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IOANNIS CALVINI

OPERA EXEGETICA ET HOMILETICA

AD FIDEM

EDITIONUM AUTHENTICARUM

CUM PROLEGOMENIS LITERARIIS

ANNOTATIONIBUS CRITICIS ET INDICIBUS

EDIDIT

THEOLOGUS ARGENTORATENSIS

VOL. XII

CONTINENTUR HOC VOLUMINE:

SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB

SECONDE PARTIE CHAPITRE XVI À XXXI.

LE SOIXANTEDEUXIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE XVI. CHAPITRE.

Sinon qu'il y a quelque reste du dernier verset du 15. chapitre.

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1. Iob respondant, dit, 2. I'ai ouy souvent telles choses: vous estes tous des consolateurs fascheux 3. Quand sera la fin des paroles de vent? et de qui te fortifieras-tu à respondre? 4. Ie pourroye parler comme vous: si vostre ame estoit au lieu de la miene, ie vous tiendroye compagnie en propos, le hocheroye la teste sur vous. 5. Ie vous fortifieroye en paroles, et mes propos seroyent pour recevoir la douleur. 6. Mais si ie parle, ma douleur ne se diminuera point: et si ie me tay, quel allegement? 7. Il m'a chargé d'angoisses, il a desolé toute ma congregation. 8. Il m'a desseché des rides en tesmoignage, et maigreur est venue sur moy qui tesmoigne en ma face. 9. Il m'a desciré en son ire, il m'a traitté furieusement, il grince les dents sur moy: et mon ennemi m'aguette, et tire les yeux contre moy.

Apres qu'Eliphas a dit, qu'il faut que les meschans et contempteurs de Dieu soyent maudits, et que tout leur vienne à rebours: pour conclusion il adiouste, qu'ils ne conçoivent que douleur pour enfanter peine, et que leur ventre nourrist fraude et tromperie. En quoy il denote que toute l'apparence qu'ont les meschans ne leur vient point à profit, mais que Dieu leur tourne tout aut rebours ce qu'ils ont pensé, par ce moyen ils sont frustrez de leur attente. Vray-est qu'on expose ceste sentence, comme si c'estoit une raison que rendist Eliphas: c'est assavoir, que non sans cause Dieu afflige et maudit les meschans et hypocrites. Et pourquoy? Car ils ne font que machiner mal à tout le monde. Selon donc qu'ils travaillent leurs prochains, il leur est rendu en pareille mesure. Et de fait l'Escriture saincte use souvent de ceste façon de parler, comme au Pseaume septieme (v. 15): le semblable dit Isaie au cinquanteneufieme chapitre (v. 4).

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Quand donc le S. Esprit veut declarer que les hommes en tous leurs conseils, en toutes leurs pensees et affections sont adonnez à mal et a peché il use de ceste similitude, qu'ils sont comme une femme qui conçoit pour enfanter. Quand ils ont conceu peine, c'est à dire, tourment contre leurs prochaine, pour les fascher, pour leur faire quelque oppresse, ils enfantent l'iniquité, c'est à dire, ils executent le mal qu'ils ont pensé. Or ce sens-la ne conviendroit point au passage. Car (comme desia nous avons dit) Eliphas a bien cy dessus rendu raison pourquoy Dieu estoit ainsi contraire aux meschans: mais maintenant il ne veut sinon dire, Qu'encores qu'ils se promettent de bonnes esperances, et quand il leur semble qu'ils obtiendront par quelque moyen que ce soit toutes leurs entreprises, qu'ils se trouveront en la fin confus Et pourquoy? D'autant qu'il n'y a que la denediction de Dieu qui nous face prosperer. ceux-cy donc ne gagneront rien quand ils auront nourri quelque esperance en leur coeur. Car Dieu renversera le tout. Et ce n'est pas seulement icy que l'escriture parle en ceste sorte. Il est dit au vingtsixieme chapitre du Prophete Isaie (v. 18), Seigneur nous avons travaillé devant ta face, et cependant nous n'avons conceu ni enfante que vent. Il est vray que ce sont les fideles qui parlent, et ce lamentent devant Dieu: mais ils recognoissont leurs pechez et les confessent: car pour le temps qu'ils disent qu'ils ont esté en travail ainsi que des femmes, Dieu les persecutoit iustement pour leurs fautes. Or ils disent qu'ils ont conceu du vent, et l'ont enfanté, c'est à dire, que quand ils ont attendu quelque allegement de leurs maux, tout cela s'en est allé en vent et en fumee, et qu'apres avoir langui long temps leur mal ne s'est point amendé.

SERMON LXII

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Icy Eliphas passe plus outre, c'est, que les meschans ne conçoivent que travail, et qu'ils n'enfantent que mal pour eux, que leur ventre nourrist fraude, c'est a dire, de vaines esperances et frustratoires, esquelles ils seront trompez en la fin. Et c'est aussi la menace que Dieu fait au 33. du Prophete Isaie (v. 11), contre les contempteurs qui n'avoyent tenu conte de sa parole, mesmes s'en estoyent endurcis: Voici vous concevez (dit-il) de la paille, et enfantez des ordures. Comme s'il disoit, Vous estes là obstinez contre ma parole, d'autant que vous ne pouvez pas cognoistre le mal que vous avez commis, et combien vous avez provoqué mon ire contre vous: tant y a que vous avez beau vous flatter: car avec toutes vos flateries vous cognoistrez que vous n'avez conceu que paille et chaume, et que le tout s'en ira au vent: et cognoistrez que toutes vos flateries ne vous auront rien profite. Maintenant donc nous voyons en somme quelle est l'intention d'Eliphas: c'est à savoir, que les meschans pourront bien estre pour un temps là à, leur aise, et que Dieu ne les pressera pas si fort qu'ils ne se nourrissent en quelque attente. lais quoi? Si est-ce que Dieu (maugré qu'ils en ayent) les pressera, qu'il faudra qu'ils ayent un ver qui les rongera là dedans, qu'ils auront leurs consciences qui les soliciteront tousiours, qu'ils auront des remors et des pointes qui les tormenteront en secret: voire et que Dieu leur envoyera en la fin des angoisses si fortes et si excessives, qu'il faudra qu'au dehors ils enfantent ce qu'ils avoyent nourri. Et pourquoi ? Car leur ventre n'a conceu que fraude: c'est â; dire, combien qu'ils n'ayent point senti leurs maux du premier coup, si est-ce qu'ils ne font que se ruiner quand ils n'ont point eu Dieu propice. Ils se promettront ceci et cela: mais tant y a qu'en tout leur cas il n'y aura que tromperie.

Or venons maintenant à la response de Iob. Il leur dit en premier lieu qu'il a ouy souvent choses semblables, et pourtant qu'ils sont consolateurs fascheux, voire s'adressans ainsi à Iob avec telles paroles, et si ennuyeuses. En disant qu'il a ouy souvent choses semblables, il signifie qu'il ne lui falloit point apporter des remedes vulgaires et communs, d'autant que son mal estoit si grand et si extreme, qu'il falloit bien apporter quelque consolation amiable, et qui lui peust servir: et non point lui tenir de ces propos là, comme on feroit par maniere d'acquit à un qui seroit affligé, et non point outre mesure. Nous voyons donc à quoi Iob pretend, en disant qu'il a ouy souvent de tels propos. Or il est vrai quand on nous apportera quelque consolation' qui nous aura esté cognue auparavant, que nous ne la devons pas mespriser. Et pourquoi? Si auiourd'hui nous sommes enseignez de la bonté

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de Dieu, que nous soyons exhortez à patience, cela nous eschappera que nous n'y penserons gueres. Il est vrai que le propos ne nous sera point obscur: mais si nous sommes affligez, et qu'on nous ramentoive ce qu'on nous aura dit, ne pensons point que ce soit un langage superflu. Et pourquoi ? Car il est question de pratiquer ce qu'auparavant nous avons ouy, ce que nous avons entendu: mais nous n'en avions point este touchez au vif, d'autant que l'occasion ne s'y addonnoit pas. Mais si Dieu nous presse de quelque angoisse et tristesse, alors il nous fait gouster les consolations qu'on aura tiré et produit de sa parole. Et de fait Iob n'a pas este comme ces delicates, qui appetent tousiours ie ne sai quoi de nouveau, et qui ne peuvent souffrir qu'on leur dise un mesme propos deux fois, O i'ai entendu cela, ie n'ai, diront-ils, que faire d'avoir les aureilles battues de ce propos. Voire, mais cependant ils ont besoin de tout bien mediter, et quand on nous reitere une chose, c'est pour nostre grand profit et nostre advancement. Or Iob n'a pas este ainsi. il ne s'est point despité, pour ne tenir conte d'une doctrine pourtant qu'elle estoit commune. Il n'a point aussi voulu avoir des curiositez: mais simplement (comme desia nous avons dit) il monstre que son mal estoit si corme, qu'il avoit besoin d'estre consolé d'une façon extraordinaire. Comme quand il y aura une maladie commune, on usera aussi d'un remede leger: mais si la maladie est aigre, il faut que le medecin poursuive plus outre. Car s'il vouloit appliquer les mesmes remedes à tous maux, et que seroit-ce? Autant en est-il des afflictions. Nous verrons un homme qui sera affligé en la mort de son pere, ou de sa femme, ou de ses enfans' il lui sera advenu quelque dommage. Et bien on lui apportera quelque consolation moyenne, et ce que Dieu a proposé. Mai, s'il y a quelqu'un qui ne soit point tormenté en une façon seulement, mais qu'il sente que la main de Dieu le persecute de tous costez: quand il lui sera advenu un mal, qu'il y ait le second et le troisieme, et qu'il ne soit pas seulement affligé en son corps, en sa personne, en ses biens, et en ses amis: mais qu'il ait (comme nous avons veu de Iob) des tentations spirituelles, comme si Dieu le vouloit abysmer: là il y faut proceder d'une façon plus exquise. Car quand on voudra molester un povre homme qui aura le coeur abbatu, dequoi lui servira tout ce qu'on lui pourroit apporter ? Il vaudroit beaucoup mieux qu'on se teust, et que Dieu y besongnast pour suppleer au defaut des hommes. Voila donc ce que Iob a entendu.

Voici Eliphas qui allegue à Iob que Dieu punit les meschans, afin de se monstrer Iuge du monde, et qu'ils auront beau se munir, qu'ils ne

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IOB CHAP. XVI.

pourront pas eschapper de sa main: combien qu'ils ayent grande suite et grande bande, que Dieu destruira tout. Mais quoi? Quand on veut appliquer ce propos à Iob, c'est lui faire à croire qu'il a Dieu pour son ennemi, d'autant qu'il est meschant qu'il n'y a aussi eu qu'hypocrisie en luy. Voila un propos qui est mal approprié. Ce n'est point donc sans cause qu'il dit, Et bien, ces choses me sont cognues, et maintenant si i'en avoye besoin, ie m'en serviroye: mais il n'est point question de ceci. Car Iob avoit ceste apprehension qu'il n'estoit pas affligé à cause de ses pechez, que Dieu n'avoit point un tel regard: non point qu'il ne se sentist coulpable et digne d'endurer encores plus, quand Dieu l'eust voulu examiner à la rigueur: mais cependant il cognoist que Dieu ne le traittoit point ainsi à cause de ses pechez, qu'il y avoit une autre fin. Iob cognoissant cela, reiette les propos qui lui sont tenus. Et pourquoi? D'autant qu'ils sont importuns. Vous m'estes (dit-il) consolateurs fascheux. La raison ? C'est pource qu'ils ne lui apportent point remedes convenables. Par cela nous sommes admonnestez, quand nous voudrons consoler nos prochains en leurs tristesses et fascheries, de n'y point aller à la volee: comme il y en aura beaucoup qui n'auront iamais qu'une chanson, et ils ne regardent point à la personne à laquelle ils s'addressent, car il faut manier l'un autrement que l'autre. Comme s'il y a quelqu'un qui soit obstiné à l'encontre de Dieu, il faut là parler d'un autre stile et langage, qu'il ne faut point envers une povre creature qui aura cheminé en simplicité. Et puis selon que le mal est, il est besoin aussi d'estre adverti comme il y faut proceder. Exemple, si les hommes sont stupides, il faut crier et redarguer la nonchalance, afin qu'ils apprehendent la main de Dieu, pour s'humilier sous icelle. Il est donc besoin d'une grande prudence quand nous voulons consoler comme il appartient ceux que Dieu afflige. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage, quand il est dit, Que ceux qui pretendoyent consoler Iob estoyent fascheux, d'autant qu'ils ne lui apportoyent rien dont il peust faire son profit. Voila donc ce que nous avons à retenir en premier lieu.

Or Iob adiouste, Iusques à quand y aura-il fin aux paroles de vent? Il appelle paroles de vent, où il n'y a nulle fermeté, c'est à dire, qui ne peuvent edifier un homme: comme l'Escriture saincte use de ceste similitude-là car quand il est question qu'un homme soit enseigné pour son salut, il est dit, Qu'on l'edifie. Comment? D'autant qu'il est fonde, et puis apres qu'on bastit là dessus, tellement qu'il est confermé en la crainte de Dieu, il est confermé en la Loy, il est confermé en patience pour porter constamment les afflictions, et puis il se resoult

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de prier et invoquer Dieu, de recourir à lui. Au contraire si les propos ne sont que pour agiter le cerveau, et qu'un homme iase et qu'il babille, et que cependant l'on n'en reçoiue nulle bonne instruction pour appliquer à salut: tout cela sont paroles de vent. Et ainsi notons, quand nous voudrons nous mesler d'exhortation ou de doctrine que sur tout il nous faut tendre a ceste fermeté-la c'est assavoir, que ceux qui nous escoutent, reçoivent quelque bonne instruction, tellement qu'ils soyent accoustumez à cheminer selon Dieu, et qu'ils soyent fondez en la fiance de sa misericorde, qu'ils s'appliquent à l'invoquer, non pas en doute ni en suspends, mais sachans qu'ils seront exaucez. Voila donc comme il nous faut estudier à instruire nos prochains en elle fermeté, que ce que nous avons apprins ne s'oscoule pas comme vent. Et au reste chacun de nous doit aussi tendre à telle doctrine, que nous n'appetions point d'estre remplis de vent: comme nous voyons beaucoup de curieux, qui voudroient qu'on s'amusast apres eux, pour leur repaistre leurs oreilles, et pour satisfaire à leurs vaines phantasies. Ils imaginent ceci et cela, et voudroyent qu'on s'amusast à leur complaire, pour disputer de choses qui sont de nulle edification. Et l'esprit humain est par trop enclin à ce vice-la, et mesme y est adonné du tout. Car si chacun de nous vouloit suivre son appetit, il est certain qu'il ne seroit question que de nous tenir des propos inutiles de ceci et de cela, qui s'espandroyent en l'air, qu'il n'y auroit nulle fermeté, il n'y auroit que vent. Et ainsi apprenons de cercher ce qui nous est bon et propre pour nous edifier en la crainte de Dieu, en la foy, et en patience, et en toutes choses bonnes et utiles. Voila ce que nous avons à retenir quant à ce passage-la, où Iob fait mention de paroles de vent.

Vrai est que cependant il nous faut aussi regarder à nous, que nous ne reiettions pas tous propos qu'on nous tiendra, comme s'ils estoient de vent: mais que nous apprenions à gouster s'il y a quelque vanité, ou instruction bonne: que nous cognoissions cela pour l'appliquer à nostre usage. Et puis prions Dieu qu'il nous face la grace, quand on nous presentera quelque bonne doctrine, qu'elle ne s'escoule point par nostre nonchalance, que cela ne s'en aille point au vent. Car quand on nous viendra proposer la parole de Dieu, il faut que nous sachions que là il y a tousiours quelque instruction bonne. Or beaucoup n'y profitent gueres. Et pourquoy ? Car ils n'y appliquent point tous leurs sens et leurs esprits, ils voltigent cependant de costé et d'autre, et la parole de Dieu s'en va comme en vent: mais c'est d'autant qu'il n'y a point de bonne fermeté en eux. Toutes fois pour bien appliquer ceste sentence à nostre usage. il faut

SERMON LXII

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(comme i'ay desia dit) qu'un chacun de nous regarde soy de pres.

Or il s'ensuit en Iob: Que si ses amis estoient en son estat, il pourroit parler comme eux, et leur tenir compagnie eu propos, contester avec eux, et hocher la teste contr'eux. Vrai est qu'aucuns exposent ce passage, que Iob ne voudroit point leur rendre la pareille s'il les voyoit ainsi molestez, qu'il tascheroit plustost d'adoucir leurs maux, et de leur apporter quelque allegement, que de leur augmenter leur tristesse, comme ils le font envers lui: ainsi que nous avons veu leur cruauté, qu'il n'estoit question que de mettre ce sainct personnage en desespoir, sinon que Dieu l'eust soustenu. Ceux qui prenent ainsi ce passage, sont esmeus de ceste raison: que ce ne seroit point chose decente, que Iob se voulust venger, quand Dieu auroit retiré sa main de lui: et quand il seroit à son aise, qu'il se voulust mocquer des povres gens qui seroient en calamité semblable: car quand il n'y auroit que l'affliction qu'il a enduree, encores cela le devroit enseigner à avoir pitié et compassion de ceux qui en auroient besoin. Mais quand tout sera bien regardé, Iob ne veut pas ici declarer ce qu'il feroit, mais ce qu'un homme pourroit faire, quand il seroit en tel estat. Il n'entend point donc qu'il voulust rendre la pareille à ceux qui le molestoyent à leur escient, mais simplement qu'il se pourroit gaudir s'il estoit comme eux. Il signifie donc en somme, Vous en parlez bien à vostre aise, vous hochez ici la teste sur moi, il ne vous couste rien de me condamner, voire de me plonger iusques aux abysmes. vous faites cela comme gens qui ne savez que c'est d'endurer mal. Si i'estoye en vostre estat, n'en pourroy-ie point faire autant? Et comment le prendriez-vous, si ie venoye hocher la teste sur vos calamitez, voyant que la main de Dieu voua auroit pressé iusques au bout? Quand ie diroye, O c'est bien employé, il faut que Dieu vous chastie, et qu'il vous face sentir comme il afflige les pecheurs: quand il n'y auroit que confusion en vous, si i'en parloye ainsi, ne pourriez-vous pas dire, que ie seroye un mocqueur, et un homme cruel ? Pensez donc maintenant à vous. Voila en somme quelle est l'intention de Iob.

Or donc nous voyons qu'il ne s'est point ici aiguise à vengeance, comme ceux qui n'ont nulle crainte de Dieu, quand on les faschera, ils voudroient avoir la puissance en main de pouvoir rendre au double le mal qu'on leur aura fait. Iob n'a pas este ainsi. Et de fait, il faut bien que les enfans de Dieu se tienent en bride: combien qu'on nous fasche et qu'on nous tormente, il n'est pas question de nous ruer sur ceux qui nous auront ainsi iniustement persecutez, car Dieu les nous envoye pour nous humilier, il faut que nous cognoissions

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que ce sont verges qui procedent de sa main. Mais nous pouvons bien à l'exemple de Iob remonstrer à ceux qui sans raison nous viennent molester, que nous leur pourrions rendre le semblable. Et pourquoy? Car iamais un homme ne cognoistra bien sa faute, iusques à tant qu'on le touche en sa personne. Mais quand un homme apperçoit que le mal pourroit retourner sur sa teste, alors il se restreint, et vient à dire, Comment ? Que fay-ie ? Voici Dieu qui pour nous amener à droite equité, dit: Tu ne feras â. ton prochain sinon ce que tu veux qu'on te face. De fait il eust bien peu dire: Quand vous aurez affaire à vos prochains, advisez de les traitter en toute equité et droiture, advisez de n'estre point adonnez à convoitise mauvaise, pour ravir le bien d'autrui, advisez de n'appeter point de vous enrichir an dommage de cestui-ci, ou de cestui-la. Et vrai est qu'il en parle ainsi en l'Escriture: mais pour conclusion il met ce mot-la, Faites ce que vous voulez qu'on vous face. Car il n'y a celui qui ne soit grand clerc quand il est question de son profit. Lors nous saurons bien disputer, Comment? Un tel m'a fait ceste iniure. Est-ce procedé en homme Chrestien? y a-il nulle equité? n'est-ce point un tour d'homme lasche et cruel? Chacun donc saura bien disputer de raison, d'equité et droiture, quand il est question de son profit. Et c'est où Iob ramene ses amis, d'autant qu'ils sont aveuglez: disant que tontes fois s'ils estoient en telle extremité comme lui, ils voudroient bien qu'on les traitast plus doucement. Il ne peut donc faire antre chose, sinon de les ramener à ceste equité naturelle, et de faire comparaison d'eux avec lui. Ainsi il leur dit, Venez ça, si vous estiez en l'estat où on me voit, seroit-ce la raison que ie vous tinse les propos que vous m'amenez? Quand on voudroit vous traiter d'une telle façon comme vous procedez envers moy, comment prendriez-vous cela Alors ils devoyent estre esmeus. Et pourquoy? Car (comme i'ai desia dit) cependant que nous sommes hors de nous-mesmes, c'est à dire, que la chose ne nous touche, et ne nous compete point, nous y allons à tors et à travers: mais si le cas nous touche, Ô nous apprenons à mieux adviser à nous. Voila en somme ce que Iob a voulu dire.

Maintenant nous pouvons recueillir une bonne doctrine de ceci: suivant ceste sentence que i'ay desia alleguee de nostre Seigneur Iesus Christ, Que nous ne facions à autrui sinon ce que nous voulons qu'on nous face. Car nous avons la Loy de Dieu imprimee en nos coeurs, nous avons des principes generaux qui nous demeurent. Et qui est cause donc que nous avons un iugement si corrompu et perverti, que nous tirons tousiours au rebours? Il n'y a que cela, qu'apres que Dieu nous

IOB CHAP. XVI.

