d'edifier nos prochains. Si on demande, Et pourquoi est-ce qu'il nous faut parler ainsi devant les hommes? Il y a doux raisons. L'une c'est, que Dieu soit cognu lui seul iuste, comme i'ai dit, et que sa grace apparoisse et reluis . Combien que Dieu se puisse passer de nostre confession, si est-ce neantmoins qu'il veut que cela soit tout patent et notoire, Que nous lui sommes redevables: et nous voyons qu'il est impossible que sa bonté soit cognuë envers nous, sinon que nous soyons pleinement abbatus et comme desesperez.

Voila donc la premiere raison, pourquoy nous devons confesser envers nos prochains la bonté que nous avons sentie en Dieu, quand il nous a retirez de la mort, et de la perdition où nous estions plongez. Et puis il y a la raison seconde: c'est que les autres soyent edifiez par nostre exemple. I'ay esté exercé en affliction, et Dieu m'en aura retiré, il m'a fait ceste grace: il est bon que les autres en soyent advertis, et quand Dieu les affligera, à leur tour, qu'ils sentent, Voici la main de Dieu sur moy, il m'adiourne. Et pourquoy? Car i'estoye comme enyvré on mes pochez, i'estoye comme une beste esgaree. Or ie voy maintenant qu'il me veut retirer à soy, il me veut remettre au chemin de salut. Il est donc bon que les autres soyent advertis de l'oeuvre de Dieu que nous aurons sentie en nous: comme de fait nous voyons que le confessions qu'ont fait les fideles du temps passé, nous servent auiourd'huy de doctrine. Si nous n'avions l'exemple de David en tant d'afflictions qu'il a senties, et desquelles il est venu à bout: si tost que nous sentirions quelque petit mal, nous serions comme au desespoir. Mais quand nous voyons que l'issue a esté bonne et profitable à David, et qu'il confesse que ce luy a esté une chose necessaire d'estre ainsi affligé et chastié de la main de Dieu: et bien, nous esperons en Dieu, et recourons à luy, sachans que son office est de retirer du sepulchre apres qu'il y aura plongé les hommes. Ainsi donc quand nous confessons nos pechez, et que nous recitons comme Dieu nous a visitez pour un temps en rigueur, et puis qu'il nous a vivifiez: c'est pour instruire nos prochains afin qu'ils ne soyent nouveaux, et ne trouvent estrange quand Dieu les visitera en leur rang, et que (comme i'ay dit) ils se cognoissent povres pecheurs, et se cognoissans tels ils cerchent le remede, c'est assavoir de mettre leur fiance en la mort et passion de nostre Seigneur Iesus Christ et que de plus en plus ils soyent incitez à le servir et adorer, quand ils auront experimenté sa bonté et misericorde, de ce qu'il les aura ainsi receus à merci. Voila donc comme ce qui est ici monstré n'est point inutile: car

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par l'exemple d'un homme il y en a cent d'edifiez et instruits. Et pourtant apprenons de n'estre point nonchalans, quand nostre Seigneur nous aura fait grace, que nous ne magnifions ceste bonté-la devant les hommes, et qu'elle ne soit preschee d'un commun accord.

Or il est dit puis apres pour conclusion: Il a delivré mon ame de la fosse, et ma vie qu'elle n'entrast point au sepulchre. Il est vray que ceci ne se pourroit pas du tout depescher maintenant: mais il suffira que nous en ayons un petit sommaire, selon qu'il est mestier de conioindre ceste partie à ce que desia nous avons declaré. Il a este parlé de la confession des pechez, que les hommes ne doivent point avoir honte de se condamner. Or cela est-il, Il faut adiouster quant et quant la louange de Dieu en ce que nous avons cognu sa bonté. Il est donc dit, I'ay peché, ie me suis destourné du bien: voire, et cela ne m'a rien profité: mais mon Dieu m'a retiré de la fosse. Comme donc le sainct Esprit nous a enseignez à recognoistre nos miseres pour y estre confus: il veut quant et quant que nous preschions la misericorde de Dieu, selon que nous l'avons sentie, et qu'il n'a point permis que nous perissions, comme il en fust advenu, sinon qu'il y eust remedié. Or notons bien qu'il est ici dit aux pecheurs, qu'ils ne profitent rien cependant qu'ils resistent à leur Createur. Que gaignerons-nous donc, cependant que nos pechez seront couverts et que nous n'y penserons point, et que mesmes

nous les nourrirons par vaines flateries? Helas! helas! c'est tousiours à nostre plus grande perdition Ma quand Dieu descouvre nos iniquitez, qu'il nous les fait sentir, voila comme il procure, nostre profit: car par cela il nous incite de recourir à luy. Voila donc en premier lieu ce que nous avons à noter en ce passage. Et au reste notons aussi que quand nous sommes reiettez de Dieu que le mal nous est imputé, il n'y a plus de remede que nous ne soyons perdus, iusques à tant que nostre Seigneur nous ait receus à merci, et qu'il nous soit pitoyable. Et ainsi toutes fois et quantes que Dieu nous pardonne nos pechez, c'est autant comme s'il nous avoit ressuscitez: tellement qu'il faut conclure que quand nous sommes ainsi reconciliez avec Dieu, voila une resurrection qu'il a faite de nous. Nous estions morts, il n'y avoit nulle esperance de vie quant à nous: et il nous a tendu la main pour nous remettre en vigueur, et nous faire approcher de luy. Ainsi donc apprenons de magnifier la grace de la remission de nos pechez, cognoissans que Dieu nous vivifie toutes fois et quantes qu'il luy plaist nous recevoir à merci: et selon que nous voyons que Satan ne cesse de nous destourner d'un tel bien, que nous soyons tant plus enflammez et incitez de l'exalter haut, comme il le merite.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

LE CENT VINGTHUICTIEME SERMON,

QUI EST LE VII. SUR LE XXXIII. CHAPITRE.

29. Voici, Dieu fait par trois fois toutes ces choses à l'homme. 30. Pour retirer son ame du sepulchre, pour estre illuminé en la clarté d e vie. 31. Enten Iob, escoute moi: tai-toi, et ie parlerai. 32. Et si tu as propos, respons moi, parle: car ie desire de te iustifier. 33. Sinon, escoute moi, tai-toi, et ie t'enseignzerai sagesse.

CHAPITRE XXXIV.

1. Et Eliu parlant derechef dit, 2. Vous sages oyez mes propos, et vous gens entendus escoutez moi. 3. Car l'aureille esprouve les paroles, et le palais iugera des viandes.

Nous avons veu par ci devant comme Dieu prouvoit à nostre salut. Car d'autant que nous sommes creatures miserables, il faut bien que de

son costé il remedie à nos vices, ou autrement il n'y a nulle esperance. Nous voila donc tons perdus et ruinez, sinon que Dieu ait pitié de nous. Or le moyen nous a esté declaré: c'est qu'il nous apprend à recevoir sa grace, maintenant par chastimens qu'il nous donne, maintenant par afflictions, et avec grands coups de verges: et s'il voit que nous soyons durs et tardifs, il renforce les coups, tellement que nous sommes contraints de venir à lui, comme estans du tout defaillis, et que nous n'en puissions plus. Sur cela, il nous console en

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telle sorte, que nous pouvons venir à lui, nous le pouvons invoquer, et sentons qu'il nous est propice: et ayans senti une telle grace, nous la cognoissons envers les hommes, et y sommes tant plus confermez, et y confermons aussi nos prochains. Or Eliu ayant traitté tout cela, adiouste, Que ce n'est pas pour un coup que Dieu nous iustifie ainsi mais qu'il reitere ceste instruction. Et pour" quoi? Et d'autant que nous ne sommes pas si bons escoliers, que nous profitions assez du premier iour, il faut donc que Dieu continue à mortifier les passions qui sont en nous pour nous attirer à soi, pour nous humilier, et puis pour nous consoler. Or Ri cela se fait pour un coup, nous l'avons tantost oublié, et retournons à nostre nature, ou bien il n'y aura pas une telle vertu, que nous cheminions comme il appartient. Nous avons maintenant l'intention d'Eliu, ou plustost du sainct Esprit. Et ce nous est une doctrine bien necessaire: car outre ce qu'en la Papauté on a comme enseveli la iustice gratuite, par laquelle Dieu nous sauve, quand il y a eu des gens plus moderez: encores ont-ils obscurci et enveloppé ceste doctrine en telle sorte, que ce leur a este assez de dire que Dieu nous iustifie par sa bonté: mais que cela est seulement pour un coup, et que quand nous sommes ainsi reconciliez avec lui, c'est à nous de meriter, et de nous tenir en possession de la grace que nous avons receuë. Or par cela l'homme est du tout desesperé: car si nostre Seigneur nous tend la main pour un iour seulement, et qu'il ne face que nous mettre au bon chemin (ie vous prie) comment poursuivrons-nous iusques au bout, attendu la fragilité qui est en nostre chair, et de laquelle nous ne sommes que par trop convaincus? Et aussi la grace de Dieu nous seroit inutile, sinon qu'il la continuast iusques en la fin, et que ce fust tousiours à recommencer, comme il en est besoin.

Au reste, nous voyons que nostre chair s'esgaye par trop: encores que pour un temps nous ayons esté domptez, et qu'il semble que nous soyons tout disposez à porter le ioug, ne cerchans sinon d'obeir a Dieu: nous sommes tout esbahis qu'en un rien nous sommes changez, qu'il y a des rebellions qui nous sont cachees qui s'eslevent, et Satan qui sait les moyens comme nous serons desbauchez, vient à nous seduire par astuces. Que seroit-ce donc, si Dieu nous corrigeoit seulement pour une fois, et qu'il nous laissast là pour tels que nous sommes? que seroit-ce s'il nous consoloit un iour, et puis de nous-mesmes nous fissions valoir la consolation que nous aurions receuë? Il est certain que tout s'escouleroit, voire et bien tost. Et ainsi il est plus que necessaire que Dieu recommence à chacun coup, veu que nous retournons à nos desbauchemens, veu que ses verges ne sont

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pas si bien imprimees en nous, que nous en ayons telle memoire comme il seroit requis, veu que nous ne sommes pas ardens à l'invoquer, mais que nous voltigeons plustost, et extravagons en nos vanitez: au lieu de cercher en lui nostre salut, nous sommes transportez çà et là: que nos esprits sont si volages, qu'ils ne se peuvent arrester où ils devroyent, il faut donc qu'ils vaguent continuellement et sans cesse. Et quand Eliu met ici trois fois il entend plusieurs fois à la façon commune de l'Escriture saincte: non point pour determiner un certain nombre, mais pour monstrer que nostre profit est que Dieu nous ait ainsi affligez: car nous sommes par trop muables et inconstans, il faut donc qu'il retourne derechef à nous, ou ce qu'il aura fait ne servira rien. Or il conferme le propos qu'il avoit tenu quand il a retiré nos ames du sepulchre, et nous a vivifiez en la clarté de vie, c'est encores pour nous adoucir la rigueur des chastimens que nous sentons de la main de Dieu: car il est impossible que nous ne les fuyons entant qu'en nous est, pource qu'ils sont contraires à nostre nature. Nous voudrions bien que Dieu nous traittast selon nostre appetit, et que iamais il ne nous fust rude, que iamais nous ne fussions troublez en nos esprits, que nous eussions tousiours nos aises, et qu'il nous entretint en ioye et en repos. combien, mais suivant ce que nous avons dit, il n'est pas bon que Dieu nous traitte à nostre phantasie, mais qu'il ait son iugement par dessus, et qu'il nous envoye ce qu'il sait nous estre expedient. Ainsi donc regardons la fin et l'issue de nos afflictions pour nous y consoler: c'est qu'elles nous servent de medecines. Voila pour un Item.

Ainsi donc combien qu'elles nous soyent ameres de primeface, si faut-il que nous les recevions de la main de Dieu sachans que ce sont tesmoignages de son amour, qu'il a le soin de nous, et qu'il veut procurer nostre salut. Voila, di-ie, qui doit appaiser tous murmures en nous, que nous ne soyons point impatiens quand Dieu nous chastie. La raison? Car il nous est utile qu'ainsi soit. Or ce n'est point assez d'avoir cognu que les afflictions nous servent de medecines: mais il faut regarder en quelle maladie c'est: car nous les priserons tant plus. Si un homme est gueri d'une petite maladie et legere et commune, il est vrai qu'encores prisait-il le remede qui lui est donne, mais s'il est abandonné du tout, et qu'on le tienne pour mort, et toutes fois qu'il reschappe, le remede qu'il a eu lui sera tant plus prisé. Ainsi en est-il de ce qui est maintenant monstré par Eliu: car il ne dit pas seulement que Dieu remedie à nos vices en nous affligeant: mais qu'il nous retire du sepulchre, et nous vivifie. Par cela il monstre que c'est fait de

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nous, et que nous sommes abysmez en perdition, sinon que Dieu nous reduise à soi, et qu'il use mesmes de violence: pource qu'il n'en viendroit point a bout autrement, attendu nostre durté, ou bien que nous sommes tant addonnez à nous pechez, qu'il n'est pas facile de nous en desvelopper. Puis qu'ainsi est donc que Dieu nous ressuscite (comme aussi il en fut hier traitté plus amplement) cognoissons que nous ne pouvons assez estimer la bonté qu'il monstre envers nous, quand il lui plaist de nous chastier. Voila donc le second poinct que nous avons à observer.

Le troisieme est qu'il faut passer par là: car ce qu'il dit afin qu'il retire, il monstre une necessité urgente. Il est vrai que Dieu pourroit bien sans ce moyen nous sauver: et il n'est pas ici question aussi de disputer de sa puissance, mais Eliu a eu esgard à nostre condition. Et c'est là aussi où il nous faut arrester. Et ainsi apprenons que si Dieu nous traittoit plus doucement, et qu'il nous laissast en paient que nous fussions endormis en nos pechez sans estre resveillez: cela seroit cause de nostre perdition. Il est donc besoin, que nous soyons traittez en telle rigueur comme il le fait souvent: et mesmes s'il ne supportoit nostre fragilité et foiblesse, il est certain qu'il faudroit bien qu'il usast d'une plus grande rudesse envers nous. Tant y a que selon que chacun est afflige, il doit porter tout cela patiemment, cognoissant que Dieu ne le fait point sans cause, voire sans cause necessaire. Et cependant aussi nous avons à observer la comparaison qui est mise entre le sepulchre, et la clarté de vie. Quest-ce quand Dieu nous retire de la mort, et pourquoi est-ce qu'il nous met en la clarté de vie? Voila un mal extreme, voila aussi un bien souverain de l'autre costé. Et ainsi apprenons que si Dieu nous laisse suivre nos appetits nous ne tendons qu'au sepulchre: c'est à dire; nous ne faisons que nous plonger du tout en perdition, de laquelle iamais nous ne pourrions sortir. Voila donc . que fera l'homme quand Dieu lui lasche la bride.

Or par cela nous aurons bien occasion de nous desplaire, voyans la perversité qui est en nous. Il est vrai qu'un chacun dira qu'il desire d'aller à Dieu, et de parvenir à salut: mais cependant que faisons-nous? Qu'on regarde nostre vie, toutes nos pensees, tous nos actes: il semble que nous soyons comme forcenez pour cercher nostre ruine: car nous ne cessons de provoquer l'ire de Dieu, et nous semble que iamais nous ne viendrons assez tost au profond de nostre mal. Puis qu'ainsi est donc, que de nature nous sommes addonnez à tout mal, comme si nous voulions perir à nostre escient: qu'un chacun de nous se cognoisse, et se desplaise s'estant cognu: et là que nous souffrions d'estre

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gouvernez de Dieu voyans qu'il y a une si povre conduite et si malheureuse en nous: et oublions toutes ces folles presomptions dont le monde est abbreuvé, qu'un chacun cuide estre assez sage pour avoir son franc-arbitre. Voila comme les hommes s'abusent, se faisans à croire qu'ils ont et de la prudence et de la vertu beaucoup. Or au contraire nous voyons qu'il faut que Dieu corrige par force ceste maudite affection qui est en nous, de savoir plus qu'il ne nous appartient. Cependant de l'autre costé cognoissons où c'est que Dieu nous appelle, quand il nous retire du sepulchre à la clarté de vie: il ne nous met pas en un estat moyen pour dire, Vous ne serez pas du tout morts, vous ne ferez que languir: mais il nous appelle à la clarté de vie, c'est assavoir à ceste nouveauté par laquelle nous sommes regenerez en une vie incorruptible et celeste. Il n'est donc point question que Dieu nous delivre seulement de la mort, mais il nous conduit en son royaume eternel. Et combien que nous cheminions ici bas parmi beaucoup de corruptions, et que nous en soyons environnez, mesmes qu'elles habitent en nous, et qu'elles soyent en nos os et en nos moëlles: si est-ce que Dieu nous veut conduire et gouverner, iusques à ce que nous parvenions en son royaume. Voila donc une comparaison qui est pour confermer beaucoup mieux ceste grace infinie de nostre Dieu, afin que nous soyons tant plus incitez à le cercher: et quand il nous aura introduits au droit chemin, que nous mettions peine de nous avancer tous les iours: et quand il nous aura retirez, que nous souffrions d'estre enseignez, demandans à Dieu qu'il continue.

Et cependant notons aussi, qu'il ne nous faut point descourager, si par plusieurs fois nous retombons, et qu'il semble que nous soyons comme escrevisses: et quand Dieu nous aura mis en bon train, et que nous serons comme domptez, s'il advient par fois que les vices de nostre chair dominent tellement en nous, que nous serons bien tost eslongnez de lui, que l'infirmité recommence avec l'infidelité, et que nous soyons couverts de tenebres, ne perdons point courage pourtant. La raison? Car il est dit, Que Dieu besongnera en l'homme plusieurs fois, afin de l'amener à la clarté de vie. Quand donc nous serons approchez de Dieu, que nous aurons eu certaine esperance de salut: si quelquesfois nous sommes en trouble et en angoisse, qu'il semble qu'il y ait un orage qui nous opprime: ne laissons pas pourtant de nous fier en Dieu. Et pourquoi? Car il est dit qu'il recommencera encores son oeuvre en nous, non point qu'il nous faille lascher la bride, gardons-nous de cela: mais cependant si faut-il que nous pratiquions ce qui est dit au Prophete Isaie (35, 3), c'est d'affermir

les iambes qui tremblent. et de fortifier les courages

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debiles. Si un homme est robuste pour despiter Dieu, pour ne tenir conte de sa grace, é il est besoin qu'il sente le iugement de Dieu, et qu'il en soit frappé au vif et navré. Mais quand nous sommes debiles et tremblans, que nos genoux crouslent, et que nous n'avons plus de force: c'est le propre et le naturel de l'Evangile de nous r'enforcer: comme il est dit par le Prophete Isaie, quand il est commandé à tous ceux qui ont la charge d'enseigner en l'Eglise qu'ils renforcent les iambes debiles, qu'ils affermissent les courages, et fortifient les genoux tremblans. Puis qu'ainsi est donc, il faut que nous suivions cest ordre-là, comme aussi l'Apostre l'applique à chacun fidele. Le Prophete Isaie avoit parlé de ceux qui ont la charge publique d'enseigner: mais l'Apostre en l'Epistre aux Hebrieux (12, 12) monstre, que chacun doit estre son docteur en cest endroit. Ainsi donc regardons à nous, et quand nous serons estonnez du iugement de Dieu, que cela ne soit point pour nous mettre en des phantasies mauvaises, et faire tomber comme en desespoir: mais si nous sentons nos genoux trembler, que nous ayons les bras et les iambes comme cassees et rompues, que nous soyons tellement affligez que nous ne sachions plus que faire: ne laissons pas pourtant de nous fortifier de iour en iour.

Or Eliu ayant ainsi parlé adiouste, Iob escoute moi, sois attentif, ouy bien sinon que tu ayes propos pour m'alleguer à l'encontre, car ie ne te ferme point la bouche: parle, si tu as dequoi te iustifier: sinon tai toi, et escoute moi que e parle, et que ie t'enseigne en sagesse, car e desire de te iustifier. Comme s'il disoit, Ie ne demande sinon que tu sois absous: si tu as de bonnes defenses et valables produi les: sinon que tu ayes la bouche close. Or ici nous sommes exhortez derechef en la personne de Iob, de faire silence quand on nous propose la verité de Dieu, et que nous n'ayons point de repliques à l'encontre. Et c'est une admonition bien utile, attendu la durté des hommes, et la fierté qui est en eux: car il est plus que difficile de nous assuiettir à Dieu nous voyons qu'il y a tousiours des contradictions, que nos esprits ne se rangent point en telle humilité que nous devrions. Car si on nous met en avant une chose qui soit bonne et saincte, nous ne sommes pas si modestes que de la recevoir: mais nous avons une fierté, que nous voudrions bien n'estre point assuiettie à rien qui soit, qu'à nostre volonté propre. Voila donc le naturel des hommes: c'est de s'eslever contre Dieu et de tousieurs regimber contre sa parole. Veu que nous sommes suiets à un tel vice si meschant et detestable, notons bien l'admonition qui nous est ici donnee, c'est assavoir d'estre dociles quand Dieu fait qu'on nous propose sa verité. Et c'est

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ce que sainct Iaques dit (1, 21), qu'il nous faut recevoir la parole de Dieu avec un esprit debonnaire. Ce n'est point sans cause qu'il a exprimé ce moyen-là Voulons-nous donc declarer comme nous profitons en la parole de Dieu? Il faut sur tout que nous ayons un esprit debonnaire et paisible: car si nous avons un esprit de pointe, il est certain que nous convertirons tout à mal, que iamais nous ne prendrons goust à la parole de Dieu: mais nous renverserons le bien et la clarté nous sera convertie en tenebres. Que faut-il donc? Que nous facions silence quand Dieu parle. Or n'attendons pas qu'il se monstre visiblement du ciel: mais toutes fois et quantes que la parole de Dieu nous est annoncee, que ce qu'on nous propose nous le tenions vrai et bon, sachans qu'il est procedé de Dieu. Que si nous repliquons à l'encontre, ce n'est point faire la guerre à une creature mortelle: mais c'est nous eslever d'une presomption diabolique contre le Dieu vivant. Il se faut donc taire afin d'estre enseigné. En somme, toute la vraye sagesse des hommes est de se rendre dociles à Dieu, et de s'assuiettir pleinement a ce qui leur est proposé en son nom et en son autorité. Voila en premier lieu ce que nous avons à observer en l'exhortation que fait ici Eliu à Iob: car il parle tellement a un homme, que sous sa personne nous sommes tous admonnestez de nostre office, comme i'ai desia dit. Or sur tout notons, qu'il nous faut faire silence quand on nous parle de la iustice de Dieu, et que nous sommes redarguez de nos iniquitez.

Voici donc une circonstance que nous avons encores à observer, outre ce qui a esté dit. Qu'estce qu'Eliu traittoit iusques à maintenant? il monstroit à Iob que Dieu est iuste, voire en telle sorte qu'il faut que les hommes soyent du tout gouvernez par luy, que c'est à luy de les retirer du sepulchre, que c'est à luy de les guider à la vie, voire leur tenant tousiours la main forte iusques à ce qu'il les ait amenez à leur perfection. Or c'est en ceci principalement que les hommes s'abusent. Pourquoy? Ils ne peuvent glorifier Dieu demeurants du tout confus en eux: les hommes se veulent tousiours attribuer ie ne say quoy: encores qu'ils deussent cognoistre leur turpitude, et en avoir honte, tant y a qu'ils sont tousiours enflez de quelque presomption, ils s'esblouissent de quelque vaine phantasie, Et n'ay-ie point ceci? n'ay-ie point cela? Et encores que ie ne soye point du tout iuste, si est-ce que ie ne suis pas destitué de tout bien. Voila donc comme les hommes se voulans reserver quelque chose, ne peuvent attribuer tout à Dieu. Et cela est cause que nous ne pouvons pas recevoir pleinement la doctrine de la iustice gratuite, pour monstrer

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que nous sommes receus de Dieu par sa pure misericorde, et qu'il nous reçoit, non pas qu'il ait regard à nos oeuvres qui sont du tout vicieuses, mais d'autant qu'il luy plaist de nous laver et nettoyer au sang de son Fils unique, qu'il nous tient et avoue pour ses enfans, combien que de nature il n'y ait que povrete et malediction en nous. Pour ceste cause Eliu ayant ici monstré comme nous sommes obligez à Dieu de tout ce que nous avons, tellement que l'honneur luy en doit estre attribué, comme c'est luy qui commence et qui parfait tout: adiouste, qu'on escoute cela, et que tous hommes ferment la bouche, comme sainct Paul aussi en parle au troisieme des Romains (v. 19) que nous avons allegué ces iours passez. Or quand Eliu dit, qu'il desire que Iob soit absous, par cela il monstre qu'il n'y va point d'un esprit d'aigreur ne par contention, et ainsi qu'on a accoustume de s'adresser à une partie adverse, ne qu'il vueille despiter l'homme. Nenny: mais il voudroit que Iob peust maintenir sa iustice: au reste quand il n'a dequoy, il veut qu'il s'humilie devant Dieu.

Or notons qu'Eliu parle ici comme organe de l'Esprit de Dieu: et par cela soyons advertis que Dieu toutes fois et quantes qu'il foudroye contre nous en l'Escriture saincte, n'appete pas nostre confusion, pour nous oster ce qui nous appartient, comme s'il nous portoit envie, et que nous eussions quelque chose digne de louange. Nenny: car qu'est-ce que cela luy apporte de dommage? Dieu seroit-il diminué quand nous aurions quelque chose de nostre costé à la verité? Non: mais pource qu'il est necessaire que nous soyons pleinement abbatus, d'autant que nous ne pouvons recevoir le bien qu'il nous offre, si nous ne sommes vuides de toute presomption et vanité: voila pourquoy il nous despouille en premier lieu de toute vaine gloire, et nous monstre que nous n'avons que vergongne, et toute vilenie, que nous sommes comme infectez et pourris en nos ordures. Il faut, di-ie, que Dieu nous amene iusques là: non point qu'il soit fasché de nostre iustice (car on sait bien qu'il n'en a point de faute) mais c'est pour nostre profit. Ainsi donc que reste-il sinon de nous humilier, et de recevoir les promesses qui nous sont donnees de nostre salut? Et d'autant que le diable nous solicite a nous esgarer hors de l'obeissance de nostre Dieu, et que nous ne l'escoutions paisiblement: tenons nos esprits bridez, et en bride courte pour dire, Si est-ce qu'il faut que ton Dieu domine, et qu'il soit ton maistre, et que tu luy soit disciple, recevant de luy tout ce qui t'est proposé en son nom. Voila en somme ce que nous avons à retenir de l'exhortation que fait ici Eliu à Iob. Et de là aussi nous pouvons recueillir ce que i'ay

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desia touché, Que iamais nous ce profiterons iusques à ce que nous ayons apprins de nous taire. Et qu'est-ce de ce silence dont parle Eliu? C'est que nous ne soyons plus sages en nostre cerveau, que nous ne soyons point subtils pour repliquer à l'encontre de Dieu, et pour dire, Comment ceci, comment cela? Car il nous faut contenter de ce que Dieu nous monstre, d'autant que l'obeissance luy plaist sur tout Et voila le principal de la foy: c'est qu'elle soit paisible avec Dieu. Car cependant que les hommes sont si arrogans de vouloir par leur propre raison conclure de ce qu'ils doivent tenir, il est certain que Dieu les aveuglera, et qu'il faudra qu'il punisse un tel orgueil. Qu'est-il donc de faire? Il nous est commandé de nous preparer à silence: c'est que toute ceste fierté qui est en nostre nature soit abbatue, que nous ne cuidions point avoir nulle prudence de nous, mais que nous la demandions à Dieu, et que nous souffrions d'estre enseignez de luy, et d'y profiter.

Venons maintenant à ce qu'Eliu adiouste en general. Il dit, Vous sages escoutez moy, vous entendus oyez moy: car le palais iugera des viandes si elles ont saveur ou non, et l'aureille est pour esprouver les propos. Ici Eliu premierement monstre et advertist que este doctrine n'est pas seulement pour les rudes et les idiots, mais qu'elle pourra servir à tous: et pourtant qu'il ne faut point que nul s'en exempte, comme si desia il estoit assez instruit: car les plus sages pourront ici encores estre confermez, et sentiront qu'il n'auront point perdu leur temps en oyant ce qui est dit ici et contenu. Et de fait si nous cognoissions ce qui est en nous, nous serions plus attentifs à escouter la doctrine qui nous est iournellement preschee. Et en premier lieu n'est-ce point repousser Dieu, si nous ne daignons estre enseignez, comme s'il avoit institué une chose inutile? Voila Dieu qui veut que l'Evangile se presche, et qu'on l'oye, et qu'on l'escoute. Or a-il dit que cela se doit faire seulement à ceux qui sont encores ignorans, et qui sont comme à l'AB(? Nenny. C'est à tout le corps de son Eglise, tellement qu'il veut que et grans et petits suivent ces regle. Et sainct Paul monstre (Ephes. 4, 13) qu'il faut que nous continuions en cest ordre, iusques à ce que nous soyons venus en aage parfait, et en l'asge de nostre Seigneur Iesus Christ. Or cest homme parfait où se trouvera-il? Il ne se trouvera pas en ceste vie mortelle: il faut que nous soyons despouillez de ce corps, et que Dieu nous ait retirez à soy, devant que nous venions a ceste perfection. Ainsi donc puis que Dieu a voulu que tout le corps de son Eglise fust enseigné, voire les plus parfaits, et excellens: ne sera-ce point une outrecuidance trop vilaine, quand il nous semblera que la doctrine nous soit superflue, et que nous

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n'en aurons plus de besoin? Mesmes regardons à l'exemple de sainct Paul, lequel a esté un miroir d'une saincteté Angelique, et toutes fois il dit qu'il s'efforce encore tous les iours. Estant prochain de la mort, ayant combatu vaillamment pour l'honneur de Dieu: si est-ce qu'il oublie tout ce qu'il avoit fait: combien qu'il eust servi loyaument à Dieu qu'il eust souffert beaucoup de choses pour son nom: si est-ce qu'il regarde à ce qui luy reste pour dire, Il ne faut point que ie regarde que i'aye fait ceci ou cela, pour m'endormir cependant et que ie ne doive plus passer outre: mais il faut que ie m'avance, et m'efforce de parvenir à ce qui reste. En cela, di-ie, sainct Paul nous monstre bien ce que nous avons a faire. Ainsi donc notons que nous ne devons point estre trop delicats pour reietter la doctrine qu'on nous propose, comme si elle ne nous servoit plus de rien, comme si nous y estions desia assez enseignez: car notamment ici l'Esprit de Dieu exhorte les sages et les plus entendus à escouter et recevoir ce qui est dit. Ainsi nous voyons que la sagesse de Dieu est si infinie, que iamais elle ne se comprendra du tout: cependant que les hommes vivent en ce monde, c'est assez qu'ils en ayent quelque goust, et y profitent iournellement. D'autre costé notons bien que quand nous aurons apprins une chose, nous la retenons mal, et nous l'aurions tantost oubliee. Il faut donc qu'elle nous soit ramenteuë: et Dieu nous fait ceste grace de nous proposer sa misericorde afin que nous ne demeurions point vuides, et comme desesperez pour n'avoir point d'esperance en luy. Car ce n'est point le tout que nous ayons entendu une chose en nostre cerveau: mais il faut qu'elle nous soit imprimee au coeur. ceste doctrine n'est point speculative (comme on dit) comme sont les sciences humaines: car là c'est assez d'avoir conceu ce qui en est, mais de ceste-ci, il faut qu'elle soit enracinee en nos coeurs. Or regardons maintenant, si nous avons une telle persuasion de la volonté de Dieu, que nous n'ayons besoin que tous les iours on ne nous la recorde et monstre? Et ainsi il faut conclure, que les sages et gens entendus sont ici admonnestez d'escouter et de prester l'aureille: et par cela (comme i'ay dit) il faut que toute arrogance soit mise bas, et que nous tendions à estre enseignez de Dieu. Et d'autant plus nous faut-il suivre la regle qui nous est ici donnee, que nous voyons le monde estre degousté de la parole de Dieu. Les ignorans, pource qu'ils ne savent que c'est, se ferment la porte, et ne veulent iamais approcher de la bonne doctrine: les volages quand ils en ont ouy quelque mot en passant, cuident estre si grans docteurs que ce leur est assez, et là dessus ils passent outre: comme nous en voyons auiourd'huy trop d'experience. Combien y en a-il

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qui ont les aureilles bouchees, et combien que la parole de Dieu resonne, et qu'ils peussent estre participans de la doctrine de vie et de salut, toutes fois n'en tiennent conte? Et pourquoy? Car ils n'y ont nul goust. On voit ceux qui ont entendu ie ne say quoy de l'Evangile, qui se font à croire d'estre si grans clercs, qu'ils n'ont plus besoin de rien ouir. Combien y en a-il de ces phantastiques de ces Chrestiens volages qui diront? O moy i'enten la verité il y a tant d'ans que ie say que c'est de l'Evangile. Et qu'est-ce qu'ils en savent? Qu'on peut bien manger chair en vendredi, qu'on n'est point tenu de se confesser: là dessus ils en babillent et meslent des blasphemes execrables parmi ce qu'ils ont entendu ie ne say comment. Et pourquoy? Car ils n'ont pas daigné apprendre en l'escole de Dieu. Quand donc nous voyons que Dieu punist ainsi la nonchalance des hommes: tant plus devons-nous estre attentifs à ceste doctrine, notans bien ce qui est dit par Salomon (Prov. 1, 5), Que le sage en oyant sera tousiours confermé en sagesse. Et si Dieu punist ainsi la nonchalance des hommes, leur legereté: que sera-ce de cest orgueil quand à leur escient ils se ferment la porte à toute bonne doctrine, et qu'ayans conceu un desdain, estans enflez comme crapaux ils ne veulent nullement estre enseignez?

Or Eliu apres avoir exhorté les sages et gens entendus à l'ouir, adiouste la raison: Car le palais, dit-il, est pour gouster les viandes, et l'aureille pour esprouver les propos, et pour en iuger. Par ceci il signifie, que ceux qui ne daignent prester l'aureille à Dieu et à sa verité pour estre enseignez, et quand ils ont desia esté instruits, ne cerchent d'estre conformez de plus en plus, pervertissent l'ordre de nature, mesmes qu'ils sont comme monstres et pires que les bestes brutes. Et pourquoy? Car une beste suivra son naturel. Or voila un homme qui se dira sage, ayant raison et discretion, qu'il a est creé à l'image de Dieu pour estre illuminé en toute verité: cependant il aura bien cest advis de boire et de manger tous les iours: mais de profiter, non. Il a cela de commun avec les bestes brutes (car elles se nourrissent par la viande) et ne passent point plus outre. Voila un homme qui voudra estre plus excellent que les Anges de paradis: et toutes fois il ne laissera pas de boire et de manger comme une beste, et cependant il ne daigne point user de l'aureille qu'il a receuë à une chose plus noble et plus precieuse que le boire et le manger: car cela est pour nous maintenir en ceste vie caduque, mais l'autre est pour nous donner esperance de vie et de salut. Si donc l'homme ne vent user d'un tel don de Dieu, ne faut-il pas qu'il soit estimé comme un monstre contre nature (comme nous avons dit) ou une double beste, Nous voyons

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maintenant quelle est l'intention d'Eliu: car il nous dit, Mes amis si quelqu'un refuse d'estre enseigné, regardez qu'il fait. Car quand Dieu nous a creez, il nous a donné le palais pour savourer les viandes, afin que nous recevions pasture iournellement de sa main. Or voila un bien que nous devons priser quand nostre Seigneur nous nourrist, mais ce n'est pas le principal bien: car il nous a donné aussi l'aureille. Et pourquoy? Pour estre instruits. Ce n'est pas pour communiquer ensemble seulement pour acheter des chausses, des souliers, des bonnets, du pain, du vin: l'usage de la langue et des aureilles est bien plus noble: c'est assavoir que nous soyons conduits par le moyen de la parole en la verité: que nous sachions que nous sommes creez incorruptibles: que quand nous serons passez par ce monde, il y a un heritage qui nous est appresté là haut: que bref nous venions iusques à Dieu. La foy vient de l'ouye, comme dit sainct Paul (Rom. 10, 17). Puis qu'ainsi est donc que Dieu a destiné nos aureilles à un usage si excellent, c'est qu'elles nous eslevent iusques au ciel pour nous faire contempler nostre Dieu, et le contempler comme Pere, et que nous ayons tesmoignage qu'il nous reçoit comme ses enfans, que nous voyons qu'au milieu des corruptions qui sont en nous, il y a mis la semence de vie incorruptible: quand donc nous pouvons obtenir un tel bien par l'aureille, et faut-il que nous facions des sourds, ou que nous ayons les aureilles bouchees quand on parle à nous, et qu'on nous propose la verité, laquelle nous cognoissons estre à nostre salut? Et n'y a-il point une trop grande brutalité en nous, quand cela se fait?

Ainsi donc il ne faut plus qu'un homme se glorifie d'estre parfait, d'estre sage et entendu, quand il ne peut souffrir qu'on l'enseigne. Au contraire il est pire que toutes les bestes du monde, comme nous avons monstre, Or combien que ceste sentence de soy n'ait point besoin de longue exposition: si est-ce que nous avons mestier d'estre picquez et incitez à la cognoistre. Car nous voyons comme nous en sommes: chacun sera assez occupé à ce qui concerne la vie presente: mais de nostre salut et de la gloire de Dieu on ne nous peut amener à y penser. Nous aurons un soin de boire et de manger, non pas pour l'apprester trois ou quatre heures devant seulement, mais nous ferons provision de longue main, voire pour quatre vies: car les hommes auront une solicitude si grande de se pourvoir des biens caduques, à ce que iamais ils n'en ayent faute, que tousiours ils seront apres: et quand ils en auront assez pour se nourrir leur vie durant, encores leur semble-il qu'ils en auront faute, mesmes apres leur mort. Voila donc comme nous sommes addonnez aux choses caduques de ce

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monde, sans regarder que Dieu ne nous a pas creez comme bestes brutes, mais qu'il y a une chose plus excellente en nous que le corps, c'est assavoir l'esperance de la vie eternelle que nous attendons. Voyans donc que de nature nous sommes si brutaux, d'autant plus nous faut-il observer ce qui nous est ici monstre: c'est assavoir, Que puis que Dieu nous a creez et formez et qu'il n'y a nulle partie ni en nostre corps ni en nostre ame qui soit oisifve, mais que tout se doit appliquer en usage, que nous sachions faire profiter tout ce que Dieu nous donne. Voyans aussi que nous sommes tant occupez a nos solicitudes terriennes, que les uns se corrompent à boire et à manger, et qu'ils sont apres leurs gourmandises et intemperances, que les antres sont apres leurs avarice et chicheté, qu'ils ne demandent que d'amasser de plus en plus, que les autres sont apres leurs paillardises, les autres apres leur ambition pour se faire valoir et estre en credit en ce monde: que nous pensions mieux à nous.

Voyans donc que nous sommes ainsi retenus ici bas, que faut-il faire? Que nous advisions a, nous destourner de toutes ces distractions ici: et que nous regardions, Pourquoy nos yeux sont-ils creez? Est-ce seulement pour contempler les choses qui nous peuvent servir pour ceste vie, et que nous appetons comme elles nous sont desirables selon nostre chair? Nenny: mais le principal est, que nous contemplions les oeuvres de Dieu, par lesquelles il nous appelle à soy. Et nos aureilles quoy? Est-ce seulement pour traffiquer ensemble de nos affaires et negoces terriennes? Nenny: mais c'est afin d'estre enseignez pour venir à nostre Dieu, pour adherer pleinement à luy, et parvenir à sa gloire celeste. Or puis que nostre Seigneur au milieu des corruptions de nostre corps a mis des moyens qui sont pour nous conduire à ce bien incorruptible, assavoir quand il nous a donné l'ouye: ne faut-il pas que nous en usions ainsi? Et quand nous n'en ferons en telle sorte, il est certain que nous n'aurons plus d'excuse. Et ne faut point que nous alleguions ce que beaucoup mettent en avant, O ie ne say que c'est de la parole de Dieu: car elle est trop haute et trop obscure pour moy: ie n'y puis mordre. Voire, mais cependant nous defions-nous, que Dieu ne nous donne iugement et discretion pour recevoir ce qui nous est utile à salut? Car nous avons la promesse qu'il instruira les humbles. Et ainsi defions-nous de tous nos sens, confessons que nous sommes povres bestes: et il nous illuminera par son sainct Esprit: confions-nous en ceste promesse qu'il a donnee Qu'il sera maistre des humbles et des petits pour les instruire à salut, que quand nous souffrirons d'estre gouvernez par luy il nous mettra au droit chemin,

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et quand il nous y aura une fois introduits, qu'il nous avancera de plus en plus: et encores que quelquefois nous soyons escartez, il nous dressera: encores que nous tombions il nous relevera de sa main. Voila donc encores ce. que nous avons à retenir de ce passage: car il n'est pas dit seulement que l'aureille orra, c'est à dire qu'elle est creée à cest usage d'ouir: mais il est dit qu'elle iugera des propos: comme si Eliu disoit, que nostre Seigneur ne nous a point donné ouverture aux aureilles pour recevoir la doctrine qui nous est mise en avant, comme une poison: mais il nous a donne l'aureille, afin que la doctrine nous serve de nourriture spirituelle pour nos ames: tout ainsi que quand nous prenons le pain et le vin, nous ne craignons pas de boire et de manger pour dire, O que say-ie s'il y a du poison? Il est vray qu'il nous faut garder de poison, et devons prier Dieu qu'il nous en preserve:

mais les hommes seront-ils Si fols de s'afamer, et de ne vouloir ne boire ne manger, de peur qu'on empoisonne la viande? Nenny: car ils discerneront de la viande, pour savoir si elle est empoisonnee ou non. Ainsi donc cognoissons, que nostre Seigneur ne nous a point donné l'usage des aureilles afin que nous craignions de recevoir la doctrine, pour autant que nous l'estimons trop haute et trop obscure pour nous: mais il faut que nous prions Dieu, qu'il nous donne esprit de discretion et de prudence, afin que nous puissions appliquer à nostre profit ce qui nous sera proposé de sa parole: et que cependant il nous gouverne tellement par son sainct Esprit que nous soyons prudens pour discerner ce qui nous est bon et utile.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT ET VINGTNEUFIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE XXXIV. CHAPITRE.

4. Elisons un iugement, et regardons entre nous ce qui est le meilleur. 5. Car Iob a dit, Ie suis iuste, et Dieu a renversé mon droit. 6. le suis aussi menteur en mon equité: ma flesche est grieve sans aucun peché. 7. Qui est l'homme semblable à Iob? il boit la mocquerie comme eau. 8. Il chemine avec ceux qui font iniquité, il chemine avec les meschans. 9. Car il dit, L'homme ne plaira point à Dieu en cheminant avec luy. 10. Et pourtant gens de coeur oyez moy, Ià n'advienne qu'il y ait iniquité en Dieu et quelque malice au Tout-puissant.

Quand il est question de rendre conte de nostre vie, il ne faut point que nous pretendions avoir autre Iuge que Dieu, lequel sans appel prononcera de nous ce qu'il aura cognu: et sur cela nous aurons beau repliquer: car nous n'y gaignerons rien. Mais cependant pource que les hommes sont rebelles, et qu'ils ne peuvent confesser que Dieu soit iuste sinon par force, Dieu use d'une façon de parler en l'Escriture saincte, Qu'il est content d'entrer en arbitrage avec nous, et qu'il y ait comme un iuge moyen establi: non pas que cela se puisse faire, mais c'est afin que nous soyons tant plus redarguez et convaincus, qu'encores que nous peussions plaider contre luy, cela ne profiteroit

rien. Et il en parle ainsi en son Prophete Isaie (1, 18), Choisissons gens, dit-il, qui iugent entre vous et moy. Il est vray (comme nous avons dit) que ce n'est pas raison que Dieu s'abaisse iusques là: mais seulement il veut monstrer qu'encores que nous eussions la liberté de l'adiourner pour plaider nostre cause contre luy, si demeurerons-nous tousiours vaincus.

Autant en est-il en ce passage quand Eliu dit Choisissons iugement: comme desia ci dessus il ., mit protesté qu'il ne parleroit point en frayeur. Pource donc que Iob s'estoit plaint, que Dieu l'espouvantoit de sa maiesté, et qu'il n'avoit point audience, Eliu sur cela dit Et bien, le ne veux point t'effrayer tellement que tu allegues ceste couleur, qu'il n'y a nulle raison pour toy: mais ie viendray paisiblement à toy, et il te sera licite de parler comme tu voudras: si tu as rien pour te defendre, que tu l'allegues, que tu le mettes en avant, que tout soit debatu. Maintenant puis que nous avons le sens naturel de ce passage, advisons de l'appliquer à nostre doctrine. Nous avons donc à recueillir en premier lieu, combien que Dieu ait toute puissance sur nous, neantmoins qu'il nous iuge en telle equité, qu'il n'y a que redire: et quand nous aurions lieu de plaider nostre cause,

SERMON CXIX

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si faudra-il que nous demeurions confus. Et c'est ce qui desia a este traitté plusieurs fois, que Dieu ne desploye point sa vertu contre nous à la façon d'un tyran qui ne discerne point entre le bien et le mal, mais qui veut esprouver ce qu'il peut. Dieu donc n'a pas une puissance absolue, comme on dit, mais sa puissance est tellement infinie qu'il est tousiours equitable et iuste en ce qu'il fait. Vray est que nous n'appercevrons pas tousiours la raison de ses oeuvres, et aussi il ne faut pas que sa iustice soit enclose en si petite mesure qu'est nostre sens: mais tant y a que nous devons tousiours avoir cest article resolu, c'est que Dieu est tellement puissant qu'il dispose tout en iustice et equité. Au reste, que nous ne presumions point de l'appeller en cause, sachans qu'il nous faut passer condamnation devant toutes choses. Mais cependant notons aussi, quand nous aurions la liberté de plaider, que ce ne seroit point à nostre profit: que tousiours il faudra que nous soyons trouvez coulpables: et encores qu'il ne fust point nostre luge, si est-ce que nostre conscience propre nous condamnera. Et ainsi apprenons de nous humilier devant Dieu, sachans que tellement il a toute puissance sur nous, qu'il nous peut confondre et abysmer iustement, et en telle equité que nous n'aurons nulle replique en la bouche, laquelle il ne reprouve quand il voudra. Or venons maintenant à ce que traitte ici Eliu principalement. Il accuse Iob de ce qu'il se plaint que sa playe estoit grieve, et que ç'a esté sans peché, et que Dieu avoit tellement perverti son droit, qu'il falloit qu'il fust trouvé menteur, combien qu'à la verité il avoit dequoi se iustifier. Voila en somme ce qui est ici reproché à Iob par Eliu.

Or advisons si l'intention de Iob a este telle. Nous avons declaré ci dessus, que Iob n'a point voulu blasphemer directement contre Dieu: mais tant y a qu'il a excedé mesure en ses passions. Voici donc en quoy Iob a failli: il se cognoist pecheur, il s'est confessé tel, il n'a point dit que Dieu n'eust nulle cause de l'affliger: mais cependant si est-ce qu'il faisoit comparaison de soy avec les autres, et luy semble que Dieu le traitte trop rudement. Voila sur tout en quoy Iob a failli, c'est qu'il apprehende une telle rigueur de Dieu, qu'il lui semble que c'est par trop, et que Dieu ne le devroit point tant presser, attendu qu'il estoit une povre creature fragile, que sa vie et sa vertu n'estoit que fumee. Or en cela nous ne le pouvons pas excuser: car aussi nous avons dit, qu'en demenant une bonne cause il n'a pas suivi un bon ordre: comme ses parties adverses ont demené une mauvaise cause, et ont usé de bons argumens et de raisons qui estoyent bonnes. Quant à luy donc, combien qu'il eust iuste cause, il l'a mal conduite.

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Et pourquoy? Car combien qu'il fust patient, qu'il se deliberast de s'assuiettir à Dieu: toutes fois si est-ce qu'il n'a point retenu ses passions qu'il n'y ait eu de l'excez: comme quand l'homme Chrestien travaille à se donter et à se tenir captif en l'obeissance de Dieu, il ne peut faire cela en telle perfection, que cependant il ne cognoisse ce qui est dit (Gal. 5, 17; Rom. 7, 19), Que la chair resiste à l'esprit et, que nous ne faisons pas le bien que nous voudrions: comme sainct Paul ne parle point là de ceux qui sont charnels, et qui se laschent la bride à tout mal: mais de ceux qui ont le meilleur zele de servir et complaire à Dieu: comme defait il se propose pour exemple, disant que combien qu'il s'efforçasts, tant qu'il estoit possible à un homme mortel, d'estre du tout conforme à la volonté de Dieu: si est-ce qu'encores n'en pouvoit'il venir à bout. Car quand les tentations sont grandes et violentes, comme elles ont esté eu Iob, il est impossible que nous soyons si constans, que nous ne soyons esbranlez, et qu'en ces combats que nous avons contre nostre chair nous ne fretillions, et qu'il n'y ait de l'infirmité beaucoup. Nous voyons comme il en est advenu à Iacob: il a lutté avec l'Ange, et en est appelle Israël, c'est à dire victorieux avec Dieu: toutes fois si est-ce qu'il en cloche, et faut que sa hanche soit hors de son lieu tant qu'il vit, afin qu'il sente qu'il n'a point eu ceste victoire tellement qu'il n'y ait eu de la foiblesse en luy. Et ce nous est un exemple et patron, Que combien que Dieu nous fortifie par sa vertu, tellement que nous venions au dessus de nos tentations, cela ne se fait point, point qu'il n'y ait des marques de nostre infirmité. Ainsi donc en est-il advenu à Iob, et c'est à bon droit qu'Eliu le redargue ici.

Or cependant Eliu n'entend pas que Iob ait voulu accuser Dieu d'iniustice et de cruauté simplement: mais il luy monstre qu'il n'a point attribué à Dieu la gloire de iustice telle qu'il devoit. Vray est qu'il parle asprement, et semble qu'il destourne les propos de Iob, et qu'il les face pires qu'ils n'ont esté: mais notons que c'est bien raison que le sainct Esprit descouvre les vices qui sont en nous, encores qu'ils ne nous semblent pas grans. Exemple, Voila Iob qui en general a confessé que Dieu estoit iuste, et l'a recognu tel, mesmes en sa personne: mais cependant si est-ce qu'il a este agité si rudement de ses passions, qu'il luy eschappe de dire, Et pourquoy est-ce que Dieu m'afflige ainsi? Il n'y a point de propos, et quand i'auroye à plaider, ie monstreroye que ie n'ay point merité qu'il fust si violent contre moy. Il eschappe à Iob de parler ainsi, sans qu'il sache qu'il dise. Or si on examine son intention, elle n'a pas esté des plus mauvaises: il y a eu seulement ces bouillons-là qui l'ont transporté,

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comme il estoit impossible qu'il ne fust tellement agité de ses passions qu'il s'escarmouchast ainsi à l'encontre de Dieu. Pourquoy donc est-ce qu'Eliu maintenant le redargue avec telle severité? Et c'est pource que la moindre doute que nous puissions avoir de la iustice de Dieu, la moindre dispute que nous ferons avec luy, est un blaspheme, encores qu'il ne nous le semble pas. Notons bien donc qu'ici le S. Esprit descouvre le mal qui estoit comme caché, afin que nous entendions, que quand il nous vient des phantasies en la teste, qui sont pour obscurcir la iustice de Dieu, ou pour detracter de sa gloire en façon que ce soit, combien que nous n'y pensions pas: si est-ce que ce sont des fautes horribles, et que nous ne pouvons assez condamner: que ce ne sont point des pechez veniels comme les Papistes en font. Car ils disent, quand un homme doutera si Dieu est iuste, et mesmes quand il luy viendra beaucoup d'imaginations execrables, que moyennant qu'il ne s'y accorde point cela n'est pas peché mortel. Or c'est une doctrine par trop brutale: si est-ce qu'entre les Papistes on la tient pour toute conclue. Au contraire, notons bien qu'ici le sainct Esprit foudroye contre les apprehensions qui nous vienent au cerveau, encores que nous ne cognoissions pas qu'elles soyent si contraires à la gloire de Dieu: et puis, qu'encores que nous n'ayons point ceste intention directe d'accuser Dieu, toutes fois si ne pouvons nous estre excusez, quand nous sommes ainsi entortillez en des mauvaises pensees, es que nos passions nous auront agité ça et là, que nous ne sommes point paisibles pour glorifier Dieu, pour luy estre obeissans en tout et par tout: que nous meritons d'estre redarguez, comme si nous avions voulu estre iustes, et que Dieu fust coulpable au pris de nous, comme si nous luy avions attribué iniquité, nous voulans maintenir comme s'il n'y avoit nulle faute en nous. Et ceci nous doit admonnester, quand nous avons affaire à Dieu, de passer tousiours condamnation sans aucune dispute: car combien que nos subterfuges puissent estre approuvez des hommes, et que nous ayons aussi ceste coustume de nous y endormir: tant y a qu'en la fin nous sentirons en despit de nos dents, que Dieu en un mot saura renverser toutes nos longues repliques, et toutes les belles couleurs que nous pretendrons. Et ainsi quand il nous vient quelque mauvaise pensee qui est pour amoindrir la gloire de Dieu, et pour nous faire douter de sa iustice: que nous cognoissions que nous sommes desia en train de blasphemer, et que nous sommes à condamner tant et plus voire combien que cela nous passe tantost, et que nous n'y pensions point. Et puis, quand nous aurons quelque pensee qui ne sera point à nostre advis pour accuser Dieu: tant y a que si nous

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voulons nous iustifier contre luy, c'est un blaspheme. Que faut-il donc? Apprenons de confesser Dieu estre iuste en nous condamnant nous-mesmes: car ce sont deux choses incompatibles quand les hommes se veulent absoudre, qu'ils puissent cependant glorifier Dieu comme il appartient, et qu'il en est digne. Iamais donc Dieu n'a son droit entier, sinon que nous demeurions confus, et que cela soit tout raclé, que nous n'avons nulle defense contre luy, mais qu'il ne reste sinon que nous baissions la teste. Voila ce que nous avons à retenir en premier lieu de ce passage.

Mais encores afin que ceci nous soit tant mieux imprimé au coeur, notons ce que dit Eliu, Que Iob a cheminé avec les meschans. Et comment? Eliu accuse-il Iob d'avoir esté un contempteur de Dieu, et d une vie desbordee, veu que ci dessus il a protesté d'avoir cheminé en telle perfection, qu'on ne sauroit trouver à grand peine un homme semblable à luy? Car nous avons veu qu'il a esté l'oeil des aveugles, qu'il a servi de iambes aux boiteux, qu'il a esté le pere des orphelins, que sa main n'a esté close aux povres, qu'il n'a point souffert que les costez de ceux qui avoyent froid le maudissent, que sa maison a tousiours esté ouverte à ceux qui avoyent necessité, qu'il a bien fait aux estrangers: qu'encores qu'il eust credit, iamais il n'en a abusé: combien qu'il eust esté supporté en iustice, toutes fois qu'il a cheminé si simplement, qu'il n'a foulé personne. Comment est-ce donc que maintenant Eliu l'accuse d'avoir cheminé avec les meschans? Or c'est suivant le propos qu'il a tenu, Que l'homme en repliquant à l'encontre du iugement de Dieu ne chemine point avec luy. Ainsi notons bien que quand un homme n'aura point esté ne paillard, ne larron, n'yvrongne, ny meurtrier, ny bateur: toutes fois qu'il ne laisse pas d'estre complice de la plus grande meschanceté qui soit, quand il n'aura point glorifié Dieu, mais qu'il aura eu quelque orgueil en lui pour ne se pouvoir assuiettir à la iustice de Dieu et à sa droiture et bonté. Quand donc nous ne rendons point à Dieu l'honneur qui luy est deu, nous sommes meschans en cela, quand nostre vie au reste seroit Angelique. Et c'est un poinct que nous devons bien noter: car il nous semble qu'un homme soit iuste, moyennant qu'on ne luy puisse rien reprocher selon le monde, et qu'il ait mené une vie vertueuse Or cependant pensons-nous qu'il n'y ait point de peché, quand un homme ne sert point à Dieu en telle humilité qu'il doit? Quand nous aurons rendu à nos prochains ce que nous leur devons, et que Dieu aura esté frustré et despouillé de ce qui luy appartient, faudra-il que nous soyons iustes pourtant? Nenni: car si i'ay desrobbé quelqu'un, ie suis coulpable: et si i'ay merité la mort eternelle pour cinq soulz: quand

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i'auray ravi à Dieu son honneur, que i'auray tasché d'aneantir sa maiesté, en cela n'y a-il point un crime beaucoup plus enorme, que ne sont point tous les larrecins du monde, ou toutes les paillardises, tous les meurtres, tous les empoisonnemens, tous les pariures, et toutes ces choses-la? Ainsi donc notons bien, quand Eliu reproche ici à Iob, qu'il a cheminé avec les meschans, que ce n'est pas pour des vices qui fussent apparens quant au monde, ce n'est pas qu'il ait esté meurtrier, ny paillard, ny larron: mais pource qu'il n'a point glorifié Dieu, cognoissant qu'il estoit iuste: ains à l'opposite il l'a voulu condamner: voire, non pas qu'il le fist droitement: mais pource qu'il estoit tormente de son mal, il a murmure repliquant contre Dieu: et ceste impatience-la, encores qu'elle fust meslee avec patience, si est-ce qu'elle est à reietter comme un blaspheme, et Iob en est condamné comme meschant. Or par cela nous sommes admonnestez de vivre tellement sans nuire, et sans faire ne fraude, ne dommage, ne tort aucun à nos prochains: que cependant nous ayons nostre principal regard à Dieu, et que nous cheminions devant luy en telle humilité, que tousiours sa louange resonne et en nos coeurs et en nos bouches: que de coeur, di-ie, nous le glorifions et de bouche pareillement: et quand il nous viendra des fascheries, des troubles, qu'incontinent nous passions condamnation, n'attendans pas que nous soyons condamnez d'ailleurs, que Dieu nous envoye des iuges qui prononcent une sentence solennelle et patente contre nous N'attendons point aussi qu'il foudroye du ciel: mais qu'un chacun cognoisse le mal qui est en luy, et que nous en detestions les moindres pensees, et les plus volages qui nous pourroyent entrer en phantasie: que nous sachions, di-ie, que ce sont des crimes enormes et mortels. Cependant notons bien, que Dieu ne laissera pas de nous recevoir à merci, moyennant que nous soyons aussi prompts et volontaires à nous condamner: mais ceux qui font des revesches, et qui veulent disputer et se rebecquer, en la fin sentiront que leur opiniastreté ne sera que pour les rendre confus au double. Et ainsi nous voyons, que ce n'est point sans cause que Dieu a distingué sa Loy en deux tables, pour nous monstrer que son service et l'honneur que nous luy devons, va devant: et puis, qu'il y a le devoir que nous avons envers nos freres. Il faut donc que le service de Dieu soit comme le fondement de toute nostre vie: que nous le glorifions, sachans que c'est à cela qu'il nous a creez, et nous entretient et nourrist: et puis, que selon que nous sommes obligez les uns aux autres, nous taschions d'aider et servir à nos prochains sans aucune nuisance. Voila donc ce que nous avons à retenir en ce passage.

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Or maintenant regardons aussi les façons de parler qui sont ici contenues. Quand Eliu reproche à Iob qu'il a dit, Ie suis iuste, et Dieu a renversé mon iugement: ce n'est pas (comme desia nous avons dit) que Iob voulust ainsi plat et court accuser Dieu qu'il eust renversé son droit: mais notons quand un homme mortel maintient ainsi precisément son droit, que cela ne se peut faire qu'il ne detracte de Dieu, et qu'il ne s'esleve contre sa iustice: et pourtant c'est un article qui doit bien estre observé: car il sera trouvé qu'il n'y a celuy de nous qui par fois ne prene ceste audace de dire, que Dieu a renversé son droit. Or cependant notons bien, que nous voulons estre iustes, quand nous entrons en ceste extremité-la: comme aussi sainct Paul quand il parle de glorifier Dieu, et confesser qu'il est iuste, il veut que toute bouche soit close. Cependant donc que les hommes se rebecquent, et qu'ils aguisent leurs langues pour maintenir leur iustice, il faut qu'ils ayent Dieu pour partie adverse. Or est-il ainsi qu'ils s'eslevent contre Dieu toutes fois et quantes qu'il les afflige, et qu'ils ne peuvent s'humilier pour confesser qu'il est iuste en ce faisant. Voila donc ce que nous avons à faire, sinon que nous vueillions que Dieu s'oppose contre nous, et qu'il nous condamne comme estans coulpables de nous estre eslevez contre luy, et l'avoir accusé d'iniustice. Nous aurons beau protester que nous ne l'aurons point voulu faire: mais la chose est telle: que gaignerons-nous de tergiverser ici, quand le sainct Esprit en a prononcé son arrest? Voila donc quant à ce premier mot qui est ici contenu.

Or quand il dit, Ie suis trouvé menteur en mon droit. Par cela il signifie, qu'il n'est pas admis en ses defenses, et que c'est comme quand des iuges seront desraisonnables et cruels, et voudront opprimer par leur autorité quelque bon droit. Voila comme Eliu maintenant reproche à Iob qu'il a accusé Dieu: O voila il faut que ie soye tenu comme coulpable. Et pourquoy? C'est à l'appetit de Dieu: car il ne me veut point ouir en mes defenses. Il me presse, i'ay la bouche close: que si i'amene raison, elle n'aura ne lieu n'accez. Or Iob n'avoit point voulu se ietter hors des gonds iusques là: mais cependant retenons ce qui a este dit, c'est assavoir que si simplement nous ne confessons la dette, c'est comme si nous voulions dire que Dieu a une puissance tyrannique sur nous, et qu'il n'y procede point par raison ne par equité: mais d'autant que nous sommes à luy qu'il en dispose à tors et à travers. Combien donc que nostre bouche ne prononce point ces mots, que mesmes nous ayons horreur de les avoir pensé: tant y a que si nous n'avons ce poinct conclud, que nous n'avons nulle defense, et que nous sommes coulpables, tousiours nous entrons en

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procez avec Dieu, et faudra que nous soyons condamnez comme ayans detracté de sa iustice.

Touchant de ce qui est dit quant et quant, Que Iob boit la mocquerie comme eau: il s'entend qu'il est eslourdi tellement, qu'il n'aperçoit pas que les propos dont il a usé sont vilains et dignes d'estre reiettez, et qu'on s'en mocque, comme s'il estoit un homme insensé. Or cependant si avons nous veu que Iob a tenu des propos excellens, voire et qu'il a este organe du S. Esprit, tellement que nous pouvons recueillir une grande instruction de ce qu'il a dit. Puis qu'ainsi est donc, pourquoy est-ce qu'il luy est reproche qu'il hume la mocquerie comme eau? C'est pource qu'il ne se peut faire, qu'un homme ne soit tellement transporté, quand il est enflammé en ses passions, qu'il ne sait qu'il dit. Or si cela est advenu à Iob (ie vous prie) que sera-ce de nous! Sa patience nous est mise au devant pour regle, et nous avons dit que l'issue qu'il a eue, monstre qu'il n'y a rien meilleur que de s'attendre au bon plaisir de Dieu, en tous les chastimens en general qu'il nous envoye. Et toutes fois, si est-ce qu'il est ici accusé comme nu homme effronté, qui ne sait plus que c'est de honte, qui boit toute vilenie comme un poisson boira l'eau. Si cela luy est reproché, et à bon droit: et ie vous prie quand nous appercevrons que nous sommes impatiens cent fois plus que luy, et qu'il ne faut rien pour nous escarmoucher, et nous faire despiter à l'encontre de Dieu, et que sera-ce? Ne devons-nous pas bien penser que nous sommes plus qu'eslourdis? Ainsi en la personne de Iob nous voyons, que le sainct Esprit nous a ici voulu monstrer que c'est que de nous quand les maux nous tormentent par trop, et que nostre fragilité et foiblesse est meslee parmi, tellement que nous ne savons que devenir, que nous grinçons les dens, nous rongeons nostre frain, et sommes estonnez en sorte que nous ne tenons plus ne chemin ne sentier. C'est donc ce que nous avons à noter de ce passage. Or venons maintenant à ceste sentence qu'Eliu adiouste. Il accuse Iob d'avoir dit, Qu'il ne profitera rien à l'homme d'avoir cheminé avec Dieu. Ce mot ici Cheminer avec Dieu emporte que l'homme s'addonne tellement au service de Dieu, qu'il pense tousiours à rendre conte, qu'il cognoisse, Celui qui m'a creé et formé, me conduit et gouverne, ie ne puis pas fuir sa main, ni eschapper de son iugement: et ainsi il faut que ie lui soye present devant ses yeux, il faut qu'il cognoisse non seulement toutes mes oeuvres, mais aussi mes pensees.

Voila que c'est de cheminer avec Dieu. Et notamment l'Escriture saincte use de ceste forme de parler, pource que les hommes sont comme sacs à charbonnier (ainsi qu'on dit) que les uns noircissent

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les autres. Et l'experience le monstre, que quand nous cheminons sans regarder à Dieu, il n'y a celuy qui ne prene licence de mal-faire sous ombre que les autres ne sont point meilleurs que luy: et cependant il donne aussi à d'autres de ses prochains occasion de mal faire: tellement qu'il n'y a auiourd'huy celuy qui ne soit en mauvais exemple en quelque sorte, comme nous avons tous nos vices propres. Et ainsi quand nous cheminons avec les hommes, n( 119 cheminons en confusion horrible: il n'y a qu'un meslinge, et un abisme si profond en nostre vie, qu'on n'y cognoist plus rien. Voila, di-ie, que c'est de cheminer avec les hommes. Or que faut-il? Puis qu'en cheminant selon le monde nous sommes corrompus, et chacun attire à mal ses prochains, et il les suit quant et quant: n'est-ce point là pervertir tout ordre? Il ne reste donc, sinon de ne 19 recueillir à Dieu, et nous conformer du tout à luy. Il est dit, qu'Henoch a cheminé avec Dieu. Et pourquoy? D'autant qu'il n'a point este perverti et combien qu'en ce temps-la tout le monde fust si corrompu que rien plus, si est-ce qu'Henoch s'est conservé en integrité. La raison? C'est qu'il a recueilli ses esprits pour ne point se lascher la bride, et desborder: et combien que l'iniquité fust comme un deluge sur la terre, il a cognu, O si est-ce qu'il me faut cheminer comme devant mon Dieu. Au reste ceci emporte aussi bien, que nous ne regardions pas à avoir quelques belles apparences: comme beaucoup se contentent d'estre prisez des hommes, et de s'estre abstenus de mal devant le monde: quand ils ont leurs mains pures en apparence, ce leur est assez. Or ce n'est rien, si nous n'avons nostre coeur pur devant Dieu. Et ainsi donc notons bien, quand l'Escriture nous parle de Cheminer avec Dieu qu'elle signifie que ce n'est rien d'avoir ordonné nostre vie exterieure en telle sorte que nos vices n'apparoissent point: mais qu'il faut aussi que nostre conscience responde, et que nous soyons exempts de toutes meschantes affections et perverses. Pour le troisieme nous avons à cheminer avec Dieu pour nous conformer du tout à sa Loy: car si nostre vie est approuvee des hommes, et qu'aussi nous-nous flattions en nos bonnes intentions, et que sera-ce? Rien: comme nous voyons qu'en la Papauté ceux qui sont devots selon leurs imaginations, é ils cuident que Dieu leur soit plus que redevable: mais cependant pource qu'ils mesprisent l'Escriture saincte, et qu'ils ont leurs inventions propres qu'ils ont basties à la volee, tout cela n'est que fatras et ordure. Et ainsi notons, que pour bien vivre, et avoir une regle droite et certaine, il nous faut cheminer avec Dieu, c'est à dire de droit fil: il nous faut conformer et nos pensees, et nos oeuvres à ce qu'il commande, et non pas à ce qui aura esté controuvé par les

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hommes, et qui nous semblera bon. Voila donc quant à ce mot.

Venons au principal. Comment est-ce que Iob a entendu, qu'il ne servira rien à l'homme d'avoir cheminé avec Dieu? C'est pource qu'il s'est trouvé comme eslourdi en son torment, et qu'il n'a point cognu que Dieu luy assistoit d'autant qu'il l'avoit servi, et qu'il avoit conformé et reglé sa vie à toute droiture. Il est vray que Iob en general a bien cognu que Dieu estoit iuste, et qu'il ne faut point que nous estimions ou mesurions sa iustice selon l'estat present du monde, et les choses qui se voyent auiourd'huy à l'oeil. Car voila aussi le debat qu'il y a eu contre ses parties adverses, que les bons sont affligez et tormentez en ce monde, et que les meschans prosperent: et ainsi, que Dieu a un iugement plus haut qu'il s'est reservé: et que pourtant nous ne restraignions point nos esprits à ce qui se voit auiourd'huy, et que nous ne pensions point qu'en ce monde Dieu rende à chacun ce qui luy est appresté: car c'est une chose trop brutale d'avoir une telle pensee. Iob donc a debatu ceste querelle. Mais quoy? Cependant il n'a pas laissé d'estre comme esbloui, quand il est venu à penser à ses afflictions: il estoit tellement transporté, qu'il demande, Où en suis-ie? qu'est-ce que i'ay gaigné de m'adonner ainsi à l'obeissance de Dieu? D'autant donc que Iob s'est ainsi trouvé esperdu et esgaré, il luy est reproché à bon droit, qu'il a prononcé ce blaspheme, Qu'il ne profitera rien à l'homme d'avoir cheminé avec Dieu. Or par cela nous sommes admonnestez, de nous tenir en bride courte, quand nous contemplons les choses qui se font au monde, et que nous entrons en pensee pour dire, Et comment Dieu dissimule-il? Pourquoy est-ce qu'il permet que son Eglise soit ainsi tormentee? Et comment les violences sont-elles si grandes? Tenons nous, di-ie, court en bride. Et pourquoy? Car si seulement nous imaginons, que toutes ces choses soyent estranges, c'est autant que si nous allions blasphemer contre Dieu. Il est vray que nostre Seigneur ne nous impute point ce blaspheme-la, mais c'est par sa bonté: tant y a que nous en sommes coulpables. Et ici en la personne de Iob nous sommes redarguez par le S. Esprit, afin qu'un tel blaspheme nous desplaise, et que nous l'ayons en horreur: et que si tost qu'il nous viendra en pensee quelque mauvaise phantasie, nous la reiettions, sachans quelle seroit pour nous mener à un blaspheme plus grand, si Dieu ne nous retenoit. Et au reste notons, que tant plus devons nous estre sur nos gardes en cest endroit, quand nous voyons que les serviteurs de Dieu ont este ainsi agitez d'une telle tempeste. Il est vray que Ieremie (12, 1), quand il s'enquiert pourquoy les meschans prosperent, et pourquoy Dieu leur favorise selon

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qu'il semble, proteste bien que Dieu est iuste, et que ses iugemens sont droits, et use de ceste preface-la, comme pour se brider, Ie say, dit-il, Seigneur, que tu es iuste: mais si est-ce qu'encores ne laisse-il point d'estre esbranlé. Nous voyons ce qu'en dit Habacuc aussi bien. Habacuc (1, 3) fait le semblable, et en cela monstre-il qu'il est retenu de la crainte et reverence de Dieu: mais tant y a qu'il est troublé en son esprit. David confesse (Ps. 73, 13) qu'il luy est advenu beaucoup d'avantage: car nous voyons qu'il disoit, C'est donc en vain que i'ai lavé mes mains, que ie me suis addonné à toute droiture, que i'ai mis peine de servir à Dieu: i'ai bien perdu mon temps. Quand David est venu iusques-là, que sera-ce de nous, ie vous prie? Et ainsi il est vrai qu'il se redargue, mais il confesse aussi que son pied a este sur la glace, et qu'il estoit tout prest à tresbucher. Et puis il adiouste, Seigneur ie suis une beste, ie ne suis plus homme, ne digne d'estre reputé une creature, raisonnable: mais me voici du tout abbruti, comme les asnes et les chevaux. Et ainsi Seigneur, il faut que tu me tiennes la main forte, ou autrement ie suis perdu. Quand David confesse qu'il n'a point esté exempté d'une telle tentation (ie vous prie) que sera-ce de nous, comme i'ai dit? Et voila aussi pourquoi Isaie prononce ce mot (3, 10), non point comme vulgaire, mais comme exquis, Dites, il y a fruict pour le iuste. Il exhorte les fideles de conclure et se resoudre qu'il y a fruict pour les iustes: c'est à dire, qu'ils ne perdront point leur peine en servant Dieu. Il semble que cela soit assez commun, et toutes fois le Prophete Isaie en fait une sentence exquise. Et la raison? pource qu'on voit les choses confuses au monde (comme elles seront entre nous tous les coups) et pourtant que les povres fideles seront esperdus en leurs sens pour dire, Et pourquoi est-ce que Dieu nous affligé d'une telle rigueur? O nous serions prests à murmurer incontinent: mesmes il nous adviendroit de blasphemer contre Dieu, n'estoit que nous fussions retenus, et que Dieu nous declarast que ce qu'il fait n'est point pour favoriser aux incredules. Ainsi donc encores qu'il semble qu'il nous ait mis en oubli, si est-ce qu'il faut s'assurer qu'il aura pitié de nous, et qu'au milieu de sa rigueur il adoucira ses verges, et que mesmes nous serons absous de sa main: comme aussi nous pourrions estre abysmez cent mille fois, et perir à chacune minute n'estoit qu'il nous preservast par sa bonté infinie. Voila quant à ce poinct, là où Iob est condamné d'avoir dit, Que l'homme ne profitera rien cheminant avec Dieu. Ce n'est pas que du tout il ait este persuadé de cela: mais pource qu'en ses angoisses il a esté confus, et n'a point cognu la conduite de Dieu, comme il devoit, et son conseil. Il

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est vrai qu'il a tousiours cognu en partie, mais encores est-il condamne pource qu'il ne s'est point tenu si paisible, ne si coi comme il devoit. Nous serons donc à condamner cent mille fois plus que lui, si nous n'apprenons d'estre nos iuges afin que nous soyons absous devant Dieu.

Or pour conclusion il est dit, Que a n'advienne qu'il y ait iniquité en )ieu, ni iniustice au Tout-puissant. Ici nous avons à noter quelle est la somme des propos d'Eliu, pour faire nostre profit de tout le discours que nous verrons en ce chapitre: c'est qu'il faut que nous glorifions Dieu comme iuste. Voila donc le sommaire de tout ce chapitre. Or il semble que ceci est par trop commun, et qu'il ne soit ia besoin d'en parler, pource que de primeface nul n'osera nier que Dieu ne soit iuste: mais tant y a qu'à grand peine de cent l'un en trouvera-on qui recognoisse la iustice de Dieu comme il appartient: et ceux-là mesmes encores y failles t. Ie di des plus iustes, que souventesfois ils seront solicitez de ces doutes que nous avons dit. Que sera-ce donc des gens prophanes et brutaux, qui ne sont point exercez à magnifier Dieu, et qui n'ont point addonné leur estude à cela? Et pourtant sachons, que celui qui aura retenu ceste doctrine de confesser que Dieu est iuste, et en sera bien persuadé, aura beaucoup profite: et non pas seulement pour un iour, mais pour cent ans, pour mille, quand il vivroit autant en ce monde. Mais il nous faut observer, comment c'est que nous confesserons Dieu estre iuste. Vrai est que ceste matiere ne se pourroit pas maintenant traitter au long: mais si en faut-il dire un mot pour donner ouverture à ce qui suivra. Comment donc est-ce que nous confessons Dieu estre iuste? C'est quand sa seule volonté et simple nous suffira pour toute raison, et que nous aurons cela bien persuadé en nous, que tout ce que Dieu fait, est bon et equitable, encores que nous ne cognoissions point la raison pourquoi. Car si l'homme veut confesser Dieu estre iuste selon qu'il le comprend en son cerveau, et non autrement, que sera-ce? Ne sera-il point assuietti à nous? Mais il faut que nous ayons cela tout conclu, pour dire, Dieu est iuste. Et pourquoi? Sa volonté est la regle de toute droiture, tellement que tout ce qui procede de lui il

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nous le faut adorer, encores que nous le trouvions estrange à nostre phantasie: et combien qu'il nous semble qu'il ne devroit pas estre ainsi: toutes fois que nous soyons retenus de ceste crainte, pour confesser que d'autant que Dieu est la fontaine de toute iustice, tout ce qu'il fait il nous le faut trouver bon. Voila donc en premier ce que nous avons à noter. Et puis, que nous cognoissions ceste iustice en toutes choses qui nous viennent à la phantasie, tellement que tousiours cela nous vienne au devant, Dieu est iuste. Comme quoi? Nous voyons les meschans dominer et avoir la vogue: cela nous despite. Or Dieu cependant est là au ciel comme endormi, ce nous semble: quand il n'y remedie pas du premier coup, il nous semble qu'il ne fait pas son office. Tant y a qu'en tout cela il faut que nous confessions Dieu estre iuste. Apres quand nous serons tormentez et affligez, maintenant en nos biens, maintenant en nos personnes, que nous verrons toute l'Eglise en general qui sera foulee au pied, suiette à la tyrannie des meschans. Et qu'estce que ceci veut dire? Or si faut-il que nous cognoissions et confessions Dieu estre iuste: et puis qu'ainsi est, attendons qu'il nous declare pourquoi les choses vont si mal à nostre semblant, et sachons que ce n'est point sans cause qu'il en dispose ainsi. Et pourtant, que nous fermions les yeux quand les choses iront tout au rebours de nostre appetit: que seulement nous soyons resolus en cela, pour dire Seigneur tu es iuste, et ie me contenterai de ceste iustice iusques à ce que tu me faces entrer en ton sanctuaire, et que i'apperçoive pourquoi c'est que tu disposes ainsi l'estat du genre humain. Vrai est que si maintenant ie suivoye ma phantasie, ie murmureroye, voire et me despiteroye contre toi, de voir ici les choses ainsi confuses: mais puis que nous savons que tu gouvernes tout le monde en ta sagesse et iustice infinie, il faut que tu sois approuve, et que nous confessions que c'est à bon droit que tu disposes ainsi le tout, encores que nous n'appercevions point la raison. Voila donc comme nous devons pratiquer en somme ceste doctrine.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

SERMON CXXX

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LE CENT TRENTIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE XXXIV. CHAPITRE.

10. Ia n'advienne qu'il y ait iniustice en Dieu, ou iniquité au Tout-puissant. 11. Car il rendra, à l'homme selon son oeuvre, il fait trouver à chacun selon ses voyes. 12. Dieu ne condamnera point en vain, et le Tout-puissant ne renversera point le droit. 13. Qui est-ce qui a visité la terre outre lu'? ou qui est-ce qui l'a mis sur le monde? ou qui l'a bastie? 14. S'il tourne vers lui son coeur, et retire son esprit et son souffle: 15. Alors toute chair defaudra ensemble, et l'homme retournera en poudre.

Nous avons à deduire ceste sentence qui semble estre assez commune, c'est assavoir Qu'il n'y a point d'iniustice en Dieu, chacun le confesse: mais il y en a bien peu qui le cognoissent pour en estre bien persuadez. Si nous sommes à repos, et que Dieu ne face sinon ce que nous desirons, il nous sera facile d'accorder qu'il est iuste: mais si tost que nous sommes faschez, qu'il y a quelque mal ou adversité qui nous trouble, nous entrons en murmure, et ne cognoissons plus la iustice de Dieu, laquelle auparavant nous avions confessee. Ce n'est point donc assez, qu'en un mot nous protestions que Dieu est iuste: mais le principal est quand ce vient à la pratique, que nous trouvions bon tout ce qu'il fait, que nous soyons volontiers suiets à sa puissance: que s'il nous afflige nous n'entrions point en procez contre lui, que nous ne soyons point despitez de ce qu'il gourverne autrement que nostre desir ne porte, Voila donc ce que nous devons retenir de ce passage, quand il nous est monstre qu'il n'y a point d'iniustice en Dieu. Bref, iusques à ce que nous soyons venus à ceste raison, d'estre paisibles et obeissans à Dieu en tout ce qu'il fait, encores que les choses ne viennent point à nostre phantasie et propos, ou iugement, nous l'accuserons obliquement d'iniustice. Et pourquoi? Il gouverne tout le monde, rien n'adviendra qui ne soit disposé de son conseil et de sa main: si nous trouvons à redire aux choses qui adviendront, n'est-ce pas nous dresser à l'encontre de celui qui a tout en sa puissance? Et ainsi donc apprenons de nous assuiettir à la providence de Dieu, confessans que tout ce qu'il fait est bon: et alors nous le tiendrons pour iuste, et lui rendrons la louange qui lui est deuë. Si nous repliquons contre lui, nous tormentans de ce qu'il fait, et y trouvans à redire, c'est autant comme si nous blasphemions contre lui l'appellans iniuste. Vrai est qu'en nos

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afflictions il ne se peut faire que nous n'ayons quelque regret, mais tant y a qu'il nous faut dompter nos passions, et les tenir captives, et prendre ceste conclusion en nous, Que Dieu, puis qu'il est tout bon et sage, ne fait rien que par raison et droiture. Voila donc comme il nous faut batailler contre nos passions quand elles s'eslevent en nous, et qu'elles nous incitent à nous eslever contre Dieu.

Maintenant regardons comment Eliu prouve qu'il n'y peut avoir iniustice en Dieu. Il dit, Qu'il rendra aux hommes selon leurs oeuvres, et qu'il fera trouver à chacun selon ses voyes, Ceci doit bien estre noté: car ce n'est pas le tout de cognoistre que Dieu est iuste en soi, comme aussi sa iustice n'est pas enclose en son essence, tellement qu'elle nous soit incognue, mais elle s'estend par tout, et faut qu'elle soit cognue principalement en nous. Voulons nous donc cognoistre comme Dieu est iuste? Regardons çà et là, et nous pourrons bien contempler sa iustice, cognoissans que ce monde est gouverné par lui en telle equité qu'il n'y a que redire. Et de fait chacun quand il sera appellé en son rang, n'aura nulle occasion de se plaindre, mais il faudra que tous confessent que Dieu les a supportez par sa bonté infinie, et les a punis d'une iuste rigueur Voila ce que nous avons maintenant à retenir de este raison qu'Eliu allegue. Et c'est un article bien notable, comme i'ai desia touché: car quand il nous parle de la iustice de Dieu, n'imaginons point qu'il soit seulement iuste en soi: mais apprehendons sa iustice comme il appartient, et l'estendons comme il faut, c'est assavoir de tout le gouvernement du monde. Comment est-ce donc que Dieu est iuste? Pource que tout est conduit par lui en equité: que tout ce que nous voyons il nous le faut approuver comme iuste d'autant qu'il procede de lui. Ie n'enten pas les pechez qui se commettent des hommes, mais i'enten que Dieu en son conseil souverain dispose tellement toutes choses, que ce qui procede de lui il nous le faut trouver bon. Et pourtant quand chacun de nous viendra, à s'examiner, qu'il cognoisse qu'il n'a nulle couverture pour plaider contre Dieu, qu'on ne peut l'accuser de cruauté, et que nul ne peut dire qu'il l'ait mal traitté: mais que nous approuvions sa iustice en ce qu'il nous gouverne et manie. Au reste si nous voulons comprendre ce propos, et en estre bien persuadez, il faut en premier lieu qu'un chacun se sonde, et qu'il pense de pres quel il

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est. Car qui est cause que nous sommes ainsi despits, et quoi que Dieu nous face, qu'il ne nous peut contenter, que nous avons tousiours ceste audace de nous eslever contre lui, sinon que par vaines flatteries nous sommes aveuglez, et qu'un chacun cuide estre iuste ne pensant point à ses pechez? Et ainsi quand nous aurons ceste prudence en nous de bien cognoistre nos fautes, il est certain que toutes les repliques contre Dieu cesseront et seront soluës, qu'en humilité chacun viendra dire, Seigneur, tu m'as traitté en telle sorte qu'il faut bien que ie cognoisse ta iustice, et que ie te glorifie. Mais quoi? Nous ne pouvons pas nous tenir de nous tromper: et encores que nous cognoissions que nous n'avons nulle replique: si est-ce que nous voulons tousiours amoindrir les vices, voire et les couvrir, encores qu'ils soyent plus que notoires. Or sommes-nous ainsi endormis en nos fautes par nostre hypocrisie, Alors il nous est aisé de nous eslever contre Dieu. Et ainsi c'est le vrai remede, quand les hommes voudront recognoistre Dieu estre iuste, afin de lui attribuer la louange qu'il merite, qu'en premier lieu ils se facent leurs procez, qu'ils s'accusent eux-mesmes, et se condamnent. Alors il ne leur coustera rien de recognoistre que Dieu est iuste: car ils sont convaincus assez en eux qu'il ne les a pas mal traittez, et qu'il ne leur a fait nul tort: d'autant que s'il les a chastiez, ç'a esté pour leurs offenses, et encores qu'il ait exercé quelque rigueur sur eux, tant y a que tousiours il les a supportez par sa bonté et misericorde. Voila donc en somme ce que nous avons à retenir.

Or cependant notons quand il est dit, Que Dieu rendra, à l'homme selon ses oeuvres, et qu'il fera trouver à chacun selon ses voyes, que cela n'est pas entendu en telle sorte, Comme si Dieu du premier coup punissoit les transgresseurs de sa Loi, et qu'il maintint les bons: mais c'est pour monstrer que Dieu ne fait tort à nul. Il se pourra donc bien faire (comme il advient tous les iours) que Dieu pour un temps supportera les meschans: on voit qu'il dissimule quand les hommes se Sont desbordez à mal, et qu'il ne semble pas que Dieu y pense, ne qu'il les voye. Et voila aussi qui est cause d'endurcir les meschans, et de leur donner plus de hardiesse: car sous ombre que Dieu ne les punist point tantost, il leur semble qu'ils sont eschappez et quittes. Et ainsi donc Dieu ne punist pas incontinent les malefices, et aussi Eliu ne l'entend pas ainsi: mais tant y a qu'en la fin Dieu, apres avoir differé long temps, et avoir prolongé le terme aux meschans, leur monstrera que s'il les a attendus à repentance, il n'a pas oublié leurs forfaits, que tout a esté enregistré devant lui, et mesmes qu'ils se sont amassé un plus rand thresor de son ire.

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Le terme donc leur sera bien cher vendu, quand ils auront ainsi abusé de la patience de Dieu, qui n'a pas voulu du premier coup les punir, afin qu'ils eussent loisir de cognoistre leurs fautes, et de se corriger d'eux-mesmes. Voila pour un Item: c'est que Dieu n'execute pas ses iugemens du premier iour en telle sorte, que nous puissions appercevoir à l'oeil qu'il rende à chacun selon ses oeuvres. Et de fait que seroit-ce quand il puniroit egalement les pechez? Nous n'attendrions plus d'autre iournee: car tout seroit accompli en ce monde. Et où seroit l'article de nostre foi qu'il nous faut ressusciter et venir devant le siege iudicial de nostre Seigneur Iesus Christ? Bref, il n'y auroit plus ne de loyer pour les bons, ni de crainte pour les meschans et rebelles. Et voila pourquoi aussi notamment en l'Escriture il est dit, Que Dieu rendra. Sainct Paul parlant de la iustice de Dieu ne dit pas qu'il rend tous les iours a chacun selon qu'il a desservi, mais il dit, Il rendra (Ro. 2, 6). Et quand? Au dernier iour. Eliu ne contredit point à ce te sentence: mais quand il dit, Que Dieu rend, il presuppose ce qui est vrai, qu'il nous faut tenir nos esprits en suspens iusques à ce que Dieu nous monstre ce qui nous est caché pour un temps. Il faut, di-ie, que nostre foi soit exercee en attendant patiemment ce que nous n'appercevons point encores: il suffit que Dieu nous donne quelques signes de sa iustice, qu'il nous en monstre des exemples notables, tellement que nous soyons contraints de sentir qu'il regarde les hommes pour les chastier en leurs offenses. Si Dieu nous donne quelques tesmoignages de cela, contentons nous: et cependant que nous soyons patiens, iusques à ce que nous cognoissions ce que maintenant il se reserve à soi. Voila donc comme il nous faut prendre ceste sentence, pour la bien appliquer à nostre usage.

Il y a un second poinct: c'est qu'Eliu n'entend pas que Dieu rende tellement à chacun selon ses oeuvres, qu'il ne supporte ceux qu'il punit, et qu'il ne monstre quelque bonté envers eux, combien que d'un costé il leur soit severe, et qu'il leur face sentir qu'il est leur Iuge. Mais c'est pour signifier que quant au monde Dieu ne regarde point de punir nos pechez en mesure egale: car que seroit-ce? Il ne nous envoyeroit point de maladies, des povretez et choses semblables: mais nous serions abysmez et foudroyez du premier coup, tellement qu'il ne seroit point question seulement de sentir quelque punition horrible, mais il faudroit qu'il s'armast en sa maiesté puissante pour nous confondre et abysmer. Car quels sont nos pechez? Ainsi donc notons que Dieu ne punit point les pecheurs, et qu'il ne leur fait point sentir sa vengeance en mesure egale, si tost qu'ils l'ont desservi: mais il les supporte, tellement que tous les

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chastimens que nous recevons en ce monde, ne sont qu'advertissemens que Dieu nous fait, nous donnant encores lieu de repentance. Non pas que cela profite à tous: car les meschans sont desia condamnez, d'autant qu'ils sont incorrigibles: et non seulement Dieu leur fait leur procez, mais il escrit leur condamnation, qui est toute preste à executer quand il voudra. Quoi qu'il en soit, si nous considerons bien tous les chastimens que Dieu

nous monstre en ce monde, ils ne sont pas à beaucoup pres à egaler nous pechez, mais il nous attend afin que nous y pensions. Voila donc encores un autre article que nous avons à noter en ce passage.

Or il y a pour le troisieme, Que Dieu ne rend pas tellement aux hommes selon leurs voyes, qu'il ne se reserve de pardonner à ceux que bon lui semble, quand il les veut reduire à soi. Dieu ne punist point ses esleus. Et pourquoi? Car il lui plaist de les recevoir à merci, et de se reconcilier par sa bonté gratuite avec eux: et en faisant cela il ensevelist leurs fautes, tellement qu'il n'entre pas (comme il est dit au Psaume [143, 2l) en iugement avec eux. Dieu donc a bien ceste liberté d'abolir nos offenses sans les punir: et cependant cela ne derogue en rien à sa iustice. Et pourquoi? Car quand Dieu nous veut pardonner nos fautes, comment en use-il? Ce n'est pas pour nourrir le mal qui est en nous: mais il nous en touche, et nous le remonstre, il nous fait sentir combien nous l'avons offensé, et puis il nous donne ceste affection de nous desplaire en nos pechez, et d'y gemir. Quand nous sommes touchez ainsi de repentance, nous sommes iuges de nos fautes, et les condamnons: et par ce moyen voila Dieu qui a exercé son office. Car c'est beaucoup plus quand l'homme se condamne que s'il estoit condamné de Dieu, et qu'il grinçast les dens, et qu'il demeurast incorrigible et obstiné en son mal. Dieu donc quand il nous retire à soy à repentance, n'oublie point son office: car il ne nous pardonne point nos pechez pour nous y flatter. u contraire c'est afin qu'il y ait double punition, que d'un costé nous sentions les ma IX que nous avons commis, de l'autre costé que la misericorde de Dieu reluise pour descouvrir les povretez où nous estions, iusques à ce qu'il nous en ait affranchis. Et ainsi donc notons bien, que Dieu en pardonnant les fautes à ses eleus ne derogue en rien à sa iustice, que ceste sentence en soit tousiours vraye, Qu'il rend aux hommes selon leurs oeuvres et leur fait trouver selon leurs voyes. Maintenant nous voyons ce que i'avoye touché: c'est que pour glorifier Dieu en sa iustice, il nous faut tousiours estre persuadez en nos afflictions, que nous ne souffrons rien a tort, et que eu a raison de nous chastier, que si nous entrons

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en procez, nostre cause est perdue pour nous Et au reste que nous cognoissions, que Dieu nous supporte tellement par sa bonté, que nous avons tousiours occasion de sentir que nous sommes obligez tant et plus à luy, de ce qu'il n'exerce pas une rigueur extreme contre nous, ainsi qu'il luy seroit licite. En somme cognoissons qu'il nous espargne, encores qu'il nous face sentir sa vengeance: et encores qu'il se monstre rude et aspre que toutes fois il y a de sa bonté meslee parmi: et cependant, que tousiours il est iuste, tellement que les hommes ne gaigneront rien, quand ils penseront s'absoudre d'eux-mesmes, mais que le meilleur est quand nous voyons que Dieu nous appelle et nous solicite de venir à luy, que devant coup nous ayons senti nos fautes, voire pour nous y desplaire, pour en gemir, tellement que Dieu soit enclin à nous les pardonner. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ceste sentence.

Or suivant cela Eliu pour confirmation plus grande dit, Que Dieu ne condamnera point en vain, et qu'il ne subvrertira point le droit. Il ne dit ici rien de nouveau, mais il ratifie son propos, voire respondant à ce qui avoit esté allegué par Iob. Il dit donc en premier lieu, Que Dieu ne condamnera iamais en vain: c'est à dire que les hommes ne pourront alleguer qu'il leur face tort, et qu'il leur face à croire qu'ils ont failli: comme souvent aux iustices terrestres un povre innocent sera opprimé, on luy mettra en avant une chose de neant où il n'y aura nulle faute: mais cependant si faudra-il qu'il passe par là, il y aura des faux tesmoins qui seront pour accabler un homme le plus iuste du monde. Là donc on punira souvent à tort et sans cause: mais ce n'est pas ainsi de la iustice de Dieu, il ne faut point qu'il monstre dequoy, qu'il ait de grans registres pour preuves, et pour s'excuser quand il seroit calomnié par les hommes: chacun porte son procez escrit et bien seellé en soy. Il ne faut point, di-ie, que nous ayons antre iuge que nostre conscience propre: et si maintenant chacun ne le cognoist, tant y a que Dieu en despit de nos dens nous resveillera bien, et quand nous aurons esté long temps à nous flatter, si faudra-il que nous retournions là d'estre convaincus, qu'il avoit iuste cause de nous punir.

Et voila pourquoy aussi Eliu adiouste, Que Dieu ne renversera point le droit: car quand nous ne pouvons mieux, nous venons à ce subterfuge, que Dieu est tout-puissant, et qu'il fait ce que bon

j luy semble, et pource que nous ne pouvons pas luy resister, qu'il y va, à tors et à travers. Et si nous ne parlons ainsi: si est-ce que nous aurons telles pensees obliques, Que nous voudrions sous

ombre que Dieu est tout-puissant, et que nous sommes povres creatures et fragiles, luy faire à

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croire qu'il nous tormente par trop. Mais au contraire il est dit que Dieu ne pervertist point le droit, c'est à dire qu'il ne punist point les hommes, que tousiours il ne regarde à les supporter, comme il cognoistra estre expedient: et s'il y avoit dequoy les espargner encores plus, il est certain qu'il le feroit, d'autant qu'il cognoist ce qui leur est propre. Ainsi donc pratiquons ceste doctrine, de nous humilier devant Dieu toutes fois et quantes que nous sommes chastiez de luy: ayons la bouche close pour ne point repliquer à l'encontre: et cependant soyons humbles, et que l'hypocrisie ne nous aveugle pas, pour nous flatter en nos transgressions. Voila donc en somme, comme il faut que nous apprenions à nous condamner, et là dessus que nous cognoissions que Dieu en nous punissant est iuste, et qu'il ne renverse point nulle equité qui soit en nous: que si nous avions bonne cause, elle seroit maintenue de luy, il ne faudroit ni procureur ni advocat, car luy-mesme nous seroit garant: il ne demande sinon de nous absoudre. Ainsi donc, si nous sommes condamnez par luy, il faut passer par là, cognoissans que nous l'avons bien desservi et merité. Il est vray que ceci se dira bien en general: mais tant y a qu'un chacun en son privé et au regard de sa personne, il faut qu'i ait ceste doctrine imprimee en sa memoire: et sur tout quand nous somme batus des verges de Dieu, et que l'un sera afflige de povreté, l'autre de maladie, l'autre aura quelque tort qu'on luy fera. ne quelque costé que le mal nous viene, que nous cognoissions, Voyci la main de Dieu qui nous visite. Et pourquoy? Il y a bien iuste raison: car nous sommes povres pecheurs, nous luy sommes rebelles tant et plue: et ne faut point que nous pretendions d'amoindrir nos fautes pour dire que les punitions de Dieu sont excessives, comme s'il n'avoit dequoy nous punir: mais au contraire quand il exerceroit une plus grande rigueur beaucoup, voire iusques à nous accabler du tout, confessons que ce ne seroit point trop, attendu que nos pechez sont venus iusques au comble. Voila donc comme nous devons entendre ceste sentence.

Or il met puis apres, Qui est-ce que Dieu a ordonné pour mettre sur le monde outre luy? combien que le mot dont use ici Eliu signifie quelquefois visiter: mais pource que la sentence est tousiours une, il ne nous faut pas arrester beaucoup au mot: en somme Eliu veut dire, qu'il n'y a que Dieu qui gouverne le monde, et qu'il n'a point de compagnon, et qu'il n'est point Createur pour avoir seulement basti une fois le ciel et la terre: mais qu'il a tout en sa main, et qu'il conduit et gouverne auiourd'huy ses creatures, tellement que rien ne se fait sans sa volonté. Voila en somme ce qu'a voulu ici dire Eliu. Or il semble bien que

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ce te raison ne soit point propre pour maintenir la iustice de Dieu: car il n'est pas question ici de sa puissance: et encores (comme desia nous avons touché) les hommes quelquefois sous ombre que Dieu est tout-puissant le voudront accuser de tyrannie, et qu'il n'a point d'esgard à nostre infirmité et foiblesse. Voila donc comme les hommes prendront occasion de s'eslever contre Dieu en confessant sa puissance pour dire il est vray qu'il est maistre, mais cependant ce n'est point à dire qu'il se retienne et se modere comme il doit. Car combien qu'on fasche et qu'on tormente les siens, il semble qu'il ne s'en soucie, et qu'il n'y ait point d'esgard. Or au contraire Eliu pretend de monstrer, que Dieu est iuste. Et comment le monstre-il? Car lui seul, dit-il, gouverne le monde. Il semble que cela ne soit point à propos: mais quand tout sera bien consideré, c'est une raison peremptoire (comme on dit) et assez suffisante pour nous clorre la bouche.

Et c'est aussi ce qu'il adiouste tantost apres Celui qui est iniuste gouvernera-il? Il est vrai quant au monde, que les meschans quelquesfois pourront gouverner. Et pourquoi? Car voila les rois qui sont faicts dés le ventre de la mere, ils parviennent à la couronne par heritage: autant en est-il des princes. Apres ils donneront les offices à leurs maquereaux à gens de nulle valeur, comme on sait quels sont les courtisans: ou bien il les vendront, et ainsi toute la iustice sera ruinee. Là où on ordonnera par election et voix du peuple les gouverneurs, comment y procede-on? Ce n'est pas en crainte de Dieu, ni en reverence, pour dire, qu'on ordonne gens qui dominent en iustice: mais aux tavernes on briguera, on fera des entreprinses les plus vilaines du monde. Quand donc les rois et les princes, et leurs officiers, et les Magistrats, qui seront esleus parviennent par tel moyen diabolique à leur degré: il faut bien que les meschans dominent.

Mais ce n'est pas ainsi de Dieu. Et pourquoi? D'autant que de nature il a l'empire souverain du monde, et cela lui est deu: il n'a pas esté esleu par des canailles qui voudront que toute confusion regne, et qui esliront ceux qui les supporteront en mal, qui ne demandent qu'à renverser tout ordre et bonne police. Dieu donc n'a point esté esleu en des tavernes par brigues et par pratiques meschantes: il n'a point esté appellé en son office par faveur: il n'y a point succedé par heritage, comme si les estats lui eussent accordé qu'il succedast à un pere mortel: il n'y a rien de tout cela en lui. Quoi donc? ne nature il a le gouvernement du monde, tellement que ce sont deux choses inseparables que l'essence immortelle de Dieu, et l'authorité qu'il : de gouverner. Et c'est ce qui est dit au

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dixhuictieme chapitre de Genese par Abraham: car il argue que c'est une chose impossible que Dieu exerce quelque cruauté ou excez. Celui (dit Abraham) qui iuge le monde, pourra-il abysmer le meschant avec le bon? Or quand Abraham dit cela, il n'entend pas d'admonnester Dieu qu'il advise à soi: comme nous pourrions admonnester un homme mortel: ainsi que Moyse parle aux Iuges, et Iosaphat aussi, Advisez à vous: car vous ne tenez point ce siege de creature, mais c'est le Dieu vivant qui vous a appellez en son throne, et quiconque y sera assis ne dominera point comme homme, mais comme lieutenant de Dieu. Ainsi donc nous pourrons admonnester les iuges terriens de leur office. Et pourquoy, Car ils peuvent errer: et mesmes nous voyons comme les hommes declinent plustost au mal qu'ils ne se tienent au bien: pource qu'ils y sont du tout adonnez, et puis, pource qu'il n'y a point une telle vertu et constance à beaucoup pres comme elle devroit: et quand il y a bon desir, si est-ce qu'il n'y a point de zele tel qu'il seroit requis. Voila donc les iuges terriens qui ont besoin d'estre exhortez de leur office. Et pourquoy? Ils ne s'en acquittent pas comme ils doyvent. Mais quand Abraham allegue à Dieu, Assavoir si celuy qui iuge le monde condamnera le bon avec le meschant? il dit cela, à autre propos: c'est assavoir pour monstrer que Dieu ne se peut autrement transfigurer, qu'il ne soit tousiours iuste comme il est Dieu. Il n'y a donc rien plus propre à Dieu, que l'equité: et quand nous voudrons l'accuser d'iniustice, c'est autant comme si nous voulions aneantir son essence. Et pourquoy? Il n'est point Dieu pour estre une idole, pour estre chose morte et oisive: mais il est Dieu pour gouverner le monde: il a tellement sa maiesté souveraine en soy, qu'il faut qu'il soit Iuge: et estant Iuge, il faut qu'il soit tellement equitable qu'il n'y ait que redire en luy. Suivant cela il est dit maintenant par Eliu, Qu'il faut bien que tout ce qu'il gouverne soit iuste, et qu'il n'y peut avoir iniustice en luy. Et pourquoy? d'autant qu'il a creé le monde, et d'autant qu'il le maintient sous sa protection et conduite. Nous avons donc maintenant la vraye intelligence de ce passage: il reste de recueillir la doctrine qui nous est propre pour nostre instruction. Et en premier lieu notons bien, que Dieu n'a point creé le monde pour laisser les choses en confus, et tellement que tout se gouverne par fortune comme on dit, mais il veut continuer a maintenir ses creatures, comme il le fait. Quand donc nous appellons Dieu Createur du ciel et de la terre, ne restraignons point cela a un moment: mais cognoissons que Dieu ayant basti le monde, auiourd'huy a tout en sa puissance, et qu'il dispose des choses d'ici bas, tellement qu'il a le soin de

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nous, et que les cheveux de nostre teste sont contez qu'il guide nos pas, que rien n'advient qui ne soit decreté par son conseil. Voila ce que nous avons à retenir en premier lieu.

Or notamment il est dit, qu'outre luy nul n'est ordonné sur le monde, nul n'est mis sur la terre: c'est pour signifier que ce sont deux choses coniointes que la creation et le gouvernement du monde. Si donc nous imaginons que Dieu ne gouverne point tout, mais qu'il advienne quelque chose par fortune: il s'ensuit que ceste fortune est une deesse qui aura creé une partie du monde, et que la louange n'en est pas deuë à lui seul. Et voila un blaspheme execrable si nous pensons que le diable puisse rien sans le congé de Dieu, c'est autant comme si nous le faisions createur du monde en partie. il apprenons, qu'il y a un lien inseparable de ces deux choses, c'est assavoir, Que Dieu a tout fait, et qu'il gouverne tout. Et voila pourquoi notamment il est dit, Dieu a basti le monde. Et pensons-nous donc qu'il appelle maintenant un compagnon pour lui aider à disposer de ses creatures? Vrai est que Dieu usera bien de moyens inferieurs pour gouverner le monde: mais si est-ce que ce n'est point pour amoindrir son autorité, ce n'est pas pour avoir quelque compagnon: car il domine tousiours par dessus. Que sont les plus grands rois, sinon les mains de Dieu? Et il s'en sert comme bon lui semble, ainsi qu'il le reproche par son Prophete Isaie à cest orgueilleux Sennacherib, qui cuidoit avoir tout fait par son industrie: Voire, et qui es-tu sinon une coignee en la main de celui qui frappe? Si un homme tient une scie, ou qu'il tienne un cousteau, qu'il en couppe, et qu'il s'en serve selon sa volonté: et l'instrument se peut-il dresser sur l'homme? Nenni: mais c'est pour monstrer que l'homme non seulement se peut aider de ses mains, et de ses bras: mais qu'il a aussi les choses qui sont hors de soy à son commandement. Y a-il nulle vertu aux creatures mortelles, que du Dieu vivant? ne tienent-ils point tout de luy? Nons ne sommes donc rien estans separez de Dieu, c'est en luy que nous vivons, que nous avons estre et mouvement. Cognoissons donc quand Dieu use des moyens de ce monde, et qu'il se veut servir des hommes comme d'instrumens, que cela n'est pas pour amoindrir sa puissance, ne pour la limiter: mais au contraire il monstre plustost qu'il en a la conduite. et qu'il ne faut sinon qu'il commande, et qu'il sible, comme il en parle, et il faut que les hommes marchent pour executer son vouloir: mesmes que les diables d'enfer sont contraints à cela: et combien qu'ils ne le vueillent pas, et que ce soit tout au rebours de leur intention, si est-ce que Dieu toutes fois les induit avec une puissance violente pour executer ce qu'il a

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ordonné en son conseil. Et ainsi maintenant nous voyons comme il nous faut considerer la providence de Dieu, c'est qu'il a le soin de ce monde, qu'il veille sur toutes ses creatures, non seulement pour prevoir ce qui adviendra: comme aucuns phantastiques pensent que Dieu regarde comme de loin les choses d'ici bas, et puis qu'il y prouvoit apres coup: non, mais il y a bien plus, c'est que rien ne peut estre fait que ce qu'il a determiné, tellement que sa volonté est la regle de toutes choses. Voila donc ce qui nous est monstré en ce passage.

Et pourtant il nous faut mediter la providence de Dieu, que quand il nous advient quelque affliction, nous venions tousiours à ceste cause premiere. Il est vray que quelquefois les hommes nous feront tort, ainsi que nous avons veu de Iob, qu'on luy avoit pillé sa substance. les hommes donc ou par fraude, ou par violence nous pourront despouiller de nos biens, on pourra par calomnies et meschancetez nous opprimer: mesmes on tuera quelqu'un voire et iniquement. En cela il nous faut cognoistre la providence de Dieu, comme Iob a fait. Il ne s'est point adressé aux brigands qui l'avoyent pillé, mais il a dit, Le Seigneur l'avoit donné, et le Seigneur l'avoit esté. Toutes fois Satan en avoit este l'auteur: mais il cognoist que Dieu qui a basti le monde veille tousiours pour le gouverner, et l'a en sa conduite, comme il est ici monstré. Et ainsi quand nous serons affligez, combien que cela procede du costé des hommes, qu'ils nous facent tort, et violence, sachons que Dieu par dessus tient la bride, et qu'il nous veut ainsi affliger, et qu'il faut recevoir cela de sa main comme de nostre iuge, pour entrer en cognoissance de nous pechez, et passer condamnation, ainsi qu'il en a esté parlé n'agueres. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage.

Et mesmes quand nous voyons les meschans dominer ici bas, cognoissons que c'est une portion de la iustice de Dieu. Pourquoy est-ce que les choses sont ainsi troublees, et que les uns parvienent aux offices par meschantes brigues et corruptions, les autres les achetent afin puis apres de se revenger sur le povre peuple, d'esgratigner l'un de devorer l'autre? Et c'est pource que Dieu voit que nous ne sommes pas dignes d'estre gouvernez par luy, il lasche la bride à Satan. Voila donc comme toutes les iniustices qui regnent sont autant de fleaux de Dieu, à cause de nos pechez, comme desia nous avons veu par ci devant. Puis qu'ainsi est, il nous faut mesmes cognoistre que si les princes et les iuges terriens sont meschans, Dieu nous veut donner plus grand lustre à sa iustice, et qu'elle soit cognuë de nous, pource qu'il nous afflige, et par ce moyen chastie les offenses que

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nous avons commises, et nous monstre que nous ne sommes pas dignes qu'il approche de nous: mais plustost qu'il faut qu'il s'eslongne et nous face sentir que nous estans desbordez, ayans reietté son ioug, estans devenus comme bestes sauvages, nous avons merité que le diable regne sur nous, et les meschans qui sont ses supposts, et lesquels il aura suscitez. Ainsi donc nous voyons qu'en tout et par tout Dieu merite d'estre glorifié quelques troubles que nous voyons en ce monde: et qu'il nous faut tousiours revenir là, Puis qu'il est tout-puissant, il est impossible qu'il face rien d'inique: il n'est point prince du monde par le vouloir d'autruy, il n'a point esté eleu par pratiques meschantes et par fraude: mais il l'est de nature et comme il est Dieu, il faut aussi qu'il soit equitable: car sa iustice ne peut estre separee de sa puissance, comme desia nous avons dit.

Or cependant Eliu monstre, que si Dieu tourne son coeur vers nous, afin de retirer son esprit et son souffle, toute chair defaudra, et que nous serons incontinent du tout changez en poudre. Ici Eliu conioint la puissance de Dieu avec sa bonté. Il monstre donc quand nous sommes gouvernez par la main de Dieu, qu'il nous faut bien sentir qu'il est bon et pitoyable envers nous, d'autant que nous ne perissons pas à chacune minute de temps. Et pourquoy? Car que nous faut-il pour nous mettre en cendre, pour nous aneantir du tout, sinon un seul regard de Dieu? Il est dit, Que Dieu souffle sur les hommes, et voila leur verdeur qui se changera bien tost, elle sera flestrie, elle dessechera Le Prophete Isaie (40 7) parle ainsi de la vertu des hommes, quand il les accompare à l'herbe ou à une fleur: il dit que si Dieu souffle, il nous sera comme un vent qui desseche les herbages: ainsi serons-nous dessechez. Et c'est ce qui est dit au Cantique de Moyse. Vray est qu'il y a bien une autre comparaison: mais elle tend à une mesme fin, c'est que si Dieu retire à soy son esprit et son souffle, nous perissons: comme aussi il en est parlé au Pseaume cent quatrieme (v. 30). Et c'est aussi suivant ce que i'ay allegué du sermon de sainct Paul au dixseptieme chapitres des Actes (17, 27): C'est en Dieu que nous vivons, et avons nostre mouvement. Puis que nous ce sommes sinon d'autant qu'il plaist à Dieu de tenir son esprit espandu sur nous, s'il retire coste vertu-la, il faut bien que nous perissions tantost. Nous voyons donc, que les creatures ne demeurent point on leur estre, sinon d'autant qu'il plaist à Dieu de les soustenir: si tost qu'il aura recueilli ceste vertu, voila tout qui est reduit à neant. Pour conclusion ce que nous avons touché demeure: c'est que la puissance de Dieu est ici tellement coniointe avec sa bonté, qu'il nous faut cognoistre que iamais il ne desploye une telle

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rigueur sur nous, que cependant encores nous ne soyons espargnez, d'autant que nous peririons à chacune minute de temps, s'il luy plaisoit retirer son esprit de nous. Car qu'y a-il en nous, quand nous viendrons à considerer nos vertus? Avons-nous quelque moyen de nous garder? Qui est-ce qui induit Dieu à nous maintenir? Mesmes, sommes-nous dignes de iouir des biens qu'il nous fait? Il n'y a rien de tout cela. Apres, quelle obligation est-ce qu'il a envers nous, ie vous prie? Et puis quelle est nostre puissance? Quels sont nos moyens? Il faut donc conclure que Dieu n'a point cause de conserver le monde, sinon pource que luy est bon, et la fontaine de toute bonté, qu'il n'est point induit par aucune raison d'ailleurs de nous eslargir tant de biens que nous recevons iournellement de sa main, sinon qu'il luy plaist de nous faire sentir par experience sa misericorde et sa grace. Voila donc comme la seule vie que nous avons, nous est un tesmoignage suffisant combien Dieu est benin et pitoyable envers nous: et encores que nous soyons traittez le plus rudement qu'il est possible, que nous ne facions que languir, que nous soyons troublez de maux et de miseres, toutes fois seule

ment en respirant nous sommes convaincus que Dieu nous fait sentir sa bonté. Et pourquoy? Car nous ne vivons qu'en luy et par luy: s'il retiroit son esprit, nous peririons incontinent, et irions en poudre. Or la vie est une chose precieuse, quoy qu'il en soit. Voila donc comme les hommes sont tousiours redevables à Dieu, comment qu'ils les traite et manie. Vray est que ceci merite d'estre deduit plus au long: mais pource que le temps ne le porte pas, il suffira que ce que nous avons touché chacun le medite, et que nous regardions de pres à nous: et que cognoissans que nous ne sommes rien du tout, nous estimions tellement la puissance de Dieu qu'il declare envers nous, que nous y conioignions sa bonté: et que sur cela nous soyons esmeus à le confesser tel qu'il est c'est assavoir de nous assuiettir pleinement à luy: et que nous sachions qu'il gouverne tellement le monde, qu'il ne fait rien que par poids et par mesure: qu'il est iuste et equitable en toutes ses oeuvres, et qu'il nous le faut confesser tel encores que cela nous semble estrange quant à nostre sens charnel.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT TRENTE ET UNIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE XXXIV. CHAPITRE.

Ce sermon est encores sur les versets 14 et 15 et nuis sur le texte ici adiousté.

16. Si tu as entendement, escoute ce que ie di, preste l'aureille à mon propos. 17. Celui qui hait iugement gouvernera-il, et le meschant condamnera-il celui qui est iuste? 18. Dira-on au roy, luy es desloyal: et aux princes, Vous estes meschans? 19. Il n'accepte point la personne des grans, et ne regarde point au haut, n'au petit: car tous sont l'ouvrage de ses mains. 20. Tous mourront soudain, et a minuict les peuples seront ravis, ils periront, et ostera-on le fort, voire sans main.

Nous avons declaré cy dessus, qu'icy les hommes sont advertis de leur fragilité, afin qu'ils cognoissent que Dieu les espargne, et qu'en demeurant sur la terre une minute de temps, nous devons attribuer cela, à sa grace. Et pourquoy? Si nous avons quelque vie et souffle en nous, nous tenons tout cela de Dieu: et ainsi nous voyons qu'il nous maintient par sa pure bonté. Puis qu'ainsi est que

nous ne l'accusions point de trop grande rigueur: car n'auroit il point iuste occasion de nous exterminer tant que nous sommes? Qui est celuy qui puisse alleguer telle iustice, que Dieu n'ait dequoy pour le punir? Or cependant nous voyons qu'il conserve le monde, et chacun de nous est comprins en ce reng-la: ainsi nous sommes tous detteurs à sa misericorde. Et tant s'en faut qu'il use de trop grande rigueur sur nous, que plustost nous devons estre esbahis de sa patience, comme il peut souffrir qu'il y ait de telles iniquitez, et que du premier coup il ne foudroye sa vengeance, et qu'il ne racle tout. Puis qu'ainsi est, faut-il que nul murmure contre luy? Or si nous trouvons estrange que Dieu supporte les autres, nous pourra bien repliquer à l'opposite qu'il nous supporte aussi bien de nostre coste. Par cela donc apprenons de tousiours glorifier Dieu en sa misericorde, non pas moins qu'en sa vertu: car combien qu'il soit tout-puissant, si est-ce

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qu'il se modere d'autant qu'il nous aime. Or nous avons aussi à recueillir une autre exhortation bien utile de ce passage: c'est qu'en cognoissant nostre fragilité nous apprenions de remettre nos ames en la main de Dieu, que nous ne pensions pas vivre de nostre vertu, ni continuer nostre estat, mais que Dieu nous gouverne tant qu'il luy plaira, et que s'il luy plaist nous retirer de ce monde, nous soyons tousiours prests d'en partir.

Au reste, quel est le moyen de bien vivre? C'est que nous cognoissions, d'autant que Dieu nous possede, et qu'il nous vivifie par son S. Esprit, que c'est bien raison que nous tenions tout de luy, afin qu'en vivant et en mourant nous soyons du tout adonnez à son service. Et si ceste doctrine estoit bien imprimee en nos coeurs, il n'y auroit pas une telle stupidité comme on l'y voit. Car la plus part quand ils se levent du matin, leur souvient-il de se remettre entre les mains de Dieu? Et s'ils le font par ceremonie, est-ce qu'ils en soyent touchez au vif, cognoissans que leur vie n'est qu'un petit vent qui se peut esvanouir en une minute? Cognoissent-ils cela? Nenny. D'autant plus donc nous faut-il recorder ceste leçon qui nous est ici monstree, c'est que nostre vie n'est qu'un ombrage, qu'il n'y a que vanité. Et ainsi nous avons à nous remettre entre Les mains de celuy qui nous maintiendra selon son bon plaisir, et nous ostera aussi du monde quand le temps opportun sera venu. Mais comme nous sommes ici advertis de nous humilier, et de ne rien attribuer à nostre vertu: aussi à l'opposite nous avons en quoy nous reposer, sachans que nostre vie n'est pas en la main de chacun, mais de Dieu qui en est le protecteur. Et notamment l'Escriture dit, Que s'il retire son esprit et son souffle, nous mourrons tous. Cependant donc que Dieu nous voudra conserver, despitons hardiment et le diable et tous nos ennemis. Vray est quand nous regardons la violence des hommes, qu'il semble bien que ce soyent des loups ravissans, et nous des brebis: ils ont la gueule ouverte pour nous engloutir, mais tant y a qu'ils ne peuvent rien sur nous, sinon ce que Dieu leur permet. Or ce n'est point sans cause qu'il s'attribue et se reserve cest office, de retirer à soy le souffle qu'il nous a donné. Et ainsi donc contentons nous sachans que Dieu tient nostre vie en sa garde et protection, iusques à ce qu'il nous vueille retirer du monde, et nous ait fait achever nostre course Or si ou demandoit ici, assavoir si nos ames sont comme un vent, veu qu'il est dit que nous perirons quand Dieu retirera son souffle: notons combien que les hommes soyent immortels, toutes fois qu'ils n'ont pas cela de leur propre, mais de la bonté gratuite de Dieu. Au reste, qu'est-ce de la mort, sinon un departement de l'ame avec le corps? Dieu

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donc retire son souffle à soy, quand il nous envoye en poudre et en pourriture et neantmoins il ne laissera pas de recueillir nos ames, et les garder iusques au dernier iour. En somme Eliu a ici voulu monstrer, que non seulement nous sommes infirmes et caduques, mais ce n'est rien de toute nostre force, sinon d'autant qu'elles est soutenue de la pure bonté de Dieu: et quand il nous dissipe quant à l'apparence, c'est à dire, par effect, il fait ce qu'il avoit decreté comme bon luy semble. Voila pourquoy nous devons tousiours retourner à luy, comme desia nous avons touché, et nous contenter en ce qu'il a le soin paternel de nous. Ainsi donc, que nous ne soyons pas comme ces gens volages, qui se confient en leur propre vertu, et pensent faire merveilles: que plustost avec humilité et solicitude nous venions nous cacher sous les ailes de nostre Dieu, le prians qu'il nous guide en sorte que nous vivions selon sa volonté.

Or Eliu ayant parlé ainsi, adiouste une exhortation, Si tu as entendement, escoute moy, et preste l'aureille à mes propos. Icy derechef il nous monstre que est le commencement de la vraye sagesse c'est de se rendre docile. Or au contraire ceux qui sont enflez de telle outrecuidance qu'ils ne peuvent recevoir nulle doctrine, qui sont tellement soulez qu'il leur semble qu'on ne leur pourra monstrer rien qui soit: ceux-la sont desesperez du tout. Et ainsi ce n'est point sans cause que nous disons que la premiere entree et le fondement de nostre sagesse, c'est de souffrir d'estre enseignez. Et pourquoy? Car regardons ce qui est en nous, assavoir si nostre raison est suffisante pour cognoistre et discerner tout ce dont nous avons besoin? Mais au contraire, Dieu prononce que nous sommes brutaux, et que tout ce qui semble estre apparent aux hommes n'est que vanité, et que Leur sagesse n'est que toute folie. Puis qu'ainsi est, cognoissons que nous avons besoin d'estre enseignez d'ailleurs que Dieu, di-ie, supplee à nostre deffaut: et pourtant ceux qui voudront avoir une sagesse bien fondee, qu'ils apprenent d'escouter la doctrine qu'on leur presentera au nom de Dieu, et qu'ils se rendent dociles et humbles pour la recevoir. Car si nous sommes preoccupez d'orgueil, nous aurons beau nous vanter devant les hommes, et mesmes nous pourrons avoir grande reputation d'estre sages mais voici Dieu qui declare que tout n'est que vanité et mensonge. Voila pourquoy notamment Eliu dit, Si tu es entendu, escoute: car il monstre il que si un homme a sens et raison, tousiours il souffrira d'estre enseigné, pour profiter tout le temps de sa vie. Au contraire donc il nous faut noter que si un homme poursuit à l'estourdie ce qu'il a conceu, et qu'il ne donne point loisir qu'on luy remonstre, qu'il n'escoute rien qui soit, il n'est qu'un

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fol, voire pleinement enragé: car c'est bien une espece de rage, quand on ferme la porte à toute bonne doctrine, et qu'on pense estre si sage, qu'on n'ait plus besoin d'instruction, mesmes que nous repoussons tout, que nous mettons là une barre pour dire, Dieu n'approchera point de nous. Ainsi donc nous avons à noter une bonne doctrine de ce passage, c'est assavoir, que si nous voulons estre bien entendus, il nous faut monstrer dequoy, recevans paisiblement ce qui nous est dit et remonstré. Au contraire sachons, que Dieu nous condamne comme fols et insensez et desnuez de toute raison, si nous sommes farouches pour ne savoir prester l'aureille à ce qu'on nous dira, si nous reiettons loin les bonnes admonitions: nous voila, di-ie, comme bestes brutes, quelque apparence de sagesse qu'il y ait en nous. Or nous avons a pratiquer ceste doctrine en toute nostre vie, d'autant que nous cognoissons que nous sommes rudes: et mesmes ce que nous pouvons cognoistre n'est qu'en partie, nous avons seulement un petit goust d'intelligence, mais ce n'est pas perfection, helas, il s'en faut beaucoup. Voyans donc cela, que nous soyons tant plus esmeus à profiter: et d'autant que Dieu nous fait ceste grace de parler tous les iours à nous, et de continuer la doctrine qui est propre pour regler nostre vie, que nous continuions aussi à recevoir ce qui nous est proposé en son nom, et nous y exercer tousiours, afin que nous soyons instruits en sa volonté de plus en plus. Voila, di-ie, comme il nous faut pratiquer ceste doctrine.

Or là dessus Eliu pour continuer son propos fait une comparaison du plus petit au plus grand. Car il dit à Iob, Comment oserois-tu dire au roi, Tu es desloyal, et aux princes, Vous estes meschans? Si tu as un seigneur qui domine sur toy, tu le craindras en telle sorte que tu ne l'oseras point iniurier: or regardons maintenant si ce n'est point une rage diabolique aux hommes, de s'adresser à Dieu pour murmurer contre luy? Car quelle similitude y a-il? un roy, quelque maiesté qu'il ait, pourra estre meschant, et quand les princes et les gouverneurs seront meschans ils s'acquitteront tresmal de leur devoir: tant y a neantmoins qu'à cause de la dignité qu'ils ont, on les espargne. Voila Dieu qui n'accepte nulle personne, il brise tous ces grans lesquels sont honorez selon le monde, il les racle comme les plus petis, et monstre bien que ce ne luy est rien de toute la hautesse des creatures. Sur cela qui est ce qui osera ouvrir la bouche contre luy? Nous voyons donc maintenant quelle est l'intention d'Eliu. Or pou, mieux comprendre ce passage, notons qu'encores que les princes et les gouverneurs ne soyent pas tels qu'ils devroyent, Dieu veut neantmoins qu'ils soyent honorez: et s'ils

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en sont indignes en leurs personnes, si est-ce que Dieu y a imprimé sa marque, et veut qu'on luy face cest honneur-la pour dire, Et bien Seigneur, ceux-ci dominent en ton nom: il faut donc que nous leur soyons suiets. Et c'est une espreuve qui n'est pas vaine, que ceste-ci: car si tous ceux qui ont autorité dominoyent comme bons peres, et que nous cognussions à l'oeil qu'ils n'ont autre soin sinon de nous bien gouverner, et que seroit-ce de leur obeir? Nous ferions cela au regard de nous: ce ne seroit pas pour obeir à Dieu, mais pour nostre profit tant seulement. Au contraire quand il y aura des malins et pervers qui auront autorité sur nous, et que nous S verrons des fautes notables: si neantmoins nous sommes modestes pour nous tenir sous leur bride et leur ioug: c'est signe que nous portons reverence à Dieu telle qu'il merite. Puis qu'ainsi est, à cause de lui nous sommes tenus d'obeir à ceux qu'il nous envoye, et lesquels il ordonne superieurs sur nous, combien qu'ils en soyent indignes. Et voila pourquoy il est dit en la Loy, Tu ne mesdiras point du prince de ton peuple (Exo. 22, 28). Dieu declare bien qu'il y aura des tyrans, et defait il menace son peuple d'une telle punition, quand notamment il dit, qu'il le chastiera envoyant des gouverneurs qui sel ont meschans, qui ne demanderont qu'à piller et opprimer, et qui domineront en tout excez: taut y a neantmoins qu'il commande qu'on les honore. Pourquoy? Car si les hommes ne meritent point qu'on les cognoisse pour superieurs, Dieu ne veut-il pas qu'en son nom on reçoive ceux qui toutes fois ne valent rien? Voila donc comme il nous faut assuiettir à ceux qui ont puissance et autorité publique, sachans que Dieu nous veut humilier en ceste sorte. Et nous voyons mesmes, qu'il a fallu que les enfans de Dieu se rengeassent sous la servitude des incredules, quand Dieu les a amenez iusques là Et defait nous voyons aussi l'exemple que Daniel nous monstre (9, 7. 13) car il cognoist quand les meschans dominent que c'est à cause de nos pechez, et qu'il faut que nous prenions cela comme une verge de Dieu: et si nous ne pouvons souffrir une telle confusion, que c'est nous rebecquer non point contre les hommes mortels, mais contre le Iuge celeste.

Ainsi en somme nous voyons, que nous devons honorer ceux qui ont quelque autorité publique. Et pourquoy? D'autant qu'ils ne sont pas eslevez à l'aventure, mais que c'est Dieu qui les ordonne: selon qu'il est escrit, qu'il n'y a puissance laquelle ne procede de luy: et Si nous y voyons de la confusion, il nous la faut imputer à nos pechez: et cependant puis que Dieu a establi cest ordre, qu'il soit gardé et observé entre nous, c'est assavoir que les princes et superieurs soyent obeis et qu'on

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s'assuiettisse à eux. Or toutes fois quand il est dit on la Loy, Qu'on ne mesdise point du prince de son peuple, ce n'est pas que Dieu vueille qu'on approuve le mal, ou qu'il soit: car la dignité d'un homme qui n'est qu'un ver de terre, doit-elle renverser la iustice de Dieu? Ceste sentence plustost ne doit-elle point avoir son cours Malheur sur ceux qui diront le mal estre le bien? Mais quand Dieu a commandé aux personnes privees, de ne point mesdire de ceux qui dominent, c'est afin que nous vivions en paix et sans trouble, et que le siege de iustice ait quelque reverence: car si cela n'estoit, non seulement il n'y auroit plus nulle police entre nous, mais nous serions pires que bestes sauvages. Voila donc à quoy Dieu a regardé. Cependant nous savons quand il a envoyé ses Prophetes, que ce n'a pas esté pour donner puissance aux rois et aux princes de mal faire sans qu'on leur remonstrast leurs pechez: mais plustost il est dit, Tu reprendras les montagnes, c'est à dire les plus hauts. Et notamment ie t'ay constitué sur les royaumes et sur Les principautez (dit Dieu à son Prophete [Iere. 1, 10) afin que toute gloire soit abbatue: pour monstrer que la parole de Dieu ne se peut prescher comme elle doit, sinon qu'on redargue les fautes de ceux qui polluent et prophanent le sainct siege de Dieu, qui abusent du glaive qui leur est mis en main. Quand donc il y a des mauvais gouverneurs et iniques, il faut qu'ils soyent reprins aigrement selon qu'ils ont merité. Et cela n'a pas este seulement pour les Prophetes, mais S. Paul declare (2. Cor. 10, 5) que nous devons observer le semblable en preschant l'Evangile, c'est assavoir d'abaisser toute hautesse qui se voudra eslever, dit-il, contre nostre Seigneur Iesus Christ. Ceux donc qui sous ombre de quelque autorité voudront qu'on les espargne, et qu'on ne touche point à leurs vices, qu'ils s'en aillent forger un Evangile nouveau. Comme nous voyons auiourd'huy les rois qui demandent d'estre sacrez, et qu'on ne gratte point leurs rongnes en façon que ce soit: mais qu'ils ayent licence de pervertir tout, sans qu'on ose sonner mot. Et ne faut point aller iusques aux rois, et aux grans princes: mais ceux qui ne sont rien par maniere de dire, s'ils ont quelque petit estat, il leur semble qu'ils soyent comme des idoles, et s'adorent, combien que cela soit ridicule mesmes selon le monde: combien qu'on voye qu'il n'y a dequoy (comme ce sont povres malotrus) tant y a encores qu'ils voudront fouler au pié toutes bonnes remonstrances, sous ombre qu'ils sont quelque peu eslevez. Or il faudroit donc qu'ils regardassent ceste leçon qui leur est donnee à l'opposite, c'est Que d'autant que ceste hautesse-la s'esleve contre Dieu, laquelle ne fait point hommage à ce grand Roi nostre Seigneur Iesus Christ. il

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est question ici d'user de ceste liberté que Dieu nous donne.

Voila donc le moyen d'observer ceste doctrine, c'est assavoir, de ne mesdire point des rois et des princes: qu'il nous faut, entant qu'en nous sera, reverer ce siege de iustice, d'autant qu'il est pour procurer la paix et repos des hommes, et eviter troubles et se litions: mais cependant si faut-il que ceux qui faillent soyent redarguez, nonobstant leur estat et dignité. Car si Dieu les a eslevez, ce n'est point pour mal faire ne pour confondre toute honesteté: mais plustost pour tenir la bride, afin qu'ils empeschent toutes confusions. Or maintenant, puis qu'ainsi est qu'il nous faut porter ceste reverence à Dieu, qu'à cause de luy et à son regard nous soyons suiets à ceux qui seroyent egaux en condition avec nous, sinon qu'il les eust establis en son siege: que sera-ce quand nous viendrons à sa maiesté souveraine? Car les hommes quoy qu'ils dominent, soyent rois ou princes, ou gouverneurs ne laissent pas d'estre meschans si Dieu ne les retient par son Esprit. Or de Dieu c'est une autre chose: car de tout temps il a eu l'empire souverain sur tout le monde, il n'a point esté ordonné par meschantes pratiques, ce ne sont point de supposts de taverne qui l'ont colloque au ciel, ce n'a point este par brigues ie ne say quelles, ce n'a point esté par faveur ni corruption des personnes: et puis les meschans aussi ne l'ont pas eleu pour dire, Il nous supportera, nous aurons liberté de faire tout ce que nous voudrons. O, Dieu n'est point entré en son royaume par ce moyen-la, il n'y est point entré par heritage et succession humaine, ni à l'aventure: mais puis qu'il est Dieu eternel, il est aussi Roy et Iuge du monde. Puis qu'ainsi est maintenant qui osera ouvrir la bouche pour se rebecquer contre luy? Nous craindrons un roy: et bien, il est à craindre: nous craindrons des gouverneurs, et c'est aussi raison puis que Dieu les a honorez: mais qu'est-ce de tout le monde au pris de celuy qui tient tout en sa main? Et non pas qu'il faille qu'il ouvre la main pour tenir le monde: mais encores qu'il l'ait close, ainsi qu'il en est parlé au Prophete Isaie, il tiendra et les rois et les gouverneurs avec toute la multitude des hommes comme un petit grain de poudre. Et puis qu'ainsi est, oserons-nous maintenant nous eslever contre luy? Quelle audace? Et pourtant il ne faut point d'autre condamnation sur ceux qui se despitent et se drossent à l'encontre de Dieu, sinon ceste reverence qu'ils portent aux hommes. Ceux qui desgorgent ainsi leurs iniures, quand Dieu ne les manie point à leur appetit qui murmurent pour dire, Ie ne say comme Dieu l'entend, et faut-il qu'il m'afflige on telle sorte? pourquoy permet-il que les meschans facent du pis qu'ils peuvent. et

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que les bons soyent tormentez, et cependant qu'il n'y remedie? Que ceux, di-ie, desquels on orra telles disputes, et qui osent ainsi blasphemer, qu'on leur demande s'ils oseroyent aller à ceux qui ont le glaive au poing, les iniurier, leur cracher au visage, pour dire, Vous estes meschans: O ie n'oseroye diront-ils. Et pourquoy? Tu craindras un homme mortel à cause que Dieu luy a donné une petite estincelle de sa gloire: et tu viendras t'eslever à l'encontre de celuy qui t'a creé et formé? Ta ne tiendras conte de la puissance de celuy devant lequel tout le monde n'est rien: tu te viendras rebecquer contre luy comme un homme enragé, et penses-tu avoir la victoire, Quand tu auras esté ainsi transporté ce sera, à ta confusion.

Voila donc comme il nous faut ramener ceux qui s'eslevent contre Dieu, à ceste similitude qui est ici couchee: et pareillement il faut qu'un chacun de nous s'y ramene de son bon gré, quand nous sommes tentez à nous fascher: comme ces tentations ici vienent à chacun, et toutes fois et quantes que nostre Seigneur ne fait pas ce que bon nous semble, nous sommes tentez de plaider contre luy. Quand donc nous sommes solicitez a cela, pensons, Et quoy? Tu n'oserois point parler contre un roy, ni un prince qui sera ton superieur, et celuy qui domine. La raison? Car tu es retenu de ceste crainte, d'autant que Dieu a là imprimé quelque marque de sa maiesté. Et comment donc oses-tu lever le bec contre le ciel? Qui es-tu povre creature? Il est dit e Daniel, que Dieu monstre bien sa providence en cela quand les rois et les princes sont obeis: car nous savons qu'il n'y a rien plus contraire à l'homme de son naturel, que de s'assuiettir. Ainsi donc n'estoit que Dieu donne autorité à ceux qu'il constitue en estat public, iamais on n'obeiroit à un homme. Et voila pourquoy notamment il est dit, Que Dieu met sa crainte en tous oiseaux du ciel, et es bestes de la terre: tellement que quand les hommes mesmes seroyent abbrutis, si faut-il qu'ils retienent encores ce sentiment-la, qu'il faut obeir à ceux qui sont eslevez au siege de iustice. Or toutes fois cela n'est qu'une bien petite portion de la gloire de Dieu. Irons-nous donc faire guerre ouverte à sa maiesté? N'est-ce pas pour nous rompre le col? Quand nous aurons saute trois degrez, c'est pour nous rompre: si nous sautons d'une fenestre, qu'il n'y ait qu'un estage entre deux nous voila morts: et nous voudrons sauter par dessus le ciel, et aller faire là des gambades, et regimber contre Dieu: et en viendrons-nous à bout?

Ainsi donc nous devons bien contempler quelle est la gloire infinie de nostre Dieu, afin de nous humilier sous luy mieux que nous ne faisons pas. Et notamment il est dit, Qu'il n'accepte point la per

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sonne des grans: mais que sans considerer les riches ne les povres il met la main sur tous, et qu'il les extermine en une nuict: et que les plus forts mesmes seront ravis sans main. Quand nous oyons cela cognoissons en premier lieu, que ceux qui sont grans ne se doivent point confier en leurs richesses ny à leur credit, ny en leur savoir, ny en rien qui soit Vray est que selon les hommes ils seront honorez et semblera bien qu'ils se puissent maintenir, pource qu'ils sont riches, pource qu'ils ont bien dequoy, pource qu'ils sont favorisez: mais quant a Dieu, cela ne sera rien. Et ainsi donc que nul ne s'enorgueillisse en sa grandeur: car ceux qui se mirent ainsi comme des paons en leurs queues, ils ne font que se precipiter à leur confusion. Car selon qu'ils se flattent, ils se donnent tousiours plus d'audace de mal-faire: et ce n'est qu'allumer d'avantage le feu de l'ire de Dieu contre eux. Voila donc comme les grans se doivent exercer en ceste doctrine, de cognoistre que Dieu n'accepte point les personnes: et par ce moyen aussi ils doivent penser à eux de ne point fouler les petis, et ceux qui sont sous leur puissance. Or voila, à quoy ceste doctrine est appliquee, et à quel usage il est remonstré que Dieu n'accepte point les personnes. Et pourquoy? Afin que celuy qui aura des serviteurs ne les opprime point, mais qu'il use d'equité comme sainct Paul le declare: qu'un qui est en autorité publique regarde de gouverner ses suiets, tellement qu'il les cognoisse comme ses freres, d'autant que tous sont enlans de Dieu, et qu'il nous a honorez iusques là, de nous faire membres de nostre Seigneur Iesus Christ son Fils unique. Et ainsi donc que les grans de ce monde apprenent de ne point gourmander les petis, et d'user d'outrages sur eux: apprenons de ne nous point eslever par fierté contre ceux qui sont moindres. Et pourquoy? Car il n'y a point acception de personnes envers Dieu, et cependant que les hommes se confient ainsi en l'ombre de leurs richesses, et en leur credit, sachons que Dieu les iugera sans avoir esgard quels ils sont auiourd'huy: et mesmes qu'il a leur condamnation preste et appareillee, et qu'il faudra qu'ils sentent qu'ils sont une partie de la figure de ce monde qui s'esvanouist tantost, comme sainct Paul en parle (1. Cor. 7, 31). Or cependant notons bien ce qui est dit, Que et grans et petis seront ravis en moins de rien: et que Dieu a la minuict, du temps qu'on se repose, et qu'il semble qu'un chacun ait relasche, fera que tout sera rasé: voire, et que les plus forts seront ravis sans main, c'est à dire sans grand appareil. Il ne faudra point que Dieu arme force gens, qu'il se prepare beaucoup pour renverser les plus grans et les plus robustes: il ne faudra sinon qu'il souffle sur eux, ou bien qu'il tourne son coeur, afin de retirer son

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esprit, et tout defaudra, comme il en a esté traitté cy dessus. Par cela nous pouvons estre enseignez chacun en son endroit.

Ainsi donc que les grans cognoissent, que si Dieu les a eslevez, ce n'est point afin qu'ils mesprisent les autres, qu'ils se facent valoir en opprimant les petis: mais plustost qu'ils cognoissent qu'ils sont d'autant plus tenus à Dieu. Car qu'ontils de leur propre? Et si tout leur a este donné, ne faut-il point qu'ils recognoissent d'où il vient? Et sur tout qu'ils retienent ce que dit sainct Iaques (17 9): Que le frere, dit-il, qui est eslevé quant au monde, se glorifie en son humilité. Et pourquoy? Car si les riches et ceux qui sont honorez, ou les savans, ou ceux qui ont credit, si ceux-la se glorifient en leur hautesse, ils s'oublient quant et quant, et sont ingrats à Dieu, ils se precipitent en ruine. Il faut donc qu'ils regardent de plus pres à eux pour cognoistre qu'ils n'ont rien sinon de la pure bonté de Dieu: et qu'en tenant tout de là, il faut qu'ils se dedient pleinement à luy, et qu'ils ne prenent point occasion de fouler leurs inferieurs: mais qu'en s'abaissant ils s'accommodent à leur petitesse plustost: ainsi que sainct Paul nous exhorte de ce faire (Rom. 12, 16). Quant aux petis, vray est qu'ils ont bien à se glorifier en leur grandeur, puis que Dieu les a adoptez pour ses enfans: mais si ne faut-il pas pourtant qu'ils ferment les yeux à leur condition: et veu mesmes que selon le monde ils ne sont rien, qu'ils sont tant contemptibles, qu'ils recognoissent que devant Dieu ils sont moins que rien, sinon en ce qu'il luy plaist de les conserver par sa grace. Voila donc comme nous avons une leçon commune qui nous est ici apprinse à tous: et par ainsi que chacun en son endroit apprene de se remettre du tout à Dieu, et tenir de luy et sa vie et tous les accessoires d'icelle.

Au reste, quand il est dit, Que Dieu rasera sans main les plus robustes, c'est afin que nous apprenions à disoerner entre Dieu et les hommes. Car les plus grans princes se voulans venger de leurs ennemis ont besoin d'armer gens, de cercher des moyens pour venir à bout de leur entreprinse: mais Dieu ne se trouvera point empesché, quand il voudra abbatre tout le monde et le ruiner: il ne faudra point qu'il emprunte force d'ailleurs, qu'il prene gens à gage, qu'il soit occupé à fondre artilleries, et à se garnir d'autres munitions. Rien de tout cela: mais il pourra sans main d'homme, sans aide humain, sans effort, il pourra, di-ie, tout ruiner. Car il n'est question sinon qu'il souffle sur nous, qu'il ouvre les yeux, et nous voila accablez. Et defait, s'il fait decouler par son regard les montagnes et les rochers, faudra-il qu'il foudroye sur nous pour nous abysmer? Pourrons-nous soustenir ce regard de Dieu. quand il le iettera sur nous?

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Pourrons-nous soustenir son souffle, quand il viendra a donner contre nous? Ne faudra-il pas que nous défaillions pleinement? Au reste, ceci est notamment exprimé, pour nous oster toutes ces vaines phantasies et presomptions, que nous avons quand nous sommes bien munis selon le monde. Car combien que les hommes n'osent pas dire qu'ils sont armez pour rembarrer Dieu, pour repousser les coups de sa main: si est-ce toutes fois qu'ils le pensent. Et qu'ainsi soit, quand on menacera un riche de povreté, il regardera, Et comment? I'ay ceci, i'ay cela. Il ne despitera point Dieu à pleine bouche: mais quoy qu'il en soit, il se confie en ses biens, et ne peut-on gaigner cela sur luy, de luy monstrer que ses biens ne le pourront pas garentir. Un homme qui sera robuste, qui sera en vigueur, et en fleur d'aage, ne pense point qu'il doive iamais venir en vieillesse: ceux qui sont honorez ne savent que c'est d'opprobre. Voila donc comme les hommes presument d'eux-mesmes: et on le voit sur tout en ce que les grans de ce monde se rebecquent ainsi contre Dieu, et ne peuvent estre dontez. Si dol c les hommes ont quelque faveur, quelque credit, il leur semblera qu'ils ont barre à l'encontre de Dieu, et feront rempart de ces moyens humains. Et non seulement cela: mais si on leur vient remonstrer leurs fautes, les corrections de Dieu ne pourront avoir ny lieu ny accez envers eux, il ne sera point question qu'ils les escoutent: bref, iamais les hommes ne seront humbles que par force. Et pourquoy? cause de ceste vaine confiance en laquelle ils s'enyvrent, quand ils cuident estre bien munis, et avoir des moyens pour se garder.