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a donné une bonne regle, nous sommes esmeus d'ambition, de haine, d'orgueil, d'avarice. Voila comme tout est perverti. Si donc il y a de l'ambition en nous, et que pour nous faire valoir, nous venions à mespriser nos prochains: s'il y a de la temerité, que nous iettions une sentence à la volee, devant qu'avoir bien cognu le merite de la cause: si nous sommes menez d'orgueil, que nous vueillions nous advancer en reprimant ceux que nous verrons aller devant nous: quand nous serons incitez par haines et malvueillances, que nous serons aveuglez ou d'amour, ou de faveur, que faut-il faire? Entrons en nous-mesmes, et que nous prions Dieu qu'il nous conduise, et qu'il nous ouvre le coeur pour iuger droitement, Or ça, s'il estoit question de toi, que dirois-tu? Voila comme nous serons et sages, et prudens, et rassis, c'est assavoir, quand nous aurons appliqué à nos personnes ce que nous iettons contre un autre. Car nous sommes tant adonnez à nostre appetit et profit (comme i'ai dit) et nature nous retient là, qu'un chacun s'aime, voire par trop. Pour ceste cause nous serons tant moins excusez de ce vice, quand il se trouvera en nous, veu que nous sommes si souvent exhortez de suivre droiture et equité. Or prions Dieu qu'il besongne tellement en nous, que par son S. Esprit ce vice soit converti en vertu. Considerons qu'emporte ce mot, Tu aimeras ton prochain comme toy-mesmes. Qui est cause qu'un chacun sort de sa mesure, et que nous-nous aimons par trop en mesprisant nos prochains? sinon d'autant que nous ne prattiquons point assez diligemment ce qui nous est dit, que nous ne devons point estre tellement adonnez à nous mesmes, que nous n'aimions nos prochains comme nos propres personnes. Car nous devrions avoir ceste consideration-la, que Dieu nous a tous créez à son image, et puis nous sommes d'une mesme nature. Sur cela aussi il nous monstre qu'il nous faut accorder en vraye fraternité avec ceux qui sont conioints avec nous. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage, quand Iob remonstre ceux qui l'accusoyent iniustement, qu'ils ne voudroient pas qu'on leur fist le semblable, il ne faut point donc qu'ils abusent ainsi de sa patience. Voila ce que nous avons à recueillir en somme.

Or il est dit quant et quant, Ie me tairay maintenant, mais que profitera-il? Si ie parle, quel allegement en auray-ie? Iob veut ici prevenir la replique qu'on lui pourroit faire, car ses amis pouvoient dire, Console toi donc, puis que tu es si habile homme: et que si nous estions en tel estat tu pourrois faire merveilles: maintenant vien à desployer toutes tes facultez envers toy. Mais il dit, Me voici en estat si miserable, que ie n'en puis plus. Ainsi donc ie ne say quelle esperance

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ie doy concevoir: car Dieu me presse d'une façon si estrange, que si ie parle, ie ne fay qu'augmenter ma douleur: si ie me tay, il n'y a nul allegement pour moy. Me voila donc comme un homme englouti en toutes afflictions. Voila en somme ce que vent dire Iob: que soit qu'il parle, ou se taise il n'est allegé en façon que ce soit. Voila aussi comme David se complaint au Pseaume 32 (v. 3) que son mal l'a tellement pressé et angoissé qu'il ne sait que devenir, ne quel remede y cercher. Quand, dit-il, ie me suis lamenté, et que i'ay cuidé par ce moyen-la avoir quelque adoucissement de ma douleur, le feu s'est allumé d'avantage. Si i'ay eu la bouche close, et que ie me soye là voulu comme abbatre devant Dieu, aussi bien mon coeur s'est tormenté, et comme desciré par pieces: et lors ma douleur m'a pressé si vivement, qu'elle ne s'est point restreinte pour cela. Et en l'autre passage il dit (Pse. 39, 2), qu'il avoit conclu, cependant que les meschans avoyent la vogue, de ne sonner-mot, d'estre là comme un muet. Mais quoy? dit-il, ie n'ay peu me tenir en ce propos: car quand i'ay voulu ainsi me restreindre, en la fin il a fallu que les bouillons esclatassent. Comme un pot, quand le feu sera grand, combien qu'on le couvre il faut que les escumes sortent de quelque costé que ce soit. Or ceci est bien digne d'estre noté. Car quand Dieu nous envoye quelque maladie, ou quelque povreté, lors il nous semble que iamais homme n'a e té si rudement traitté que nous: et voila qui est cause de nous mettre en desespoir, ou de nous inciter à toute impatience, et que nous venons aussi à nous eslever contre Dieu, ou bien il nous semble, que les fideles qui ont esté devant nous, combien que Dieu les affligeast, n'estoyent pas tant infirmes comme nous, mesmes qu'ils n'ont eu nulles passions. Et cela aussi est cause de nous augmenter nostre torment. Et pourtant retenons ce qui est ici dit, c'est assavoir, Que Dieu a tellement pressé les siens, ceux (di-ie) qu'il aimoit, et desquels il avoit le salut cher et precieux: il les a toutes fois amenez iusqu'à ceste extremité-la, qu'ils n'evoyent plus de contenance, ils ne savoyent parler, ne se taire. David ne fait point une telle confession sans cause, mais c'est pour la doctrine de tous enfans de Dieu. Car quand nous voyons qu'un homme rempli de telle vertu, ayant une telle constance du sainct Esprit, neantmoins est mis iusques au bas, et qu'il ne sait ce qu'il a, à faire, qu'il est comme au bout de son sens: faisons-en nostre profit, et si Dieu nous envoye des tentations si dures, que nous soyons iusques au bout, que nous n'en puissions plus: et bien, que cela ne nous soit point nouveau, car nous ne sommes pas les premiers. David nous monstre le chemin, et il est sorti d'une telle fange, Dieu lui a tendu la main, et apres qu'il l'a humilié

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tant et plus, si est-ce qu'il lui a assisté. Pourtant ne doutons point qu'encores il ne nous face merci, apres que pour un tempe nous aurons esté abbatus.

Voila donc pourquoy il est bon et necessaire que nous ayons ces exemples devant les yeux, et mesme cela sera cause que nostre infirmité ne nous dominera point par trop. Car si les tentations nous pressent, et que nous ne sachions que devenir, nous nous reduirons en memoire, Et bien, voila les serviteurs de Dieu qui ont este devant nous, combien qu'ils eussent de grandes graces, si est-ce qu'il a fallu qu'ils souspirassent sous la main de Dieu, et qu'ils ne seussent que devenir, et Dieu par ce moyen-la les a voulu despouiller de toute arrogance, il a voulu leur apprendre par prattique, comme il falloit qu'ils eussent la teste baissee sous lui. Et s'il lui plaist auiourd'hui de nous abbatre usant du mesme moyen, pourveu que la fin soit telle, encores qu'il nous faille souffrir cependant: ne nous tourmentons point l'esprit pour cela, veu que le tout reviendra à nostre grand profit et salut. Voila ce que nous avons à noter de ceste doctrine qui est ici contenue.

Or Iob adiouste, que Dieu le presse tellement, qu'il semble qu'il le vueille descirer par pieces. Parlant ainsi il denote ce que nous avons desia veu par ci devant, qu'il ne l'avoit point affligé seulement en son corps, mais qu'il y avoit des tentations plus grandes et plus dures, voire mesmes ameres, c'est assavoir, qu'il estoit tormenté là dedans, pource que Dieu lui estoit comme ennemi mortel. Il est vrai qu'il dit, que la maigreur qui estoit en son corps, estoit comme une fletrisseure, et un tesmoignage de l'ire de Dieu, qu'il estoit ridé, que toute sa chair estoit comme à demi pourrie. Et en cela voit-on bien les marques d'une horrible affliction, et que Dieu ne le traitte point à la façon commune de ceux lesquels il chastie de ses verges: mais sa douleur est excessive. C'est donc en somme ce que Iob a voulu exprimer. Or ici nous avons à noter, que Dieu nous a voulu donner des miroirs en ceux qui ont eu quelques vertus excellentes, afin que nous puissions cognoistre en leurs personnes, que selon qu'il distribue les graces de son sainct Esprit, aussi pour les faire valoir, et tant mieux: fructifier, il leur envoye de grandes afflictions en leurs personnes, et les esprouve, bref il les chastie iusques au bout. Exemple Voila Abraham qui a esté gouverné par l'Esprit de Dieu, non point comme un homme vulgaire, mais comme un Ange, si plein d'excellence et de perfection que rien plus. Et comment est-ce que Dieu aussi l'a manie? Si nous avions à endurer la dixieme partie des combats qu'Abraham a soustenus et surmontez, que seroit-ce ? Nous defaudrions. Mais Dieu nous

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espargne, d'autant qu'il ne nous a point eslargi des dons si excellens, comme il a fait à celuy-la. Autant en est-il de David. Voila David qui a esté non seulement Prophete de Dieu, mais aussi le Roy pour gouverner le peuple sainct et esleu, et qui a eu en sa personne des vertus bien dignes de memoire et de louange, mesmes d'admiration: et toutes fois comment est-ce que Dieu l'a pourmené? Nous voyons les complaintes qu'il fait, non point seulement comme un homme contemptible et reietté: mais disant, qu'en terre Dieu le tient à la torture, qu'il faut qu'il monstre les extremitez où il est venu. Car ce n'est point sans cause qu'il dit tant souvent, qu'il a passé par le feu et par l'eau, et qu'il a esté ietté aux abysmes plus profonds, et qu'il a senti tous les dards de Dieu, et toutes ses flesches descochees contre lui, que la main de Dieu s'est appesanti sur lui, que ses os mesmes ont este froissez, qu'il n'est demeuré ni moëlle ni substance en lui. Quand nous oyons ces propos, il nous semble quasi que ce soit moquerie: mais Dieu nous a voulu mettre là une peinture vive, afin que nous sachions, suivant ce que nous avons dit, que selon que Dieu donne une grande vertu aux hommes, aussi il exerce vivement, afin que ses vertus-la ne soyent point oisives, mais qu'elles soyent cognues en temps et lieu. Au reste notons cependant, que les principales tentations qu'ayent iamais enduré les fideles, ont este ces combats spirituels, que nous appellons, c'est à dire, quand Dieu les a adiournez en leurs consciences, qu'il leur a fait sentir sa fureur, qu'il les a persecutez tellement qu'ils ne savoyent comme ils en estoyent avec luy. Aussi cela est pour les abysmer en ruine plus que tous les maux corporels, tant qu'il en pourroit advenir. Et voila aussi pourquoy Iob use de ceste similitude que Dieu a grincé les dents sur lui. Nous voyons aussi comme Ezechias en parle, pource qu'il avoit passé par ceste tentation (Isaie 38, 3. 14). Il dit, Dieu m'a esté comme un lion. Il avoit aussi bien usé auparavant de la similitude qui est ici, Qu'il ne savoit ne parler, ne se taire. Car ie suis (dit-il) comme une arondelle, ie iargonne, ie murmure: mais ie n'a r point de propos que ie puisse exprimer la douleur de mon mal, ie n'ay point la langue à delivre. Mais là dessus il vient puis apres à declarer, que Dieu a cassé et rompu ses os, comme un lion qui le tiendroit entre ses pattes et entre ses dents. Et comment Dieu se peut-il accomparer à un lion qui est une beste si cruelle ? Non, Ezechias n'a point voulu accuser Dieu de cruauté, mais il parle de l'apprehension qu'il a eu, et de l'affliction horrible qu'il a senti quand l'ire de Dieu a esté sur lui.

Ainsi donc notons que quand une povre creature entre en ceste doute-la, assavoir, comment elle

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en est avec Dieu, et qu'elle n'a point apprehension qu'il lui vueille faire sentir sa bonté: il faut bien qu'elle soit en telle destresse et si grand estonnement, comme si elle estoit entre les pattes des loupe. Il ne faut point que nous imaginions que ce soit peu de chose à l'homme de sentir l'ire de Dieu, et sur tout quand nous apprehendons qu'il nous est ainsi contraire. Et pourtant prions Dieu qu'il lui plaise nous supporter, et espargner, cognoissant que nous ne sommes point capables de soustenir un tel fardeau, sinon qu'il nous donne les espaules pour ce faire. Et au reste, que nous

le prions qu'il n'use point de telle rigueur à l'encontre de nous, que nous le sentions comme un lion: mais plustost qu'il se monstre tousiours nostre Pere, et qu'il ne nous punisse point comme nous l'avons merité: mais qu'il nous face tousiours sentir sa misericorde par le moyen de nostre Seigneur Iesus Christ, afin qu'apres qu'il nous aura conduit par son S. Esprit en la vie presente, il nous esleve en la gloire eternelle de ses Anges, laquelle il nous a si cherement acquise.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE SOIXANTETROISIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE XVI. CHAPITRE.

10. Ils ouvrent leur bouche contre moy, ils me donnent des soufflets par opprobre, ils s'assemblent contre moy. 11. Dieu m'a mené entre les mains des malins, il m'a espouvanté devant les meschans. 12. Ie prosperoye, et il m'a abbatu, et m'a saisi au col, il m'a mis pour sa bute. 13. Ses archiers m'environnent de tous ceste, il divise mes reins, il n'espargne rien, il espard mon fiel par terre. 14. Il m'a desrompu de rompure sur rompure, il a couru sur moy comme un geant. 15. I'ai cousu le sac sur ma peau, et ay chargé ma gloire de poudre. 16. Ma face est ternie de larmes, et mes paupieres sont couvertes d'ombre de mort. 17. Toutes fois il n'y a point de fraude en mes mains, et mon oraison est pure.

C'est une chose bien griefve et dure à l'homme mortel quand Dieu se dresse contre lui , et qu'il lui fait sentir qu'il est comme sa partie adverse. Or nul ne peut apprehender combien ce mal est grand, sinon par experience. Et voila pourquoy Iob use de ceste similitude de lion, comme nous avons veu, qu'il a esté desciré par pieces, et devoré de Dieu comme d'un lion. Et ainsi en parle le Roy Ezechias. Et ce n'est point (comme nous avons dit) pour accuser Dieu de cruauté: mais d'autant que l'angoisse que souffrent les povres pecheurs quand Dieu les persecute, ne se peut assez exprimer. Or il est bon que nous soyons advertis de ces choses: afin que si Dieu nous presse bien au vif, nous soyons tellement estonnez de sa frayeur, que cependant nous cognoissions que les fideles qui ont vescu devant nous ont passé par là, et que Dieu les en

a delivrez, afin que nous ne laissions point de l'invoquer. Car il est tousiours à craindre que nous ne soyons accablez d'un tel desespoir, que nous ne puissions point invoquer Dieu, ne trouver aide en luy. Ainsi donc notons que quand une povre creature est comme abysmee, et que Dieu lui fait sentir son ire, neantmoins en telle destresse encores nous faut-il recourir à lui: car c'est son office de retirer du sepulchre, et de guerir les playes qu'il aura faites, voire de nous ressusciter de la mort.

Or cependant Iob se plaint ici d'une autre tentation, c'est assavoir, Que les meschans ont ouvert leur bouche pour se mocquer de lui, qu'ils l'ont souffleté par opprobres, qu'ils se sont assemblez. Quand les hommes se dressent ainsi contre nous, cela renouvelle le mal que nous endurons. Pourquoy? Car le diable se sert de ceux qui se mocquent de nous, afin de nous despiter, et s'il est possible, d'abbatre et renverser du tout nostre foy. Et notamment Iob parle ici des meschans pour deux raisons. Car c'est une chose plus fascheuse que Dieu lasche ainsi la bride aux meschans, qu'ils persecutent ses enfans, qu'ils les foulent aux pieds. Il est vrai que les bons ne doivent point penser à cela: mais Fi semble-il que ce soit une chose absurde, que Dieu donne une telle licence aux contempteurs de sa maisté, à gens qui sont adonnez à tout mal, que les povres fideles soyent là opprimez par eux. Voila donc une raison pourquoi Iob parle ici notamment des malins. L'autre c'est, qu'il dit, Que ceux-la mesmes taschent tousiours de faire que nous n'ayons nulle foy en Dieu, et de nous

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desbaucher, voire du tout divertir du bien: comme nous voyons qu'il en est advenu à nostre Seigneur Iesus Christ , qui est le vrai miroir et patron de tous fideles. Il est vrai que David a bien enduré le semblable: mais quand nous voyons ce qui est advenu au Fils de Dieu, cela nous est une regle certaine, et qui nous appartient a tous. Maintenant nous voyons où se rapporte ce que dit ici Iob, c'est, qu'outre ce que nous le voyons avoir esté en frayeur si terrible, encore les hommes se sont eslevez contre lui, ont tasché de le mettre en desespoir et l'ont souffleté par opprobres, comme si Dieu l'eust là exposé en proye, et qu'il ne tinst plus conte de lui. Voila en somme ce que nous avons à noter. Et ceci est escrit pour nous, afin que quand Dieu permettra aux meschans de se mocquer de nos afflictions, et qu'ils s'esleveront avec une telle furie, qu'il semblera que nous devrions estre abysmez par eux: nous n'en soyons point par trop estonnez. Pourquoy? Iob a soustenu de tels combats, et cependant nous voyons l'issue qui a esté heureuse. Dieu nous a declaré en sa personne, qu'apres que nous aurons passé parmi telles tentations, il nous pourra bien encores subvenir. Fions-nous donc en lui, estans appuyez sur sa grace et bonté. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or notamment Iob dit, Que Dieu l'a aussi livré entre les mains des meschans: ce qui merite bien d'estre observé. Car nous pensons que les meschans font tout à leur appetit, et ne regardons pas que Dieu leur lasche la bride autant qu'il veut, et qu'ils ne peuvent passer outre que ce qui leur est permis d'enhaut. Ceci (comme i'ay dit) merite bien d'estre noté. Car si nous sommes preoccupez d'une telle phantasie, que les meschans ne soyent point en la main de Dieu, et qu'ils se desbordent tant qu'ils voudront, que Dieu n'y mettra point de remede: et que sera-ce? Ne faut-il point que nous soyons du tout abbatus? Et où aurons-nous nostre recours? Mais si nous cognoissons que Dieu tiene la bride à Satan, et à tous les siens, et que non seulement ils ne puissent remuer un doigt contre nous, mais aussi qu'ils ne puissent rien penser n'entreprendre sans que Dieu l'ait disposé: alors nous pourrons recourir à lui hardiment, quand nous serons ainsi persecutez, sachans que le remede est en sa main et en sa bonne disposition. Nous avons aussi à nous humilier devant sa face. Car si les mechans se remuoyent d'eux-mesmes, et que Dieu ne s'en meslast point: alors il ne nous viendroit point en memoire de cognoistre les corrections et chastiemens de Dieu, pour penser à nos pechez, et aussi pour gemir devant lui, afin qu'il ait pitié de nous: mais si nous cognoissons, que les plus meschans sont comme verges qu'il tient en ses mains, desquelles il

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nous bat et nous corrige: bref, que nous pratiquions bien ce que dit le Prophete, Que nous regardions à la main, et non point aux pierres et aux dards, et aux coups de bastons: ce sera bien une consideration qui nous sera fort utile. Voila encores que nous avons à noter, quand Iob ne dit pas simplement, que les meschans se sont ruez sur lui, mais que c'est Dieu qui l'a assiegé, que c'est luy-mesmes qui l'a ainsi livre.

Or il adiouste, Qu'il a esté opprimé iusques au bout. Toutes ces façons de parler dont il use ici, tendent à ceste fin-la, comme quand il dit, Qu'il a esté abbatu, qu'il u esté espouvanté, que Dieu l'a saisi au col, qu'il l'a desciré par pieces, qu'il l'a mis comme un blanc auquel l'on tire, que ses archiers l'ont environné de toutes parts, qu'il l'a divisé, voire et qu'il lui est advenu rompure sur rompure. Iob par cela monstre qu'il est venu iusques à telles extremitez d'afflictions , qu'il estoit impossible de trouver creature plus pressee ne plus miserable que lui. Car nous avons veu comme Dieu l'avoit affligé, tant en son corps, qu'en ses biens, et puis en sa femme propre. Voila donc Iob qui se pouvoit bien accomparer à un blanc auquel on tire. Car Dieu ne lui a point seulement envoyé une espece de mal, mais il a comme cave une fosse iusques aux abysmes, pour le ietter là dedans au plus profond. Et puis il l'a charge d'une telle pesanteur, qu'il estoit impossible à creature de porter cela, sinon qu'il y eust une vertu plus grande qu'humaine. Et de fait ç'a esté une chose miraculeuse d'avoir une telle constance, quelques infirmitez que nous y voyons. Car aussi quand Dieu fortifie les siens, ce n'est pas pour les rendre du tout insensibles, ce n'est pas aussi pour leur oster toute foiblesse: mais il faut qu'ils se cognoissent tels qu'ils sont, c est assavoir, fragiles, et cependant que Dieu subvienne à leur infirmité, et qu'il les redresse, quand ils sont abbatus. Voila donc comme il en est advenu à Iob.

Or cependant il met, Qu'il a vestu un sac, et qu'il a couvert sa teste de poudre, et qu'il ne l'a point fait par hypocrisie. u reste, que toutes ces choses-la ne lui sont point advenues pour ses forfaits. Car on ne trouvera point (dit-il) de rapine en mes mains, mon oraison est pure. En quoy il signifie qu'il trouve ces afflictions ici estranges, veu qu'il n'a pas offensé Dieu en sorte qu'il meritast d'estre ainsi traite. C'est donc ceste tentation laquelle nous avons veu souvent par ci devant, que Iob reduit encores en memoire.

Or maintenant deduisons les choses par le menu, les appliquans à nostre usage. La similitude dont parle les emporte une bonne doctrine, C'est que Dieu l'a mis comme un blanc d'une bute, et qu'il adressé ses archiers contre luy, et qu'il l'a environné,

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et que ceux-là l'ont tellement desciré par pieces, que le fiel luy est tombé par terre, c'est à dire, qu'il a este navré iusques au coeur. Iob parlant ainsi, veut exprimer que Dieu ne l'a point affligé d'une façon commune. Or regardons maintenant à nous, car si nous endurons quelque peu de mal, il nous semble que c'est trop, et que Dieu ne tient point de mesure: nous sommes si delicats, que c'est pitié, il ne faut rien pour nous faire escarmoucher iusques au bout. Encores s'il n'y avoit que quelques plaintes, on pourroit attribuer cela a nostre foiblesse: mais quand les hommes font un tel bruit, qu'ils s'eslevent à l'encontre de Dieu pour quelque mal commun qu'ils auront à souffrir, ne voila pas une impatience trop grande? N'est-ce pas signe que nous n'avons point esté à l'escole de Dieu pour apprendre que c'estoit de souffrir, et de nous rendre obeissans à sa volonté? Ainsi donc, afin que nous apprenions d'estre plus robustes, pour soustenir les chastiemens que Dieu nous envoyera, retenons ce qui nous est ici monstré: que Iob qui estoit si excellent en saincteté, et que Dieu aimoit, neantmoins n'a pas laissé d'estre constitué comme un blanc. Or i'ai dit que nous devons estre robustes en nos afflictions: non point pour nous endurcir contre Dieu, et pour ronger nostre frein, comme nous en verrons beaucoup. Car voila qui est cause que les hommes s'endurcissent, et qu'ils ne peuvent estre amenez à repentance. Nous devons donc estre tendres en ceste façon-la, c'est assavoir, que si tost que Dieu nous touche, nous devons estre resveillez pour penser à luy, que nous n'attendions pas qu'il desgaine l'espee contre nous, et qu'il nous en navre, que nous n'attendions pas qu'il desploye ses flesches, ne qu'il foudroye. Quoy donc? Si tost que Dieu nous frappe d'un coup de verge, encores que ce soit doucement, il nous faut estre paisibles: et mesmes si nous estions sages et bien advisez, nous n'attendrions pas qu'il frappast un seul coup, mais nous serions advertis à ses seules menaces, et tascherions de revenir devant qu'il touche. Voila donc comme il est bon et utile que les fideles sentent la main de Dieu, et qu'ils ne soyent point durs aux coups. Car aussi un cheval sera dur à l'esperon, l'estimera-on pour cela? lui attribuera-on à vertu? C'est un vice. Ainsi donc en est-il de nous, que si Dieu ne frappe point a coup d'espee, mais seulement qu'il nous monstre l'ombre d'une verge, nous devons estre esmeus. Mais cependant neantmoins il nous faut estre robustes en tel sens comme i'ay dit: c'est que nous ne perdions point courage, pour estre tellement angoissez, que nos maux ne soyent point adoucis, que nous n'ayons nulle apprehension de la grace de Dieu, car ceux qui sont ainsi pressez, ne peuvent nullement se reduire: pource que si nous apprehendons que Dieu .