Or notamment donc il est dit, Que Dieu sans main destruira les robustes: afin que nous ne cuidions point eschapper, quand nous aurons fait nos munitions, que nous aurons prouveu de longue main à toutes nos affaires, tellement qu'il nous semble que Dieu ne pourra point approcher de nous. N'imaginons point donc toutes ces vaines phantasies: car Dieu nous saura bien attrapper par un moyen que nous ne pouvons pas concevoir: ce sera sans main, et sans moyen inferieur, que nous serons abysmez. Voila comme nous devons mediter ces sentences, quand il est question de craindre Dieu et son ire. Or cependant nous avons à nous consoler à l'opposite, quand il est dit, Que Dieu sauvera son peuple sans are, sans lance, et sans espee, et sans main d'homme. Tout ainsi donc que nous sommes ici apprins à nous humilier, et cognoistre que tous les moyens du monde ne nous profiteront rien, quand Dieu nous sera ennemi, et un chacun à se despouiller de ce vain orgueil duquel nous sommes enflez de nature: tout ainsi donc que nous sommes exhortez à ceste modestie, afin de nous presenter à Dieu, et de sentir que s'il est destourné

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de nous, à chacune minute de temps il nous peut changer et reduire à neant, et abbatre les plus haut montez: aussi à l'opposite. quand nous sommes foulez ici bas et opprimez, que nous voyons de grandes mutations, que les tyrans sont comme des loups pour devorer les povres brebis, et le troupeau de Dieu: venons à ceste promesse, que Dieu ayant promis de sauver son Eglise sans main d'homme, praticquera cela iusques en la fin. Combien donc que nous soyons destituez de tous moyens humains, qu'il semble que nous soyons comme exposez en proye, et que nos ennemis soyent equippez de tout ce qu'il leur faut pour nous abysmer cent mille fois: et bien, confions nous en la puissance de Dieu laquelle est invisible quant au monde. Nous n'appercevons pas comme Dieu nous veut maintenir: et mesmes c'est une chose estrange comme il nous maintient auiourd'huy: mais c'est afin que nous soyons tousiours plus confermez en ceste doctrine-la, Que nous serons sauvez sans main d'homme: c'est à dire, que Dieu desployera une vertu qui nous est cachee, et que nous ne concevons point, quand il luy plaira de nous retirer de la gueule des loups, et nous maintenir. Or s'il faut que Dieu besongne d'une telle façon pour nous conserver en ceste vie temporelle: ie vous prie, que sera-ce de nostre salut, qui est une chose bien plus haute et precieuse? Dieu s'aidera-il de main

d'homme quand il est question de nous retirer du gouffre d'enfer, de nous affranchir de la tyrannie du diable, et du peché, de nous eslever en son royaume celeste, de nous garentir contre tant de tentations? Nenny: mais cognoissons qu'il le fait de sa propre vertu, et par sa pure bonté. Voila donc comme d'un coste il nous faut estre instruits à crainte et humilité, pour ne point estre enflez d'une vaine presomption pour despiter Dieu: mais plustost que nous tremblions sous luy, voyans que nous n'avons rien pour luy resister, et qu'il n'y a autre remede sinon de nous presenter devant luy, le prians qu'il nous regarde en pitié. Et puis, nous sommes-nous ainsi abysmez et abbatus? Que nous venions au second que i'ay dit, de nous resiouir, d'autant que Dieu a promis de nous sauver, voire sans main d'homme: et encores que nous n'appercevions pas que cela se puisse faire quant au monde, que nous ne doutions point pourtant qu'il ne puisse parfaire nostre salut. Car pource qu'il n'a point besoin d'aide, il ne sera point empesché d'accomplir ce qu'il nous a promis, et nous rendra sa promesse authentique, tellement que nous sentirons que ce n'est point en vain que nous avons esperé en luy.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT TRENTEDEUXIEME SERMON,

FI EST LE III. SUR LE XXXIV. CHAPITRE.

21. L'oeil de Dieu est sur les voyes de chacun, il regarde tous les pas de l'homme. 22. Il n'y-a ne tenebres, n'obscurité si espesse, là ou se puissent cacher ceux qui font iniquité. 23. Dieu ne met point d'avantage sur l'homme, tellement qu'il chemine avec Dieu en iugement. 24. Il brise les forts sans inquisition, et en met d'autres en leur lieu?: 25. Car il amene en clarté leurs oeuvres, il tourne la nuict pour les briser. 26. Il les frappe comme meschans au lieu des voyans.

Nous vismes hier comment Dieu voulant punir les hommes n'a nul besoin de faire grand appareil, ne d'armer gens, ne d'emprunter force d'ailleurs: car de son seul regard il peut tout abysmer. Il ne faut point donc qu'il se serve de main d'homme, comme par necessité. Il est vray qu'il le fera souvent

mais c'est pour monstrer que tout luy est suiet, et qu'il n'y a creature qui ne s'employe à son service, et mesmes pour executer les punitions qu'il veut faire. Mais tant y a qu'il ne faut point qu'il se prepare de longue main pour nous chastier. Et par cela nous sommes admonnestez de nous humilier sous sa main forte, sachans que nous n'avons nul moyen en ce monde pour estre munis, quand il nous est contraire: mais qu'il pourra executer tout ce qu'il aura determiné sur nous en son conseil. Et ainsi les hommes ont beau s'eslever en fierté, si est-ce qu'en la fin ils sentiront qu'il n'est pas en eux de resister à Dieu.

Or suivant le propos que nous avons desia touche, Eliu adiouste que Dieu fait cela non point d'une puissance absoluë, mais d'autant qu'il cognoist les voyes des hommes, qu'il considere tous leurs pas.

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Ainsi donc quand ces grans chastimens adviennent qu'un peuple bien robuste sera abbatu, un royaume sera desconfit, cognoissons que Dieu ne desploye point une telle vertu sans propos, mais qu'il fait cela par sa iustice. Et si nous n'appercevons point les raisons pourquoy il exerce une telle rigueur, remettons luy la cognoissance de tout, comme elle luy appartient: contentons nous de savoir ce qui nous est ici monstré, Que les voyes des hommes luy sont cognues. Pourquoy est. ce que souvent nous entrons en dispute quant aux iugemens de Dieu, et qu'ils nous semblent estranges? Et c'est à cause que nous ne voyons pas si clair que luy. Mais puis que c'est son office de iuger des voyes des hommes, accordons nous avec luy, et encores que nous ne voyons pourquoy c'est, sachons que sa cause se trouvera tousiours bonne et iuste, puis qu'il doit ainsi chastier non seulement les personnes, mais tous les peuples et les pays. Ce mot est prins en l'Escriture en deux sortes, Que Dieu cognoist les pas des hommes: car cela quelquefois se rapporte à sa providence, d'autant qu'il a le soin de nous gouverner: mais en ce passage (comme aussi on beaucoup d'autres) il est dit Que Dieu regarde nos pas, d'autant que rien ne luy est incognu, mais il faut que toute nostre vie viene en conte devant luy.

Et ainsi apprenons de cheminer comme devant ses yeux: car nous aurons beau nous cacher, comme aussi Eliu adiouste, Qu'il n'y a tenebres n'obscurité si espesse, que là se puissent cacher les meschans. Or ce n'est point sans cause que ceci est adiousté. Nous voyons, encores que chacun confesse que Dieu apperçoit toutes nos oeuvres, et qu'il faut qu'il en soit Iuge: neantmoins que les hommes sur cela s'esblouyssent, et ne pensent point que Dieu les aperçoive. Et de fait ce n'est point en vain qu'il est dit au Pseaume (10, 11), Que les meschans se font a croire que Dieu ne verra goutte à leurs fraudes et malices, et aussi il leur est reproché par le Prophete Isaie, Qu'ils se fouyssent des trous par dessous terre, afin qu'ils se puissent cacher devant Dieu. Attendu donc que l'hypocrisie aveugle tant les hommes, il est besoin de noter ceste sentence, Qu'il n'y a tenebres si obscures, qui puissent cacher les meschans devant Dieu. Et pour mieux comprendre cela, il nous faut en premier lieu retenir ce que nous avons touché: c'est que les hommes, combien qu'ils soyent convaincus, qu'il faille une fois se trouver devant le siege iudicial de Dieu: neantmoins ne laissent pas de cercher des subterfuges, et là dessus s'endormir par trop en leurs cachettes, comme s'ils pouvoyent tromper Dieu. Voila quelle est nostre hypocrisie. Or cependant notons, que les hommes s'abusent en ce qu'ils s'eslongnent ainsi de Dieu: et quand ils

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en ont perdu la memoire, qu'il leur semble qu'aussi il a le dos tourné, et qu'il ne pense point à leurs malefices. Ne nous seduisons point donc par telles imaginations: car combien que pour un temps il dissimule, en la fin si monstrera-il qu'il n'a point oublié son office, qui est d'estre Iuge de tout le monde: et non point pour amener seulement les oeuvres d'un chacun en clarté, mais toutes 108 pensees les plus profondes: comme son propre est de sonder les coeurs, et ce n'est point en vain qu'il s'attribue ce titre-là

Voila donc les deux articles que nous avons à retenir de ce passage. L'un est qu'il nous souvienne de ce vice qui est tant enracine on nous c'est assavoir que nous cuidons eschapper de là main de Dieu par nos subterfuges: et selon que nous sommes enyvrez on nos pechez, il nous semble aussi que Dieu aura les yeux clos ou bandes, ou qu'il y aura un voile devant lui, qu'il ne pourra point appercevoir ce que nous cachons. Mais cependant d'autre part (et pour le second) notons ce qui est dit, Que toutes nos tenebres seront descouvertes devant lui quand il lui plaira: et là dessus qu'aussi nous soyons advertis, de ne point estimer que nous ayons meilleur marché quand les hommes n'auront point cognu nos iniquitez: car voila qui est cause d'en mener beaucoup à perdition, quand ils pourront estre reputez gens de bien, ou pour le moins qu'ils clorront la bouche à ceux qui cognoissent leur vilenie: car lors ils feront leurs triomphes, et oseront despiter Dieu. Or sachons, que nous n'aurons rien gaigné quand le monde aura esté seduit par nous: car quelque belle apparence qu'il y ait eu, en la fin si faudra-il venir devant le Iuge celeste, lequel ouvrira les livres qui estoyent clos auparavant, lequel amenera son grand iour pour faire esclarcir toutes les tenebres qui rendent maintenant les choses confuses. Et voila pourquoi l'Escriture saincte en parle tant souvent. Ce n'est point en un lieu ni pour un coup, qu'il est dit, Qu'il n'y a nulles tenebres devant Dieu. Or pourquoi est-ce que ceste sentence est tant reiteree? C'est pource qu'on ne la nous peut persuader. Car quand nous aurons evité les reproches devant les hommes, il nous semble que Dieu ne doive point remuer toutes nos ordures, qu'il ne les doive point descouvrir: mais sachons qu'il en fera venir la cognoissance iusques au ciel. Puis donc que nous ne pouvons estre persuadez de cela, ce n'est point une chose superflue, que le sainct Esprit prononce tant de fois, que Dieu iugera d'une autre façon que ne font point auiourd'hui les hommes mortels. Et voila pourquoi notamment il est ici dit, Que là les pecheurs ne seront point cachez: comme si Eliu disoit, qu'il advient tous les iours que les hommes sont esblouys, et que les vices leur

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sont pour vertus: mesmes qu'ils sont si malins, qu'ils sont bien aises de s'entreflatter: comme nous voyons quand le mal a la vogue, qu'il n'est plus question de condamner les vices, mais chacun s'y applaudist. Ainsi donc il pourra advenir, comme on le voit par experience, que les vices regneront, et qu'il y aura un tel deluge que tout sera confus entre les hommes, il ne sera plus question de iuger, et discerner: mais tant y a qu'il faudra devant Dieu que la chance soit tournee. Ainsi donc apprenons d'eslever nos yeux plus haut qu'au monde, et de contempler par foi le iugement de Dieu, lequel nous est auiourd'hui caché: sachons que là il faut que tout soit descouvert: comme il est dit en Daniel, que les livres seront manifestez, c'est à dire les registres seront alors mis en avant Et quels? Non point de papier ou par chemin: mais il faudra que la conscience responde, qu'un chacun porte son procez, non pas escrit, mais engravé si profond, qu'il ne sera plus question de rien desguiser. Et puis Dieu sera là en la personne de son Fils avec une telle clarté, que toutes choses seront cogoues, celles mesmes qui sont maintenant comme sous les grands abysmes: il faudra donc que tout cela soit en veuë et des Anges de paradis, et de toutes creatures. Qu'il nous souvienne de cela, afin de cheminer en autre crainte que nous ne faisons point, afin de nous despouiller de toute hypocrisie, d'autant que nous ne pouvons point advancer nostre marché en nous flattant, comme il a este dit. En somme apprenons de ne point compter sans nostre hoste: mais toutes fois et quantes qu'il est question d'examiner nostre vie, qu'un chacun s'adiourne devant la face de Dieu: et cependant que nous cognoissions CE qui est ici dit, Que puis que c'est bon office de sonder les coeurs et les pensees les plus profondes, si auiourd'huy nous sommes absous du monde, ce n'est rien fait, d'autant que par cela nous ne serons point eschappez de sa main.

Apprenons donc de nous examiner en telle sorte: et au reste souffrons que nos tenebres soyent esclarcies par la parole de Dieu, veu que cest office luy est aussi bien attribué. Il est dit en ce passage qu'il n'y a tenebres de mort, ny obscurité si espesse, qui puissent cacher ceux qui font iniquité. Ainsi voila l'Apostre aux Hebrieux qui testifie, que comme Dieu cognoist les coeurs, il veut que sa parole soit comme un glaive tranchant, pour discerner nos pensees et affections voire pour entrer iusques aux moëlles, pour descouvrir ce qui est caché en nous. Et c'est ce que dit sainct Paul, Que quand la parole de Dieu se presche, il faut que nous soyons redarguez, comme si on nous avoit escrit tous nos Items, et qu'on eust mis toute nostre vie on avant: que nous soyons convaincus et abbatus du tout, afin de glorifier Dieu, cognoissans

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combien nous sommes coulpables devant lui. Et ainsi non seulement adiournons-nous devant le siege de Dieu, afin de corriger toute feintise: mais toutes fois et quantes que sa parole nous gratte les rongnes, et qu'elle nous reprend, souffrons cela en patience, et ne presumons point d'estre revesches. Car qu'y gaignerons-nous? Nous en verrons beaucoup auiourd'hui, qui se despitent et s'enveniment quand leurs vices leur sont touchez: car ils voudroyent qu'on les espargnast. Et c'est autant, comme s'ils vouloyent que Dieu n'eust plus nulle authorité sur eux, et qu'il ne fust plus leur iuge. Or s'ils regardoyent bien à ce qui est ici dit, ils ne seroyent pas tant stupides comme on les voit quand ils demandent tousiours, Qu'est-ce? Si on remonstre ce qui n'est que par trop cognu, ils viendront la si effrontez que rien plus. Et pourquoi? D'autant que iamais ils n'ont senti que valoit ceste doctrine, que là (c'est à dire devant le regard de Dieu) il n'y a nulles tenebres: mais ils se prophanent, ils ont le groin ietté en terre comme des porceaux, et s'assoupissent tellement, qu'il leur semble que ce n'est rien que de toutes leurs iniquitez, encores qu'il y ait un tel nombre, qu'il semble qu'ils soyent là comme confits. Mais leurs ordures ne leur puent point d'autant qu'ils s'y sont empunaisis. Il faudroit donc qu'ils pensassent un peu à ceste doctrine: et alors ils seroyent plus paisibles qu'ils ne sont, quand on leur monstre leurs vices. Et c'est merveilles, veu que l'iniquité de beaucoup de gens est notoire à tous, et que les petits enfans en peuvent estre iuges, qu'encores ils s'eslevent contre Dieu, et le mesprisent, et ne peuvent porter qu'on les redargue Et quelle impudence est-ce là? On ne parle point de choses incognues, il n'est point question ici d'examiner les pensees, et cercher sous terre ce qui est incognu des hommes: mais on voit le mal qui se desborde tant que c'est pitié. L'air en put: et cependant encores ces bons Catholiques, qui voudront estre reputez bons Chrestiens, et qui auront l'Evangile iusques aux dents, voire pour le mordre (comme ce sont des chiens mastins et enragez) si voudront-ils encores qu'on dissimule: et leur semble qu'on leur fait grand tort, quand on descouvre leur turpitude: laquelle, pour en bien dire, n'est point descouverte par nous, mais seulement on en parle pource que chacun la cognoist. Or tant y a neantmoins (comme nous avons dit) que ceux qui auiourd'hui ne peuvent porter que Dieu leur manifeste leur turpitude, afin qu'ils en ayent honte pour s'en repentir, sentiront en la fin que si faut-il venir devant son siege iudicial, où il n'y aura plus de tenebres ne d'obscurité.

Ainsi donc cognoissons que ce nous est un grand profit, quand auiourd'hui Dieu nous envoye sa parole. qu'il nous esclaire afin que nous pensions

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bien à nos pechez: voire. Et si pour un temps ils nous ont esté incognus, qu'ils nous viennent en memoire: et que nous pratiquions ce que nous avons allegue de sainct Paul, c'est de nous prosterner en bas et estre confus devant Dieu et nous condamner, sentans la malice qui est par trop enracinee en nous. Voila, di-ie, comme Dieu procure nostre salut c'est quand nous sentons une telle vertu et efficace en sa parole, que nous mettions peine de bien examiner toute nostre vie afin de nous desplaire. Mais ceux qui veulent faire des revesches, et qui despitent Dieu, et viennent comme transportez heurter contre lui et ne peuvent souffrir nulle admonition, il les faut remettre comme gens desesperez à ce iour dont parle ici Eliu, où il n'y aura nulles tenebres, où il D'y aura nulle cachette si obscure que tout ne soit manifesté, voire devant toutes creatures. Ils ne peuvent porter qu'auiourd'hui Dieu leur face quelque honte, afin d'ensevelir leurs pechez à iamais: mais en despit de leurs dents si faudra-il que et Anges, et hommes, et diables cognoissent leur turpitude, et qu'elle soit diffamee par tout, voire en vertu de ceste clarté qui descouvrira toutes cachettes. Voila donc comme nous devons appliquer ce passage à nostre instruction: car de fait nostre Seigneur ne menace point les hommes de ce grand iour, sinon afin qu'ils le proviennent: et ainsi le remede nous est tout appreste. Comme i'ai desia dit, Dieu n'attend pas que nous comparoissions devant lui pour faire nostre procez: mais iournellement il exerce sa iurisdiction par l'Evangile: comme aussi nostre, Seigneur Iesus en parle (Iean 16, 8), Que l'Esprit quand il viendra iugera le momie. Quand donc l'Evangile il est presché, voila une iurisdiction souveraine que Dieu exerce non point sur le corps proprement (ainsi qu'ils sont auiourd'hui) mais sur les ames, et veut que nous soyons là condamnez pour nostre salut. Et ainsi donc (comme i'ai desia touché) quand Dieu nous admonneste tant et si souvent qu'il nous faudra venir a ceste grande clarté en la fin, qu'auiourd'hui nous ne nous bandions point les yeux à nostre escient, que nous ne soyons point aveugles volontaires, quand il nous envoye sa parole qui est pour descouvrir nos ordures, et pour nous faire sentir que nous ne pouvons nous cacher de sa face.

Et ainsi faisons nostre profit de ce moyen qui nous est auiourd'hui donné. Mais si nous voulons taire des bestes sauvages, et que nous cerchions tousiours nos subterfuges: si est-ce que maugré nous en la fin nous sentirons que ce n'est point en vain qu'il est dit, Qu'il n'y a nulles tenebres devant; Dieu. Il nous fera donc contempler en sa face et, en sa maiesté glorieuse, ce que nous n'avons pas voulu auiourd'hui regarder au miroir de su parole. Or Eliu adiuste quant et quant, Qu'il ne:

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mettra point d'avantage sur les hommes, tellement qu'ils viennent en iugement avec lui. Ce passage est diversement exposé: car aucuns le prennent comme si Dieu n'imposoit point à l'homme plus de charge qu'il ne doit, et aussi que l'homme ne peut porter: mais quand le fil continuel du texte sera bien regardé, nous trouverons que pource qu'il est ici question des iugemens de Dieu, Eliu maintient que Dieu ne nous afflige point en telle sorte, que nous ayons occasion de contester contre lui. Il faut tousiours regarder quel propos se demene: quand on veut savoir qu'emporte une sentence, qu'on regarde, il est question d'une telle chose, voila le suiet qu'on traitte, voila où tout se rapporte. Voici donc en ce passage le theme general, quand tout sera regardé: c'est assavoir, Que les hommes pourront bien murmurer contre Dieu, mais en la fin si se trouveront-ils confus Et pourquoi? Car si auiourd'hui il semble que Dieu nous traitte en trop grande rigueur: quand les choses seront bien cognues, nous aurons la bouche close, et Dieu sera iustifié, comme il en est parlé au Pseaume cinquante unieme. Notons bien donc, qu'ici il nous est monstré, que nous pourrons beaucoup plaider contre Dieu, mais que nostre cause sera perdue en la fin. Et pourquoi? Car il se trouvera que Dieu ne nous a point traittez iniquement, qu'il n'a point mis trop de charge sur nous: c'est à dire, qu'il ne nous a point affligez outre mesure. Car combien qu'il frappe quelquesfois sur les hommes plus qu'ils ne peuvent porter, ce n'est pas tontes fois plus que la raison, et qu'ils n'ont merité Or par cela nous sommes admonnestez d'orgueil qui est en nous, voire ou plustost la rage qui nous pousse de murmurer à l'encontre de Dieu. Car comment plaidons-nous avec lui? Il semble que nous ayons un iuge ou un arbitre, duquel il soit iugé, si Dieu avoit à rendre conte, serions-nous plus hardis à le despiter quand il ne nous traitte pas à nostre gré, et que les choses ne viennent point à nostre appetit?

Apprenons donc, que les hommes sont ici condamnez de ceste audace diabolique, qui les incite à plaider contre Dieu: mais cepandent si faut-il bien penser, que Dieu ne s'abbaissera point iusques à, de nous respondre quand nous l'appellerons en iustice: il ne sera point là comme nostre partie. Vrai est que nous avons expose par ci devant qu'il vient bien iusques là: mais pourquoi est-ce? C'est pour mous exprimer ce qui nous, nous est ici dit, c'est asaavoir qu'encores que nous eussions la puissance d'adiourner Dieu, et qu'il fust responsable, qu'il fust tenu de s'excuser de tout ce qu'il fait, que nous eussions la bouche ouverte pour lui pouvoir contredire: toutes fois cela ne servira rien: car en la fin tout conté et rabatu il se trouvera que Dieu ne nous charge

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point par trop, et outre forme de raison. Et pourquoi? D'autant que nos pechez lui sont cognus, et cognus tels qu'il sait la mesure du chastiment que nous meritons: mais voila d'oh nous vient ceste fierté, assavoir, d'autant que nous voulons estre nos iuges pour nous iustifier. Et qui est-ce qui nous a donné ceste authorité si grande? Voila le iugement qui est donné a nostre Seigneur Iesus Christ: c'est à nous donc de venir devant lui avec toute humilité et reverence escouter et recevoir ce qu'il prononce de nous sans contradiction aucune. Or chacun veut estre creu en sa cause propre: nous n'attribuons point donc tant au Dieu vivant, qu'à des hommes mortels. Car il ne faudra point en une iustice terrienne, que celui qui est assis au siege soit iuge et partie: et toutes fois il iugera iniquement souventesfois, comme les hommes sont corruptibles: mais tant y a qu'encores ne changeons point là quant à l'exterieur cest ordre que Dieu a establi. Et que sera-ce donc, quand nous viendrons devant sa maiesté glorieuse? Ainsi donc nous voyons comme les hommes sont transportez de toute raison, quand ils murmurent ainsi à l'encontre de Dieu: et nous voyons aussi la cause dont le mal procede, c'est celle que i'ai touchee, Que nous estimons nos oeuvres selon nostre fantasie. Mais cependant voici Dieu qui se reserve le iugement: il dit, C'est à moi de considerer vos pas, ie VOUS marque et vous sonde iusqu'au dedans: il ne faut point que vous veniez ici vous mesler: car quiconque s'ingerera de vouloir iuger, celui-là usurpe ce qui ne lui est pas deu. Que faut-il donc? Quand nostre Seigneur nous afflige, que nous lui remettions nostre cause, sachans qu'il note en nous beaucoup de vices lesquels nous sont cachez. Voila, Seigneur, il est vrai que ie n'apperçoi point la centieme partie de mes fautes: mais pourquoi est-ce? C'est d'autant que i'y suis aveugle, d'autant mesmes que ie suis confit en mal, et le diable m'a comme ensorcelé. Ainsi Seigneur, que ie puisse en premier lieu mieux sentir les iniquitez que i'ai commises devant toi, pour me rendre coupable: et puis, encores que ie ne soye point iuge competant pour cognoistre de mes fautes, si est-ce Seigneur puis que tu me fais cest honneur de te constituer pour mon iuste Iuge, ie remets ma cause entre tes mains, sachant que tu vois ce qui m'est incognu. Voila pourquoi notamment il est dit en ce passage, Que quand nous irons en procez avec Dieu, si est-ce qu'il ne se trouvera point redevable. Gardons nous donc de presumer d'intenter procez contre lui: car quelque belle apparence et couleur que nous ayons devant les hou mes, quand ce viendra devant Dieu, nous demeurerons confus en tout ce que nous pretendrons. Voila donc en somme ce qu'Eliu a voulu dire eu ce passage.

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Or cependant il adiouste, Que Dieu brisera les puissans, voire sans inquisition, et en mettra d'autres en leur lieu. Et pourquoi? Car il mettra leurs oeuvres en clarté, et tournera la nuict afin de les casser. Quand il dit, Que Dieu brisera les puissans sans inquisition, c'est afin de nous mieux faire sentir ceste authorité que nous mesprisons si hardiment, pource que nous sommes par trop stupides. Il est vrai qu'aucuns exposent ce mot d'inquisition, pour Nombre: comme s'il estoit dit, quand les puissans seroyent en nombre infini, toutes fois Dieu ne laissera point de les briser: mais de mot à mot il y a ainsi, il brisera les puissances, ou beaucoup de gens: car le mot emporte tous les deux: et puis Il n'y aura point d'inquisition. Puis que ce mot-là y est, et qu'il signifie proprement Cercher et faire enqueste, il n'y a nulle doute, qu'Eliu n'ait voulu dire, que Dieu n'a ia besoin de faire des enquestes, comme les iuges terriens feront. Pource qu'ils sont creatures, il y a de l'ignorance: il faut donc qu'ils s'aident de ces moyens: car ils ne peuvent pas deviner. Or d'autant que toutes choses sont patentes à Dieu, il iugera les hommes sans tenir une telle procedure, comme nous la voyons en la police d'ici bas. Mais encores il y a plus: c'est qu'Eliu a voulu signifier, que Dieu ne nous fera pas tousiours cognoistre pourquoi c'est qu'il exerce ses iugemens, nous y serons aveugles. ( este inquisition donc de laquelle il parle, se rapporte proprement à Dieu en chastiant les hommes: comme s'il estoit dit, Quand les iuges feront un procez, on en parlera, et la façon et le style sera observé, tellement qu'on cognoistra les choses: et puis le dicton sera publié, on sait les crimes du malfaicteur, et comme il a esté convaincu. Mais il ne nous faut point mesurer la puissance de Dieu ne son authorité à ces loix humaines. Et pourquoi? Car il brisera sans inquisition, c'est à dire sans nous monstrer pourquoi. Il ne prononcera pas tousiours sentence, les crimes ne seront pas là recitez pour deschiffrer pourquoi c'est qu'il nous punist: cela donc nous sera caché: mais cependant il ne laissera pas toutes fois de mettre à execution sa iustice. Nous voyons maintenant le sens naturel du passage.

Mais tant y a qu'il adiouste, que cela ne se fera point iniustement: Car Dieu, dit-il, mettra en avant leurs oeuvres. Combien donc que Dieu punisse sans inquisition, c'est à dire sans garder une telle formalité comme elle est requise en la police humaine: toutes fois si fait-il tout en raison et droiture. Et si cela n'est cognu du premier iour, attendons iusques à tant que tout soit descouvert, et qu'il esclarcisse ce qui est maintenant embrouillé et confus. C)r ici nous avons à nous exhorter, de ne plus nous flatter comme nous avons accoustumé de taire: car voila qui est cause de tousiours tirer

IOB CHAP. XXXIV.

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nos cordeaux, quand il nous semble que Dieu nous espargne: et nous pensons avoir licence de malfaire, quand nous demeurons impunis. Cela est d'autant que nous n'appercevons point quand Dieu commence à nous chastier d'une façon commune, mais nous sommes preoccupez d'une stupidité, et asseurance charnelle. Mais puis apres quand il y vient en grand rudesse, nous sommes tellement effrayez, que nous ne savons où nous en sommes si tost qu'il foudroye soudain. Ce qu'il fait quand bon lui semble: car apres avoir dissimulé long temps, il ne faut sinon lever la main, et en une minute il faut que les hommes perissent, comme il en est ici parlé. Retenons donc ce passage, afin que chacun se solicite et soir et matin, quand il est dit, Que Dieu ne tiendra point une longue procedure pour nous punir, il n'est point aussi obligé a nulles loix. Cognoissons, di-ie, qu'il nous faut estre tousiours prests et appareillez et n'attendons pas qu'il frappe sur nous, mais plustost que par solicitude nous prevenions son iugement: comme il est dit, Que bien heureux est l'homme qui solicite son coeur. Et au reste, qu'il nous souvienne aussi de ceste menace horrible, Que quand les meschans diront, pas, et que tout va bien, la ruine tombera sur leur teste. Et ainsi donc, que les fideles cognoissent, que quand il plaira, à Dieu de les punir, il ne faudra point qu'il commence par un bout, pour suivre son oeuvre, et puis la dilayer, comme les hommes mortels font selon les empeschemens qu'ils ont. Et pourquoy? Il condamnera et executera sa sentence du premier coup: et ne faudra point qu'il s'employe pour nous faire long procez: nous n'aurons pas loisir de respirer, et ne ferons que languir en destresse, iusques à ce que nous soyons du tout ruinez de sa main: nous serons là confus: comme si le ciel estoit tombé sur nos testes. Si donc nous ne voulons point estre accablez de l'horrible vengeance de Dieu, sentons nos fautes: et au reste en les sentant, que nous sachions que nous avons aussi dequoy nous consoler en luy: voire moyennant qu'elles nous desplaisent, et que nous ne cerchions point de couvrir le mal, mais qu'il soit descouvert, et que nous gemissions pour nous condamner devant nostre Dieu, afin d'estre receus à merci. Car il est dit, qu'il absout ceux qui se condamnent, qu'il ensevelit les pechez de ceux qui les ont devant leurs yeux, et qui ne demandent sinon de les confesser. Quand donc Dieu verra que librement nous confessons nos fautes, ne doutons point qu'il ne les efface du tout. Voire: mais si faut-il que nous passions par là, c'est de retenir ceste sentence, Que Dieu punist sans inquisition, afin qu'un chacun de nous face cest office d'entrer en soy pour bien examiner sa vie, pour estre confus en nous, et pour nous humilier.

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Or maintenant il est dit, Que Dieu ayant ainsi brisé les grans et robustes, en met d'autres en leur lieu: et puis il est dit-d'autre part, qu'il les punist a veue d'oeil, voire et les punist comme meschans I'ay desia dit, que quand il est parlé que Dieu descouvre leurs oeuvres, et qu'il les punist en telle qualité, c'est afin que nous craignions tousiours la iustice de Dieu, et ne venions point imaginer qu'il use de tyrannie ne de cruauté. Gardons-nous donc de penser une telle puissance en Dieu, laquelle il desploye outre raison. Il est vray que la raison qu'il tient nous sera incognue, et nous faut contenter de sa seule volonté et simple (comme aussi elle est la reigle de toute droiture) mais quoy qu'il en soit, n'ayons point ceste phantasie mauvaise que Dieu y aille à tors et à travers, et qu'il ne iuge point en raison: ains au contraire que nous ayons cela tout conclu, que combien que ses iugemens nous semblent estranges, toutes fois ils sont moderez selon ceste regle qui est la meilleure, c'est assavoir selon sa volonté qui surmonte toute iustice, c'est ce qu'Eliu nous declare en ce passage. Et cela nous doit servir principalement à nous Quand donc chacun sera affligé en sa personne, il doit tousiours considerer que Dieu est iuste, afin de se repentir de ses fautes: car iamais nous n'aurons une vraye repentance, que nous ne cognoissions que Dieu nous afflige droitement: et aussi nous ne pouvons glorifier Dieu confessans qu'il soit iuste, sinon nous estans condamnez en premier lieu, comme il a esté dit. Voila donc comme il nous faut appliquer à nos personnes ceste doctrine, Que Dieu descouvre les oeuvres, et qu'il les met en avant quand il les punist. Voire, combien que nous n'examinions pas de mot à mot les pechez et offenses que nous avons commises: tant y a que les chastimens que Dieu nous envoye, nous doivent profiter à ceste condition.

Et voila pourquoy il est dit que Dieu les punist au lieu des meschans, c'est à dire en telle qualité, pour signifier qu'ils ne pourront rien gaigner par leurs repliques, ils ne pourront pas mettre en avant qu'ils soyent iustes, quand mesmes ils n'apparoissent point tels devant les hommes. Voila pour un Item. Or l'autre est, quand il est dit, Qu'il en met d'autres en leur lieu: et c'est afin que nous cognoissions la cause des changemens qui adviennent souventesfois au monde: comme aussi il en est parlé au Psaume centseptiesme, lequel nous sera droite exposition de ceste sentence. Nous sommes comme ravis en estonnement, quand nous voyons qu'il adviendra une peste pour depeupler un pays, qu'il y adviendra des famines, que la terre qui avoit este bien fertile, deviendra sterile, comme si on y avoit semé le sel, ou bien que les guerres feront de tels troubles, que voila un pays desert,

SERMON CXXXIII

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que les principautez seront changees. Quand nous voyons. tout cela, nous sommes estonnez. Et pourquoy? Car nous ne cognoissons point la providence de Dieu qui regne par dessus tous ces moyens humains: et aussi nous ne pensons pas aux hommes: car si nous cognoissions comme les hommes se gouvernent nous ne trouverions point estrange que Dieu les changeast ainsi, et qu'il fist de telles revolutions.

Voila donc pourquoy notamment il est dit, Que Dieu en met d'autres en leurs places, afin que si nous voyons que les choses changent au monde, nous ne trouvions point cela nouveau. Et pourquoy? C'est Dieu qui se monstre Iuge. Ne l'attribuons point à fortune: mais sachons que nostre Seigneur desploye ici son bras, d'autant que les hommes ne se peuvent maintenir en possession des biens qu'il leur faisoit. Et là dessus cognoissons quelle est nostre ingratitude afin de la corriger: car si tost que nostre Seigneur nous aura engraissez, qu'il nous aura fait du bien, nous-nous dressons comme les chevaux qui sont trop bien t reittez, pour regimber à l'encontre de lui. Et se faut-il esbahir, quand il y a un tel orgueil et une telle ingratitude, si Dieu met la main dessus? Qu'on

regarde maintenant quelle est la modestie des hommes. Quand Dieu leur fait du bien, se gouvernent-ils en sorte, qu'ils en puissent demeurer en longue possession? Mais au contraire ils veulent despiter Dieu afin qu'il les en despouille tantost Quand donc nous voyons l'orgueil et ingratitude estre si vilaine que i'ai dit, il ne faut point que nous murmurions si les choses changent, et s'il se fait beaucoup de revolutions. Et pourquoi? Car nous provoquons Dieu à cela. Mais ce n'est point assez de cognoistre que Dieu ravist un peuple, qu'il en met un autre en sa place, qu'il met de nouveaux habitans en un pays, qu'il remue ainsi mesnage. Ce n'est point assez, di-ie, de cognoistre cela, voire et qu'il le fait iustement: mais cependant que nous sommes en nostre estat, prions-le qu'il nous face la grace de iouyr de ses biens en telle sorte, que nous en demeurions tousiours possesseurs, et que nous soyons conduits par les benefices qu'il nous fait en ce monde, à tendre à cest heritage eternel qu'il nous a appresté au ciel. Voila donc comme nous avons à prattiquer ce passage, reservans le reste à demain.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT TRENTROISIEME SERMON,

QUI EST LE V. SUR LE XXXIV. CHAPITRE.

26. Il les frappe comme meschans au lieu des voyans: 27. D'autant qu'ils se sort destournez de lui, et n'ont point consideré toutes ses voyes: 28. Pour faire venir le cri du povre iusqu'à lui: et faire ouyr la clameur de l'affligé: 29. Et quand il mettra repos, qui est-ce qui troublera? quand il cachera sa face, qui est-ce qui le verra, tant sur le peuple, que sur l'homme?

nous vismes hier comment c'est que Dieu punist sans enqueste ceux qui ont failli, et toutes fois il a iuste raison de ce faire tellement qu'on n'aura point dequoi l'accuser. Or notamment Eliu adiouste, Qu'il fait cela au lieu des voyans. En quoi il nous est monstre, que les iugemens de Dieu, nous doivent estre cognus et notoires, ouy pour nostre instruction. Car quand Dieu punist les pecheurs, ce n'est pas seulement afin que chacun cognoisse les offenses qu'il a commises, mais il faut

que tous y prennent exemple: comme il est dit, que la iustice viendra sur la terre, quand Dieu aura ainsi exercé des punitions pour corriger tant ceux qui ont failli, que les autres. Ainsi donc ce n'est pas en vain que ce mot est adiousté, c'est assavoir que Dieu chastie ceux qui ont transgressé aux yeux des hommes, ou au lieu des voyans. Or de là nous sommes admonnestez, d'estre plus attentifs que nous ne sommes pas, à bien noter et marquer les iugemens de Dieu. C'est une grand grace qu'il nous fait nous voulant instruire aux despens d'autrui. Or si nous fermons les yeux, ou que nous soyons stupides, quelle excuse? Et ainsi, toutes fois et quantes que Dieu punira les pechez, qu'un chacun y pense en son endroit, et que nous recevions une instruction commune, afin que ses verges ne soyent point perdues entre nous. Et de fait voila pourquoi, quand l'un a esté chastié, il faut que chacun ait comme son tour. Car si nous

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pouvions faire nostre profit de ce que Dieu nous monstre, un seul pourroit servir pour l'instruction de cinq cens, voire de mille: mais d'autant que nous laissons passer toua les advertissemens que Dieu nous donne, et que nous n'en tenons conte: voila qui est cause qu'un chacun est appellé en son rang, et qu'il faut que nous respondions toua en personne pour estre chastiez à cause de nos transgressions. Et ainsi nous voyons quelle est nostre ingratitude, quand il est dit que Dieu punist les meschans, et les brise au regard de tous. Car nous saurons bien parler de ce qui se dira, encores que nous ne le voyons point. Quand on traittera de quelque ville prinse, ou saccagee, de quelque deffaite, et d'autres choses: et bien, les nouvelles s'en porteront, on en dispute. Par plus forte raison; de ce que nous voyons devant nos yeux nous en saurons bien assez causer. Et cependant de quoi cela nous sert-il? Apprenons-nous de bien penser à nos fautes, et de nous humilier devant Dieu? Nenni: mais nous suivons tousiours nostre train: et combien que nous ne soyons point meilleurs que ceux que Dieu visite ainsi, et qu'il corrige si durement, il nous semble que les coups ne viendront iamais iusques à nous. Ne voila point donc une ingratitude trop grande et insupportable? D'autant plus nous faut-il bien noter ce qui nous est ici declaré, Que Dieu ne punist point en cachette ceux qui ont failli, tellement que nul ne le puisse appercevoir pour sa correction: mais il ne tient qu'a nous, que tous n'en facions nostre profit. Et pourquoi? Car si Dieu dressoit des eschaffaux pour faire ses chastimens, nous ne pourrions pas les appercevoir plus clairement: et ainsi, ce que nous y sommes aveugles, cela vient de nostre malice propre, et de nostre ingratitude, comme i'ai desia dit. Voila pour un Item.

Or la raison est aussi mise, Pource qu'ils se sont destournez de luy, et n'ont point consideré toutes ses voyes. Ici outre ce que nous avons desia veu, que Dieu ne frappe point, sur les hommes à tort, mais que c'est pour punir leurs pechez, il nous est monstré quelle est la source de tous maux: c'est assavoir, de nous eslongner de celuy qui est la fontaine de toute iustice. Car voila aussi comme nostre vie doit estre reglee, c'est d'obeir à Dieu, de le cercher et cheminer comme devant sa face: et ainsi quand on est retiré de luy, on ne peut aller qu'en toute confusion: et voila qui est cause de ruiner les hommes. Et ainsi nous avons une doctrine bien utile en ce passage, pour nous monstrer comme nous n'irons point à perdition: C'est nous tenans comme serrez sous les ailes de Dieu, estans conioints à luy, afin d'obeir à sa volonté. Quand nous aurons ceste prudence-la en nous, voila en quoy gist nostre salut: mais au contraire oublions-nous

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bien à nos pechez: voire. Et si pour un temps ils nous ont esté incognus, qu'ils nous viennent en memoire: et que nous pratiquions ce que nous avons allegue de sainct Paul, c'est de nous prosterner en bas et estre confus devant Dieu et nous condamner, sentans la malice qui est par trop enracinee en nous. Voila, di-ie, comme Dieu procure nostre salut c'est quand nous sentons une telle vertu et efficace en sa parole, que nous mettions peine de bien examiner toute nostre vie afin de nous desplaire. Mais ceux qui veulent faire des revesches, et qui despitent Dieu, et viennent comme transportez heurter contre lui et ne peuvent souffrir nulle admonition, il les faut remettre comme gens desesperez à ce iour dont parle ici Eliu, où il n'y aura nulles tenebres, où il D'y aura nulle cachette si obscure que tout ne soit manifesté, voire devant toutes creatures. Ils ne peuvent porter qu'auiourd'hui Dieu leur face quelque honte, afin d'ensevelir leurs pechez à iamais: mais en despit de leurs dents si faudra-il que et Anges, et hommes, et diables cognoissent leur turpitude, et qu'elle soit diffamee par tout, voire en vertu de ceste clarté qui descouvrira toutes cachettes. Voila donc comme nous devons appliquer ce passage à nostre instruction: car de fait nostre Seigneur ne menace point les hommes de ce grand iour, sinon afin qu'ils le proviennent: et ainsi le remede nous est tout appreste. Comme i'ai desia dit, Dieu n'attend pas que nous comparoissions devant lui pour faire nostre procez: mais iournellement il exerce sa iurisdiction par l'Evangile: comme aussi nostre, Seigneur Iesus en parle (Iean 16, 8), Que l'Esprit quand il viendra iugera le momie. Quand donc l'Evangile il est presché, voila une iurisdiction souveraine que Dieu exerce non point sur le corps proprement (ainsi qu'ils sont auiourd'hui) mais sur les ames, et veut que nous soyons là condamnez pour nostre salut. Et ainsi donc (comme i'ai desia touché) quand Dieu nous admonneste tant et si souvent qu'il nous faudra venir a ceste grande clarté en la fin, qu'auiourd'hui nous ne nous bandions point les yeux à nostre escient, que nous ne soyons point aveugles volontaires, quand il nous envoye sa parole qui est pour descouvrir nos ordures, et pour nous faire sentir que nous ne pouvons nous cacher de sa face.

Et ainsi faisons nostre profit de ce moyen qui nous est auiourd'hui donné. Mais si nous voulons taire des bestes sauvages, et que nous cerchions tousiours nos subterfuges: si est-ce que maugré nous en la fin nous sentirons que ce n'est point en vain qu'il est dit, Qu'il n'y a nulles tenebres devant; Dieu. Il nous fera donc contempler en sa face et, en sa maiesté glorieuse, ce que nous n'avons pas voulu auiourd'hui regarder au miroir de su parole. Or Eliu adiuste quant et quant, Qu'il ne:

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mettra point d'avantage sur les hommes, tellement qu'ils viennent en iugement avec lui. Ce passage est diversement exposé: car aucuns le prennent comme si Dieu n'imposoit point à l'homme plus de charge qu'il ne doit, et aussi que l'homme ne peut porter: mais quand le fil continuel du texte sera bien regardé, nous trouverons que pource qu'il est ici question des iugemens de Dieu, Eliu maintient que Dieu ne nous afflige point en telle sorte, que nous ayons occasion de contester contre lui. Il faut tousiours regarder quel propos se demene: quand on veut savoir qu'emporte une sentence, qu'on regarde, il est question d'une telle chose, voila le suiet qu'on traitte, voila où tout se rapporte. Voici donc en ce passage le theme general, quand tout sera regardé: c'est assavoir, Que les hommes pourront bien murmurer contre Dieu, mais en la fin si se trouveront-ils confus Et pourquoi? Car si auiourd'hui il semble que Dieu nous traitte en trop grande rigueur: quand les choses seront bien cognues, nous aurons la bouche close, et Dieu sera iustifié, comme il en est parlé au Pseaume cinquante unieme. Notons bien donc, qu'ici il nous est monstré, que nous pourrons beaucoup plaider contre Dieu, mais que nostre cause sera perdue en la fin. Et pourquoi? Car il se trouvera que Dieu ne nous a point traittez iniquement, qu'il n'a point mis trop de charge sur nous: c'est à dire, qu'il ne nous a point affligez outre mesure. Car combien qu'il frappe quelquesfois sur les hommes plus qu'ils ne peuvent porter, ce n'est pas tontes fois plus que la raison, et qu'ils n'ont merité Or par cela nous sommes admonnestez d'orgueil qui est en nous, voire ou plustost la rage qui nous pousse de murmurer à l'encontre de Dieu. Car comment plaidons-nous avec lui? Il semble que nous ayons un iuge ou un arbitre, duquel il soit iugé, si Dieu avoit à rendre conte, serions-nous plus hardis à le despiter quand il ne nous traitte pas à nostre gré, et que les choses ne viennent point à nostre appetit?

Apprenons donc, que les hommes sont ici condamnez de ceste audace diabolique, qui les incite à plaider contre Dieu: mais cepandent si faut-il bien penser, que Dieu ne s'abbaissera point iusques à, de nous respondre quand nous l'appellerons en iustice: il ne sera point là comme nostre partie. Vrai est que nous avons expose par ci devant qu'il vient bien iusques là: mais pourquoi est-ce? C'est pour mous exprimer ce qui nous, nous est ici dit, c'est asaavoir qu'encores que nous eussions la puissance d'adiourner Dieu, et qu'il fust responsable, qu'il fust tenu de s'excuser de tout ce qu'il fait, que nous eussions la bouche ouverte pour lui pouvoir contredire: toutes fois cela ne servira rien: car en la fin tout conté et rabatu il se trouvera que Dieu ne nous charge

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point par trop, et outre forme de raison. Et pourquoi? D'autant que nos pechez lui sont cognus, et cognus tels qu'il sait la mesure du chastiment que nous meritons: mais voila d'oh nous vient ceste fierté, assavoir, d'autant que nous voulons estre nos iuges pour nous iustifier. Et qui est-ce qui nous a donné ceste authorité si grande? Voila le iugement qui est donné a nostre Seigneur Iesus Christ: c'est à nous donc de venir devant lui avec toute humilité et reverence escouter et recevoir ce qu'il prononce de nous sans contradiction aucune. Or chacun veut estre creu en sa cause propre: nous n'attribuons point donc tant au Dieu vivant, qu'à des hommes mortels. Car il ne faudra point en une iustice terrienne, que celui qui est assis au siege soit iuge et partie: et toutes fois il iugera iniquement souventesfois, comme les hommes sont corruptibles: mais tant y a qu'encores ne changeons point là quant à l'exterieur cest ordre que Dieu a establi. Et que sera-ce donc, quand nous viendrons devant sa maiesté glorieuse? Ainsi donc nous voyons comme les hommes sont transportez de toute raison, quand ils murmurent ainsi à l'encontre de Dieu: et nous voyons aussi la cause dont le mal procede, c'est celle que i'ai touchee, Que nous estimons nos oeuvres selon nostre fantasie. Mais cependant voici Dieu qui se reserve le iugement: il dit, C'est à moi de considerer vos pas, ie VOUS marque et vous sonde iusqu'au dedans: il ne faut point que vous veniez ici vous mesler: car quiconque s'ingerera de vouloir iuger, celui-là usurpe ce qui ne lui est pas deu. Que faut-il donc? Quand nostre Seigneur nous afflige, que nous lui remettions nostre cause, sachans qu'il note en nous beaucoup de vices lesquels nous sont cachez. Voila, Seigneur, il est vrai que ie n'apperçoi point la centieme partie de mes fautes: mais pourquoi est-ce? C'est d'autant que i'y suis aveugle, d'autant mesmes que ie suis confit en mal, et le diable m'a comme ensorcelé. Ainsi Seigneur, que ie puisse en premier lieu mieux sentir les iniquitez que i'ai commises devant toi, pour me rendre coupable: et puis, encores que ie ne soye point iuge competant pour cognoistre de mes fautes, si est-ce Seigneur puis que tu me fais cest honneur de te constituer pour mon iuste Iuge, ie remets ma cause entre tes mains, sachant que tu vois ce qui m'est incognu. Voila pourquoi notamment il est dit en ce passage, Que quand nous irons en procez avec Dieu, si est-ce qu'il ne se trouvera point redevable. Gardons nous donc de presumer d'intenter procez contre lui: car quelque belle apparence et couleur que nous ayons devant les hou mes, quand ce viendra devant Dieu, nous demeurerons confus en tout ce que nous pretendrons. Voila donc en somme ce qu'Eliu a voulu dire eu ce passage.

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Or cependant il adiouste, Que Dieu brisera les puissans, voire sans inquisition, et en mettra d'autres en leur lieu. Et pourquoi? Car il mettra leurs oeuvres en clarté, et tournera la nuict afin de les casser. Quand il dit, Que Dieu brisera les puissans sans inquisition, c'est afin de nous mieux faire sentir ceste authorité que nous mesprisons si hardiment, pource que nous sommes par trop stupides. Il est vrai qu'aucuns exposent ce mot d'inquisition, pour Nombre: comme s'il estoit dit, quand les puissans seroyent en nombre infini, toutes fois Dieu ne laissera point de les briser: mais de mot à mot il y a ainsi, il brisera les puissances, ou beaucoup de gens: car le mot emporte tous les deux: et puis Il n'y aura point d'inquisition. Puis que ce mot-là y est, et qu'il signifie proprement Cercher et faire enqueste, il n'y a nulle doute, qu'Eliu n'ait voulu dire, que Dieu n'a ia besoin de faire des enquestes, comme les iuges terriens feront. Pource qu'ils sont creatures, il y a de l'ignorance: il faut donc qu'ils s'aident de ces moyens: car ils ne peuvent pas deviner. Or d'autant que toutes choses sont patentes à Dieu, il iugera les hommes sans tenir une telle procedure, comme nous la voyons en la police d'ici bas. Mais encores il y a plus: c'est qu'Eliu a voulu signifier, que Dieu ne nous fera pas tousiours cognoistre pourquoi c'est qu'il exerce ses iugemens, nous y serons aveugles. ( este inquisition donc de laquelle il parle, se rapporte proprement à Dieu en chastiant les hommes: comme s'il estoit dit, Quand les iuges feront un procez, on en parlera, et la façon et le style sera observé, tellement qu'on cognoistra les choses: et puis le dicton sera publié, on sait les crimes du malfaicteur, et comme il a esté convaincu. Mais il ne nous faut point mesurer la puissance de Dieu ne son authorité à ces loix humaines. Et pourquoi? Car il brisera sans inquisition, c'est à dire sans nous monstrer pourquoi. Il ne prononcera pas tousiours sentence, les crimes ne seront pas là recitez pour deschiffrer pourquoi c'est qu'il nous punist: cela donc nous sera caché: mais cependant il ne laissera pas toutes fois de mettre à execution sa iustice. Nous voyons maintenant le sens naturel du passage.

Mais tant y a qu'il adiouste, que cela ne se fera point iniustement: Car Dieu, dit-il, mettra en avant leurs oeuvres. Combien donc que Dieu punisse sans inquisition, c'est à dire sans garder une telle formalité comme elle est requise en la police humaine: toutes fois si fait-il tout en raison et droiture. Et si cela n'est cognu du premier iour, attendons iusques à tant que tout soit descouvert, et qu'il esclarcisse ce qui est maintenant embrouillé et confus. C)r ici nous avons à nous exhorter, de ne plus nous flatter comme nous avons accoustumé de taire: car voila qui est cause de tousiours tirer

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nos cordeaux, quand il nous semble que Dieu nous espargne: et nous pensons avoir licence de malfaire, quand nous demeurons impunis. Cela est d'autant que nous n'appercevons point quand Dieu commence à nous chastier d'une façon commune, mais nous sommes preoccupez d'une stupidité, et asseurance charnelle. Mais puis apres quand il y vient en grand rudesse, nous sommes tellement effrayez, que nous ne savons où nous en sommes si tost qu'il foudroye soudain. Ce qu'il fait quand bon lui semble: car apres avoir dissimulé long temps, il ne faut sinon lever la main, et en une minute il faut que les hommes perissent, comme il en est ici parlé. Retenons donc ce passage, afin que chacun se solicite et soir et matin, quand il est dit, Que Dieu ne tiendra point une longue procedure pour nous punir, il n'est point aussi obligé a nulles loix. Cognoissons, di-ie, qu'il nous faut estre tousiours prests et appareillez et n'attendons pas qu'il frappe sur nous, mais plustost que par solicitude nous prevenions son iugement: comme il est dit, Que bien heureux est l'homme qui solicite son coeur. Et au reste, qu'il nous souvienne aussi de ceste menace horrible, Que quand les meschans diront, pas, et que tout va bien, la ruine tombera sur leur teste. Et ainsi donc, que les fideles cognoissent, que quand il plaira, à Dieu de les punir, il ne faudra point qu'il commence par un bout, pour suivre son oeuvre, et puis la dilayer, comme les hommes mortels font selon les empeschemens qu'ils ont. Et pourquoy? Il condamnera et executera sa sentence du premier coup: et ne faudra point qu'il s'employe pour nous faire long procez: nous n'aurons pas loisir de respirer, et ne ferons que languir en destresse, iusques à ce que nous soyons du tout ruinez de sa main: nous serons là confus: comme si le ciel estoit tombé sur nos testes. Si donc nous ne voulons point estre accablez de l'horrible vengeance de Dieu, sentons nos fautes: et au reste en les sentant, que nous sachions que nous avons aussi dequoy nous consoler en luy: voire moyennant qu'elles nous desplaisent, et que nous ne cerchions point de couvrir le mal, mais qu'il soit descouvert, et que nous gemissions pour nous condamner devant nostre Dieu, afin d'estre receus à merci. Car il est dit, qu'il absout ceux qui se condamnent, qu'il ensevelit les pechez de ceux qui les ont devant leurs yeux, et qui ne demandent sinon de les confesser. Quand donc Dieu verra que librement nous confessons nos fautes, ne doutons point qu'il ne les efface du tout. Voire: mais si faut-il que nous passions par là, c'est de retenir ceste sentence, Que Dieu punist sans inquisition, afin qu'un chacun de nous face cest office d'entrer en soy pour bien examiner sa vie, pour estre confus en nous, et pour nous humilier.

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Or maintenant il est dit, Que Dieu ayant ainsi brisé les grans et robustes, en met d'autres en leur lieu: et puis il est dit-d'autre part, qu'il les punist a veue d'oeil, voire et les punist comme meschans I'ay desia dit, que quand il est parlé que Dieu descouvre leurs oeuvres, et qu'il les punist en telle qualité, c'est afin que nous craignions tousiours la iustice de Dieu, et ne venions point imaginer qu'il use de tyrannie ne de cruauté. Gardons-nous donc de penser une telle puissance en Dieu, laquelle il desploye outre raison. Il est vray que la raison qu'il tient nous sera incognue, et nous faut contenter de sa seule volonté et simple (comme aussi elle est la reigle de toute droiture) mais quoy qu'il en soit, n'ayons point ceste phantasie mauvaise que Dieu y aille à tors et à travers, et qu'il ne iuge point en raison: ains au contraire que nous ayons cela tout conclu, que combien que ses iugemens nous semblent estranges, toutes fois ils sont moderez selon ceste regle qui est la meilleure, c'est assavoir selon sa volonté qui surmonte toute iustice, c'est ce qu'Eliu nous declare en ce passage. Et cela nous doit servir principalement à nous Quand donc chacun sera affligé en sa personne, il doit tousiours considerer que Dieu est iuste, afin de se repentir de ses fautes: car iamais nous n'aurons une vraye repentance, que nous ne cognoissions que Dieu nous afflige droitement: et aussi nous ne pouvons glorifier Dieu confessans qu'il soit iuste, sinon nous estans condamnez en premier lieu, comme il a esté dit. Voila donc comme il nous faut appliquer à nos personnes ceste doctrine, Que Dieu descouvre les oeuvres, et qu'il les met en avant quand il les punist. Voire, combien que nous n'examinions pas de mot à mot les pechez et offenses que nous avons commises: tant y a que les chastimens que Dieu nous envoye, nous doivent profiter à ceste condition.

Et voila pourquoy il est dit que Dieu les punist au lieu des meschans, c'est à dire en telle qualité, pour signifier qu'ils ne pourront rien gaigner par leurs repliques, ils ne pourront pas mettre en avant qu'ils soyent iustes, quand mesmes ils n'apparoissent point tels devant les hommes. Voila pour un Item. Or l'autre est, quand il est dit, Qu'il en met d'autres en leur lieu: et c'est afin que nous cognoissions la cause des changemens qui adviennent souventesfois au monde: comme aussi il en est parlé au Psaume centseptiesme, lequel nous sera droite exposition de ceste sentence. Nous sommes comme ravis en estonnement, quand nous voyons qu'il adviendra une peste pour depeupler un pays, qu'il y adviendra des famines, que la terre qui avoit este bien fertile, deviendra sterile, comme si on y avoit semé le sel, ou bien que les guerres feront de tels troubles, que voila un pays desert,

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que les principautez seront changees. Quand nous voyons. tout cela, nous sommes estonnez. Et pourquoy? Car nous ne cognoissons point la providence de Dieu qui regne par dessus tous ces moyens humains: et aussi nous ne pensons pas aux hommes: car si nous cognoissions comme les hommes se gouvernent nous ne trouverions point estrange que Dieu les changeast ainsi, et qu'il fist de telles revolutions.

Voila donc pourquoy notamment il est dit, Que Dieu en met d'autres en leurs places, afin que si nous voyons que les choses changent au monde, nous ne trouvions point cela nouveau. Et pourquoy? C'est Dieu qui se monstre Iuge. Ne l'attribuons point à fortune: mais sachons que nostre Seigneur desploye ici son bras, d'autant que les hommes ne se peuvent maintenir en possession des biens qu'il leur faisoit. Et là dessus cognoissons quelle est nostre ingratitude afin de la corriger: car si tost que nostre Seigneur nous aura engraissez, qu'il nous aura fait du bien, nous-nous dressons comme les chevaux qui sont trop bien t reittez, pour regimber à l'encontre de lui. Et se faut-il esbahir, quand il y a un tel orgueil et une telle ingratitude, si Dieu met la main dessus? Qu'on

regarde maintenant quelle est la modestie des hommes. Quand Dieu leur fait du bien, se gouvernent-ils en sorte, qu'ils en puissent demeurer en longue possession? Mais au contraire ils veulent despiter Dieu afin qu'il les en despouille tantost Quand donc nous voyons l'orgueil et ingratitude estre si vilaine que i'ai dit, il ne faut point que nous murmurions si les choses changent, et s'il se fait beaucoup de revolutions. Et pourquoi? Car nous provoquons Dieu à cela. Mais ce n'est point assez de cognoistre que Dieu ravist un peuple, qu'il en met un autre en sa place, qu'il met de nouveaux habitans en un pays, qu'il remue ainsi mesnage. Ce n'est point assez, di-ie, de cognoistre cela, voire et qu'il le fait iustement: mais cependant que nous sommes en nostre estat, prions-le qu'il nous face la grace de iouyr de ses biens en telle sorte, que nous en demeurions tousiours possesseurs, et que nous soyons conduits par les benefices qu'il nous fait en ce monde, à tendre à cest heritage eternel qu'il nous a appresté au ciel. Voila donc comme nous avons à prattiquer ce passage, reservans le reste à demain.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT TRENTROISIEME SERMON,

QUI EST LE V. SUR LE XXXIV. CHAPITRE.

26. Il les frappe comme meschans au lieu des voyans: 27. D'autant qu'ils se sort destournez de lui, et n'ont point coinsideré toutes ses voyes: 28. Pour faire venir le cri du povre iusqu'à lui: et faire ouyr la clameur de l'affligé: 29. Et quand il mettra repos, qui est-ce qui troublera? quand il cachera sa face, qui est-ce qui le verra, tant sur le peuple, que sur l'homme?

nous vismes hier comment c'est que Dieu punist sans enqueste ceux qui ont failli, et toutes fois il a iuste raison de ce faire tellement qu'on n'aura point dequoi l'accuser. Or notamment Eliu adiouste, Qu'il fait cela au lieu des voyans. En quoi il nous est monstre, que les iugemens de Dieu, nous doivent estre cognus et notoires, ouy pour nostre instruction. Car quand Dieu punist les pecheurs, ce n'est pas seulement afin que chacun cognoisse les offenses qu'il a commises, mais il faut

que tous y prennent exemple: comme il est dit, que la iustice viendra sur la terre, quand Dieu aura ainsi exercé des punitions pour corriger tant ceux qui ont failli, que les autres. Ainsi donc ce n'est pas en vain que ce mot est adiousté, c'est assavoir que Dieu chastie ceux qui ont transgressé aux yeux des hommes, ou au lieu des voyans. Or de là nous sommes admonnestez, d'estre plus attentifs que nous ne sommes pas, à bien noter et marquer les iugemens de Dieu. C'est une grand grace qu'il nous fait nous voulant instruire aux despens d'autrui. Or si nous fermons les yeux, ou que nous soyons stupides, quelle excuse? Et ainsi, toutes fois et quantes que Dieu punira les pechez, qu'un chacun y pense en son endroit, et que nous recevions une instruction commune, afin que ses verges ne soyent point perdues entre nous. Et de fait voila pourquoi, quand l'un a esté chastié, il faut que chacun ait comme son tour. Car si nous

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pouvions faire nostre profit de ce que Dieu nous monstre, un seul pourroit servir pour l'instruction de cinq cens, voire de mille: mais d'autant que nous laissons passer toua les advertissemens que Dieu nous donne, et que nous n'en tenons conte: voila qui est cause qu'un chacun est appellé en son rang, et qu'il faut que nous respondions toua en personne pour estre chastiez à cause de nos transgressions. Et ainsi nous voyons quelle est nostre ingratitude, quand il est dit que Dieu punist les meschans, et les brise au regard de tous. Car nous saurons bien parler de ce qui se dira, encores que nous ne le voyons point. Quand on traittera de quelque ville prinse, ou saccagee, de quelque deffaite, et d'autres choses: et bien, les nouvelles s'en porteront, on en dispute. Par plus forte raison; de ce que nous voyons devant nos yeux nous en saurons bien assez causer. Et cependant de quoi cela nous sert-il? Apprenons-nous de bien penser à nos fautes, et de nous humilier devant Dieu? Nenni: mais nous suivons tousiours nostre train: et combien que nous ne soyons point meilleurs que ceux que Dieu visite ainsi, et qu'il corrige si durement, il nous semble que les coups ne viendront iamais iusques à nous. Ne voila point donc une ingratitude trop grande et insupportable? D'autant plus nous faut-il bien noter ce qui nous est ici declaré, Que Dieu ne punist point en cachette ceux qui ont failli, tellement que nul ne le puisse appercevoir pour sa correction: mais il ne tient qu'a nous, que tous n'en facions nostre profit. Et pourquoi? Car si Dieu dressoit des eschaffaux pour faire ses chastimens, nous ne pourrions pas les appercevoir plus clairement: et ainsi, ce que nous y sommes aveugles, cela vient de nostre malice propre, et de nostre ingratitude, comme i'ai desia dit. Voila pour un Item.

Or la raison est aussi mise, Pource qu'ils se sont destournez de luy, et n'ont point consideré toutes ses voyes. Ici outre ce que nous avons desia veu, que Dieu ne frappe point, sur les hommes à tort, mais que c'est pour punir leurs pechez, il nous est monstré quelle est la source de tous maux: c'est assavoir, de nous eslongner de celuy qui est la fontaine de toute iustice. Car voila aussi comme nostre vie doit estre reglee, c'est obeir à Dieu, de le cercher et cheminer comme devant sa face: et ainsi quand on est retiré de luy, on ne peut aller qu'en toute confusion: et voila qui est cause de ruiner les hommes. Et ainsi nous avons une doctrine bien utile en ce passage, pour nous monstrer comme nous n'irons point à perdition: C'est nous tenans comme serrez sous les ailes de Dieu, estans conioints à luy, afin d'obeir à sa volonté. Quand nous aurons ceste prudence-la en nous, voila en quoy gist nostre salut: mais au contraire oublions-nous

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Dieu? eschappons-nous de sa main? nostre vie s'esgare-elle ou çà ou là? nous sommes perdus, nous voila en damnation: car il est dit, que Dieu punira, à veuë d'oeil, et d'une façon horrible tous aux qui se destournent de luy. Or notons bien qu'Eliu ne parle pas de ceux qui avoyent este enseignez en la Loy, qui avoyent des Prophetes, et ausquels la doctrine de Dieu fust privément enseignee: mais il parle des Payens, qui n'avoyent sinon quelque petit goust de clarté. Or tant y a, d'autant qu'ils s'adonnent à mal, qu'il est dit, qu'ils s'escartent de Dieu. Et pourquoy? Combien que Dieu ne leur fust pas si prochain qu'à ceux ausquels il avoit donné sa Loy: si est-ce qu'il nous faut tenir ceste regle generale, quand Dieu nous met au monde puis que nous sommes creez à son image, que selon l'ordre de nature nous devons tendre à luy, et avoir là nostre droit but. Quand donc nous venons à nous esgarer, et que nos cupiditez regnent, et que nous leur laschons la bride, c'est comme nous destourner de Dieu: voire, auquel nous devrions estre unis. Et ainsi C'est en ceste sorte qu'Eliu accuse les Payens de s'estre eslongnez de Dieu: car combien qu'ils n'eussent point la doctrine de la Loy, ils avoyent en eux ceste instruction de laquelle i'ay parlé: comme aussi sainct Paul en traitte au second des Rom. (v. 14) qu'il ne falloit point de papier escrit pour leur monstrer qu'il y avoit un Dieu, qu'il y avoit quelque discretion du bien et du mal: car chacun a cela engravé on son coeur. Mais si les Payons sont condamnez de s'estre eslongnez de Dieu, et retirez de son obeissance: que sera-ce de nous, ausquels Dieu est plus familier sans comparaison? Dieu ne se contente point de nous avoir creez à son image, et nous avoir imprimé là dedans quelque cognoissance du bien et du mal: mais nous avons aussi sa parole, il veut que tous les iours elle nous soit publiee. Là il nous monstre privement sa volonté: C'est le chemin (comme protestoit Moyse), nous ne pouvons pas errer, nous n'avons plus nulle excuse d'ignorance, mais voila nostre repos, comme il en est parlé au Prophete Isaie. Pourtant quand le chemin nous est tout fait, que nous savons où il nous faut tirer: si cependant chacun se desborde, et se donne congé de mal-faire, de vaguer en ses passions, et cupiditez: ne sommes-nous point beaucoup plus coulpables, que ceux qui n'ont iamais ouy un seul mot de bonne instruction? Si donc les Payens sont ici nommez apostats s'estans destournez de Dieu: et que sera-ce de nous, veu que nostre Dieu s'est tant approché qu'il fait office de maistre et docteur au milieu de nous, et nous tient en son escole, afin que nous apprenions de luy en la personne de ceux qu'il ordonne pour prescher sa parole en son nom? Ainsi quand nous ne tiendrons conte

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de la doctrine qui nous est donnee, ne faudra-il point que nous soyons condamnez comme doubles apostats? Il est bien certain. Que donc un chacun regarde à soy de pres, et cognoisse que vaut ceste grace de Dieu, et qu'elle emporte, quand nostre Seigneur a comme la bouche ouverte pour nous rendre tesmoignage de ce qui nous est bon, et propre pour nostre salut. Quand nous avons cela, encores que ce ne fust qu'à leiche doigt (comme on dit) cognoissons que nous ne pouvons pas mespriser une telle benediction que Dieu nous donne, que ce ne soit nous eslongner de luy. Par plus forte raison, quand nous avons tons les iours sa parole qui nous est exposee, nous en pouvons aussi avoir lecture d'autre costé: si cela ne nous tient en bride courte, et que nous n'adherions pleinement à nostre Dieu, que nous ne taschions à le servir, il faudra bien que sa main se desploye beaucoup plus rude, et plus horrible sur nous, que sur ceux qui n'ont eu que l'ordre de nature pour estre bien conduits. Voila quant ù ce poinct

Or il est dit quant et quant, Qu'ils n'ont point consideré toutes ses voyes. En quoy il nous est signifié, que les hommes ne sont iamais si ignorans ne si rudes, qu'il n'y ait de la malice pour les rendre coulpables, et leur oster tout subterfuge devant Dieu. Ici (comme desia il a este traitté) Eliu parle en general de tout le monde, car il n'estoit pas Iuif pour avoir la Loy, et parler de ses semblables. Or tant y a qu'il dit, que ceux qui n'avoyent sinon le sens que Dieu leur donnoit, comme à tous hommes, n'ont point consideré ses voyes. il ne dit pas qu'ils ont failli et erré, pource qu'ils ne pouvoyent pas mieux, pource qu'ils n'avoyent nulle clarté de doctrine: il est vray que cela se pouvoit dire: mais ici l'Esprit de Dieu veut presser les hommes, afin qu'ils cognoissent que leur condamnation est iuste, et qu'ils ne peuvent pas alleguer ceste couverture, qu'ils ayent failli en ignorance, pource qu'ils n'avoyent point eu qui les gouvernast, combien qu'ils eussent l'affection bonne et droite. Car si les hommes avoyent un desir pur et entier de venir à Dieu, il est certain qu'il ne leur defaudroit point de son coste. Et defait ceste promesse-la ne sera point frustratoire, Heurtez, et la porte vous sera ouverte: cerchez, et vous trouverez. Quand donc nous voyons les hommes vaguer ainsi à travers champs, et comme à l'esgaree, notons qu'ils n'ont point un desir pur et droit d'aller à Dieu. Il est vray qu'ils auront bien quelque apparence de devotion: comme nous voyons qu'entre les Papistes, beaucoup semblent estre les mieux affectionnez du monde, ils sont tout ravis (ce semble) en une devotion d'aller à Dieu, mais si on regarde de pres à ce qu'ils font, on trouvera qu'il n'y a qu'hypocrisie, et que Dieu ne

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leur lasche point ainsi la bride, qu'il n'y ait iuste cause.

Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage, c'est combien que les povres Payens soyent en tenebres, et qu'on les puisse accomparer à des aveugles qui tastonnent et ne voyent point le chemin, et qu'il y ait de l'ignorance bien lourde, toutes fois ils ne sont point à excuser qu'ils n'ayent esté malins et rebelles, et qu'ils ne se soyent destournez du bien à mal de leur bon gré, et d'un propos deliberé, car il est escrit, qu'ils n'ont point consideré les voyes de Dieu. Cela n'est point attribué aux bestes brutes, ni aux pierres qui n'ont nul sentiment: il faut donc conclure, que ceux qui sont les plus rudes et les plus barbares, ceux-la, di-ie ont refusé d'aller droit, et que s'ils eussent eu un bon desir, ils n'eussent pas este destituez de la grace de Dieu. Ce n'est pas à dire pourtant, que nous puissions bien faire: et qu'il y ait une telle faculté en nous, que nous puissions cercher Dieu: nous ne disputons point de cela: et les Papistes quand ils font une telle conclusion, ils monstrent qu'ils sont pures bestes: car quand on dit que les hommes ne faillent point par ignorance, mais par certaine malice, les Papistes concluent, O puis qu'ainsi est, nous avons donc une raison suffisante pour nous bien gouverner, nous pouvons voir clair, bref nous avons liberté d'aller au bien ou au mal. Or c'est une bestise trop grande, d'arguer ainsi. Et pourquoy? Ce ne sont pas choses incompatibles, Que les hommes ayent comme les yeux crevez, et qu'ils ne puissent ne rien voir ne rien iuger, et cependant toutes fois qu'ils soyent du tout meschans. Tant y a qu'ils sont convaincus de n'avoir point consideré les voyes de Dieu, et d'autant que l'orgueil les a transportez ils n'ont point esté guidez au droict chemin.

Voila donc comme il nous faut accorder l'un avec l'autre: c'est qu'à cause du peché nous sommes tous despouillez de raison, et d'intelligence: voila l'heritage que nous avons de nostre pere Adam, c'est que nous sommes troublez et confus, et que nous ne pouvons cognoistre ce qui nous est propre pour nostre salut, mais nous tirons tout au rebours: comme il est dit, que nostre clarté mesmes est convertie en tenebres, iusques à tant que Dieu nous illumine par son sainct Esprit. Et neantmoins nostre ignorance n'est pas telle, que nous ne soyons corrompus en nos affections, et que nous n'effacions le bien que Dieu pourroit mettre en nous: pource que nostre nature est perverse, nous sommes ennemis de Dieu, toutes nos pensees, et phantasies sont autant d'inimitiez contre sa iustice, ainsi que sainct Paul en parle au huictieme des Romains (v. 7). Nous sommes donc ignorans et cependant nous ne laissons pas d'estre pervers:

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nous ne savons où il nous faut aller, et cependant nous errons volontiers. Et pourquoy? Car nous ne pensons point de venir à Dieu, voire, et faut que nous soyons forcez pour y tendre, ou bien qu'il nous inspire par sa grace, et qu'il nous illumine nos coeurs qui sont pleins de rebellion. Iusques à tant donc que Dieu nous ait ainsi reformez, il est certain que nous fermerons tousiours les yeux pour DC point considerer ses voyes. Or si ceci est dit de ceux qui n'ont point eu les moyens que Dieu nous donne, que sera-ce de nous? Car il faut derechef venir à ce poinct que i'ay touché. I'ay dit n'agueres, si les Payens se sont destournez de Dieu, qu'ils ne sont point excusables. Par plus forte raison nous sommes doubles apostats, nous, di-ie, que Dieu avoit attiré à soy.

Maintenant s'il est dit que les Payens n'ont point regardé au bien, et qu'ils n'ont point conversé et cheminé selon Dieu, ie vous prie, nous qui avons la cognoissance bien autre qu'elle ne Leur a esté donnee où en serons-nous? Car nostre Seigneur nous monstre au doigt par où nous devons aller. Et ce passage que nous avons touché de Moyse est de grande importance, Voici la voye, cheminez en icelle (Deut. 30, 19). Ie proteste, dit-il, devant le ciel et la terre, qu'ils me soyent tesmoins que ie vous ay monstre auiourd'huy la vie et la mort, et si vous allez mal, que vous serez inexcusables devant Dieu: car on voit que vous ne demandez qu'à perir. Et pourquoy? Quand vostre Dieu vous enseigne, qu'il vous fait ce privilege-la de vous declare sa volonté, c'est autant comme s'il vous mettoit la vie entre les mains': et vous la reiettez, et ne demandez que la mort. Et quand les hommes font un tel chois, ne faut-il pas qu'ils soyent du tout endiablez? Ainsi donc ceste protestation de Moyse nous doit percer le coeur, afin que nous pensions mieux à nous. Et quand nous voyons que nostre Seigneur comme en un miroir, et en une peinture vive nous propose la doctrine qui nous est utile, que nous ne facions point des aveugles, ou des borgnes, que nous ne mettions point un voile devant nous, afin d'ignorer ce qui nous doit estre cognu, comme defait il nous est assez patent. Et cependant notons quand Dieu parle à nous que ce n'est point pour nous laisser en doute, tellement que nous ne sachions ce qu'il veut dire: mais au contraire c'est afin que nous recevions bonne doctrine et instruction de sa parole. Et c'est encores un poinct digne d'estre observé. Car beaucoup pretendent que la parole de Dieu est si profonde, qu'on ne sait ce qu'on doit tenir ne suivre. Or c'est accuser Dieu, comme s'il se mocquoit de nous, en nous donnant un espoir lequel nous frustrast. Notons bien donc que quand Dieu parle, c'est à ceste fin que nous recevions

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bonne doctrine, que nous soyons entendus et prudens pour suivre ce qui nous est bon: comme il est dit, Que la parole de Dieu donne sagesse aux ignorans, c'est quand ils cognoissent leur petitesse pour se renger à luy. Nous trouverons donc tousiours cest usage-la pour nostre profit en la parole de Dieu, quand nous aurons ceste prudence de vouloir nous guider et tenir au droit chemin de salut: et quand un homme se destourne pource qu'il n'a point consideré les voyes de Dieu, on ne peut pas dire qu'il ait erré pource qu'il ne pouvoit pas mieux: mais au contraire il est cause de tout le mal, et il luy doit estre imputé.

Il y a encores un mot à noter, c'est quand il est parlé de toutes les voyes de Dieu. En quoy nous sommes advertis, que ce n'est point assez de contenter Dieu en partie, et d'obeir à sa parole à demi: mais qu'il nous faut en tout et par tout conformer nostre vie à sa volonté: car il vaut bien aussi qu'on l'escoute en tout ce qu'il dira, et que sans exception on s'assuiettisse à luy, et defait ce sont choses inseparables que ses commandemens Comme Dieu ne peut estre divisé, aussi notons que sa iustice ne se peut pas diviser par pieces. Quelle est la iustice de Dieu? Il l'a comprinse en toute sa Loy. Il n'a pas dit seulement qu'on s'abstint de paillarder, il n'a pas defendu seulement le larcin, il n'a pas seulement condamné le meurtre: mais il a conioint dix preceptes, et a voulu qu'on se tint là maintenant si l'un obeist à Dieu estant chaste, l'autre s'abstenant de piller son prochain, l'autre se gardant de toute iniure et violence et qu'on se donne liberté de malfaire en une autre partie: ne voila point descirer la iustice de Dieu? Car nous avons dit que tous ces commandemens sont inseparables, et qu'il y a là un lien sacré qui doit estre tenu. Et ainsi notons bien que pour estre benis de Dieu, il ne faut point seulement estre attentifs à une partie de ses voyes, mais à toutes. Voila donc ce qu'Eliu a voulu ici noter. Or par cela voyons nous comme chacun doit estre diligent à penser à soy. Quand donc nous voudrons bien examiner nostre vie, prenons toute la Loy de Dieu, afin de compasser là et nos oeuvres et nos pensees: et quand nous n'aurons point cognu de peché exterieur et actuel en nous, que nous venions plus loin, assavoir si nous n'avons point eu de mauvaises affections: et sur cela apprenons de nous condamner, et prions Dieu qu'il nous purge du mal que nous sentons ainsi en nous. Voila comme nous avons à pratiquer ce passage. Or cependant il nous est aussi bien monstré, que quand les hommes ont commencé de se desbaucher, ils s'esgarent apres de plus en plus, et se dépravent iusques à ce qu'ils ayent pleinement renoncé à Dieu, et qu'ils l'ayent quitté du tout. Nous ne serons pas si rnalins, que

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du premier iour nous soyons adonnez à tous vices encores serons-nous retenus de la crainte de Dieu. mais si nous prenons licence de nous ietter à travers champs: et bien, Dieu dissimule-il à nos pechez et iniquitez? Satan prend possession et de nos ames et de nos corps, et sur cela il nous transporte tellement que nous sommes du tout incorrigibles. Voila donc comme les hommes apres ne s'estre point pleinement rengez à Dieu, et d'une vraye rondeur et simplicité, se corrompent tellement qu'il n'y a plus nulle consideration en eux: qu'ils despitent Dieu, non point en un seul peche, mais en tout en par tout: qu'ils reiettent pleinement toutes ses voyes. Or au reste nous voyons ici mieux encores qu'auparavant, combien la iustice de Dieu est equitable, quand il nous chastie. Et pourquoy? Ceux qui avoyent failli, encores sont-ils rebelles à Dieu: ils se sont retirez de luy, ils n'ont point voulu estre enseignez au bien, mais se sont adonnez au mal, voire de leur bon gré: n'est-il pas donc temps ou iamais que Dieu y mette la main pour les corriger? Puis qu'ainsi est, ayons tousiours cela resolu, Que iamais Dieu ne nous punist, qu'il ne soit courroucé tant et plus, et que nous n'ayons este dignes long temps auparavant d'estre foudroyez de sa main. Tant y a donc qu'apres avoir dissimulé, en la fin il nous faut venir à ce qui est ici contenu c'est Qu'il brisera, à veuë d'oeil et d'une façon notable tous ceux qui se sont ainsi destournez de luy. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or il est dit quant et quant: Pour faire venir à luy le cri des povres, et pour faire ouir la clameur de l'affligé. Ici Eliu note une espece de pechez que Dieu punist aux hommes. Il est vray que nous l'offensons en beaucoup de sortes: mais pource que les hommes ne peuvent estre amenez à cognoistre leurs fautes, sinon qu'ils en soyent plus que convaincus: ici Eliu a mis une espece, qui est la plus patente, et la plus aisee à voir. Car quand il se commet des violences et extorsions, qu'on pille la substance d'autruy, et que ceux qui sont affligez n'ont nul secours qui soit: ils crient à Dieu, on oit les complaintes: et chacun en a pitié et horreur. Voila donc une espece d'iniquité qui nous sera assez cognue et à grans et à petis, quand nous verrons, Comment? il n'y a point de iustice, et le plus fort l'emporte, nous sommes comme en un brigandage: car celuy qui voudra piller, il ne luy chaut quand il aura fait toute meschanceté, il n'y a point de remede, il n'y a point d'ordre. Si cela donc est, chacun en sait à parler. Pour ceste cause ici le sainct Esprit a choisi le peché qui est le plus notable, afin que nous soyons tant mieux convaincus. Cependant notons que sous une espece, le tout est comprins. Car en quelque sorte que nous offensions

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Dieu, il a tousieurs iuste raison de nous punir: et (comme des a nous avons declaré) sa Loy ne peut pas estre divisee, il faut qu'elle demeure en son union, et que ses commandemens soyent tellement liez ensemble, qu'il y ait une iustice entiere. Mais d'autant que nous sommes tant hypocrites, et qu'un chacun s'entortille comme un serpent afin de cacher ses fautes: Dieu nous veut ici attirer comme par force, afin que nous soyons contraints de confesser la dette. Car si nous avons fait quelque tort et excez à un povre homme, il en demandera vengeance, les complaintes en seront cognues: tellement que l'air en retentira. Or puis qu'ainsi est, pensons-nous que cela puisse estre caché devant Dieu? Pensons-nous qu'il puisse estre mis en oubli? Que faut-il donc? En premier lieu (comme i'ay desia touché) notons qu'encores que nul ne se plaigne de nous en ce monde, si est-ce que nos pechez crieront: et voila un son qui sera pour aller iusques au ciel, assavoir nos offenses. Si on remue quelque chose, nous voyons qu'il se fera grand bruit: et quand nous violons la iustice de Dieu, n'est ce pas plus que si nous renversions une maison? Estimons-nous chose plus precieuse, que cest ordre que Dieu a establi pour nous faire cheminer selon sa volonté? nous venons destruire tout cela. Et n'est-ce pas plus (comme i'ay dit) que si nous renversions quelque edifice? Et pensons-nous, que le bruit n'en vienne point iusques aux aureilles de Dieu? Notons bien donc toutes fois et quantes que nous transgressons sa Loy, que le cri en monte iusques au ciel, et que nos pechez demandent vengeance: car encore que les hommes soyent muets, et qu'ils ayent la bouche close, qu'ils n'en disent rien, ils ne laissent pas pourtant d'estre enregistrez devant Dieu. Voila en premier lieu ce que nous avons à noter.

Mais quand les hommes mesmes crient contre nous, et que nous sommes diffamez pour nos iniquitez, et que nous oyons les plaintes et les murmures: et pensons-nous par plus forte raison que Dieu n'oye point tous ces cris-la? Ainsi en toutes aortes notons, que ce n'est point sans cause qu'il est dit, le cri de Sodome est venu iusques à moy: ie suis donc descendu pour voir s'il estoit ainsi: et sachons que nostre Seigneur n'a point les aureilles sourdes, que tousieurs nos offenses ne viennent en cognoissance devant luy. Mais quand ce cri y est, et qu'il y a une telle confusion, il faut bien encore plus qu'il note tout cela. Car à la verité (comme i'ai desia touché) ce n'est point une chose de petite importance, que nous venions ainsi à destruire ce que nostre Seigneur avoit establi. Et de fait qu'est ce que la regle de bien vivre? N'est-ce point comme une image de Dieu, laquelle reluist entre les hommes? Et quand nous venons à pervertir

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cela, ie vous prie, quelle confusion est-ce? Et cependant toutes fois notons que Dieu ne laissera point impunis ceux qui auront affligé et molesté iniustement les povres. Il est vray que les gros prennent audace de mal-faire, quand ils voyent que les povres gens sont desnuez de support, qu'ils ne sont point secourus qu'ils n'ont point de parens ne d'amis: là dessus, di-ie, il leur semble que tout leur est licite: et voila pourquoy ils se desbordent. Mais notons bien qu'il est dit, que Dieu en a le soin: et ainsi selon que les povres seront exposez à toutes iniures, et que nul ne leur subviendra, Dieu declare qu'il s'en soucie tant plus pour en faire la vengeance. Si cela estoit bien considere, nous serions retenus mieux que nous ne sommes de ne point molester nos prochains, et sur tout ceux qui ne se peuvent revenger: car c'est comme violer la sauve-garde que Dieu a mise sur leurs personnes et faudra que nous sentions en la fin qu'il est nostre partie adverse. Voyons-nous donc un povre homme? Que nous soyons là comme attachez, pour n'attenter nulle nuisance, ne violence, ni excez contre luy. Et pourquoy? Car Dieu se mettra au devant, et encores que le povre homme endure patiemment l'iniure qui luy sera faite, le cri ne laissera point de venir au ciel, et d'estre exaucé de Dieu. Or comme ceste doctrine nous doit servir d'admonition, afin qu'un chacun se tienne en bride, s'abstenant de mal faire: aussi les povres doivent bien estre consolez, quand ils voyent que Dieu les a en sa protection: et que si les meschans les molestent et tourmentent, Dieu tient la bride à leur rage, et veille sur les povres, et monstrera en la fin que iamais il ne les a mis en oubli. Puis qu'ainsi est donc que Dieu prend ainsi nostre querelle, remettons-nous à luy: et que cela soit pour moderer nostre tristesse et fascherie, quand nous sommes affligez iniquement, que les hommes nous gourmandent, et qu'il n'y a point de remede, qu'il semble que nous soyons comme brebis en la gueule des loups. Et bien, nostre Seigneur a promis que le cri de toutes les extorsions qu'on nous fera viendra devant luy. Ayans cest appuy contentons-nous, et attendons qu'il declare par effect qu'il nous est prochain, et qu'il a le soin de nostre salut. Voila comme nous avons à pratiquer ce passage.

Il s'ensuit, Quand Dieu donne repos, qui est-ce qui troublera? Et quand il musse sa face, qui est-ce qui pourra regarder tant sur l'homme que sur tout un peuple? Ici Eliu veut reprimer en la personne de Iob toutes les querelles que nous intentons contre Dieu: car nous voudrions le contreroller en tout ce qu'il fait: et mesmes voudrions accorder avec luy, afin qu'il nous gouvernast à nostre phantasie. Il est vray que nous ne le dirons pas: mais cependant si voit-on que cest orgueil est en nous. Qui est

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celuy qui ne fust content d'abaisser la maiesté de Dieu, afin que les choses vinssent à son appetit? Si tost que nous sommes faschez, quand Dieu fait autrement que nous ne desirons, c'est autant comme si nous mettions des barres pour dire, O ie n'enten pas que la chose se doive faire ainsi.

Voila donc pourquoy maintenant il est dit, Quand Dieu donne repos, qui est-ce qui pourra troubler? et quand il cachera son visage, qui est-ce qui le pourra regarder Or ce repos de Dieu qu'il donne, est en plusieurs sortes. Car les fideles ont ce repos dont l'Escriture saincte parle, c'est qu'ils s'appuyent en Dieu, et mettent leur fiance en sa bonté, et ne doutent point qu'il ne les gouverne. Sur cela ils peuvent dormir à leur aise: comme le Prophete en parle (Michee 4, 4), disant qu'un chacun dormira sous son figuier, et sous sa vigne, quand il sera ainsi en la garde de Dieu, et que nous le cognoistrons Et ceste paix-la est le vray fruict de la foy, comme l'Escriture en parle. Voila donc le principal repos que les hommes ayent, et dont ils puissent iouir: c'est de se remettre en la providence de Dieu, et que voyans le soin paternel qu'il a d'eux ils puissent dire, Mon Dieu ie te recommande ma vie: comme elle est en ta main tu en disposeras: cependant i'iray mon train. Voila pour un Item. Or cependant il y a aussi d'autres repos. Car Dieu espargnera les meschans, encores qu'il les bate au dedans, qu'ils soyent rongez tousiours en leurs consciences, selon qu'il en est parlé au Prophete Isaie (57, 20). Car combien qu'il soit la dit, Que leurs pensees sont comme des vagues qui se batent l'une l'autre (et voila un bourbier infect là dedans, pource qu'il faut que l'infidelité apporte tousiours inquietude) tant y a que Dieu les laisse assoupis, d'autant qu'il ne les punist point maintenant.

Ainsi donc il est dit, Que si Dieu donne repos, qui est-ce qui pourra troubler? Par cela il nous est monstré, que cependant que Dieu differe et prolonge les punitions des meschans il ne faut pas que nous soyons trop hastifs: car nous ne gaignerons rien, si nous venons plaider contre Dieu, pour dire Et pourquoy est-ce que du premier coup il ne punist ceux qui l'ont merité? Ce seroit vouloir troubler ceux que Dieu veut estre en repos. Et ainsi apprenons de nous assuiettir patiemment à la volonté de Dieu, et gardons-nous de nous precipiter ainsi. Car il est dit que ce n'est point à creature mortelle, de troubler quand Dieu veut donner repos Et cependant cognoissons, que ce n'est rien que de prosperer selon le corps, sinor que nous ayons Dieu propice, et qu'en sentant cela nous soyons paisibles en nos coeurs. Au reste si nous n'avons ce repos-la, cognoissons que c'est à Dieu de le donner. Car si la paix et les guerres

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sont en sa main, s'il peut troubler et appaiser (quand bon luy semblera) selon l'estat caduque de ce monde: il a le repos spirituel qui est bien plus grand, et plus excellent. cognoissons donc qu'il n'est pas en nous de nous appaiser quand nous sommes en trouble, mais qu'il faut recourir à Dieu: car c'est un thresor singulier et inestimable qui procede de luy, de nous tenir ainsi en paix, tellement qu'au milieu des confusions de ce monde nous demeurions tousiours sur nos pieds, qu'estans agitez comme en des grosses tempestes et orages, toutes fois nous ayons nostre ancre fichee en luy pour tenir bon. Voila, di-ie, comme un privilege singulier que Dieu fait à ses enfans. Et ainsi sommes nous troublez? Avons-nous des angoisses, des troubles, et des perplexitez? Qu'est-il de faire? Prenons ceste moderation, cognoissans qu'il reside entre nous. Il est vray qu'il nous faut tousiours cercher les moyens que Dieu nous presente, nous y tenir, et nous y efforcer: mais quoy qu'il en soit que nous ayons cela tout resolu que c'est l'office de Dieu de nous appaiser afin que nous soyons delivrez de toute inquietude. C'est donc ce que nous avons à noter. Or cependant combien que les fideles ayent ceste paix, comme il a esté dit, et qu'ils se reposent au milieu de toutes leurs afflictions, et de toutes les miseres de ce monde, et mesmes qu'estans tentez de desfiance ils se remettent tousiours à Dieu toutes fois cela n'est pas que leur vie ne soit suiette à beaucoup d'inquietudes. Et ainsi ne nous tempestons point quand il plaist à Dieu de nous agiter: car il n'est pas dit qu'il nous doive tellement traitter en ce monde qu'il ce nous faille vagueur et çà et là Mais cependant si faut-il que nous tenions ferme, tellement que nous ne soyons point du tout esbranlez par nos tentations. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or à l'opposite il est dit, Si Dieu cache son visage, qui este qui pourra regarder? En quoy nous sommes advertis, que ce n'est point à nous de sonder trop avant ce que Dieu fait: mais contentons nous de savoir ce qu'il nous monstre. Qu'est-ce

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que le visage de Dieu? Ce n'est point une figure semblable au visage de l'homme, qui ait un nez, des yeux, et une bouche: mais la face de Dieu est le tesmoignage qu'il nous rend, quand nous cognoissons sa volonté. Or donc Dieu nous monstre sa face quand il nous declare pourquoy il fait ceci ou cela: c'est autant comme si nous le voyons devant nos yeux. A l'opposite il nous cache sa face, quand il nous afflige, quand les choses nous semblant estranges, et que nous ne savons point de raison pourquoy il besongne ainsi. Quand donc Dieu nous tient ainsi en ignorance, c'est autant comme s'il avoit le visage caché. Or notons bien ce qu'il dit, Que nous aurons beau nous efforcer à le regarder, nous n'y parviendrons iamais. C'est donc une presomption diabolique aux hommes, quand ils entrent ainsi en dispute des oeuvres de Dieu, et qu'ils se tempestent et se faschent si Dieu fait les choses autrement que bon leur semble, qu'ils voudroyent le renger a leur poste: voire, comme s'ils vouloyent regarder Dieu, en despit qu'il en ait quand il se cache: s'ils vouloyent l'attirer à eux. Et en viendront-ils à bout? Que faut-il donc, pour faire nostre profit de ce passage? Il est vray que ceste doctrine merite d'estre deduite plus au long: mais pour le present (afin que le propos ne demeure point interrompu) notons que si tost qu'il plaist à Dieu de se manifester à nous il faut que nous le confessions, et que nous pensions à ses oeuvres selon qu'il nous les monstre, et que nous soyons attentifs de noter la raison pourquoy il fait ainsi. Mais quand il besongne d'une façon estrange, et qui nous est incognue, adorons tels secrets, et cognoissons neantmoins qu'il est tousiours iuste quoy qu'il en soit: et que nous demeurions tousiours en ceste conclusion-la nous tenans tout coys, et attendans en patience iusques à ce qu'il nous revele plus à plein ce qui nous est auiourd'hui caché: sachans que durant ceste vie, il faut que nous cognois ions en partie tant seulement.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

IOB CHAP. XXXIV

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LE CENT TRENTEQUATRIEME SERMON,

QUI EST LE VI. SUR LE XXXIV. CHAPITRE.

29. Et quand il aura mussé sa face, qui est celuy qui le pourra voir? il est sur les gens, et ensemble dessus les hommes: 30. De ce que l'homme hypocrite regne, et qu'il y a scandale au peuple. 31. (l'est à Dieu de dire, I'ay pardonné, ie ne destruiray point. 32. Mais ce que ie n'ay apperceu, toy enseigne-le moy: si i'ay meschamment fait, ie ne le feray plus.

Il fut hier exposé en partie comment c'est que Dieu cache son visage de nous, pour n'estre point regardé: c'est quand les hommes sont confus en ce monde, et que nous ne voyons ne raison n'issue en ce qui s'y fait: comme à l'opposite si Dieu nous fait la grace de contempler qu'il gouverne tout, et que nous voyons un bel ordre et bien disposé, alors c'est comme si sa face luisoit sur nous comme un soleil. Voyons nous donc l'estat du monde estre tant troublé, que nous ne sachions qu'en dire? c'est autant comme si Dieu avoit caché son visage. Or là que faut-il faire, sinon nous humilier? Comme il est dit au Prophete, qu'au temps d'adversité le sage mettra sa bouche en terre, qu'il se tiendra là tout coy. Voire, cognoissans que nous ne gagnerons rien à nous rebecquer, quand Dieu nous voudra traitter ainsi à l'extremité. Voila donc à quoy tend ceste sentence: c'est de nous exhorter à modestie et sobrieté: voyans que nostre esprit est par trop rude et grossier pour comprendre les secrets de Dieu: et d'avantage d'autant que notamment Dieu pretend à nous humilier, quand il se retire d'avec nous. Et cela se fait, dit Eliu tant sur un peuple, que sur un homme. En general et en particulier, Dieu pourra ainsi mesler les choses que nous n'y cognoistrons plus de raison: et si nous en voulons parler, nous ne savons par quel bout commencer.

Or pour mieux exprimer son intention, il adiouste, De ce que l'homme hypocrite regne. Vray est que ce passage ici se pourroit exposer diversement: mais le fil du texte monstre assez quelle est le sens, quand il y a, De ce que le meschant, ou detestable regne, et qu'il y a scandale au peuple, ou des filets tendus: car le mot emporte tous les deux. Voila qui est cause de nous troubler, quand nous voyons regner les meschans, qu'il n'y a que tyrannie, qu'il n'y a plus d'equité ne de droiture: nous sommes lors comme esperdus: Dieu n'apparoist point. S'il y a des enormitez qui se commettent,

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qu'on bate, qu'on ravisse de tous costez, ou bien que les filets soyent tendus, et que les povres gens ne puissent par où eschapper: voila Dieu qui est comme retiré. Vray est qu'il ne laisse point de nous estre prochain, et avoir le soin de nous: mais nous ne le voyons pas. D'autre costé, quand nous ne pouvons pas considerer ce qui se fait, il nous semble que Dieu n'a plus d'esgard à nous, nous ne voyons que tenebres, la clarté qui nous doit guider ne luit plus. Or que faut-il sinon baisser la teste, avoir la bouche close, attendans en patience que Dieu remedie aux maux qui nous troublent? et aussi que nous ayons tousiours cela, de point nous enquerir plus outre, qu'il ne nous est licite. Il nous faut bien penser que Dieu ne fait point sans raison telles choses, mesmes il nous faut entrer en cognoissance de nos pechez: mais au reste quand nous voudrons curieusement disputer des secrets de Dieu, et de ses conseils incomprehensibles, c'est une arrogance qui ne fera que nous precipiter. Et ainsi apprenons (comme desia nous avons dit) de ne point estre trop sages, cognoissans que Dieu nous veut aucunefois conduire comme povres aveugles. Touchant de ceste sentence où il est dit, Que le meschant regne, notons combien que ce soit une tentation dure, quand nous voyons regner des gens desbordez, contempteurs de Dieu, adonnez à tout mal, si nous voyons qu'il n'y ait plus de loix qu'on ne sache où aller pour avoir son refuge: si donc tout cela est, il est vray que c'est une tentation grande et difficile à surmonter: mais notamment le S. Esprit nous l'a ici voulu mettre au devant, afin que nous soyons armez à l'encontre. Et ainsi l'iniustice a elle la vogue? les meschans ont-ils une telle hardiesse qu'ils confessent tout, et que les choses soyent demenees en telle corruption qu'il n'y ait plus de remede? Nous avons l'advertissement qui nous est donné par le sainct Esprit, Que Dieu veut ainsi cacher son visage pour esprouver nostre obeissance. Pourtant attendons qu'il nous esclaire, et alors nous cognoistrons que ce n'est pas sans cause qu'il a mis de tels troubles entre nous. Voila en somme comme nous avons à pratiquer ce passage.

Or Eliu adiouste que c'est à Dieu de dire, I'ay pardonné, ie ne destruiray plus. Comme s'il disoit, que Dieu tient les cordeaux en sa main pour conduire les hommes a son plaisir: et s'il luy

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SERMON CXXXIV

plaist de nous punir pour nos pechez nous n'avons nulle replique qu'il ne faille passer condamnation: s'il nous supporte, mesmes qu'il nous vueille du tout espargner, qui est-ce qui y resistera? qui est-ce qui le pourra empescher de nous faire grace? Il est vray que ceci est estrange de primeface au sens humain: car nous demandons: Veu que Dieu n'accepte point les personnes, pourquoy pardonne-il plustost à l'un qu'à l'autre? Pourquoy supporte-il un meschant, quand on le voit estre desbordé du tout? nous pouvons bien donc estre solicitez en nos esprits, de nous enquerir pourquoy c'est que Dieu y procede ainsi: mais quelle conclusion faut-il faire, sinon que tout luy soit remis en son conseil, sachans que ce D'est pas à nous de le regler, et mesmes que nous ne sommes pas suffisans pour comprendre les choses par trop hautes? Or est-il ainsi, que quand Dieu nous veut humilier, il a des façons de faire qui ne conviennent nullement à nostre raison naturelle. Voila en somme ce qui nous est ici dit. Maintenant quand il nous est parle des iugemens de Dieu, par lesquels il chastie nos pechez, retenons ce qui a esté dit, c'est assavoir, Que le plus iuste se trouvera coulpable au double, voire cent fois plus qu'il ne souffre: et ainsi que nous n'avons dequoy nous plaindre. Au reste s'il plaist à Dieu de pardonner, cognoissons qu'il le fait non point pour nos merites, ne pour rien qu'il trouve en nous, mais par sa bonté gratuite. Et ceci doit bien estre noté, pource que ce que i'ay desia touché qui vient naturellement en phantasie aux hommes, a este cause qu'on a introduit des fausses doctrines et meschantes en la Chrestienté. Et les Papistes auiourd'huy sont abbreuvez de cest erreur, Que Dieu pardonne les pechez à ceux qui se convertissent, voire quand il voit quelque bon mouvement en eux. Quand les Papistes parlent de la remission des pechez, tousiours ils imaginent qu'il faut que l'homme de son costé se dispose, et qu'il acquiere une telle grace devant Dieu: et combien que ce ne soit point en dignité egale, toutes fois il y a, disent-ils, quelque concurrence, c'est à dire que cela est raisonnable, que Dieu voyant l'homme en quelque bonne disposition, luy aide ayant regard à cela. Et qui a este cause de mettre telles resveries en avant? C'est pource que l'homme ne comprend pas, que Dieu ait une telle liberté comme elle luy est ici donnee: c'est assavoir que c'est à luy qu'il appartient de dire qui il absoudra. Pource qu'on n'a point comprins cela, voila les Papistes qui ont forgé ceste imagination diabolique, Que Dieu pardonne à ceux qui sont aucunement disposez d'un bon motif, et qui se proposent de se repentir: et combien qu'ils n'ayent pas tant de merites qu'ils soyent dignes d'estre acceptez, toutes fois que Dieu

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les reçoit à merci à cause de la bonne disposition qu'il trouve en eux.

Or au contraire retenons ceste doctrine qui est ici contenue, c'est assavoir, Combien que les hommes soyent tous esgaux, et que la perdition soit commune à tous et qu'ils y soyent enveloppez, que Dieu pardonnera, à l'un, et laissera l'autre en sa ruine en laquelle il estoit desia. Pourquoy le fait-il? Ce n'est pas à nous d'en disputer: retenons cela pour nous humilier, n'allons point forger en nos cerveaux des moyens desquels l'Escriture saincte ne parle point. Et defait qui est-ce qui donne un tel mouvement à l'homme de se desplaire en son vice, sinon que Dieu l'ait desia touché par son sainct Esprit? Car de nature nous aimons le mal, et l'ayans commis desia nous y sommes encores disposez plus outre, et l'hypocrisie nous aveuglera pour nous y flatter. Quand donc un pecheur se desplait en son vice, c'est signe que desia Dieu l'a touché. Vray est que Cain et Iudas ont bien esté tormentez sentans leur offense: mais ce n'estoit pas pour s'y desplaire plustost ils ont grincé les dents contre Dieu, et se sont endurcis au mal. Pourtant il faut conclure quand un pecheur a quelque contrition en soy, et est touché pour s'humilier devant Dieu, que c'est desia une marque du sainct Esprit. Or c'est donc signe que Dieu nous a fait merci quand il nous donne une affection ployable, et que nous approchons de luy nous desplaisans en nous-mesmes. Et defait ne voila point un bon gage de sa misericorde? Dirons-nous donc que l'homme ait merité, que Dieu luy pardonne son peché, à cause qu'il estoit disposé à cela? Nous voyons donc que les Papistes ont ici falsifie la doctrine de Dieu, et l'ont desguisee, attribuans à l'homme ce qui ne luy appartient point. Et d'autant plus nous faut-il bien noter ce passage, et le reduire souvent en memoire, Que si les hommes se iettent en ruine, et qu'ils soyent detenus en la servitude de peché, que Satan les possede, Dieu aura ceste autorité de dire, Ie pardonne. Et à qui? O il ne faut point que nous attachions sa grace ne ci ne là, mais que nous luy laissions user de son conseil, et qu'il dispose de tout selon sa bonté gratuite. Quand donc il pardonne à l'un, il pourra laisser l'autre en sa perdition: comme il est dit aussi en Moyse (Exo. 33, 19) et sainct Paul (Rom. 9. 15) allegue ce tesmoignage-la comme d'importance entre les antres, Ie pardonneray à qui ie pardonneray, et feray misericorde à qui ie la feray. Dieu en parlant ainsi monstre qu'il ne nous faut point enquerir pourquoy il le fait, et nous coupe la broche à toutes telles questions. A qui est-ce donc que Dieu pardonne? A qui il luy plaira. Ce n'est point un homme mortel qui use d'un tel propos: c'est le Dieu vivant qui prononce, que quand il fait misericorde, il ne faut

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point demander pourquoy il la fait, ny à qui, et si celuy-la estoit mieux disposé que l'autre, s'il y a point eu quelque merite, quelque bon mouvement, ou quelque autre moyen. Non: car Dieu veut qu'on se contente simplenent de ce qu'il fait. Pourtant s'il exerce sa misericorde envers les uns, et non pas envers tous, il faut que nous magnifions sa bonté: et s'il donne aussi quelque lustre à sa iustice, sachons qu'il n'est point tenu ny obligé à nous. Et defait ceste diversité nous monstre tant mieux, que s'il nous retire de la mort mesme, il ne le fait pas sinon gratuitement, et que de nostre costé nous estions perdus et damnez, si nous n'eussions este secourus pur luy. Voila donc comme nous pouvons estre plus incitez a glorifier Dieu, et cognoistre sa pure grace sur nous, et que nostre salut n'est fondé sinon en ce qu'il luy plaist nous recevoir à merci: assavoir quand au contraire il delaisse ceux que bon luy semble, et ne fait point une misericorde pareille à tous, mais qu'il en laisse aucuns derriere, tellement qu'ils ne sont point avancez à salut. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or il adiouste, Qu'il ne destruira plus, quand i1 aura ainsi pardonné. Et en cela nous avons encores une bonne doctrine: c'est, que si Dieu espargne les pecheurs, il declare qu'il s'est reconcilié avec eux, qu'il les a appointez avec luy. Il est vray que quelquefois Dieu ne punist point les meschans: encores que leurs pechez leur soyent remonstrez, et bien ramentus, si est-ce qu'il semblera qu'ils soyent eschappez de sa main pour quelque temps. Or alors ce mot n'est point accompli, Que Dieu ne destruira pas. Et pourquoy? Car là il ne pardonne pas, mais il nourrist les meschans, comme on engraisse les boeufs et les porceaux afin de les tuer. Nous voyons qu'un boeuf, quand il n'aura iamais esté engraissé sa vie durant, si on le veut assommer on le traittera beaucoup mieux: autant en fera-on d'un porceaux pour le mettre en lard. Or le Prophete ([Ier. 12, 3, et 51, 40) use de ceste similitude-la, quand il veut signifier que la condition des contempteurs de Dieu et des reprouvez n'est pas meilleure, si du premier coup ils ne sont punis: comme nous l'avons veu tant en Ieremie qu'en Ezechiel, que ceux qui sont reservez à long temps, n'ont pas meilleur marché: mais que selon qu'ils sont pires devant Dieu, et qu'ils ont fait un plus grand amas de malediction sur leurs testes, il faudra aussi que Dieu desploye une plus grande rigueur sur eux. Et ainsi quand nostre Seigneur ne punist point les meschans du premier iour, ô il ne laisse pas toutes fois de les tenir là sous son ire et sa vengeance: et pourtant ce passage ne leur appartient point. Mais quand nostre Seigneur absout du tout les hommes, et qu'il ne

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les veut plus punir, pourquoy est-ce? Et c'est à cause qu'il leur a pardonné leurs pechez. I'ay dit que coste doctrine ostoit tort utile. Et pourquoy? Car nous sommes en premier lieu tant charnels, qu'il ne nous chaut moyennant que Dieu ne nous face point sentir sa rigueur: combien qu'il soit courroucé contre nous, et qu'il nous reiette, et que nous soyons comme banni de sa maison, cela ne nous touche point: comme si un malade estoit comme pourri la dedans en son corps, et toutes fois moyennant qu'il ne sente point de mal ce luy est tout un. Quand un homme aura la fiebvre, s'il ne sent point d'alteration, ou de douleur de teste et de reins, et bien, il passe: et toutes fois le mal couvera au dedans, tellement que C'est un mal mortel. Au contraire si la soif le presse, il seroit bon de l'endurer quelque temps, pour remedier a la fiebvre qui est le mal principal: mais l'homme est tellement sensible qu'il ne luy chaut moyennant que le mal qui est en cest accident luy soit osté, et la passion qui le tormente. Ainsi en est-il de nous: car si Dieu est offensé il nous semble que se n'est rien, nous n'appercevons point cela, à cause de nostre stupidité. Et ainsi nous adioustons peché sur peché, et demeurons tousiours endurcis. D'autant plus donc nous faut-il noter ce qui est dit en ce passage, C'est assavoir que nous n'eschapperons point de la main de Dieu sinon qu'il nous ait pardonné nos pechez: il nous faut venir à la racine. Ne demandons point seulement à Dieu qu'il nous delivre de maladies, de povretez, de ceci et de cela. mais sur tout prions-le qu'il nous soit propice: et quand nous aurons cela, nous serons delivrez de tous nos maux. Et encores pour mieux comprendre ceste doctrine, notons que combien que nous soyons en prosperité, si cependant Dieu nous est ennemi, le mal nous demeurera tousiours, et le bien nous sera converti en mal. Usons nous donc des graces de Dieu en l'offensant? Il faudra que tout le bien qu'il nous aura eslargi nous tourne en plus grande condamnation: comme au contraire, quand nous serons reconciliez avec Dieu, et qu'il nous aura fait pardon de nos offenses, encores qu'il nous chastie, cela nous servira de medecine, tontes nos afflictions seront benites devant luy, tellement quelles nous tourneront à salut, comme S. Paul en parle au huictiéme des Romains (v. 27). Voici donc un article bien necessaire, de cognoistre que nous serons tousiours enclos sous la malediction de Dieu, iusques à tant qu'il nous ait pardonné nos pechez.

Or sur cela apprenons de ne point craindre seulement les maux et les adversitez: mais sur tout craignons ceste ire de Dieu, que nous ne cessons de provoquer: et quand nous aurons failli que nous ne commencions point par les afflictions externes

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pour dire, Il faut retourner à Dieu afin qu'il ne nous afflige plus: mais prions-le qu'il nous face la grace de nous purger et nettoyer de nous fautes, afin qu'il n'y ait plus rien en nous qui l'enflamme contre nous et qui l'offense. Vrai est que les chastimens et corrections que Dieu nous envoye, nous sont comme des coups d'esperon pour nous picquer: quand il voit que nous sommes trop tardifs, il nous attire par ce moyen-là a repentance: mais tant y a qu'il ne nous faut point demeurer si bas que de dire, Et bien, ie me contente moyennant que Dieu retire sa main de moi. Non: car nous aurons gaigné bien peu, quand il n'y aura que cela. Quoi donc? que nous allions iusques à nostre Dieu que nous le prions qu'il lui plaise nous reconcilier avec lui, et de faire tant que quand nous aurons este ainsi chastiez doucement, nous cognoissions sa bonté envers nous. Et de fait voila qui est cause que Dieu redouble les coups, et qu'il frappe sur nous beaucoup plus rudement. Et pourquoi? Si un homme est chastie, et bien, il sentira que Dieu le visite, i'enten tout au mieux aller. Voila donc un homme qui s'humilie quand il aura offensé Dieu: et bien, il desire d'estre delivré, et que Dieu oste le mal du premier coup: mais cependant la povre creature n'a point l'esprit d'entrer en soi, et sonder ses fautes, et venir iusques à ceste raison pour dire, Helas! il faut que ie cerche de rentrer en grace avec mon Dieu. Il lui semble que c'est assez de n'estre plus presse, et comme un chien qui a eschappé un coup de baston, il ne fait que secourre l'aureille. Cestui-là ne vient pas iusques où il faut venir: il s'arreste à l'exterieur. Pourtant Dieu poursuit à frapper encores. Ainsi donc voyons nous combien les hommes s'acquittent legerement quand Dieu les veut chastier pour les faire venir à repentance: car ils auront bien quelque apprehension, mais cela passe tantost. Or quand Dieu voit que l'ordure croupist au dedans, combien qu'un homme ne cognoisse pas son mal: il faut que Dieu le presse, afin qu'il cognoisse que le mal ne feroit qu'augmenter, sinon qu'il le purgeast vivement. Cognoissons donc que nous ne ferons qu'empirer, iusques à ce que Dieu nous ait fait merci. Et ainsi il ne faut pas que nous lui demandions seulement qu'il nous donne santé, qu'il nous donne guarison, qu'il nous donne tout ce que nostre chair desire: mais que nous lui demandions qu'ayant effacé nos fautes il nous gouverne par son S. Esprit, tellement qu'il n'ait plus dequoi se fascher contre nous. Et voila pourquoi David et les autres saincts Prophetes, quand ils se sont senti batus de la main de Dieu, et tormentez, ils n'ont pas dit seulement, Et Seigneur delivre moi de ceste affliction. Il est vrai qu'ils ont bien demandé cela, mais en premier lieu ils ont requis à Dieu,

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Et Seigneur pardonne moi mes pechez, ne te courrouce plus contre moi. Et pourquoi est-ce qu'ils ont ainsi parlé? Ils voyoyent bien d'où les afflictions procedoyent, que ce ne sont que fruicts et tesmoignages de l'ire de Dieu, et ils sont venus à l'origine du mal. Ainsi nous en faut-il faire.

Et voila dequoi nous sommes admonnestez en ce passage, quand il est dit, Que Dieu ne punira point apres avoir pardonné. Vrai est qu'il ne s'ensuit pas que Dieu ne nous pardonne, Encores qu'il dissimule, et qu'il ait comme les yeux fermez à nos pechez, et mesmes que nous prosperions comme s'il nous aimoit, et qu'il nous fust favorable. C'est plustost alors que nostre perdition nous est prochaine: comme nous voyons que ceux de Sodome ont esté accablez alors qu'ils estoyent venus iusques au comble de leurs delices et voluptez, iusques à despiter Dieu et le monde: ils ont este enyvrez qu'ils n'y voyoyent plus goutte: et defait ils se donnoyent plus grande liberté, sous cest ombre que Dieu ne les a oit point visité de long temps: ils estoyent là comme sur leur lie, ainsi que les Prophetes en parlent. Et nous avons veu en Ieremie et en Ezechiel, que les meschans, quand Dieu les supporte, sont là comme couvans sur leur lie, et sont confits de plus en plus en leurs vices: et quand ils y sont tant abbreuvez que rien plus, il n'y a plus de remede, il n'y a plus de doleance, comme l'Escriture en parle. Pour ceste cause notons que si nous amassons le bois de l'ire de Dieu, encores que le feu ne soit point allumé du premier coup, il le faut attendre, et ne point penser que nous ayons rien gaigné, sinon nous estans reconciliez avec Dieu.

Or quand Eliu a ainsi parlé, il adiouste, Si ie n'ai apperceu, toi enseigne-le moi: si i'ai iniquement fait, ie ne le ferai plus. Ces choses ici sont adioustees comme par mocquerie: car Eliu introduit Dieu parlant à Iob, et s'offrant d'estre redargué et corrigé quand il aura failli. Vrai est pource que ces mots sont assez coupez, qu'on les a prins en un sens divers: mais voici l'exposition naturelle. Nous avons veu par ci devant qu'Eliu a exalté Dieu en telle liberté, et en un tel empire, qu'il faut que les hommes mortels baissent la teste vous lui, et que nul ne gronde: et qu'il ait privilege de faire comme bon lui semblera, et cependant que nous cognoissions que tout ce qu'il fait est iuste et raisonnable: non pas qu'il en monstre la raison: car il se veut reserver authorité par dessus nous. Eliu donc a monstré cela. Or maintenant il se mocque de l'outrecuidance de Iob pource qu'il avoit disputé contre Dieu, et qu'il avoit mal entendu pourquoi il estoit ainsi affligé. Non pas que Iob en somme n'ait recognu qu'il y avoit une iustice cachee en Dieu, laquelle ne se doit point mesurer

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à la phantasie des hommes. Iob a recognu cela: mais cependant nous avons veu qu'il estoit agité par ses passions pour se fascher contre Dieu, et qu'il y avoit quelquesfois des bouillons qui sont sortis, et qu'il parloit à l'esgaree: nous avons veu cela. Or maintenant Eliu le reprend: voire, mais c'est par mocquerie. Ie voi qu'il faudra que Dieu vienne à conte, et qu'il te die, Et bien, si i'ai failli, tu me pourras apprendre, et une autre fois ie ferai mieux, ie n'y retournerai plus. Voire, comme si Dieu estoit un petit enfant.

Au reste notons que ceci n'est pas tant dit à Iob, qu'à tout le monde et nous avons besoin d'une telle admonition. Car nous savons quelle stupidité il y a en nos esprits: si Dieu parle à nous à bon escient et en gravité, nous n'en sommes pas gueres esmeus comme nous voyons que les hommes sont acharnez à leur opinion, et quand ils ont conceu ie ne sai quoi, il n'est pas aise de les en destourner: et si on parle simplement de la maiesté de Dieu, qu'on nous monstre combien nous sommes fragiles, nous aurons tousiours nos repliques. Puis donc que les hommes ne sont point capables que Dieu leur declare leurs fautes posément et en gravité, et d'un style tel qu'ils soyent simplement amenez à raison: il faut quand Dieu les voit ainsi opiniastres qu'il se mocque d'eux, et qu'il les laisse là confus, comme gens qui ne sont pas dignes qu'on parle droitement à eux. Si ie voi un fol, et que i'aye tasché à le gaigner par bons moyens, et que ie m'y soye efforcé, et qu'en la fin il soit pleinement desesperé, et que mesmes il se desborde, et qu'il blaspheme contre Dieu, que ferai-ie? parleraiie à lui comme s'il y avoit quelque bonne discretion? Nenni, mais ie me mocquerai de sa bestise: ou bien Si ie voi qu'il s'esleve on trop grande fierté, il faudra que i'use de menaces. C'est ainsi donc maintenant que le sainct Esprit y procede. Il dit, Or çà, il faudra donc que Dieu vienne à vous, pour dire que s'il a failli il s'amendera, si vous le reprenez. Et de fait que nous peut-on dire, quand tous les iours nous arguons Dieu, ainsi que chacun cognoist qu'il aura beaucoup de plaintes en soi, il sera fasché quand les choses ne vont point à son desir, et quand en somme nous voudrions que Dieu tournast bride, et qu'il fist tout autrement qu'il ne fait. Quand donc nous sommes si audacieux (ie vous prie) en quelle sorte nous peuton manier, sinon que nous soyons mocquez et mis en opprobre avec une telle arrogance? Or ne faut-il pas que l'homme soit bien enrage quand il s'esleve ainsi contre son Createur? Et qui est-ce qui en fait doute ne scrupule?

Voila donc ce que nous avons a retenir c ce passage: car quand le propos est ainsi couché en mocquerie, il est certain qu'alors nous sommes

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mieux convaincus que si on parloit par un style de doctrine ordinaire. Et pourquoi? Quand ce mot est prononcé: Et bien Dieu viendra, et dira Si i'ai failli, reprenez-moi, monstrez-moi ma leçon quand cela nous est dit, n'avons nous point honte? Il est certain. Quoi? que Dieu vienne ici bas pour confesser sa faute, et qu'il se submette à nostre correction? Or nous voyons que voila un monstre detestable, et qu'il n'y a celui de nous à qui les cheveux ne dressent en la teste quand cela est dit et toutes fois nous y tendons. Quand les hommes se despitent (comme i'ai desia touché) et qu'ils font leurs revolutions, et qu'ils voudroyent assuiettir Dieu à ce qu'ils ont imaginé, c'est comme s'ils vouloyent lui ravir son empire, et le submettre à ce qu'il leur plaira lui imposer loi, comme s'il estoit un petit enfant. les hommes donc feront obliquement ce qu'ils ne peuvent ouyr, et ce qu'ils ont en horreur. Et ainsi nous voyons que le sainct Esprit a tenu un bon moyen pour despiter l'audace diabolique qui est en nous quand nous murmurons ainsi contre Dieu, en disant; Or ça voici donc Dieu qui viendra, et vous demandera pardon, et se contentera d'estre enseigné de vous, et quand vous lui remonstrerez qu'il ne doit pas faire ainsi il n'y retournera plus. Quand donc le sainct Esprit parle en telle sorte, c'est pour monstrer aux hommes qu'ils sont bien endiablez d'oser ainsi lever le bec contre Dieu, et de murmurer quand il ne fait point à nostre appetit. Parquoi d'autant plus nous faut-il bien peser les mots qui sont ici contenus: et toutes fois et quantes que nous sommes chatouillez en nos entendemens de nous enquerir par trop de ce que Dieu fait, ou de lui vouloir imposer loi, cognoi sons où c'est que nous entrons, en quel labyrinthe: c'est autant comme si nous despouillions Dieu de sa maiesté, et que nous le voulussions abbaisser en ce monde ici, et l'assuiettir à ce que bon nous semblera. Helas! n'est-ce point le mespriser par trop, Où allons-nous? Et pourtant quand ceci nous doit venir au devant, si nous n'y pensons comme il appartient, que nous reduisions en me mire ceste sentence, Or tant y a que si tu murmures ainsi, tu te dresses contre ton Dieu. Voila le sainct Esprit qui en a desia prononce, et te monstre en quelle confusion tu te mets: c'est autant comme si tu voulois estre le createur de ton Dieu: et quand il n'y auroit que ceste audace-là n'es-tu pas digne d'estre abysmé au profond d'enfer, Car y-a il un orgueil plus grand que de vouloir obscurcir, voire aneantir la maiesté de Dieu? Povre ver de terre, malheureuse creature, povre charongne, tu es un abysme d'infection: faut-il que tu te viennes ainsi rebecquer contre ton Createur? Quand donc nous aurons ces choses en nous, que nous a visions de les oster, voire ensevelir du tout:

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et que nous fermions la porte, voire à toutes ces phantasies: que nous n'ayons rien meilleur, sinon de dire, Et Seigneur que tu sois glorifie en nostre ignorance: et que nous n'ayons que ce mot, Seigneur tu es iuste en tout ce que tu fais, encores que nous n'y voyons goutte pour le present, mais nous serons une fois illuminez par toi. Maintenant c'est une grande sagesse à nous, d'acquiescer simplement à sa volonté quand il nous veut tenir en ignorance pour un temps. Voila donc comme nous avons à pratiquer ce passage.

Et au reste quand il est dit que nous enseignons à Dieu ce qu'il n'a point apperceu, il nous faut ici faire comparaison de Dieu avec nous: car il a este de toute eternité, et nous sommes comme des escargots naiz en un iour, nous levons inconnent les cornes. Et quoi? Ce n'est qu'eau: comment est-ce que les limaçons se forment, et d'où procedent-ils? nous voila donc comme des limaçons, et nous sommes incontinent changez, et y ail propos que nous devions lever les cornes contre Dieu? Et quelle est nostre vertu et nostre vigueur? De quel temps sommes-nous? nous sommes seulement soixante ou quatre vingts ans en ce monde, ie parle des plus vieux: et quelle donc peut estre nostre intelligence? Au contraire, regardons dés quand est la sagesse et intelligence de Dieu? De toute eternité, devant que le monde fust creé toutes choses lui ont esté presentes: il n'a point augmenté en sagesse, il n'est point aussi diminué de rien, mais il a tout cognu, voire devant que le monde fust cree. Ainsi donc ne faut-il point que les hommes soyent plus qu'enragez quand ils laschent ainsi la bride à leur sens pour dire, Il faudroit que la chose fust ainsi. Et comment? Dieu n'a-il point advisé comme ceste chose se devoit faire? N'est-il point assez sage de soi? N'est-ce pas tout renverser et corrompre? Car il n'est pas comme les hommes mortels: car s'ils n'ont pas deliberé d'une chose, et sans nul conseil, ils ne peuvent point faire ce qui est bon et utile. Mais faut-il que Dieu consulte? Faut-il qu'il face beaucoup de discours? Et comment? Car (comme i'ai dit) toutes choses lui ont este presentes de tout temps. Que reste-il donc? Que nous souffrions d estre enseignez de lui, sachans qu'il n'y a nulle intelligence en nous, et que nous ne faisons que tracasser par ce monde, que nostre vie s'esvanouyst comme un songe. Nous sommes povres aveugles: et combien qu'il y ait quelque raison et intelligence en nous: ce n'est pas pour nous savoir conduire, et tant moins pour savoir donner advertissement à Dieu de ce qu'il doit faire: mais c'est pour nous rendre inexcusables. Ainsi donc ce que nous avons de raison, ne suffit sinon pour nous rendre convaincus et condamnez: et cependant l'Escriture saincte nous monstre que nous

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sommes povres aveugles, et mesmes nous en sommes assez advertis par experience. Et pourtant si nous pretendons d'enseigner Dieu, où est-ce aller? Et voila pourquoy i'ay dit, qu'il nous faut en premier lieu savoir quelle est nostre ignorance: et puis cognoistre que c'est à Dieu de disposer de toutes choses: ayans donc cognu le defaut qui est en nous, que nous sachions que c'est à luy qu'il appartient d'y remedier. Avons-nous donc faute d'intelligence? Demandons la (dit sainct Iaques [1, 5) à celuy qui en est la source, et à celuy qui donne sans reproche: car Dieu n'use point de chicheté envers nous: comme quand un homme voit son bien diminuer, il se chagrigne s'il est importuné par trop. Or Dieu n'est pas ainsi: car il ne se lasse iamais de nous bien faire. Apprenons donc de nous presenter à luy, quand nous serons vuides de sagesse, et ne doutons point qu'il ne nous en eslargisse tant qu'il nous sera bon. Or ceste doctrine que nous avons touchee est plus que necessaire: car qui a esté cause de mettre tant de corruptions en la Chrestienté, en sorte que la bonne doctrine a es é pervertie et abastardie, sinon que les hommes ont voulu estre par trop sages, comme si Dieu ne se fust point advise du bien? Quand les hommes presument de mettre en avant ce qu'ils ont inventé pour dire, Et ceci sera bon, il faut encores faire cela, il faut remedier à telle chose. Et en quelle sorte? A Leur phantasie. Et Dieu n'avoit-il point preveu cela? comment est-ce qu'il n'est allé au devant? Nous voyons ce que Dieu prononce, et nous faut tenir là Il veut que nous recevions les choses qu'il nous dit comme bonnes et sainctes, et voici les hommes qui se mettent entre deux, et veulent moyenner et nager entre deux eaux. Et pourquoy? Ils veulent faire ceste iniure à Dieu, de dire qu'il n'a point este assez advisé, et qu'ils sont plus sages que luy. Et mesmes nous cognoistrons tant mieux cela, quand nous ne prendrons qu'un exemple d'une chose grossiere et aisee à entendre. C'est quand le Pape a voulu diviser ce que Dieu a conioint, c'est assavoir quand il a privé le peuple du calice en la Cene, et a dit qu'il se falloit contenter seulement d'une espece, assavoir de l'oblie et que le calice fust seulement pour le prestre qui chante messe. Qu'a-il allegué, O il y auroit beaucoup d'inconveniens. Il est vray que tous ces inconveniens-la sont fondez sur des superstitions brutales, de faire à croire que le vin n'est plus vin, mais qu'il est converti au sang de Iesus Christ. Voila donc que le Pape allegue. O il y pourroit avoir des inconveniens beaucoup, si le calice estoit presenté à tout le peuple: il suffira que le prestre boive au nom de toute la compagnie. En somme, c'est autant comme s'il disoit, Nous sommes plus sages que Dieu, nous voyons les choses qu'il n'a

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point veuës, et pourtant il y faut prouvoir. Et en quelle sorte? En voulant abolir l'ordonnance de Iesus Christ. Voila nostre Seigneur Iesus qui dit, vous boirez tous de ce calice. Notamment il dit, vous boirez tous: et voici le Pape qui viendra retrancher ce mot, O il est vray que cela est de l'ordonnance de Iesus Christ, mais ce n'est pas sans bonne raison que nous l'avons fait, c'est pour prouvoir aux inconveniens, ie l'ay ainsi preveu. Et le Fils de Dieu qui est la sagesse infinie, qui est la clarté du monde, n'a-il veu goutte en faisant ceste

institution? Nous voyons donc comme les hommes se desbordent ne tenans plue nul moyen, sinon qu'ils cognoissent que tout ce que Dieu fait est composé à une iustice et sagesse infinie. Tenons nous donc là, et suivons le chemin qu'il nous monstre, ne craignans point d'errer, quand il nous aura une fois manifesté sa volonté, et que nous souffrirons d'estre gouvernez paisiblement par icelle.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT TRENTECINQUIME SERMON,

QUI EST LE VII. S JR LE XXXIV. CHAPITRE.

33. Dieu parfera-il la chose de par toy? Car tu l'as reprouvé. Or choisiras-tu et non pas moy? Que sais-tu? Di. 34. Hommes de coeur parlez, et que les sages m'escoutent: 35. Iob n'a point parlé en sagesse, et ses paroles ne sont point en intelligence. 36. Ie desire que Iob soit esprouvé iusques en la fin, afin qu'on voye les responses aux hommes d'iniquité. 37. multipliera ses pechez par iniquité, il s'esgayera entre nous, et multipliera ses paroles envers Dieu

nous avons veu ci dessus, comme Dieu pour se mocquer de la folie des hommes se presentoit a ouir conseil, disant, que s'il n'a pas entendu LES choses qu'on luy remonstre et s'il a failli qu'il n'y retournera plus: et là dessus nous avons touché que ce n'est point sans cause que Dieu se mocque ainsi de ceste arrogance: car nous voyons comme LES hommes s eslevent contre luy, et le veulent, controller à chacun coup: il est donc besoin que Dieu LES rudoye en telle sorte.

Or maintenant Eliu vient à declarer la maiesté de Dieu, disant, Parfera-il la chose de par toy? Tout ainsi donc que ci dessus il s'estoit comme ioué afin qu'on cognust mieux combien l'arrogance des hommes est ridicule, aussi à l'opposite il monstre qu'il n'est plus question de se iouer à un si grand maistre, comme Dieu: car quand nous aurons bien répliqué, qui sommes-nous? Faudra-il qu'il soit suiet à nos appetis? Faudra-il qu'il vienne demander conseil pour savoir ce qu'il a, à faire? Ne seroit-ce point pour renverser tout ordre de nature? Ainsi donc nous voyons comme le sainct Esprit apres avoir declaré que LES hommes ne sont pas

dignes qu'on parle à ceux on raison et en gravité, les touche maintenant vivement, voire Leur mettant devant les yeux quelle est la maiesté de Dieu, et que ce n'est pas à nous de luy imposer loy ne regle aucune. Voila qu'emporte ce mot, Parfera-il la chose de par toy? Car combien que LES hommes. travaillent, si ne gaigneront-ils pas cela que Dieu se submette à ceux, et qu'il s'assuiettisse à leur plaisir: il faudra donc en despit de leurs dens, qu'ils passent par ce que Dieu aura ordonné, comme il disposera les choses ainsi que bon luy semble, et non pas comme nous luy aurons dit: car ce n'est pas aussi à nous. Vray est qu'ici on pourroit alleguer qu'Eliu ne defend pas assez la iustice de Dieu quand il allegue sa Puissance: mais il nous faut retenir ce qui a esté desia declaré, quand Dieu est exalté en son siege que là il ne se glorifie point d'une puissance absoluë, mais qu'il est quant et quant luge du monde, et qu'il n'y a rien qui luy soit plus propre que l'equité et droiture, tellement qu'il n'en peut estre despouillé non plus que de son essence. D'autre part il n'est point question ici de monstrer ce lue Dieu veut, mais Dieu fait sentir aux hommes leur fragilité. Il y a donc ici une comparaison de choses contraires: car d'un costé Dieu monstre que toute puissance luy appartient sans contredit, et de l'autre il nous admonnesté que nous cognoissions bien que c'est de nous, et quelle est nostre iniquité, comment c'est que l'homme mortel, un ver de terre, s'attribuera une telle audace qu'il s'ose rebecquer contre son Dieu. et qu'il vueille usurper maistrise par dessus luy. Or nous

ne le cognoissons toutes fois et quantes que nous murmurons contre Dieu, et que nous ne pouvons

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trouver bon ce qui est procedé de luy. Et ainsi donc notons bien que le S. Esprit ramene ici les hommes à leur condition: car iamais n'oseroyent pas s'enhardir iusques là de murmurer contre Dieu, sinon qu'ils eussent oublié que la ils sont. Voulons nous donc estre humbles et modestes pour glorifier Dieu comme il appartient? Entrons en nous, examinons bien quelle est nostre nature, et cela nous tiendra en bride courte pour ne presumer rien qui soit, quand premierement nous saurons que nous sommes hommes. Voila donc ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or cependant il est dit, Tu as reprouvé tu choisiras, et non point moi. Dieu derechef est introduit en ce passage se complaignant de la fierté des hommes quand ils plaident ainsi à l'encontre de lui: car defait ceux qui ne se peuvent contenter de la bonne volonté de Dieu reprouvent ce qu'il fait, et par ce moyen ils pretendent d'avoir le chois et l'élection comme s'il estoit en leur liberté de dire, Cela n'est pas bien fait, il faut que Dieu s'en deporte. Il est vray que nous aurons tels blasphemes en horreur: si on nous demande qui est celuy de nous qui pretendra d'empescher Dieu qu'il n'execute ce qu'il a determiné, chacun respondra, Ià Dieu ne plaise que i'attente de m'eslever ainsi: car c'est un orgueil diabolique, c'est un blaspheme trop vilain: mais cependant nous aurons le bec affilé pour trouver à redire en tout ce que Dieu fera si les choses ne nous viennent à gré: on nous voit grincer les dens, et nous faisons nos complaintes, et ne faut point que nous ayons esté à l'escole, pour estre grans rethoriciens, pour murmurer contre Dieu: et n'est-ce pas reprouver ce qu'il fait que cela? Car si les hommes n'acquiescent paisiblement à la bonne volonté de Dieu, où est-ce qu'ils en sont? No veulent-ils point avoir l'election de tout, pour dire, Il faut que Dieu face ainsi? Il sera donc nostre valet. Et ainsi voila un vice tant enorme qui regne par tout, et cependant on ne met point peine de l'abolir, ou bien le corriger. D'autant plus donc nous faut-il bien noter ce passage, que Dieu vient maintenant en querelle contre nous, et dit, Et povres creatures que pretendez-vous? Car on n'oit que murmures iournellement. Voici le principal que voua aviez à faire d'obeir à ce que i'ordonne, et le trouver bon, et quand ie vous afflige d'avoir la bouche close et de vous humilier: tant s'en faut que voua le faciez, qu'il n'y a celuy qui ne s'esleve contre moy. Et faut-il donc que ie vous soye suiet? Quel droit alleguerez-vous que ie soye tenu à cela? Quand Dieu est ainsi introduit, il est certain qu'il faut que nous soyons plus que stupides si cela ne nous touche et ne nous esmeut: quand nous aurions les coeurs enflez comme crapaux, si faut-il que toute ceste ordure creve: quand

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ils seroyent durs comme des rochers, si faut-il qu'ils se fendent. Mais quand Dieu adiouste, Quoy, vous reprouvez? Et que reprouvons-nous quand nous venons ainsi l'accuser? N'est-ce pas nous dresser contre sa iustice? Où est la fontaine de toute droiture? n'est-ce pas en Dieu? Et nous voudrons reietter ce qu'il aura fait? Et où est-ce aller? Et puis cela emporte quant et quant que nous voudrions avoir l'empire souverain par dessus luy, et qu'il ne fust plus en liberté, mais qu'il fist ce que nous aurions trouvé bon. Voila pourquoy il dit Tu choisiras donc, et non pas moi.

Et pour e que les hommes ne se peuvent condamner que par force, Dieu adiouste ici pour conclusion, Que sais-tu? Di-le. Comme s'il nous redarguoit de nostre ignorance: nous aurons la langue tant habile que rien plus, mais elle s'avance de parler devant que nous ayons conceu la chose. Or Dieu nous monstre que si nous avions une seule goutte de raison, que nous serions comme muets. Et pourquoy? Si un homme parle sans savoir qu'il dit, n'est-ce pas un certain tesmoignage de sa folie? Et toutes fois nous parlerons, voire et il ne faut sinon que nostre Seigneur nous envoye ce qui ne nous plaira point pour nous aguiser à murmurer contre luy. Or maintenant qu'on sache si nous savons bien pourquoy nous parlons. Quand on aura bien examiné tout ce qui est en nous, on ne trouvera qu'ignorance: tant de propos, et nul savoir: nostre langue sera habile tant et plus, et cependant nous aurons le sens tout eslourdi. Et quelle temerité est cela? Nous voyons donc combien ceste conclusion que Dieu fait est pesante, Et que sais-tu? Di-le: comme s'il disoit, Ie vous donne congé de parler, voire, moyennant que vous monstriez par effect que vous estes sages et entendus. Or est-il ainsi que vous estes fols, et qu'il n'y a qu'ignorance en voua et voua faut-il donc maintenant usurper une telle licence de parler veu que voua n'avez de quoi? Or quand nous pourrons faire nostre profit de ce passage, il contient une bonne doctrine: car en premier lieu nous voyons quelle est la regle de nostre vie, c'est de permettre à Dieu l'authorité qui lui est deuë, et qu'il dispose de nous, c'est à dire qu'il face la chose, et non point de par nous. Noua ne sommes point donc pour imposer loi à Dieu, et pour lui monstrer sa leçon, mais accordons nous, à tout ce qu'il fera. Voila pour un Item.

Vrai es que nous lui pouvons bien demander les choses que nous pensons estre bonnes pour sa gloire, et pour le salut de sou Eglise, ou pour nostre bien privé. Car il use de ceste privauté-là envers nous de nous dire: Deschargez vos courages, et vos solicitdes comme aussi S. Paul dit (Phil. 4, 6), Que nos desirs Iui soyent manifestes. Quand donc

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nous serons en quelque inquietude remettons nous à Dieu, et prions-le qu'il face ce que nous estimons estre bon, voire nous reglant tousiours selon sa parole: mais encores quand il ne lui plaira point de nous accorder nos desirs, si faut-il que nous usions d'action de graces comme il est dit en ce lieu de sainct Paul, que nos desirs ne soyent point si impetueux, que nous vueillions astreindre Dieu à faire ce que nous lui demandons: mais tout au rebours, encores qu'il nous reiette, et qu'il vueille en cela exercer nostre patience benissons tousiours son nom, et glorifions-le, confessans que tout ce qu'il fait est en iustice, en droiture et sagesse inestimable, et que nous n'avons point cognu ce qui est bon, que nous sommes povres aveugles, qu'il faut qu'il voye pour nous. Voila donc le premier que nous avons ici à noter pour bien pratiquer ce passage, qu'il ne faut point que Dieu face les choses de par nous. Or cela s'estend plus loing, c'est assavoir quand nous trouverons quelque chose en l'Escriture qui sera estrange à nostre sens. que nous concluions qu'il ne faut point tellement nous ranger à nostre raison que Dieu face ce que nous iugeons devoir estre fait. Et comment donc? que sa volonté domine, et que les hommes ayent la teste baissee, car ce n'est point a nous qu'il doit demander conseil. Il faut donc et que les Anges de paradis, et les hommes de la terre s'humilient et que Dieu seul domine par dessus, voire en telle liberté que tout ce qu'il fera on confesse qu'il lui appartient de le faire. Or d'autre part nous sommes admonnestez que nous ne saurions pis faire que de nous despiter contre Dieu, et de nous fascher quand les choses ne viennent point à nostre souhait. Et pourquoi? C'est reprouver la seule regle de iustice. Et qu'estce que cela? Si un homme s'adonne à mal, et bien, il faudra par fragilité, et cela n'est point excusable pourtant: mais quand un homme vient iusques à un tel comble de peché, qu'il ne se contente point d'offenser Dieu, de violer sa Loi, de rompre et abolir tout ordre, mais il veut mesmes que la iustice de Dieu soit esteinte, il veut que la clarté se convertisse en tenebres, qu'il n'y ait plus discretion entre le bien et le mal. Et où est-ce aller? Or est-il ainsi que toutes fois et quantes que les hommes se despitent contre Dieu, et qu'ils ne peuvent porter patiemment ce qu'il fait, et le glorifier, qu'en cela ils le reprouvent comme s'ils vouloyent usurper l'authorité sur lui de le iuger, et non seulement cela, mais de condamner sa iustice, qui est une chose par trop enorme et brutale.

Quand donc nous serons solicitez de nous fascher et d'estre impatiens, que ce passage nous vienne en memoire, Que fais-tu povre creature, en quel labyrinthe est-ce que tu entres? Il n'est point question ici d'une simple tentation, mais tu leves

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les cornes contre Dieu. Penses-tu effacer sa droiture? A qui te prens-tu? Quand donc nostre chair sera si chatouilleuse que de nous faire dresser contre Dieu, que ceci soit comme une barre pour nous retenir. Or si cela ne suffit, encores adiustons ce mot, que c'est une trop grande audace à nous de vouloir choisir, voire ostant le chois à Dieu. Il y a deux choses incompatibles, que les hommes ayent liberté de dire, Cela se doit faire et que Dieu ait la maistrise pour gouverner comme bon lui semble. Et pourquoi? Nous sommes accordans avec Dieu, comme le feu avec l'eau. Nous le voyons bien: car nostre sens ne s'esteud pas un demi doigt, que nous sommes mesmes esblouys en voulant ouvrir les yeux, et le plus souvent ce qui est bon nous le iugeons estre mauvais, nos appetits sont corrompus, et toutes nos affections et pensees. Ainsi donc comment accorderons-nous avec Dieu, lui qui est la sagesse infinie et qui nous est incomprehensible, lui qui a son equité à laquelle il nous faut estre suiets? Puis qu'il y a une telle contrarieté entre Dieu et les hommes, si nous avons le chois, il faut que Dieu se deporte, et qu'il soit là comme attaché, et que nos appetits lui soyent comme des chaines ou des cordes pour dire, Tu ne bougeras Et où est-ce aller? Ainsi donc quand nous serons incitez à nous despiter en nos afflictions, ou en autre chose, quand l'estat du monde sera confus, que les choses ne viendront pas à nostre desir, que nous cognoissions, Voila il est vrai que ie souhaitteroye cela, et ton Dieu te permet bien de lui demander, moyennant que ce soit en humilité et suiettion. Mais as-tu fait ceste requeste? Il faut que tu te tiennes coi, quand les choses ne viennent point à ton gré: quand mesmes il semblera que ton Dieu te vueille despiter par force, si faut-il que tu te ranges-la, et que tu ne faces point ici de la beste. Puis qu'ainsi est donc notons bien ceste sentence quand nostre Seigneur dit, Quoi? Et où est-ce aller? Vous aurez le chois, et ie n'aurai plus rien. C'est autant comme si nous voulions despouiller Dieu de son essence, et l'abbaisser en sorte que nous fussions maistres par dessus lui. Or nature mesme nous enseigne le contraire de cela: et toutes fois et quantes que nous murmurons ainsi. et tempestons si tost que les choses ne viennent point à nostre souhait, c'est autant comme si nous voulions mettre Dieu sous nos pieds. Vrai est que nous n'y pensons pas, mais si ne faut-il point ainsi aller à l'estourdie. Pesons donc les choses, et entrons en ceste consideration, afin de n'estre plus ainsi rebelles comme nous sommes.

Or pour la fin notons bien aussi ce mot où il est dit, Que sais tu? Di-le: car (comme desia nous avons touché) si on veut reprocher à un homme qu'il soit fol, on dira, Tu ne sais que tu dis. Si

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nous ne savons pas que nous disons il s'ensuit que nous ne savons rien. Et defait quand on aura bien espluché tout nostre savoir, et qu'on aura enquis et haut et profond quels nous sommes, on trouvera que nous n'avons que des resveries qui nous esgarent. Cependant toutes fois nous voudrons tousiours Caqueter, quoy qu'il en soit: ie parle de ceux qui suivent leur propre sens, car il est bien dit, l'ay creu, et pourtant ie parleray. Et voila comme nous pourrons parler sagement, c'est assavoir, proferans ce que nous aurons apprins en l'escole de Dieu et de sa parole. Voila donc un bon parler et que Dieu approuve, et mesmes ce luy est un sacrifice de bonne odeur, assavoir la confession que nous faisons, que tout ce qu'il nous a monstré est bon, et que nous acquiesçons pleinement à son dire, Voila donc comme nous avons à parler. lais quand l'homme s'avance et ingere, pour dire ce qu'il a imaginé en son cerveau: il se rebecque par ce moyen contre Dieu. Et que sais-tu? Qu'on esplelle bien toutes tes forces et toute l'intelligence de ton esprit: et on trouvera que ce n'est que pure folie. Ainsi donc toutes fois et quantes que nous avons la langue trop agile pour parler, retenons ce qui est ici dit, Et que sais-tu? Or il est certain que nostre Seigneur a voulu ici condamner tout le sens humain, comme aux autres lieux de l'Escriture saincte où il est dit, Que Dieu cognoist les pensees des hommes combien elles sont frivoles, et qu'il sonde tous leurs secrets, qu'il surprend les sages en leur astuce, et que les hommes ont beau se faire à croire qu'ils sont bien aigus et subtils: mais qu'il n'y a rien que fumee, et que tout s'esvanouist.