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nous soit contraire, et que nous n'ayons nulle confiance en sa bonté, il est impossible que nous approchions de lui: nous le foirons, et quand nous en serons eslongnez une fois, encores tascherons-nous de nous en retirer d'autant plus. Il faut donc que nous prenions courage en nos adversitez, afin que nous invoquions Dieu, et que nous ne craignions point de retourner à lui, nous confians qu'il sera prest de nous faire merci, si nous le cerchons de bonne affection, droite et pure.

Voila donc à quoy tend le propos que i'ay touché, qu'il le faut point que nous soyons trop delicats en nos afflictions, mais plustost que nous les sentions de bonne heure pour retourner à Dieu. Et aussi quand Dieu nous ayant envoye quelque adversité nous redoublera, et que dedans et dehors nous serons pressez tant et plus: cognoissons qu'encores ne sommes-nous point venus là où en estoit Iob: et que s'il a persisté d'invoquer Dieu, et d'avoir tousiours son refuge à lui, il ne faut point que nous soyons destournez de lui. Voila ce que nous avons à noter de ce passage. Or quand il est ici parle des archiers de Dieu, c'est une similitude bien notable. Car nous voyons tousiours comme les hommes sont troublez, quand il est question des afflictions de la vie presente. Car nous ne pouvons pas rapporter cela à Dieu comme nous devrions, et nous imaginons tousiours que c'est de cas d'aventure, ou que ce sont les hommes: bref, nous iugeons en confus, et ne pouvons pas nous adresser à Dieu. Pour ceste cause l'Escriture saincte, outre ce qu'elle nous declare que et la vie, et la mort, et la clarté, et les tenebres, et le bien et le mal sont en la main de Dieu, use aussi des comparaisons familieres, afin que cela nous soit tant mieux imprimé: comme il est ici dit, que Dieu a arrengé ses archiers à l'encontre de Iob. Parle-il ici des hommes? Nenni. Mais il est parlé de tous les maux que Iob avoit à endurer. Ces maux-la sont nommez les archiers de Dieu. Et pourquoy? Afin que nous apprenions quand Dieu nous afflige, qu'il vient en equippage, comme si un Iuge avoit ses officiers, et qu'il eust main forte, pour venir prendre un mal-faicteur. Voila donc comme Dieu use de toutes adversitez que nous sentons en la vie presente. Ne iugeons point donc estre fortune, quand l'un endurera en maladie, que l'autre aura quelque povreté: bref, comme les miseres de ce monde sont infinies, que nous sachions que Dieu a des moyens infinis pour nous corriger quand il voudra, comme il lui semblera bon. Et c'est ce que Moyse entend, quand il dit (Deut. 32, 34) Que toutes ces choses sont serrees aux coffres de Dieu. Apres qu'il a parlé de tous les maux qui peuvent advenir aux hommes, il adiouste, Et ceci n'est-il point en mes offres? Comme s'il disoit, I'ay mes

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thresors de biens, quand il me plaist de monstrer ma grace et mon amour envers les hommes: voire i'ay dequoy leur bien faire, non point à la façon humaine, mais i'ay des moyens incomprehensibles. Mais aussi à l'opposite, quand il me plaist d'affliger les hommes, ils sentiront que ie puis ce qu'ils n'ont point comprins, et ce qu'ils n'ont iamais entendu. Voila donc comme Dieu veut que ses richesses incomprehensibles soyent cognues de nous, tant en ce qu'il lui plaist de nous eslargir de ses biens, qu'aussi au contraire. Pourtant cognoissons quand il lui plaira de nous affliger, qu'il le pourra faire, voire d'une façon estrange. Et puis, sommes-nous echappez d'un mal? le second viendra, voire il y en aura une infinité. Voila ce que nous avons a retenir de ce passage.

Au reste quand Iob adiouste derechef, Que son fiel a esté espandu par terre, que ses reins ont esté ouverts et descirez, retenons ce que desia nous avons touché: c'est assavoir, que quand Dieu nous punira et poursuivra iusques au bout, et que sa main sera si griefve et si pesante que nous n'en pourrons plus, si est-ce qu'il ne faut point pour cela que nous soyons par trop esperdus, et comme gens eslourdis: mais pensons à ce que Iob a cognu, c'est assavoir, d'autant que nous avons affaire à Dieu, que nous gemissions, et que nous le facions avec toute humilité: comme aussi il adiouste, Que ses yeux ont esté ternis de pleur, et toute sa face, qu'il a mesme cousu le sac sur su peau, et qu'il a couvert son chef de poudre. Qui est-ce qui a induit Iob à ceci? Assavoir, d'autant qu'il cognoissoit que la main de Dieu estoit sur lui, et que tous les maux qui lui estoient advenus n'estoient point de fortune, mais que Dieu le visitoit. Si Iob n'eust este persuadé de cela, que lui eust-il servi de prendre le sac sur son dos, et sur sa peau' et de ietter la terre sur son chef? Il est vrai que ceux qui ne pensent nullement à Dieu, ne laisseront pas de faire de grandes complaintes, et pleurer, et crier: mais de mettre en verité le sac sur leur chef, ils ne le feront point s'ils ne regardent bien à Dieu. Cependant les hypocrites, encores qu'ils ne cognoissent point Dieu droitement, si est-ce qu'ils en ont quelque apprehension, quand ils monstrent tels signes de repentance. Il est vrai que si nous regardons au dedans, on n'y trouvera que feintise: mais encores la ceremonie dont Iob parle, est un certain signe que les hommes sont contraints de confesser que Dieu est leur Iuge. Or d'autant que Iob a fait ceci en verité, nous disons qu'il n'a point esté eslourdi, comme seront les incredules. Quand Dieu les traitte ainsi rudement, ils pensent, Voila une mauvaise fortune qui m'est advenue, et ne regardent pas plus loin. Iob n'en a pas fait ainsi: mais il a cognu et s'est resolu du tout, qu'il faloit attribuer ceci à Dieu.

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Si nous avions bien apprins ceste leçon, ce seroit beaucoup profité pour un iour, ie di que nous l'eussions apprise pour la bien prattiquer comme il faut. Car la plus part confesseront assez, que les maladies, les povretez, et les autres miseres, guerres, pestes, famines, que tout cela, di-ie, vient de Dieu: mais si ce vient à l'experience, nous sommes esperdus, et ne pouvons pas faire ceste conclusion, Et bien, d'autant que Dieu nous visite, et qu'il approche de nous, maintenant il nous faut reduire à lui. Par devant nous faisions des chevaux eschappez, nous voulions nous esgarer de lui: maintenant il nous tient la bride roide, il nous monstre sa verge, voire et nous la fait sentir: il faut donc que nous apprenions de nous humilier sous sa main. Mais au contraire, comment en faisons nous? Si un homme est affligé en particulier, que fera-il, sinon se chagriner' et en grinçant les dents se despiter à l'encontre de Dieu? Et pourquoy? 11 est vray que si on luy remonstre qu'il offense Dieu, il dira bien, Il est vray: mais il n'a pas un droit remors pour se r primer. Et pourquoy? Car nous n'avons (Gomme i'ay dit) sinon une apprehension confuse. Par cela voit-on qu'il y en a bien peu qui ayent bien ceste doctrine imprimee en leur esprit, c'est assavoir, que toutes les afflictions sont les archiers de Dieu, et qu'il en est equippé afin de se monstrer nostre Iuge. Autant en est-il des afflictions communes qui adviennent. Si un peuple, ou tout un pays a une guerre, comme il y aura des pillages et autres extorsions et excez qui se commettent, combien y en a-il qui pensent à Dieu? Nous voyons que tout foudroye: et nous ne pensons point cependant que Dieu gouverne. Voyans une telle froidure, nous sommes admonnestez d'autant plus de bien marquer et noter les passages de l'Escriture saincte, où Dieu nous monstre comme en un miroir, ou bien en une peinture vive, que si les hommes sont chastiez de quelque costé que ce soit, il faut adonc qu'ils cognoissent que c'est la main de Dieu: et mesmes quand tout un pays sera persecuté, qu'on cognoisse aussi, Voila Dieu qui le visite. Et pourtant quand telle chose adviendra, que nous ensuivions l'exemple de Iob, c'est qu'apres avoir pleuré, voire iusques à ternir nostre face de larmes, nous venions faire confession de nos fautes, et que nous demandions à Dieu qu'il nous soit pitoyable. I'ay desia dit que les incredules pleurent: mais il faut s'adresser â. Dieu, et alors ne doutons point que nos larmes ne lui soyent precieuses: comme nous oyons aussi que David en parle, que Dieu les a mises toutes comme en une phiole. Quand nous serons affligez, et que nous n'en pourrons plus, recourons à nostre Dieu. Et si nous pleurons devant lui, voire en droite humilité, il est certain qu'il ne tombera larme de nos yeux, qui ne viene

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en conte en sa presence: car ce lui sont autant de sacrifices, comme aussi il est dit au Pse. 51 (v. 19). Qu'un coeur enserre en destresse, un coeur abbatu est un sacrifice plaisant à Dieu. Si nos larmes se rapportent là, et qu'elles soyent comme tesmoins, qu'en toute humilité nous recourons à Dieu, cognoissans puis que sa main nous est contraire, qu'il n'y a autre remede sinon de le requerir qu'il nous face misericorde: Ô il est certain (comme i'ay dit) qu'il contera nos larmes. Et mesmes quand nous serons molestez des meschans, si au lieu de faire d'un diable deux (comme on dit) c'est à dire, de rendre mal pour mal, nous venons demander à Dieu qu'il leve sa main, et qu'il mette ordre aux choses qui sont maintenant confuses: sachons que tout ainsi qu'il a mis les larmes de David dans une phiole (Pse. 56, 9), il y mettra aussi les nostres: et elles ne seront point perdues, combien qu'elles tombent à terre: Dieu, di-ie, ne les mettra iamais en oubli. Voila donc comme nous devons appliquer ceste doctrine à nostre instruction: c'est que si nous pleurons quand Dieu nous afflige, que nos larmes ne soyent point comme des povres insensez, qui ne savent à qui ils en veulent, ne où ils se doivent adresser: mais tendons à Dieu, gemissons devant lui.

Et cela est confermé par ce que Iob adiouste, Qu'il s'est vestu d'un sac, et qu'il a couvert sa teste de poudre. Or c'estoyent les signes de repentance que ces choses ici: comme quand un povre malfaiteur demandera grace, il ne vestira point une robbe de noces, il ne viendra point pigné et testonné ne brave devant son iuge: mais il viendra plustost pour attirer à compassion, il y viendra (di-ie) avec une face triste et abaissee, il viendra mal vestu comme en dueil. Et ainsi les fideles ont eu ces signes exterieurs de repentance quand Dieu les affligeoit, et qu'ils ont confessé leurs pechez pour obtenir pardon, ils avoyent accoustumé de se vestir de haires et de sacs, et de ietter la poudre sur leur teste: et cela estoit approuvé de Dieu. Et pourquoy ? Car en premier lieu les hommes ont besoin de s'inciter, d'autant qu'ils sont tardifs et froids. Quand donc ils prendront des aides convenables pour se pousser d'avantage, cela n'est point superflu: cognoissans quand il est question de nous humilier devant Dieu, nous y allons tant laschement que ce n'est que par acquit. Nous dirons bien que nous sommes coulpables, et ietterons bien quelques souspirs: mais cependant pensons quelles sont nos fautes, le nombre en est infini, aussi elles sont si enormes, que nous devrions bien estre espouvantez d'horreur de mort quand nous venons devant nostre iuge. Or il nous semble que c'est assez d'avoir ietté un souspir à demi. Voyans donc une telle froidure en nous, cognoissons

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que nous avons besoin de nous aguillonner comme des asnes. Voila dequoy a servi le sac et la poudre aux Peres anciens: car quand ils ont usé de ceste ceremonie ici, ce n'a pas este en vain. u reste, il faut aussi que nous venions à Dieu, quand nous voulons ietter les cendres sur nos testes, car le corps n'est-il pas creé de lui? Tout ainsi donc que nous devons avoir nos coeurs attentifs, il faut que les corps respondent, et que le tout soit dedié à Dieu, et lui face hommage. Nous voyons donc maintenant que ces choses n'ont pas esté singeries frivoles, quand les peres anciens ont prins la haire et le sac sur leur dos, et qu'ils ont aussi ietté la poussiere sur leurs testes. Et voila comme Iob en parle.

Ce neantmoins le Prophete Ioel dit (2, 13), Descirez vos coeurs, et non pas vos vestemens. Il ne veut pas reietter ces signes exterieurs-la, mais il s'adresse aux hypocrites, lesquels pensoyent bien s'estre acquitez. quand ils avoyent fait beaucoup de singeries devant les hommes, et qu'ils avoyent belle apparence, qu'il sembloit qu'ils fussent tout confits en repentance. Voire (dit-il) vos robbes rendront bon tesmoignage, vous faites ici beaucoup de fanfares pour monstrer que vous estes bons penitens. Mais quoy? Voila vos coeurs qui demeurent tousiours obstinez en leur malice, ils sont durs comme des enclumes, c'estoit par là qu'il falloit commencer. Au reste, il dit neantmoins, qu'on prenne le sac et la cendre, qu'on se iette à terre, et qu'on pleure devant Dieu, et que les gouverneurs commencent et ceux qui ont charge publique, et que tout le reste du peuple suive. Maintenant donc nous voyons comme les Peres anciens ont usé du sac et de la poudre: quand il a este question de protester leur repentance devant Dieu. Auiourd'huy il est vray que nous ne serons point astreints ni obligez à telles formes de faire: mais si est-ce que si nostre repentance este t telle qu'elle doit, nous ne serions pas ainsi froids comme nous sommes: car toutes les necessitez que nous avons alleguees se trouvent aussi bien en nous. Si ceux qui anciennement ont iette un sac sur leur dos se vouloyent inciter à cognoistre leurs pechez, et a les confesser devant Dieu, que sera-ce de nous, ie vous prie? Avons-nous un tel zele et si ardent pour demander pardon à Dieu? Sommes-nous abbattus pour nous desplaire en nos fautes, et les avoir en telle detestation qu'il seroit requis? Helas non! il s'en faut beaucoup: mais nous y sommes stupides. Si donc les Peres anciens ont eu besoin de s'humilier en cognoissant leurs pechez, d'autant plus le devons nous faire. Ma s quoy? Nous n'y pensons gueres. Et en cela voit on que nous ne savons que c'est ne de Dieu, ne de son iugement, ne de nos pechez. Il est vray que de nos pechez ils nous seront assez

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cognus: mais cependant que nous apercevions nostre turpitude pour y estre confus, et nous y desplaire, il n'en est point question ni de nouvelles. Et tant y a que ceci n'est pas escrit eu vain. Apprenons donc que quand aucun de nous sera affligé, combien qu'il n'use point d'un sac, combien qu'il ne iette point la poudre sur ta teste: toutes fois nous devons tant qu'il nous sera possible nous inciter par tous moyens que nous verrons nous estre propices. Quand quelqu'un sera retiré en son privé, qu'il cognoisse, Or ça, ie ne prie point Dieu de telle affection comme ie devroye: qu'il regarde, un tel moyen me seroit bon quand ie me mettray a terre, que ie seray là comme ayant la bouche en la poudre, estant confus devant Dieu, et cela me devra tant plus toucher au vif, et ie seray incité à recourir à mon Dieu. Voila (di-ie) comme chacun se doit inciter en son particulier, sur tout quand la necessité nous y contraint, comme nous voyons quelle est maintenant par trop. Et qu'aussi tous en commun noua facions le semblable. Si tost que Dieu envoyera quelque peste, ou quelque famine, pensons-nous que ce ne lui fust un sacrifice plaisant, si l'on faisoit protestation solennelle que et grands et petis confessassent leurs fautes devant lui, et qu'un chacun incitast ses prochains à ce faire ? Quand au contraire nous venons la teste levee, et qu'il semble que nous ne sentions point les corrections, que nous facions le niquet à Dieu, nous esbahissons nous s'il redouble les coups, mesmes s'il nous punist sept fois plus? comme il en est parlé en sa Loi. Nous saurons bien nous despiter, et demander, Pourquoy est-ce qu'il nous presse tant: voire mais nous ne regardons pas comme quand il nous a voulu humilier, nous avons repoussé les coups avec une telle fierté et rebellion, qu'il faut bien qu'il les redouble. Ainsi donc advisons de mieux pratiquer ceste doctrine

qui nous est ici monstree par Iob.

Et au reste notons bien ce qu'il dit pour conclusion, c'est assavoir, Qu'il n'y a point eu de rapines en ses mains, et que son oraison a esté pure. Iob adiouste ceci (comme i'ay touché) pour signifier qu'une telle affliction lui estoit estrange: car voila comme il en a parlé ci dessus. Et de fait quand Dieu nous afflige, voila qu'il nous faut faire, d'entrer en nous-mesmes, et d'examiner nostre vie: et là dessus quand nous aurons offensé, que nous gemissions devant Dieu pour dire, Helas Seigneur! il est vray que tu m'affliges rudement: mais si ie fay comparaison de mes fautes, et que ie les mette en balance avec le mal que i'endure, helas Seigneur! ie say que ie t'ay offense en tant de sortes, que quand tu m'aurois plongé iusques aux enfers, i'en suis bien digne. Voila ce que nous avons à faire. Or si nous n'appercevons point que Dieu

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nous afflige pour nos pechez, voila une tentation qui nous greve beaucoup. Comment? Qu'est-ce que i'ay commis? Pourquoy est-ce que Dieu me traitte avec telle rigueur? Ie voy qu'il espargne les meschans. I'ay tasché de le servir en bonne conscience et droite: il est vray qu'il s'en faut beaucoup que ie m'en soye acquité: mais tant y a que j'y ay tendu: et toutes fois que ie soye comme la plus mal-heureuse creature, et la plus execrable que la terre porte. Et qu'est-ce que ceci veut dire? Voila une tentation qui est grande, et qui est pour nous rendre, confus, comme il en est advenu à Iob. Or que faut-il faire en cest endroit? Advisons bien en premier lieu d'estre semblable à Iob, pour dire, Qu'il n'y ait point de rapines en nos mains. Car c'est une chose bien aisee de se vanter, et d'alleguer son integrité: comme nous voyons que les plus meschans seront effrontez, et Auiourd'huy quand on admonneste ceux qui ont failli, Ô il n'y a que toute perfection, les plus diables voudront qu'on les repute comme des de ni Anges. Ainsi de nostre part (comme i'ay dit) advisons bien de sonder ce qui est en nous sans flaterie, et lue nous ne protestions point d'avoir les mains pures, sinon que nous soyons du tout semblables à Iob: et pour ce faire, que nous ne soyons point nos iuges selon nos fantasies. Comment est-ce que les hommes doivent faire examen de leur vie, et comment se doivent ils former leur procez? ce n'est pas pour dire, Ie cuide, ie pense, il me semble, ie ne cuide pas. Il faut que tout cela soit abbatu. Quoi donc? Que nous venions à la Loy de Dieu, que nous le prions que par son sainct Esprit il nous esclaire pour bien nous enquerir de nos tenebres: car ce sont des terribles cachettes que les pechez qui sont en nous. Il faut donc que Dieu nous allume la lampe, et qu'il nous donne prude ce et advis pour cognoistre nos fautes et les sentir, tellement que nous les confessions. Voila ce que nous avons à faire. Mais prenons le cas que Dieu ne nous traitte point ainsi pour nos pechez: comme à la verité il n'a point eu ce regard en Iob, qu'il l'affligeast pource qu'il l'avoit ainsi desservi. Et pourquoy donc ? Il a voulu esprouver sa patience. Dieu donc pourra bien affliger les bons plus que les mauvais: comme nous voyons qu'Ezechiel a beaucoup plus endure, que des plus meschans qui fussent en Ierusalem. Ainsi Dieu n'a point eu esgard à ses pechez en particulier. Mais si est-ce que si Dieu ne nous punit point selon nos pechez, ce n'est pas à dire qu'il ne le puisse faire quand bon lui semblera. Quand nous serions cent fois plus affligez que Iob, et que Dieu nous envoyeroit des afflictions plus dures qu'il ne lui a envoye, ,encores ne nous feroit-il point de tort.

IOB CHAP. XVI.

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Voila donc ce que nous avons à noter: et puis que nous cognoissions que Dieu aussi en ce faisant exerce des iugemens qui nous sont secrets et cachez pour un temps. Voila, il semble qu'il nous vueille abysmer quelquefois quand il nous chastie: si est-ce qu'il fait cela pour nostre bien. Il est vrai que nous ne le cognoissons pas maintenant, mais nous le saurons quand il nous revelera ce qui est maintenant caché. Et au reste, si Iob a esté affligé si rudement, combien qu'il eust les mains pures et nettes (comme nous orrons les protestations qu'il fera ci apres) ie vous prie, faut-il qu'auiourd'hui nous soyons esbahis quand Dieu nous affligera, nous (di-ie) qui lui sommes rebelles en tant de sortes? Qu'un chacun pense un peu à soi, et nous trouverons que nous aurons commis tant d'iniquitez et transgressions, que C'est une horreur. Dieu nous afflige, mais en quelle sorte? Non pas encores comme Iob, Il nous supporte bien d'avantage: car il nous donne seulement quelque coup de verge. Prenons le cas encores qu'il frappast à grands coups d'espee: si est-ce que les coups ne sont point mortels. Apprenons donc quand il est ici dit, que Iob a esté traitté d'une telle rigueur, combien qu'il eust ses mains pures, et que

son oraison fust droite devant Dieu: que quand tout le monde seroit ainsi affligé, il ne s'en faudroit point esbahir. Pourquoi ? Cognoissons que l'iniquité est comme un deluge, et que si en particulier chacun s'en sent, nous sommes aussi tous entachez des vices du commun. Car qui est celui qui pourra dire qu'il ait cheminé en telle integrité, qu'il puisse protester à la verité. qu'il a ses mains pures devant Dieu? Helas! il s'en faut beaucoup. Puis qu'ainsi est donc, cognoissons que c'est pour nos pechez que Dieu nous punit quand nous endurons quelques afflictions: et pourtant que nous les portions patiemment, cognoissans mesmes, que nous en avons merité d'avantage. Toutes fois que nous advisions de recourir à nostre Dieu, lui demandans qu'il lui plaise de nous purger de toutes nos iniquitez, qui sont cause des maux que nous endurons en ceste vie presente: et qu'il lui plaise nous supporter en nos infirmitez, et nous faire sentir sa bonté, afin que nous ayons tousiours dequoi le glorifier, iusques à ce qu'il nous ait delivrez de ceste vie caduque, pour nous faire participans de sa gloire immortelle.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, ect..