Ainsi donc en ce passage nostre Seigneur nous dit, Or ça si vous avez quelque sagesse, monstrez-le: mais si ainsi est que vous ne savez rien, pourquoy donc parlez-vous'? Ici nous avons une doctrine generale, c'est que nous ne devons attribuer à nostre esprit rien qui soit pour nous y fier. Toutes fois et quantes donc que nostre esprit s'esgaye, et que nous presumons de iuger des choses et d'en parler: sachons que le sainct Esprit s'oppose à cela comme nostre partie adverse, et nous monstre qu'il n'y a qu'une folle temerité en nous. Et pourquoy? Car nous ne savons rien. Il est vray que Dieu nous a donne raison et intelligence: mais c'est seulement pour imprimer en nous que la clarté de Dieu luit en nos tenebres, voire pour nous rendre inexcusables: tant y a que nous n'avons nulle science, sinon que Dieu ait parlé, et que sa parole nous esclaire. Et voila comme nous pouvons estre gens entendus: ainsi qu'il est dit au Pseaume (119, 98, ss.), que nostre sagesse est de profiter sous luy. Et ainsi notons qu'il nous faut defier de toute nostre raison, et savoir que

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iusques à tant que nostre Seigneur nous ait esclairez par sa parole, nous sommes vuides de toute discretion, et n'y a nulle modestie ni honnesteté en nous. Voila ce que nous avons à retenir.

Cependant, quand nous parlons, que ce soit avec ceste asseurance que nostre Seigneur nous a. enseignez, et que nous tenons de luy ce que nous proferons, et que nous ne l'avons point imaginé à nostre phantasie. Si tout cela estoit bien pratiqué, nous verrions au monde un autre ordre, qu'on ne fait pas: car il y a deux choses qui pervertissent toute droiture: l'une c'est quand nous voulons estre sages on nous-mesmes: l'autre c'est, quand nous laschons la bride à nos passions et cupiditez. Or si nous avions bien cognu ce qui est ici dit, c'est assavoir que nous ne savons rien, et quand nous voudrons parler, que ce sera pour estre convaincus de folie: si nous estions bien persuadez de cela, il est certain que Dieu seroit exalte, et qu'un chacun se tiendroit à sa parole, qu'il y auroit un accord commun, et n'y auroit point tant de disputes et de ceci et de cela. Et qu'ainsi soit, pourquoy est-ce que les Papistes debatent tant de tous les articles, desquels nous sommes en differant? ce n'est pas seulement pource qu'ils ne se peuvent assuiettir à Dieu: mais pource qu'ils ont ceste audace, de s'ingerer tousiours pour faire leurs conclusions magistrales, et determiner, et obliger les consciences à ce qu'ils auront resolu. Si donc les Papistes se pouvoyent tenir à la pure simplicité de la parole de Dieu, il est certain que nous aurions en une minute de temps accordé tout ce qui est auiourd'huy en doute. Et puis, quant à ces phantastiques qui se trouvent entre nous pour polluer la pure doctrine (ie vous prie) d'où cela procede-il, sinon de cest orgueil diabolique, qu'ils ne peuvent recevoir paisiblement ce qui est dit en l'Escriture saincte? Qu'on demande à ces enragez qui auiourd'huy voudroyent aneantir et l'election gratuite de Dieu, et sa providence, et choses semblables, quelle raison ils ont. Ie trouve cela estrange, diront-ils. Et bestes, quand un homme seroit le plus aigu, et le plus savant, que ce seroit un patron de toute subtilité, et de toute doctrine: encores n'est-il qu'un povre ver de terre, pour trouver à redire en ce que Dieu fait. Or voici des pures bestes, qui n'ont que leur arrogance dont ils crevent, ils n'ont que leur venin puant: et toutes fois ils presument de renverser toute l'Escriture saincte sous ombre de ce mot qu'ils ne comprenent point cela. Et où en sommes-nous?

Ainsi donc (comme i'ay dit) que cest article soit observé, Que les hommes ne sachans rien se doivent taire, et faire silence, afin que Dieu seul soit exalté. Quand ceste doctrine seroit pratiquee, o il est certain qu'on verroit une obeissance paisible,

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et qu'il y auroit un Amen commun à tous, toutes fois et quantes que la pure verité de Dieu nous seroit mise en avant. Or il y a le second mal, c'est que nos passions sont exorbitantes, et nous leur donnons congé de s'esgayer. Quand donc Dieu nous affligera, on que les choses ne viendront point à nostre appetit, nous nous tempestons, et chacun se transporte: et qui pis est, encores n'est-ce point assez de nous donner licence de parler contre Dieu: mais il semble que nous cerchions les occasions de mesdire de sa iustice, sinon qu'elle soit equitable à nostre phantasie. Nous voyons cela tous les coups: d'autant plus donc nous faut-il bien noter ce que i'ay dit, c'est assavoir que si ce passage estoit bien pratiqué, on verroit un ordre Angelique en ce monde. Qu'est-il donc de faire que nous ne suivions point nostre raison, que nous n'attentions point des choses a nostre phantasie: mais contentons nous d'estre enseignez de Dieu. Et puis quand au contraire nos affections nous transporteront en amertume, que nous serons faschez et tormentez: que tout cela soit reietté, pource que c'est bien raison que Dieu domine, et qu'il ait toute superiorité sur nous, que nous luy soyons obeissans pour confesser que tout ce qu'il fait est bon et iuste. Car voila comme il sera glorifié de nous, c'est quand non seulement nous cognoistrons qu'il nous doit gouverner, mais qu'il le fait iustement. Voila donc ce que nous avons a noter.

Au reste toutes fois et quantes que nous trouvons des hommes qui seslevent ainsi contre Dieu: que nous cognoissions qu'ils sont comme desesperez et incorrigibles, puis qu'ils ne se peuvent renger à la bonne volonté de Dieu, pour la cognoistre bonne et iuste. Et ainsi apprenons de nous humilier à leur exemple pour dire, Helas! ce seroit autant de toy, sinon que ton Dieu te conservast: car d'où vient la modestie sinon de son sainct Esprit? Et tu vois ici quel est le naturel d'un chacun de nous. Puis qu'ainsi est donc, quand nous voyons ces esprits volages, qui s'eslevent ainsi, qui se desbordent à l'encontre de Dieu: que chacun pense Autant m'en prendroit-il, sinon que ie fusse retenu par l'Esprit de mon Dieu, qu'il me gouvernast afin que ie fusse debonnaire, pour le glorifier, et recevoir de luy tout ce qu'il m'envoye. Voila en somme tout ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or il est dit consequemment, Que les hommes de coeur parlent, c'est à dire, les hommes entendus, et que les hommes sages escoutent. Ici il semble de primeface qu'Eliu dise des choses contraires: car Parler et Escouter ne s'accordent point. Mais tant y a que ce n'est point sans cause qu'il demande que les hommes sages parlent, et que les gens

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entedus escoutent. Car iamais un homme ne parlera bien, qu'il ne soit prest d'escouter: iamais un homme ne sera propre pour enseigner, qu'il ne reçoive aussi volontiers bonne doctrine. Nous voyons donc qu'Eliu conioint ici deux choses qui ne se doivent iamais separer: et c'est ce que nous avons dit, Que nous pouvons parler, voire estans enseignes'. auparavant. I'ay creu, et pourtant ie parle ay, dit le Psaume (116, 10). Il faut donc que nous gardions ceste leçon-la: car comment croyons-nous, sinon que nous ayons escouté, et souffert d'estre enseignez? Car il nous faut estre dociles quand on nous propose ce qui est bon: comme aussi il est dit, e sage en escoutant profitera tousiours plus. Voila une sentence de Salomon (Prov. 1, 5), qui nous monstre bien que le parler n'empeschera pas que nous n'escoutions: comme aussi en escoutant nous ne serons pas empeschez de parler. Car pourquoy est-ce que nostre Seigneur est maistre, sinon afin que nous l'oyons, et qu'un chacun instruise ses prochains, et que nous facions valoir ce que nous avons receu? Si Dieu m'a fait quelque grace, ie suis tenu de remonstrer à mes prochains quand ie les voy faillir.

Ainsi donc ces deux: choses s'accordent tresbien, et qui plus est elles sont inseparables, de Parler et d'Ouir: voire moyennant que le tout soit bien disposé et consideré en bon ordre. Il est vray que le parler est ici mis devant: mais quand il dit, les gens sages, en cela Eliu presuppose que desia ceux qui parlent ayent apprins, et qu'ils sachent ce qu'ils doivent dire. Et au reste, quand il met en second lieu, qu'ils escoutent, c'est pour signifier que nous ne devons pas tellement parler, que toutes fois nous n'escoutions quand un autre le pourra faire, et que Dieu luy aura revelé plus qu'à nous: comme aussi sainct Paul met cest ordre-la en la prophetie (1. Corin. 14, 29). Que celuy, dit-il, qui est Prophete parle, et qu'il y en ait deux ou trois seulement, afin d'eviter confusion. Or quand il les nomme Prophetes, il monstre qu'il faut bien qu'ils ayent dequoy, et que nul ne s'avance qu'il ne soit appelé: comme il le dit au douzieme chapitre de la premiere des Corinthiens (v. 7), Que nous avons receu de Dieu ce que nous avons communiqué à nos prochains. Il ne faut pas donc que nul s'attribue office en l'Eglise, qu'il n'y soit appelle, et qu'il n'ait dequoy pour y fournir: car voila le tesmoignage que Dieu se veut servir de nous, quand par son sainct Esprit il nous distribue de ses graces. S. Paul donc remonstre et presuppose, que ceux qui parlent desia ayent dequoy: mais si adiouste-il,

Quand Dieu aura plus revelé à un autre, que le premier se taise, et qu'il donne lieu à l'Esprit de Dieu. Voila pourquoy maintenant il est dit, qu'encores.; les sages parlent, et que Dieu les advouë.

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et qu'ils ayent aussi dequoy: neantmoins si faut-il qu'ils escoutent, et soyent patiens quand on leur remonstrera mieux. Car les Prophetes se rendront tousiours suiets au sainct Esprit, qui est la fontaine de toute intelligence. Aussi combien qu'un homme ait receu des graces bien amples, si est-ce que Dieu n'en distribue à personne qu'en mesure, afin que nous n'ayons point occasion de nous eslever par trop, comme si chacun se pouvoit contenter de sa personne. C'est donc le lien de charité que Dieu met entre nous, que nous ayons faute les uns des autres, et il nous faut entretenir par communication fraternelle. Pour ceste cause il faut bien (si nous ne voulons estre rebelles à l'Esprit de Dieu) que nous soyons prests de recevoir des autres bonne doctrine, encores que Dieu nous ait illuminez par sa parole. Or il est certain cependant qu'Eliu veut ici redarguer Iob: comme s'il disoit qu'il a monstre qu'il estoit mal enseigné. Et defait combien que Iob eust grande doctrine: toutes fois si est-ce qu'il estoit tellement transporté par ses passions, qu'il estoit comme eslourdi, et que ses propos estoyent esgarez. C'est ce qu'Eliu veut dire.

Or de ce passage nous avons à recueillir une bonne admonition. En premier lieu c'est, que si Iob est ici condamné comme un homme desprouveu de sens, luy neantmoins à qui Dieu avoit fait tant de graces: que toutes fois il soit dit, qu'il a este excessif en ses passions: voire, que combien qu'il s'efforçast de les reprimer, toutes fois il s'est donné trop de liberté, et on voit qu'il s'est esgaré en ses propos comme une beste: puis qu'ainsi est, di-ie, que sera-ce de nous? Advisons donc de prevenir ceste condamnation: et toutes fois et quantes que nostre esprit se trouvera par trop esbranlé, et que nous aurons este despitez contre Dieu, et aurons voulu entrer en dispute et en procez contre luy, souffrons en la fin d'estre redarguez du sainct Esprit. Et pourquoy? Car si Iob n'a point esté espargné, luy qui estoit un Ange au pris de nous, et que sera-ce? voire, attendu que nous sommes si impetueux et si exorbitans qu'en une chose que nous sommes contraints de cognoistre qu'elle procede de la main de Dieu, nous ne voulons point condescendre, mais nos esprits sont si hautains que nous voulons regler et le ciel et la terre, et par maniere de dire reformer les estats de Paradis. Puis qu'ainsi est donc que nous sommes si hardis, que sera-ce de nous? Ne serons-nous point redarguez cent fois plus que n'a esté Iob? Voila qui nous doit bien faire gemir, quand nous voyons que nos passions sont par trop excessives. Au reste en general nous avons aussi à noter, que iamais un homme ne sera propre d'enseigner, qu'il ne souffre en toute humilité qu'on luy remonstre quand il

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aura failli. Voila comme Dieu nous veut tenir en bride par ce passage.

Et pourtant qu'un chacun l'applique à son instruction: car s'il est dit, Que les hommes entendus apres avoir parlé doivent escouter, que sera-ce de ceux qui n'entendent rien? Or toutes fois nous voyous auiourd'huy, qu'il n'est point question ne que les sages parlent, ne qu'ayans parlé ils escoutent. Qui sont ceux qui auront la vogue de parler, et qui auront le babil, et feront taire les autres? Gens insensez, ausquels il n'y a ne prudence, ne discretion, ne iugement. Un yvrongne, qui aura este eslourdi de sa gourmandise, tellement qu'en se levant du matin il n'a pas encores cavé le vin du soir: et puis c'est à rentrer quant et quant en une taverne, tellement qu'il sera abbruti tout le iour, et la nuict double beste. Un tel homme aura auiourd'huy la vogue: et faudra faire silence devant luy, et qu'il soit escouté. Et comment cela? Impudemment. On voit que les plus effrontez le gaignent: et de ceux qui sont entendus, ô il faut qu'ils ayent la bouche close, il n'est point question de les introduire. Gens volages et desbauchez auront la vogue: et puis (qui est le comble de tout mal) ce sont contempteurs de Dieu. Vray est qu'encores qu'ils eussent le meilleur esprit du monde, qu'il y eust un esprit posé et rassis en eux, qu'il y eust mesmes de la prudence beaucoup: sinon qu'il y ait ceste crainte de Dieu, il est certain qu'un homme sera tousiours abbruti. Mais voici des contempteurs de Dieu, voici des pures bestes, voici des yvrongnes et gourmans, voici des gens desbauchez qui n'ont nulle honnesteté ne vergongne, et auiourd'huy ceux-la (comme i'ay dit) feront des braves, ils parleront à leur appetit, et ne sera point question qu'on ose repliquer à l'encontre. Voila où nous en sommes.

Et puis d'estre escouté, comment auiourd'huy osera-on plus remonstrer aux hommes leurs fautes? Car si les pechez estoyent maintenant comme de grosses montagnes, encores n'y verroit-on goutte. Quand on viendra dire, Et comment? telles choses devroyent-elles estre souffertes? Et quoy? Qu'estce? Nous ne le voyons pas. Et povres bestes, si vous n'aviez des yeux, vous ne seriez point tant à condamner: mais vous en estes assez convaincus: et n'y a celuy qui n'ait ce remords de conscience. Bref encores qu'il ne fust point question ni de predication, ni d'advertissement, ni de rien qui soit: si est-ce que quand il n'y auroit que ce remords qui vous ronge là dedans vous pouvez bien voir qu'il n'y a que tout mal. Et cependant vous demandez, Et quoy? et où est-ce? Ainsi donc c'est bien loin de pratiquer ceste doctrine où il est dit, Que les sages parlent, et que gens entendus escoutent. Quand il n'y a que les fols, les insensez, les en

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ragez, qui ont la vogue de parler, et d'imposer loy aux autres, on leur donne toute l'autorité: et cependant ils n'ont point d'oreilles pour ouir, ne pour recevoir correction: quand on remonstrera les vices, ils sont tels qu'ils ne peuvent souffrir aucune remonstrance. Or tant y a, que si nous allons contre ce que Dieu a establi, nous aurons beau faire si nous le voulons destruire. C'est une muraille trop dure pour nous: et ainsi ceux qui y heurtent, qu'ils sachent que c'est à leur confusion et ruine. Voila ce que nous avons à retenir. Et pourtant quand nous cognoissons comme les choses sont auiourd'hui confuses, que nous apprenions de retourner là où Dieu nous appelle: c'est que la doctrine ait lieu entre nous, qu'elle soit ouye, que nous soyons tous attentifs à la recevoir, et que celuy qui cognoist qu'il a failli, demande d'estre corrigé: et que par ce moyen nous facions tous hommages à celuy qui doit avoir la maistrise par dessus nous: et que nous cognoissions, que si Iob a este condamné pour s'estre trop lasché la bride, d'autant qu'il n'a point amorti ses passions, et qu'il ne les a pas tenu assez captives: Helas! que sera-ce de nous? Que donc nous pensions a cela, et que nous soyons confus, voyans les povretez qui ont regne par trop entre nous. Car (ie vous prie) quel propos y a-il que nous parlions de reformation d'Evangile, et cependant qu'on se rebecque ainsi à l'encontre de Dieu? Quand auiourd'huy le mal a pleinement la vogue, tant s'en faut qu'on le reprime, qu'il sera

soustenu à cor et à cri. Que si on entreprend de parler pour remonstrer les vices, ô voila l'agneau aura tousiours trouble l'eau. Il faudra que ces boucs infects qui se vienent mesler parmi l'Eglise de Dieu, troublent et polluent toute la saincteté que Dieu avoit mise entre nous par sa parole: et cependant on en viendra accuser les agneaux, comme s'ils estoyent cause du mal. Quand nous voyons cela, apprenons de nous fortifier et prendre courage: que si nous cognoissons le mal aux autres, prenons garde s'il est point aussi bien en nous. Et au reste, quand nous sentons que nostre Seigneur nous a fait la grace de nous renger à lui en toute modestie, que nous souffrions d'estre enseignez: et quand nous voyons que le mal domine, que non seulement nous n'y consentions pas, mais que nous y resistions vaillamment entant qu'il nous sera possible. Car celuy qui dissimule, ou qui met comme un voile devant ses yeux, quand le mal a la vogue, et que le diable transporte ainsi ses supposts, celuy-la est coulpable au iugement de Dieu comme s'il avoit soustenu le mal. Voila comme il nous faut pratiquer ceste doctrine, si nous voulons faire à Dieu l'hommage qui lui appartient, et cognoistre qu'il domine et qu'il a l'empire souverain par dessus toutes les monarchies et principautez de ce monde.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT TRENTESIXIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE XXXV. CHAPITRE.

1. Eliu poursuivit, disant, 2. As-tu pensé cecy droitement, quand tu as dit, Ma iustice est par dessus Dieu? 3. Car tu as dit, Que me proffitera-il, et quel fruict auray-ie de n'avoir point peché? 4. Ie respondray à toy et à tes amis semblablement. 5. Regarde les cieux et les contemple, regarde haut en l'air qui est par dessus toi. 6. Si tu peches, que feras-tu contre luy? et quand tes offenses se multiplieront, que luy nuiras-tu? 7. Si tu es iuste que luy donneras-tu? et que recevra-il de ta main?

Eliu persiste ici tousiours d'accuser Iob, de ce qu'il a blasphemé contre la iustice de Dieu: et le prend sur cest article, que Iob a voulu que sa

iustice surmontast Dieu: non point qu'il ait prononcé ces mots, ni aussi qu'il ait pretendu à cela: mais d'autant qu'il a tellement maintenu sa iustice, qu'il falloit que Dieu le tormentast sans cause et a tort. Or de là il s'ensuit que Dieu donc ne luy faisoit point raison, mais qu'il l'affligeoit outre mesure. Mais pour mieux comprendre ceci, il nous faut reduire en memoire ce qui a desia este exposé ci dessus. Quand Iob a parlé de sa iustice, c'estoit seulement a este fin, qu'il n'estoit point puni selon ses offenses, et qu'il ne falloit pas le iuger meschant pource que Dieu l'affligeoit si grievement, et plus que tout le reste: car nous avons declare, que Dieu en affligeant les hommes, n'a pas tousieurs ce regard

SERMON CXXXVI

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de punir leurs pechez: mais il veut esprouver, leur patience, comme il en est advenu à Iob, quand Dieu a lasché la bride à Satan: car ce n'a pas esté que Iob se fust desbauché, et qu'il eust provoqué l'ire de Dieu par de grans crimes. Nenny, mais combien que Satan ne trouvast que redire en luy, si est-ce qu'il obtient le congé de le tormenter. Ainsi donc la raison que Dieu a eu d'affliger ainsi Iob, n'a pas este qu'il fust courroucé contre luy, mais il vouloit esprouver son obeissance, afin qu'il nous servist de miroir. Iob donc a tresbien combatu, disant qu'il n'estoit pas puni pour ses offenses, et qu'il y avoit un autre regard. Et en cela il ne merite point d'estre condamné, mais la faute a esté, qu'estant troublé de la vehemence de ses passions, il a on premier lieu pensé qu'il n'y avoit point de mesure, et que c'estoit par trop, et qu'une povre creature ne devoit pas estre ainsi chastiee: il y a eu donc là des murmures. Vray est que Iob ne s'est point flatté en ceste infirmité-la: mais cependant il ne s'est pas retenu comme il devoit. Et puis le grand mal a este, qu'il ne pensoit à rien qu'à ses angoisses, en sorte que par fois la foy estoit comme estouffee en luy, il ne regardoit plus à la vie celeste, ni au loyer qui est promis à tous fideles quand ils auront ainsi bataillé constamment: il ne pouvoit parvenir iusques là, d'autant qu'il estoit preoccupé de son mal et comme troublé et accablé du tout.

Voila donc Iob, qui confesse bien en general, que Dieu a preparé aux siens un heritage eternel qui ne leur peut faillir: et que les meschans aussi n'eschapperont point de sa main: s'ils s'esgayent en ce monde, et qu'ils y prenent tout leur plaisir, que cela leur sera bien cher vendu. Voila Iob qui a cognu ces choses en general: mais quand il veut appliquer la doctrine à soy il n'en peut venir à bout, pource que son coeur est enserré et se tempeste par trop: estant ainsi affligé, il regarde ca et là, et ne voit point trois pieds loin qu'il ne s'esblouisse, ses sens sont comme esvanouis. Voila qui est cause qu'il ne se peut consoler en l'attente du repos qui luy estoit promis. Car il eust adouci par ce moyen-la toutes ses angoisses, s'il se fust remis à Dieu pour dire, Et bien Seigneur, si ostee que i'ay tousiours esperé que tu me feras sentir, qu'en la fin ceux qui auront ici souffert patiemment leurs afflictions seront bien-heureux: Seigneur tu me donnes cognoissance, que ceux qui s'attendent à toy ne seront iamais frustrez de leur esperance: et mesmes encores prouvoiras-tu à tous leurs maux, tu y donneras bonne issue: et encores que ton secours n'apparoisse point si tost, si est-ce que tu ne leur pourras iamais faillir. Iob donc devoit penser à ces choses. Il ne l'a point fait: car ses passions l'ont tenu comme enserré et sa toy (comme

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i'ay desia dit) a esté quasi estouffee. Comme s'il fait un temps fort trouble et obscur, il est vray que nous aurons bien quelque clarté: mais si est-ce que nous ne verrons gueres loin: car les nuees espesses nous vienent quasi crever les yeux, que nous n'appercevons rien. Ainsi donc en est-il, quand nous sommes affligez: comme l'experience le monstre, que quand un homme sera tormenté en sa conscience, il ne voit plus ne soleil ne lune, tout luy est obscur. Il est vray qu'il retiendra ces principes que doivent avoir tons fideles, qu'il cognoistra Dieu et sa bonté: mais cependant il ne se pourra consoler pour se resiouir au milieu des tristesses Car il ne peut faire ceste conclusion, Et bien, si passeray-ie plus outre: car mon Dieu me tiendra la main, et ie sortiray de ces difficultez si perplexes où ie me trouve. Un homme donc qui sera ainsi pressé d'angoisse quand Dieu le persecute, qu'il luy fait sentir ses pechez, il est espouvanté, il ne peut venir iusques là pour cognoistre, Et bien, Dieu a declaré qu'il retirera les siens du sepulchre: encores donc que ie semble estre du tout abysmé, é la puissance de Dieu n'est pas amoindrie envers moy. Voila comme Iob en a esté.

Ainsi donc combien qu'il cognoisse que la vie celeste nous soit apprestee, et que ce soit nostre vray heritage, et que là nous aurons une ioye permanente: toutes fois il ne s'y peut consoler en ses afflictions. Et pourquoy? Car il est saisi par trop de son affliction, qui luy fait sentir la main de Dieu luy estre contraire: il a les yeux comme bandez, il a ses esprits tellement captifs qu'il ne peut s'esiouir et se consoler, pour comprendre les promesses de Dieu, et y avoir un tel goust, que cela luy adoucisse tous ses maux. Et c'est une doctrine qui est bien à noter: car nous voyons tous les coups, que quand il y aura des tormens qui nous affligent nous serons tellement accablez, que ce sera comme si on nous avoit donné d'un coup de massue sur la teste. Mesmes que nous pouvons bien avoir quelque apprehension de cela en nos passions corporelles. En hyver s'il fait une grande gelee qui soit comme à pierres fendant nous voudrions que tout brulast. Et pourquoy Car nous n'avons que ceste passion presente devant les yeux, nous ne savons plus que c'est de chaleur. En esté tout le contraire, nous voudrions que tout fust plein de glace quand nous avons trop chaud. Or si nous venons à nos ames d'autant que les passions sont encores plus excessives, il n'y a nulle doute qu'elles ne soyent pour nous oppresser tant plus. Voila aussi nous avons à venir droit à Dieu, afin de nous resiouir en luy, et d'embrasser ses promesses qui nous eslevent par dessus tout le monde, qui nous facent contempler la gloire qui nous est maintenant

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invisible: mais souvent nous ne pouvons pas parvenir à ce but du premier coup. Ainsi donc ceste doctrine nous est bien necessaire: car où est-ce que nous pouvons tomber quand nous n'apprehendons point le repos qui nous est appresté au ciel? Estans comme en desespoir, nous blasphemons contre Dieu.

Or il n'y a rien qui nous puisse amener à luy donner gloire, et confesser qu'il nous afflige iustement et en droiture, sinon que nous sentions que les afflictions presentes nous sont bonnes pour nostre salut, et que Dieu les modere en sorte qu'elles nous servent de medecine. Si nous n'avons cela, comment pourrons-nous glorifier Dieu? Comment pourrons-nous plier sous sa main forte, pour nous y renger en obeissance, comme sainct Pierre nous exhorte? (1. Pierre 5, 6.) Il est impossible: mais il n'est question à l'opposite, que de nous despiter, et grincer les dents. Si cela est advenu à Iob, que sera-ce de nous? Il est vray que Iob n'y a point pensé, et nous ce le voudrions pas faire non plus: mais cependant si sommes nous coulpables, comme si nous voulions plaider à l'encontre de Dieu, et nous faire plus iustes que luy. Et ainsi donc nous avons bien occasion de prier Dieu, que iamais il ne permette, quand nous affligera, que nous perdions le goust et saveur de ses promesses, que tousiours nous n'ayons ceste esperance en nous qu'il mettra fin à nous maux: et telle fin que nous aurons dequoy luy rendre louange, comme à un bon pere qui aura procuré nostre salut. Et au reste quand nous sentions nostre infirmité estre telle, que nous serons comme esblouis en nos afflictions, et que nous ne pourrons point monter là haut pour venir à ce repos qui nous attend: cognoissons que nous sommes en train de blasphemer Dieu, sinon qu'il y remedie: et quand mesmes nous ne le voudrons pas faire, sachons qu'en nos despite-mens, en nos murmures, nous tendons tousiours à ce but, c'est assavoir que nous voulons estre plus iustes que luy: et c'est un blaspheme execrable. Il nous faut donc condamner toutes nos passions, quand nous sommes ainsi faschez et angoissez, que nous ne savons de quel coste nous tourner: cognoissons die-ie, qu'il y a lors des bouffes plus que vehementes en nous, et pourtant elles sont condamnees par le S. Esprit. Iob eust bien peu repliquer à ceci, le n'ay iamais eu ceste intention de blasphemer contre Dieu, ne de vouloir magnifier ma iustice par dessus luy. Voire, mais cependant il l'a fait. Car comment est-ce que Dieu est iuste par dessus-nous, sinon d'autant qu'il nous faut avoir la bouche close afin de nous condamner: que nous n'apportions nulles excuses devant luy: que nous ne prenions point licence de murmurer quand il luy plaira nous affliger en quelque sorte que ce soit. Si donc nous

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ne sommes ainsi abbatus, et que nous ne confessions que Dieu fait tout iustement, il est certain que nous voudrons eslever nostre iustice par dessus lui. Et c'est comme si nous voulions donner un coup de pied au soleil. Or puis que nous sommes instruits de cela, apprenons (comme i'ay dit) de prevenir un tel mal: et toutes fois et quantes que nous sommes affligez, que nous ayons ceste conclusion tout faite et resolus en nous, c'est que Dieu sait pou quoy il le fait, encores que nous n'en voyons point la raison. Et au reste, qu'il ne faut point que nous soyons tant troublez du mal qui nous presse, que tousiours nous n'ayons ceste esperance, que Dieu nous delivrera, puis qu'il a promis de iamais ne faillir aux siens. Que donc nous surmontions tous les troubles que nous avons devant les yeux, et qui nous empeschent de regarder plus loiu: que ceci soit pour nous consoler, pour dire, Si est-ce qu'en la fin Dieu aura pitié de nous : passons donc plus outre, et achevons nostre course hardiment. Voila ce que nous avons à noter de ce passage.

Or que le sens soit tel, il appert par la deduction que fait Eliu: car il s'expose, disant, Tu as dit, De quoy me servira-il de n'avoir point peché, et que me profittera-il? Voila donc en quoy Eliu reproche à Iob, qu'il s'est voulu faire plus iuste que Dieu: c'est d'autant qu'il a pensé que c'estoit une chose inutile d'avoir cheminé en la crainte de Dieu, et s'estre abstenu de peché. Car si nous presumons cela, où sera la iustice de Dieu? Elle sera comme aneantie: car la iustice de Dieu n'est pas seulement qu'il ne fait tort à personne: mais c'est qu'il gouverne le monde en equité, et qu'il dispose tellement de ses creatures, que si nous esperons en luy, nous ne serons point frustrez: si nous le servons en bonne conscience, nostre loyer nous est certain. Si donc Dieu abandonne ceux qui le craignent, et qu'il ne tienne conte de les remunerer au ciel, il ne sera plus iuste: comme aussi l'Apostre le declare en l'epistre aux Hebrieux (6, 10): Dieu n'est point iniuste qu'il ne luy souvienne, dit-il, de vos afflictions pour vous donner relasche: car il est fidele. Quand il dit, Dieu n'est point iniuste, il monstre que c'est une chose inseparable de l'essence de Dieu, que sa iustice. Combien donc qu'il puisse ici bas exercer les hommes par beaucoup d'afflictions quand ils se seront portez constamment en leur vocation: si faut-il qu'il les resiouisse comme il l'a promis. Et c'est un article bien à noter: car nous en verrons beaucoup qui imaginent Dieu comme endormi au ciel. Or sa deité n'est pas une phantasie vaine: mais elle emporte ce que i'ay touché du gouvernement et de l'empire du monde, Que Dieu, comme il a tout creé, aussi tout est en sa main et protection, et hommes et bestes, qu'il faut que pour les siens

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tout soit amené à bonne fin. Et combien qu'ici bas les choses soyent ainsi confuses, que cependant envers luy il n'y a iamais rien de desbordé: et s'il permet que les choses soyent autrement disposees que nous ne voudrions pas, qu'il ordonne mesmes qu'il y ait beaucoup de confusions, il saura bien remettre le tout en son entier. Voila donc ce qui appartient à Dieu, et qui est propre a son essence. Et ainsi notons, que pour glorifier Dieu et luy rendre la louange de iustice qu'il merite, il faut que nous contemplions sa main et sa vertu en toutes choses, et que nous ne doutions point qu'il n'ait iuste raison de faire ce qu'il fait, encores que nous ne sachions point pourquoy. Voila donc ce que nous avons à retenir en somme. Au reste les plus parfaits pourront bien quelquefois estre tentez de ceci, Quel profit te vient-il de n'avoir point peché? comme hier nous alleguasmes de David qu'il estoit entré en ce doute ici (Pie. 73, 13): I'ay donc bien perdu mon temps quand i'ay purifié mes mains, ie me suis gardé de me souiller en toute pollution, et ç'a esté un labour inutile. David est tenté de cela, et il ny a celuy des fideles qui ne soit agité aucunefois de telles phantasies: voire selon que les maux nous pressent comme nous sommes fragiles, et le diable viendra pour assaillir nostre foy voyant nostre incredulité, tellement qu'il est impossible que nous n'ayons beaucoup d'effrois, et entrions en ces doutes ici. Et bien, cependant que faut il faire? Il faut repousser cela et le condamner: et non seulement le condamner, mais l'avoir on detestation: Povre creature, il faut bien que tu sois pleine de vanité, quand tu oses ainsi lever les cornes contre ton Dieu. Et où est-ce aller?

Voila donc comme il nous faut reietter loin toutes ces phantasies mauvaises, dont le diable sache à nous pervertir. Mais quelquefois ce malla est si grand, que nous ne sommes point assez confermez pour repousser les combats: ainsi qu'il en est advenu à Iob. Car il a bien prins loisir de despiter, Et qu'est-ce que ceci? le voudroye estre au lieu où on ne pense plus à rien. Comment est-ce que Iob parle? Voila un homme prophane, voila un homme brutal, quand il dit, ie voudroye estre au sepulehre. Et pourquoy? Car ie ne sentiroye ne bien ne mal. Et où est donc l'esperance des fideles? Où sont les menaces que Dieu fait aux meschans, qu'il faudra en la fin qu'ils sentent sa main horrible? Iob ne comprend rien de tout cela, voire tant il est abbruti. Ainsi donc nous devons bien avoir nos passions suspectes, pour voir, Comment? Un homme si parfait, voire semblable à un Ange du ciel, qui a eu tesmoignage de la propre bouche de Dieu, tel que nous avons veu ci devant, neantmoins il est ainsi saisi d'angoisse: il ne peut penser qu'on vouant au sepulchre nous ne sommes

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point là meslez en confusion, mais que Dieu separe les siens d'avec les reprouvez, et que leurs ames sont en sa garde, et qu'il en est bon protecteur. S'il faut que Iob n'ait point pensé à cela, que sera-ce de nous? Or il est vray que Iob n'a pas esté un infidele pour nier la resurrection, pour reietter toute doctrine de la vie immortelle. Non: mais il n'en a pas eu une pensee presente, pour dire, que cela luy vint en memoire toutes fois et quantes qu'il estoit besoin, il n'a pas tousiours eu les armes prestes. C'est comme aucunes-fois on sera surprins, et un homme sera si effrayé qu'il ne pourra pas desgainer son espee: il recule, il chancelle, il recevra mesmes quelque coup devant qu'il se puisse defendre. Ainsi est-ce donc que Iob en a esté. Il est vray qu'il voit espee et le bouclier: mais il est surprins en sorte que le diable a quelque avantage sur luy, et qu'il est là comme esvanoui, et ainsi que nous avons monstré par ci devant, il ne peut eslever son esprit iusques au ciel, pour contempler l'esperance que Dieu donne à ses fideles. Puis qu'ainsi est, apprenons de nous tenir pour suspects, et de cognoistre qu'il y a une telle fragilité en nous, que nous serions abbatus en sorte, que iamais nous ne pourrions nous relever n'estoit que nostre, Seigneur eust pitié de nous, et qu'il nous tint la main fo te, afin de le pouvoir invoquer, et de nous remettre du tout à luy. Voila donc ce que nous avons à noter en somme de ce passage.

Or Eliu dit quant et quant, le te respondray et à toy et à tes compagnons. Parlant ainsi il monstre que les hommes, quand ils se rebecquent ainsi à l'encontre de Dieu, encores qu'ils ayent une grande bande et suite, ne gagnent iamais rien: car Dieu est assez suffisent pour les rembarrer en un mot, tellement qu'il faudra qu'ils demeurent confus. Iob n'avoit point de compagnons, il parle luy seul pour maintenir sa querelle: mais Eliu entend, encores que tu eusses une grosse armee avec toy, et que d'une bouche vous eussiez conspiré ensemble d'accuser Dieu et blasphemer contre luy: si est-ce que i'auray response suffisante pour vous tous. Ici donc nous voyons combien la verité de Dieu est forte, et que c'est en vain que nous bataillons à l'encontre: et combien que nous soyons munis, et ayons beaucoup d'adherer, toutesfois si faudra-il que Dieu ait tousiours la victoire que sa iustice demeure en son entier: quand nous aurons abbayé à l'encontre nous n'y pourrons mordre, ainsi qu'il sera declaré tantost. Voila, di-ie, ce que nous avons à retenir en ce passage. Et pourtant en premier lieu apprenons, de ne lascher point la bride à nos langues, quand Dieu nous afflige, que les choses ne viennent point à nostre appetit: que pour cela nous ne soyons point impatiens en nos afflictions, mais humilions-nous tousiours sous luy, cognoissans qu'il

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est iuste, quoy qu'il en soit. Car si nous avons l'audace de nous rebecquer, ce sera, à nostre grande confusion et honte. Voila donc comme tous se doivent retenir d'eux-mesmes, et comme se captiver afin de ne iamais prononcer murmure à l'encontre de Dieu, ne le blasphemer aussi. Et au reste quand nous aurons beaucoup d'adherans, nous ne profiterons rien en cela: car Dieu ne se laissera point vaincre par grande multitude d'hommes. Nous aurons beau assembler gens qui s'accordent avec nous: car nous serons tous rembarrez ensemble: quand tout le monde auroit fait complot pour despiter Dieu, il ne s'en souciera point, il ne s'en fera que mocquer: comme il est dit au Pseaume second Que les rois de la terre facent leurs machinations, que les peuples se tempestent tant qu'ils voudront: celui qui est là haut ne s'en fera que rire.

Voila donc ce que nous avons à noter en second lieu, Qu'il ne faut point que nous pensions avoir cause meilleure, quand nous aurons beaucoup d'adherans et complices: car Dieu nous condamnera tous en un monceau. Et au reste, nous voyons aussi d'autre costé, que quand nous avons la verité de Dieu pour nous, il ne faut point que nous doutions de la maintenir. Et pourquoy? Il nous donnera bouche et sagesse, il nous donnera aussi vertu pour rembarrer tous nos ennemis. Comme auiourd'huy il est bien besoin que nous soyons armez d'une telle confiance. Car nous voyons on quelle furie se dressent les ennemis de l'Evangile: il leur semble, pource que nous ne sommes qu'une poignee de gens, et qu'ils sont grande multitude, et que c'est quasi tout le monde qui s'accorde avec eux à machiner nostre mort, O voila tout gaigné pour eux, il n'est question que de faire leurs triomphes sans combat. Que seroit-ce donc si nous ne cognoissions ce qui nous est ici monstré, c'est assavoir que d'autant que nous avons la verité pour nous, nous pourrons tousieurs batailler un contre cent mille: et qu'il ne faut point craindre, quand les Papistes s'eslevent sur leurs ergos, pource qu'ils sont grand bande, et que nous ne sommes rien au pris. Non, non: que cela ne nous espouvante point. Et pourquoy? Car ce n'est point seulement pour la personne d'Eliu qu'il est escrit, le te respondray à toy et à tes compagnons: mais le sainct Esprit nous donne ceste prornesse-la, afin que nous ne doutions point d'entrer en combat et d'estre fermes iusques an bout, puis que nous savons que nostre cause est bonne, et que Dieu bataille pour nous, d autant que nous maintenons sa querelle. Quand donc nous avons une telle certitude, combatons hardiment contre nos ennemis: car il faudra en la fin qu'ils demeurent confus.

Voila donc ce que nous avons à retenir, et comme aussi nous avons à pratiquer ce passage

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pour l'appliquer à nostre instruction: sur tout pour le temps present, quand nous voyons que le monde est ainsi bandé contre Dieu, et que la multitude des ennemis est si grande, quelle nous pourroit du tout faire perdre courage, si nostre Seigneur ne nous consoloit en disant, que nous avons dequoy respondre pour luy, combien qu'ils soyent beaucoup de contredisans, qui ayent ainsi complotté.

Venons maintenant à la response que fait Eliu. Contemple les cieux, dit-il, regarde en haut iusques aux cieux les plus grans: ils te surmontent, et ne pourrois atteindre iusques là Or il semble que ceste response ici soit bien maigre: car n'avoit-il point d'autre raison pour monstrer la iustice de Dieu? Voire: mais pour applicquer ce propos comme il faut, nous verrons que c'est assez pour clorre la bouche à tous ceux qui voudront blasphemer contre Dieu. Car du regard des cieux il nous amene à un autre consideration: c'est, que si nous faisons bien, pour cela nous ne pouvons rien profiter à nostre Dieu, et quand nous ferons mal nous ne luy pouvons nuire: car quel dommage en aura-il? Puis qu'ainsi est donc, é il n'est point question de le mesurer selon les hommes: car il n'est point vindicatif, pour dire qu'il soit fasché quand on luy aura fait quelque tort: ne qu'il soit mené d'affection, comme un homme qui veut qu'on luy complaise, et quand on luy aura fait quelque service qu'il le recognoisse, Or Dieu n'est point tel. Ainsi donc il ne faut point que nous le mesurions à nostre aune, et que nous pensions rien de charnel de luy: car les cieux mesmes qui sont sous ses pieds, nous monstrent bien qu'il n'est pas nostre semblable, et qu'il n'est point meslé ici parmi nous, pour avoir rien de nostre nature. nous voyons donc comme ceste raison est suffisante pour rembarrer tous ceux qui osent s'eslever contre Dieu, quand il est dit, Contemple les cieux, regarde ici haut par dessus ta teste. Or maintenant il est besoin que ce qui s'ensuit soit deduit par le menu, afin d'estre mieux entendu de nous.

Quand Eliu dit, Si tu fais bien, quel profit est ce que Dieu en reçoit? Il monstre par cela que Dieu n'est point tenu à nous. Voila pour le premier. Le second, qu'il ne sera point affectionné à la façon des hommes mortels. Quand on leur aura fait quelque plaisir, et bien les voila esmeus pource qu'ils sont passibles: mais Dieu n'est point tel: nous ne luy faisons ny aide ny faveur: ainsi donc il n'est pas semblable à nous. Or quant au premier, que Dieu ne soit nullement obligé à nous, quelque chose que nous puissions faire, c'est une chose bien vraye. Toutes fois nous voyons comme les hommes s'enorgueillissent, voire sans propos ny matiere: et font à croire à Dieu qu'il sera tenu a, eux, combien qu'ils ne luy puissent rien apporter

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Or cela quant et quant attire une mauvaise queuë de superstition. Pourquoy est-ce qu'auiourd'huy les Papistes travaillent tant apres Leurs ceremonies et badinages? C'est qu'il leur semble que Dieu en reçoit quelque profit, quand ils feront beaucoup d'agios, qu'ils auront barbotté, qu'ils auront trotté d'un lieu à l'autre: il leur semble qu'ils ont fait un bel ouvrage, quand leur mesnage est bien dressé, quand ils auront bien pigné et lavé leurs marmozets: comme si on avoit bien balié une maison, qu'on eust appreste un beau banquet, qu'il y eust de la ionchee, et d'autres choses. les Papistes, di-ie imaginent que Dieu se baigne en ces petis fatras; et qu'il y prene plaisir comme eux. Il ne faut point donc imaginer que nous puissions rien apporter à Dieu. Et voila pourquoy il dit au Psaume seizieme (v. 2), Seigneur tous mes biens ne pourront parvenir iusques à toy. Et comment donc? Mais tes saincte qui sont en terre me seront honorables. D'autant que Dieu ne peut rien recevoir de nos biens, il nous recommande nos prochains: et quand nous ferons du bien à ceux qui sont en necessité, que nous vivrons ici avec les hommes en equité et droiture, que nous tascherons de nous employer fidelement envers ceux à qui nous pourrons aider et secourir: voila Dieu qui accepte telles choses comme sacrifices.

Ainsi donc retenons ceste doctrine, quand il est dit, que nous ne pouvons rien apporter à Dieu. Car c'est afin que toute presomption soit abbatue en nous, et que nous ne pensions point que Dieu nous soit attenu en rien. Et cependant aussi que nous ne soyons point menez de ces folles superstitions, pour tracasser et faire beaucoup de choses de nulle valeur, comme si Dieu prenoit là plaisir. Et pourquoy? Nous ne luy apportons rien qui soit. Mais il nous faut aussi appliquer ceste doctrine à l'intention presente d'Eliu, c'est que Dieu n'est point semblable aux hommes mortels qui sont touchez et esmeus, et pourquoy? Pource qu'ils ont besoin qu'on leur aide: ils ne se peuvent passer des forces d'autruy. Voila donc pourquoy c'est que nous sommes esmeus, et transportez çà et là Mais il ne faut point que telles resveries entrent en nostre teste quant à Dieu, il ne se gouverne point à nostre guise, comme aussi nous ne luy pouvons rien apporter. Au contraire il est dit aussi, que si nous pechons, nous ne luy apportons nul dommage. Il est vray, que quand nous offensons Dieu, entant qu'en nous est nous violons sa iustice: et par ce moyen il est grandement outragé. Nous sommes donc coulpables quand nous pechons autant que si nous avions aneanti la maiesté dé Dieu. Nous savons quelle est la reigle de droiture qu'il nous commande: et quand nous allons au rebours, c'est autant comme si nous le voulions empescher

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qu'il ne regnast, comme si nous l'arrachions de son siege, comme si nous le foulions quasi au pié. les hommes donc sont coulpables de tout cela. Mais tant y a que Dieu en soy ne peut estre augmenté ny amoindri. Ainsi donc notons bien, que nous ce luy apportons nul dommage quand nous aurons peché: et mesmes ceux qui blasphement contre Dieu, il est vray que quand ils desgorgent leur venin, ils obscurcissent sa gloire d'autant: comme il est dit que le nom de Dieu est expose en opprobre, que sa gloire est amoindrie quand il n'est point cognu de nous et bon, et iuste, et sage, que nous ne le confessons point tel devant les hommes. Voila donc le royaume de Dieu qui est amoindri voire quant à nous, et non pas quant à luy. Mais cependant que faisons nous en pechant? Apres que nous aurons beaucoup fait, il est certain que nous ne pourrons luy apporter aucune nuisance. Que le plus habile archier du monde tire, assavoir s'il atteindra iusques au ciel? Et quand nous machinerons tout ce qui sera possible, pourrons-nous parvenir iusques à Dieu? Le toucherons-nous en façon que ce soit? Il est bien certain que non: et qui plus est tout ce que nous aurons ietté en haut, il faudra qu'il retombe sur nos testes. Si ie tire contre quelqu'un, et que ie le puisse assener: et bien, ie le blesse: mais ie ne pourray point parvenir iusques à Dieu comme i'ay desia dit. Nous aurons beau ruer de grans coups de pierres, nous aurons beau tirer et d'arc et de hacquebutes: mais tant y a que Dieu sera tousiours bien eslongné de nos coups. Il est vray (comme aussi i'ay desia dit) que nous pourrons bien abbayer: mais non pas mordre toutes fois. Quand les hommes auront rué leurs coups en haut, où est-ce qu'ils retombent? Iront-ils par dessus les cieux? Nenni: mais ils retomberont sur leurs testes. Et ainsi les hommes ne se peuvent eslever contre Dieu qu'à leur confusion.

Ainsi donc voici un passage bien digne d'estre noté, là où Eliu monstre que si nous offensons, nous ne pouvons apporter aucun dommage à Dieu. Or de là nous avons à recueillir double instruction. L'une c'est, que Dieu declare une souveraine bonté et infinie envers nous, quand il luy plaist d'accepter nos services que nous luy faisons, encores qu'il n'en reçoive nul profit, et que cela ne luy touche rien. Voila pour un Item. Or ceci devroit est-ce entendu en un mot: mais pource qu'il y en a qui sont rudes, il est besoin de le declarer plus à plein. Voila donc Dieu qui nous peut reietter sans tenir aucun conte de nous. Et pourquoy? car (comme i'ay dit) que tout le monde s'efforce tant qu'il pourra: si est-ce que nous ne pouvons profiter rien qui soit à nostre Dieu. Or cependant il nous dit, que si nous travaillons-pour bien faire, et pour

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cheminer en ses commandemens, ce luy sont sacrifices agreables. Ne voila point une singuliere consolation qu'il nous donne? de dire, l'accepte ce que voua faites: combien qu'il ce soit pas digne d'estre prisé de moy, toutes fois ie le reçoy, et m'oblige à vous, comme si i'y estoye tenu Ne voila point une bonté souveraine, quand Dieu fait cela de son bon gré? Apprenons donc de magnifier la misericorde de nostre Dieu, de ce qu'il a ainsi nos oeuvres agreables sans qu'elles le meritent, et que de son costé il y soit nullement tenu, que cela aussi soit pour nous donner courage de bien faire quand nous voyons que Dieu reçoit de nos mains ce qui ce le vaut pas, et qu'il met comme en ses registres tous les Items de nos oeuvres, quand elles luy sont agreables par sa bouté. Et defait, ce voila point une bonté inestimable de nostre Dieu, et qui est pour nous ravir en estonnement quand nous y pensons? Nous voyons donc combien il se declare propice envers nous.

Or il y a d'autre costé l'autre consideration qui nous est ici mise au devant. Quoy? Faisons mal: nous ne pouvons nuire à nostre Dieu. Que nous sachions donc, que Dieu ne nous veut point punir de nos pechez pour envie qu'il ait coutre nous, et qu'il n'a point une vengeance humaine pour faire comme un homme qui sera offensé. Car un homme quand on lui aura fait tort, qu'il sera outragé en sa personne, ou qu'on lui aura ravi son bien, il cerchera de s'en venger. Dieu, di-ie, n'est point esmeu de telles considerations. Pourquoi donc est-ce qu'il nous menace? D'autant qu'il ne veut point que nous perissions, il nous monstre le

soin qu'il a de nostre salut et cependant s'il nous punist de fait, en cela il declare sa iustice. Car il n'est point question ici d'entrer en cause contre lui, comme s'il avoit quelque querelle priveé: mais il nous punist comme iuste Iuge, ainsi que son office et sa nature le porte. Puis qu'ainsi est donc que nostre Dieu y procede en telle sorte, qu'avons-nous à faire, sinon à sentir mesmes son amour paternelle quand il nous veut chastier? Car par ce moyen il nous retire du train de perdition auquel nous sommes. Ainsi donc quand nous sentons sa main, quelque rude qu'elle soit, que nous ayons tousiours ce regard, que Dieu se monstre inste. Que faut-il donc sinon esperer en lui, et nous y consoler, et en ceste consolation lui demander qu'il ait pitié le nous, et combien que nous l'ayons offensé, qu'il ne laisse pas toutes fois de nous recevoir à merci? Sur cela que nous soyons tout persuadez et resolus, que Dieu ne tiendra point son coeur envers nous, comme un homme fier et arrogant: mais comme il est la fontaine de toute bonté et misericorde, quand nous viendrons à lui, il nous fera sentir combien il se veut monstrer pitoyable envers nous: et combien qu'il nous chastie quelquesfois, voire et plus rudement que nous ne voudrions si est-ce qu'il nous fera cognoistre qu'il le fait pour nostre bien, afin que nous ne perissions: et que quand il nous tient en bride courte, c'est pour nous humilier, et nous faire plier sous sa main et sous ses chastimens.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT TRENTESEPTIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE XV. CHAPITRE.

8. C'est à l'homme tel que toi que ton forfait s'adresse, et ta iustice au fils de l'homme. 9. Pour la multitude des oppresseurs on crie à cause de la puissance des maistres. 10. Et nul ne dit, où est le Dieu qui m'a formé, qui donne les chansons de nuict? 11. Et qui nous enseigne par dessus les bestes, et nous instruit par dessus les oiseaux du ciel?

Nous avons, pour la conclusion de ce qui fut hier declaré, à retenir ce qu'Eliu prononce ici en bref: c'est, que nos forfaits s'addressent aux hommes et non pas à Dieu, et pareillement nostre iustice afin

que nous n'imaginions point que Dieu soit colere pour se venger quand nous l'aurons offensé: ou bien à l'opposite qu'il soit tenu à nous, comme si nos services lui profitoyent de rien. Ne pensons point donc que Dieu soit semblable à nous, et ce le mesurons point a nostre sens. Vrai est qu'il s'abbaisse le son bon gré: car comment est-ce qu'il parle à nous, sinon à la façon des hommes? Mais cela ne doit point desroguer à sa hautesee. Quand il plaist à Dieu par sa bonté infinie de condescendre à la rudesse des hommes, faut-il qu'il soit mesprisé pourtant? Au contraire tant plus il merite que

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nous le magnifions. C'est donc lui faire grand tort et iniure, quand il se conforme à nostre petitesse, de le transfigurer pourtant: et penser qu'il se courrouce, d'autant qu'on l'a fasché: ou bien qu'il doit recompenser les hommes comme s'il y estoit tenu. C'est, di-ie, comme aneantir sa maiesté: car il n'est point de nostre rang: attribuons cela aux hommes comme il leur appartient: mais de lui il nous le faut adorer en sa hautesse incomprehensible. Voila donc ce que nous avons à retenir en ce premier verset.

Or maintenant il reste de voir comme Dieu est iuste, et comme il gouverne le monde en equité: et toutes fois les choses sont confuses cependant. Car les meschans ont la vogue, ils oppriment, ils pillent, ils saccagent: et Dieu dissimule: et ne fait point semblant d'y prouvoir. Comment ceci s'entend-il, Que Dieu ait la conduite du monde, et que tout soit iustement disposé par lui: et toutes fois qu'on voye des troubles si grands, des iniquitez si enormes, sans qu'il y remedie? Eliu donc comprend tout cela, et monstre qu'il ne se faut point esbahir si Dieu estant ainsi patient laisse les choses aller mal, et qu'il n'y prouvoit point si tost que nous l'invoquons: car aussi n'est-ce point de coeur. Si donc Dieu permet que les hommes soyent affligez, c'est pour iuste cause, d'autant qu'ils ne retournent point à lui avec prieres et actions de graces comme ils doivent. Tant y a qu'il nous le faut attendre: et combien que son iugement tarde, et qu'il nous semble qu'il ne vienne point si tost comme il devoit, si faut-il que nous l'attendions en patience, et que nous lui facions cest honneur d'esperer en lui, encores qu'il nous soit comme caché. Voila, di-ie, le premier de ce qui est ici mis.

Or en premier lieu ici Eliu declare, que les hommes ne sont point dignes que Dieu les secoure au besoin. Pourquoi? S'ils sont opprimez, qu'on leur face quelque tort ou violence, il est vrai qu'ils crient, ils se tempestent, ils savent bien se lamenter: mais ce n'est pas pour avoir leur refuge à Dieu. On orra donc les cris et les hurlemens de ceux qui endurent du mal: mais cependant Dieu ne les exauce point, encores que ce soit son office de subvenir à ceux qui sont iniustement oppressez: d'autant qu'il ne regardent point à lui et ne s'y addressent point, mais en confus ils se lamentent. Ne faut-il pas donc que Dieu les laisse là comme obstinez? Or quel est le remede, sinon qu'en cognoissant que Dieu ne s'est point attribué ce titre en vain, Qu'il subviendra aux oppressez, nous tendions droit à lui? Nous ne le fusons pas: nous avons donc beau crier, nous meritons que Dieu retire sa main, qu'il ferme les yeux, et qu'il ne tienne conte de nous aider. Et pourquoi? Nous ne le cerchons

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pas. Il est es rit, Cerchez, et vous trouverez: et nous allons tout au rebours.

Voila don un article qui est bien digne d'estre noté: car ce nous est un scandale qui nous trouble fort, voyans que Dieu laisse ainsi languir les hommes, et quand leurs miseres Sont venues iusques à l'extremité, il ne semble point qu'il en ait nulle pitié. Alors nous concluons, qu'il ne lui chaut de toutes nos iniures, qu'il est tellement eslongne de nous, qu'il n'a nul soin de prouvoir à nos necessitez. Or cependant nous ne regardons pas, que nous meritons bien d'estre destituez de son aide, puis que nous n'allons pas droit à lui. Comme maintenant il est vrai que les confusions sont si grandes et si horribles au monde, que nous n'y pouvons penser sans horreur. Voila les guerres qui sont en beaucoup de lieux, on verra un pays tout ruiné, les povres gens ne savent que faire, on verra les maisons bruslees, et tout le bien pillé. Voila donc des peuples qui sont tellement angoissez, qu'il vaudroit mieux que du premier coup on leur eust couppé la gorge, que de les faire ainsi languir. Or tant y a qu'ils ne regardent point à Dieu. Si on va en un pays estrange, là on orra beaucoup de complaintes: et ne faut point encores aller si loing, mais par tout où sont les tailles et imposts, là où les gensd'armes passent comme des raveines, il n'y aura celui qui ne crie, qu'on est rongé iusques aux os. Or cependant le monde se reforme-il? Vient-il avec vraye humilité cercher Dieu, pour dire, Helas Seigneur, c'est pour nos pechez que tu nous as traittez ainsi rudement: et il falloit que nous pensissions à cela. Or il n'y a en nous qu'orgueil, mespris, et rebellion contre toi: et bien Seigneur tu nous as monstré que tu es le maistre, fai nous maintenant la grace que nous te sentions Pere, et qu'en la fin tu nous secoures. Le monde use-il d'un tel langage? Helas! s'en faut beaucoup: mais ils rongent leur frain, et cependant ne peuvent nullement penser à Dieu. Si donc il laisse les choses en telle confusion, s'en faut-il esbahir? Cela n'est-il pas plustost un tesmoignage qu'il ne peut-souffrir un tel mespris de sa grace? Car comme il approuve sa verité quand il aide à ceux qui le cerchent, et qui le supplient, comme il monstre qu'il n'a point promis d'estre pitoyable à ceux qui le requerront, pour les frustrer de leur foi et de leu attente: tout ainsi donc que Dieu ratifie sa verité, et se monstre fidele et loyal quand il aide à ceux qui l'invoquent: aussi à l'opposite s'il laisse tremper ceux qui ne l'ont point cerché et qu'ils soyent minez et consumez de longue main, et qu'on n'appercoive pas qu'il les regarde, ne qu'il se soucie de leur necessité: en cela il monstre qu'il est iuste. Car il punit la nonchalance, on plustost l'orgueil qui est en eux, d'autant qu'ils mesprisent

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sa grace qu'il leur avoit offerte si liberalement. Or il est vrai que Dieu par fois n'aidera pas du premier coup ceux qui le requierent en verité: mais cela n'advient pas tousiours. Et au reste, quand il advient, c'est encores iustement: car il ne faut point que nous le vueillions astreindre à nostre appetit. Ainsi donc combien que Dieu differe de secourir les siens quand mesmes ils l'invoquent de coeur: si est-ce qu'il ne les abandonne iamais. Mais ce que traitte ici Eliu, est le plus commun, comme souvent l'Escriture parle: car quand elle prend une doctrine, c'est pour monstrer ce qu'on peut voir le plus souvent. Voila donc ce que nous pourrons conclurre quand nous aurons bien consideré que c'est du monde. nous trouverons que ceux qui sont battus et tormentez sauront bien se lamenter de leurs maux: mais leur cri ne s'addresse point à Dieu c'est comme un hurlement brutal: ils iettent leurs voix en l'air, mais tant y a qu'ils n'espandent point leur coeur devant Dieu, ils ne reiettent point en lui leurs solicitudes et angoisses, comme il nous est commandé: et voila pourquoi Dieu ne se declare point propice envers eux. Il ne faut point que nous l'accusions de cruauté ne d'iniustice, il ne faut point que nous imaginions qu'il leur face tort: car nous voyons que les hommes sont dignes d'estre ainsi punis, et qu'ils reçoivent le salaire de leur incredulité d'autant qu'ils ne se sont point appuyez sur les promesses qui leur sont donnees, et n'ont point esté incitez en eux-mesmes de recourir à Dieu comme ils devoyent.

Or si on dit que les hommes invoquent Dieu (comme il se fera bien quelques prieres) Eliu monstre que tout cela n'est rien. La raison? Car ils ne disent point, Où est le Dieu qui m'a formé, lequel donne chansons de nuict, lequel nous instruit plus que les bestes, et nous enseigne par dessus les oiseaux du ciel? Ceci (comme i'ai touché n'agueres) est pour respondre à ce qu'on pourroit alleguer, que les povres gens quand ils sont tormentez invoquent Dieu. Voire, mais ce n'est que par feintise, respond Eliu: cela donc est en vain. Et pourtant il ne faut point qu'ils soyent exaucez de Dieu, pource que les prieres qui se font de la plus part du monde ne sont qu'en hypocrisie. c'est la raison qu'en donne Eliu: car ils ne vont point à Dieu comme à leur facteur, et à celui qui les a formez, à celui qui resiouyst les hommes: à celui qui leur a eslargi tant de biens, qu'ils doivent magnifier sa misericorde, quelques maux qu'ils endurent. Quand donc nous ne cognoissons point Dieu tel qu'il 6e monstre envers nous, et que nous ne parlons point les graces que nous avons recenës de sa main, quand nous ne venons point à lui en ceste qualité là, il n'y a que feintise en nous et mensonge. Et pourtant il ne se faut point esbahir si la porte nous est fermee,

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et que Dieu ne face point semblant d'ouyr nos requestes. Voici un passage qui est bien digne d'estre noté. Car on verra auiourd'hui les Papistes qui feront es processions quand Dieu les presse: s'il y a quelque peste, s'il y a famine, ou autres calamitez, il est vrai qu'ils retourneront à Dieu: les Payens en ont autant fait. Mais quoi? Est-ce qu'ils l'invoquent en verité et en droiture de coeur? Helas! il s'en faut beaucoup: il n'y aura que ceremonie. Et qu'ainsi soit, notons bien que les hommes ne peuvent droitement cercher Dieu, sinon quand ils le cognoissent tel qu'ils le doivent avoir senti par experience. En premier lieu quand nous invoquens Dieu, il nous doit venir en memoire qu'il est nostre Createur, et que nous sommes eu sa main. Or maintenant qu'on examine ceux qui font semblant de prier: si on sonde leur coeur, trouvera-on qu'ils ayent ceste cognoissance-la? pour dire, le suis en la main de mon Dieu, puis qu'il m'a formé, c'est à lui de me regler en ma vie, et il faut qu'il prouvoye à toutes mes necessitez ie tien tout de lui, il faut donc que ie me laisse gouverner par sa main et selon son plaisir. En trouvera-on de cent l'un qui ayent une telle pensee, et qui parlent d'une affection droite pour faire hommage à Dieu comme à leur Createur? Ils confesseront bien de bouche, Ouy, nous sommes formez de lui, et il nous a donné vie: mais cependant qu'en le confessant ils en soyent bien resolus, c'est tout le contraire. Ainsi donc il n'y a point de prieres qui meritent d'estre appellees telles, puis que les hommes sont tellement abbrutis qu'ils ne cognoissent point Dieu tel qu'il s'est monstré envers eux.

Or il n'est point question seulement de cognoistre Dieu nostre Createur: mais il faut quant et quant que nous estimions les graces qu'il est prest de nous eslargir, comme il est dit notamment en ce passage, Qu'il donne les chansons de nuict. Ceci est exposé par aucuns, Que les oiseaux chantans nous recreent, et que cela doit estre attribué à la bonté de Dieu, et que les hommes n'en cognoissans rien monstrent leur ingratitude en cela. les autres prennent, Que Dieu faisant luire les estoilles nous resiouyt, et nous donne occasion de prescher sa bonté: car combien que le soleil soit couché, et qu'on voye les tenebres, si est-ce encores que Dieu nous allume là comme des chandelles pour dire que sa maiesté n'est point esteinte et qu'elle n'est point cachee du tout. Mais telles expositions sont trop contraintes. Il nous faut donc prendre ceci simplement, Que Dieu au temps mesmes que les hommes sont assoupis donne des chansons. Car il semble que la nuict soit comme pour amortir tout: quand le soleil est couché, et qu'il y a silence, il semble qu'il y ait comme une espece de mort, et que Dieu nous tienne là comme

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enserrez au sepulchre. Si Eliu eust parlé des chansons de iour, cela n'eust pas esté pour magnifier si bien la grace de Dieu: car de iour les hommes s'appliquent à leur ouvrage, alors se monstre leur vigueur, alors les esprits sont esveillez. Cela donc n'eust pas esté si excellent, quand il eust dit, Que Dieu donne les chansons de iour, comme quand il les assigne à la nuict. Mais voila une bonté singuliere de Dieu, quand nous sommes comme amortis, qu'il semble que nos esprits soyent abbatus, et qu'il n'y ait plus nulle vivacité: toutes fois qu'encores nostre Seigneur nous donne des chansons. Car si les hommes s'esveillent de nuict, ils ont dequoi sentir comme Dieu les a en sa protection: ils doivent cognoistre leur fragilité, qu'ils ne peuvent subsister sans dormir, et que cependant toutes fois Dieu veille pour eux. Ils se doivent donc resiouyr en cela pour dire, Helas Seigneur, ie ne te puis invoquer cependant que ie dors: me voici comme une souche et un tronc de bois, et cependant tu me gardes, et cependant encores ie respire par ta bonté: et mesmes ce dormir ici me repaist tellement, que ie cueille force nouvelle sans le sentir. Quand donc les hommes pensent à cela, n'ont-ils point dequoi se resiouyr pour dire, Helas mon Dieu tu te monstres Pere envers moi cependant que ie ne te cerche point, et mesmes quand ie n'ai plus nul sens, que ie suis semblable à une creature morte? Puis qu'ainsi est donc, quand ie me remettrai à toi, que ie t'invoquerai, ne seras-tu point plus prochain de moi par plus forte raison? Quoi qu'il en soit, que ie dorme ou que ie veille, ie serai tousiours en ta main et en ta conduite. Quand les hommes ont ceste consideration-là, n'est-ce pas pour chanter à Dieu?

Ainsi donc nous voyons à quoi pretend Eliu, c'est que souvent ceux qui sont affligez, quand ils feront semblant de prier Dieu n'ont nulle verité en eux. Et pourquoi? Car il nous falloit faire un recueil de ses benefices, reduire en memoire les biens que Dieu nous fait sans fin et sans cesse, afin que cela nous donnast courage. Or nous sommes si lasches que c'est pitié, et mesmes nous disputons comme nous pourrons venir à Dieu, quel moyen il y a d'en approcher, s'il nous regardera ou non. Voila donc que nous avions à faire, c'est assavoir de nous refreschir la memoire de tant de biens qu'il nous a eslargis, et qu'il ne cesse encores de nous distribuer tous les iours. Car cela en premier lieu est pour nous confermer en sorte que nous ne devons point douter de venir à lui estans asseurez qu'il nous exaucera: cela fait aussi que nous venions à lui avec action de graces, au lieu que ceux qui n'ont point gousté sa bonté, et les biens qu'ils ont receu de sa main, murmurent et se despitent. Quand donc nous aurons bien pesé

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ce qui nous est ici declaré, il n'y a nulle doute que nous ne soyons enflammez du tout à le requerir pour dire, Voici, mon Dieu tu me donnes tant de biens, que c'est assez pour estre ravi quand i'y pense: et puis que tu t'es monstré si liberal envers moi, si tu m'affliges, ne faut-il que pas que ie soye patient, et que ie benie ton nom? Or les hommes ne font rien de tout cela, ils oublient et mettent soubs le pied les graces de Dieu: voila comme ils ne l'invoquent point en verité ni à bon escient. C'est donc ce que nous avons à noter sur ce mot quand Eliu parle des chansons de nuict. Que Dieu ne cesse iamais de nous bien faire: qu'au temps qui semble le plus mort, et qu'on diroit que mesmes Dieu soit caché, qu'il semble qu'il ne vueille point continuer ses graces envers nous, toutes fois si ne laisse-il point encores de nous donner occasion de magnifier sa bonté. Puis qu'ainsi est, nous devrions bien estre touchez d'une autre façon que nous ne sommes pas pour venir à lui. Apres cela Eliu adiouste la grace universelle que Dieu a faite à tous hommes. Il est vrai que chacun en son endroit doit bien mediter les benefices de Dieu: comme il n'y a celui de nous qui en particulier ne soit obligé tant et plus, pour beaucoup de graces qui lui ont esté faites à sa personne. Quand ie voudroye cognoistre que Dieu est bon et liberal, il ne faut point seulement que ie regarde à ce qu'il fait à tous hommes indifferemment: mais il faut que i'entre en moi, et que ie pense à tout le cours de ma vie, et que ie note les biens que i'ai senti de la main de Dieu. Alors il faudra que ie soye comme transporté par dessus le monde pour dire, Et Seigneur si ie veux comprendre ta bonté, c'est un abysme si profond, que ie n'en puis venir à bout. Car quand ie pren une petite portion des signes et tesmoignages que tu m'en as donné, me voila confus: comment donc Seigneur parviendroie-ie iusques au bout? Voila comme il faut que chacun en son endroit note bien les graces qu'il a receues de Dieu en privé. Mais tant y a encores que si nous ne pensons seulement qu'à ce qui est commun et general à tout le genre humain, cela nous doit bien suffire pour magnifier Dieu: voire en telle sorte, que quand nous venons à lui pour le supplier qu'il nous delivre de nos afflictions, nous devons quant et quant nous resiouyr, nous lui devons rendre louange de ce qu'il s'est monstré si bon Pere envers nous. Mais quoi? Nous ne le faisons pas. Nous voyons donc en cela nostre ingratitude et nostre malice, et quand nous ne le sentirons, on voit qu'il n'y a qu'hypocrisie. C'est en somme ce qu'Eliu a voulu dire en ce passage.

Or il dit, C'est Dieu qui nous enseigne par dessus les bestes, et qui nous donne intelligence plus qu'aux oiseaux du ciel. Il fait ici comparaison entre

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les hommes et les bestes: car si la terre et le ciel savoyent parler, il est certain qu'il faudroit qu'ils louassent Dieu, encores qu'ils n'ayent pas intelligence, et ne soyent point eslevez en telle dignité comme nous. Et pourquoi? C'est desia un grand honneur que Dieu leur a fait, qu'ils soyent l'ouvrage de ses mains, qu'ils soyent ses creatures. Or si Dieu a honoré le ciel et la terre et toutes creatures insensibles, d'autant qu'il lui a pleu de les former: s'il a honoré les bestes, combien qu'il les ait destituees de raison: que sera-ce de l'homme auquel il a donné une telle intelligence? Voila pourquoi Eliu fait ici comparaison de nous avec les bestes. Car à quoi a-il-tenu que Dieu ne nous ait fait comme des asnes ou des chevaux? Car l'homme le plus noble de la terre et le plus excellent ne pourra pas dire, Ie me suis formé, ou bien, i'estoye disposé à estre fait tel: car Dieu le pouvoit bien faire ou un chien ou un pourceau, quand il l'a fait homme. Il ne faut pas donc que nous cerchions la matiere en nous de ce que Dieu nous a fait creatures raisonnables: mais nous devons priser sa bonté envers nous voire quand il nous a tant honorez, que non seulement il nous a fait du rang de ses creatures, mais qu'il nous a eslevez par dessus les bestes brutes, nous donnant sens et raison, ce qu'il n'a pas fait à tous autres animaux. Et c'est ce qui nous est remonstré en S. Iean au premier chap. Que toutes choses tiennent leur vie de Dieu, et que ceste vie-là a esté de tout temps enclose en sa Parole eternelle: mais il y a une vie qui est en clarté, laquelle est pour les hommes. Quand il est dit que là est la vie des hommes, assavoir en ceste clarté, sainct Iean monstre que nous n'avons pas un mouvement brutal pour boire et pour manger: mals que nous avons discretion en nous, que Dieu nous a donné intelligence pour cognoistre le bien et le mal, pour aspirer mesmes à la vie eternelle, pour sentir qu'il y a un Dieu que nous devons honorer comme nostre Pere. Puis donc que Dieu esclaire ainsi les hommes, nous voyons qu'il y a une obligation beaucoup plus grande et plus estroite, que si simplement il nous avoit fait ses creatures. Car s'il n'y avoit que cela, Dieu. nous a formez de sa main, et bien desia si faudroit-il lui en rendre graces: mais quand il lui a pleu nous discerner d'avec les bestes brutes, et nous donner une vie noble et excellente comme nous la voyons, ne pouvons-nous pas bien dire, Et Seigneur, qui estions-nous? Et toutes fois il t'a pleu nous mettre ici au nombre de tes enfans, nous donner ta marque. Et d'où est-ce que cela nous vient? Pourrons-nous trouver rien qui soit en nous, pour dire que nous t'ayons incité à cela, ou que tu ayes esté induit par nostre dignité? Nenni: mais le tout procede de ta bonté gratuite. Nous voyons

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donc maintenant ce qui est contenu en ce passage: c'est que nous avons assez d'occasion de louër Dieu, quand il n'y auroit sinon ce benefice general qui s'estend à tout le genre humain, c'est assavoir qu'il nous a donné sens et raison pour estre par dessus les bestes brutes.