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LE SOIXANTEQUATRIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE XVI. CHAPITRE.

Ce sermon est encores sur le verset 17 et puis sur le text qui s'ensuit.

18. Terre ne cache point mon sang, et qu'il n'y ait point de lieu pour mes cris. 19. Mesmes maintenant voici mon tesmoin au ciel, et celui qui me garentit, aux lieux tres-hauts. 20. Mes amis sont rhetoriqueurs contre moi, et mes yeux distillent des larmes envers Dieu. 21. Que s'il estoit licite à l'homme de disputer avec Dieu, comme avec le fils d'un homme son prochain. 22. Voici les annees briefves s'escoulent, et i'entre au chemin par lequel ie ne retournerai point.

Iob voulant protester de son integrité met ici deux choses: c'est assavoir, qu'il n'a point meffait envers les hommes, et que purement il a invoqué Dieu. Or c'est en rapportant sa vie à la Loi, d'autant que là nostre Seigneur nous monstre comme nous le devons servir, et aussi converser avec les

hommes: ainsi que souvent il nous en est parlé, et non sans cause: car ce n'est point peu de chose que nous puissions regler nostre vie, afin qu'elle soit plaisante à Dieu. Nous voyons donc quelle a esté l'intention de Iob: c'est assavoir, que son estude estoit de servir Dieu, et de cheminer avec ses prochains sans mal-faire, ou nuire à personne. Il est vrai qu'il met ici seulement deux especes, mais c'est voulant comprendre le tout. Car quand il dit, Qu'il n'y a point d'outrage ne d'excez en ses mains: cela emporte qu'il a vescu sans que personne eust occasion de se plaindre de lui, comme s'il lui avoit procuré ne mal ne dommage. Il est vrai que nous pourrons bien faire quelque tort et iniure sans que la violence apparoisse: mais d'autant que les hommes (s'ils s'addonnent à nuire) se iettent ainsi hors des gonds, et s'efforcent de tormenter l'un, de piller

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l'autre, de manger la substance d'autrui: voila pourquoi Iob notamment declare, qu'il n'y a point eu de rapines en ses mains. Autant en est-il du second mot: car le service de Dieu ne consiste pas seulement en l'exercice de le prier, mais pource que c'est le principal, sous ceste espece Iob à comprins le tout. Maintenant donc nous voyons comme nostre vie sera approuvee de Dieu: c'est assavoir, quand elle sera deuëment rapportee à sa Loi. Car Dieu ne veut point que les hommes vivent à leur guise, et qu'ils se plaisent en ceci ou en cela, selon qu'ils le trouveront bon et qu'ils en seront les iuges: mais il veut avoir toute authorité par dessus nous, et que nous soyons gouvernez selon sa parole. Ainsi donc pour ne point travailler en vain, apprenons de cheminer selon que Dieu le commande. Voila pour un Item. Il est vrai que ceci nous est monstre souventesfois: mais cependant nous voyons comme le monde tousiours s'esgare, et que les hommes se plaisent par trop en leurs phantasies. Ce n'est point donc sans cause que l'Escriture saincte tant souvent nous ramene là, que nous vivions, non point selon que bon nous semble, mais selon que Dieu nous a commandé. Et au reste, quand il est ici parlé du service de Dieu soubs ce mot d'Oraison, nous devons bien peser cela: car la plus part ne pense gueres de prier Dieu, et nous voyons comme le monde s'en acquite legerement. Toutes fois quand l'Escriture parle d'honorer Dieu, c'est le principal article qu'elle nous met au devant, que celui-là, de le prier. Et si ceci eust esté observé comme il devoit, la façon de prier eust esté beaucoup plus prisee des hommes, afin de ne point decliner ne çà ne là, mais suivre ce qui nous est monstré en l'Escriture saincte. Mais tout au contraire, il est advenu que les hommes en priant Dieu ont prins une telle licence, qu'il n'est point question de savoir ce qui est bon et utile de prier, ni en quelle sorte: mais chacun y va à l'estourdie, on ne vient point douement à Dieu. Et d'où vient ceste outrecuidance-la? Pource qu'il nous semble que la priere n'est point une chose de si grande estime. Car si nous la tenions pour le principal article du service de Dieu, il est certain que nous y procederions avec plus grand coeur beaucoup que nous ne faisons pas. Et puis nous voyons qu'au lieu de prier Dieu, on s'est adonné à prier les saincts trespassez: et le monde qui attribue à une creature ce qui est propre a Dieu, pense que cela ne soit que bon. Quand on demande aux Papistes, pourquoy ils appellent la Vierge Marie, Esperance de leur salut, pourquoy ils ont leur recours à elle, pourquoi ils auront chacun son sainct pour leur patron: si on leur remonstre que cela est un blaspheme contre Dieu, Ô il est bien difficile de le leur faire accroire. Et

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pourquoi ? Pource que iamais ils n'ont cognu ni gousté ce que l'Escriture saincte exprime tant soigneusement, c'est assavoir, que pour bien servir Dieu, il nous le faut prier. Voila le plus grand service et le plus honorable qu'il demande de nous: c'est le plus grand honneur, et le plus souverain qu'il requiert et approuve, assavoir que nous ayons nostre refuge à lui. Or si cela eust este considéré des Papistes, n'auroyent ils point horreur d'aller à une creature morte, et de dire' adore Dieu: ou bien le lui rend ce qui lui est deu ? Voici la priere qui est le principal service qu'il demande de nous, et cependant ils le vont transporter à une creature. Ne voila point mesmes pervertir l'ordre de nature?

Ainsi donc d'autant mieux nous faut-il bien noter ce qui est ici contenu, c'est assavoir, que sous ce mot d'Oraison Iob a voulu declarer qu'il avoit purement servi à Dieu. Et ainsi maintenant si les hommes veulent approuver leur integrité, qu'ils n'amenent point leurs fariboles en avant comme les hypocrites ont accoustumé de faire N'avons-nous pas ieusné? n'avons-nous pas fait ceci et cela? Mais cognoissons que nostre Seigneur veut que nostre vie soit reglee à sa Loi, et qu'il ait toute maistrise sur nous. Voila pour un Item. Au reste, nous avons aussi à noter, que nostre oraison ne sera iamais pure devant Dieu, ni agreable, sinon que nos mains soyent pures de toute violences. Et pourquoi? Si nous sommes cruels envers nos prochains, et mal-faisans, Dieu nous reprouve, et n'avons nul accez à lui. Vray est que beaucoup attentent de prier Dieu, encores qu'ils soyent pleins de rapines, et qu'ils ayent molesté l'un, tormenté l'autre, Ô ils ne laissent pas d'estre assez hardis pour cela d'invoquer Dieu: mais si est-ce que leurs prieres ne sont qu'abomination, d'autant que leurs mains sont souillees en sang, c'est à dire en malices. Et voila aussi pourquoi Dieu se plaint par son Prophete Isaie (1, 12), que les Iuifs venoyent user le pavé de son temple: et ainsi se mocquer d'eux, signifiant qu'il ne prenoit point cela a gré qu'ils vinssent au temple faisans semblant de le vouloir honorer: car (dit-il) vos mains sont pleines de sang, c'est à dire, vous n'avez cessé de nuire et mal-faire à vos prochains: or pensez-vous que ie vous donne maintenant accez à moy, ne que ie doive avoir nulle accointance avec vous? Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or Iob adiouste, Terre, ne cache point mon sang, et qu'il n'y ait point de lieu. à mes cris. On a mal exposé ce passage, Que la terre ne cache point le sang: car on a entendu, que Iob vouloit que ses miseres fussent cognues, d'autant qu'il estoit affligé d'une façon excessive. qu'il a requis que son sang

IOB CHAP. XVI.

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ne fust point caché, mais que la terre en criast vengeance. Mais à quel propos cela Il n'estoit point affligé des hommes. Et a-il voulu que la terre demandast vengeance contre Dieu? Et d'autre costé le texte apres le declare: et il faut bien qu'on ait les yeux fermez pour s'abuser à une chose si aisee. Car il y a ici deux poincts que Iob touche: l'un est, Terre, ne cache point mon sang: et puis, Qu'il n'y ait point de lieu à mes clameurs. Qu'entend-il, Qu'il n'y ait point de lieu à ses cris? C'est à dire, quand il aura bien travaillé à crier et à se tormenter, ce sera peine perdue, d'autant que Dieu le repousse: et quand il viendra aux hommes, qu'il n'y gaignera rien. Puis qu'ainsi est, nous pouvons aisément conclure, qu'en disant, Terre, ne cache point mon sang, il accorde, que s'il a mal fait, la chose viene en conte et en iugement, et que toute sa vie soit mise en avant, que son procez lui soit formé iusques au bout, et que Dieu le traitte selon qu'il l'a desservi. Et de fait ce mot de Sang en l'Escriture saincte se prend souventesfois pour tous crimes enormes. Seigneur, delivre moy de sang: au Pseaume 51 c'est à dire, Seigneur, delivre-moy des fautes mortelles que i'ay commises. Nous voyons donc que Iob appelle ici son sang, toutes les transgressions et les crimes qu'il pourroit avoir commis. Or c'est suivant son propos: car il avoit dit, Que ses mains estoyent pures de rapines Pour confirmation il adiouste, Qu'il est content, si Dieu le trouve coulpable en rien qui soit, que cela viene en clarté et en conte, que ses pechez ne soyent point en tenebres, mais que Dieu les produise: et quand tout sera bien examiné, s'il se trouve coulpable, que Dieu ne lui face nulle merci ne misericorde. Et puis il dit, Combien qu'il gemisse, et qu'il s'escrie, que toutes fois il ne profite rien, mais que tous ses cris sont perdus, qu'il semble que Dieu ait les aureilles bouchees. Nous voyons maintenant quelle est l'intention de Iob. Or ici nous avons à reduire en memoire ce qui a esté traitté par ci devant, c'est assavoir, que Iob est excessif, d'autant qu'il ne regarde point à la iustice souveraine de Dieu, laquelle est si parfaite et exquise, que nulles creatures n'y peuvent suffire, ie di mesmes les Anges, comme il a esté traitté ci dessus, car si Iob eust bien regardé à cela, c'estoit pour le retenir en crainte, qu'il n'eust iamais fait une telle protestation. Au reste, il nous doit aussi souvenir, que Iob ne se veut pas iustifier comme s'il estoit du tout innocent: mais il regarde pourquoi c'est que Dieu le punit, c'est assavoir, qu'il n'a point desservi cela, comme les hommes communement seront punis pour leurs meffaits. Dieu aussi avoit une autre consideration, c'est assavoir qu'il le vouloit constituer comme un miroir à tous, et qu'il vouloit examiner sa patience. Iob donc ne

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veut point ici declarer que sa vie soit du tout pure, que iamais il n'ait commis nul crime: mais il entend que Dieu ne le punit point d'une telle rigueur, comme s'il estoit un meschant, et qu'il eust mené une vie plus dissolue que les autres. Voila en somme ce que nous avons à retenir.

Mais quant à nous' cognoissons que si Dieu nous afflige, c'est pour nos pechez: et encores que nous eussions tesmoignage que nous avons desir de le servir et honorer, voire sans hypocrisie, neantmoins qu'il s'en faut beaucoup que nous en soyons purs comme nous devrions, mais qu'on nous trouvera redevables en cent mille sortes. Qu'un chacun donc regarde à soy de pres: et quand nous aurons cognu nos fautes, que nous sachions que Dieu en cognoit cent fois plus que nous. Car si nous en cognoissons quelques unes, Dieu n'a-il point une veuë plus aigue, comme dit S. Iean en sa canonique (1. Iean 3, 20)? Ainsi donc apprenons de nous humilier, et demandons à Dieu' qu'il lui plaise de cacher nos fautes. Car il nous faut revenir à ce qui est dit au Pseaume trentedeuxieme (v. 1): Bien-heureux est l'homme duquel le Seigneur a caché les pechez et auquel il ne ramentoit point les iniquitez. Si Dieu descouvre nos vices, il faut que nous perissions tous, ie di les plus parfaits. Voici donc le seul refuge de nostre salut, c'est que nous prions Dieu qu'il cache toutes nos transgressions, et qu'elles ne vienent point en conte devant lui: car cependant qu'il les voudra iuger, il faut que l'enfer nous soit appresté, et n'y a autre remede. Et au reste, que NOUS demandions à Dieu que nos cris soyent exaucez de luy, combien qu'ils n'en soyent pas dignes: car si Dieu attend de nous accorder nos requestes, iusques à ce que nous l'ayons servi en toute perfection, helas! que sera-ce? Car il n'y a celui qui ne se soit ferme la porte pour n'avoir nul accez a Dieu. Il faut donc que nos cris soyent receus, combien que nous ayons desservi d'estre reiettez. Mais tant y a que si devons-nous mettre peine d'estre paisibles envers nos prochains pour avoir Dieu propice, et le trouver tel envers nous comme nous desirons. Pourquoy? Il est escrit, Iugement sans misericorde à celui qui n'a point fait misericorde. Voila S. Iaques qui declare (2, 13), que Dieu nous traittera en rigueur, si nous n'avons pitié et compassion de nos prochains auiourd'huy. Où est la chose la plus espouvantable qui nous puisse advenir, sinon quand Dieu nous traitte en sa rigueur? Et au contraire, où est l'esperance que nous pouvons concevoir, sinon que Dieu use de sa bonté infinie, laquelle il declare' ne nous imputant point nos pechez? Et puis Salomon dit (Prov. 21, 13), Celui qui estoupe son aureille au cry du povre, il criera à son tour, et ne sera point exauce. Quand donc

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nos prochains seront affligez, et qu'ils demanderont nostre aide, et que cependant nous serons sourds, que nous les reietterons, et qui pis est, qu'encores les tormenterons nous: il faut bien que nous sentions ceste vengeance-la, que Dieu noua fera crier, voire qu'il nous mettra en confusion telle que nous ne saurons que devenir, et que cependant il ne nous escoute point. Advisons donc (comme i'ay desia touché) que pour avoir Dieu propice, nous ayons aussi compassion de ceux qui endurent quelque mal, voire pour leur subvenir: et gardons-nous de toute cruauté et excez, afin que ce qui est escrit ne s'accomplisse point sur nous, Qu'il nous soit rendu en pareille mesure que nous aurons fait à nos prochains. Voila en somme ce que nous avons à noter de ce passage.

Or il s'ensuit puis apres: Aussi maintenant voici mon tesmoin au ciel, et celuy qui me pleige est aux lieux tres-hauts. Mes amis sont rhetoriqueurs contre moy: et mes yeux distillent larmes envers Dieu. Ici Iob appelle devant Dieu, comme celuy qui est seul Iuge suffisant, pource qu'il estoit condamné à tort par les hommes. Or il ne doute point d'appeler devant Dieu, sachant bien que sa cause est bonne. Vray est (comme desia nous avons dit) qu'il la deduit mal: mais en ce faisant, si est-ce qu'il avoit iuste cause de maintenir son integrité. Voila donc pourquoy il ne craint point d'appeller devant Dieu pource qu'il voit que les hommes le persecutent iniustement. Mais regardons quel a este Iob, afin que nous n'usions point d'une telle hardiesse à la volee, comme la plus part en font. Quand il est question d'appeller Dieu en tesmoin, ie vous prie, qui est-ce qui en fait difficulté, ni scrupule? Le monde est auiourd'huy plein de pariures, et n'y a point de foy. Et d'où vient cela? C'est d'autant que nous n'avons nulle apprehension du iugement de Dieu, nous venons heurter contre son siege ainsi que des bestes sauvages. Car qu'est-ce qu'un pariure? C'est un despitement de Dieu comme s'il n'avoit puissance ni authorité pour nous punir: nous ne pouvons pas nier qu'ainsi ne soit, quand nous appellons Dieu pour nostre tesmoin, et pour nostre iuge. Celuy donc qui iure faussement celuy-la se mocque pleinement de la maiesté de Dieu: et si voit on neantmoins que les hommes ne s'en soucient pas beaucoup. En cela donc on apperçoit que nous portons peu de reverence à la maiesté de Dieu. Et d'autant plus devons-nous bien observer ce que i'ay dit, c'est assavoir, qu'il ne nous faut point estre trop hardis quand nous faisons une protestation devant Dieu, et que nous l'appellons en tesmoin: mais que nous venions là comme estans prests de rendre conte devant luy. Et Iob s'y est bien ainsi adiourné: comme nous avons desia veu cy devant, et que

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nous verrons encores plus à plein. Auioud'huy si un homme est accusé d'un crime, encores qu'il en soit redargué, et mesmes qu'il en soit tout convaincu, il ne fera point de conscience de dire, Dieu m'est tesmoin qu'on me fait tort, on m'accuse mal. Et comment: Que le nom de Dieu trotte ainsi? Les hypocrites aussi quand ils se voudront magnifier, ils diront tousiours, Dieu me cognoist, il sait qui ie suis, ie luy remets ma cause. Et comment ceci? Pensons-nous que si Dieu dissimule, quand on l'appelle ainsi on tesmoin, comme à fausses enseignes, et qu'il ne punisse pas du premier coup ceux qui se seront ainsi mocquez de luy, qu'en la fin il ne monstre pas ce qu'il a declaré en sa Loy, c'est assavoir, qu'il ne souffrira point que son nom sait ainsi prins en vain, qu'il ne se venge de l'iniure qu'on lui aura faite, quand on l'aura traitté avec si grand opprobre, que de se mocquer ainsi de sa maisté? Notons bien donc toutes fois et quantes que nous devons venir à Dieu, qu'il faut bien que nous ayons examiné nostre vie à l'exemple de Iob, et qu'il n'y ait pas ici une temerité pour nous ingerer, pour dire, Dieu m'est tesmoin: mais que nous ayons bien espluché nos consciences, et que Dieu nous responde là dedans, qu'il nous approuve. Voila pour un Item.

Or cependant nous avons aussi à noter, que quand tout le monde nous rendra tesmoignage: ce ne sera rien, iusques à ce que Dieu nous approuve. Et par cela, nous sommes admonnestez de ne point ordonner nostre vie à quelque belle apparence: comme nous voyons que le monde tousiours n'a que l'ambition. Si les hommes nous applaudissent et que nous soyons en bonne estime devant eux, ii nous suffit, et voudrions que Dieu s'en contentast aussi. Voire, mais il n'est point semblable aux hommes mortels, comme l'Escriture saincte le remonstre. Et pourquoi? Nous voyons ce qui apparoist, mais Dieu sonde ce qui est caché au dedans, il regarde la verité et droiture, comme il en parle par son Prophete Ieremie (5, 3), ainsi que l'autre passage est en Samuel (1. Sam. 16, 7). Puis qu'ainsi est donc apprenons qu'il ne nous faut point seulement avoir nos mains pures, et nos yeux, et nos iambes, qu'il ne faut point que nous pensions avoir beaucoup fait, quand nos pechez ne seront point manifestes. Et pourquoi? Le principal est, que nous ayons nostre tesmoin au ciel, c'est à dire que Dieu nous approuve, comme desia i'ai declaré. Et quelle approbation aurons-nous de Dieu? C'est assavoir si nous avons cheminé en pureté de coeur, qu'il n'y ait point eu de feintise en nous, et qu'il n y ait point en seulement quelque apparence, pour dire, qu'on ne nous puisse reprocher ne ceci ne cela: mais que nous ayons eu une affection droite, que nous ayons continué en bien, que nous ayons

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demandé de nous gouverner, comme si Dieu notoit non seulement toutes nos oeuvres, mais nos pensees aussi. Voila encores ce que nous avons à retenir de ce passage.

Voici donc (dit Iob) mesmes maintenant mon tesmoin est au ciel. Or sous ce mot de mesmes ou Aussi, il comprend, qu'il pourroit bien alleguer 108 hommes, mais qu'il passe plus outre, c'est assavoir qu'il vient iusques à Dieu. Et ceci doit estre pesé. Car les hypocrites quand ils appellent Dieu en tesmoin, ils n'oseroyent pas se submettre à la cognoissance des hommes. S'il y a un meschant, qu'on cognoist tel notoirement, moyennant qu'il ne soit point mis en prison, qu'on ne le traine point au gibet, il se glorifiera iusques au bout: et toutes fois chacun le condamnera, mesmes au lieu d'avoir trois ou quatre iuges' il en aura cent, il en aura mille. Car un chacun dira, Voila un meschant, voila un larron, voila un meurtrier, voila un homme plein de rapines, un blasphemateur, un contempteur de Dieu. Or cependant si est-ce que telles gens sont si impudens, qu'ils ne feront nul scrupule d'appeller Dieu en tesmoin de leur preud'hommie, et declarer qu'il les cognoist, et qu'ils sont prests de respondre devant lui: et s'il est question de venir à la cognoissance des hommes (comme i'ai desia touché) il y aura mille voix pour les condamner. Et comment donc oseront-ils se presenter à Dieu? Pource qu'ils n'apprehendent pas sa maiesté. Voila pourquoi nous devons bien peser ce mot, Mesmes, dit Iob: car il presuppose qu'il pourra appeler les hommes en tesmoins, et qu'un chacun testifiera pour lui, qu'ils s'est porté en sorte qu'il a este l'oeil aux aveugles, qu'il a esté le tuteur des orphelins, qu'il a este le protecteur des vefves, qu'il a servi de iambes aux boiteux, que sa main n'a iamais esté close aux povres: comme nous verrons qu'il en fait ci apres les protestations. Car Iob avoit ainsi cheminé devant les hommes: toutes fois il dit, que mesmes il pourra venir à Dieu, qui est chose plus grande. Aussi nous voyons comme il magnifie ici le tesmoignage du ciel. Or par cela il est bien à penser qu'il ne s'est pas ietté à la volee pour se iustifier avec une licence desbridee, ainsi que font ces moqueurs qui protestent de bouche que Dieu les cognoist, et cependant leur vie est si vilaine que l'air en put, mesmes les petis enfans en savent à parler. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage.

Apres il adiouste que ses amis sont rhetoriqueurs contre lui, et que cependant ses yeux distillent larmes envers Dieu. Ici Iob monstre pourquoi il est contraint de se remettre au iugement de Dieu, c'est assavoir, qu'il ne trouve nulle raison ni equité envers les hommes. Or ce nous est une tentation bien grande quand nous sommes affligez, et que le

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monde estime que nous sommes reprouvez de Dieu: car le diable le de ceste astuce-là, afin de nous mettre on desespoir. Voila un povre homme qui sera batu des verges de Dieu: or le mal qu'il endure lui est desia assez pesant: sur cela si on vient encores lui ietter double fardeau sur le dos, et qu'on lui reproche qu'il appert bien qu'il est du tout reprouve de Dieu, voila pour l'accabler. Car ie ne parle point de ces meschans obstinez que Dieu afflige pour leurs pechez: mais ie parle ici de ceux qui auront cheminé droitement, et neantmoins Dieu ne laisse pas encores de les affliger: il est vrai qu'ils l'ont bien merite, mais il n'a point du tout regard à cela: il veut ancunesfois les mortifier pour l'advenir: pour e qu'ils ne sont point encores assez domtez, il faut qu'il retranche toutes les mauvaises affections qui sont en eux: et puis il leur veut apprendre qu'il est necessaire de l'invoquer, et de mettre toute leur fiance en lui' il veut aussi declarer leur patience. Voila donc une bonne personne qui tendra à Dieu, qui aura cheminé en simplicité: cependant elle aura des afflictions grandes. Est-ce à dire pourtant que Dieu le recognoisse estre plus grand pecheur que les autres? Et cependant si on lui vient mettre cela en avant, c'est bien pour le ietter en desespoir. Ainsi a-on fait à Iob.

Notons bien donc que ceste tentation est fort dure et pesante: et pourtant que nous advisions de recourir au remede dont nous devons user, c'est assavoir que nous nous presentions devant Dieu, sans nous attacher par trop aux hommes, comme desia Iob a traitté ci dessus. Mes amis (dit-il) sont rhetoriqueurs contre moi. Il signifie que ceux qui le devoyent consoler, et appaiser sa douleur en partie, eux-mesmes ont prins plaisir à se moquer de lui: car ceste rhetorique dont il parle, n'est sinon qu'ils ont affilé leurs langues pour se moquer de lui, pour le tormenter, et pour le rendre là confus. Ceci est advenu à Iob, afin qu'il nous fust en exemple. Ainsi donc quand il plaira à Dieu de nous affliger, si le monde iuge mal de nous, et que plusieurs prenent occasion de nous condamner, comme si iamais nous n'avions eu affection droite: prenons le tout en patience, sachans que c'est une partie de nostre croix quand nostre Seigneur suscite ainsi les hommes, et que Satan machine de nous ruiner: mais qu'il faut que nous remedions à un tel mal, comme Iob nous le declare. Et comment? Que nos yeux decoulent larmes à Dieu. Et pourquoi? Nous verrons que les hommes nous vienent ainsi fascher: et pourtant nous voudrons nous rebecquer contr'eux pour les repousser. Et comment? O on me fait grand tort, voila une grande cruauté de me traitter en telle sorte. Il est vrai ,que nous pourrons bien faire une telle protestation: mais

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il ne nous y faudroit point arrester par trop, cela devroit estre comme en passant: et encores il se devroit faire à autre fin, c'est assavoir que nous soyons marris qu'on prenne scandale en nos personnes. Voila, si on iuge mal de moi, si est-ce que i'ai tasché de servir à Dieu: que nous parlions donc ainsi, afin que nous ne soyons point en mauvais exemple. Mais si faut-il encores que cela coule legerement: car nous ne pensons point au iugement de Dieu, et n'entrons pas en nos consciences, cependant que nous plaidons ainsi avec les hommes. Nous voyons ce vice-là par trop commun. Retenons donc ceste leçon qui nous est ici monstree, c'est que nos yeux decoulent larmes devant Dieu. Et comment? Que nous iettions les yeux: en haut. Car voyons-nous que les hommes nous sont si malins, que nous ne puissions tirer nulle raison d'eux, combien qu'il leur soit aisé de iuger de nostre vie, et que nous n'avons rien commis pourquoy ils nous deussent ainsi condamner? Apprenons de recourir à Dieu, et contentons-nous de l'avoir pour nostre garent. Voila donc où c'est que Iob nous mene, quand nous suivrons deuëment son exemple. Et par cela aussi nous est monstre tant plus clairement pourquoy il a fait les protestations que nous avons veu n'agueres. Ainsi en ce passage il se complaint, d'autant qu'il estoit condamné des hommes à tort.

Or venons maintenant plus outre. Il demande qu'il luy fust licite de plaider avec Dieu, comme à u,' homme mortel avec son pareil: mais (dit-il) les iours brefs viennent, et le chemin par lequel ie ne retourneray point. Quand Iob desire, qu'il luy fust licite de plaider avec Dieu, c'est suivant ce que nous avons desia veu par ci devant: car il monstre par cela qu'il se despite, d'autant que le mal lui estoit si grief à porter qu'il n'en pouvoit plus. Or en cela il y a de la faute: il ne faut pas que nous excusions Iob en tout et par tout: mais regardons à ce que nous avons dit, c'est assavoir, qu'ayant une bonne cause il se transporte, et est trop excessif. Et pourquoy cela? Car s'il eust cognu ses transgressions, et les fautes qu'il avoit commises, il se fust paisiblement assubiecti à la volonté de Dieu, et ne fust plus entré en procez, ni en querelle. Il a declaré ci dessus, qu'il savoit bien que les Anges n'estoyent pas purs devant Dieu: et qu'il y avoit une iustice si parfaite en Dieu, qu'il faut que tout ce que les creatures peuvent amener soit aneanti: que si la clarté du soleil obscurcit les estoilles, il faut bien encore par plus forte raison que la iustice de Dieu engloutisse tout ce que nous cuidons avoir. Iob donc a ainsi parlé: et s'il eust retenu ceste apprehension-la, il ne se fust pas ainsi desbordé disant, le voudroye qu'il me fust licite de plaider avec Dieu. Mais (comme desia nous

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avons touché) encores que ceste doctrine lui soit cognue, si est-ce que sa passion est si vehemente, qu'il s'oublie. Et par cela nous sommes admonnestez de cognoistre tellement ce que nous lisons en l'Escriture saincte, que nous sachions brider nos passions quand nous serons tentez ou d'impatience, ou d'autre vice: et que ce que nous aurons cognu de la parole de Dieu nous soit suffisant pour nous retirer de ce trouble qui s'esleve ainsi contre nous. Voila S. Paul qui dit (2. Cor. 10, 5), que la vertu de l'Evangile est de captiver tout ce qui s'esleve à l'encontre de Dieu. Voila nos sens, voila nos affections charnelles qui s'eslevent contre Dieu, et lui font la guerre. Que faut-il ? Il faut que cela soit tenu captif, c'est à dire, que par force nous dontions ce que nous trouvons en nous et en nostre nature estre contraire à Dieu, et à sa doctrine Voila donc une vraye constance en laquelle il nous faut continuer. Quand donc il sera question de disputer de ceci ou de cela: mesmes quand nous serons venus aux combats, que nous demeurions là humiliez comme povres brebis: que nous venions tousiours à ceste conclusion, Or Dieu est mon Iuge, et il n'y a que redire en lui: encores que i'auroye licence de plaider, si est-ce que ma cause est perdue, car ie ne lui pourrai point amener un mot qu'il n'en ait mille à l'encontre. Voila donc comme nous avons à glorifier Dieu sans contester contre lui, encores qu'il nous fust licite d'entrer en procez.

Et voila pourquoy aussi nostre Seigneur quelquesfois pour rendre les hommes plus convaincus, leur dit, Or çà plaidons: comme il le fait par son Prophete Isaie sur tout (Isaie 1, 18). Or ie veux entrer en plaidoyer (dit-il) que nous ayons un iuge ou arbitre, et qu'on cognoisse qui a tort, ou droit: dequoy est-ce que vous me pouvez accuser? Quel mal vous ai-ie fait? Et au contraire ie vous accuse en tel poinct et en tel. Or il est certain qu'il n'y a point de iuge entre Dieu et nous. Et pourquoy est-ce qu'il use de ceste façon de parler? Il se demet de sa maiesté et hautesse, et monstre que quand il seroit une creature, et qu'il y auroit quelque moyenneur, que lui fust là, pour recevoir sentence d'autruy, encores ne pourroit-on iamais venir à bout de ce qu'il mettra en avant. Nous voyons donc comme Dieu use de ceste forme de parler, comme s'il estoit homme mortel, ou qu'il eust vestu nostre personne: afin de nous declarer que nous ne serons pas affligez de lui par tyrannie, qu'il n'y va point d'une puissance absolue: comme ces theologiens de la Papauté ont imaginé ceste doctrine diabolique. Dieu donc n'usera point ici d'une puissance absoluë, c'est à dire, desreglee, qu'ils appellent, et qui soit separee de sa iustice: mais il usera de toute droiture, tellement qu'il faut

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que toute bouche soit close devant lui. L'avons-nous condamné? Si est-ce qu'il sera iustifié en iugeant, comme il est dit au Pseaume 51. Il est vrai que nous aurons des iugemens faux et iniques, nous ferons beaucoup de disputes à l'encontre: mais Dieu e la fin sera iustifié, voire à nostre confusion. Que reste-il donc? Que nous soyons humbles et modestes pour cognoistre que tous les iugemens de Dieu sont iustes, encores qu'il nous semble du contraire. Et au reste, que nous ne demandions point de diminuer en rien sa maiesté que nous ne disions point, Et ie voudroye que Dieu fust comme un homme mortel, que i'eusse affaire à mon pareil: mais que la maiesté de Dieu soit reservé en son entier: car est-ce à nous de l'aneantir? Et si nous attentons cela, ne voila point un blaspheme execrable? Vrai est que l'intention de Iob n'a pas este de blasphemer, et s'il eust eu ce propos tout conclu, Satan l'avoit pleinement transporté: mais (comme nous avons dit) il declare sa passion' à laquelle il ne consentoit point. Iob donc a eu ce premier mouvement-la, et puis il l'a

retranché. Et ainsi quand il nous viendra en phantasie de nous eslever contre Dieu, pource qu'il nous semble que sa force est trop pesante sur nous, que nous tournions bride incontinent pour moderer ces meschantes affections-là, et pour cognoistre que Dieu a iuste occasion de nous punir cent fois plus rudement quand il lui plairoit. Voila donc comme il faut que les hommes s'humilient cognoissans que Dieu est Iuge souverain par dessus eux: cependant qu'ils ne laissent pas d'apprehender sa misericorde, sachans que puis qu'il est la fontaine de toute bonté, que sa maiesté ne nous sera point tellement espouvantable, qu'il ne nous regarde en pitié, qu'il ne cognoisse nos infirmitez pour les supporter. Comme de fait nous cognoissons qu'il nous a donne de cela un bon gage, et une bonne asseurance en nostre Seigneur Iesus Christ, le constituant nostre Iuge, afin que nous trouvions merci envers lui, comme envers celui qui se monstre nostre Redempteur et Advocat.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE SOIXANTECINQUIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE XVII. CHAPITRE.

ce sermon est encores sur le dernier verset du chapitre 16 puis sur le texte qui s'ensuit.

1. Mon esprit est affadi, mes iours sont compassez, sepulchres sur moy. 2. Il y a gaudisseurs avec moi, et mon oeil demeure en leurs amertumes. 3. le te prie mets gage, donne pleige pour toy: qui est celui qui touchera en ma main ? 4. D'autant que tu as caché leur coeur, pour n'avoir point d'intelligence, tu ne les exalteras point. 5. Assavoir ceux qui annoncent flaterie pour leurs amis, les yeux de leurs fils defaudront.

ipres que Iob a protesté (comme nous vismes hier) de son innocence, il adiouste que cela ne luy profite rien, et qu'il se voit comme desesperé. le vay (dit-il) passer par le sentier auquel ie ne retourneray iamais. Et mesmes il adiouste une plainte de la brefveté de ceste vie, voire exprimant par cela que Dieu devroit traitter les hommes avec moindre rigueur, puis qu'ils ne font que passer par la terre. Et puis il conferme son propos derechef, disant, Que son esprit est affadi, ou que son haleine

est toute consumee, qu'il n'a plus de vigueur en soy, tellement qu'il ne luy reste que des sepulchres: de quelque part qu'il se tourne, qu'il voit la mort presente, et qu'il en est assiegé de tous costez, et ne peut eschapper les sepulchres qui luy sont appareillez. Voila en somme ce que Iob entend. Or il est vrai que selon son sens naturel, il ne pouvoit comprendre, sinon que Dieu le vouloit abolir du tout: mais il pouvoit aussi regarder plus haut: comme nous savons qu'au milieu de la mort les fideles doivent apprehender la vie, et se doivent tellement resiouir en leurs tristesses, qu'ils ne doutent point que Dieu n'y donne bonne issue. Qui plus est, non seulement Dieu nous donne dequoi nous resiouir en nos afflictions, mais aussi dequoi nous glorifier et faire nos triomphes, sachant que cela nous tournera à salut. Iob donc ne parle point ici du tout en homme fidele: voire, mais (comme desia nous avons dit) il exprime ses passions, comme chacun de nous experimente en soy,

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que combien qu'il s'appuye sur les promesses de Dieu, et s'y console, neantmoins il ne laissera point d'estre fasché et troublé en soy. Nous ne surmonterons pas du premier coup les tentations: mais il nous faut batailler avec grand' violence et difficulté. Quand nous aurons un tel combat, nous pourrons bien dire comme Iob, Que nous ne voyons que le sepulchre, que nostre esprit est defailli, que nostre vigueur est retranchee, qu'il n'y a plus de remede. Nous pourrons donc parler ainsi: voire selon ce qui se monstre: mais apres que nous aurons apperceu nos maux, et les aurons senti, il nous faut eslever plus haut à Dieu, et ne douter point qu'il ne nous delivre, mesmes qu'il ne face tourner a nostre profit ce qui nous semble nous estre mal. Voila donc en somme comme nous avons à prattiquer ce passage: c'est en premier lieu, quand chacun de nous sera en telle destresse qu'il ne saura plus que dire, et ne verra nulle issue en son cas: et bien, ne soyons point pourtant estonnez, encores que selon la chair nous apprehendions la mort, qu'il nous semble que Dieu nous ait delaissez, et qu'il ne nous vueille plus secourir. Et pourquoy? Nous voyons que Iob est venu en une telle angoisse, et toutes fois il n'a pas laissé de conclure que Dieu auroit pitié de lui en la fin apres avoir bien combatu, et n'a point douté de la victoire. Voila donc comme nostre debilité ne nous doit pas estre matiere de desconfort: mais apres que nous aurons senti tels empeschemens, que nous regardions à Dieu: Et bien, il est vrai qu'il nous faut ici passer par le sentier auquel iamais on ne retourne, ouy selon le cours de nature: voire, mais Dieu n'a-il pas promis aux siens de leur tenir la main au milieu de la mort ? Ainsi donc marchons hardiment. Et au reste, n'avons-nous pas Iesus Christ pour conducteur ? Allons à la mort, ne savon-nous pas que c'est une entree pour parvenir à la gloire des cieux? quand la resurrection a esté coniointe à la mort du Fils de Dieu, n'a-ce pas esté aussi bien afin que nous soyons certifiez que Dieu ne permettra point que nous demeurions en pourriture? Ne savons-nous pas, que ce qui est escrit au Pseaume 16 (v. 10) a esté accompli en lui, que Dieu l'a preservé de corruption, afin que nous en soyons aflfranchis et retirez à la longue? Nous devons donc batailler contre les frayeurs de la mort, ayans les promesses de Dieu, ayans aussi une telle certitude comme nous l'avons en la personne de nostre Seigneur Iesus Christ. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage.

Cependant aussi nous sommes admonnestez de la fragilité de nostre vie. Mon espit est affadi, dit Iob. Et de fait, qu'est-ce que de toute la

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vigueur des hommes? Il n'y a qu'un souffle. Et puis, que nostre vie soit tant longue qu'on voudra: encores n'est-ce qu'un petit passage. Ce sont donc des annees de petit nombre, quant au cours de la vie humaine: toute la vigueur que nous y avons, n'est qu'une chose tant fade que cela s'escoule. Puis qu'ainsi est, apprenons de ne nous point ici endormir, cognoissans que Dieu nous monstre combien nous sommes fragiles au monde, qu'il nous donne occasion de penser à lui, et de cercher la vie celeste, et de ne nous point tormenter outre mesure, quand nous voyons que nostre vie s'en va on decadence, que petit à petit elle defaut. Que donc nous ne soyons point faschez de cela. Et pourquoy? Dieu si tost qu'il nous met au monde, nous declare qu'il n'y a que pour y passer viste, et comme pour y faire un tour. Faut-il donc que nous soyons ici appuyez, comme s'il sembloit que nostre vie fust si robuste, et qu'il n'y eust que redire? C'est ce que nous avons encores à retenir en ce passage. Il y a , à noter aussi sous le mot de Sepulchres, que nous sommes non seulement assiegez d'une espece de mort, mais de plusieurs. Nous avons une vie seule, ouy qui est bien caduque, elle consiste en un souffle qui n'est rien. Or maintenant si nous regardons de pres à nous, il y a une centaine de morts qui nous environnent. Et voila pourquoy Iob a usé du nombre pluriel en parlant de Sepulchres. C'estoit bien assez de dire Le sepulchre m'est appresté, ou, ie ne le puis fuir mais il dit, Sepulchres pour moy. Et faut-il plus d'une fosse à un homme? Nenni. Mais Iob signifie que quand il auroit peu sortir d'une mort, il y en a une seconde qui l'attend, une troisieme, bref, qu'il faut qu'il perisse, encores qu'il ait surmonté beaucoup de dangers. Vray est que nous ne venons pas tous en telles extremitez que Iob: mais si est-ce qu'il n'y a celui qui ne se trouve en tel estat, c'est assavoir, que nous n'avons qu'une vie entre beaucoup de morts qui nous sont apprestees Que faut-il donc? Que nous apprenions d'invoquer Dieu, et lui remettre nostre esprit entre ses mains, afin que nous soyons asseurez. Quand donc il plaira à Dieu d'estre gardien de nostre vie, marchons nostre train, sans estre en trop grand souci. Et au reste, quand il y aura mille morts pour nous abysmer, Dieu est assez puissant pour nous en retirer, comme il est dit au Pseaume (68, 21), Que c'est à lui, à qui appartiennent les issues de mort, c'est à dire, qu'il a les moyens de nous en affranchir, voire combien qu'ils nous soyent incomprehensibles. Cependant neantmoins que nous soyons advertis de tousiours nous apprester pour sortir du monde, que nous ne soyons point trop adonnez à estre ici bas: car qu'y gaignerons-nous? Ainsi donc que nous ayons tousiours un pié levé,

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comme si nous devions entrer au sepulchre, et que nous y allions franchement, faisant ceste conclusion, Que ce n'est point pour y demeurer à tousiours: que nostre Seigneur nous a declaré en la personne de nostre Seigneur Iesus Christ, qu'il ne veut point que nous perissions en la mort, ne que nous y pourrissions.

Or passons plus outre. Il est dit, Pour vrai, ce sont gaudisseurs avec moi, et mon oeil demeure en leurs amertumes. Ici Iob se complaint de ceux qui estoient venus pour le consoler, et ne faisoient que l'affliger tant plus. Il les appelle gaudisseurs qui se mocquent de l'affligé, d'autant qu'ils n'y vienent pas avec compassion et humanité pour iuger de son affliction comme ils devoyent: et ainsi il adiouste qu'ils ne lui peuvent amener que fascherie pour l'aigrir d'avantage, et que son oeil demeure au mal qu'ils lui ont procuré, et en amertume. Or par ceci nous sommes advertis, que pour bien consoler les affligez et tristes, il ne faut pas que nous apportions un courage inhumain comme d'acier ou de fer: mais que nous soyons pitoyables. Il ne faut point donc qu'un homme pense estre iamais propre pour consoler ceux qui sont en trouble et en fascherie, sinon qu'il se reveste de leurs passions, c'est à dire, qu'il se mette là comme en leur lieu. Il est vray, car ceux qui sont les plus vaillans (ce semblera) pour consoler les povres gens qui sont en destresse, n'auront nulle pitié, s'ils vienent là avec une langue, une rhetorique excellente. Ils disputeront bien des choses: mais le tout sera sans propos. Car il est impossible que nous usions de doctrine qui soit propre pour adoucir les maux de nos prochains, que nous ne les sentions en nous, et que nous n'en soyons touchez. Notons bien donc sur ce mot de Gaudisseurs, que tous ceux qui sont inhumains, ne peuvent nullement consoler ceux qui sont troublez de fascherie. Voila pour un Item. Au reste, quand nous aurons cognu qu'il faut que nous soyons pitoyables envers ceux qui endurent quelque misere, retenons ce qui est dit au Pseaume (41, 2), Bien-heureux est l'homme qui est entendu sur le povre: Dieu le delivrera au iour de son affliction.. Car c'est pour signifier, qu'il faut que nous ayons une prudence singuliere pour bien iuger des afflictions de nos prochains, et que nous ensuivions ceste dexterité que Dieu nous monstre, et qu'il nous la donne. Car sans cela nous irons tout à l'opposite: et si un homme est affligé, nous lui tiendrons quelques propos à la traverse sans discretion aucune. Il faut donc que Dieu nous donne intelligence pour bien iuger des afflictions d'autrui. Et là dessus, quand nous viendrons pour consoler ceux qui endurent quelque mal, voire mesmes pour leur monstrer leurs fautes, que nous n'y venions point avec une aigreur, pour leur mettre comme le

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pie sur la gorge quand ils seront tombez, mais que plustost nous ayons ceste affection et desir de les relever: mais sur tout nous avons à requerir Dieu, qu'il nous donne l'esprit d'intelligence, comme i'ay dit. Et au reste, cela se doit prattiquer plus avant: c'est assavoir, quand chacun de nous sera en quelque trouble, qu'il regarde d'appliquer l'Escriture saincte à tel usage; qu'il en puisse estre consolé. Pourquoy? Nous sommes marris quand on nous viendra picquer, et qu'estans en affliction on nous viendra encore ietter comme un comble d'avantage: nous dirons bien que c'est une grande cruauté, et qu'il n'y a nulle rondeur ni droiture aux hommes, quand ils nous traittent ainsi: mais cependant chacun de nous fera le semblable envers soy-mesme. Et comment? Si ie suis en quelque tristesse, quand ie prendrai l'Escriture saincte pour me consoler, ie n'advise point à prendre les passages pour ce faire: mais plustost quand i'y trouverai quelque menace, ie m'enflamme, et ma fascherie s'augmente de plus en plus, au lieu que l'Escriture me devroit faire sentir quelque goust de la bonté de Dieu pour me resiouyr en lui, et adoucir toutes mes tristesses. Voila donc comme nous sommes mal advisez, d'autant que nous ne pouvons pas avoir prudence pour nous consoler comme nous devrions, et comme Dieu nous monstre qu'il veut qu'on le face. Et ainsi, non seulement que nous ayons compassion et pitié de nos prochains quand ils seront affligez, mais qu'un chacun aussi regarde a soy, pour se bien consoler et alleger de tous ses maux, quand il se trouvera en telle extremité.