Or il est vrai que ceste raison que Dieu a donné au premier homme est maintenant bien corrompue: car si nous demeurons en nostre nature nous sommes tellement pervertis que nous ne pouvons rien iuger de Dieu, nous sommes povres aveuglee, il n'y a que vanité en nous: et quant et quant nos cupiditez nous transportent tellement, qu'il n'y aura ni attrempance ni modestie en nous. Qui pis est, quand on fera comparaison de nous avec une beste brute, on trouvera plus d'integrité en un cheval ou en un boeuf, qu'on ne fera point en l'homme: car un cheval n'ayant point de raison toutes fois retient ce qui lui est donné: mais voilà l'homme qui s'est eslourdi du tout, tellement que la raison qu'il avoit, est convertie en malice, et au lieu de faire hommage à Dieu des biens qu'il a receus, il s'enorgueillist, et est du tout rebelle. Et puis cependant nous voyons que tout ce que nous cuidons avoir de sens, n'est que toute bestise: car quand il est question de penser à Dieu, ne voyons-nous pas comme les hommes sont entortillez en leurs superstitions? Qu'est-ce que les hommes peuvent comprendre de Dieu, sinon toute vanité, comme l'Escriture le monstre? Si donc les hommes s'esblouyssent ainsi quand ils pensent à Dieu: s'ils forgent un amas de superstitions quand ils le veulent servir: où est ceste raison et intelligence, laquelle Eliu magnifie ici tant? Or il est vrai que (comme i'ai dit) toute la clarté que nous avons de nature est convertie en tenebres, à cause du peché et de la corruption que nous tirons de nostre pere Adam: mais ce qui est de mal et de vicieux il nous le faut imputer à nostre faute: comme aussi cela n'est point de la nature que nous avons de Dieu. Nous ne pouvons point dire que cela vienne de la premier creation quand nous sommes tant enclins à errer, que nostre esprit est enserre en toute ignorance, que nous ne pouvons aller qu'en confusion quand nous croyons nostre esprit: il ne faut point, di-ie, que nous imputions cela, à Dieu: car il nous avoit creez à son image, et ceste image là a esté corrompue par le peché d'Adam. Et ainsi il faut que les hommes cognoissent leurs fautes et qu'ils se rendent coulpables devant Dieu de ce que nous sommes ainsi deffigurez, et que toute sa clarté est convertie en tenebres.

Or cependant il y a encores un autre poinct à noter, c'est qu'au milieu de toute nostre ignorance et de tous nos erreurs, et de toutes nos superstitions, encores nostre Seigneur nous tient convaincus,

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que nous avons une obligation inestimable envers lui de ce qu'il nous esleve par dessus les bestes brutes, quand il nous laisse quelque discretion de bien et de mal imprimee en nos coeurs. Et c'est ce que sainct Iean adiouste en ce passage que nous avons allegué, Que la lumiere luit parmi les tenebres: comme s'il disoit, Que nonobstant que le peché ait ainsi perverti le sens des hommes, et comme aneanti leur nature, toutes fois encores Dieu continue à les esclairer tellement qu'on apperçoit quelque trace de la creation premiere combien donc que nous n'ayons pas ce qui avoit esté donné du commencement à nostre pere Adam, et à grand peine en retenons-nous une petite portion: si est-ce que nous devons bien sentir que Dieu nous a fait un bien inestimable, quand il lui a pleu nous creer hommes, et qu'il nous a ainsi separez des bestes brutes. Or voila comme depuis le plus grand iusques au plus petit nul ne pourra point avoir occasion de murmurer contre lui: car il nous faut revenir à cela, Qu'est ce de nous? Qu'avons nous donné à Dieu? Qu'est-ce que nous lui pouvons alleguer pourquoi il soit tenu à nous? Mais au contraire il faut passer condamnation, que d'autant qu'il nous a creez à son image, qu'il nous a fait creatures humaines, en cela nous lui sommes obligez tant et plus. Et cependant notons, que maintenant si Dieu discerne entre les hommes, nous n'avons point occasion de gronder contre lui: comme nous voyons ces phantastiques quand on leur parle de l'election de Dieu, et qu'il choisist à salut ceux; que bon lui semble, ils regimbent et se rebecquent contre cela. Et comment? Que Dieu laisse ainsi ses creatures, et y auroit-il propos? Cela se feroit-il en equité? Voire? comme si Dieu avoit attaché aux hommes, et qu'il n'eust plus nulle authorité sur eux. Si Dieu a eu la liberté de nous pouvoir faire bestes brutes, et qu'il nous ait imprimé son image, voire et qu'il nous ait donné une dignité beaucoup plus haute: pourquoi est-ce que maintenant on viendra murmurer contre lui, s'il discerne entre un homme et un homme, et qu'il se face en son conseil estroit sans que nous sachions la raison, mais pour monstrer sa bonté? Car puis que desia il n'a point fait un homme beste: quand il l'eust peu faire: s'il le laisse en son naturel, avons nous dequoi murmurer à l'encontre de lui? Nous voyons donc que ceux qui blasphement ainsi contre l'election de Dieu, sont enragez, veu qu'il falloit retourner à ce propos qui nous est ici declaré: comme mesmes iusques aux Payens cela, à esté cognu. Car on voit qu'entre les Payens aucuns ont usé de ceste forme de louange envers Dieu. Il faut donc envoyer tels esprits phantastiques à l'escole des incredules: car ils ne sont point encores dignes qu'on leur remonstre par l'Escriture saincte leur

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malice, voire coniointe avec un tel orgueil contre Dieu.

Mais cependant si la consideration des biens que Dieu a fait en general à tout le genre humain, nous doit inciter à le magnifier: quand il nous aura donné beaucoup plus, c'est qu'il aura reforme son image en nous, qu'il nous aura presenté sa parole, qu'il se sera monstré à nous beaucoup plus privément: n'aurons-nous point une occasion beaucoup plus grande de le magnifier, et en l'invoquant luy rendre actions de graces des biens que nous avons receus de luy? Il nous faut donc ici proceder par degrez: c'est de cognoistre en premier lieu, puis que Dieu nous a honnorez en nous faisant ses creatures, que desia nous sommes tenus à luy et n'y eust-il autre raison. Mais quand il nous a preferez aux bestes brutes, voire sans trouver dequoy en nous, qu'il l'a fait par sa pure bonté: voila encores en quoy il s'est monstré plus amiable. Et quand nous le venons cereher, il faut qu'une telle cognoissance nous face le chemin et nous ouvre la porte. Voici ie vien à mon Dieu, et en quelle qualité est-ce que ie le cerche? Non point seulement comme celuy qui m'a formé, mais comme celuy qui a desployé une grace paternelle envers moy: car ie suis creé à son image et semblance. Pourquoy est-ce qu'il m'a eslevé par dessus les bestes brutes? Ne voila point donc desia une matiere et occasion de fiance qu'il me donne de venir à lui? Et au reste si ie suis affligé de sa main, la raison que nous avons voue ci dessus, n'est-elle pas pour adoucir nos maux quelques griefs qu'ils nous semblent estre? Assavoir que si nous avons receu des biens de la main de Dieu, ne faut-il pas que nous souffrions d'estre chastiez de luy, quand il voudra user de rudesse envers nous? Voila donc du succre, par maniere de dire, qui est pour adoucir nos maux, quand nous reduisons en memoire les benefices de Dieu, cependant qu'il nous afflige: quand nous cognoissons, Et bien ie suis creature humaine, et Dieu m'a discerné d'avec les bestes brutes. Mais outre tout cela i'ay esté baptisé au nom ne nostre Seigneur Iesus Christ: et voici une seconde marque qu'il m'a imprimee, pour me monstrer qu'il me vouloit tenir de son troupeau. Mais entant qu'en moy est, i'avoye aneanti mon Baptesme, i'estoye un povre incredule: et voici Dieu qui m'a encores retiré à soy, il m'a illuminé au milieu de ces tenebres tant obscures qu'elles estoyent: mesmes i'estoye plonge iusques au profond d'enfer, et mon Dieu m'a tendu la main et voici Iesus Christ le soleil le iustice qui m'esclaire tellement qu'en contemplant sa face en la doctrine de l'Evangile, ie voy que la porte de Paradis m'est ouverte. Quand donc nostre Seigneur nous resiouist en telle sorte. n'avons-nous point

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bien dequoy le magnifier, et n'avons-nous point aussi iuste occasion de nous humilier devant luy?

Or maintenant regardons combien on en trouve qui en usent ainsi? Il est vray, comme desia nous avons declaré, que ceux qui sont preoccupez de maux et de calamitez crieront à Dieu: mais comment est-ce? Ont-il premedité combien ils sont tenus à luy? Ont-ils fait un chemin par la cognoissance des graces qu'ils avoyent receues? Nenny: mais tout au rebours. Et ainsi donc, d'autant que les hommes ne cognoissent point Dieu comme leur facteur, et qu'ils ne reduisent point en memoire les biens qu'ils reçoivent de luy incessamment, et que sur tout ils ne cognoissent pas qu'il les a creez à son image: puis qu'ainsi est, ô il ne faut plus trouver estrange, si Dieu nous laisse ainsi languir pour pourrir en nos miseres: et que nous n'appercevions point que nous soyons assistez de luy: car nous n'en sommes pas dignes. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage. Or maintenant que nous faut-il faire à l'opposite? Puis qu'icy le sainct Esprit par la bouche d'Eliu redargue les hommes de leur perversité, et leur monstre, que s'ils ne sont soulagez de Dieu, et qu'il ne les delivre point de leurs maux, c'est d'autant qu'ils ne le cerchent point on verité: advisons quand nous sommes pressez de maux, de tousiours faire bouclier des biens que Dieu nous aura faits à l'opposite. Il est vray que ceste affliction ici est tant amere, que si tu ne regardes que là, ce seroit pour te faire tomber en desespoir: mais ton Dieu ne s'est-il point monstré Pere envers toi, voire on tant de façons que tu dois bien sentir sa faveur et sa bonté? Il faut bien donc que tu ayes tous tes

sens enclos là dedans, et que tes actions ne se debatent point par trop. Voila, di-ie, où il nous on faut venir. Et au reste quand nous aurons bien pensé aux graces de Dieu, qu'elles nous servent à double usage. Le premier doit estre, de nous certifier que nous ne serons point frustrez en nous oraisons. Puis que Dieu devant que ie fusse nay s'est desia monstré si liberal envers moy, et qu'il a continué tout le temps de ma vie, et que c'est une chose infinie que de sa bonté: faut-il que ie doute, quand ie le viendray invoquer, qu'il ne m'exauce? Voila donc comme nous prendrons les graces de Dieu, pour nous faire conclure que ce ne sera point temps perdu de le requerir. Et puis pour le second il nous faut aussi armer à patience: pourtant quand nous pensons ainsi aux benefices de Dieu, que cela nous serve de consolation du temps qu'il nous afflige: que nous ne savons point si malins de nous despiter contre luy, mais plustost que nous cognoissions, Et bien puis que mon Dieu m'a formé, n'est-ce pas raison qu'il ait tout droit par dessus moy, et qu'il me gouverne à son plaisir? Quand donc nous viendrons nous remettre ainsi à sa bonne volonté: encores qu'il nous afflige, nous ne lasserons point pourtant de nous assuiettir à luy. Et pourquoy? Nous avons receu tant de biens de sa main: et ainsi il ne faut pas que maintenant nous presumions de nous exempter de son ioug. Voila donc les doux choses, où il nous faut appliquer la cognoissance des graces de Dieu, quand nous le voudrons invoquer en verité.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT TRENTEHUICTIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE XXXV. CHAPITRE.

12. Là ils crieront, et Dieu ne les exaucera point à cause de l'orgueil des meschans. 13. Toutes fois c'est vanité, Dieu n'oit point, et le Tout-puissant n'y prend point garde. 14. Tu as dit, Il ne te voit point, il y a iugement devant luy, atten-le. 15. Or maintenant ce qu'il visite, n'est pas en fureur et ne chastie point en ire grandement. 16. Mais Iob a ouvert en vain sa bouche, et a multiplié paroles sans intelligence.

Pource que la premiere sentence que nous avons maintenant recitee se doit conioindre au

propos qui fut hier tenu, il nous faut avoir memoire de ce que nous avons desia declaré. C'est que Dieu quand il n'exauce point ceux qui sont affligez, nous monstre qu'il leur faut imputer cela, pource qu'ils ne viennent point à luy d'un coeur droit et pur: comme Eliu a deduit qu'il nous faut cognoistre les biens et graces que nous avons receuës de la main de Dieu, quand vous venons le cercher: car autrement nous ne pouvons pas esperer en luy. Quel est le fondement de nostre foy? Ce sont les promesses gratuites que Dieu nous donne. Mais cependant

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l'experience que nous avons de sa bonté, est pour confermer ce que nous savons desia de sa parole. Et ainsi ceux qui n'ont point comprins ne gousté les graces de Dieu, ne peuvent point venir à luy qu'en hypocrisie. D'avantage, quand nous ne cognoissons pas combien nous sommes tenus à Dieu, il est impossible que nous soyons patiens pour luy obeir, et qu'aussi nous demeurions coys sans murmurer contre sa volonté.

Ainsi donc maintenant Eliu adiouste, Que là ils crieront: comme s'il disoit, Et bien, il est vray que les hommes crieront à Dieu, quand le mal les tourmente: mais en quel estat sont-ils? Viennent-ils devant sa face disposez comme ils doivent? Il s'en faut beaucoup: car ils ne pensent aucunement aux biens qu'ils ont receus de sa main, ils n'en font point leur profit pour y appuyer leur confiance. Ainsi donc les hommes crieront pour l'outrage: mais ils n'ont point d'approche à Dieu, il n'y a point d'ouverture en leur coeur: et pourtant si Dieu ne les exauce pas, nous devons imputer cela, à leurs vices, et non point dire que Dieu ait oublié le monde, et qu'il ne face point son office, ou qu'il soit comme endormi. Quand donc les hommes cercheront Dieu en verité, il leur sera prochain: et sa main se monstrera assez tost pour les secourir: mais cependant qu'ils hurlent comme des bestes sauvages, et ne regardent point droit au but où ils se doivent adresser, leur cri sera inutile. Et pourtant notons bien qu'auiourd'huy nous ne serons point exaucez de Dieu, voire pour sentir son aide, quand nous ne serons point asseurez et que nous crierons en nous tempestant: mais le principal est de le cognoistre tel qu'il se monstre, Pere et Sauveur, nous appuyer sur sa bonté, voire reduisant en memoire les tesmoignages que nous en avons desia senti, afin que cela nous donne courage de le cercher comme il faut. Et alors ne doutons point que nous ne l'ayons bien tost trouvé: mesmes il n'attendra point que nous facions longs circoits: car il viendra au devant de nous Et ainsi voyons nous que la priere ne consiste pas en ceremonie, mais il faut que le coeur soit droit à Dieu: ouy, et que Don seulement nous sentions nous maux, pour desirer qu'il y remedie, mais qu'avec foy nous loy demandions qu'il se monstre Pere et Sauveur: et que ceste foy-la estant fondee sur ses promesses, se conferme aussi en tant de signes qu'il nous donne: et quand nous aurons experimenté, combien il nous est bon et pitoyable, que nous puissions appliquer cela, à nostre instruction pour estre droitement munis Et au reste, qu'en requerant Dieu qu'il nous face merci, nous luy apportions sacrifice de louange, pour les biens desquels nous loi sommes desia obligez.

Or apres qu'Eliu a ainsi parlé, il adiouste, que

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ceux qui n'apprehendent point la providence de Dieu ont dit, O tout cela n'est que vanité, Dieu n'oit point, et le Tout-puissant n'y prend point garde. Ceste obiection ici est faite en la personne des incredules: car combien qu'on leur remonstre que Dieu non sans cause laisse croupir les hommes en leurs miseres, pource qu'ils ne viennent point à luy en foy et en obeissance: tant y a qu'ils ne peuvent concevoir ceste raison, et imaginent à l'estourdie que Dieu n'oit point, et qu'il semble bien qu'il laisse aller le monde en confus, que les choses se manient ici bas par fortune. Voila donc comme les incredules apprehendent d'un sens brutal, et soudain ce qui se monstre à leurs yeux, sans discerner: comme si nous ne Voulions point noter une raison qui nous sera toute presente, et que nous cognoistrons defait: O, ie voy que cestoy-ci a fait telle chose. Ouy, mais il faut savoir plus, et entendre la raison: O, ie ne m'en veux point enquerir. N'est-ce pas nous priver de sens et raison? N'est-ce pas clorre les yeux à la clarté? Autant donc en font les incredules. Ils voyent que Dieu n'exauce point ceux qui crient: or la dessus c'est à se tempester, voire et à accuser Dieu. Et pourtant il ne se faut point esbahir, si Dieu ne fait point sentir son secours et sa grace à ceux qui ne font que le despiter en leurs miseres, et qui ne loy rendent nulle obeissance, et ne le requierent point en telle qualité comme ils doivent. Ainsi donc Dieu a iuste raison de laisser ainsi les hommes perir. Et pourquoy? D'autant qu'il les appelle à soy, et ils n'y viennent point par le chemin qu'ils doivent. Si on remonstre cela aux incredules, ils ferment les yeux, ils n'y pensent point. N'est-ce pas donc autant comme s'ils disoyent qu'il n'y a point de providence de Dieu, et qu'il ne regarde point à nous? n'est-ce pas l'ensevelir que cela? Et neantmoins voila où nostre raison charnelle nous transporte, sinon que nous soyons retenus en ceste bride d'humilité et de modestie, pour iuger des oeuvres et des iugemens de Dieu selon que sa parole nous monstre. Cecy donc est maintenant recité par Eliu en la personne des incredules. Or ce n'est point sans cause que le sainct Esprit a mis en avant un tel blaspheme: car c'est afin qu'un chacun de nous pense à soy. Nous avons la semence d'une telle perversité en nostre nature, qu'à tous coups nous serons transportez en ceste furie de nous fascher contre Dieu, et conclure qu'il ce fait point son office. D'autant donc que nostre esprit est plein d'une telle arrogance, et que nous sommes desbordez iusques là de pervertir toute raison: ceci nous est mis au devant, afin que nous apprenions de nous humilier quand il est question de iuger des choses que Dieu fait et ordonne. Pourtant que nous ne laschions point la bride à nostre nature, mais escoutons

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Dieu parler, et pesons bien les raisons qu'il nous amene.

Et sur tout notons bien ce qu'Eliu conioint ici: car apres qu'il a fait ceste obiection il adiouste, Combien que tu dises, Dieu ne voit point. il y a iugement devant sa face: atten-le. Ici Eliu remedie à ceste perversité qui a esté descouverte, afin que nous pensions au mal qui est en nous, pour n'y point adherer. Il est vray que ces propos pour leur brieveté sont comme rompus: mesmes pource qu'il y a Voici tu dis, ou bien, combien que tu dises, Il ne le verra point, ce mot se peut prendre aussi pour la personne de Iob: comme si Eliu luy reprochoit qu'il a pensé, Tu ne verras point Dieu tu ne cognoistras point que c'est de luy. Mais quand tout sera bien regarde, la sentence doit estre liee, et quant et quant aussi de l'autre coste distinguee. Combien que tu dises donc, Il ne le verra point, par cela Eliu signifie que les hommes s'avancent par trop, et qu'ils doivent cognoistre leur rudesse et leur petite mesure: car ce n'est point à eux de regarder Dieu, c'est à dire, de le sonder iusques au bout. Vray est qu'il nous faut regarder à Dieu tousiours: mais en premier lieu nous luy devons demander qu'il nous donne les yeux. Et cependant aussi nous le devons contempler au miroir qu'il nous presente, C'est assavoir en sa parole, et puis en ses oeuvres, et cheminer en telle sobrieté que nous ne vueillions point nous enquerir plus qu'il ne nous est licite, et qu'il ne nous le permet. Il y a donc une façon de regarder Dieu qui est bonne et saincte, C'est que nous le contemplions d'autant qu'il luy plaist se manifester à nous, et nous defians de nostre intelligence, que nous luy demandions d'estre illuminez par son sainct Esprit, et que nous n'ayons point une curiosité trop grande ni presomption de savoir plus qu'il ne nous permet. Mais quand nous voulons regarder Dieu en face, que nous ne voulons point que rien nous soit caché, que nous voulons entrer en ses conseils incomprehensibles iusques au plus profond des abysmes: voila une arrogance insupportable, et les hommes alors se confondent du tout. Apprenons donc quel moyen nous avons à tenir pour voir Dieu: que ce n'est pas d'y aller avec une hastiveté trop grande: mais qu'il nous faut estre sobres cognoissans la petite mesure de nostre esprit, et la hautesse infinie de la maiesté de Dieu. Et au reste puis que luy s'est declare à nous, selon qu'il savoit nous estre propre et utile pour nostre salut: tenons nous à ceste cognoissance qu'il nous en donne, et n'allons point nous esgarer ne çà ne là Voila donc ce que maintenant Eliu dit à Iob: Combien que tu dises le ne le verray point: comme s'il disoit, Il est vray que tu parles, mais c'est trop hardiment: tu t'ingeres plus que tu ne dois: car regarde qui tu es:

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regarde quel est Dieu, et baisse les yeux, et oublie cest orgueil qui est en toy.

Et puis il adiouste, Il y a iugement devant sa face, ou iuge toi: car le mot se peut exposer en deux sortes. Si nous le prenons pour iuge toi: c'est une exhortation à humilité et repentance: comme si Eliu disoit, Povre homme ie te voy ici eslevé contre Dieu: et qui en est cause, sinon que tu ne te iuges point? Ainsi entre en toy, regarde à tes povretez: et alors il faudra que tout orgueil soit abbatu. Voila donc le remede qui nous est ici donné par le sainct Esprit, pour nous redarguer, quand nous sommes esgarez, et que nous avons conceu par nostre infidelité contre Dieu des phantasies mauvaises et soudaines: car si nous voulons estre ramenez au bon chemin, il nous faut descendre en nous-mesmes, faire un examen de nostre ignorance et de nos pechez: et alors nous demeurerons confus, et oublierons toutes les phantasies extravagantes desquelles nous estions transportez çà et la. Voila quel seroit le sens, et quelle doctrine il nous faudroit recueillir, si nous prenions ce mot pour iuge toi. Mais le sens naturel du passage c'est qu'il y a iugement devant la face de Dieu, dit Eliu, et pourtant il conclud, qu'on l'attende. Or ici il y a un regard opposite entre la face de Dieu et notre regard: comme si Eliu disoit que Dieu ne laisse pas d'estre iuste, encores que cela ne nous soit point apparent. Quand donc nous demandons si Dieu gouverne le monde, s'il dispose toutes choses en equité, il ne faut pas que nous le mesurions selon que nous le pouvons apercevoir. Et pourquoy? Car le iugement de Dieu est trop haut, nous n'y pourrons point parvenir du premier coup. Notons bien donc que Dieu voit ce qui est bon et iuste, et nous y sommes aveuglez souventosfois Qu'est-il donc question de faire? Il ne faut sinon l'attendre: comme il faut que l'esperance nourrisse l'homme fidele, pour le rendre paisible et obeissant à Dieu: et nous savons qu'il nous faut esperer quand les choses ne nous sont point visibles.

Maintenant donc nous avons le sens naturel du passage, il reste de l'appliquer à nostre instruction. Combien que tu dises, tu ne le verras point: Ceci nous monstre qu'il ne nous faut point avoir la langue si habile, de decliquer incontinent ce que nous pensons de Dieu: mais nous faut brider nos langues, et tenir nos pensees captives, sachans que Dieu nous veut tenir en humilité, quand il ne nous monstre point la raison de toutes ses oeuvres. Ceux don qui ne voudront point estre condamnez par l'Esprit de Dieu, qu'ils regardent à ne se point ingerer pas trop. Voila pour un Item. Et pourquoi? Ceci doit bien estre pesé, Que nous ne pouvons par regarder Dieu. Or il est vray (comme desia nous avons dit) qu'il nous fait ceste race et

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privilege, de se monstrer à nous: mais c'est comme il cognoist nous estre expedient. Dieu donc estant invisible en soy, se declare au miroir qui nous est propre: c'est en sa parole, et puis en ses oeuvres: mais cependant si est-ce qu'il ne nous faut point enquerir de luy par trop. Et voila pourquoy aussi il nous renvoye tousiours à ce moyen qu'il a tenu pour nous soliciter à le cognoistre. Car il sait l'audace, il sait aussi la legereté qui est en nos esprits, et que nous sommes si volages que C'est pitié. Or ce sont deux grans vices, quand les hommes sont ainsi hardis, et qu'ils ont un appetit desbordé. Il y a d'autre costé l'ignorance, ou plustost la bestise: il y a d'avantage la perversité. Et ainsi nous avons besoin d'estre retenus en ce moyen que Dieu nous donne: c'est de nous contenter de ce qui est contenu en l'Escriture Saincte: sachans que lors nous ne serons plus en danger d'errer, quand nous tirerons ce chemin-la sans extravaguer, et que nous comprendrons les oeuvres de Dieu, non point pour en iuger selon nostre cerveau et ce que bon nous semble, mais moyennant que nous oyons ce qu'il nous dit par sa parole, et que nous souffrions d'estre enseignez de sa bouche, que nous ne vueillions avoir autre subtilité en nous que cela. Et au reste, puis qu'il est dit que nostre Seigneur Iesus est l'image vive en laquelle nous contemplons tout ce qui nous est bon et propre de cognoistre: arrestons nous là: comme aussi en l'autre passage il est dit, Que tous les thresors de sagesse et d'intelligence sont cachez en luy. Notons bien donc que nous sommes povres aveugles, et que si nous voulons nous enquerir de Dieu de nostre sens propre, il nous sera cache, et que iamais nous n'en approcherons: tant s'en faut que nous y puissions parvenir. Il faut donc que nous apprenions à nous condamner du tout, confessans qu'il n'y a en nous que pure bestise. Avons-nous cognu cela? Que nous prions Dieu, qu'il nous illumine par son sainct Esprit: que nous ne soyons pas pleins de fierté et d'orgueil pour dire, le suis suffisant pour m'enquerir. Gardons-nous de ceste presomption diabolique: mais humilions nous devant Dieu, le prians qu'il nous esclaire. Et cependant aussi, puis qu'il a ordonné ce moyen de se declarer à nous par sa parole, que nous demeurions la comme attachez, et que nous n'attentions point de passer plus outre. Voila donc quant au premier article qui nous est ici monstré.

Or venons maintenant à ce qui est dit, Qu'il y a iuyement devant sa face, et que nous le devons attendre. Nous avons desia touché qu'il ne nous faut point estimer les iugemens de Dieu par nostre veuë, car elle est trop courte, et mesmes elle est tant obscure que c'est pitié. Quoy donc? Sachons que Dieu habitant en une clarté inaccessible (comme

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l'Escriture en parle [1. Tim. 6, 16l) se reserve la cognoissance des choses qui nous sont trop profondes. Concluons donc que Dieu est iuste, encores que nous ne le voyons point: et toutes fois et quantes que nous trouvons estrange ce qu'il fait, pour en estre scandalisez: pensons, Et povre creature, il est vray que tu as des yeux: mais ils sont trop esblouis, mesmes ils sont aveugles du tout: et si ton Dieu t'illumine, voire en quelque portion, cependant il te veut retenir, afin que tu luy faces cest honneur de le confesser estre iuste. Puis qu'ainsi est donc que tu as le sens et l'esprit si debile: quand tu voudras comprendre la sagesse infinie de Dieu, où sera-ce aller? Ainsi donc remets à ton Dieu les choses où tu es confus: car tu ne vois point ici de raison: cependant que tu retiennes ceste leçon-la, et qu'elle te soit bien resoluë en ton coeur, c'est Qu'il y a iugement devant la face de Dieu. Voila, di-ie, comme il nous faut chastier ceste hardiesse qui est en nous: afin de confesser, encores qu'il nous semble que nous eussions occasion d'entrer en dispute contre Dieu, toutes fois qu'il voit ce qui nous est caché. Et c'est la comparaison des choses opposites dont i'ay parlé n'agueres. Quand donc il est dit, Qu'il y a iugement devant la face de Dieu, il nous est aussi declaré que ce n'est point devant nostre face: comme si Eliu disoit, Dieu voit et non pas l'homme: Dieu cognoist, et l'homme est ignorant.

Ainsi donc voulons-nous reserver à Dieu l'honneur qu'il m rite? Il nous faut despouiller de ceste vaine presomption de laquelle nous sommes tous enflez de nature: car nous voulons estre par trop sages: nous sommes tousiours chatouillez de cest appetit diabolique de nous vouloir enquerir de ce qui ne nous appartient pas. Ainsi donc contentons-nous de glorifier Dieu, luy attribuans ce qui luy est propre, a savoir une sagesse qui surmonte tous nos sens et nostre mesure. Mais il est impossible que cela se face sans l'esperance: car c'est celle qui nous retient, afin que nous obeissions à nostre Dieu: c'est celle qui nourrist nostre modestie et humilité. Et defait si nous n'esperions que les choses deussent aller mieux, et que Dieu y donnera une issue que maintenant nous ne pouvons appercevoir: il est certain que iamais nos esprits ne seroyent à repos. Notons bien donc que pour donner à Dieu la gloire qui luy appartient, confessans qu'il est iuste, il nous faut esperer. Et si maintenant les choses vont mal, que tout soit troublé, qu'il semble que le ciel et la terre doivent estre meslez ensemble: toutes fois il nous faut appuyer sur ces promesses que Dieu nous donne: c'est que s'il convertis les tenebres en clarté (comme il l'a monstre en la creation du monde) s'il sait tirer le bien du mal: les choses qui semblent estre du tout

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perverses, il les appliquera, à tel usage, qu'on cognoistra en la fin qu'il a une sagesse admirable: mais ce n'est pas du premier coup. Il y a donc ici une bonne doctrine et admonition: c'est que nous devons iuger non point selon nostre premier regard (car ce iugement-la seroit trop hastif et temeraire) mais qu'il faut que l'esperance marche et qu'elle soit comme une lampe pour nous monstrer le chemin. Et quel est l'huile de ceste lampe ici? c'est à dire, comment est-ce que nous en sommes esclairez? Nous tenans aux promesses de Dieu.

Quand donc nous attendrons patiemment que Dieu besongne selon qu'il le prononce de sa bouche, et que sa main se desploye en temps opportun: alors nous apprendrons d'estre modestes, et de le glorifier, confessans qu'il est iuste en tout ce qu'il fait: combien que nous soyons ici troublez, et qu'il semble que nous soyons au milieu de beaucoup d'abysmes. Et c'est la vraye estude des Chrestiens que Ceste-ci. Et au reste voila pourquoy auiourd'huy nous sommes tant aisement transportez, voire du tout desbauchez: à cause que nous n'avons nul repos, mais sommes agitez d'inquietude: voire d'une inquietude bouillante, que nous voudrions que Dieu se hastast selon nostre phantasie. S'il ne fait les choses comme nous l'avons pensé en nostre esprit, il nous semble que tout est perdu et desesperé, d'autant que nous ne l'avons point attendu: car cependant que nous pensons à nous seulement, voila qui est cause de nous faire ainsi despiter, et qu'on ce trouve nulle obeissance au monde. Et ainsi d'autant plus nous faut-il pratiquer ceste doctrine. Quand donc nous voyons les choses estre en grand trouble qu'il semble que Dieu ait les yeux fermez, qu'il nous ait tourné le dos, cognoissons que c'est à cause de nos pechez. Et cependant toutes fois que cela conferme nostre foy, et que nous soyons paisibles: sachans que c'est l'office de Dieu de nous imposer silence iusques à ce que le temps opportun soit venu, voire et qu'il le cognoisse. Car ce n'est point à nous de luy imposer certaine loy, pour dire Il faut que cela soit en telle sorte, il faut que cela aille ainsi: mais que nous apprenions de nous reposer en Dieu, et alors tout orgueil sera abbatu, pour trouver bon, droit, et iuste tout ce que Dieu fera, encores qu'il nous semble estrange de prime-face. Voila donc ce que nous avons à noter de ce passage.

Or Eliu adiouste, Que ce que Dieu maintenant visite, ou qu'il punist, n'est rien en son ire: et qu'il ne cognoist point en multitude grandement. Il est vray que ce passage ici est un peu obscur: mais le sens naturel en somme est tel, que maintenant combien que Dieu se monstre rude et aspre: toutes fois si nous cognoissions que c'est de son ire, combien

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elle est espouvantable, nous dirions, Ce n'est rien de oc que nous voyons auiourd'huy. Et pourquoy? Car il ne veut point cognoistre les choses iusques au bout, il ne les sonde pas trop profond: mais il pasee par dessus tant seulement, et à la legere comme on dit. Par ceci Eliu nous a voulu monstrer que quand nous sommes affligez iusques au bout, qu'il semblera que Dieu foudroye tellement sur nous, que c'est pour nous accabler: il nous faut contempler que c'est de son ire, et que s'il la vouloit du tout desployer, ce ne seroit point seulement pour ruiner un seul homme, mais cent mille mondes, et pour les consumer du tout et mettre à neant. Voila donc où nous sommes ramenez par le sainct Esprit. Et c'est encores une admonition bien utile, pour nous faire adoucir les afflictions que Dieu nous envoye. Car qui est cause de nous faire penser que nous sommes tormentez sans mesure? Et c'est qu'il nous semble que Dieu ne pourroit pis faire: et nous ne le saurions plus despiter de nostre part, que quand nous concevons telle estime.

Ainsi donc apprenons suivant ce qui nous est ici monstre, de iuger que c'est de l'ire de Dieu, c'est à dire combien elle est espouvantable: et combien qu'il se monstre fort rude envers nous, toutes fois sachons que ce n'est point la centieme partie de ce que nous sentirions, quand il voudroit executer une telle rigueur que nous l'avons merité. Quand donc nous pourrons cognoistre que l'ire de Dieu est telle, qu'elle pourroit abysmer en une minute de temps cent mille mondes, et qu'il n'y auroit ny hommes en la terre, ny Anges, au ciel, qui la peussent soustenir, qu'il n'y auroit ne ciel, ne terre, ne rien qui soit, que tout ne fust comme fondu en neige, voire qu'il ne fust du tout aneanti: nous devrons bien nous humilier encores que Dieu nous traitte asprement, et qu'il nous envoye des chastimens qui nous soyent fort rudes. Car tant S a qu'encores devons nous estre patiens, veu que Dieu nous espargne et nous supporte. Et defait n'avons-nous point occasion de lui rendre graces en premier lieu, voyans qu'il ne desploye point sa fureur contre nous selon que nous en sommes dignes? Ne voila point matiere de prendre courage, et de nous esiouir pleinement au milieu de nos afflictions? quand nous regardons, Il est vray que ie suis ici comme accablé de maux, et semble bien que Dieu me vueille faire du tout perir: mais tant y a qu'il s'en faut beaucoup que sa rigueur soit telle sur moy, comme ie la pourroye sentir sinon qu'il eust regard à ma foiblesse. Puis donc que mon Dieu me supporte, i'espereray en luy, ie ne cesseray point de le cercher: car encores il me donne un signe que ie puis avoir accez pour approcher de luy. Voila, di-ie, comme en cognoissant

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que Dieu nous supporte, nous avons occasion plustost de le benir on nos afflictions : et cependant nous sommes aussi instruits, à esperer en luy, veu qu'il nous ouvre la porte, afin que nous puissions encores luy demander pardon de nos pechez, et le requerir qu'il ait merci de nous .

Et pourtant pesons bien ces mots d'Eliu, quand il est dit: Que ce n'est rien ce que Deu visite maintenant voire quant à son ire: qu'il nu nous faut point regarder, quoy? Le mal est grand, ie n'en puis plus. Il est certain que si l'homme fait comparaison de ce qu'il peut endurer ici bas, et qu'il dresse les yeux sur l'ire de Dieu, il verra que ce n'est rien à la verité de tout ce que nous pouvons endurer. Or voyans que ce n'est rien, et que Dieu ne nous cerche pas iusques au bout, et qu'il passe seulement par dessus et à la legere (comme on dit) qu'il fait comme semblant de cognoistre de nous, mais qu'il ne nous veut point examiner si estroitement, pource que nous ne le pourrions pas porter: voyans cela, di-ie, que nous apprenions de retenir tous nos murmures: et si nostre chair nous solicite à impatience (comme nous y sommes par trop adonnez) que ce remede ici soit pour corriger un tel vice. Comment? Povre creature où t'adresses-tu? Veux-tu ainsi despiter ton Dieu? Et tu vois qu'encores il te supporte: tu l'as tant provoqué que tu meriterois bien d'estre exterminé cent fois du monde, et il ne veut point desployer son ire sur toy: tu serois digne d'estre abysmé au plus profond d'enfer, et tu vois qu'il fait luire son soleil sur toy, il te nourrist de son pain et à ses despens, il te maintient en la vie presente: et tu n'es pas digne d'estre au nombre des oeuvres qu'il a creées, et cependant encores il te donne loisir de retourner à luy. Quand nous pensons, à cela, il y a dequoy nous consoler, pour n'estre point agitez par trop d'impatience. Voila donc en somme la doctrine que nous avons à retenir de ce passage.

Or cependant notons, que si auiourd'huy nostre Seigneur ne nous visite point selon son ire, et qu'il ne cognoisse point les choses iusques au bout, il ne nous faut point endormir là dessus: car le grand iour viendra, auquel rien ne sera oublié. maintenant Dieu dissimule, et ne punist point les meschans: eux se donnent licence comme s'ils estoyent desia eschappez de la main du iuge, et qu'il ne fallust point rendre conte: mais le temps leur sera cher vendu, quand ils abusent ainsi de la patience de celuy qui les vouloit soliciter à bien, pour voir ils s'amenderoyent. Quand donc les meschans se mocquent ainsi de Dieu, il faudra qu'une horrible vengeance tombe en la fin sur leur teste: mais cela sera au grand iour. Au reste si Dieu nous espargne, ne laissons point d'estre vigilans: et quand il nous chastiera, que nous serons batus de

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ses verges, regardons tousiours, à son ire combien elle est espouvantable: et sur cela concluons qu'il nous adiourne tant seulement. Et pourquoy? Afin que nous prevenions son iugement dernier. Pensons donc tousiours à ce grand iour: et n'attendons pas d'estre preoccupez de la venue de Iesus Christ, mais que chacun se condamne quand Dieu nous incite à cela. Et au reste, que nous ayons tousiours ceci imprimé en nostre memoire Que Dieu se souvient de sa misericorde au milieu de son ire: et que cela est cause qu'il ne cognoist point en multitude grandement. Car quelle est la multitude de nos pechez? le voua prie, quand chacun se voudra examiner comme il doit: ne trouvera-il point un nombre infini d'offenses, voire si enormes qu'il sera là du tout effrayé? Or ce que nous ne cognoissons point la grandeur de nos maux, c'est nostre hypocrisie qui nous empesche, et nous tient les yeux bandez. Mais quand l'homme voudra faire un bon examen, il est certain qu'il se trouvera cent mille fois confus, devant que d'estre venu à my chemin. Car Dieu voit plus clair que nous beaucoup: quand nous aurons cognu une faute, Dieu en cognoist cent mille. Or en cognoissons nous cent mille et millions: que sera-ce donc de ce Iuge celeste?

Ainsi de le notons que Dieu se retient par sa misericorde, afin de ne nous point cognoistre en multitude, c'est à dire, de ne point s'enquerir iusques au bout. Et notamment ici Eliu dit, En multitude beaucoup pour signifier qu'il seroit impossible que toutes creatures subsistassent, sinon que Dieu le espargnast par sa bonté, et qu'il diminuast tousiours la rigueur des punitions que nous avons merité par nos pechez. Or là dessus (comme i'ay desia dit) il nous faut bien sentir qu'il y a un iugement tout autre qu'on ne le peut appercevoir en ce monde: mais nous ne le cognoissons point auiourd'huy, et Dieu nous supporte. Et quand nous sommes venus à ceste humilité de nous condamner, et requerir pardon de luy, ne doutons point quand au dernier iour nous comparoistrons devant son siege, que là toua nos pechez ne soyent effacez: et sachons que ce que maintenant il cognoist en partie sur nous, c'est afin de ne cognoistre rien du tout à ce dernier iour-la: et que la memoire de nos offenses sera tellement abolie qu'elles ne viendront point en conte devant luy, que nous serons la receus comme iustes: comme s'il n'y avoit eu en nous que toute innocence et integrité. Voila donc comme il nous faut approprier ceste doctrine à cest usage, que nous apprenions de cheminer tellement en esperance, que nous tendions tousiours, à la venue de nostre Seigneur Iesus Christ: et au reste, que nous en facions aussi bien nostre profit, quand nous voyons que nostre Seigneurs

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monstre signes de son ire et de sa vengeance, Comme auiourd'huy, helas quelles sont les calamitez qui se voyent par tout le monde? Et nous pourrions dire que Dieu est du tout aliené de nous, n'estoit que nous eussions ceste doctrine pour nous munir. Et defait quand nous aurons bien pensé aux iniquitez si enormes, comme elles regnent par tout: on voit bien que Dieu supporte le monde, et qu'il n'y va pas en telle rigueur comme les hommes l'ont merité. Sur cela donc apprenons de retourner à luy de tant meilleur courage, ne doutans point qu'il ne nous reçoive. Et au reste que nous tenions captives et bridees nos pensees et affections: et puis qu'Eliu a ici condamné les mauvaises pensees et tous propos volages, et toutes imaginations fausses: que nous requerions à Dieu, que premierement il purge nos coeurs de toutes mauvaises phantasies, ausquelles nous sommes par trop enveloppez: et puis, qu'il gouverne nos langues,

et que nous ne prononcions rien qui ne soit à son honneur, suivant la requeste que fait David, Seigneur ouvre mes levres, afin que ma bouche annonce ta louange. Ainsi donc nous avons bien occasion de prier Dieu qu'il gouverne tellement et nos esprits et nos langues, que tout ce que nous penserons et dirons soit à son honneur. Car s'il a fallu que David ait demandé cela, à Dieu, luy qui estoit si sainct Prophete: que sera-ce de nous, qui sommes si mal apprins? Puis qu'ainsi est donc, avisons que tout ce que nous penserons de Dieu, soit pour l'estimer bon, sage, et iuste en tout et par tout: et que ce que nous prononcerons de bouche, soit pour l'invoquer et luy rendre action de graces, de sa bonté qu'il nous fait auiourd'huy sentir, attendans que nous en soyons pleinement rassasiez.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT TRENTENEUFIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE XXXVI. CHAPITRE.

1. Eliu derechef parla, et dit, 2. Enten moy, et ie deviseray avec toy: car il y a encores propos de Dieu. 3. I'estendray ma science au long, et prouveray celuy qui m'a fait estre iuste. 4. Mes propos sont sans mensonge, et envers toy sera le parfait de science. 5. Dieu estant puissant ne reiette point, voire puissant de force de coeur. 6. Il ne vivifie point le meschant, et donne iugement aux affligez. 7. Il ne destournera point ses yeux du iuste.

Ceux qui par ci devant ont debatu que Dieu ne laisse en ce monde nul peche impuni, se sont trompez: comme il a esté declare plus à plein. Et defait nous Voyons que Dieu se reserve beaucoup de fautes à punir, afin de nous faire regarder plus loing: car si maintenant il exerçoit un iugement entier, et où il n'y eust que redire, nous n'aurions point occasion d'esperer la venue de nostre Seigneur Iesus Christ: il n'auroit plus que faire de iuger le monde: car desia tout seroit fait, Ainsi donc Dieu punist tellement ici bas les pechez, que cela ne se fait pas tousiours, ny egalement: c'est assez qu'il donne quelque signes et marques qu'il est Iuge du monde. Le semblable aussi s'apperçoit quant à maintenir les bons. Il est dit

que Dieu gouverne les siens, et qu'il est le Sauveur de ceux qui se remettent à luy, qu'il les delivre de tous leurs maux: voire, mais cela ne se fait pas en sorte qu'il ne permette quelquesfois que les bons soyent affligez: et mesmes il ne semble pas qu'il les vueille secourir, encores qu'ils l'invoquent. Il faut donc que nous cognoissions tellement la providence de Dieu, que nous sachions qu'il se reserve beaucoup de choses iusques au dernier iour. Et c'est l'argument que doit traitter ici Eliu. Ce chapitre donc ne porte autre chose, sinon que quand nous ouvrirons les yeux, nous pourrons aisement contempler que Dieu tient la bride dessus toutes choses humaines, et qu'il se monstre avoir le soin de nous. Il est vray que nous ne verrons pas un estat parfait et tel qu'il seroit à desirer: il s'en faut beaucoup: mais la raison y est toute patente, c'est assavoir que Dieu nous veut ici exercer en beaucoup de combats: et pluie, qu'il nous veut attirer plus loin, assavoir que nous cognoissions qu'il y aura une iournee où tout sera restabli: que si maintenant les choses vont mal, c'est afin que nous soyons tant mieux solicitez à demander que le Fils de Dieu apparoisse, et qu'il repare tout: comme c'est son office, et il a promis de le faire.

SERMON CXXXI

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Or Eliu devant que traitter ce que nous avons dit, C'est assavoir, Que Dieu gouverne le monde, qu'il dispose les choses en sorte que sa iustice s'y monstre par experience, use ici d'une preface. Escoute moy, dit-il, car i'ay encores à dire propos de Dieu. Et quels? I'estendray ma science loin, dit-il, an de prouver que celuy qui m'a fait est iuste. Eliu disant qu'il y a encores propos de Dieu, monstre que l'homme fidele ne se doit point lasser, quand il est question de maintenir la querelle de Dieu, afin de clorre la bouche à ceux qui murmurent contre luy, ou qui blasphement. Et defait si nous avions quelque petite portion du zele qui nous est commandé en l'Escriture saincte, nous serions plus ardens beaucoup à soustenir l'honneur de Dieu que nous ne sommes pas. Il est dit au Psaume (69, 10) Que les opprobres qui sont faits à Dieu doivent tomber sur nos testes: que nous les devons sentir, voire iusques à en estre touchez: que cela nous fasche et nous tormente plus que si on nous faisoit tous les outrages qu'il est possible de penser: car aussi qui sommes-nous? Quand on nous aura cent fois outragé, faut-il que nostre honneur nous soit autant recommande, que celuy de Dieu? Or on verra au contraire, que si quelqu'un de nous est blessé ô incontinent il se voudra venger: pour le moins il en demandera iustice, et iamais ne se contente, iusques à ce que l'honneur soit reparé: voire l'honneur qui est nul: car qu'est-ce de nous? Mais voila le nom de Dieu qui sera desciré par pieces: les uns s'en mocqueront vilainement, les autres desgorgeront des blasphemes execrables, les autres le despiteront. Cela passe et coule entre nous: il n'y a quasi nul qui s'en esmeuve: si nous en avons dit un mot, il nous semble que c'est plus qu'assez. Quand donc nous souffrons que la doctrine de Dieu soit blasmee, qu'on mesdise de sa maiesté, que son nom trotte avec contumelie: en cela monstrons-nous qu'il n'y a point une seule goutte de bon zele en nos coeurs: et ceste lascheté-la est digne que Dieu nous desavouë pour ses enfans. Car si nous le tenions pour nostre Pere, pourrions-nous endurer qu'on s'eslevast ainsi contre luy? Un enfant qui sera de bonne nature voudra couvrir le deshonneur de son pere charnel, encores qu'il n'ait rien valu. Or que sera-ce, quand il est question de celuy qui est la fontaine de toute iustice, qui est le Roy de gloire, et lequel merite toute louange? comme l'Escriture en parle, et comme il le monstre aussi par effect. Que celuy donc soit reclamé de nous comme Pere: et cependant, que nous ayons la bouche close, quand on taschera de pervertir sa verité, que son nom sera tiré en opprobre, que nous verrons bref qu'il sera du tout exposé en mocquerie: et que nous ne soyons point touchez de cela ne contristez?

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meritons-nous qu'il nous recognoisse pour ses enfans?

Ainsi donc nous devons bien mieux noter ce passage, quand il est dit, Qu'il y a encores propos de Dieu. se mot encores, emporte que quand l'homme fidele s'est opposé aux meschans qui contreviennent à l'honneur de Dieu, il ne s'est pas acquitté, pour avoir seulement declaré qu'il n'y consentoit point: mais tant qu'il nous est possible nous devons repousser iusques au bout, et resister à ceux qui font iniure à Dieu, et qui attentent de diminuer ou obscurcir sa gloire en façon que ce soit. Nous leur devons, di-ie, estre ennemis iusques à la fin, et iamais ne nous lasser en un tel combat, et en une querelle si saincte et si iuste. Or cependant nous voyons que les meschans sont tousiours prests pour soustenir des mauvaises causes: qu'auiourd'huy le plus meschant du monde trouvera assez de procureurs et d'advocats: tellement qu'on peut conclurre, que pour avoir faveur et estre bien supporté, il se faut adonner à tout mal: et puis pour un banquet, ou pour une autre corruption, ô chacun vendra sa conscience, et sa langue. Ces choses donc sont toutes patentes: et cependant ceux qui se diront avoir quelque zele à Dieu sont muets, qu'ils n'osent gronder. Quand les vilenies sont telles et si enormes (ie vous prie) faudra-il autre tesmoignage pour condamner ceux qui n'ont nul courage ne fermeté pour maintenir l'honneur de Dieu, que ce vouloir qu'on apperçoit aux meschans quand ils se bandent ainsi à tout mal? Au bien donc on ne trouve personne qui s'y employe. les meschans despiteront Dieu, pour soustenir une mauvaise cause, sous ombre d'un present qu'on leur fera: et cependant il n'y a nul qui vueille maintenir le bien. Apprenons donc d'estre zelateurs de la gloire de Dieu, mieux que nous n'avons esté: et en premier lieu, quand nous voyons qu'on tasche de pervertir la bonne doctrine et pure: que nous monstrions quelle foy il y a en nous, et que nous en facions confession pour resister aux mensonges de Satan, et de ceux qui ne demandent qu'à mettre trouble et scandale en l'Eglise de Dieu. Voila pour un Item.

Apres, voyons-nous que Dieu est mocqué et qu'on s'en iouë, qu'on tient des propos de l'Escriture saincte pour mettre toute religion en gaudisserie? Que nous soyons enflammez d'une saincte colere: car pour ceste cause faut-il que nous soyons touchez et esmeus, quand nous voyons qu'on blesse l'honneur de Dieu, et que la religion est offensee. Ainsi donc monstrons qu'il y a propos de Dieu. tiercement, quand nous voyons que les blasphemes trottent par les rues, et par les marchez, ou par les tavernes, qu'en cela encores nous taschions de resister tant qu'il nous sera possible. pour oster et

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purger du milieu de nous une telle abomination. Que donc nous ne souffrions point, entant qu'en nous sera, que le nom de Dieu soit vilipendé. Et pour conclusion, toutes fois et quantes que nous verrons le mal regner, que nous mettions barre au devant, que nous taschions de le corriger: voire, et alors Dieu nous fera cest honneur, de nous avouer pour ses procureurs et advocats. liais si nous faisons autrement, nous donnons la cause gaignee à Satan: et sommes coulpables d'avoir trahi le nom de Dieu, et de n'avoir tenu conte de ce qui estoit le principal, et le devoit estre.

Voila ce que nous avons à observer sur ce mot, là où Eliu dit, Qu'encores y a-il propos de Dieu. Il continue puis apres ceste sentence: comme aussi c'est une cause qui est bien digne que les fideles s'y employent iusques au bout, et s'esvertuent par dessus toutes leurs forces. Car quand il dit, Qu'il estendra sa science au loin, par cela il monstre qu'en parlant de Dieu, nous devons eslever nos esprits plus haut que nostre sens naturel ne monte. Et de fait quand l'homme voudra iuger selon sa phantasie et raison charnelle, parviendra-il iusques à Dieu? Mais plustost nous ne ferons qu'obscurcir sa gloire. Ainsi donc apprenons pour glorifier Dieu, d'estendre nostre science au long et au large: comme l'exemple nous en est ici donne. Et comment? Car l'homme iamais n'estendra sa science comme il doit, pour parler de Dieu, sinon qu'il cognoisse que sa maiesté est plus haute que toutes nos apprehensions: et ainsi qu'il faut qu'il descende à nous, et qu'il nous esleve à soi. Voila donc comme en toute reverence il nous faut humilier, afin que Dieu nous esleve à soi, et qu'il se declare à nous, et nous face participans de sa doctrine, laquelle autrement nous seroit incomprehensible. Voila donc comme il nous faut estendre nostre science au long, quand il est question de Dieu.

Or si cela estoit bien observé, nous profiterions d'une autre sorte que nous ne faisons pas, tant aux sermons qu'en la lecture, Mais quoi? Ceux qui viennent au sermon, comment sont-ils disposez pour recevoir la doctrine qu'on met en avant? Ce leur est assez d'estre venus au temple, et de s'estre ici monstrez. Or donc ils s'en retournent tels qu'ils sont venus, voire pires: car c'est bien raison aussi que Dieu punisse d'aveuglement ceux qui mesprisent ainsi ce thresor inestimable de l'Evangile. Quand les gens viennent ici à l'estourdie sans y penser, et qu'ils iettent là leur museau, et ne cognoissent point que c'est Dieu qui parle à eux, pour lui faire hommage, et recevoir ce qui est sorti de sa bouche: ne sont-ils pas sacrileges, d'avoir porté si peu d'honneur à la doctrine de salut? Voila donc pourquoi Dieu les aveugle. Quand nous lirons l'Escriture saincte, ou il y aura

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de l'orgueil, que nous venons là fueilleter en nous confiant de nostre subtilité (comme si nous estions iuges suffisans pour savoir prononcer de tout) ou bien nous meslerons la parole de Dieu parmi nos affections mondaines. Et an reste, tant s'en faut que nous estendions nostre science au long: que nous sommes comme preoccupez en nos phantasies vaines et frivoles, et en nos cupiditez mauvaises qui nous tiennent comme enserrez et courbez en bas: tellement que nous ne pouvons pas lever si teste au ciel. Voila pourquoi nous voyons un profit si maigre, et que ceux qui se renomment fideles ne savent que c'est de Dieu, et ne desirent point de le savoir. Apprenons donc (à l'exemple d'Eliu) d'eslever nostre science, et de l'estendre au long, quand il est question de parler de Dieu: et apprenons aussi de lui faire cest honneur que nous ayons une reverence qui nous dispose à le regarder. Car voila aussi comme est accomplie ceste sentence de l'Escriture saincte, Que Dieu approcha des humbles, qu'il se monstre à ceux qui desfient d'eux-memes sans s'attribuer une seule goutte de bien à ceux. Et en somme toutes fois et quantes que nous parlons de Dieu, ne laschons point la bride à nostre cerveau: mais que nous apprenions d'estendre nostre science plus loin.

Eliu adiouste, Qu'il prouvera celui qui l'a formé estre iuste. Or ici nous voyons à quoi doivent tendre tous nos propos, quand nous parlons de Dieu: c'est que sa gloire soit maintenue: et toute doctrine qui se rapportera, à ce but, il la faut tenir pour bonne et saincte: comme quand les hommes disputent pour diminuer l'honneur de Dieu, il est certain qu'il n'y a en eux que perversité, quelque belle couleur qu'ils pretendent. Ainsi donc toutes fois et quantes que nous parlons de Dieu, que ceci nous vienne en memoire de le prouver iuste: c'est à dire de lui attribuer ce qui lui appartient, en sorte qu'il soit magnifié de nous, que nous le cognoissions tel qu'il veut estre cognu, que toute bouche soit close pour n'avoir nulle occasion de se mescontenter de lui. Voila donc les propos que nous devons tenir de nostre Dieu, C'est que son nom soit sanctifie: comme aussi nous en faisons la requeste en la priere dont nous usons tous les iours.

Or Eliu adiouste quant et quant, Que ses propos seront sans mensonge, et qu'il monstrera, à Iob qu'il est parfait en science. Il proteste ici de ne rien mesler parmi la bonne doctrine, et qu'il ne travaillera point à la desguiser. Et defait c'est encores un poinct que nous devons bien observer, que quand nous ouvrons la bouche pour traitter de Dieu, et de ses oeuvres, et de sa parole, il ne faut point qu'il y ait aucun meslinge: mais que la pureté soit gardee, que tout ce que nous disons

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soit entier. Car celui qui enveloppe des bons propos parmi des meschans, que fait il, sinon de bailler une bonne viande et bien friande, qui seroit toutes fois empoisonnee? Ainsi en est-il de tous ceux qui ont quelque belle apparence, et defait amenent des sentences bonnes et vrayes, mais cependant les enveloppent parmi des mensonges et des erreurs. Notons bien donc que celui qui fait office de docteur ne doit pas seulement regarder d'avoir quelque bonne sentence: mais il doit sur tout estudier à ceste simplicité, qu'il n'adiouste ne diminue rien à la pure doctrine de Dieu. Et ainsi quand nous voudrons avoir une foi bien reglee, nous devons tendre là, et estre attentifs à ce qu'en enseignant nous n'ayons sinon la pure volonté de Dieu pour nous guider: et que tous nos propos se rapportent là, et qu'ils y soyent conformez. Mais si les choses sont traittees autrement, et qu'il n'y ait point une telle rondeur et droiture comme Dieu la demande: ainsi que nous voyons qu'il veut que sa parole se presche en simplicité: si donc nous avons de tels appetits, nous sentirons en la fin, que nous avons esté desbauchez. Ici donc nous sommes enseignez, de recevoir une doctrine pure et saincte comme il appartient, et faire qu'elle ne soit point meslee. Car de mesler poison parmi le bon bruvage, ou de bonne viande, qu'est-ce? Voila ce que nous avons à retenir au propos d'Eliu.

Or quand il dit, Qu'il sera parfait en science envers Iob, ceci est rapporté à Dieu par aucuns: comme si Eliu disoit, Qu'en la fin Iob sentira qu'il ne faut point monstrer la leçon à Dieu: comme par ci devant nous avons veu qu'il y tendoit: non pas de propos deliberé, mais en murmurant il sembloit bien qu'il deust regler Dieu à sa guise, et qu'en ne se contentant point de luy, il le voulust accuser et renverser son conseil. Pour ceste cause Eliu, comme il semble à d'aucuns, dit ici, que Dieu se trouvera parfait en science. Mais plustost ce mot doit estre prins de celui qui parle: comme s'il disoit, Tu sentiras que ie suis un docteur fidele. Il entend donc, que puis qu'il parlera au nom de Dieu, Iob doit bien recevoir tous ses propos: d'autant qu'il n'y meslera rien du sien ni adioustera, mais qu'il traittera la vraye doctrine en perfection, voire selon qu'il l'a receuë de Dieu. Quand donc celuy que Dieu enseigne, magnifie la doctrine, il ne faut pas prendre cela comme s'il s'eslevoit par trop: car il faut que la verité de Dieu soit maintenue de nous par dessus toute hautesse, et que rien ne l'obscurcisse. Voila donc en quelle sorte parle ici Eliu. Ce n'est pas pour le venter en sa personne, mais c'est afin que la doctrine qu'il porte, comme elle est de Dieu, soit receuë, et que chacun s'humilie sous icelle. Et defait quand on vient à

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se rebecquer à l'encontre, C'est un monstre. Sachons donc qu'il y a là une perfection telle, qu'il faut que tout le monde ferme la bouche, et qu'il cognoisse que Dieu doit estre adoré quand il parle à nous, tellement que chacun luy obeisse.

Or venons maintenant au propos general qui est ici contenu. Eliu iusques ici a usé de preface: or maintenant il entre à plaider la cause de Dieu, et dit, Que Dieu estant fort ne mesprise personne: voire, dit-il, de vertu de courage. I1 prend ici un principe pour separer Dieu d'avec les hommes, et l'oster de leur reng, afin qu'on n'estime pas de luy comme de nous. Car voila qui est cause que nous iugeons ainsi mal, d'autant que nous voulons tousiours conformer Dieu à nostre petitesse: voire comme s'il n'y avoit point une puissance infinie entre luy et nous. Quand donc nous voulons faire ressembler Dieu à un homme mortel, c'est comme aneantir sa maiesté: et toutes fois cela est plus qu'ordinaire: mesmes en toutes sortes nous l'experimentons. Si Dieu use de rigueur, nous allons imaginer tantost ceci ou cela, et prenons occasion de nous despiter contre luy: s'il nous menace, nous n'en sommes point esmeus: car il nous semble que sa colere se passera. Et qui est cause d'une presomption si brutale? C'est pource que nous ne discernons point Dieu d'avec ses creatures. Aussi à l'opposite, quand Dieu nous promet de nous recevoir à merci, nous ne pouvons estre persuadez qu'ainsi soit: car nous sommes empeschez et retenus par nos phantasies, Et quoy? le l'ay tant offensé. Nous le faisons tousiours semblable à un homme mortel, et voila pourquoy il dit au Pseaume, Aussi loin que sont les cieux de la terre mes pensees sont lointaines des vostres. Et par son Prophete Isaie il conferme ceste sentence-la. Comment? dit-il, pensez-vous que ie soye irrité à vostre façon? C'est pour nous monstrer, que combien que nous l'ayons provoqué iusques au bout, neantmoins il nous sera pitoyable: combien que nous en soyons plus qu'indignes, qu'il ne laissera pas d'estendre son salut iusques à nous. Ainsi donc nous voyons que ceste doctrine d'Eliu n'est pas superflue, mais qu'elle nous est plus qu'utile: d'autant qu'il y en a bien peu qui se puissent tenir de mesler Dieu parmi les hommes, tellement qu'on ne cognoist nulle difference entre luy et les creatures: et il nous est declaré toutes fois, que Dieu differe plus d'avec nous, que les cieux ne sont eslongnez de la terre. Il ne faut point donc que nous mesurions ses pensees par les nostres, et que nous prononcions rien de luy à nostre phantasie: car ce seroit tout pervertir. Retenons donc quelle est l'intention d'Eliu: cest qu'en somme Dieu doit estre exalté par dessus toutes creatures: tellement que les hommes ne presument pas de iuger de luy selon leur

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naturel, et selon qu'ils voyent ici bas qu'on se gouverne: mais qu'ils cognoissent que c'est tout autre chose, et qu'il y a une telle diversité, que le iour n'est pas si differant d'avec la nuict.

Or pour ce faire il dit, Que Dieu estant fort ne reiette personne. Car qui est cause qu'un homme mortel tasche de nuire a son prochain, et de luy donner du coude pour le renverser, ou de le faire tresbucher on quelque sorte que ce soit? L'envie et la ialousie que les hommes ont les uns des autres, et puis aussi la crainte qu'ils ont, pour dire, Celuy-la me pourra nuire: quand un tel sera avancé, ie suis reculé d'autant. Ainsi donc pource qu'il y a tant d'infirmitez aux hommes mortels, ils craignent tousiours que leurs prochains ne s'eslevent par trop. Voila pourquoy ils sont pleins de contentions et picques: voila pourquoy ils voudroyent tousieurs avoir diminué ceux qui ont trop grande autorité et credit. Ceste infirmité donc est cause que les hommes taschent d'abaisser ainsi leurs prochains. Regardons maintenant si nous trouverons une telle condition en Dieu? Nenny, non: car il est trop grand pour nous porter envie: il ne lui chaudra que les hommes disent. Car pourrons-nous porter dommage, ni diminuer l'honneur de Dieu, quand nous serons bien grans? Il n'y a ne roy ne prince, qui puisse eslever son throne par dessus les nues: or voici Dieu qui est par dessus tous les cieux, et par dessus les Anges. Et les hommes quoy? Le Prophete Isaie (40, 22) parlant de cest orgueil des hommes, quand ils se veulent ainsi eslever, dit que ce sont des sauterelles. On voit que quand les sauterelles se iettent, pource qu'elles ont de grandes iambes, elles feront bien quelque saut, mais il faut qu'elles retombent incontinent à terre. Ou bien, ce sont comme des grenouilles. Voila donc la comparaison que mot le Prophete Isaie, pour se mocquer de l'ambition des hommes. Car que nous volions par dessus les nues, que nous soyons compagnons des Anges: si est-ce que nous voyons qu'ils adorent la maiesté souveraine de Dieu, qu'il faut qu'ils cachent leurs veux de leurs ailes, comme il en est parlé au passage d'Isaie. Ainsi donc Dieu ne se doute point que nous lui puissions nuire: il ne nous veut point aussi porter envie, comme si nous lui pouvions faire quelque dommage: sa maiesté demeurera tousiours en son entier en despit de nos dents. Puis qu'ainsi est, il faut conclure qu'il n'y a plus nulle proportion entre lui et nous: qu'il ne faut point que nous imaginions, O quand Dieu est offensé des hommes il se courrouce à bon droit: car on lui veut arracher ce qui lui appartient. Il est vrai que les hommes seront coulpables de cela: mais tant y a que de lui il n'y sent nul preiudice.

Ainsi donc il ne portera point envie aux creatures

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par infirmité qui soit on lui: il est grand, et d'avantage il adiouste, Qu'il est grand de force de coeur: ou, qu'il est fort de vertu de coeur. En quoi Eliu touche un second vice qui est aux hommes: car mesmes ceux qui sont puissans, et qui ne devroyent point porter envie à ceux qui sont inferieurs, si est-ce qu'il les craindront, quand il y aura ainsi un courage efféminé: comme nous voyons mesmes les rois et les princes qui ont une nature maligne, que quand ils verront quelque homme vertueux, ils on seront faschez. Et pourquoi? Il n'y a point une vraye noblesse on ceux pour dire, Dieu m'a ici constitué afin que i'esleve les gens de vertu, que ie les prise et honore: mais tout au rebours ils voudroyent quand ils sont vilains, que tout le monde leur ressemblast: ils ont honte mesmes de voir un homme de bien. Voila un prince qui se voudra souiller on toute ordure, il voudra tenir un bordeau en son palais: il lui fasche que sa turpitude soit descouverte. Quand la paillardise regnera par tout, c'est ce qu'ils demandent, afin qu'ils prennent plus de licence de s'adonner à toute vilenie. D'autant donc qu'on voit un courage si vilain aux hommes, Eliu dit, qu'il ne nous faut point imaginer Dieu on ceste façon. Et pourquoi? Car outre ce qu'il est puissant, et que les hommes ne peuvent pas atteindre iusques à lui, il est puissant en vertu de coeur: il a la vertu en recommandation, la iustice lui plaist, et il approuve le bien: et ne demande sinon de monstrer que tant plus qu'il y aura de vertu aux hommes, tant mieux sera-il servi et honoré. Car voila en quoi consiste la gloire de Dieu: c'est que les hommes soyont vertueux. Si un roi voit aucuns de ses suiets estre plus digne de louange que lui, il se fasche et se despite. Et pourquoi? Car ce qui est aux autres, il ne l'a pas. Mais ce n'est pas ainsi de Dieu. Et pourquoi? les hommes ont-ils le bien de leur nature? Non: mais il faut que nous le recevions de lui, qu'il nous vienne de ceste source-là Puis qu'ainsi est donc, il ne faut pas craindre que l'honneur de Dieu soit obscurci par la vertu des hommes. Mais voici que nous avons à considerer: Dieu ne sera point cognu en soi iuste et puissant comme il le merite, si nous le voulons contempler selon nostre sens naturel. Et pourquoi? Car nos esprits sont trop rudes et trop pesans, pour monter si haut. Mais quand nous contemplons les vertus et graces qu'il distribue aux hommes, voila des beaux miroirs, et des pointures vives là où il se monstre: et d'autant plus que les hommes cheminent droitement, c'est tousiours pour magnifier Dieu, comme il est servi et honoré en cela. Ainsi donc nous voyons maintenant qu'il ne faut plus mettre Dieu au rang des hommes, et qu'il ne faut point iuger de lui à nostre guise et façon: mais qu'il doit estre du tout separé: comme

SERMON CXXXIX

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defait le ciel n'est pas si eslongné de la terre, comme. il y a longue distance lui et nous, suivant ce que nous avons desia allegué du Pseaume (103, 11) et du Prophete Isaie (557 9). Or maintenant apres qu'Eliu a parlé ainsi, il adiouste ce que nous avons desia touché: c'est assavoir, qu'on peut Doter les marques de la providence de Dieu, combien que beaucoup de choses soyent confuses au monde. Et defait iaçoit que Dieu maintenant ne tienne point un ordre egal: tant y a que si voit-on bien qu'il est par dessus toutes les choses de ce monde, et que s'il ne tenoit la bride, il y auroit en tout et par tout une confusion horrible ici bas. Qu'il nous suffise donc d'avoir ici quelques marques de la providence de Dieu, afin de lui donner la gloire qui lui est deuë: pour dire, Seigneur, tu es luge du monde, quoi qu'il en soit: et combien que tu laisses beaucoup de pechez impunis, combien que les iustes et innocens souffrent beaucoup d'afflictions: si est-ce neantmoins que nous appercevons que tout est conduit par ta main, et que tu as l'empire souverain sur toutes choses. Voila donc ce qui est ici traitté par Eliu.

Or en premier lieu il dit, Que Dieu ne vivilfie point les meschans, et qu'il donne iugement aux affligez, et qu'il ne destourne point ses yeux des iustes. Ces sentences que prend ici Eliu sont generales: et aussi il nous faut conclure en general que Dieu est iuste, quand nous appercevons quelque signe de sa iustice: et nous faut retenir ce qui a esté declaré par ci devant: c'est assavoir, que quand nous voyons que les choses ne sont point encores remises en tel ordre et si entier comme nous desirerions: cela nous soit un advertissement que Dieu iugera une fois le monde en la personne de son Fils, suivant aussi l'article de nostre foi, Que Iesus Christ doit venir pour iuger les vivans et les morts. Et de fait (comme nous avons dit) si tout estoit disposé à souhait, que seroit-ce? Nous n'aurions plus de foi quant à la resurrection derniere. Voyons-nous donc que Dieu n'execute point tous ses iugemens, mais qu'il en reserve? Que cela nous conferme en l'esperance du dernier iour, et de la venue de nostre Seigneur Iesus Christ, auquel toute puissance est donnee de Dieu son Pere, afin qu'il apparoisse eu sa maiesté pour regler les choses qui sont maintenant confuses, et les restablir. Mais quand nous voyons que Dieu punist quelques offenses, qu'il delivre les siens, soit nous ou les autres: que cela nous suffise pour approuver 0a providence. le voi que Dieu a puni une telle transgression: il faut donc que ie conclue, qu'il m'a monstré comme en un miroir sa iustice, et que les meschans viendront en conte devant loi. Pourquoi? Car il n'a point d'acception de personnes: ce n'est pas comme un iuge terrien. qui fera bonne iustice par bouffee:

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quand il y aura quelque crime commis, il sera puni avec grande rigueur, et cependant il en laissera passer beaucoup d'autres, sous ombre de quelque corruption ou faveur: et voila le iuge qui sera du tout changé. Cela se voit, tellement que toutes les iustices de ce monde, voire les meilleures qu'on puisse voir, ne sont que brigandages, d'autant qu'elles n'y procedent pas d'une bonne affection et ronde, et qui continue. Mais en Dieu il n'y a rien de semblable: il n'est point esmeu de faveur, il n'est point corrompu par presens. Quoi donc? Il iuge selon la verité. Puis qu'ainsi est, il faut conclure que quand Dieu aura puni un malefice, en cela il nous monstre que rien ne lui eschappe, qu'il faudra que toutes nos oeuvres viennent en conte devant lui: et que quand auiourd'hui elles seront cachees, qu'elles ne seront point apperceuës du premier coup, nous ne laisserons pas neantmoins d'estre coulpables, quand il faudra là venir.

Ainsi donc apprenons de pratiquer ceste doctrine selon qu'elle nous est ici monstree, c'est assavoir, Que Dieu ne destourne point ses yeux des iustes, et qu'il ne vivifie point les meschans. Et comment cognoistrons-nous cela? Non point tousiours, ni esgalement (comme nous avons dit) mais si est-ce que Dieu nous donne assez d'expériences pour conclure qu'il veille sur les bons afin de les maintenir: qu'il les a en sa garde, qu'il a pitié d'eux, et les delivre de tous dangers. nous voyons, di-ie, de tels exemples de cela, qu'il nous faut avoir ce propos ici tout arreste et conclu EN nous. Au reste nous voyons aussi que Dieu leve sa main forte pour reprimer les iniquitez des hommes. Non pas tousiours: car il en laisse beaucoup d'impunis, il dissimule, il semblera mesmes qu'il favorise aux meschans en beaucoup d'endroits: mais nous avons desia monstré que cela nous doit conformer nostre foi, et devons estre munis contre un tel scandale, sachans que Dieu se reserve au dernier iour ce qu'il n'accomplist point maintenant. Mais quoi qu'il en soit, nous voyons quand Dieu punist tels malefices qu'il hait le peché, et le deteste. Par cela donc il nous faut iuger qu'il ne vivifie point le meschant. Or comme ceste doctrine est ici mise afin que nous apprenions de glorifier Dieu en tout et par tout: aussi notons qu'elle doit edifier nostre foi, et nous instruire à crainte. Voyons-nous donc que Dieu ne destourne point ses yeux des bons, mais qu'il ait pitié d'eux pour les aider? Que nous soyons confermez en la fiance de sa bonté, afin de recourir à lui toutes fois et quantes que nous sommes affligez. Avons-nous veu que Dieu en ait delivré quelqu'un, ou que nous-mesmes il nous delivre? Que cela soit pour nous faire retourner à lui, et dire, comment? Mon Dieu m'a fait sentir par experience qu'il est prest d'assister à tous ceux

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qui se confient en lui: et l'Escriture nous dit, Venez à moi vous tous qui estes chargez et qui travaillez, et ie vous soulagerai. Voila donc comme tous les tesmoignages que Dieu nous donne, qu'il n'a point destourné ses yeux des bons, nous doivent confermer en ses promesses qu'il nous donne de sa bonté. Ainsi à l'opposite, quand il est dit Que Dieu ne vivifie point les meschans, apprenons a le pratiquer. Voyons-nous quelque crime qui se punist? Que nous soyons solicitez à cheminer en crainte, pour dire, Il ne se faut pas iouër ici avec Dieu. Pourquoi? Il chastie celui-là, afin que nous soyons instruits à ses despens: car c'est une grande grace qu'il nous fait, quand il nous donne de tels exemples de sa rigueur et de son ire, que sans qu'il nous touche, neantmoins nous sommes admonnestez d'eviter sa vengeance, qui estoit apprestee à tous, et laquelle il nous pouvoit faire sentir. Voila donc comme tous les exemples que nous contemplons des chastimens et corrections que Dieu fait en ce monde, nous doivent servir de doctrine.

Or il est vrai que nous dirons bien, Dieu est iuste, et celui-là a son salaire: nous saurons bien condamner ceux qui ont failli, et approuver les corrections que Dieu leur envoye: mais cependant

nous n'appliquons point cela, à nostre usage: et ce seroit le principal: Quand ie voi que Dieu chastie un homme, il faut que i'entre en moi, et que ie regarde si ie ne suis point entaché du mesme vice: ou bien si ie ne suis point coulpable en d'autres endroits: et que sur cela ie m'humilie, et que ie chemine en plus grande solicitude que ie n'ai point fait. Et au reste, encores avons nous un autre fruict des corrections que Dieu envoye: car en cela aussi nous cognoissons qu'il a le soin de ses enfans. Si Deu abbat ceux qui ont travaillé l'un, outragé l'autre: pourquoi le fait-il, sinon qu'il prend nostre querelle en main? Ainsi donc nous devons est e mieux affectionnez à servir à Dieu, quand nous voyons qu'il s'esleve contre nos ennemis, et qu'apres qu'il leur a laissé avoir la vogue pour un temps, il foudroye sur eux. Et pourtant (comme i'ai desia declaré) nous devons estre confermez pour nous appuyer en la foi de ses promesses, pour ne douter qu'il ne se monstre Pere envers nous. Et cependant nous devons estre retenus en sa crainte et en son obeissance, pour prevenir toutes ses vengeances que nous voyons estre sur les meschans et les contempteurs de sa maiesté.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT QUARANTIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE XXXVI. CHAPITRE.

6. Il ne vivifie point le meschant, et donne iugement aux affligez. 7. Il ne detournera point ses yeux du iuste: il assera les rois au siege, et seront exaltez à iamais. 8. S'ils estoyent es ceps, et liez avec cordes en affliction: 9. Il leur monstrera leurs fautes, et leur fait sentir leurs pechez, il. en seront touchee. 10. Il leur descouvrira l'aureille afin de les amender: il parlera, à eux, et les fera sortir de l'iniquité. 11. S'ils oyent, et qu'ils obeissent, ils passeront leurs iours en bien, et leurs ans en gloire. 12. S'ils oyent point, ils passeront par le glaive, et seront consumez sans science. 13. les hypocrites de coeur adioustent l'ire, ils ne crient, voire estans liez. 14. Leur ame donc mourra en vigueur, et leur vie entre les paillards.

Apres qu'Eliu a dit en general, que Dieu ne destourne point ses yeux du iuste, qu'il n'ait le

soin de luy, et qu'à l'opposite il ne vivifie point le meschant, il adiouste en particulier pour mieux approuver la providence de Dieu, Qu'il donne iugement aux affligez. Car il faut bien que ceci procede de luy, quand un povre homme destitué de tout secours, reietté de tout le monde, sera neantmoins delivré quand on l'afflige, et qu'on le persecute. Il faut bien, di-ie, que cela soit attribué à Dieu: car si nous n'avons nul support du monde, et que cependant nous ayons des ennemis robustes et puissans, que dira-on sinon que nous sommes perdus, et qu'il n'y a plus d'espoir en nostre vie? Si donc nous sommes restaurez, là on cognoist que Dieu a besongné. Ainsi ce n'est point sans cause, qu'Eliu met ce propos notamment, pour approuver que Dieu gouverne les choses d'ici bas.

Il met un second exemple aussi de la providence de Dieu: c'est la police, quand il y a princes

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et gens de iustice qua gouvernent: en cela nous appercevons que Dieu est iuste, et qu'il ne vent point que les choses soyent sans ordre, voire combien qu'il n'y ait pas une equalité permanente, ainsi qu'il fut hier traitté: mais tant y a que quand nous voyons qu'il y a quelque ordre au monde, là nous pouvons contempler comme en un miroir, que Dieu n'a point tellement lasché la bride à toute confusion, qu'encores il ne nous donne quelque signe et marque de sa iustice. Et defait si on considere d'une part quelle est la nature des hommes, et de l'autre part comme ceux qui gouvernent et ont l'autorité et le glaive de iustice en main s'en acquittent: on verra, et sera facile de iuger que C'est un miracle de Dieu, voire qu'il nous faut cognoistre et sentir quand il y a quelque police entre nous. le di que la nature des hommes est telle, qu'un chacun voudroit dominer et estre maistre par dessus ses prochains: et de s'assuiettir, il n'y a personne qui le vueille faire de sou bon gré. Quand donc nostre Seigneur ne permet point que le plus fort l'emporte, et qu'il y a quelque crainte pour obeir à ceux qui sont en preeminence: en cela voit-on que Dieu tient la nature des hommes non seulement bridee, mais comme enchainee, afin que cest orgueil ne s'esleve point tellement que la police ne soit par dessus. Et puis nous voyons que tous sont adonnez à mal, et que les cupiditez sont si bouillantes, que chacun voudroit avoir toute licence, et qu'il n'y eust nulle correction. Il faut donc conclure que l'ordre de iustice vient de Dieu, et qu'en cela il nous monstre qu'il a creé les hommes afin qu'ils se gouvernent en quelque honnesteté, et sous quelque modestie. Or pour le second nous voyons les rois et les princes, et ceux qui sont encores de moindre estat, quand Dieu les a armez du glaive de iustice, comme ils s'en acquittent, et qu'ils pervertissent tout, tellement qu'il semble qu'ils vueillent despiter Dieu, et aneantir ce qu'il avoit ordonné. Or si ceux-la qui devroyent paisiblement maintenir l'ordre constitué de Dieu, s'efforcent à le renverser, et bataillent comme de propos deliberé pour mettre quelque confusion: et neantmoins que la police demeure au monde, et que tout n'est pas tellement confus qu'il n'y demeure quelque traces de ce que Dieu a establi: en cela ne voit-on point, que Dieu est doublement iuste?

Et ainsi ce n'est point sans cause qu'Eliu apres avoir parlé de soulager les affligez adiouste quant et quant une autre espece, Que Dieu establist les rois, et non point seulement pour un iour, mais afin que cest ordre soit continuel au monde. Il est vray que les changemens se feront d'un et d'autre coste, et qu'il y aura de grandes revolutions sur les principautez et seigneuries: mais en cela

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Dieu monstre aussi que c'est son office d'abaisser les orguoilleux. Cependant si est-ce qu'en despit des hommes et de toute leur rage, si faut-il qu'il y ait encores quelque ordre ici bas: ie di mesmes quant aux tyrans. Si un roy domine iniquement, qu'il soit un contempteur de Dieu, qu'il soit plein de cruauté, et violence, qu'il ait une avarice insatiable: si faut-il neantmoins qu'il garde encores quelque ombre et figure de iustice, et ne s'en peut passer. D'oh vient cela, sinon que là Dieu se declare? Et ainsi apprenons de faire tellement nostre profit de ce qui nous est monstre en ce monde, que Dieu en soit glorifié comme il le merite: et que sur tout quand nous voyons qu'il delivre las povres oppressez qui n'en peuvent plus, et n'ont et n'attendent nul secours du costé des hommes, là nous appercevions sa vertu et sa bonté, et que nous soyons disposez de luy rendre la louange qui luy est deuë. Voila, di-ie, ce que nous avons à noter. Mais cependant pour approuver que nous sommes enfans de Dieu, avisons aussi de prester la main à ceux qu'on persecute iniustement, selon le moyen que Dieu nous donnera pour secourir ceux qu'on foule ainsi au pié, et qui n'ont dequoy se revenger, qui n'ont nul support. nous devons, di-ie, nous employer là, et nous y esvertuer à bon escient. Pour le second, quand nous voyons les hommes qui gouvernent, estre ainsi pervers et malins, et que Dieu toutes fois ne leur souffre point de se desborder du tout: là soyons humiliez pour adorer sa providence, et que nous cognoissions que s'il n'empeschoit leur iniquité, nous serions en un deluge plus que horrible, et que tout seroit incontinent englouti et abysmé. Il faut donc que Dieu soit magnifié, quand nous voyons qu'il y demeure quelque residu de iustice et de bon ordre: combien que ceux qui dominent, et ont le glaive au poin, soyent du tout meschans et adonnez à mal. Ainsi que nous cognoissions cela, et qu'entant qu'en nous est, nous maintenions aussi l'ordre de iustice, voyans que c'est un bien souverain que Dieu fait au genre humain, et que là aussi il veut que sa providence soit cognue. Et quand nous voyons que les princes et magistrats, et toutes gens de iustice sont ainsi pervers: gemissons voyans que cest ordre que Dieu avoit dedié pour le salut des hommes, est ainsi prophané: et non seulement ayons en detestations ceux qui sont ennemis de Dieu, et resistent à la police qu'il avoit mise au dessus: mais que nous cognoissions que ce sont les fruicts de nos pechez, pour nous en imputer la coulpe et la cause de tout le mal. Voila ce que nous avons à retenir en ce passage.

Or maintenant venons à ce qu'Eliu adiouste. Il dit, Que si les bons sont quelquesfois mis aux ceps, ou bien les grans dont il avoit parlé, ceux

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que Dieu avoit eslevé en haut estat, et en dignité par dessus tout le reste du monde: si ceux-la donc quelquesfois sont abaissez, voire iusques en ignominie, qu'on les emprisonne, qu'ils soyent aux ceps, qu'ils soyent attachez en confusion avec cordages: Dieu toutes fois ne les abandonnons point en telle necessité, mais il leur fait sentir leurs pechez, il leur annonce leurs fautes qu'ils ont commises, afin que les ayans cogoues ils s'amendent, et retournent au droit chemin: il leur ouvre l'aureille afin qu'ils pensent mieux à eux, et qu'ils se cognoissent. Eliu donc monstre ici, que quand il nous semblera que Dieu ferme les yeux, et qu'il ne luy chaut plus de gouverner les hommes, en cela mesmes il a iuste raison: et combien que nous le trouvions estrange, il faut que nous cognoissions qu'il est iuste et equitable en tout ce qu'il fait, et nous avons occasion de le glorifier. Il est vray que tousiours ce que nous avons traitté par ci devant se doit noter: c'est assavoir que les choses ne se gouvernent point en ce monde d'une façon egale, et que Dieu aussi se reserve au dernier iour une grande partie des iugemens qu'il veut faire, afin que nous soyons tousiours comme en suspens, attendans la venue de nostre Seigneur Iesus Christ. Mais si est-ce qu'il nous doit bien suffire d'avoir quelques signes pour appercevoir ce qui nous est ici declaré. Or donc l'intention d'Eliu est, de prevenir le scandale qu'on peut concevoir, quand les bons et les iustes sont foulez, et que Dieu les expose à la tyrannie des meschans, et qu'on les tormente sans cause: que n'ayans fait tort à personne, neantmoins on ne laisse pas de les molester. Car quand nous voyons cela, il nous semble que Dieu ne pense point à ce monde, que la veuë ne s'estend point iusques à nous, et qu'il laisse dominer fortune. Voila comme aux choses qui sont troublees nous avons incontinent le regard confus, et il n'y a rien plus aisé que de nous scandaliser. Pour ceste cause Eliu monstre ici, combien que les bons soyent persecutez, ou bien ceux qui estoyent eslevez en puissance soyent abbatus comme si Dieu mesloit le ciel et la terre: que pour cela si ne faut-il point que nous soyons par trop effrayez en nos esprits. Et pourquoy? Car Dieu a iuste raison, laquelle nous ne pouvons pas voir du premier coup: mais attendons en patience, et nous cognoistrons que Dieu fera profiter telles afflictions, et qu'elles tendent à bonne fia. Et pourquoy?

Car alors, dit-il, Il annonce a ceux qui sont ainsi tormentez, leurs pechez, et leur fait sentir quels ils sont: et c'est afin de les amener à bonne correction. Or ici en premier lieu mus voyons qu'il ne nous faut point estimer les choses selon l'apparence: mais qu'il nous faut sonder plus loin, et cercher la cause qui esmeut Dieu à faire ce que

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nous trouvons estrange du premier coup. Cela semble bien contraire à tonte raison, qu'un homme de bien soit ainsi persecuté, et que chacun luy coure sus: mais Dieu sait pourquoy il le fait. Il faut donc que nous regardions à la fin, et non pas de precipiter du premier coup nostre sentence, comme ceux qui iugent à l'estourdie. Or la fin de nos afflictions quelle est-elle? C'est de nous faire sentir nos pechez. Et c'est un poinct bien notable, dont nous pouvons recueillir une doctrine fort utile. Il est vray que souvent nous en oyons parler: mais tant y a que nous n'en pouvons trop ouir: car nous savons que les afflictions nous sont si fascheuses, que chacun se despite si tost qu'il sent quelque coup de verge de la main de Dieu, et ne pouvons nous consoler, et retenir en patience. D'autant plus donc nous faut-il bien noter ceste doctrine, c'est que quand Dieu permet que nous soyons tormentez, voire iniquement quant aux hommes: si est-ce que cependant il procure nostre salut, d'autant qu'il nous veut faire sentir nos pechez, il nous veut monstrer quels nous sommes: car du temps de prosperité nous sommes aveugles: et defait nous ne cognoistront pas droitement ce qui est ici contenu, sinon que Dieu nous y amene par ses chastimens. Sommes-nous à nostre aise et en delices? Chacun s'endort et se datte en ses pechez, tellement que la prospérité est autant d'yvrongnerie pour assoupir nos ames. Et qui pis est, quand Dieu nous laisse en paix, encores que nous l'ayons offensé en mille sortes, si est-ce que nous ne laissons pas de nous applaudir, et nous semble que Dieu nous soit propice, et qu'il nous aime puis qu'il ne nous persecute point. Voila donc comme les hommes ne peuvent sentir leurs pechez, s'ils ne sont attirez par force pour se cognoistre. Et pourtant puis que la prosperité nous enyvre ainsi, et que quand nous sommes en repos, chacun se flatte en ses pechez, il nous faut souffrir patiemment que Dieu nous afflige: car l'affliction est la vraye maistresse pour amener les hommes à repentance, afin qu'ils se condamnent devant Dieu, et s'estans condamnez apprenent a, hayr leurs fautes, ausquelles auparavant ils se baignoyent. Quand donc nous aurons cognu le fruict des chastimens que Dieu nous envoye, nous les porterons en plus grande douceur et d'un courage plus paisible que nous ne faisons pas. Mais nous sommes nonchalans que c'est pitié, à cause que nous ne cognoissons pas que Dieu procure nostre salut, quand il nous afflige ainsi. Au reste notons bien qu'il ne nous faut point regarder la main de Dieu à l'oeil pour sentir nos fautes. Car il adviendra bien que Dieu laschera la bride aux hommes, que nous serons persecutez par eux, voire iniustement, nous ne leur aurons fait aucun tort. Or

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on cela mesmes si faut-il que nous apprenions que Dieu nous appelle en son escole: car c'est pour nous mieux donter et humilier quand il ne daigne pas nous batre de sa main, mais qu'il nous met entre les mains des meschans: il nous fait plus-grand vergongne alors. Si donc les meschans ont la vogue, et qu'ils ayent le moyen de nous tormenter, et s'y employent du pis qu'ils peuvent, c'est autant comme si Dieu nous declaroit que nous ne sommes pas dignes d'estre batus de sa main, et qu'il nous veut faire là honte.

Or d'autant plus devons nous estre incitez à penser à nos fautes, et en gemir, et cependant noter ce qu'Eliu adiouste, Qu'alors Dieu nous descouvre l'aureille. Ce mot signifie deux choses en l'Escriture: car quelquefois il signifie. Toucher le coeur, tellement que nous oyons ce qui nous est dit. Dieu donc nous ouvre l'aureille, quand il nous envoye sa parole, et fait qu'elle nous est proposee: et puis il nous ouvre l'aureille, ou la descouvre (car le mot emporte proprement cela) quand il ne permet point que nous soyons sourds a sa doctrine, mais qu'il luy donne entree afin qu'elle soit receuë par nous, et que nous en soyons esmeus, et que la vertu s'en demonstre. Voila, di-ie, deux sortes d'ouvrir les aureilles, dont nous sentons iournellement que Dieu use envers nous. Il ouvre aussi les aureilles à ceux qu'il afflige, d'autant qu'il leur donne quelque signe de son ire, afin qu'ils soyent enseignez de penser mieux à eux qu'ils n'ont fait. Si on demande, Et comment donc? Dieu ne parle-il point à nous, quand nous sommes en prosperité? Si fait bien: mais sa voix ne peut venir iusques à nous: car nous sommes desia preoccupez de nos delices et de nos affections mondaines. Et defait nous voyons que les hommes s'esgayent quand ils ont leur soul à manger, et qu'ils se peuvent donner du bon temps, et qu'ils sont en santé et en paix. Il n'est question alors que de s'esiouir en telle sorte que Dieu n'a plus d'audience. Mais les afflictions sont autant de messages qu'il nous envoye de son ire: et alors nous sommes touchez de l'avoir offensé, pour retourner à nous. Et ainsi les afflictions en general doivent servir de doctrine à ceux qui les reçoivent, tellement qu'ils approchent de Dieu, encores qu'ils en ayent esté eslongnez auparavant. Voila pour un Item. Mais cependant si est-ce que les hommes ne se laissent pas gouverner à Dieu, iusques à eu qu'il ait amolli leurs coeurs par son sainct Esprit, et donné ouverture à ces advertissemens qu'il leur fait, et qu'il leur ait percé l'aureille pour les dedier à son service et à son obeissance, ainsi qu'il en est parlé au Pseaume (40, 7). Voila ce que nous avons à noter. Et ainsi quand nous sommes affligez, en premier lieu que ceci nous vienne en memoire, que c'est autant

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comme si Dieu s'adressoit à nous, et qu'il nous remonstrast nos pechez, et qu'il nous fist nostre procez, afin de nous attirer à repentance. Mais d'autant que nous sommes durs à l'esperon, qui plus est, que nous sommes du tout rebelles, que nous sommes sourds à toutes les admonitions qu'il nous fait: il le faut prier qu'il nous perce l'aureille et qu'il nous donne telle ouverture à ses instructions, qu'elles nous profitent: qu'il ne permette point que l'air seulement en soit batu, sans que le coeur en soit touché: mais que nous soyons esmeus de venir et retourner à luy. Autrement sachons que nous ne ferons que le despiter, et reietterons ses corrections: ainsi que l'experience monstre en la plus grande multitude, que ceux qui sont batus des verges de Dieu ne s'amendent point pour cela: mais empirent plustost. Voyans donc de tels exemples, apprenons que ce n'est rien fait iusques à ce que Dieu nous ouvre l'aureille, C'est à dire que par son sainct Esprit il face que nous l'entendions parler à nous, et l'ayans ainsi entendu, que nous luy obeissons. Voila ce que nous avons à noter de ce passage.

Or il adiouste quant et quant, Que s'ils oyent et obeissent, ils accompliront leurs iours en bien, et leurs annees en gloire: mais s'ils n'escoutent, ils passeront par le glaive, et mourront sans science. Ici Eliu nous declare encores mieux le profit que nous avons d'estre en affliction. C'est desia un grand bien, et qui ne se peut assez priser, quand nous sommes attirez à repentance, et au lieu que nous estions au train de perdition, que nostre Seigneur nous ramene à soy. Voila, di-ie, qui nous doit adoucir toutes nos tristesses en nos afflictions: mais il y a beaucoup plus: c'est que nostre Seigneur monstre par effect combien cela nous est utile, assavoir, afin que nous soyons delivrez de nos maux que nous soyons secourus par luy, et qu'il se monstre par ce moyen nous estre favorable. Quand donc tout cela se cognoist par experience, n'avons-nous point dequoy nous esiouir quand Dieu nous a ainsi delivrez? Car s'il souffre que les voluptez du monde nous enyvrent, en la fin nous deviendrons incorrigibles: il faut donc qu'il y remedie de bonne heure. Et s'il le fait par le moyeu que nous soyons affligez, et que là dessus il nous delivre, afin que nous appercevions sa main: ne voila point une approbation singuliere de sa grace et de nostre f( y? Si Dieu nous laissoit croupir en nos ordures, et en nostre lie (comme les Prophetes en parlent) nous y pourririons, comme i'ay dit: et au reste, nous ne priserions point sa grace envers nous, telle qu'elle se monstre quand il nous a retirez de l'affliction en laquelle nous estions tombez Voila donc double bien qui revient aux hommes quand Dieu les a ainsi corrigez: car en premier

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lieu ils sont ramenez à luy: et secondement ils apperçoivent sa bonté paternelle, quand par sa grace ils sont delivrez. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage. Or on pourroit demander, Et voire, et que sait-on si Dieu nous veut attirer a repentance, quand il nous afflige, ou qu'il permet que nous soyons tormentez par les hommes? et que sait-on si son conseil ou sa volonté est telle? Or ici nous avons la response. Quand nous voyons que les afflictions sont temporelles, et que Dieu nous en delivre: par cela cognoissons nous qu'il ne nous veut point faire perir du tout, qu'il se contente que nous soyons abbatus et humiliez sous sa main. Mais quand nous voulons avoir un col d'airain, pour luy resister, et que nous ne fleschissons point pour corrections qu'il nous envoye, nous ne faisons tousiours que redoubler les coups. Au contraire donc si nous sentons nos pechez pour luy en demander pardon, et qu'il cognoisse que nous en sommes vrayement touchez: alors il fait que les afflictions nous sont converties en une bonne medecine: et sur cela il nous en delivre. Nous voyons, di-ie, tout cela, à l'oeil.

Ainsi donc que nous ne murmurions plus quand nous voyons que Dieu envoye de tels troubles au monde, et que nous n'en soyons point scandalisez comme s'il avoit les yeux fermez: car il sait bien ce qu'il fait, il a une sagesse infinie, laquelle ne nous apparoist point du premier coup: mais en la fin nous voyons bien qu'il a disposé les choses en bon ordre et en bonne mesure. Et cependant apprenons aussi de ne point nous despiter par trop quand nous sommes ainsi affligez, sachans que Dieu avance par ce moyen nostre salut. Et au reste voulons-nous estre gueris quand nous sommes ainsi eu tormens et en fascheries? Voulons-nous avoir bonne issue et desirable? suivons le chemin qui nous est ici monstré, c'est assavoir d'ouir et d'obeir. Comment ouir? C'est que nous soyons enseignez quand Dieu nous tient comme on son escole, et que les afflictions nous soyent autant d'advertissemens pour approcher de luy. Oyons donc cela: et puis que ce qui sera entré par une aureille n'eschappe point par l'autre: mais que nous obeissions, c'est à dire, que nous rendions telle obeissance à Dieu que nous luy devons: que nous ne demandions que de nous renger à luy. Voila comme nous serons delivrez de nos maux. Mais quoy? Il ne se faut point osbahir si les hommes languissent, voire et qu'ils soyent plongez tousiours plus profond en leurs miseres: car qui sont ceux qui escoutent Dieu parler? On voit combien il y en a qui sont affligez et tormentez, on voit que les verges de Dieu sont auiourd'huy espandues par tout Mais combien y en a il qui y pensent? On verra tout un peuple qui

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sera pressé de guerres tant qu'il n'en pourra plus: mais entre cent mille hommes à grand peine en trouvera-on une douzaine qui escoutent Dieu parler. Voila les coups de fleaux qui resonnent et retentissent en l'air, les pleurs et les gemissemens seront horribles par tout, les hommes crieront assez helas: mais cependant ils ne regardent point à la main qui frappe: comme le Prophete (Isaie 9,12) reproche aux obstinez, qu'en sentant les coups ils ne cognoissent point la main de Dieu. Nous voyons le semblable en peste et en famine. Ainsi donc se faut-il esbahir si Dieu envoye des playes incurables, et qu'il ne pratique ce qui est dit au Prophete Isaie (1, 6), Que depuis la plante des pieds iusques au sommet de la teste il n'y a point une goutte de santé en ce peuple, qu'il y a comme une ladrerie, qu'ils sont toua pourris et infects, que leurs playes sont incurables? Se faut-il donc esbahir de cela, veu qu'auiourd'hui les hommes sont si ingrats à Dieu, qu'ils luy ferment la porte, et ne le veulent point escouter pour luy rendre obeissance?

Ainsi donc apprenons quand nous sommes batus de la main de Dieu, de venir soudain à luy, et d'escouter les remonstrances qu'il nous fait, pour sentir nos p chez et nous y desplaire. Ayans fait cela, que nous soyons touchez au vit; afin qu'il luy plaise d'avoir pitié de nous. Quand nous y procederons ainsi, Dieu n'oubliera point son office, qu'il ne nous envoye instruction, et qu'il ne nous delivre de tous nos maux. Mais voulons-nous faire des chevaux restifs? Il nous rembarrera bien, comme il est dit ici: c'est, que nous passerons par l'espee, et serons consumez sans science, c'est à dire, en nostre folie. Quand il dit, que nous passerons par l'espee, c'est à dire, que les playes seront mortelles du tout, qu'il ne faudra plus esperer nulle guerison, il n'y aura plus de remede pour nous. Si nous ne sommes obstinez quand Dieu nous admonneste de nos fautes, il se monstrera bon medecin envers nous pour nous en purger, voire si nous ne sommes point incorrigibles. Mais quand il n'y aura nulle raison ne nul amendement en nous, et que nous rongerons nostre frain sans sentir nos pechez pour nous y desplaire, sachons que tontes les afflictions de ce monde nous seront mortelles: sinon, di-ie, que nous apprenions de retourner à Dieu quand il nous convie, et nous donne lieu de repentance, c'est à dire, que nous venions en temps opportun, et que nous entrions quand la porte nous est ouverte. Si nous n'en faisons ainsi, il faudra que tous les chastimens qui nous estoyent donnez pour nostre profit, nous tournent en plus grande condamnation, et que ce soyent autant d'adiournemens que Dieu aura fait: mesmes il faudra que le comble de tout malheur s'accomplisse. Et d'autant plus devons nous penser à nous, que nous ne provoquions point une

SERMON XXXV

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telle vengeance de Dieu à nostre escient. Car ostee peu de chose de ce qui est dit, qu'il faut que les obstinez soyent navrez de la main de Dieu: voire d'autant que les hommes tant qu'il leur est possible se despitent et ne se veulent point renger, quand Dieu leur fait ceste grace de les advertir, et qu'il leur donne entree à soy? Et defait quand les hommes se rebecquent ainsi, n'est-ce point despiter manifestement Dieu? N'est-ce point fouler sa grace au pié? Or Dieu ne peut porter une telle malice: car il iure par sa maiesté (en son Prophete Isaie [22, 13l) que ce peché-là ne sera iamais effacé, quand les hommes s'esgayent et qu'ils disent, Beuvons et mangeons, lors qu'il les convie à repentance. Voila, di-ie, Dieu qui en est tellement irrité, qu'il iure que ce peché-la sera enregistre iusques au bout devant luy. D'autant plus donc nous faut-il soliciter à nous humilier, quand Dieu nous donne quelque advertissement, sachans qu'il procure nostre salut en cest endroit: afin que nous ne reiettions point son ioug quand il le veut mettre sur nous, et que nous ne repoussions point les coups des verges qu'il nous donne, comme s'il frappoit sur une enclume.

Et notamment il est dit, Que ceux qui n'ont point escouté Dieu, mourront sans science, c'est à dire, que leur folie les consumera. Or c'est afin que les hommes soyent rendus inexcusables. Il est vray que nous prendrons bien un bouclier d'ignorance, quand nous voudrons amoindrir nos fautes, ou bien les abolir du tout: nous dirons, le n'y pensoye point, ie ne m'en suis point avisé: mais apprenons que quand il est parle de l'ignorance des hommes, c'est pour les condamner tant plus, pource qu'ils se sont abbrutis, et qu'il n'y a eu nulle raison en eux. Et c'est ainsi que le Prophete Isaie (5, 14) en parle: Voila pourquoy l'enfer est ouvert, que le sepulchre a tout englouti, que tout le peuple a esté consumé (dit le Seigneur) d'autant qu'il n'a point eu de science. Dieu se plaint là de ce que les pecheurs se sont iettez en perdition à leur escient: et cependant il dit, que cela est venu, d'autant qu'ils n'ont point eu de science: voire, mais il reproche quant et quant à ce peuple des Iuifs, qu'il s'estoit abbruti. Car le Seigneur de son costé nous advertist assez, qu'il ne tient qu'à nous que nous ne soyons bien enseignez. Mais quoy? Dieu est bon maistre, et nous sommes mauvais escoliers: Dieu parle, et nous sommes sourds, ou bien nous estompons nos aureilles pour ne le point ouir. Ainsi donc ceste ignorance de laquelle Eliu parle ici est volontaire, pourcé que les hommes ne peuvent souffrir que Dieu leur monstre leur leçon, et leur apprene de venir à luy: mais ils aiment mieux tousiours aller leur train commun, ils ferment les yeux, ils bouchent les aureilles. Voila donc une

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ignorance qui est pleine de malice et de rebellion. Or il est vray que pour un temps les meschans se plaisent quand ils ne sentent point la main de Dieu: mais tant pis pour eux, comme nous en voyons tous les iours les exemples. Si on parle à ces desbauchez qui sont du tout adonnez à mal, et qu'on les menace de la vengeance de Dieu, ils ne font que hocher la teste et s'en mocquer, et leur semble que ce n'est que ieu. Et au reste ils prendront les sermons en mocquerie, et tourneront toute Escriture saincte en risee, afin qu'elle n'ait plus nulle reverence ni autorité. Nous voyons cela, à l'oeil. Or ils empirent tousiours leur condition d'autant que ceste sentence ne sera point frustratoire, c'est, Que quiconque ne veut point escouter Dieu en affliction: il faudra qu'il perisse sans science: c'est à dire, que l'ignorance en laquelle il est abbruti, soit cause d'une plus grande ruine, et qu'elle le plonge tant plus en la malediction de Dieu. Or voyans cela apprenons d'estre dociles, et si tost que Dieu parle que nous dressions les aureilles, et que nous soyons prests de nous assuiettir à sa parole, et qu'il n'y ait rien qui nous empesche de retourner à luy. Voila donc de quoy nous sommes instruits en ce passage. Et defait autrement il est certain que nostre nature nous induira tousiours à nous rebecquer, comme il en est parlé ici. u reste on voit la sottise des hommes en ce que combien qu'ils ne vueillent point estre reputez fols ne mal avisez, si est-ce qu'ils mettent toute peine de prendre ceste excuse de folie et ignorance, quand il est question de rendre conte devant Dieu. Mais tout cela ne profitera de rien. Et d'autant plus nous faut-il efforcer de nous humilier de bonne heure, et venir à ceste consolation que Dieu ne s donne, quand il dit qu'il nous instruit en double sorte: car d'un costé il fait que sa parole nous soit preschee: et d'autre costé entant que nous sommes batus de ses verges, un chacun de nous en son endroit est induit à retourner au bon chemin. Que nous ayons donc les aureilles ouvertes, pour recevoir la doctrine qu'on nous propose au nom de Dieu: afin qu'il ne parle point à des sourds, et comme à des trones de bois. Et cependant aussi que nous soyons patiens, pour endurer les afflictions qu'il nous envoyera: et quand il y aura quelque chose qui ne nous viendra point à gré, que nous ne laissions pas pourtant de tousiours magnifier Dieu et sa grace, sachans que par ce moyen il nous fait sentir nos pechez, afin que nous n'y soyons point tellement confits que nous y perissions. Voila donc comme si nous ne voulons despiter Dieu à nostre escient apres avoir ouy sa parole, il nous faut aussi entendre à quoy il pretend quand il nous chastie, et qu'il nous envoye quelques afflictions de quelque costé qu'elles nous

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viennent: car iamais il ne nous adviendra rien que de sa main.

Eliu quant et quant adiouste, Que les hypocrites de coeur adioustent ire, et qu'ils ne crient point quand ils sont liez: que leur ame mourra en ieunesse, et qu'ils periront avec les paillards. Il dit les hypocrites de coeur. Pourquoy les nomme-il ainsi? Il entend ceux qui sont confits en malice, et qui ont une arriere boutique pour S'eslongner de Dieu, et qui ne peuvent estre attirez à quelque rondeur. Car nous verrons que beaucoup de povres gens pechent par une folie, qu'ils sont volages, qu'on les desbauche aisement, qu'il n'y a point encores une malice obstinee et enracinee en eux. Or il y en a d'autres qui sont hypocrites de coeur: c'est à dire qui ont une racine de mespris et de toute rebellion, tellement qu'ils se mocquent de Dieu: ils n'ont nulle reverence à sa parole, le diable les a tellement ensorcelez qu'ils condamnent le bien, ils suivent le mal, pour le moins ils l'approuvent, et s'y veulent plaire et nourrir. Notons bien donc quand Eliu parle ici des hypocrites de coeur, qu'il entend ceux qui sont du tout abandonnez à Satan, en sorte que non seulement ils pechent par legereté, mais qu'ils sont tellement formez au mal, qu'ils ont prins leur pli (comme on dit) de mal faire, et de se mocquer de Dieu: et de ceux-la on en voit par trop d'exemples. Car si on fait comparaison de ceux qui sont volages et offensent par infirmité, avec les meschans et les contempteurs de Dieu, le nombre des meschans sera beaucoup plus grand. Et ainsi notons que ce n'est point sans cause qu'Eliu les appelle ici hypocrites de coeur, ou pervers de coeur, c'est à dire, qui sont adonnez à malice iusques au bout: tellement qu'en leurs afflictions ils ne veulent nullement s'assuiettir à Dieu, mais plustost ils adioustent ire. Or notons bien ce mot d'adiouster ire: car c'est comme allumer tousiours le feu d'avantage et amasser du bois pour l'augmenter. Et defait que font les pervers, quand ils se rebecquent et despitent ainsi contre Dieu? Amendent-ils leur cause et leur condition? Helas! ils ne font qu'amasser tousiours plus de bois, et faut que l'ire de Dieu s'enflamme tant plus. Ainsi donc notons bien que si nous resistons aux chastimens de Dieu,

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pensans les repousser par nostre malice et obstination: nous ne ferons qu'adiouster ire, et la malediction de Dieu s'augmentera de plus en plus, iusques a ce que nous en soyons du tout consumez. Or quand nous oyons ceci, que devons-nous faire, sinon de prier Dieu qu'en premier lieu il nous purge tellement, que nous n'ayons point ceste rebellion enracinee en nous, et ceste malice cachee: mais encores que nous ayons falli par infirmité, que tousiours il y ait quelque racine de crainte de Dieu, et que nous ne soyons point du tout incorrigibles. Avisons aussi à nous duire tousiours à ceste sobrieté et simplicité dé coeur, afin que nous ne soyons point enveloppez iusques là en nos pechez, de nous y complaire et nourrir. Et au reste notons bien que si nous voulons faire des fins et rusez contre Dieu, ce ne sera point pour amender nostre marché: mais plustost nous augmenterons son ire contre nous.

Voila donc comme les hommes se doivent bien corriger de leurs mauvais actes, voyans la malediction de Dieu s'augmenter ainsi sur eux. Et notamment il est parle de l'accroist de l'ire de Dieu, pource que les hommes cuident estre eschappez quand Dieu les a delivrez d'un mal: il leur semble que c'est fait. Or nous ne pensons point à ces moyens qui nous sont cachez, que Dieu puis apres desployera des nouvelles verges qu'il aura des glaives desgaignez, et que soudain il viendra foudroyer sur nous quand nous ne l'attendrons pas. D'autant donc que nous ne craignons point assez l'ire de Dieu, voila pourquoy il est dit notamment, qu'elle croist, et que nous l'amassons de plus en plus sur nous: tellement qu'il faudra qu'il y ait cent mille morts qui nous attendent, quand nous aurons mesprisé le message que Dieu nous envoyoit pour nous reduire et nous amener à vie. Quand donc nous aurons ainsi mesprisé les advertissemens de Dieu, il faudra que nous sentions sa vengeance horrible sur nous, au lieu qu'il proteste d'estre tousiours p est de resiouir ceux qui se submettent volontairement à sa bonne volonté.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

SERMON CXLI

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LE CENT QUARANTEUNIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE XXXVI. CHAPITRE.

15. Il separe le povre en son affliction, et leur ouvre l'aureille en l'oppresse. 16. Mesmes il te retireroit de la bouche d'angoisse, mettant en lieu large, où il n'y avoit nulle destresse: et le repos de ta table seroit plein de graisse. 17, Tu as rempli le iugement du meschant: mais le iugement et iustice tiendront. 18. Car voici l'ire, afin qu'il ne te perde avec ta suffisance, et que multitude de presens ne te delivre point. 19. Il n'estimera point ta grandeur, ne toute ta provision, ne toutes tes forces.

Nous avons veu par ci devant, que les hommes ne gaignent rien à se rebecquer contre Dieu, mais plustost qu'ils empirent leur condition: car leur dureté augmente la vengeance de Dieu, et allume le feu d'avantage. Et au reste il est dit pour conclusion, que ceux qui voudront ainsi faire des rebelles contre Dieu mourront en fleur de ieunesse et avec les paillards, comme on diroit en commun langage Voila un beau ribauld, il sera pendu. Ainsi il est dit, Que les contempteurs de Dieu mourront avec toute leur force: car quand ils se voyent à leur aise, ils sont pleins de fierté et d'orgueil: mais si est-ce que Dieu les consumera bien. Or derechef Eliu met en avant ce qu'il avoit dit, Que Dieu ouvre les aureilles de ceux qu'il afflige. Et non sans cause ceci est recite, d'autant que c'est un poinct difficile à persuader: et toutes fois nous pouvons iuger que ceste doctrine nous est plus que necessaire. Car les afflictions nous sont dures et fascheuses, tellement que nous en sommes irritez et picquez, et ne pouvons souffrir la main de Dieu: et mesmes il nous semble qu'il nous face tort, d'autant que nous ne cognoissons point le fruict qui en revient. Ceci donc ne nous peut estre trop ramentu, que Dieu ouvre l'aureille aux hommes quand il les afflige: et pourtant il dit aussi bien, Qu'il les separe en l'affliction. Il est vray qu'on expose ce mot ici Delivrer, comme il se prend aussi: mais il n'y a pas, que Dieu retire de l'affliction, il y a en l'aflliction. Ainsi donc c'est une similitude que met Eliu, comme s'il disoit que Dieu recueille à soy et retire à part ceux qu'il chastie: pource que quand les hommes sont en prosperité, ils vaguent, et leurs sens s'esblouissent: mais si tost que Dieu met la main dessus, et qu'il leur fait sentir sa rigueur, c'est autant comme s'il les prenoit à luy, afin de leur remonstrer leurs fautes, et de les en amener à repentance Nous voyons donc

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maintenant en somme ce qu'Eliu a voulu dire. Or notons bien que l'aureille des hommes est ouverte en affliction d'autant que si nous sommes à nostre aise et en de ces, nous avons les yeux bandez: comme dit le Pseaume, que ceux qui prosperent ont les yeux crevez de graisse, qu'ils ne voyent goutte: les voila du tout obstinez en leurs pechez. Aussi nous avons les aureilles bouschees quand nous sommes à repos, nous ne pouvons rien ouir: il est donc besoin que nostre Seigneur nous ouvre les aureilles par afflictions.

Or il est vray que ceste doctrine est assez approuvee par l'experience commune, il ne faut point cercher ici exposition comme d'une chose obscure. Car nous voyons que ceux qui ne sont point pressez de mal ne peuvent souffrir nulle correction, si tost qu'on parle a eux ils se despitent: et non seulement on verra cela en chacun particulier, mais aussi en tout un corps de peuple. Si nous n'avons ne guerre, ne peste, ne famine, on voit que si les pechez sont redarguez, on murmure, et qu'il n'est question que de resister à chacun bout de champ. Et pourquoy? C'est (comme i'ay desia dit) que les hommes estans engraissez ont les aureilles bouschees, et ne peuvent porter que Dieu en façon que ce soit les admonneste de leurs pechez: ou bien quand il n'y aura ceste fierté pour se rebecquer contre les admonitions, si est-ce qu'on ne profite gueres en parlant: et si les fautes sont redarguees, c'est tout un, on passe cela. Et pourquoy? O chacun est preoccupé desia de ses delices et voluptez: bref nous ne sommes point touchez, si ce n'est que la main de Dieu nous presse, et qu'il nous chastie. Et voila pourquoy aussi tant de calamitez adviennent au monde: car d'autant que Dieu n'est point escouté, et qu'on ne tient conte de sa bouche sinon qu'il use de main forte il donte les peuples voyant qu'ils sont ainsi enflez d'orgueil, et qu'il n'en peut chevir autrement: il les humilie donc par force. Non pas encores que cela suffise tousiours: car combien en voit-on qui resistent à la main de Dieu d'une malice obstince, et qui demeurent tousiours endurcis, tellement qu'ils empirent d'avantage quand ils sentent les coups, et cela est par trop commun. Mais il est ici notamment parlé de ceux ausquels Dieu veut faire grace: car quand il afflige les hommes, il tend à double fin: quant aux reprouvez, il les veut rendre inexcusables: et quant aux bons, il les veut telle

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ment matter que d'un coeur humble ils retournent à luy.

Ainsi donc en ce passage il n'est fait mention que de ceux que Dieu ne veut point laisser perir: et pour ceste cause il les chastie. Or s'il est besoin que Dieu besongne ainsi sur ces eleus, que sera-ce en general de la nature des hommes? Il est ici parlé de ceux que Dieu cognoist et avoue pour ses enfans, et desquels il veut procurer le salut pour les gouverner par son S. Esprit: et toutes fois si est-ce qu'encores ils auroyent les aureilles bouschees, et s'enyvreroyent en leurs delices, n'estoit que Dieu par afflictions les retirast à soy. Cognoissons donc ici qu'il y a u ce horrible perversité en nostre nature. Et au reste encores que nostre Seigneur nous ait touchez, que nous ayons quelque bon desir et affection de venir à luy, sachons que si avons nous tousiours mestier de ceste aide, Que nostre Seigneur nous picque et nous donne des coups d'esperon, et qu'il nous doute à soy en tout et par tout: et faut que nous facions servir toutes les fascheries et miseres qu'ils nous envoye pour les appliquer à c'est usage-la, cognoissans qu'il y auroit tousiours de la rebellion en nostre chair, sinon qu'elle fust ainsi mattee. Voila donc ce que nous avons à retenir. Et au r esté apprenons de n'estre point obstinez contre Dieu quand il nous afflige: mais puis que nous avons ceste cognoissance qu'il nous veut ouvrir l'aureille, prions-le que les afflictions nous servent et profitent en sorte que nous venions à luy: et si desia nous avons esté introduits au bon chemin, qu'il nous y avance. Et pour ce faire apprenons de n'estre point esgarez en nos concupiscences: comme nous voyons que la plus part sont transportez, et quand Dieu les appelle à soy, qu'ils EN sont tant eslongnez, qu'ils ne peuvent trouver nul chemin pour y venir. Avisons donc de nous separer, c'est à dire, d'estre comme recueillis à Dieu, et que nous ne soyons point ainsi enyvrez en nos vanitez et affections mauvaises, comme nous voyons que nous y sommes adonnez par trop. Voila donc en somme ce que nous avons à retenir de ceste sentence.

Or il adiouste quant et quant: Qu'il retirera l'homme du bord (il y a proprement de la bouche) d'angoisse et d'affliction, et le mettra en lieu large: et que la il ne sera plus en destresse, et que le repos de sa table sera plein de graisse. ce mot de repos, se peut prendre pour ce qui repose, aussi bien que de dire que sa table sera paisible, et qu'elle sera remplie de tous biens. Or ceci notamment s'adresse à Iob pource qu'il avoit senti la bonté de Dieu: et defait Eliu luy reproche son ingratitude. Vie n ça, dit-il, n'as tu point cognu par ci devant, que Dieu t'avoit fait prosperer? D'où te sont venues tant de richesses que tu as possedé, sinon que Dieu se

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monstroit liberal envers toy? Et au reste encores se monstreroit-il tel: assavoir si tu estois capable d'estre ainsi doucement traitté de la main de Dieu. Il est certain donc que comme il avoit commencé il parferoit: Mais tu as accompli le iugement du meschant. Tu vois bien donc que tu ne peux souffrir que Dieu te face du bien. Or il est vray que Iob est ici accusé à tort en partie: mais tant y a que ce n'est point du tout sans cause qu'Eliu le condamne d'avoir murmuré à l'encontre de Dieu, et luy denonce que nonobstant tous ces murmures le iugement et la iustice tiendront. cependant de ce verset nous pouvons recueillir une bonne doctrine c'est que quand Dieu nous afflige, il nous doit souvenir des biens qu'il nous a faits, afin que nous ne soyons point troublez, mais que nous sentions que les chastimens de sa main ce se font point sans cause. Et voila aussi où David nous ramene: car apres que Dieu l'avoit exalté au siege royal, et qu'il luy avoit donné tant de victoires sur ses ennemis, quand ce vient à l'affliger iusques à l'extrémité, qu'il semble qu'il doive estre abysmé du tout, il cognoist que d'autant que nous sommes creatures de Dieu il faut bien que nous soyons du tout en sa main, et qu'il dispose de nous, et que nous portions patiemment les chastimens qu'il envoye. Apprenons donc d'appliquer ceste sentence à nostre instruction, en telle sorte que quand nous serons batus des verges de Dieu, il nous souvienne des biens qu'il nous a eslargis: voire, afin de nous remettre du tout à sa volonté, et cognoistre que c'est bien raison qu'il nous retourne et ça et là quand il luy plaist. Et cependant ceste. memoire aussi nous servira pour adoucir nos tristesses: car si nous n'avions iamais senti en Dieu que rigueur, nous serions tellement despitez en nos afflictions que nous n'aurions nul courage d'invoquer Dieu, ce de recourir à luy. Mais quand nous savons qu'il s'est declaré Pere envers nous et qu'il nous a attirez à soy par douceur alors il nous fait sentir que ceux qui se fient en luy, et qui se laissent gouverner par sa main, sont bien-heureux. Voila donc qui nous donne courage et nous resiouist mesmes au milieu de nos angoisses. Et ainsi notons bien, que si nous sommes pressez de maux et d'afflictions, il ne faut pas que ce que nous sentons à present saisisse nos esprits en telle sorte, que nous soyons preoccupez pour ne point penser à la boute de Dieu, pour ne point penser aux consolations qu'il nous donne: car c'est comme un gouffre d'enfer, de ce penser seulement qu'aux chastimens. Quoy donc? Melons la bonté de Dieu parmi sa rigueur. Avons-nous des biens que nous avons receu de la main de Dieu? Quand il nous afflige, que nous ne laissions pas de recourir à luy, esperans qu'il donnera bonne issue à nos afflictions,

SERMON CXLI

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veu qu'il nous a fait desia experimenter, que ceux qui se remettent ainsi à luy le trouvent un bon Pere et pitoyable. Voila donc ce que le S. Esprit nous a ici voulu enseigner par la bouche d'Eliu.

Or venons à ce verset, où il est dit, Que Iob a accompli le iugement du meschant. Il est vray qu'on pourroit prendre aussi ces mots, comme s'il estoit dit qu'il a rempli de iugemens d'iniquité, la iustice et le iugement. Mais le sens naturel est tel, que Iob s'est desbordé, voire pour s'accoupler avec les meschans. Cependant il n'est point ici parlé de sa vie, comme s'il avoit esté un larron, un paillard, ou un meurtrier, s'il avoit esté un blasphemateur, un homme dissolu: Eliu ne parle point de tout cela: mais il declare que Iob n'a point glorifié Dieu en ses angoisses, mais qu'il s'est trop chagrigné contre luy: et mesmes qu'il s'est voulu exalter, comme si Dieu luy faisoit tort, et qu'il usast de cruauté envers luy. Voila donc en quoy Iob est ici condamné: non point d'avoir mené une vie mauvaise, mais de ce qu'il n'a point porté assez patiemment son affliction. Or cela est appelé Accomplir le iugement des meschans, c'est à dire s'accorder à leur façon et à leurs enormitez: car aussi nous avons à noter, que Dieu n'a rien plus precieux que la gloire de son nom. Il est vray quand les uns se iettent à paillardises, les autres à violences, que les autres se mettent à gourmander, la iustice de Dieu est violee en cela, l'ordre qu'il a establi entre nous est perverti et corrompu: et entant qu'en nous est, nos pechez obscurcissent tousiours la maiesté de Dieu. Mais cependant celuy qui blaspheme manifestement contre Dieu, et qui ne s'humilie point sous sa main, il n'y a nulle doute qu'il n'excede tous autres pechez, et qu'il ne soit plus grievement à condamner. Nous devons-bien donc noter ce passage, quand il est reproché à Iob, qu'il a accompli le iugement du meschant. Or pour bien faire nostre profit de ceste sentence, il nous faut noter en premier lieu que si tost qu'un homme se fourvoye, desia il commence à s'envelopper parmi les meschans, et qu'entant qu'en lui est, il se prive de la grace de Dieu. Mais du premier coup nous ne tresbuchons pas si lourdement: car il semblera que les fautes soyent moyennes: tant y a qu'en la fin nous venons iusques au comble de mespriser Dieu, et de le mespriser en telle sorte, que mesmes le diable nous incitera contre lui, et nous serons enflammez comme d'une phrenesie ou d'une rage pour le despiter: et cela ne peut estre qu'à nostre perdition. Voila ce qui advient aux hommes.

Or de Iob, il n'en a pas esté ainsi: car il avoit vescu si sainctement, qu'il estoit comme un miroir de perfection angelique. Nous avons veu ce qu'il a protesté par ci devant, d'avoir esté tuteur des

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orphelins, protecteur des vefves, les yeux des aveugles, les iambes des boiteux, que sa table avoit esté ouverte à tous povres, qu'il avoit revestu ceux qui avoyent froid, de la laine de son bestail, que iamais il n'avoit abusé de son credit pour opprimer per

sonne, combien qu'il eust la vogue par tout, et qu'il peust faire beaucoup d'extorsions. Or cependant nous voyons qu'il s'est toutes fois desbordé, quand la main de Dieu l'a pressé d'une telle vehemence: que sera-ce donc quand de nostre gré, et comme à nostre escient nous despiterons Dieu? comme i'ai desia dit, que les hommes quand ils se fourvoyent, entant qu'en eux est, se separent d'avec Dieu, et se vont ietter aux filets de Satan. Advisons donc bien à nous: et quand nous aurions vescu le plus iustement du monde, cognoissons que si nous ne sommes retenus de la grace de Dieu et par son sainct Esprit, nous pourrons bien lui eschapper: voire en une minute de temps, nous serons comme destituez. Et s'il y a une telle fragilité en nous que nous puissions si tost tomber à mal: que sera-ce quand de longue main nous aurons poursuivi et continué à provoquer l'ire de Dieu contre nous, et quand nous aurons esteint la clarté de son sainct Esprit entant qu'en nous sera? Avisons bien donc de cheminer en telle solicitude, que cognoissans la foiblesse qui est en nous, nous n'ayons nulle presomption que nous aveugle: mais plustost que nous prions Dieu qu'il nous guide et nous tienne la main

forte, et ne permette pas que nous tombions en façon que ce soit. Et s'il advient qu'il nous laisse decliner, que toutes fois il nous retienne, en sorte que nous ne venions point iusques au comble d'iniquité: mais que si tost que nous aurons failli, nous gemissions pour recourir à sa misericorde. Voila donc ce que nous avons a noter de ce passage.

Or pour mieux estre retenus en la crainte de Dieu, notons bien ce qu'Eliu adiouste, c'est Que le iugement et la iustice tiendront. Comme s'il disoit, que les hommes auront beau faire des enragez, Dieu toutes fois demeurera en son entrer, et faudra qu'en la fin il soit leur Iuge. Si les hommes s'eslevent, é si est-ce qu'ils ne viendront point à la maiesté de Dieu pour cela: nous aurons beau tirer contre le soleil, nous ne parviendrons point si haut: et quand nous pourrions arracher le soleil, si est-ce que nous ne pourrons point toucher à Dieu. Apprenons donc qu'ici les hommes sont advertis, de ne se point escarmoucher comme ils font, comme s'ils pouvoyent gaigner la cause contre Dieu, et avoir victoire de lui: nous savons (comme il est ici declaré) que la iustice et le iugement tiendront. Puis que nous voyons l'intention d'Eliu, appliquons ce qu'il met ici à nostre usage. I'ai desia dit que

les hommes ce font nulle difficulté de contester contre Dieu. Et pourquoi? Car ils le mesurent a

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la cognoissance qu'ils ont d'eux: et ils n'apprehendent pas aussi la maiesté infinie qui est en Dieu: car cela seroit bien pour leur rabatre leur caquet. Et ainsi quand nous sommes tentez de nous dresser contre Dieu, et de murmurer contre sa iustice, que ceci nous vienne en memoire, Que gaignerons-nous? Car si est-ce que la iustice et le iugement tiendront: c'est à dire, Nous ne pourrons pas empescher que Dieu ne regne, nous ne pourrons rien avancer contre lui. Ainsi donc puis que la iustice de Dieu est infinie, puis que son iugement demeure tousiours en sa vigueur et force: que reste-il, sinon que nous baissions la teste en y acquiescent du tout? Voila ce que nous avons à retenir, si nous voulons recevoir bonne instruction de ce passage. Et ne nous abusons plus en nos vaines presomptions ainsi que nous voyons que les hommes s'esblouyssent à leur escient: mais attribuons a Dieu ce qui lui est propre, c'est assavoir une iustice qui ne peut estre diminuee par nous: un iugement auquel nous ne pouvons porter aucun preiudice. Quand nous aurons prins conclusion-là, alors nous serons plus modestes et sobres que nous n'avons accoutumé, nous n'aurons point aussi le bec afilé pour plaider Contre lui: mais en toute humilité nous cognoistrons nos fautes pour gemir quand nous l'aurons offensé. Et si c'est en affliction, nous sentirons qu'il faut que nous soyons chastiez de sa main, et que ceste escole nous est plus qu'utile, attendu que nous n'oyons point sa parole, sinon qu'il nous y induise comme par force. Voila donc ce que nous retiendrons de ceste doctrine.

Or il est dit, Que son ire est afin que l'homme ne soit point perdu en sa suffisance: car alors il n'y aura, dit-il, nulle remission: il ne prisera n or n argent, ni toutes les forces du monde. Voici une belle confirmation de ce que desia nous avons touché: c'est assavoir, que Dieu nous fait sentir son ire afin que nous ne soyons point du tout perdus: car s'il nous espargne, nous ne ferons que nous endormir de plus en plus. Quand les hommes ont decliné, et que Dieu est patient envers eux, d'autant plus qu'il les attendra, il est certain qu'ils ne feront que s'abbrutir: car combien que quand Dieu use de douceur envers nous, son intention soit de nous gagner par ce moyen: si est-ce que nous avons un naturel si pervers, qu'au lieu d'approcher de lui, nous reculons. Bref, nous voyons cela estre par trop commun, que les hommes se iouent avec Dieu quand il les traitte doucement, et qu'ils ne font que se mocquer de sa bonté et de sa patience. Puis qu'ainsi est, il faut que Dieu desploye son ire, ou autrement nous perirons tous: et d'autant qu'il nous aura espargné longuement, cela sera pour augmenter nostre perdition. Et c'est ce que dit S. Paul (1. Cor. 11, 32), que quand nous sommes

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affligez, c'est afin que nous ne soyons ruinez du tout avec le monde. Il faut donc nous consoler au milieu de nos fascheries, veu que Dieu regarde à nostre salut, et qu'il le procure quand il se monstre rude envers nous. Car nous ne pouvons souffrir qu'il nous soit un pere amiable, et qu'il nous traitte doucement, nous abusons tousiours de sa bonté: il faut donc qu'il nous face sentir son ire, ou autrement nous serions perdus. Voila en somme ce qu'a voulu dire Eliu. Or si ceci estoit bien pratiqué, il est certain qu'il ne nous cousteroit rien de benir le nom de Dieu en affliction: au lieu que nous grincerons les dents, et que chacun se tempeste et qu'il nous semble que Dieu nous face tort, ou bien que nous concevons de telles amertumes, que nous avons le coeur enserré, que nous ne pouvons point penser à nos pechez, nous serions doux et paisibles, et prendrions plaisir de mediter la grace de Dieu. Mais quoi? combien que nous confessions que ceste doctrine soit vraye: quand ce vient à la pratique nous monstrons bien que nous l'avons oubli e. Or tant y a que ce n'est point sans cause que le S. Esprit tant souvent nous met ceci au devant, et nous en refreschit la memoire: c'est assavoir, Que Dieu se monstre courroucé d'autant qu'il nous aime: Que s'il nous monstroit une face amiable, ce seroit pour nous perdre et nous ruiner. Il faut donc que nous sentions son ire par effect: mais tant y a que cela nous est un tesmoignage de sa bonté, et que par ce moyen il nous rappelle à soi, afin que nous ne suivions point le train de perdition auquel nous estions entrez.

Voila comme il nous faut estre advertis de la fin et du but auquel Dieu regarde quand il nous afflige. Cependant nous sommes admonnestez derechef combien nostre nature est revesche. N'est-ce pas une chose honteuse que Dieu ne puisse chevir de nous? que quand il nous veut manier doucement, qu'il nous veut tenir comme en son giron, nous lui donnions des coups de pied, que nous l'esgratignions, bref que nous ne puissions porter ceste bonté et douceur, de laquelle il seroit tousiours prest et appareillé d'user envers nous? Ne faut il pas dire, que nous ayons une nature vilaine et par trop ingrate? Il est vrai que l'Escriture prononce, que le naturel de Dieu est d'estre benin d'estre patient et amiable, de supporter les infirmes, d'user de misericorde encores qu'on l'ait offensé. Puis qu'ainsi est, quand il nous chastie, et qu'il se monstre dur et aspre, il est certain qu'il se transfigure, par maniere de dire, qu'il ne suit point son naturel: mais il faut qu'il use d'une telle rudesse à cause de nostre malice, pource que nous sommes bestes sauvages, que nous sommes tellement desbordez, que quand il nous veut recueillir à soi

SERMON CXLI

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benignement, il y a incontinent quelque morsure, que nous regimbons contre lui. Il faut donc que nous sentions nostre perversité toutes fois et quantes que Dieu use de rudesse contre nous. Cependant si faut-il aussi que nous soyons consolez en nos afflictions, voyans que Dieu n'oublie iamais sa misericorde, et mesmes que quand il semble qu'il vueille foudroyer contre nous, s'il nous frappe d'une main, c'est pour nous redresser de l'autre: s'il nous met au sepulchre, c'est pour nous eslever par dessus les cieux. Voyans donc que Dieu encores au milieu de son ire nous monstre sa bonté, et nous en rend tesmoignage, n'avons-nous pas de quoi nous consoler en lui? Et ceste consolation quant et quant doit engendrer une conscience paisible. Si nous sommes effrayez de ceste rigueur de Dieu, et qu'il nous semble qu'il nous vueille perdre, il est impossible que nous soyons alors patiens. Mais aussi à l'opposite quand Dieu nous declare qu'il ne nous veut point du tout exterminer, mais qu'il nous est Pere quand nous avons nostre refuge à lui, et que nous y venons en humilité: cela doit purger nos coeurs de toute rebellions, de toute amertume, afin de nous faire ranger à son obeissance pour dire, Seigneur, puis que tu es si bon envers moi, ne permets point que ie me rebecque contre ta main, voire puis qu'elle esté paternelle. Voila donc comme afin d'estre consolez en nos afflictions, il nous faut ranger à la suiettion de Dieu, pour nous laisser gouverner par lui, et pour trouver sa iustice bonne afin que par nostre rebellion nous n'allumions point le feu d'avantage, comme il en a esté parlé Ci dessus.

Or notamment il est dit: Afin que Dieu ne le ruine et ne le consume point avec sa suffisance. Ceci est pour abbatre l'orgueil qui est aux hommes, d'autant que tousiours ils se veulent munir contre la main de Dieu. Et pour ceste cause Eliu adiouste, Qu'il n'y aura nulle rançon: que nous aurons beau apporter, de grands presens, qu'il n'y aura ni or ni argent qui nous puisse delivrer de la main de Dieu: mesmes ce sera l'occasion de nous ruiner. Or ici nous devons cognoistre que Dieu a voulu abbatre ce que les hommes eslevent contre lui. Car si l'un est riche, que l'autre ait du credit, que l'autre soit prisé et honoré: nous voulons faire rempar contre Dieu de toutes ces choses, et nous semble que nous sommes munis pour empescher sa main: ou si nous n'avons ceste folle apprehension, tant y a qu'il y aura tousiours quelque stupidité en nous. Car iusques a ce que les hommes soyent aneantis, cognoissans qu'il n'y a vertu ni rien qui soit en eux, ils cuident estre suffisans pour resister à Dieu. Que faut-il donc? Que nous apprenions que toute nostre suffisance est moins que rien, voire quand nous avons affaire à nostre Dieu: car

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il ne fera que souffler dessus. Nous aurons beau amasser toutes les forces du monde: non seulement celles qui pourront estre en un homme, voire fust-il le plus robuste qui auroit iamais esté: mais quand on aura amassé et haut et bas toutes les forces qui sont aux creatures, cela n'est rien quand nous aurons la main de Dieu qui nous est contraire. Et ainsi donc notons bien, que pour nous humilier devant Dieu il nous faut deporter de toutes vaines presomptions, il ne faut point que nous cuidions avoir rien de residu. Voire, combien que nous pensions pour un temps avoir quelque force et vigueur en nous: il faut que nous cognoissions que tout cela n'est que fumee, quand il plaira, à Dieu de nous consumer. Et là dessus que nous retournions tellement à lui, que nous le prions qu'il nous rende suffisans en sa vertu: c'est que nous soyons du tout appuyez sur lui, cognoissans que nous tenons et nostre vie et toutes les dependences d'icelle de sa pure bonté et gratuite. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage, quand il est dit, Que Dieu ruinera les hommes avec leur suffisance, et qu'ils seront consume nonobstant toutes leurs forces.

Or quand il est dit, Qu'il n'y aura point de rançon, c'est pour mieux exprimer ce que nous venons de dire. Car combien qu'un chacun confessera, que l'or ne l'argent ne sont point pour nous racheter de la main de Dieu: toutes fois si voit-on que les hommes s'endorment en leurs richesses, en leur credit, et choses semblables: et quand ils ont dit, le ne puis resister à Dieu, si est-ce qu'ils font des rempars de cela, comme s'ils pouvoyent repousser le mal, et bataillent contre Dieu. Comment? D'où vient une telle presomption? Voila un ver de terre, qui n'est que charongne et pourriture, qui viendra s'eslever contre son Createur: ne faut-il pas qu'il y ait une horrible stupidité, et plus que brutale? Il est bien certain. Mesmes quand l'homme est riche, qu'il pense avoir ie ne sai quoi pour estre prisé, ou qu'il se voudra faire valoir, voire iusques à s'eslever contre Dieu, encore qu'il ne dise mot: le voila eslourdi en sorte qu'il luy semble que son or et sou argent le peuvent delivrer. Il ne faut point donc que nous regardions a ce que les hommes confessent de bouche: mais il nous faut contempler leurs faits, qui donnent une vraye approbation de ceste arrogance diabolique: assavoir de ce qu'ils se confient en leur or et en leur argent, qu'au lieu de l'appliquer en bon usage, ils cueillent à ceste occasion un tel orgueil, qu'ils viennent heurter à l'encontre de Dieu. Puis qu'ainsi est donc, il nous faut bien penser à cela: car le sainct Esprit n'use point ici d'un langage superflu. Il est vray que de prime face il nous sembleroit que ceci n'auroit point

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grand mestier d'estre declare, que Dieu mesprise l'or et l'argent. Et qui est-ce qui ne le sait? Et les petis enfans en pourroyent autant dire. Voire, mais cependant les plus sages, c'est à dire qui se reputent tels, et qui auront une telle opinion devant les hommes, ceux-la tous les coups s'aveugleront tellement, qu'il leur semble qu'ils pourront estre rachetez par or et par argent. Car sous ombre qu'ils auront quelque chose, et qu'on les craint, qu'on les honnore, les voila tellement enyvrez, qu'il ne leur semble plus qu'ils soyent hommes mortels: ils ne pensent plus qu'en un moment Dieu les pourra ruiner. Car s'ils y pensoyent, iamais n'auroyent ceste audace diabolique dont i'ay parlé, de s'eslever ainsi à l'encontre de Dieu. Or puis qu'ainsi est, apprenons de mieux faire nostre profit des verges de Dieu, que nous n'avons pas fait. Et au reste, encores qu'il ne frappe point sur nous, que nous sachions faire nostre profit des corrections qu'il nous monstre à l'oeil. Car Dieu use d'une telle bonté qu'il nous instruit au despens d'autruy, et nous propose des chastimens qui nous doivent servir d'instruction. Avisons donc à cela, et ne nous eslevons point contre luy. Et au reste, voyans que nous ne pouvons rien apporter qui nous rachette de sa main, recourons à ceste rançon qu'il nous a donnee en la personne de son Fils: comme aussi sainct Pierre le monstre (1. Pier. 1, 18), Que nous ne sommes point rachetez ni par or ni par argent, mais par le sang precieux de l'Agneau sans macule.

Voila donc où il nous faut venir pour conclusion de ce passage: c'est qu'apres avoir cognu que nous sommes destituez de tous moyens pour eschapper de la main de Dieu: mais qu'il faudroit que nous fussions consumez pleinement, n'ostoit qu'il usast envers nous de pitié: nous cognoissions qu'il nous a donné un bon remede quand il luy a pleu

d'exposer son Fils unique on sacrifice pour nous: qu'alors nous avons esté rachetez, que c'est un pris suffisant pour abolir toutes nos fautes, que le diable n'aura plus nul droit sur nous. Car quand nous serions accablez d'une multitude infinie de pechez: toutes fois si le sang de Iesus Christ respond, c'est pour satisfaire de toutes nos offenses, c'est pour appaiser l'ire de Dieu. Voila donc où doit estre nostre refuge. Mais nous ne pouvons venir au sang de Iesus Christ, iusques à tant que nous ayons esté despouillez de toute presomption: voire et pour le passé et pour l'advenir. Pour le passé, afin que nous sentions que nous serions du tout perdus on nos pechez, et abysmez, n'estoit que Dieu nous donnas ce moyen d'en estre purgez par le sang de son Fils: et pour l'advenir, afin que nous ne soyons plus ainsi transportez d'une telle furie, pour nous eslever à l'encontre de nostre Dieu comme si nous pouvions eschapper de sa main mais que chacun se tienne comme bridé voire d'un lien volontaire: que nous n'attendions pas que Dieu nous encheine comme des bestes sauvages: mais que chacun se bride de son bon gré. Que nous ayons ceste modestie en nous de ne rien attenter contre luy: mais quand il luy plaira de nous chastier, qu'un chacun regarde à soy, Or ça Dieu me chastie d'un tel peche, et en telle maniere: il faut que i'en face mon profit. Que donc nous ne facions point la sourde aureille, quand Dieu nous advertist ainsi: mais que nous regardions de pres à nous, que nous soyons vigilans aux exemples qu'il nous donne, afin que nous ne soyons point incorrigibles et qu'il ne nous advienne ce qui a esté dit par cy devant, c'est que nous amassions tousiours une plus grande ire et une plus horrible vengeance de Dieu sur nous.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT QUARANTEDEUXIEME SERMON,

QUI EST LE IV. SUR LE XXXVI. CHAPITRE.

20. Ne consume point la nuict pour exterminer les peuples sous eux. 21. Garde toy de te tourner à l'iniquité, car tu l'as esleuë plustost que l'affliction. 22. Voici Dieu exalte en sa vertu: qui est semblable à luy pour enseigner? 23. Qui est-ce qu'il a ordonné sur luy en ses voyes, qui est-ce qui luy dira, Tu as fait iniquité? 24. Souvienne toy de magnifier son oeuvre, laquelle les hommes contemplent.

Nous savons que c'est une bonne chose et utile de penser aux oeuvres de Dieu. Voila aussi dont il nous faut prendre toute nostre instruction et sagesse pour toute nostre vie. Or plustost en la nuict, quand nous sommes retirez, nous avons le loisir d'estre occupez à nous appliquer à ceste estude-la: car nous passons les choses que nous avons veu de iour: mais de nuict, nous y pensons

SERMON CXLII

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avec plus grand loisir et repos, et les comprenons mieux, toutes fois il nous faut tenir mesure, quand nous pensons aux oeuvres de Dieu: c'est assavoir, que si elles sont trop hantes pour nous, et qu'elles surmontent nostre esprit, il nous faut arrester là, et le glorifier, mesmes quand il lui plaist de nous cacher la raison de ce qu'il fait. Et voila pourquoi en ce passage il est dit, Qu'il ne nous faut point consumer la nuict pour ruminer par trop, comme les peuples sont exterminez sous eux. Il est bon de nous enquerir comme Dieu extermine les peuples voire afin de nous instruire à humilité. Car il nous faut faire cest argument, que s'il ne couste rien à Dieu de raser tout un pays, et les habitans: et que sera-ce d'une povre personne? Faut-il qu'un seul homme s'enorgueillisse, et qu'il cuide avoir un estat permanent, quand il voit devant ses yeux, que Dieu racle en une minute de temps une grande multitude de gens? Voila donc une comparaison utile, Comment? Si Dieu n'espargne point un pays, quand on l'a offensé: il cognoist des pechez en moi tant et plus: que sera-ce donc? Car ie ne suis qu'une miserable creature. u reste, quand nous aurons pensé à cela, si quelquesfois nous avons nos esprits troublez et confus, et qu'il nous vienne des questions en nostre teste, dont nous ne puissions pas nous resoudre: que faut-il faire, sinon de nous tenir en ceste sobrieté, d'adorer les iugemens de Dieu, encores que nous ne les comprenions pas? Il nous faut donc estre attentifs aux oeuvres de Dieu: mais si faut-il nous garder d'estre excessifs pour en faire trop longue inquisition, et profonde. Et voila pourquoi il nous est defendu en ce passage, de consumer la nuict, ou l'engloutir. Voila donc pour un Item.