Or il s'ensuit, que Iob demande à Dieu, Qu'il mette gage, et qu'il donne pleige, ou respondant. Qui sera (dit-il) celui qui touchera en ma main? Il retourne a ce propos qui fut hier declaré, qu'il voudroit bien plaider contre Dieu, voire plaider tout ainsi qu'à son compagnon, et à son pareil. Car pourquoy demande-il gage ? Pourquoy demande-il respondant, ou fiance? C'est qu'il veut que Dieu se demette de sa maiesté: comme s'il disoit, Il est vrai que cependant que tu demeureras en ta grandeur, ie n'ose pas venir pour disputer contre toy, tu es tout-puissant pour me confondre: mais que tu me donnes congé que ie puisse parler avec toi, et que tu mettes ici gage, que tu t'obliges, que tu passes condamnation, que tu te submettes à la iurisdiction d'un iuge: comme si un homme n'estant point habitant d'un lieu, eslisoit domicile, et baillast respondant. Voila donc ce que Iob entend quand il dit, Que est-ce qui touchera en ma main ? C'est à dire, qui est-ce qui viendra ici pour respondre? Car on usoit de ceste ceremonie, comme maintenant on touchera le papier, ou en la main d'un iuge, ou d'un notaire. Ainsi de ce temps-la les parties touchoient en la main l'un de

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l'autre, pour donner la foy, et pour s'obliger. Voila donc l'intention de Iob, mais assavoir, si ce desir est à excuser, quand il a demandé à Dieu qu'il peust plaider contre lui? Il est bien certain que non. Car nous n'avons rien plus desirable (comme il fut hier touché en passant) que de venir devant Dieu, et qu'il soit nostre iuge, voire pour nous traitter à sa façon. Vray est que s'il desploye sa rigueur contre nous, il faut que nous demeurions confus: mal-heur sur les povres creatures qui viendront pour estre iugees en rigueur et sans misericorde. Mais d'autant que Dieu nous aime, pour nous recevoir par la remission de nos pechez qu'il nous offre, et qu'en nostre Seigneur Iesus Christ il declare qu'il a esté reconcilié avec nous, et prononce tous ceux ausquels les pechez sont pardonnez estre bien-heureux: quand nous oyons ces proposlà, pouvons-nous souhaiter meilleure condition, que de venir devant la face de celui qui abolit nos fautes, et qui les iette derriere son dos, et au profond de la mer, comme il en est parlé ? Et mesmes voila nostre Seigneur Iesus Christ, auquel est donnee toute puissance de iuger, qui est pour maintenir nostre cause, il est nostre advocat. Ne pensons-nous point qu'il doive faire valoir la mort qu'il a enduree tant amere pour nous? Ainsi donc, si les hommes estoyent advisez comme ils devroyent, il n'y auroit rien plus à souhaiter, que d'estre iugez de Dieu, voire moyennant qu'ils puissent avoir leur refuge à sa misericorde, et qu'ils se rendent entre les mains de nostre Seigneur Iesus Christ, qui ne veut point nous iuger à nostre condamnation, mais plustost afin de nous absoudre. Et pourquoy? Car nous pouvons dire alors avec sainct Paul (Rom. 8 32), Qui est celui qui nous condamnera ? Dieu est celui qui nous iustifie. Qui est-ce qui nous accusera, puis que Iesus Christ est l'advocat qui defend nostre cause, et celui aussi qui respond pour nous devant Dieu son Pere? Maintenant craindrons-nous d'estre ni accusez ni condamnez? Mais quoy? Iob a ici declaré comme il s'est trouvé agité en ses passions et tormens: et par cela nous sommes instruits de reprimer nostre malice. Pourquoy ? Car nous voyons quels sont les excez de nostre nature Si nous laschons la bride à nos affections, où est-ce qu'il nous en faudra venir? Iob demande de plaider contre Dieu. Helas! Et pourra-il gaigner sa cause? Mais il demande d'estre abysmé. Autant en ferons-nous, si ce n'est que Dieu nous reprime, et qu'il nous face la grace de pouvoir domter nos passions. Notons bien donc en premier lieu, que quand les hommes se laisseront transporter par leurs affections charnelles ils se desborderont iusques-là et s'endurciront tellement, qu'ils ne feront nulle difficulté de se venir ruer coutre Dieu: et c'est une

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chose horrible. Car il n'y a celui de nous qui n'ait horreur de s'eslever ainsi contre Dieu: et toutes fois nous le faisons, et ce nous est comme un vice ordinaire. Que faut-il là dessus? Apprenons de brider nos affections, veu qu'elles sont si furieuses, veu qu'elles nous arment à l'encontre de Dieu. Car cest exemple nous est proposé, afin qu'un chacun mette peine de les reprimer, entant qu'en luy sera. Voila pour un Item.

Et au reste, que nous ne demandions point d'amoindrir la maiesté de Dieu, pour nous alleger: car si sa main est trop forte et trop pesante sur nous quand il nous afflige, cognoissons que nous sommes soustenus par lui d'une puissance encores plus vertueuse. Quand nostre Seigneur nous visite, et qu'il nous envoye quelque affliction, et bien, alors nous pouvons dire, Voila un fardeau qui m'est excessif à porter, ie n'en puis plus. Mais quand nous voyons que nous sommes si foibles, regardons un peu comme nous subsistons une seule minute de temps ? Comment pouvons-nous resister ? Est-ce de nostre vertu ? Est-ce que nous puissions soustenir les coups quand Dieu frappe sur nous, et que nous puissions supporter sa force ? Nenni. Mais quand il frappera sur nous, il a sa main pour nous soustenir: et sans cela il est certain que nous serions à chacun coup aneantis: il ne faudroit sinon que Dieu nous donnast une chiquenaude (comme on dit) qu'il fist semblant de nous frapper, et nous serions peris. Puis qu'ainsi est que nous ne pouvons subsister que par la vertu de nostre Dieu, quand il nous afflige: si sur cela nous demandons que sa puissance soit diminuee, n'est-ce pas une grande folie à nous? Et pourtant apprenons (comme i'ay desia touché) de ne point desirer que la gloire de Dieu soit amoindrie pour nostre soulagement: car ce sera tout le contraire: nous serons bien frustrez de nostre desir, quand nous cuiderons pouvoir estre allegez si la main de Dieu n'est plus si forte ne si robuste. Car voila qui sera cause de nous faire perir, d'autant qu'il n'y a nul moyen de nous conserver, sinon que Dieu desploye sa vertu envers nous, comme desia nous avons dit. C'est encores un autre article que nous avons à retenir de ce passage.

Or cependant notons aussi que c'est un blaspheme horrible, quand nous demanderons à Dieu, qu'il mette gage entre luy et nous, et qu'il nous donne pleige et fiance. Et pourquoi? Car il semble qu'on ne se fie point en sa fidelité. Il est vrai que Iob a usé de Des mots, pour. declarer qu'il y a une puissance trop haute en Dieu, et que l'homme mortel ne s'oseroit point là adresser, sinon que Dieu quitte son droit: mais tant y a que Dieu nous baille d'autres asseurances pour venir à lui.

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Et quelles? C'est qu'il veut qu'on se contente de sa simple parole, comme aussi c'est bien raison. Voulons-nous donc estre asseurez? Escoutons les promesses de Dieu, recevons-les, que NOUS soyons persuadez qu'il ne nous a point voulu paistre de mensonges, ne nourrir en une esperance vaine et frivole, mais qu'il est fidele pour accomplir tout ce qu'il nous a promis. Voila donc où c'est qu'il nous en faut venir. Et au reste, nous avons encores un bon gage en nostre Seigneur Iesus Christ: car nous voyons que tout ce que Dieu nous a promis, a este ratifié, quand il a exposé son Fils unique à la mort, et l'a ressuscité. Ne voila point un gage qui nous doit apporter assez grande certitude? Et puis Dieu seelle en nos coeurs par son S. Esprit ses promesses. Voila donc encores un beau tesmoignage que cestui-la, quand nostre Seigneur parle, afin que nous n'ayons point occasion de douter de sa verité, et que nous puissions nous glorifier, que ce qui est contenu en sa parole, nous est tout certain et infaillible. Voila (di-ie) les asseurances que Dieu nous donne, et les biens qu'il nous met entre mains pour estre certifiez. Il ne veut point donc que nous luy demandions d'autre pleige et fiance: apprenons de nous contenter de cela. C'est en somme ce que nous avons à retenir sur ce verset. Or cependant il nous faut retourner à ce que nous avons touche: c'est assavoir, que quand nostre Seigneur nous veut traitter si doucenent, et qu'il nous monstre que nous ne devons point estre espouvantez de venir devant sa face: tant plus y a-il d'ingratitude en nous, si nous demandons à plaider contre luy. Car ne faut-il pas que l'homme soit par trop pervers, quand il refuse d'estre iugé de Dieu? Voire, quand Dieu promet qu'en la plus grande rigueur dont il usera, encores n'oubliera-il point sa bonté, que tousiours il ne nous soulage, et nous supporte, comme il verra qu'il en sera mestier, et qu'il donnera bonne issue et desirable à toutes nos afflictions: si nous refusons un tel bien et privilege, ne faut-il pas que nous soyons plus qu'ingrats? Et ainsi il ne reste sinon de nous humilier, et de nous presenter devant le throne iudicial de Dieu, afin que nous soyons soustenus par sa grace.

Or il adiouste, D'autant que tu as caché leur coeur pour n'avoir point d'intelligence, tu n'exalteras point. Ici Iob se fortifie contre ceux qui sous ombre de le consoler, le molestoyent. Or nous avons à retenir ce que nous avons dit, c'est assavoir, que Iob a exprimé toutes ses affections, et ainsi il ne se faut point esbahir s'il ne continue point en un propos, mais qu'il dise une sentence, et puis une autre, qu'il se monstre comme variable. Et pourquoy cela? Pource qu'il parle en combatant. Noue savons qu'un homme, quand il sera au combat, ne

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se tiendra pas tousiours en une contenance: mais il faut qu'il se remue et revire, qu'il tourne les bras, qu'il recule, qu'il avance, selon que son ennemi le presse, ou qu'il peut avoir son avantage. Ainsi en est-il quand nous avons à resister à nos tentations. Quelquefois nous flechissons pour decliner, nous reculons pour eviter quelque coup: comme Dieu nous donne relasche, nous prenons courage et sommes relevez-là où il sembloit que nous fussions abattus. C'est donc ce que nous voyons ici en Iob: comme maintenant il reprend courage, et dit, Seigneur, il est vray que ie me contriste, voyant que mes amis sont gaudisseurs, et ne font que me molester: mais tant y a, qu'il ne faut point que ie me desconforte par trop pour cela. Et pourquoy? le voy bien qu'ils n'ont nulle intelligence: il ne faut point donc que ie m'arreste à eux, puis qu'il n'y a point de raison. Si une beste se vient ruer contre moi, ou qu'un chien m'abbaye, i'aurai beau user de langage pour l'appaiser, ie ne puis pas, car il n'entend rien. Ainsi donc, Seigneur, il ne faut pas que ie me contriste quand i'oy les propos extravagans de ces gens ici. Pourquoy? Pource que eu as caché leur coeur pour n'avoir point d'intelligence. C'est-ce que desia nous avons touché, c'est assavoir, que si nous voulons consoler les povres affligez, nous devons demander à Dieu son sainct Esprit, et qu'il nous donne prudence pour ce faire: car nos propos seront vains et inutiles, sinon entant qu'il nous aura tendu la main: comme à l'opposite nous parlerons en edification quand il nous conduira. Il est dit qu'il cache le coeur pour n'avoir point d'intelligence: comme qui diroit, qu'il nous bande les yeux: car ce mot de Coeur en l'Escriture se prend quelquesfois pour l'intelligence. Il est vrai que ce n'est pas tousiours, il se prend quelquesfois pour la verité et la conscience pure: mais quand il est dit par Moyse (Deut. 29, 4), Dieu ne t'a point donne le coeur iusques auiourd'hui pour avoir intelligence: nous voyons que le coeur est là prins pour l'entendement. Ainsi en est-il en ce passage.

Iob donc signifie que Dieu a comme bandé les yeux à ces gens ici, qui cuidoyent estre bien sages, et que par cela ils ont esté comme abbrutis. Or notons quels sont ces amis de Iob. Il est certain par leurs propos que c'estoyent gens excellens, que ce n'estoyent point gens idiots: car nous voyons qu'ils estoient exercez, qu'il y avoit grand esprit, et mesmes il est dit, que Dieu les avoit envoyez: et que sera-ce donc de ceux qui n'auront pas à grand' peine une goutte de prudence ? quand il plaira à Dieu de les aveugler, que deviendront-ils? Au reste, si Dieu aveugle ainsi les sages, que ceux qui cuident savoir beaucoup, et qui se confient en leur sens aigu, et presument beaucoup de leur sa

SERMON LXV

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gesse, apprennent de s'humilier, sachans que Dieu leur pourra bander les yeux, tellement qu'ils ne verront goutte en plein midi. Voici donc une instruction bien utile pour ceux qui s'enorgueillissent en leur prudence, et qui cuident que tout doive passer par leur esprit. Que sera-ce quand Dieu les aura aveuglez? Voila de povres aveugles qui ont les yeux bandez, qui ne discernent rien: et leur issue quelle sera-elle? Dieu ne les exaltera point, c'est à dire, il les rendra confus à la fin. Or si ceci est vray quant aux choses presentes, que serace des secrets du Royaume des cieux, qui surmontent tout le sens humain de beaucoup? Voici Dieu qui aveuglera les yeux des sages quant aux affaires mondaines, aux choses qui concernent la vie presente, tellement que ceux qui sont les plus rusez, et qui ont grande sagesse, seront comme des petis enfans, qu'ils feront des actes ridicules, qu'ils seront prests de tomber à tous les coups, on verra cela. Et qui en est cause? C'est que Dieu leur aura ainsi cache les yeux. Et que sera-ce donc, quand il nous faudra venir beaucoup plus haut à ces secrets admirables, qui ne se peuvent cognoistre, sinon que Dieu nous ait illuminez par son sainct Esprit ? Et par cela nous sommes advertis de n'estre point scandalizez, quand nous verrons les sages du monde ne rien gouster en l'Evangile, ni en toute la doctrine de salut. Et pourquoy? Cela n'est pas un gibbier commun à tous hommes: il faut que Dieu y besongne par son sainct Esprit. Et ceci est bien digne d'estre noté. Car nous verrons beaucoup de povres infirmes auiourd'hui, qui s'arrestent à ce que les sages du monde ne se peuvent renger à l'Evangile. Et comment? diront-ils, Un tel qui est en si grande reputation. Et mesmes il ne sera point question d'alléguer seulement un homme, mais de grans peuples, car on dira, Et quoy? En ceste nation-là, où il y a tant d'esprits, on voit que l'Evangile n'est pas receu: voire comme si cela provenoit de nostre industrie, et que nous puissions comprendre par nostre sens naturel ce que Dieu nous monstre en son Escriture. Mais tout au rebours il est dit (1. Cor. 1, 21), Que nous serons là aveuglez, et que ce n'est que folie de toute la sagesse de Dieu quant au sens humain. Puis qu'ainsi est donc, ne trouvons point estrange si ceux qui presument de leur savoir, sont ainsi aveuglez. Et pourquoy? Dieu les delaisse à cause de leur orgueil: car aussi il n'est le maistre sinon des humbles et des petis: et ceux-là veulent estre grans, sont-ils donc capables de rien profiter en l'escole de Dieu? Nenni. Ainsi donc de nostre costé quand nous voyons que Dieu aveugle ainsi les hommes, apprenons de ne nous point fier en nous: mais de lui demander que par son sainct Esprit il nous guide, qu'il nous gouverne, qu'au

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milieu des tenebres de ce monde nous voyons clair. Ouy: car sa parole nous est une lampe qui nous doit servir à c'est usage, comme sainct Pierre en traitte (2. Pier. 1, 19). Combien donc qu'il n'y ait qu'obscurité en ce monde, si est-ce que nous serons bien conduits quand nous suivrons la doctrine de l'Escriture saincte. Mais sur tout il faut que Dieu nous illumine par son sainct Esprit, qu'il nous oste les bandeaux que Satan nous aura mis, qu'il nous ouvre les yeux. Ainsi, puis que c'est à lui à ce faire, que nous lui demandions une telle grace avec toute humilité, nous defians de nous-mesmes.

Et au reste, notons ce mot qu'il adiouste, Seigneur, puis que tu leur as caché les yeux, tu ne les exalteras point. Car quand Iob dit, Que ces aveugles (dont il parle) ne seront point exaltez, il entend (comme desia nous avons declaré) qu'ils seront là confus, que Dieu se mocquera d'eux et les rendra ridicules. Craignons donc, quand nous serons destituez de l'Esprit de Dieu et de la clarté que nous en devons recevoir, que nous ne soyons en la fin confus, que nostre Seigneur ne nous face precipiter comme des povres bestes et que nous ne tombions en des choses tant absurdes, qu'un chacun ait honte de nous, et que cependant nous-mesmes n'appercevions point nostre honte. Car voila comme il en est de tous ceux que Dieu a mis en sens reprouvé: comme S. Paul en parle au premier des Romains (28), que quand Dieu aura esté le sens et la raison des hommes, ils ne discerneront plus rien. Et de fait, nous voyons que les povres idolatres s'en iront ietter devant une piece de bois pour l'adorer. Et ne voila point une chose brutale? Il est vray. Mais quand Dieu a ainsi aveuglé les hommes, il faut qu'ils soyent du tout abbrutis, et que d'un mal ils tombent en l'autre, et qu'en la fin ils s'adonnent à des choses si vilaines, qu'ils perdent toute contenance, iusques à aller contre nature, et faire des choses dont on a horreur. Seulement si nous voulons contempler les yvrongnes, qui sont comme des pourceaux, si nous regardons les paillards qui sont tellement eschauffez de ce feu de leur convoitise, qu'ils n'ont plus nulle modestie ni honnesteté en eux: quand nous verrons cela, ne devons-nous pas trembler, cognoissans que ce sont autant de fruits de la vengeance de Dieu, quand il aveugle les hommes, et leur bande les yeux, tellement qu'ils ne peuvent plus ni voir ni discerner? Et encores n'est-ce pas la confusion finale que cela: mais il nous faut venir à ce qui est dit en Isaie, quand Dieu a parlé de sa punition, et qu'il devoit aveugler les hommes, Et iusques à quand? dit le Prophete (Isaie 6, 11). Iusques à ce que les villes soyent rasees, que les peuples soyent ruinez, qu'il n'y ait rien qui ne soit confondu. Voila quel

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est le fruict de cest aveuglement des hommes: et pourtant nous devons bien cheminer en crainte, et prier Dieu que iamais il ne permette que nous ayons ainsi les yeux bandez. Voila quant à ce passage.

Or Iob adiouste: Que celui; qui annonce flaterie à ses amis, les yeux de ses enfans defaudront. Iob parle ici selon la circonstance du lieu. Car nous avons veu ci dessus à quoy pretendoyent ses amis: c'est qu'en ce monde on peut appercevoir et iuger quels sont les esleus de Dieu, et quels sont ceux qui sont reprouvez. Or ce seroit à dire, qu'il n'y auroit point de iugement dernier auquel rien fust reservé. Car si maintenant nous voulons estimer quels sont les hommes, selon que Dieu les traitte, et que seroit-ce? Voici donc une doctrine par trop perverse que de iuger ainsi. Or Iob notamment use de ce mot de Flaterie: comme s'il disoit, Celui qui annonce prosperité à son ami, c'est à dire, celui qui dira à un homme, Or ca, tu es bienheureux, tu es aimé de Dieu, d'autant que tu prosperes, d'autant que tu es à ton aise, riche, et favorisé des hommes: celui donc qui parle en telle sorte, est maudit, tellement que les yeux de ses enfans defaudront: c'est à dire, qu'il sera maudit, non seulement en sa personne, mais aussi en son lignage. Or par cela nous sommes instruits en premier lieu, de ne point nous arrester à la prosperite de ceste vie caduque: car cela n'apportera que flaterie. Voila pour un Item. Et ceste doctrine nous profitera de beaucoup, moyennant que nous la puissions bien prattiquer. Il est dit, que c'est flaterie quand les hommes s'arrestent du tout à la prosperité de ceste vie caduque et mondaine. Et pourquoy? Car ils se font à croire qu'ils sont bien aimez de Dieu. Voila qui a esté cause de la perdition et ruine de ceux de Sodome. N'ostoyent-ils pas en delices et à leur aise, cependent que leur procez se faisoit au ciel ? Mesmes voila la sentence qui se donne et qui se prononce contre eux à la personne d'Abraham. Six vingts ans devant le deluge le monde est tellement desbordé en delices et voluptez, qu'il semble que Dieu ne doive plus avoir esgard sur les hommes: et ils sont tout esbahis qu'ils sont surprins, quand ils ne s'en doutent pas. Ainsi donc, que nous devions estimer la grace de Dieu par la prosperité presente, cela

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est du tout faux. Et pourtant, que nous ne prenions point occasion de nous flatter par cela, pour dire, O Dieu nous aime et nous favorise: car il nous fait prosperer. Gardons-nous (di-ie) de nous decevoir en telle sorte: car ce ne sera qu'a nostre confusion. Voila qu'emporte ce mot de Flaterie. Or apres, nous avons à noter, que cela est plus que miserable tant pour nous que pour nos prochains, quand nous userons de ceste flaterie. Et pourquoy? Chacun s'esblouit, et demande à s'eslever contre Dieu quand il est en prosperité. Et puis nous decevons aussi bien nos prochains: car ceux qui sont à leur aise, nous leur ferons à croire qu'ils sont comme au giron de Dieu, et cependant ils sont comme au gouffre d'enfer, ou ils en sont bien pres. Ce n'est point donc sans cause que Iob annonce ici une telle punition et si griefve sur ceux qui annoncent ainsi prosperité à leurs prochains. Que faut-il en somme? Quand nous serons en prosperité, que nous incitions les uns les autres à servir à Dieu, et de nous employer à luy rendre graces de ceste bonté qu'il nous monstre: et quand nous serons en affliction, que nous recevions aussi les promesses qui nous sont donnees pour nous consoler, et que nous les facions servir. Et cependant que nous soyons tousiours prests à estre affligez, encores qu'auiourd'huy nostre Seigneur se monstre doux et benin envers nous: que nous ne laissions pas, di-ie, de nous apprester à correction, s'il luy plaist de nous traitter en rigueur, et que nous soyons disposez à recevoir les coups de sa main. Au reste, que nous n'ayons point un iugement troublé, pour dire, que Dieu maintenant traitte les hommes selon qu'ils l'ont deservi: mais si Dieu nous afflige, cognoissons qu'il nous chastie pour nos pechez: s'il nous espargne cognoissons qu'il nous veut attirer à lui par douceur. Et ainsi quoy qu'il nous adviene, qu'il n'y ait rien qui nous empesche, que nous n'ayons tousiours la teste levee, cerchans nostre vie et nostre contentement au ciel et en ce repos bien-heureux qui nous attend: et que maintenant il ne nous face point mal si nous sommes affligez, veu que nostre Dieu nous appelle a ce triomphe qui nous a esté acquis par la mort de nostre Seigneur Iesus Christ.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, ect..

SERMON LXVI

LE SOIXANTESIXIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE XVII. CHAPITRE.

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6. Il m'a mis en proverbe commun, et m'a constitué en monstre publique. 7. Mon oeil est obscurci de despit, et tous mes membres sont comme l'ombre. 8. Les iustes seront estonnez pour ceci, et l'innocent s'eslevera contre l'hypocrite. 9. Le iuste retiendra sa voye, et celuy qui est set des mains se renforcera. 10. Vous tous retournez, convertissez-vous: car il n'y a nul sage d'entre vous. 11. Mes iours sont escoulez, mes emprinses sont passes, et les pensees de mon coeur. 12. Ils ont converti le iour en nuict, ils mont presenté les tenebres, pour la lumiere prochaine. 13. Si i'atten, le sepulchre est nia maison, i'accoustreray mon lict en tenebres. 14. I'appelleray la poudre Mon pere, la corruption Ma mere, et ma soeur. 15. Où est donc mon attente, et mon esperance, qui est-ce qui la doit attendre? 16. Elle descendra és costez du sepulchre: là nous serons couchez en terre.

Iob suivant le propos qu'il a tenu par ci devant, veut monstrer en somme, que selon l'estat present, il est desesperé, qu'il n'y a plus de remede en ses maux. Puis qu'ainsi est, il faudroit conclure qu'il ne profitera rien, voulant recourir à Dieu si l'intention de ceux qui ont parlé est vraye, c'est assavoir, que les hommes sont traittez ici bas selon qu'ils ont desservi, et qu'il nous faut estimer la grace de Dieu, ou son amour et sa haine selon la condition de ceste vie presente. Voila donc en somme ce que nous avons à noter. Or il est dit en premier lieu, que Dieu l'a constitué comme pour mocquerie, qu'il a esté mis en monstre et en farce: car le second mot dont il use signifie Tabourin. Et voila pourquoy aucuns ont estimé que Iob avoit voulu ici faire comparaison de sa prosperité, avec l'affliction si grande et si extreme où il estoit pour lors: comme s'il disoit, Par ci devant i'estoye en grand triomphe, et maintenant Dieu m'a tellement traitté, que me Voici en farce et en opprobre. Vray est qu'aucuns traduisent le mot Enfer, et en ce que nous avons translaté Publicque, il y a De faces. Et ainsi ils ont estimé que Iob a voulu dire, que devant le temps ils l'ont iugé comme un povre homme damné. Mais quand tout sera regardé, le sens nature est celuy que nous avons touché: car il y a repetition d'un mesme propos pour plus grande confirmation: et ce suivant l'usage commun de l'Escriture saincte. Et pourtant voila où il pretend, que d'autant que Dieu l'a constitué comme un miroir d'affliction,

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s'il nous falloit estimer selon la vie presente si les hommes sont en la grace de Dieu, ou s'ils sont hays de luy, il le faudroit tenir pour desesperé. Or cependant il ne se tient pas tel, nonobstant qu'il ne fust pas insensible: mais quoy qu'il y ait eu des infirmitez en lui, si est-ce qu'il a combatu à l'encontre, et s'est asseuré et resolu que Dieu à la fin auroit pitié de lui, et s'est tenu comme ayant la bouche close, iusques à tant qu'il veist quelque issue en ses miseres.

Et qu'est-ce qu'il adiouste, Que le iuste sera estonné sur ceci, neantmoins l'innocent s'eslevera contre l'hypocrite, et les iustes retiendront leurs voyes, et ceux qui sont purs des mains cueilleront forces nouvelles, pour estre tant plus constans. Iob en disant que les iustes seront estonnez, signifie que quand nous voyons des afflictions que Dieu envoye à ceux qui l'ont servi, et qui ont cheminé en sa crainte, et en pure conscience: cela est trouvé estrange, et en sommes confus. Et de fait, voila qui nous vient en pensee, Que si Dieu gouverne le monde, c'est bien raison qu'il espargne les bons et ceux qui ont tasché de cheminer devant luy purement, et qu'il les traitte comme un pere ses enfans. Or si nous les voyons estre affligez de sa main il iusqu'au bout, il nous semble, ou que Dieu a le dos tourné, et qu'il ne pense point à ces choses terrestres, ou bien qu'il ne luy chaut comme les hommes vivent, ne comme ils se gouvernent. Voila donc pourquoy souvent nous sommes estonnez quand les iustes seront affligez, et que Dieu en apparence se monstrera leur ennemi, qu'ils ne verront sinon signe de cruauté. Voila pourquoy Iob parle de l'estonnement: mais il dit, que toutes fois les innocens s'esleveront sur les hypocrites, c'est à dire, qu'ils ne seront pas tellement estonnez, qu'ils ne facent une conclusion bonne. Et c'est un passage que nous devons bien noter que cestui-ci. Pourquoy ? Nous savons par experience combien il est difficile aux hommes de droitement iuger des oeuvres de Dieu, voire selon que nous les voyons maintenant, car (comme il a esté declaré plus à plein) Dieu n'execute pas en ce monde ses iugemens, tellement que tout soit regle, et qu'il n'y ait que redire: mais au contraire les choses sont confuses, et si nous voyons un homme meschant estre puni, le iuste le sera encores plus: si nous voyons un homme de bien prosperer, un meschant prosperera au double. Où en sommes-nous, quand nous voyons

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ces choses? Nous sommes estonnez, nous sommes en perplexité, nous ne savons de quel costé nous tourner, comme on dit. Ainsi donc, quand nous iugerons des choses presentes selon nostre sens naturel, il faudra que nous soyons comme ravis: et l'Escriture saincte aussi nous le monstre: et combien qu'il suffiroit de l'experimenter, si est-ce que Dieu encores nous en a voulu advertir par sa parole, c'est assavoir, que nous serons troublez, ou comme esblouis en nos sens, si nous regardons aux choses qui apparoissent maintenant, et que nous n'allions pas plus loin. Notons bien donc ce passage, où il est dit, que les iustes seront estonnez, voyans que Dieu afflige ainsi ses enfans. Et de fait, il y a aussi ce poinct, que la croix nous est contraire, comme nous appellons Adversitez, toutes choses qui nous viennent mal à gré, qui nous sont dures et fascheuses. Or si nous fuyons ainsi les afflictions: quand nous voyons que Dieu afflige en ceste sorte les siens, qu'il frappe dessus à grans coups, il faut bien qu'à cause de ceste repugnance qui est en nostre nature, nous soyons comme transportez d'estonnement: car nous avons doute en nous, voyans que nostre Seigneur n'espargne point ceux qu'il a choisis à soy, et ausquels il a fait ceste grace de cheminer purement en sa crainte et en son service: quand (di-ie) nous voyons cela, nous sommes contraints de nous estonner. Or si nous n'avions apprins ceste leçon, que seroit-ce? Nous pourrions estre preocupez d'une telle frayeur, que iamais nous ne retournerions su droit chemin. Et pourtant que nous soyons advertis devant le coup: et quand nous verrons les bons estre rudement traittez de la main de Dieu, que pour cela nous ne soyons point scandalisez comme pour quitter tout. Cependant toutes fois gardons-nous bien de nous arrester à ceste fange, mais cognoissons qu'il nous faut passer outre, et venir à ce que dit Iob, et l'ensuivre: c'est assavoir, que nous ne laissions pas quoi qu'il en soit de nous eslever à l'encontre des contempteurs de Dieu. Et voila en quoi different les fideles d'avec les incredules: car l'apparence pourra bien estre commune aux hommes. Mais quoy? Il y en aura qui seront du tout plongez en ceste phantasie, que Dieu ne gouverne point le monde quand il ne se monstre point Iuge, puis qu'il dissimule, voire quand les siens sont oppressez, et qu'ils ne sont point secourus: et que cependant les meschans auront la vogue, et la bride avallee sur le col, et n'y aura point de remede. Il y en a qui s'arrestent là, et ne se peuvent despestrer de ce trouble et de ceste tentation. Que faut-il donc que nous facions? Comme un homme qui sera dans la fange, il faudra qu'il se retire par force, iusques à tant qu'il viene au lieu ferme: comme il en est parlé au Pseaume 40 (v. 3). Estendons-nous (di-ie)

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quand nous sentirons que le diable machinera de nous faire devaller au plus profond de l'abysme et qu'il nous voudra mettre en desespoir par ce moyen-la: efforçons-nous iusques à ce que nous soyons venu à ce poinct, et que nous l'ayons gaigné pour dire, Si est-ce que Dieu n'abandonnera iamais les siens, combien qu'il semble qu'ils soyent opprimez (ce semblera) qu'il ne leur monstre qu'il est assez poissant pour faire qu'ils soyent tousiours soustenus de sa main, et qu'en la fin ils se sentiront delivrez, voire d'une façon miraculeuse. Voila (di-ie) quels sont nos exercices, voila en quels combats Dieu nous veut employer: c'est que quand nous verrons les choses confuses en ce monde, si nous en sommes faschez pour un temps, nous mettions peine de nous relever iusques à tant que nous ayons la victoire d'une telle tentation.

Or Iob exprime encores plus à plein ce qu'il avoit touché en bref, disant, Que le iuste retiendra sa voye et que celui qui est net des mains, se renforcera. Voici une doctrine bien utile. Car qui est cause de faire desbaucher beaucoup de gens, sinon d'autant qu'ils voudroyent estre recompensez du premier iour? Et quand Dieu ne les contente pas à leur appetit, il leur semble que c'est peine perduë de le servir: et qu'il ne faut point qu'ils travaillent tant, veu qu'il n'y a non plus de salaire pour les bons que pour les mauvais. Ainsi donc l'impatience est cause que beaucoup se despitent, et tournent bride: et encores qu'ils ayent bien commencé de suivre Dieu, ils perdent courage. Notons bien donc ce qui est ici dit, que les iustes pourront concevoir quelque apprehension pour se fascher, voyans que les bons ne laisseront pas d'estre persecutez, qu'il semble que Dieu ou les ait mis en oubli, ou mesmes-qu'il soit leur partie adverse, qu'il les persecute lui-mesme. Mais si les bons se treuvent faschez pour quelque temps ils se doivent renforcer, iusques à ce qu'ils ayent conclu de retenir leur voye, c'est à dire, de persister: et combien qu'ils voyent le chemin par lequel ils passent tout plein d'espines et raboteux, que mesmes il faille sauter par dessus les hayes, les rochers, les fossez, qu'ils ne laissent pas de continuer an service de Dieu. Et aussi sans cela, quelle seroit l'espreuve et l'examen de nostre foi? Si nous avions comme une belle prairie, et que nous allissions tout au long d'une riviere, que nous eussions l'ombrage dessus, qu'il n'y eust que plaisir et esiouyssance en toute nostre vie: qui est-ce qui se pourroit vanter d'avoir servi a, Dieu d'une bonne affection? Mais quand Dieu nous envoye les choses tout au rebours de nos souhaits, et qu'il faut que maintenant nous entrions en une fange, maintenant que marchions sur des cailloux, maintenant nous trouvions des ronces et des espines qui nous empeschent;

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que Nous rencontrions les hayes et les fossez, et qu'il nous faille sauter par dessus, et quand nous aurons bien travaillé qu'il semble encores que nous ayons avancé bien peu ou rien du tout, que nous ne voyons point d'issue: quand cela y est, voila une fascheuse tentation à nous qui aurons eu desir de cheminer selon Dieu. Et pourquoi? Car nous n'avons pas du tout renoncé à nous-mesmes. Celui qui n'a point encores apprins de dompter toutes ses affections, et d'assuiettir sa volonté au service de Dieu, combien qu'il lui soit difficile: celui-là ne sait pas encores bon escient que c'est de vivre bien et fidelement. Ainsi donc, pratiquons ce qui est ici dit de retenir nos voyes, c'est dire, de cognoistre que le chemin est fort difficile, quand nous voudrons regler nostre vie selon Dieu, et que cela ne sera pas que nous n'ayons beaucoup de contradictions et dempeschemens: mais si faut-il que nous soyons fermes et constans pour retenir nos voyes. Or puis qu'ainsi est que Dieu amene ses enfans à un tel examen, c'est assavoir, qu'il permet qu'ils soyent en beaucoup de fascheries, et neantmoins si faut-il qu'ils tiennent bon: que serace de ceux qui quittent le droit chemin sans estre faschez ne molestez? comme nous en verrons beaucoup. Voila nostre Seigneur qui fera la grace à d'aucuns de les supporter, voyant qu'ils sont debiles: et bien, il les traitte selon leur naturel, tellement qu'il ne leur envoyera point des tentations qui soyent fort rudes: ils ne laisseront pas toutes fois de se desbaucher, comme s'ils prenoyent plaisir de quitter Dieu leur escient. le vous prie, que seroit-ce s'ils estoyent assaillis d'une pareille tentation, que celle dont parle ici Iob? On voit donc l'ingratitude qui est en la pluspart. Car combien en y a-il, qui despitent Dieu sans estre pressez nullement? Si on leur demande, pourquoi? quelle tentation ils ont euë? Il n'y a sinon qu'ils sont d'une nature si maligne et si perverse, qu'ils veulent estre maudits à tous propos. Or de nostre costé advisons bien, qu'encores que le chemin par où Dieu veut que nous passions, soit plein de grandes difficultez, et qu'à grand' peine puissions-nous avancer un pas, que nous n'ayons une rencontre qui nous soit dure: toutes fois nous avons à retenir nostre voye, suivant ce qui est ici monstre.

Mais d'autant que cela ne se peut faire, que nous ne cueillions force nouvelle, voila pourquoi Iob adiouste, Que celui qui est net des mains cueillera force. Or par ceci notons en premier lieu qu'il y a telle foiblesse en nous, que si chacun se flatte, et qu'on devienne lasche si tost qu'on se cognoist infirme: c'est fait de tous ceux qui voudront servir à Dieu, il n'y aura nulle constance ni fermeté en nous. Et pourquoi? Regardons un peu combien

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nous sommes fragiles: ie di mesme ceux ausquels Dieu aura donné quelque bon zele. Il n'est point ici parlé des hommes qui s'arrestent a leur sens naturel. Iob traitte de ceux ausquels l'esprit de Dieu habite, qui ont desia receu une telle vertu d'enhaut qu'ils estoyent disposez à bien faire: ceux-là neantmoins ne laissent pas d'estre fragiles, et se trouvent tellement desnuez de vertu, que quand Dieu les presse, ils ne savent où ils en sont, s'il leur faut resister à quelque tentation. Et ainsi nous avons besoin de cueillir nouvelle force: et ne faut point que nous perdions courage, sentans une telle foiblesse en Nous. Et pourquoi ? Quand il est dit que les enfans de Dieu se doivent renforcer, par cela nous voyons qu'encores que nous soyons infirmes, Dieu nous supporte, et ne nous reiette point pour cela. Voire, moyennant que par hypocrisie il ne nous advienne point de nous flatter, comme font beaucoup qui se nourrissent en leurs vices, quand ils cognoissent qu'il y a tant d'infirmitez charnelles en eux, O voila, ie suis homme, et qu'est-ce que de nous ? Il leur semble qu'ils sont quittes, quand ils auront allegué le vice commun et ordinaire qui se trouve aux hommes. A l'opposite il est dit, que toutes fois et quantes que Dieu nous fait sentir nos foiblesses, c'est un advertissement pour nous apprendre à cercher le remede. Et ainsi gardons-nous donc bien de nourrir nos vices en nous flattant, gardons-nous bien de cercher ces excuses frivoles, dont beaucoup s'abusent, pensans que Dieu nous pardonnera nos fautes, combien que nous ne taschions point de nous corriger: mais au contraire advisons de cueillir force. Et où la prendrons-nous? Il est certain que cela ne se trouvera point sinon en Dieu. Les hommes donc se trouvent-ils debiles? Qu'ils aillent chercher force là où l'Escriture saincte monstre qu'elle consiste. Il est dit que Dieu a l'Esprit de vertu et de constance en soi. Craignons-nous donc d'estre abbatus par tentations ? craignons-nous de fleschir? Demandons à Dieu qu'il nous fortifie.

Voila comme les fideles se renforcent, non point d'une presomption vaine, comme feront ceux qui se fient en leur franc-arbitre, qui s'attribuent merveilles et ausquels il semble qu'ils sont venus au bout de leur intention, mais quoy? en la fin ils declinent, et on voit bien qu'il n'y a eu que vanité en eux. Voulons-nous donc estre bien renforcez? Ne presumons point de nostre iustice, mais retournons à Dieu, demandons luy que par son S. Esprit nous soyons tellement renforcez, que le diable ne nous puisse faire tomber, combien qu'il nous dresse beaucoup de combats. Voila quelle est en somme la vie des fideles, c'est assavoir, qu'il ne seront iamais sans beaucoup de tentations. Et sur tout d'autant que nous sommes assubiettis à tant de

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miseres, cependant que nous sommes en ce pelerinage terrien, que ceux qui taschent de servir le mieux à Dieu, ne laissent pas d'estre pressez souvent de beaucoup de maux, et de beaucoup d'afflictions. Mais quoy? Quand nous serons estonnez, comme il ne se peut faire que nous ne trouvions cela bien estrange du premier coup que nous combations contre telles tentations, que nous persistions au droit chemin sans nous desbaucher: et combien que nous sentions beaucoup de difficultez en nous, prions Dieu qu'il nous donne une telle vertu et si invincible, que nous continuions iusques à la fin à son service, combien que Satan tasche de nous en divertir. Notamment Iob parle ici de ceux qui sont nets des mains. Vray est que la vraye integrité consiste au coeur, pour le moins c'est là qu'elle. a sa racine. Car ce ne seroit rien, quand nous aurions une vie la plus parfaite et la plus Angelique qu'on sauroit demander, sinon que nous ayons une affection pure et droite de servir à Dieu. Un homme se pourroit bien abstenir de mal faire, il ne fera tort ni iniure à personne, il ne donnera point occasion qu'on se plaigne de luy, qu'on lui reproche rien: mais si son coeur est enflammé d'ambition, qu'il y ait de l'hypocrisie, qu'il se plaise en soy, ou qu'il soit entasché de quelque autre vice secret, il n'y aura qu'ordure en tout son cas: voire, combien que cela soit prisé des hommes. Voila pourquoi i'ay dit, qu'il faut bien que nous commencions par l'affection, comme il a esté monstré ci dessus, et non seulement en ce chapitre, mais en plusieurs autres endroits. Mais maintenant Iob, apres avoir parlé du iuste, et de l'innocent ou entier qui s'oppose à l'hypocrite adiouste, Celui qui est net de mains. Ainsi donc, il faut bien que nous ayons ceste droiture interieure devant Dieu: mais au reste, il faut aussi que nous monstrions par effect que nous sommes tels. Et pourquoy? Nous voyons ceux qui sont pleins de malice, et du tout contempteurs de Dieu, les plus hardis à se vanter qu'ils sont aussi bons Chrestiens qu'on en. trouvera, qu'il n'y a que redire en eux. Bref, si auiourd'huy on veut avoir de belles protestations, il faut chercher les plus meschans: ce sont ceux-la qui son enflez pour se faire valoir, mesmes ils viendront ainsi comme des putains de bordeau effrontees, Moy qui suis-ie ? Qu'est-ce qu'on trouvera à redire en moy? Et les petis enfans pourroyent discerner de la vie: car elle est si execrable que l'air en put. Pour ceste cause il est dit notamment, que si nous voulons monstrer qu'il y ait integrité en nous devant Dieu,' il faut aussi que nos mains soyent pures et nettes, c'est à dire, que nous conversions tellement avec les hommes, que nous monstrions par effect la crainte de Dieu qui est en nous. Bref, voila comme il

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faut que nous rendions tesmoignage de la bonne racine: car si l'on disoit, Voila un bon arbre, et que cependant il n'apparust point que le fruict qu'il rapporte fust bon, où seroit la bonté? Il est vray que le fruict ne sortira iamais bon, que la racine ne soit bonne, et la nature de l'arbre. Mais tant y a, qu'il nous faut fructifier (comme i'ay dit) si nous voulons monstrer en verité, que nous avons ceste droiture et integrité en nos coeurs, et que nous taschons de servir à Dieu. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or Iob adiouste maintenant, Convertissez-vous (dit-il) et retournez: car il ne s'en trouve point de sage entre vous. Quand il parle ainsi, c'est pour redarguer les propos qui avoyent esté tenus par ces trois qui ont beaucoup disputé (comme nous avons ouy par ci devant) pour monstrer que Iob estoit un homme reprouvé de Dieu, et qu'il n'y avoit que malediction en lui, d'autant qu'ils le voyoyent ainsi persecuté. Iob a declaré qu'il ne faut point asseoir iugement selon les afflictions qu'on voit en ceste vie presente, pour dire qu'un homme soit reprouvé de Dieu. Voila pour un Item. Apres il a dit encores, que les hommes ne sont point tousiours punis de Dieu pour leurs pechez, et que les bons sont affligez quelquesfois, sans qu'on sache pourquoy: la raison n'en sera pas evidente: qu'on s'enquiere, qu'on y travaille beaucoup, on y demeurera confus, d'autant que les iugemens de Dieu sont secrets et incomprehensibles. Or d'autant que les amis de Iob ne conçoivent point telles choses, il dit, qu'il n'y a nulle sagesse en eux. Et de fait (comme nous avons dit par ci devant) c'est une sagesse qui n'est point petite, que de bien iuger des afflictions que Dieu envoye aux hommes. le di quand chacun en son endroit sera visité de la main de Dieu, ce sera une grande sagesse à luy, s'il sait cognoistre ses pechez, qu'il entre en soy, qu'il s'humilie, et qu'il cognoisse, Voici une me medecine qui m'est bien propre, Dieu a cognu un tel vice en moy, il m'a fait la grace que ie le cognoy: ainsi il faut maintenant que i'applique le tout à mon usage. Par ce moyen il saura bien faire son profit des verges de Dieu. Et puis, encores qu'il n'apperçoive pas pourquoy il est affligé notamment, et ne puisse pas mettre le doigt dessus, ce sera sagesse à luy de se resoudre, Et bien, Seigneur, tu cognois en moy des maladies secretes, si i'; y failli, et que ie ne le sente point, tu le cognois Seigneur: car tu es vray medecin, fay moy donc la grace quand ie suis affligé de ta main, que ie profite tousiours sous tes verges et sous ta discipline. Et mesmes encores qu'un homme n'apperçoive nullement que Dieu ait voulu chastier ses vices, neantmoins si se doit-il humilier iusques là, pour dire, Helas! Seigneur, ie ne say pourquoi

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tu le fais: mais si est-ce que tu es iuste, et ceci me servira, et ne fust-ce que pour me faire oublier le monde, pour m'attirer tant plus à toy, et me faire gouster la vie celeste, pour faire que ie ne soye point adonné à toutes les delices de ce monde. Quand donc un homme sera si prudent de savoir appliquer à son instruction toutes les verges de Dieu, voila une sagesse bien grande: et nous aurons beaucoup profité tout le temps de nostre vie, quand nous en serons, là venus.