Et au reste notons, quand il est dit, Que les peuples sont exterminez sous eux, que c'est pour magnifier d'avantage la puissance de Dieu, en ce qu'il fera fondre les hommes comme en un abysme au lieu qu'il leur aura donné pour y habiter. Si un peuple estoit chassé à veuë d'oeil, et transporté en quelque region lointaine, et qu'il demeurast tousieurs tel qu'il estoit, cela ne seroit point pour nous en faire tant esmerveiller: mais aux changemens qui adviennent au monde, il semblera que Dieu face fondre les hommes comme neige. Et defait nous voyons quelquesfois un pays avoir esté bien peuplé, et estre maintenant desert. Que sont devenus les habitans? Il est vrai qu'ils sont espandus çà et là: mais si est-ce que la memoire en est comme rasee, quand on ne les peut noter, pour savoir qu'ils sont devenus. Voila qu'emporte ce mot, où il est dit, que les peuples seront exterminez en leur lieu, et comme sous leur pied: comme si la terre s'ouvroit, qu'ils fussent là engloutis, et qu'on ne peust cognoistre mesmes la trace de leur chemin.

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Quand Dieu besongne en une telle façon, voila une chose plus admirable, que si les peuples estoyent remuez çà et là, et qu'il s'apperceust comme Dieu les desloge d'yn pays, pour leur donner habitation nouvelle. Or par ceci nous sommes admonnestez qu'en considerant les iugemens de Dieu, il nous les faut comprendre plus haut que nostre esprit ne monte: car voila qui est cause que nous ne craignons point Dieu tant que nous devons. Tant y a que nous aneantissons sa vertu, en ne craignant la hautesse qui est en loi, laquelle nous doit effrayer. Apprenons donc, toutes fois et quantes que nous appliquons nos esprits à mediter les iugemens de Dieu qu'il exerce en ce monde, d'avoir ceste consideration en nous, Que c'est une chose trop haute, et quand nous y aurons bien pensé qu'il nous faut demeurer court, et que nos esprits ne s'estendent pas si au long, ne si au large. Et cependant il y a aussi une autre admonition bien bonne, Qu'il ne faut point que Dieu use de moyens inferieurs et visibles, quand il nous voudra consumer: car si nous sommes debout il ne laissera pas de nous faire fondre. La terre qui nous soustient auiourd'huy nous defaudra, encores que nous n'ayons point d'ennemi qui nous assaille, encores que Dieu n'envoye point de grosses armees: mesmes il ne faudra sinon qu'il nous regarde en son courroux, et nous serons consumez, voire sans qu'on y mette la main. Il ne faudra point que Dieu nous remue bien loin, qu'il nous iette pour nous rompre le col: car quand nous serons sur nos pieds, et qu'il semblera que nous pourrions bien nous maintenir debout: tant y a que nous perirons si Dieu nous est contraire, et n'y aura rien qui nous puisse affranchir. Quand cela nous est monstré, apprenons de nous humilier et de n'avoir autre fondement que la vertu d'enhaut. Puis que Dieu promet qu'il nous tiendra la main, confions-nous en cela, remettons-nous à luy: et cependant cognoissons nostre vanité et insuffisance, afin de n'estre point eslevez d'aucune presomption qui nous enyvre. Voile en somme ce que nous avons à retenir de ce verset.

Or il est dit quant et quant, Garde toy de te tourner à iniquité: car tu l'as esleuë plus que l'affliction, ou bien a cause de l'affliction: car le mot et la façon de parler en Hebrieu emporter tous les deux. En premier lieu Iob est ici admonnesté de ne point se tourner à mal. Or sous ce mot n'entendons point ou larcin, ou meurtre, ou envie, et choses semblables: mais entendons les despitemens contre Dieu, et les murmures, et rebellions qui procedent d'impatience. Voila donc pourquoy il est dit que Iob se doit garder de se convertir à mal: d'autant qu'il ne s'estoit point monstré assez patient, pour s'assuiettir à Dieu et confesser sa iustice, cependant qu'il estoit affligé.

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Or notamment il luy est dit, qu'il soit sur ses gardes: car c'est une chose difficile, que nous n'y tombions quand l'affliction nous presse. Au reste, ce qui est dit à Iob nous doit servir à tous. Et ainsi prenons ceste sentence, comme si le sainct Esprit en commun nous exhortoit, qu'alors que nous sommes affligez il nous faut estre vigilans, pour ne point decliner à mal. Et la raison? Si tost que la main de Dieu nous touche, nous sommes si despiteux que rien plus, et ne faut gueres pour nous fascher: mesmes si l'affliction est grande et violente, nous voila abbatus, quelque force qu'il y ait eu auparavant: et combien qu'on pensast que nous deussions estre invincibles, nous sommes descuragez, et ne savons que devenir. Puis donc qu'il y a telle fragilité en nous, il faut bien que nous soions sur nos gardes, et que nous prenions peine à tenir bon. Voire: car combien qu'on s'y efforce, si est-ce qu'il sera encores bien difficile de persister que nous ne tresbuchions en quelque sorte. Or cependant nous avons à prendre courage, quand nous voyons que l'Esprit de Dieu cognoist combien nos combats sont difficiles. Car nous travaillons pour nous garder du mal, ne doutons point que Dieu ne nous supporte, s'il voit que nous y serions consumez: moiennant que nous tendions là, et que chacun de nous s'y esvertue, encores qu'il y ait de la foiblesse, et que nous ne facions pas pleinement nostre devoir Dieu acceptera la peine que nous prenons, et la trouvera bonne. Voila qui nous doit donner courage. Mais tant y a qu'il nous faut estre diligens en cest endroit suivant ce qui nous est ici monstre. Ne nous flattons point donc mais insistons la dessus, pour ne point nous convertir à mal, c'est à dire pour ne point nous fascher par trop si nous sommes batus des verges de Dieu. Travaillons, di-ie, pour ne point nous rebecquer contre lui, pour ne point murmurer contre sa iustice: car comme nous avons veu ci dessus, c'est le comble d'iniquité, quand les hommes s'eslevent ainsi contre Dieu, et qu'ils lui sont rebelles, quand ils ne peuvent trouver bon ce qu'il fait pour le glorifier. Et combien que ce mal n'apparoisse tel au iugement des hommes, si est-ce que Dieu l'estime un crime plus qu'enorme: et non sans cause. Et ainsi soyons sur nos gardes, toutes fois et quantes que nous sentirons quelque affliction pour nous tenir cois, et nous assuiettir pleinement à Dieu.

Et c'est ce qu'Eliu monstre plus clairement, quand il adiouste, Que Iob a esleu le mal plustost que l'affliction, ou, à cause de l'affliction. Toutes les deux expositions tendent à un mesme but: c'est que Iob n'a point porté sa condition paisiblement pour s'humilier: mais qu'estant affligé, il s'est eslevé contre Dieu, et n'a point cognu qu'il falloit

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qu'il se rang/ st sous la main de celui qui le tenoit en sa puissance. Si on demande, Comment Iob est-il condamné d'une telle rebellion, veu qu'il nous est proposé comme un miroir de patience? nous avons desia solu ceste question, c'est que Dieu l'a bien tenu pour patient. Et defait ceste vertu est prisee en lui, et en a tesmoignage non seulement des hommes mortels mais du S. Esprit. Toutes fois cela n'empesche point, qu'il n'y ait eu de l'imperfection, et qu'il n'ait failli en quelque endroit. Or si Iob s'estant efforcé à estre paisible pour glorifier Dieu, pour cognoistre sa vertu, et la publier, est neantmoins condamné: que sera-ce de nous, ie vous prie? Si nous faisons comparaison de la patience qui a esté en lui, avec nos despitemens ou murmures: et nous sommes si delicats, que si tost que Dieu leve un petit doigt, nous sommez enflammez en colere, il n'est question que de murmurer et de nous fascher. Si donc nous sommes bien loin de la vertu de Iob, ne meritons-nous pas d'estre condamnez cent fois plus que lui? Et pourtant en premier lieu cognoissons que l'affliction, combien qu'elle nous soit envoyee pour nous dompter, nous incite à rebellion contre Dieu non point de sa nature, mais à cause de nostre vice. Quand Dieu nous chastie, c'est afin de mieux chevir de nous: comme il nous declare nos pechez afin qu'en les condamnant nous ayons nostre refuge à lui, que l'a ans cognu nostre Iuge nous lui demandions pardon et grace, que nous apprenions de ne plus nous complaire ni applaudir en nos fautes. Voila donc pourquoi Dieu nous chastie. Mais nous tournons les afflictions tout au rebours: car au lieu de nous abbaisser sous la main de Dieu, nous ne faisons que nous rebecquer, et grinçons les dens, et nous tempestons. Bref, nous ne pouvons estre ne povres ne malades, ni souffrir autres miseres en ce monde: que nous voudrions bien que Dieu nous laissast en paix, voire et qu'il nous gouvernast à nostre phantasie, et non point qu'il fist rien contre nostre volonté. Ainsi de l'affliction nous declinons au mal. Voyons donc une telle perversité en nous, que les moyens que Dieu ordonne pour nous tenir en bride et sous son obeissance, nous les tournons à l'opposite, et tout au contraire, c'est de faire des bestes sauvages, et nous despiter contre lui, et regimber contre l'esperon: voyans, di-ie, qu'un tel vice est en nous, apprenons de resister à l'encontre, tant qu'il nous est possible. Et si Iob neantmoins est ici accuse, qu'en l'affliction il a esleu l'iniquité: pensons que cela nous adviendra beaucoup plus, si nous ne sommes sur nos gardes.

Au reste quand il est dit, Plustost que l'affliction (car c'est l'exposition plus propre, et plus naturelle: combien que toutes les deux, comme i'ai

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dit, reviennent à un) la façon de parler a quelque grace, dont nous pouvons tirer doctrine. Il est donc dit, Que Iob a esleu l'iniquité plustost que l'affliction. Et comment? Quand un homme se despite contre Dieu, eschappe-il de sa main pourtant? Non: mais il ne se tient point en son rang: car l'affliction doit emporter cela que nous soyons abbatus. Or nous combattons contre la main de Dieu. Il est vrai que c'est en vain, nous serons frustrez de toutes nos attentes, et ne gaignerons rien: mais tant y a que nous voudrions (s'il estoit possible) n'estre plus suiets à Dieu, toutes fois et quantes que nous grinçons ainsi les dens par impatience contre lui. Et pour ceste cause i'ai dit que ce mot emporte bonne doctrine. Car si nous sentions vivement, que tous ceux qui ne se peuvent assuiettir aux afflictions, sont faschez de s'assuiettir à Dieu, et qu'ils voudroyent repousser toute sa vertu: nous aurions l'impatience en plus grande horreur que nous n'avons pas, mesmes nous sentirions que c'est un blaspheme insupportable. Quand donc nous ne faisons nul scrupule de nous despiter et tourmenter quand la main de Dieu est sur nous c'est signe que nous n'avons point cognu ce qui est dit en ce passage, c'est assavoir, que tous ceux qui sont impatiens ne veulent plus estre suiets à Dieu, mais lui voudroyent avoir aneanti l'empire et l'authorité qu'il a sur eux. Voila qui nous doit admonnester, d'estre patiens plus que nous n'avons de coustume, toutes fois et quantes que nostre Dieu nous veut ranger à humilité.

Or apres cela Eliu adiouste, Que Dieu exalte en sa vertu, et qui est-ce qui est semblable à lui pour enseigner? ou, qu'est-ce qui est un tel legislateur: les autres exposent, qui est celui qui rue, ou iette comme lui? Car le mot aussi emporte Ietter: mais tant y a que la procedure du texte monstre, puis qu'ici il est question de la sagesse de Dieu, qu'il vaut mieux prendre le mot pour enseigner, ou pour imposer loi et doctrine, comme le mot le signifie le plus souvent. Or donc maintenant il nous faut prendre ceste sentence en premier lieu, c'est Que Dieu n'a point de semblable à lui pour enseigner. Ceci ne se rapporte pas simplement à la parole de Dieu: mais aussi à la vertu interieure que Dieu desploye, quand il lui plaist nous toucher vivement et percer nos coeurs en sorte que nous venons à lui. Il est vrai que quand la parole de Dieu se presche, qu'on lit l'Escriture saincte, Dieu est alors nostre docteur, et c'est lui qui nous tient en son escole: et cela se peut bien dire qu'il n'y a doctrine semblable à la sienne. Car quand nous aurons esté enseignez des hommes toute nostre vie, il ny aura que vanité en nous, iusques à tant que nous soyons fondez en la sagesse de Dieu: pource qu'il n'y a fermeté que là, tout le reste s'esvanouyst. Et

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de fait les sages de ce monde, quand ils ont esté bien lettrez, et bien subtils: si est-ce qu'ils ont tousiours eu des nu es, qui leur ont obscurci les entendemens, en sorte qu'il n'y a rien eu de certain, et tousiours ils sont demeurez confus. Et autant en prendra-il à tous ceux qui sont enseignez des hommes. C'est donc une sentence bien vraye, qu'il n'y a point de docteur semblable à Dieu: d'autant que nous ne serons iamais instruits en perfection, iusques à ce que nous ayons cognu la parole de Dieu. Mais Eliu tend ici plus loin encores: c'est assavoir, Que nous sommes enseignez de Dieu, quand il luy plaist nous toucher là dedans par son sainct Esprit, et qu'il besongne en sorte que nous cognoissons sa maiesté pour nous y renger, Or on ne trouvera point creature qui puisse faire cela: c'est l'office propre de Dieu, et de son sainct Esprit: et aussi il se reserve par tout, et l'experience monstre qu'il est digne de ceste louange. Car quand nous lirons sans fin et sans cesse l'Escriture saincte, quelle nous sera exposee, et que nous aurons gens exquis en savoir, et de grande dexterité: si est-ce que tout leur labeur sera inutile, et ne nous profiteront rien, iusques à ce que Dieu par son sainct Esprit nous illumine, et touche nos coeurs, et les amollisse, qu'il nous perce l'aureille (comme il a esté veu ici devant) qu'il nous ouvre les yeux, que nos coeurs qui sont durs comme pierre soyent convertis en chair, que nous plions sous son obeissance. Iusques à ce que Dieu face cela, on aura beau parler à nous: car toute doctrine nous eschappera et ne fera que s'estcouler, elle ne pourra iamais prendre racine en nos ames. Ainsi ce n'est point sans cause qu'il nous est ici remonstré, qu'il n'y a docteur semblable à Dieu. Au reste ce n'est point seulement afin que nous venions à luy pour estre deuëment enseignez: mais que nous apprenions, de ne point estre sages en nos discours et imaginations que nous pourrons concevoir. Et pourquoy? Ce seroit nous fermer la porte, pour ne point venir à l'escole de Dieu. Que faut-il donc? Que nous apprenions d'estre du tout ignorans, iusques à ce que nostre Seigneur nous ait monstré sa volonté. Et au reste contentons-nous de savoir ce que nous tenons de luy: et tout ce qui nous viendra en phantasie, mettons-le sous le pié, sachans que ce n'est que toute mensonge et abus. Voila donc ce qu'Eliu a entendu en ce passage.

Et c'est aussi pourquoy il est dit, Voici Dieu qui exalte en vertu, ou esleve. Par cela il monstre, que si Dieu besongne, il ne faut point que nous pretendions de savoir tout ce qu'il fait iusques au bout: comme nous pourrons examiner l'ouvrage des hommes, quand nous l'aurons devant nos yeux, nous le contemplons et le regardons et çà et là Car

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aussi nous le pouvons manier des mains, nous le pouvons remuer à nostre plaisir. Ce D'est pas ainsi des oeuvres de Dieu. Et pourquoy? Car il esleve en sa vertu, c'est à dire, il est admirable en ce qu'il fait. Il ne faut point donc que les hommes attentent et s'ingerent iusques là, de s'enquerir iusques au bout de ce qu'il fait: et quand ils ne comprendront point le tout, qu'ils en iugent à la volee, et laschent la bride à leur temerité. Et pourquoy? Voyans que les oeuvres de Dieu sont si hautes, selon qu'elles procedent de sa vertu infinie, aussi il faut qu'elles nous retiennent là car nous sommes ici couchez, il y a longue distance, et ne pouvons pas voler si haut: et pourtant contentons-nous de ce que Dieu nous envoye, et souffrons d'estre moderez par son sainct Esprit, et que nous ne vuoillions ni appetions rien cognoistre, sinon ce qu'il nous aura monstré. Soyons (en somme) ses escoliers, et cognoissons que la gist toute nostre sagesse, de retenir nos phantasies, afin qu'elles n'extravaguent point. Maintenant nous voyons quelle est l'intention d'Eliu. Et ainsi suivons ceste admonition, pour mieux confermer le propos que nous avons tenu par ci devant. Il a esté dit, que c'est une chose bonne d'appliquer nostre estude à considerer les oeuvres de Dieu, moyennant que nous y soyons sobres, cognoissans la petitesse de nos esprits. Quand donc il est dit, que Dieu exalte en vertu, cognoissons qu'il ne nous veut pas laisser vaguer à nostre appetit: et pourtant que nous ne concevions point ceste fierté, pour dire que ses ouvrages soyent estimez semblables à ceux des hommes: mais sachons qu'il veut qu'on les magnifie, et qu'on les adore. Au reste, pource que l'Esprit nous defaut, et que cependant nostre chair nous solicite, et nous chatouille pour vouloir plus enquerir qu'il ne nous est licite: retenons qu'il n'y a semblable à Dieu pour enseigner: qu'il nous faut donc venir à luy, afin qu'il nous illumine, et que nos esprits soyent gouvernez sous sa main et conduite. Quand nous aurons esté instruits en ceste escole-la, nous profiterons assez aux oeuvres de Dieu, et cependant nous aurons dequoy pour rembarer toutes nos curiositez. Et de fait il nous faut tousiours estre vigilans pour nous retenir: car combien que les fideles soyent modestes, et qu'ils se soyent formez à cela de longue main, d'estre instruits de Dieu: toutes fois il y a tousiours des curiositez qui voltigent en leur cerveau, et ils sont distraits, il y a beaucoup d'imaginations qui leur viennent au devant, Et pourquoy ceci? Et pourquoy cela? Mais revenons tousiours à ceste conclusion, Pource que nous ne sommes point capables de comprendre les oeuvres de Dieu, et nulle creature mesme n'y sera suffisante, il faut que nous venions à luy: et que Don seulement il nous instruise

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par sa parole, et que nous apprenions ce qui est là contenu: mais que nous soyons illuminez, qu'il dispose nos coeurs, et qu'il nous renge à soy pour nous tenir pleinement en bride. Voila en somme ce qu'il nous faut retenir de ce passage.

Or il est dit puis apres, Qui est-ce qui visite sur luy en sa voye? et qui est-ce qui luy dira, T? as fait iniquité? 011 bien, Qui est-ce qu'il a constitué sur luy en sa voye? car le mot signifie aucune fois constituer en preeminence et seigneurie, aucunesfois Visiter: Tant y a que l'intention d'Eliu est claire, c'est assavoir, qu'il n'est point aux creatures mortelles: de controller Dieu et de s'enquerir pour trouver à redire en ce qu'il fait, et pour le redarguer: comme s'il estoit mauvais, et s'il n'avoit pas bien eu cognoissance de disposer les choses comme il faut. Voila la somme de ce qui est ici contenu. Or pour tirer doctrine plus familiere de ceste sentence, prenons ceci en un mot, Que les hommes doivent estre iugez de Dieu, et qu'ils n'ont point d'autorité de iuger sur luy. C'est ce qui nous est remonstré par ces mots dont use ici Eliu. Voulons-nous donc iuger de Dieu? C'est un sacrilege: car nous usurpons ce qui est sien. Il est escrit, que tout genouil se ployera devant luy. Et pourquoy? Pour venir devant son siege iudicial, comme S. Paul l'expose au quatorzieme des Rom. Puis qu'ainsi est donc que Dieu se reserve cela, à luy seul, de nous iuger: que nous reste-il, sinon de nous abstenir de ceste audace diabolique, de vouloir ainsi le contreroller, et nous rebecquer contre luy: comme s'il y avoit à redire en ce qu'il fait, et qu'il fust reprehensible, et que nous eussions quelque meilleure raison et prudence? Or si ceci estoit bien pratiqué, nous verrions une autre modestie aux hommes à louer Dieu: et au lieu que les blasphemes trottent par les bouches, on orroit les louanges de Dieu resonner par tout, tellement qu'il y auroit une melodie consonante pour magnifier sa iustice et sagesse, et vertu, et bonté inestimable. Mais quoy? Combien que chacun de primeface confessera, que c'est bien raison que Dieu besongne en sorte que nul ne s'esleve contre luy: tant y a que tous le font, et y en a bien peu qui se puissent tenir d'un tel orgueil, quand ils s'y voyent estre enclins de nature. D'autant plus nous faut-il retenir ceste doctrine, qui nous est ici donnee par Eliu, ou plustost par le sainct Esprit: c'est qu'il nous souvienne de magnifier les oeuvres de Dieu, voire lesquelles les hommes cognoissent. Apres donc qu'Eliu a dit, que nul ne pourra redarguer Dieu en tontes ses oeuvres, il nous monstre, qu'il nous doit souvenir de les magnifier. Et pourquoy? Car en la fin nous trouverons, que par experience les hommes sont convaincus, que Dieu ne fait rien

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qu'en toute droiture et equité. Cognoissans donc cela, que nos esprits soyent retenus, afin de ne nous point esgarer, et ietter travers champs.

Or il faut conioindre ces deux sentences, comme elles sont ici mises. La premiere c'est, Qui est-ce qui pourra dire à Dieu, Tu as fait iniustement? L'autre; Qu'il nous doit souvenir de le magnifier. Il est vray que la plus grand part sauront bien s'eslever iusques là: et defait on n'orra que murmures contre Dieu: et combien qu'il soit equitable en tout et par tout, tant y a que les hommes ne laissent point de l'accuser. Mais cependant si est-ce qu'ils ne peuvent point parvenir iusques à luy. Et voila pourquoy Eliu se mocque de ceste outrecuidance, quand il dit, Que nul ne pourra dire à Dieu qu'il a fait iniquité. les hommes pourront bien desgorger leurs blasphemes: mais tant y a qu'ils s'esvanouiront et s'escouleront comme eau: et cependant Dieu demeurera en son entier, et se moquera de ceste presomption, quand les hommes se voudront ainsi ietter contre luy. Notons bien donc que ceux qui ne se tiennent point en telle modestie comme nous avons monstré qu'on le doit faire, ne profiteront rien quand ils auront beaucoup repliqué à l'encontre de Dieu. Et pourquoy? Car il n'a constitué personne sur luy. En cela il nous est monstre, que les hommes sont bien fols et desprouveus de raison, quand ils disputent ainsi contre Dieu. Pourquoy? Qui est-ce qui les a constituez en cest office? Si quelqu'un vouloit iuger ceux sur lesquels il n'a nulle puissance, et qu'il imposast des tailles et tributs, qu'il donnast des sentences, estimeroit-on une telle presomption? Ne tiendroit on point un tel homme pour un fol? Or nous sommes plus ridicules beaucoup, en nous eslevant à l'encontre de Dieu. Si un povre belistre donnoit les duchez, et les seigneuries, et qu'il constituast des iuges, et lieutenans par un pays chacun s'en mocquera. Or nous faisons bien plus, quand nous pretendons de gouverner Dieu, et de lui monstrer sa leçon. Et où est-ce aller? Si nous voulions assuiettir tous les princes à nostre appetit, il n'y auroit point une telle arrogance que celle-la, ne si furieuse. Or donc Eliu monstre ici, que si nous sommes tentez de iuger des oeuvres de Dieu trop hastivement, et que nostre raison soit trop hardie et superbe, il nous faut venir là Quoy? Quand on aura bien tout pensé, est-ce à nous de regarder à Dieu pour le controller: et pour speculer, quand il aura fait quelque chose: pour y trouver à redire, quand sa main y aura passe? Avons-nous la superintendence sur luy? Faut-il que nous enquerions de ses voyes? Quand donc nous aurons ce poinct tout resolu, ce sera assez pour rembarrer toutes questions curieuses, et pour nous retenir en bride. Car (on somme) il nous faudra conclure que Dieu en monstrant ses

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oeuvres, vent que les regardions, comme nous estans nu dessous.

Il est dit ici, Qui est-ce qui visitera sur luy? Ce mot emporte beaucoup: car il y a deux façons de regarder les oeuvres de Dieu. L'une C'est quand nous sentons nostre petitesse, et recognoissans que nous rampons ici bas, nous eslevons nos esprits en haut par foy, sachans que nous ne sommes point capables de comprendre des secrets si haut, et si profonds: bref, quand ceste humilité-la est coniointe avec la foy, pour adorer ce qui nous est incognu. Voila donc une bonne façon de contempler les oeuvres de Dieu: car c'est sous luy. Quand donc nous sommes ainsi bas et petits, et qu'ayans cognu nostre mesure nous levons la teste en haut, nous dressons les yeux, et qu'en toute reverence nous desirons de cognoistre ce qu'il plaist à Dieu de nous monstrer, et non plus: voila comme dessous Dieu nous regardons ses oeuvres.

Or à l'opposite il est dit en ce passage, Et qui est-ce qui visitera sur lui en sa voye? Voila l'autre façon contraire quand les hommes s'eslevent, et montent sur leurs ergos et qu'ils veulent contempler les oeuvres de Dieu, comme si elles estoyent inferieures à eux. Or montans ainsi il faut qu'ils se rompent le col. Car quelles sont nos eschelles? Et puis travaillons tant qu'il nous sera possible en nos folles imaginations: il est certain que nous n'aurons nul fondement pour nous soustenir. Ainsi donc voila une façon perverse et maudite de contempler les oeuvres de Dieu: c'est assavoir, quand les hommes viennent à luy, comme pour mettre sous leurs pieds tout ce qu'il ait, et pour l'amener en conte, et asseoir iugement comme s'ils avoyent la superintendence par dessus luy. Gardons-nous de cest orgueil diabolique: car c'est une ruine certaine voire et mortelle quant et quant. Voila donc ce que nous avons à retenir, quant a ceste sentence.

Et au reste retenons puis apres l'admonition qui depend de là: car c'est comme un accessoire quand il est dit, Qu'il nous souvienne de magnifier les oeuvres de Dieu. Et c'est la seconde sentence que i'avoye dit qu'il falloit conioindre avec la precedente. Or pourquoy est-ce qu'il est dit, qu'il nous en souviene? Car il semble qu'Eliu pouvoit dire en un mot, Magnifie les oeuvres de Dieu: mais il dit, Qu'il te souvienne. Pourquoy? C'est d'autant que nous sommes volontiers preoccupez de nos phantasies mauvaises, qui nous empeschent de rendre à Dieu la gloire qu'il merite, et qu'il luy est deue aussi. Il faut donc que nous remettions nostre esprit en m noire, veu qu'il y a un tel oubli de Dieu. Exemple. Si tost que nous devons penser à Dieu, le premier qui nous viendra en phantasie ce sera quelque illusion de Satan, pour nous faire despiter, ou pour nous mettre eu desespoir, ou

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pour nous envelopper en quelque defiance, ou pour nous faire tomber en ruine du tout. Voila donc comme nos esprits sont embrouillez d'une telle ignorance, que nous ne pensons point à Dieu, et que cependant Satan est assez subtil pour nous mettre quelque mauvais propos en la phantasie, pour nous destourner de Dieu, s'il luy estoit possible. Il est vray que beaucoup de gens ne savent lue cela veut dire (car ils sont du tout stupides) nais ceux qui le cognoissent sont admonnestez de sentir la maladie qui est enracinee en tous hommes. Or d'autant que nous pouvons estre tentez de ces mauvaises phantasies, voila pourquoy il est dit, qu'il nous faut revenir à nostre sens, et qu'il ne faut pas que Dieu soit comme enseveli, ains reduire en memoire ce que Dieu mesmes a imprimé en tous hommes, assavoir, Qu'il ne faut point que la creature s'esleve contre le Createur: et que cela nous serve d'une bride, pour tenir toutes nos affections captives, et les mettre sous le pié pour dire, Povre creature, où estois-tu? Tu viens ici entrer en dispute contre ton Dieu, et l'assuiettir, et y a-il raison en cela? Que tu le viennes ainsi contreroller, et qu'il passe comme vous ta main? et quelle audace est-cela? Quand donc les hommes entreront en un tel examen, ce sera pour les faire repousser toutes les mauvaises phantasies qui leur viennent en l'esprit, et qui les peuvent empescher de magnifier les oeuvres de Dieu comme il appartient. Et pourtant gardons-nous que le diable ne nous mette des mauvaises phantasies en la teste: mais que nous luy facions bouclier de loin, quand les oeuvres de Dieu seront magnifiees de nous comme elles en sont dignes. Et comment magnifiees? Ce ne sera pas quand nous en iugerons

selon nostre cognoissance: nenny, mais que nous les adorions, encores qu'elles nous surmontent, et que nous n'entendions point la raison pourquoy elles sont faites: que nous ne laissions pas donc de dire, Seigneur tu es iuste, tu es droit, tu es equitable. Voila, à quoy il nous faut exercer tout le temps de nostre vie c'est de cognoistre la grandeur et excellence des oeuvres de Dieu estre telle, que nous ne pouvons pas leur rendre la louange telle qu'elles meritent, sinon en les eslevant par dessus nous . Et notamment aussi Eliu dit, Que les hommes les cognoissent, pour signifier que quand les hommes auront bien combatu à l'encontre de Dieu (comme nous voyons que ceste fierté est tousiours en nous ) en la fin si faudra-il que nous demeurions vaincus. Car Dieu souffrira bien que nous enquerions de luy à l'estourdie: mais quand nous aurons ainsi lasché la bride à nos fols appetits, et que Satan nous aura transportez en nous affections charnelles, en la fin nous sentirons (mais ce sera trop tard) que Dieu est iuste, et demeurera tel en despit de nous dents. Et ainsi donc puis que l'experience monstre, que les oeuvres de Dieu meritent toute gloire, que faut-il faire? Presumerons-nous de nous enquerir iusques au bout de tout ce qu'il fait? Gardons-nous de cela: mais plustost que nous apprenions en toute humilité de l'adorer: et en l'adorant, aussi de luy attribuer la iustice qu'il merite: et de confesser que sa sagesse, et sa iustice, sa bonté, et sa vertu apparoissent tellement en toutes ses oeuvres, qu'il faut qu'il soit cognu tel qu'il est, assavoir, Pere tresbenin envers les siens, et iuste iuge envers ceux qu'il a reprouvez.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE CENT QUARANTETROISIEME SERMON,

QUI EST LE V. SUR LE XXXVI. CHAPITRE.

25. les hommes le contemplent, chacun le voit de loin. 26. Voici, Dieu est grand, on ne cognoist point le nombre de ses ans, il n'y a point de conte. 27. Car il retient les gouttes d'eau, puis il fait couler la pluye de sa vapeur. 28. Il la fait venir du ciel, et elle decoule sur la multitude des hommes. 29. Qui est-ce qui pourra cognoistre la diversité de ses nuees, et quel est l'amas de son tabernacle? 30. Il estend sa clarté, et couvre les racines de la mer. 31. Par icelles il exerce iugement sur les peuples, et donne vivre en

abondance. 32. Il revest aux nuees ses exhalations seches, et commande d'aller à la rencontre. 33. Son compagnon luy annonce debat, et y a ire en montant.

Nous avons à retenir le propos qui fut hier entamé, c'est assavoir qu'ici il nous est declaré qu'encores que les hommes veulent fermer les yeux, si ne peuvent-ils faire que Dieu ne se presente à eux, et que ses oeuvres ne leur soyent cognues. De là nous sommes admonnestez, que si quelqu'un

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ne cognoist point Dieu, ce n'est point de simple ignorance, mais plustost de malice: d'autant qu'il s'en destourne: car (comme desia nous avons dit) les oeuvres de Dieu nous sont par trop patentes: elles se monstrent par tout: nous ne les pouvons donc ignorer, sinon de nostre bon gré. Et pourtant il est dit, Qu'on le contemple de loin. Car ceste similitude emporte qu'elles sont si excellentes, et qu'il y a une telle grandeur et maiesté, qu'encores qu'il y ait longue distance, nous les pouvons voir. Nous savons que si un homme est loin de nous, nostre veuë ne s'estend pas iusques la, elle s'esvanouist: ou bien s'il y a quelque grand chasteau, il nous semblera que ce soit une petite loge, quand nous le verrons de loin: une ville semblera comme deux ou trois maisons. La longue distance donc diminue l'apparence des choses qui sont grandes, quand nous les voyons de pres. Nous en avons assez l'experience au soleil: car il semble qu'à grand peine auroit-il deux pieds de grandeur: et toutes fois quand on cognoistra la raison, et ce que monstrent les Philosophes et ceux qui cognoissent les secrets de nature, voila le soleil qui est plus grand que la terre.

Or ici il est dit notamment, Que les hommes contemplent de loin les oeuvres de Dieu. Quelle distance y a-il? si longue, que nostre veuë en devroit estre du tout obscurcie. Mais tant y a que de loin nous appercevons comme Dieu besongne: il s'ensuit donc qu'il y a une telle maiesté en ses oeuvres, que nous la devons bien adorer. Maintenant donc notons, que ceux qui ne glorifient point Dieu comme il appartient, ne peuvent pas alleguer ignorance: car c'est une couverture vaine, d'autant que ses oeuvres nous doivent estre notoires. Que si nous alleguons que nostre veuë est par trop debile, et que Dieu a une façon de besongner trop haute pour nous, la replique est: Combien que les oeuvres de Dieu ne nous soyent point prochaines, nous ne laissons pas de les appercevoir, entant qu'il est besoin pour les magnifier: combien que nostre voue soit debile, si est-ce qu'il y a une telle grandeur et excellence et dignité aux oeuvres de Dieu, que nous en avons quelque goust. Apprenons donc d'appliquer nostre estude à cognoistre ce que Dieu nous monstre. Et au reste, notons aussi, qu'il nous faut cognoistre Dieu et ses oeuvres selon nostre mesure: s'il se monstre à nous de loing, contentons nous de cela. Il est vray que nous pouvons bien desirer qu'il approche de nous: et de nostre part aussi il nous faut efforcer de iour en iour pour avoir cognoissance plus familière et pleine de luy et de ses oeuvres: mais tant y a qu'il nous faut cheminer en humilité, et si Dieu ne veut point estre cognu on perfection, mais seulement en partie, tenons-nous à ce qu'il luy plaist.

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Cependant (comme i'ay dit) que nous ne facions point des borgnes ou des aveugles à nostre escient: mais souffrons que Dieu se declare à nous: et quand il se declare, apres l'avoir cognu que nous l'adorions, que nous luy rendions la gloire qu'il merite.

Or cependant Eliu dit, Que d'autant que Dieu est grand, nous ne le cognoissons point, et qu'il n'y a point de nombre, ou de conte en ses ans. Il semble bien que ceste sentence repugne à ce que nous avons desia dit: car Cognoistre et Ne point cognoistre ce sont choses contraires du tout. Nous avons veu au prochain verset combien que Dieu soit fort eslongné de nous, neantmoins que nous contemplons ses oeuvres tant soyent grandes: et maintenant il est dit, Que Dieu ne se peut cognoistre. Mais quand il est ici parlé de cognoistre, cela s'entend que nous ne comprenons pas Dieu tel qu'il est en sa maiesté: il s'en faut beaucoup: il suffit bien que nous en ayons quelque petit goust: nous ne sommes point capa es de comprendre ceste clarté infinie qui est en luy, il suffit bien que nous en ayons quelques petites estincelles. Voila donc comme Dieu n'est point cognu. Voire d'autant que nostre mesure est trop petite pour le comprendre et l'enclore: mais tant y a qu'il ne veut point estre caché aux hommes: car il se monstre assez pour estre adoré d'eux. Ceste cognoissance donc que nous avons de Dieu, n'est pas que nous puissions determiner que c'est de luy, et que nous en puissions dire tout ce qui en est: mais tant y a que nous sommes inexcusables, si nous ne l'adorons, apres qu'il s'est declaré a nous en telle portion comme il cognoist que nous le pouvons porter, et ainsi qu'il nous est utile. Nous voyons maintenant comme nous contemplons Dieu, et comme il peut estre cognu de nous: c'est en le contemplant comme en un miroir, quand il se revest de ceste maiesté visible qui est au ciel et en la terre. Voila comme il doit estre regardé. Et pour ceste cause il est dit que les creatures sont comme son siege, voila ses ornemens: comme un prince s'accostera en maiesté afin d'avoir plus de reverence: ainsi Dieu a ses ornemens au ciel et en la terre, et c'est là où il le faut contempler. Car de son essence, elle est invisible, elle nous est cachee: mais il desploye ses vertus en telle sorte qu'encores que nous fussions aveugles, si est-ce que nous y pouvons tastonner comme aussi sainct Paul use de ceste similitude an dixseptieme des Actes (v. 27).

Puis qu'ainsi est donc apprenons, que nous contemplons Dieu quand nous cognoissons ses oeuvres: car sa vertu apparoist là, et nous monstre qu'il merite bien d'estre glorifies de nous: mais cependant ce presumons point de le cognoistre en perfection pour savoir definir que c'est de sa gloire:

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car il surmonte toute nostre capacité, il nous faut baisser les yeux, et confesser qu'il habite une clarté inaccessible. Nous cognoissons donc Dieu en partie: mais cependant si faut-il confesser, qu'il y a une telle ignorance en nous, et que nous sommes si debiles, que c'est bien assez d'avoir quelque goust de la maiesté de Dieu; et qu'il nous faut retenir ici, quand nous voyons que nos sens defaillent, et que nous sommes comme esperdus. Lors, di-ie, il nous faut tenir en nostre petitesse, prians Dieu qu'il nous despouille de ceste chair mortelle, afin que nous le voyons tel qu'il est, quand nous serons semblables à luy, comme il en est parlé en sainct Iean. Et au reste en attendant ce iour-la, qu'il nous reforme auiourd'huy à son image, . afin que nous le puissions mieux contempler. Car selon que Dieu nous purge de toutes nos vanitez charnelles, et de tonte ceste pesanteur que nous sentons en nous, il nous rend tant plus idoines à le contempler. Et ainsi nous avons (en cognoissant la debilité de nos esprits) à prier Dieu qu'il nous reforme de plus en plus, afin que nous profitions et croissions aussi en sa cognoissance. Quand il est parlé du nombre des ans, et est dit qu'ils ne se peuvent conter, il est vray que de primeface on pourroit trouver ceci rude: car puis que Dieu n'a point eu de commencement, ceste eternité-là n'a ia besoin qu'on die, qu'on ne sauroit conter ses ans: ceci donc sembleroit superflu. Mais si nous entendons à quoy a regardé Eliu, nous trouverons que ceste sentence nous est bien utile. Et pourquoy? Comme nous avons dit par ci devant, les hommes sont si transportez d'orgueil, qu'ils cuident trouver à redire en ce que Dieu fait, et veulent estre ses contrerolleurs. Et d'où vient une telle audace, sinon qu'ils cuident estre plus sages que Dieu en somme?

Or ici pour abbatre une telle outrecuidance il est dit, Qu'on ne conte point le nombre des "n'a de Dieu. Et ainsi quand nous voudrons iuger par dessus luy, et que nous serons tentez de ceste presomption et de ce desir de monter plus haut qu'il ne nous appartient et ne nous est licite: cognoissons, Et povre creature, tu es comme un escargot, il n'y a point trois iours que tu es sur terre. le parle de ceux qui ont vescu et quatre vingts et cent ans. Or cependant tu entreprens de iuger de ton Dieu: et où en es-tu? Car quand tu viendras iusques à la creation du monde, ce n'est rien au pris de ceste eternité qui est en luy. Ainsi donc tu vois maintenant ta folie, et comme tu es du tout hors du sens, quand tu entres en un tel labyrinthe de vouloir iuger par dessus luy. Apprenons donc qu'ici il n'est point seulement prononcé que l'asge de Dieu est infini: mais il faut faire comparaison, comme nous en sommes admonnestez, de la brefveté qui est en nostre vie: car nous savons

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que nous sommes caduques, et nous escoulons comme une ombre. Il nous faut donc faire ceste comparaison de ceste breveté-là, avec le temps eternel de Dieu, et ceste eternité qui n'a point de temps ne de mesure: et cela sera bien pour nous empescher de nous eslever en telle presomption que nous avons accoustumé. Nous voyons donc en somme ce qui nous est ici monstre par Eliu.

Or il reste de venir à la declaration qu'il adiouste des oeuvres de Dieu. Car il met en avant les pluyes, et les tonnerres, et les vapeurs, et autres choses semblables, gresles et tempestes, et tourbillons. Quand donc nous voyons cela, Dieu nous donne de tels signes de sa maiesté, que c'est pour l'adorer, ou nous sommes par trop ingrats et stupides. Il est vray qu'il y a des oeuvres en Dieu plus hautes et difficiles à comprendre que ceci: mais l'intention du sainct Esprit a esté de nous instruire grossierement, comme nous sommes rudes et pesans: et aussi Eliu nous propose ici l'exemple des oeuvres de nature, que nous disons estre communes. Il ne faut point avoir esté à l'escole, ni estre grand clere pour savoir de la pluye, et des gresles, et du beau temps, et des changemens que nous voyons en l'air. Il est vray que les raisons ne seront point communes au vulgaire. Car si on demande à un povre idiot, comme la pluye s'engendre, il ne pourra pas determiner cela: d'autant que nous ne voyons point que l'eau monte en haut: et puis nous ne voyons point aussi que l'eau se puisse procreer en l'air, et cela sembleroit contraire à raison. Ainsi les simples gens ne pourront pas deduire ce qui sera cognu par la philosophie, comme la pluye s'engendre, et qu'il faut que l'attraction se face des vapeurs, que quand le soleil donne en terre, d'autant que la terre est pleine de petis pertuis, et qu'elle n'est pas si serree qu'elle n'ait des petites veines, il attire en haut: et que petit à petit les vapeurs deviennent espesses, et que quand elles sont au milieu de l'air, elles se procreent en pluye. Car voila comme les attractions se font petit à petit, iusques à ce que tout cela se meurist pour nous donner de la playe. Et puis ils n'entendront pas aussi comment c'est qu'il ne fait point si chaud en ceste region moyenne de l'air, combien qu'elle soit plus prochaine du soleil. Car c'est pource que la chaleur s'encave ici en terre comme en un fourneau: mais en l'air elle s'espanche tellement qu'elle ne s'y peut arrester. Et voila pourquoy en esté nous voyons des gresles qui s'engendrent. Cela est estrange, tellement que nous ne le croirions point qu'a grand peine, sinon qu'il nous fust tout commun, de dire que la gresle se congrege en l'air et combien que le soleil soit plus prochain, que neantmoins nous voyons qu'il faut bien qu'il face là une grande froidure. les ignorans donc n'auront point

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cognoissance de cela, et n'y trouveront point de raison,. mais demeurent là estonnez. Taut y a combien que nous ne cognoissions point les raisons, neantmoins la chose de soy est assez cognue, tellement qu'on voit que c'est une vertu de Dieu admirable, quand il attire ainsi les vapeurs de la terre, et puis que la pluye s'engendre, et encores que la playe soit là toute formee en l'air, qu'elle est retenue. comme il est dit que les nuees sont des barils. Et defait s'il y avoit des barils au ciel qui fussent là pour retenir l'eau, il n'i auroit point un miracle plus notable, que quand nous voyons les duees par dessus nous. quoy tient-il qu'elles ne tombent pour nous accabler, et que la terre ne perist? Ne faut-il pas qu'il y ait une vertu si excellente, que nostre esprit y soit confus? Voila pourquoy i'ay dit, que sans aller à l'escole et sans estre fort subtil ne grand clere il y a une cognoissance des oeuvres de Dieu en l'ordre de nature qui est pour nous rendre inexcusables, d'autant que cela nous est tout commun. Comme pour exemple, quand nous regardons aux pluyes, aux gresles et aux tonnerres, et autres choses semblables, cela nous monstre une maiesté de Dieu pour nous effrayer, tellement qu'en despit de nos dens il faut que nous soyons esmeus: comme aussi nostre Seigneur nous fait cognoistre par force la maiesté qui est en luy par ce moyen-la, combien que par nostre ingratitude nous taschions de l'esteindre tant que nous pouvons. Nous voyons donc maintenant pourquoy il nous est ici parlé de la pluye, et des choses semblables: non point que Dieu n'ait d'autres oeuvres plus admirables et exquises, mais c'est afin que nous ne pretendions point ignorance: car le sainct Esprit nous propose ce qui se voit, et qui est cognu de tout le monde. Puis qu'ainsi est donc, que reste-il sinon que nous adorions Dieu luy faisans l'hommage tel qu'il merite, et que tout orgueil soit abbatu en nous, et que nous apprenions de nous assuiettir à son conseil, et de trouver bon tout ce qu'il fait et dispose?

Or il sera bon d'exposer les mots devant que recueillir la doctrine generale. Il est donc dit, que Dieu retient les gouttes d'eau: et c'est pour mieux exprimer sa vertu excellente, et qui seroit incroyable sinon qu'on la vist à l'oeil. Si on nous disoit que les gouttes d'eau se retiennent: c'est à dire, que l'eau qui est une chose tant agile que nous la voyons decouler, qu'elle se fond, qu'il n'y a point de fermeté: neantmoins les gouttes en fussent retenues en l'air en telle multitude et quantité: nous le trouverions estrange sans l'experience. Si l'eau estoit une chose ferme et amassee, et bien il y pourroit avoir une montagne d'eau que Dieu retiendroit: mais quand en voila cent millions de gouttes en une petite nuee, et il n'y a goutte qui

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ne soit de sa nature pour tomber, et pour quitter là tout le reste du corps (comme c'est une chose si coulante que l'eau, qu'autant qu'il y a de petites portions bien menues, ce sont autant de divisions) et neantmoins tout cela se retient: si nous ne le cognoissions, et que nous ne l'eussions point apperceu, il nous seroit incroyable. Ne faut-il pas donc que nous cognoissions une vertu infinie en Dieu, quand nous voyons ce qui ne se pourroit croire? Et ainsi Eliu a voulu exprimer mieux la puissance que Dieu nous monstre en retenant la pluye en Pair, quand il nous dit qu'il retient les gouttes d'eau.

Et puis il dit, Q' e de sa vapeur il fait pleuvoir. Si on demande d'où la pluye se procree. De rien. La vapeur de soy ne s'esleveroit point de la terre, qui a ses fumees dedans ses pertuis (car c'est son naturel) mais c'est quand le soleil attire cela qu'il l'esleve, qu'il hume ceste humidité-là pour l'attirer en haut. Et autrement quels cordages faudroit-il? Si nous ne le voyons seroit-il possible de le croire? Or il se voit à l'oeil. Voila donc les vapeurs qui n'estoyent rien, c'est à dire qui n'ont point eu d'apparence devant nous, qui s'eslevent contre leur nature. Sont-elles eslevees? La pluye s'en fait et s'en forme: et puis la terre en est arrousee, elle fructifie, et on en tire substance. Voila nostre Seigneur qui desseche la terre quand il en tire ainsi les vapeurs: c'est comme si on tiroit l'humidité et le iuse de quelque chose qu'il n'y eust plus de vertu dedans. La voila donc seche. Or Dieu trouve moyen à l'opposite, quand il a ainsi seche la terre, et qu'il en a tiré comme la substance et le sang, qu'elle en est arrousee: comme nous voyons que la pluye donne abondance de fruicts, selon qu'il est ici monstré. Quand donc nous appercevons cela ne faut-il point que nous soyons convaincus de ia maiesté de Dieu, laquelle nous ne voulions point regarder au paravant? Encores donc que nous fermions les yeux, en despit de nos dens Dieu se presente à nous, et sa maiesté nous est visible en toutes sortes. Il est quant et quant declaré, que Dieu a comme ses pavillons: comme nous savons qu'il en a esté traitté par ci devant, que les nuees, et mesme toute ceste estendue du ciel sont nommez les Pavillons de Dieu: et

quelque fois il est dit, que les nuees sont ses chariots, voire d'autant qu'il les gouverne, et qu'il les fait marcher, ou bien comme s'il cheminoit par dessus, pour faire ses triomphes. Voila donc Dieu qui nous est presente comme un prince, quand il a le ciel comme son palais, et que sa maiesté s'y monstre. Au reste les nuees sont comme les piliers de son pavillon, afin que nous soyons tant plus esmeus de cognoistre l'ouvrage magnifique d'iceluy. Puis qu'ainsi est donc, apprenons d'attribuer à

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Dieu ce qui luy est propre, et que par nostre ingratitude sa gloire ne soit point effacee. Et au reste ce n'est point sans cause que desia ci dessus ceste similitude a esté mise, et qu'encores Eliu la reitere: car nous savons la folle curiosité qui est aux hommes. Ils veulent tousiours contempler Dieu en son essence. Or ils ne peuvent. D'autant plus donc nous faut-il estre attentifs à ces façons de parler qui sont convenables à nostre infirmité. Voici Dieu qui nous est visible: mais en quelle sorte? Il habite en son palais. Voulons-nous donc approcher de luy? Le voulons-nous cognoistre selon que nostre capacité le porte? Venons à ce palais: et n'y entrons pas d'une audace furieuse pour comprendre tous les secrets de Dieu: car s'il habite en un palais, il faut bien qu'il ait autant de puissance pour le moins, qu'auroit un roy du monde, qui n'est qu'une creature caduque. Ainsi donc contentons nous de voir ce palais de Dieu si excellent, pour adorer sa maiesté: et s'il luy plaist d'approcher de nous, il faut bien que nous venions au devant de luy avec toute reverence, et que nous ne passions point nostre mesure. Voila, di-ie, ce que nous avons à retenir de ceste façon de parler, quand les nuees sont appellees les piliers du palais de Dieu, et est dit qu'elles soustienent son pavillon, ou qu'elles sont là coniointes comme une partie. Car c'est afin qu'il nous suffise de gouster que c'est de la maiesté de Dieu entant qu'il nous la declare par ses oeuvres.

Or Eliu parle aussi bien des effects de la pluye. Il dit, Dieu exerce ses iugemens sur les hommes, et donne vivre en abondance. En quoy il signifie, que Dieu fera servir la pluye, quand il voudra, à sa bonté: que s'il se veut monstrer Pere nourrissier envers les hommes les nuees apporteront les munitions de luy. Car comme si un prince veut secourir à un pays où il y aura famine, il ordonnera que par eau et par terre on apporte vivres de loin: ainsi les nuees nous apportent les provisions de Dieu, voire quand il nous declare sa bonté infinie. A l'opposite quand il nous veut monstrer sa rigueur, les nuees executent sa vengeance sur nous, et il desploye là son ire. Et pourquoy? Car les pluyes quand elles se desbordent font de grans dommages, elles font de raveines, que et prez et champs sont rasez: il y aura puis apres d'autres degasts qui se feront: comme on voit que la mer abysmera quelquefois un grand pays. Voila donc comme Dieu par les pluyes executera ses iugemens: et puis il nous fait aussi sentir sa bonté à l'opposite. Et voila aussi pourquoy il est dit, Qu'il couvre les racines de la mer. Car quand nous contemplons la pluye et les nuees, cela de primeface nous touche, et sommes enrayez, et faut aussi que nous apprehendions quelque

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crainte. Mais cela est pour nous faire mieux sentir la providence de Dieu, quand il retient les eaux, qu'elles ne retombent point sur le monde, et que nous ne sommes point ici engouffrez du premier coup. Nous voyons donc maintenant quelle est l'intention d'Eliu.

Or finalement il dit, Que Dieu meslera les tenebres parmi la clarté. Car quand le soleil luit, on est esbahi par fois que voila un tourbillon soudain: comme en e té il y aura temps serein, et si beau que rien plus: à tourner la main, voila un orage, qu'il semble que le monde doive perir. Et qui fait cela? ne faut-il point qu'il y ait un maistre excellent qui commande? Ne faut-il point que ceste excellence de Dieu soit admirable? Au reste il est ici dit, que Dieu commande a la nuee de monter: et puis il commande au feu qui est en l'air, c'est à dire, aux exhalations qui sont de nature de feu, qui sont chaudes et seches. Il leur commande donc de venir iouster contre la nuee qui tasche de monter: et là il se fait un combat, comme si deux armees estoyent dressees, et qu'il y eust un courroux. Ainsi en est-il donc en ceste rencontre qui se fait des nuees, et de ces chaleurs seches qui sont en haut. Il y a donc courroux, quand ces creatures s'assemblent, et elles sont comme en cholere. Et qui fait cela? Il faut bien que Dieu commande par dessus. Car si nous disions que cela se fait de cas d'aventure, nous serions par trop brutaux:, et les petis enfans mesmes se pourroyent mocquer de nous: car il n'y a celuy qui ne cognoisse que Dieu besongne ici, et gouverne par dessus. Voila donc en somme ce que nous avons à retenir des mots.

Or le principal est de recueillir la doctrine qui est ici contenue. Il est vray que les mots sont bien dignes d'estre pesez, afin de les rapporter à la fin que i'ay touchee: mais cependant en general nous avons ici à retenir, Qu'il ne faut point que nous ayons grande subtilité, pour estre convaincus qu'il y a un Dieu qui regne et qui conduit le monde, et dispose tout l'ordre de nature selon sa volonté. Pourquoy? Quand nous aurons vescu quelque peu de temps au monde, que nous aurons veu pleuvoir trois ou quatre fois: voila Dieu qui nous a rendu tesmoignage suffisant de sa maiesté, tellement que nous n'aurons plus d'excuse fermans les Yeux: car nous entendrons (en despit de nous dens) qu'il y a un Dieu qui domine sur ce que nous pouvons voir ici bas. Voila donc ce que nous avons à retenir. Et en cela voyons nous comme ceux qui se mocquent de toute religion, et ne sont point esmeus de la maiesté de Dieu, sont comme ensorcelez de Satan: car (comme nous avons dit) il ne faut point avoir esté à l'escole pour avoir ceste instruction. Or cependant il y aura des gens

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savans mesmes, qui ne cuideront point estre assez habiles. sinon en mesprisant Dieu. Et comment se peut-il faire, qu'ils se soyent ainsi abbrutis? c'est (comme i'ay dit) que Dieu les a du tout reprouvez, et qu'ils sont tellement hebetez que Satan domine en eux, voire avec telles tenebres, qu'ils ne sont pas dignes d'estre recognus au reng des hommes. Et cependant toutes fois notons, qu'ils ont tousiours un remords: et combien qu'ils taschent d'effacer toute cognoissance de Dieu: si est-ce qu'ils ont une brusleure en la conscience, qu'il faut en despit de leurs dens qu'ils sentent ceste maiesté, laquelle ils voudroyent aneantir: ils ne peuvent pas venir à bout que Dieu ne les poursuive, et qu'il ne se declare à eux. Concluons donc que ce qui est ici contenu se voit par experience: c'est que quand les hommes ouvriront les yeux, il faut qu'ils contemplent une maiesté en tout l'ordre de nature: et quand ils auront les veux fermez, encores Dieu se fait sentir à eux. Voila en premier lieu ce que nous avons à noter.

Vray est que ceste doctrine merite plus ample deduction: mais pource que nous en avons parlé ci dessus, il suffist de reduire en memoire ce que nous avons declaré, sans nous y arrester par trop. Or cependant notons, que le sainct Esprit nous propose ici les oeuvres de Dieu qui nous sont cognues à tous, à grans et à petis, afin que chacun prene courage pour adorer Dieu l'ayant cognu. Pourquoy? Si la façon d'enseigner estoit subtile et haute en l'Escriture saincte, qu'il n'y eust que les gens lettrez qui y peussent mordre, nous serions reculez, et la plus part prendroit occasion de dire Helas! et que puis-ie faire? le n'ay point esté à l'escole, et Dieu ne daigne pas se declarer sinon à gens de lettres. Mais quand nous Voyons que Dieu nous masche les morceaux, et nous appatelle comme des petis enfans, et se conforme à nostre rudesse, et qu'il nous baille les choses en telle façon, que les plus petis, et les plus ignorans mesmes en peuvent avoir leur part et leur droit (comme On dit) ie vous prie, ne devons-nous point prendre tant plus de courage pour sentir et comprendre que c'est de Dieu, et nous consoler en ceste bonté si grande qu'il monstre envers nous? Car s'il n'avoit un soin inestimable de nostre salut, il ne daigneroit pas descendre si bas: mais quand il veut s'abaisser en ses creatures, et que voyant ce qui nous est propre il se monstre à nous, tel que nous le pouvons concevoir: en cela n'appercevons-nous pas combien il nous aime, et comme il procure nostre salut? Voila donc ce que nous avons à retenir.

Et ainsi quand il nous est parlé de la pluye, et des nuees, et des tourbillons, et des gresles, n'estimons pas que Dieu ne peust disputer plus

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subtilement quand il luy plairoit. Car aussi qui est-ce qui a donné l'esprit à ces Philosophes prophanes, de savoir si bien traitter les secrets de nature? Dieu leur a donné ceste science. Or cependant il nous enseigne d'une autre façon. Et pourquoy? Car il veut que la doctrine de salut se presche, et qu'on nous la propose, pour nous conduire en son royaume: et qu'elle ne soit point pour nous faire seulement rois ne princes, mais qu'elle soit pour nous eslever par dessus tout le monde, pour nous faire compagnons des Anges, et monter par dessus les cieux. D'autant donc que Dieu nous veut eslever haut, il descend bas à nous, afin que tous soyent participans de ce bien qui est contenu en la parole de Dieu. Ainsi apprenons de ne point mespriser l'Escriture saincte, comme une chose trop vulgaire: mais cognoissons que Dieu se veut ainsi conformer à nostre infirmité. Voila donc ce que nous avons à noter. Cependant apprenons aussi de ne point mespriser les oeuvres de Dieu quand elles nous sont communes. Qui est cause que nous n'estimons point que ce que Dieu fait, soit miracle, sinon que nous y sommes endurcis par usage? le verray pleuvoir: et bien, ie ne m'en esmeus point, pource que cela m'est tout accoustumé. Or c'est une ingratitude vilaine, que si Dieu fait tous les iours miracle, par cela nous soyons comme hebetez, et que nous n'y pensions plus. Ainsi donc combien que ce soyent choses ordinaires de pleuvoir, de gresler, et que les tempestes s'esmeuvent selon l'ordre de nature: que nous ne laissions pas de bien noter toutes ces choses, et de regarder par le menu comme nostre Seigneur desploye les thresors infinis de sa vertu et de sa maiesté, afin qu'il soit adoré de nous. Voila donc ce que nous avons à retenir.

Or devant que passer outre, on pourroit ici demander, comment Eliu allegue ces choses veu qu'il a une dispute toute diverse, c'est de monstrer que Dieu est incomprehensible on ce qu'il fait: et qu'il ne faut point que les hommes mortels presument de se rebecquer contre luy, ne de maintenir leurs querelles, comme s'ils estoyent iustes, et que Dieu fust cruel en les affligeant. Il semble que ceci ne soit point à propos. Mais nous avons desia solu ceste question: seulement i'en diray un mot en passant, pour refraischir la memoire de ce qui a esté dit par ci devant tout au long. C'est qu'ici en general nous sont proposees des choses inferieures, pour nous faire monter plus haut aux iugemens secrets de Dieu et incomprehensibles. Quand nous voyons la pluye, les nuees, les tourbillons, les gresles: et bien, ce sont choses naturelles (comme on dit) et cela est pour la vie transitoire, cela concerne le monde, et ce qui est d'ici bas. Et toutes fois si est-ce que nous y sommes confus,

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tellement qu'il nous faut adorer la maiesté de Dieu.. Car quand nous aurons enquis comment il est possible que cela se face, nos sens defaillent, et ne nous reste sinon de nous humilier devant Dieu. Or si nous sommes contraints en ces choses petites et basses d'adorer Dieu, et que nostre infirmité se cognoisse en cela: que sera-ce quand nous viendrons par dessus les nuees, voire par dessus tous les cieux. Que nous viendrons en ce conseil eternel que Dieu retient là comme caché en soi? Quand donc il est question de cela, et ie vous prie, que deviendront les esprits humains? Ils auront beau voltiger, il faudra qu'un homme se rompe cent mille fois le col, et cependant si est-ce qu'il ne parviendra point iusques à Dieu.

Voila donc quel est le moyen d'enseigner qu'a tenu ici Eliu: car par ces choses qui semblent estre petites, d'autant que l'usage nous les a rendu communes, il nous monstre que Dieu en sa hautesse doit bien estre adoré de nous: car iamais nous ne comprendrons que c'est de lui. Et pourquoi? Nous ne comprenons point les nuees que nos sens ne defaillent. Car nous voyons qu'il n'est point question ici de repliquer contre ce que Dieu fait. Iraiie mettre ordre aux nuees, pour dire, qu'il ne faut point qu'ainsi soit, et qu'il n'y a point de propos que la pluye s'engendre des vapeurs de la terre, que le soleil attire ainsi ce qui est ici bas par les rayons de sa chaleur? Irons-nous, di-ie, empescher Dieu, qu'il ne dispose tout selon qu'il l'a institué en l'ordre de nature? Helas! ce seroit une rage trop à condamner: chacun confessera cela. Or puis que nostre infirmité se monstre aux choses les plus petites, et qui sont toutes communes, que Dieu nous presente devant les yeux (car neantmoins nous cognoissons, qu'il nous faut là prosterner devant lui pour l'adorer, et pour confesser que ce n'est rien de nostre entendement, quand mesmes il ne peut comprendre ce que nous voyons tous les iours) par plus forte raison quand ce vient à ses conseils et iugemens secrets qu'il execute tous les iours, lesquels ne nous sont point communs ni en tel usage: là il nous faut bien tenir nos esprits en bride courte. Et pourquoi? Car c'est une presomption diabolique quand l'homme monte si haut: pourtant il faut qu'il tombe en une ruine si extreme, qu'il ne s'en puisse iamais relever. Gardons-nous donc de ceste arrogance, de nous vouloir eslever contre Dieu, voire en ses conseils estroits qui surmontent tout l'ordre de nature, et toutes les choses que nous pouvons apprehender par nos

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sens. Voila en somme qu'a regardé Eliu, et à quoi il a pretendu.

Or cependant notons pour la fin et conclusion, quand il est dit, Que Dieu exerce ses iugemens, et qu'il donne vivre en abondance aux hommes: que c'est afin que nous cognoissions que tout l'ordre de nature est en la main de Dieu, et que l'air ne se gouverne point de soi, aussi que les pluyes ne viennent point à l'appetit du soleil. Comment donc, Car nous voyons des effects contraires. Voila l'eau qui esteint les hommes et les anéantit: et puis elle les entretient. Voila deux effects qui sont contraires: Nourriture d'un costé, et de l'autre, Que Dieu gaste, que Dieu perde, et qu'il abysme tout. Or tant y a que nous appercevons tous les deux. Et qui en est cause, sinon que Dieu domine par dessus? Ainsi donc apprenons de magnifier Dieu en cela, quand nous voyons qu'il applique ses creatures à tel usage que bon lui semble. Et au reste, quand d'un costé nous voyons sa rigueur, alors qu'il veut punir nos pechez, nous devons sentir qu'il se monstre Iuge en cela: afin de nous condamner devant lui, et d'avoir nostre refuge à sa misericorde, à ce qu'il desploye les thresors de sa bonté, et qu'il se monstre liberal. Ce qu'il fait, quand il ne IS declare qu'il a le soin de nous, en nous envoyant provision par les nuees, quand il fait fructifier la terre, afin qu'elle nous donne substance. Quand nous voyons cela de l'autre costé, que nous soyons rassasiez de la bonté de nostre Dieu, afin d'y mettre du tout nostre fiance, afin de nous y appuyer, et de conclurre, Puis qu'il se monstre Pere en la nourriture de nos corps, qui ne sont que charongnes caduques, par plus forte raison quand il nous a reformez à sa gloire, il ne faut point que nous doutions qu'il n'ait nostre salut pour recommandé, et se monstre Pere en cela plus qu'en tout le reste. Voila donc ce que nous avons à noter de ce passage, quand nous voyons que Dieu maintenant applique ses creatures à son plaisir: qu'il en use comme de verges pour executer ses iugemens, et de l'autre costé qu'il les fait servir à nostre usage, et mesmes qu'il les employe pour subvenir aux necessitez de la vie presente. Que donc nous cognoissions toutes ces choses-là, afin d'estre enseignez en sa crainte, et de nous resiouyr et reposer en sa bonté, et que nostre fiance soit là arrestee du tout.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

SERMON CXLIV

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LE CENT QUARANTEQUATRIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE 2[XXVII. CHAPITRE.

1. Aussi mon coeur en tremble de peur, il tressaillist de son lieu. 2. Escoutez le bruit de sa voix, et le son de sa bouche. 3. Il l'adresse sous tous les cieux, sa clarté est sur les ailes de la terre. 4. Apres il bruit avec grand son, il tonne de sa voix magnifique, et ne tarde point si tost que sa voix est ouye. 5. Dieu tonne terriblement par sa voix, il fait choses merveilleuses, et qu'on ne peut comprendre. 6. Car il commande à la neige de descendre sur terre: et aux pluyes douces, et aux pluyes de grande force.

C'est pour le moins, qu'estans en ce monde nous ayons les yeux ouverts pour considerer les oeuvres de Dieu qui sont et prochaines de nous, et faciles à voir, encores que nous ne soyons point gens lettrez ni subtils: car les plus idiots apperçoivent l'ordre de nature estre tel, que là ils voyent la maiesté de Dieu comme en un miroir. Or il est vrai que nous devrions nous eslever plus haut pour bien considerer ce que Dieu nous monstre: mais (comme i'ai dit) c'est pour le moins, que les choses qui nous sont presentes nous les regardions. Cependant ce n'est point assez d'avoir comprins que Dieu ayant creé le monde le gouvernera: il faut aussi que nous sachions à quelle fin les choses se doivent rapporter. Si nous savions seulement cela Dieu onvoye la playe et le beau temps, c'est lui qui tonne, c'est lui qui fait courir et aller les esclairs parmi l'air: ce seroit desia lui attribuer une vertu souveraine, en cela il seroit cognu Tout-puissant. Mais il y a d'avantage: car quand Dieu envoye la pluye, ce n'est point seulement pour monstrer ce qu'il peut faire: mais quelquesfois il voudra chastier les hommes à cause de leurs pechez, quelquesfois il voudra desployer les thresors de sa bonté et de ses largesses. Ainsi donc il ne suffit point d'avoir cognu que Dieu est Tout-puissant, et que toutes creatures sont en sa main et conduite: mais il nous faut aussi noter comment il use, et en quelle sorte: c'est assavoir pour iuger le monde, quand il a assez endure de nos pechez: et puis pour nous faire sentir sa grace, et pour le cognoistre Pere et Sauveur de nous, et celui qui nous entretient et nourrist. nous voyons donc qu'avec la puissance de Dieu il faut que sa iustice, sa bonté, et sagesse soyent comprinses. Et pourquoi? A ce que nous soyons instruicts à le craindre, a, cheminer en son obeissance: et d'autre costé que nous puissions nous reposer en lui, ayans de si

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beaux tesmoignages de son amour: que nous le puissions invoquer, estans asseurez qu'il nous regarde, et qu'il a pitié de nous, et que nous sommes sous sa protection, que recourans à lui quand nous sommes destituez de conseil il nous instruit par son sainct Esprit. nous voyons donc maintenant, que l'ordre de nature estant bien consideré n'est pas seulement pour magnifier une vertu souveraine en Dieu, afin qu'on l'adore, et qu'on cognoisse qu'il est seul Tout-puissant: mais il faut quant et quant que nous apprehendions sa grace et sa bonté, pour nous y appuyer, et y avoir tout nostre refuge. Il faut aussi que nous cognoissions, que les hommes ne demeureront point impunis, d'autant que desia il leur monstre, qu'il faut que tout vienne à conte devant lui. Et c'est ce qu'Eliu a traitté, et comme hier il fut exposé, que Dieu par les playes et par les gresles et tempestes iuge quelquefois le monde quelquefois aussi il donne vivre en abondance.

Or maintenant il adiouste, Que son coeur en a tressailli de son lieu, et qu'il a esté espouvanté voyant telles choses: comme s'il disoit, que ce que nous cognoissons de Dieu n'est point pour speculer en l'air ce que bon nous semblera, et cependant que nous concevions seulement quelques pensees mortes, mais qu'il nous en faut estre touchez. Et ceci est general à tous: mais les incredules tant qu'ils peuvent amortissent ceste frayeur de laquelle ils devroyent estre touchez: les fideles en font leur profit, et de leur bon gré se solicitent pour estre espouvantez, afin de faire hommage en toute reverence à la maiesté de Dieu. Notons donc quand Dieu se manifeste aux hommes, que ce n'est point seulement pour leur donner quelque apprehension volage, pour dire, Il y a un Dieu, et pour en savoir disputer: mais quant et quant il leur donne une instruction vive là dedans, tellement qu'il faut qu'ils soyent enseignez. Cela, di-ie, se trouvera on tous hommes: mais cependant nous voyons que les incredules repoussent, entant qu'en eux est, ceste frayeur qu'ils ont sentie, et taschent de pouvoir se iouër avec Dieu, et d'avoir licence de ne le point craindre. Voila donc où en sont lés incredules, qu'ils combattent contre leur gens naturel, et s'efforcent de s'abrutir, en sorte qu'il n'y ait plus rien en eux qui les tormente. Et pourquoi le font-ils? Car Dieu leur est contraire, entant qu'ils sont adonnez du tout à mal. Or Ils voyent que Dieu ne les peut souffrir: pourtant ils le fuyent et taschent de l'aneantir:

IOB CHAP. XXXVII.

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tout ainsi qu'un brigand ou un larron voudroit qu'il n'y eust nulle police au monde, afin que les pechez demeurassent impunis. Autant en est-il donc de toutes gens prophanes: voyans qu'ils ne peuvent empescher la main de Dieu, cependant qu'il est assis en sa maiesté pour iuger, ils voudroyent bien exempter de son empire: et voila pourquoi ils s'efforcent (comme i'ai desia dit) d'esteindre la clarté de raison qui leur estoit donnee. Or ils n'en peuvent venir a bout: et pourtant ils sont là comme mules qui rongent leur frain, et ils se despitent contre Dieu, et quoy qu'il en soit s'endurcissent, et cueillent tousiours une stupidité, iusques à ce que Dieu les delaisse, et qu'ils n'ayent plus de doleance, comme sainct Paul en parle (Eph. 4, 19). Et c'est l'extremité de tout mal, et le comble de leur ruine, quand ils n'ont plus de solicitude, c'est à dire, qu'ils n'ont plus de scrupule, mais qu'en pechant ils se pardonnent, et Vont tousiours leur train commun: comme aussi Salomon en parle (Prov. 18, 3), Que le meschant vient en cest abysme et en ce comble d'iniquité, quand il n'a plus de sentiment pour se retourner à Dieu, et pour s'humilier, et se desplaire en ses fautes. Et à l'opposite les fideles estans ainsi touchez de la maiesté de Dieu, allument le feu d'avantage: comme si un homme ayant desia quelques charbons, et quelque tison de feu, l'allumoit. Ainsi en font tous ceux qui desirent de cheminer droitement: car apres que Dieu les a touchez, et qu'en contemplant l'ordre de nature ils ont senti qu'il y a une maiesté souveraine qui conduit et gouverne tout: ils appliquent cest estonnement à leur instruction, tellement qu'ils se picquent et solicitent en leurs coeurs, pour avoir leur recours à Dieu, ils se le reduisent en memoire. Et quand il est question de lever les yeux en haut, ou de regarder en bas, ils se preparent à cognoistre Dieu: tellement qu'ils ne iettent point la veuë à la volee, mais ils ont cela tout premedité, qu'ils faut qu'ils regardent à Dieu qui a tout cree. Nous voyons donc, qu'au lieu que les meschans et gens prophanes taschent de s'aveugler, et puis de s'endurcir contre Dieu, et finalement estre comme be