Autant en est-il des, corrections que Dieu envoye à nos prochains. Quand nous verrons un homme ainsi batu, nous iugerons, Cest homme peut estre chastié pour ses pechez: voire, si nous en avons cognu en luy, et qu'il fust un contempteur de Dieu, un desbauché: il est bon lors de sentir que Dieu l'afflige à cause de cela. Mais il ne faut pas que nous soyons iuge de nostre prochain, que cela ne revienne incontinent sur nous. En quelle sorte? Or mon Dieu, si tu punis un tel, que sera-ce de moy non plus ? Et encores que tu m'ayes fait grace d'avoir quelque desir de te servir: Seigneur i'en suis d'autant tenu à toy. Mais quand tu me voudras chastier, il faudra que i'endure encores plus: car ie suis pire que cestuy-ci. Il faut donc que tout cela nous revienne en memoire. Apres, quand nous voyons qu'il punit la paillardise en d'aucuns, qu'il punit aux autres l'yvrongnerie: aux autres les blasphemes, aux autres les rapines, fraudes, et pariures: et bien, il faut faire tousiours nostre profit de tout cela, comme aussi sainct Paul en parle (1. Cor. 10, 6. 11), que ce sont autant de peintures, ausquelles Dieu nous monstre comme il a en haine et detestation toutes iniquitez, et comme il faut que nous profitions aux despens d'autruy, comme on dit en proverbe. Et au reste, que nous ne soyons point aussi trop extremes, quand nous verrons que Dieu afflige ceux ausquels nous n'aurons point cognu une impieté si grande ne si enorme, que nous puissions dire, Voila des meschans, des contempteurs de Dieu. Mais voila un homme où il y aura eu quelques infirmitez cependant il aura monstré quelque bon signe de droiture: si nous le voyons en grande affliction, il faut dire, Et bien, Dieu sait pourquoy il afflige sa povre creature: tant y a qu'il nous en faut avoir pitié et compassion. Et voila pourquoy David dit (Pseaume 41, 1), Que bien-heureux est l'homme qui sait iuger du povre en son affliction: c'est à dire, quand nous pouvons supporter les serviteurs de Dieu et ses enfans, les voyans oppressez de maux: que nous en ayons pitié, que nous soyons humains envers eux, que nous ne les condamnions point à tors et à travers, sachans qu'on nous pourroit condamner au double quand on voudroit tenir telle rigueur à l'encontre de nous. Ce n'est pas donc sans cause

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que Iob redargue ici ces amis qu'il n'a trouve nulle sagesse en eux, d'autant qu'ils iugeoyent à la volee de ses afflictions. Par cela nous sommes admonnestez, que pour estre bien instruits en l'escole de Dieu, et pour acquerir une vraye prudence qui nous soit utile à nostre salut: il nous faut appliquer nostre estude à considerer les iugemens de Dieu en ce monde, tant sur nous, que sur nos prochains, et que nous soyons là et soir et matin. Car quand chacun mettra peine de s'y exercer, voila un temps bien employé. Et pourquoy? Car c'est le principal de la doctrine laquelle Dieu nous apporte, que nous appliquions ses iugemens à nostre usage, et que nous en soyons edifiez en sa crainte. Quand donc nous y procederons ainsi, voila une sagesse parfaite en nous: mais sans cela nous pourrions avoir toute l'apparence qu'on sauroit dire, nous pourrions deviser de l'Ecriture saincte subtilement, nous pourrions amener beaucoup de belles allegations: mais il n'y aura que vanité, iusques â tant que nous soyons là venus, de bien iuger de ce que nostre Seigneur desire de nous, quand il nous envoye des chastiemens et afflictions.

Or sur cela Iob pour conclure son propos dit, Que ses iours sont passez, ses pensees sont abolies, toutes ses entreprinses sont cassees et abbatues, qu'il a eu les tenebres au lieu de la clarté, et quand il a cuidé que le iour se levast, il a eu la nuict: bref, il monstre qu'il n'y a point eu d'issue en tous ses maux, et qu'il ne faut point que pour la vie presente il espere que iamais il doive consister. Et pour ceste cause il adiouste, Alors i'ay dit à la pourriture, Tu es mon pere: i'ay dit à la poudre, Tu es ma mere, tu es ma soeur. Comme s'il disoit, Il ne faut plus que ie regarde ici bas ni à parens ni à amis: car Dieu m'a cache d'eux, il m'a retranché du rang et de la compagnie des vivans, ie suis comme une povre charogne le, il ne faut plus que ie cuide retourner, pour dire que les creatures me puissent alleger, il n'en est point de question: me voila donc du tout abysmé, il n'y a plus de remede en mon cas. Quelle est mon attente ? le n'en ay plus (dit-il) quand i'auray regardé et haut et bas, il faut que ie descende aux abismes, et que mon assiete soit là bas: c'est à dire, en la mort, quoy que i'attende, ou que i'edifie: car le mot dont il use peut venir d'Edifier: mais c'est une similitude qui est bien propre, quand il parle de l'attente, et toutes fois qu'il regarde à cest edifice. Il y auroit une ambiguité en ce mot, quant à la signification. C'est donc comme s'il disoit, Combien que ie soye patient, et que ie prolonge tousiours mon mal, si est-ce qu'il ne me reste que le sepulchre. Or il accompare ceste attente ici à un bastiment. ay beau bastir (dit-il) en cuidant me laisser tousiours quelque espoir: car m'adviendra-il mieux? Nenni (dit-il) Quand i'auray bien basti,

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ie n'auray pour maison que le sepulchre. Il semble bien que Iob parle ici comme un homme qui n'a plus nul goust de la vie celeste, qu'il ne sait que c'est de la misericorde de Dieu: mais il nous faut regarder à qui il s'adresse. Vray est que par ci devant quand il estoit en ses passions, et qu'il disputoit contre Dieu, il a bien monstré qu'il avoit des apprehensions terribles, ausquelles neantmoins il a tousiours resisté. Mais apres qu'il a traitté de ses passions, qu'il a senties, il monstre quelle est la folie de ceux qui veulent que la grace de Dieu se declare en la vie presente sur les bons et sur les fideles: et que si Dieu ne se monstre misericordieux ici envers les siens en apparence, il faut conclure qu'il les a delaissez, et qu'ils sont du tout desesperez. Iob se mocque de cela. Ainsi donc il adresse son propos à ceux qui voudroyent voir le payement des hommes en ceste vie transitoire et caduque. Or c'est une doctrine par trop perverse, comme desia nous avons declaré, que de vouloir ainsi iuger.

Ainsi notons, que Iob n'est point ici comme un homme desesperé: mais il reprend la folie de ceux qui se disoyent estre ses amis, quand ils lui veulent faire à croire, qu'il faut que nous sentions ici bas la grace et la bonté de Dieu, ou bien que nous sommes reiettez de luy. Pour mieux comprendre cela, regardons l'argument que fait sainct Paul, quand il nous veut asseurer de la resurrection derniere: Nous sommes (dit-il 1. Cor. 15, 19) plus miserables que tous les hommes de la terre. Qu'on face comparaison des Chrestiens, avec les contempteurs de Dieu, les gens prophanes, les hypocrites, et tous ceux qui despitent pleinement Dieu, qu'on regarde lesquels sont les mieux traittez: il est certain que tant pour tant, on verra plus de prosperité en ceux qui s'adonnent a tout mal, qu'on ne fera pas en ceux qui cheminent en la crainte de Dieu. Et pourquoy? Car selon que nostre Seigneur en est prochain, et qu'il veille sur nous, si nous faillons il nous redresse: comme un homme aura plus grand soin de corriger ses enfans, que ceux de ses voisins. Dieu donc pour declarer l'amour qu'il nous porte, nous chastiera quand il nous verra faillir. ipres il veut esprouver nostre obeissance, comme c'est bien raison: il veut ratifier nostre foi: car c'est une chose si precieuse, qu'elle merite bien d'estre examinee comme l'or et l'argent, et encores plus, comme sainct Pierre nous le remonstre (1. Pier. 1, 7). Et puis nous savons que le diable ne cesse de machiner tout ce qui lui est possible contre nous: et selon qu'il voit que nous sommes attentifs au service de Dieu, voila sa rage qui est tant plus enflammee. Nous avons tous les meschans qui nous sont autant d'ennemis, et aussi Satan s'en sert pour nous troubler. Il ne faut point donc

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s'esbahir si les enfans de Dieu en ce monde sont les plus miserables. Et sainct Paul use de cest argument là, pour nous monstrer que nous avons une attente meilleure. Quand (dit-il) on nous reiette, qu'on nous foule aux pieds, que nous sommes en opprobre et moquerie à tout le monde: que seroit-ce si nous n'esperions ceste resurrection qui nous est promise, que nostre Seigneur Iesus Christ doit venir, et qu'alors nous sentirons que ce n'est point en vain que nous avons servi a Dieu? Si nous n'avions cela, il n'y auroit plus de Dieu au ciel, il n'y auroit plus de iustice, il n'y auroit plus de providence. Voila donc l'argument de sainct Paul qui nous doit servir comme une clef pour l'ouverture de ce passage. Iob dit ici, Vous me voyez comme un homme desesperé: quand i'aurai fait beaucoup de circuits, il me faut venir au sepulchre, voila mon giste, ie ne voi que pourriture à l'entour de moi. Puis qu'ainsi est' me ferez-vous à croire que les hommes sont traittez de Dieu ici bas selon qu'il les aime, ou qu'il les hait? Car de moi ie sai que i'ai tasché de servir à Dieu, et ie ne suis point frustré de mon attente. Or ie me voi ici tant rudement traitté que rien plus' chacun me regarde de travers, ie suis comme en monstre et en fable publique. Que reste-il donc? Il faudroit ou que i'ensevelisse tout le bien et le privilege que Dieu m'a donné, et que ie le reiettasse: ou bien que ie conclue que Dieu se moque des siens, qu'il les abuse, que c'est en vain qu'ils s'appuyent sur ses promesses. Et voulez-vous que ie tombe en telle impieté? Puis qu'ainsi est donc, cognoissons qu'il ne faut point que nous iugions de la haine, ou de l'amour de Dieu selon ce que nous voyons maintenant: mais que nous allions plus outre, et que nous considerions que Dieu aime ceux qu'il afflige, qu'il leur reserve le goust de sa bonté, combien qu'elle soit cachee pour un temps, quand il ne leur monstre que toute rigueur. Que donc nous nous consolions en cela, pour dire, Or si tiendraiie tousiours ceste esperance, que mon Dieu en la fin me sera pitoyable, que ie le sentirai Pere: et encores que pour un temps il me soit advenu de m'eslever contre lui, si est-ce que ie retournerai à Geste conclusion-là.

Nous voyons donc quelle doctrine nous avons à recueillir de ce passage pour en estre bien edifiez: c'est assavoir, que nous devons recognoistre les miseres de ceste vie presente, et sur tout celles que nous sentons, et que nous voyons en tous les enfans de Dieu, comme une demonstrance que Dieu nous fait, qu'il y a une reserve beaucoup meilleure pour nous: et que cela soit cause de nous confermer en l'esperance de la vie celeste, comme n'agueres nous voyons que sainct Paul en parloit en la seconde des Thessaloniciens (1, 5 s8.). Car

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eu recitant qu'ils avoyent beaucoup souffert, et qu'ils estoyent tormentez des meschans, C'est (dit-il) une monstre que Dieu fait de son iuste iugement: car c'est une chose raisonnable et qui convient a, sa nature, de vous donner relasche quand vous aurez esté ainsi oppressez, cognoissez que Dieu vous a appresté vostre repos au ciel, puis que vous ne l'avez point eu en la terre. Et au reste, si c'est une chose convenable, la iustice de Dieu, que les meschans soyent punis selon qu'ils l'ont desservi, et que toutes fois nous ne voyons point cela en ce monde: cognoissez que Dieu comme en un miroir parmi vos afflictions, vos troubles et miseres, vous declare que nous viendrez une fois à lui: et c'est là aussi où il faut que vostre attente se remette. Ainsi donc apprenons cependant que nous sommes en ce monde: si Dieu nous envoye beaucoup de povretez et de tribulations, d'estre tousiours attirez à esperance de la vie celeste. Quand nous verrons les bonnes gens, et les povres enfans de Dieu estre rudement traittez, qu'on se moquera d'eux, qu'on abusera de leur patience,

qu'ils ne seront point secourus: quand (di-ie) nous verrons tout cela, que nous cognoissions, voici Dieu qui nous declare que combien que les choses soyent confuses en Geste vie terrestre, si est-ce qu'il ne nous faut point desbaucher pourtant: mais qu'il nous faut regarder plus loin: qu'il ne faut point que nous-nous arrestions en ce monde, ni a ces choses corruptibles, mais que nous y passions seulement, voire bien viste, et comme en courant. Au reste, si Dieu nous espargne, que nous cognoissions qu'il a pitié de nous, quand il nous entretient en repos, que c'est pour nous donner quelque, goust de sa bonté: mais sur tout il veut que cela nous serve pour l'advenir, afin que nous apprenions de mettre plus hardiment nostre confiance en lui, ne doutans point qu'il ne nous delivre de tous les combats et assauts de ce monde, pour nous faire participans de tous les biens qu'il a apprestez à ceux qui de leur bon gré se viendront cacher sous l'ombrage de nostre Seigneur Iesus Christ.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE SOIXANTESEPTIEME SERMON,

QUI EST LE . SUR LE XVIII. CHAPITRE.

1. Alors Bildad Subite respondit, disant, 2. Quand mettrez-vous fin à vos propos? entendez, et que nous parlions. 3. Pourquoy sommes-nous reputez comme bestes, et sommes (à vostre advis) stupides, et de nulle valeur? 4. Cestui-ci descire son ame en fureur: la terre sera-elle delaissee pour toy? Les rochers seront-ils transportez de leur lieu? 5. De fait, la clarté des meschans sera esteinte, et l'estincelle de leur feu ne reluira point. 6. Sa clarté sera obscurcie en son tabernacle, et sa lampe qui luit sur lui sera esteinte. 7. Ses pas seront restreints, et son conseil l'abbatra. 8. Car la rets est estendue sous ses pieds, et cheminera sur les flets. 9. Le laqs lui prendra le talon, et les brigands viendront au dessus de lui. 10. Son cordage est caché en la terre, et sa trappe sur le chemin. 11. Frayeurs l'espouvanteront à l'environ et l'accableront à ses pieds, et quelque part qu'il aille, ils le feront cheoir.

Nous avons exposé par ci devant, que c'est une doctrine vraye, et bien utile, que Dieu punit les fautes des hommes afin de se monstrer nostre

Iuge: moyennant que cela soit prudemment entendu et deduit. Et par cela nous voyons que ce n'est point assez d'avoir apprins en general quelque poinct de l'Escriture saincte mais il faut tellement appliquer à nostre usage que nous en facions nostre profit. L'experience aussi monstre combien il y en a qui abusent de l'Escriture Saincte à tors et à travers, qui prenent les choses à la volee. Ce qu'ils diront est vrai, moyennant qu'il fust bien approprié. Mais quoy? Ils le destournent tout au rebours de l'intention du Sainct Esprit: et voila comme la verité est du tout corrompue. Or c'est ce que fait ici derechef Bildad. Car il prend ce qu'il avoit desia dit ci dessus, que les meschans combien qu'ils prosperent pour un temps, seront en la fin confus, et que Dieu ne permettra point que leur prosperité dure à tousiours. Cela est vrai: mais cependant il passe mesure, quand il entend que les punitions que Dieu envoye sur les meschans s'accomplissent, et apparoissent tellement, qu'on cognoit finalement à veuë d'oeil en ceste vie presente que Dieu est leur Iuge. n contraire

IOB CHAP. XVIII

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cela ne se voit pas tousiours, il ne nous en faut point faire une regle generale. Voila eu quoy Bildad s'abuse, voire combien qu'il y ait une doctrine qui de soy est bonne et saincte. ainsi iaçoit que de prime-face il sembleroit qu'il n'y eust point de mal, si est-ce quand nous aurions ceci persuadé, c'est assavoir, que Dieu punit a veuë d'oeil tous les meschans, voila le danger qui y sera. Qu'ainsi soit, alors qu'il adviendra tout au rebours que nous ne l'aurons conceu, il nous semblera que Dieu n'est plus Iuge du monde, qu'il a quitté son office, et que les choses se gouvernent ici par fortune. Voila un blaspheme execrable. Apres nous serons tentez d'impatience, tellement que ce sera pour nous despiter, voyans que Dieu ne donne point ordre aux confusions: et finalement nous serons solicitez de nous adonner a tout mal: car nous cuiderons que c'est temps perdu de bien faire, veu que Dieu n'a nul regard aux hommes pour les conduire, mais les laisse comme à l'abandon: bref, tant s'en faut que nous le puissions invoquer, que nous serons pleinement alienez de lui. Et ainsi sous ombre d'une doctrine bonne, voici Bildad qui renverse toute religion, toute crainte de Dieu, et met les hommes en estat de desespoir. Voila pourquoi i'ai dit, que nous devons bien demander à Dieu prudence, pour appliquer à nostre profit et edification ce que nous lisons en l'Escriture saincte, et ce qui nous est tous les iours monstre quant à ses iugemens. Or Bildad en premier lieu est fasché de ce qu'on ne l'a point escouté, et de ce qu'on n'a point receu ce qu'il disoit: vray est que s'il eust enseigné fidelement, et à propos, il avoit iuste raison d'estre fasché. Et pourquoy? Si nous sommes constituez pour porter la parole de Dieu, et la doctrine de salut, et que nous voyons que les hommes qui nous escoutent sont endurcis, ou bien qu'ils se mocquent de ce que nous aurons proposé: si nous avons quelque zele à Dieu, si nous portons reverence à sa parole, nous devons estre faschez et . marrie. Et pourquoy? Ce mespris-là ne s'adresse point à nous, mais au Dieu vivant, duquel nous sommes messagiers Celui donc qui servira loyaument à Dieu portant sa parole, doit estre contristé, sinon que son labeur profite, voyant qu'on fait iniure à Dieu, en ne recevant point ce qu'il dit. Et d'autre costé nous devons procurer, entant qu'en nous est, le salut des ames: car nous voyons que les hommes s'en vont à perdition, d'autant qu'ils n'escoutent point Dieu, et que quand ils sont ainsi obstinez contre les bons advertissemens, les voila perdus: pour cela (di-ie) ne devons-nous point estre faschez? Si donc Bildad eust enseigné comme il devoit, il avoit iuste occasion de se plaindre, d'autant qu'on n'avoit point receu son propos: mais puis qu'il a corrompu la verité, et qu'il l'a convertie

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en mensonge, il ne faut point qu'il se contriste. Toutes fois nous sommes ici admonnestez quand on nous presentera quelque doctrine, de disoerner ce qui en est: que nous ne reiettions point ce qui nous est incognu: comme nous en verrons qui ne font pas grand cas, si on leur veut monstrer ce qui seroit utile pour leur salut, de reietter tout. Que nous n'ayons point donc cest orgueil-là en nous: car non seulement nous contristerions les hommes qui demandoient nostre bien, et qui nous vouloyent servir: mais nous contristerions l'Esprit de Dieu qui habite en eux, et qui leur donne ce zele de nous edifier, et de nous presenter ce qui est bon et propre. Voila donc comme il nous faut bien garder de mespriser ce qu'on nous propose, iusques à tant que nous ayons cagnu ce qui en est.

Au reste, quand Bildad reproche ici à Iob, Qu'il descire son ame comme en fureur, par cela nous sommes admonnestez (comme il a este touché ci dessus) que quand les hommes se tormentent en leurs passions, ils ne gaignent rien, sinon qu'ils se plongent tousiours en leur mal, qui leur tournera aussi sur la teste. Il est vrai qu'un homme qui sera affligé, pensera s'estre allegé d'autant s'il murmure, s'il se tempeste, s'il se despite, si mesmes il desgorge quelque blaspheme contre Dieu. Voila (di-ie) comme les hommes se veulent venger, quand Dieu les tient en afflictions. Mais quoy? Ont-ils avancé leur cause en la fin? Mais au contraire, ils ne font que descirer leurs ames, comme il est dit en ce passage, voire par fureur. Les Payens mesmes ont bien sceu dire, que la colere d'un homme est une ardente fureur, et impetueuse. Or quand un homme ne se peut assubiettir à Dieu en son afuiction, mais qu'il s'aigrit tousiours d'avantage, ie vous prie, D'est il pas comme un enragé? n'est-ce pas comme s'il vouloit resister à Dieu? le ne di pas que nous n'ayons des passions quand Dieu nous envoye quelques adversitez: mais si nos passions n'ont ni bride ni attrempance, et que ce soit pour nous enflammer et pour nous picquer à l'encontre de Dieu que nous soyons pleins d'amertume: alors il faut bien que nous soyons possedez de rage, comme i'ay desia dit, quand nous viendrons ainsi heurter à l'encontre de Dieu. Et la creature oseroit elle faire cela, sinon qu'elle fust despourveuë de sens et de raison? Il est bien certain que non. Voici donc un passage que nous devons bien noter: car combien que Bildad applique ceci mal à la personne de Iob, si est-ce qu'en soy ceste sentence est vraye, et nous doit servir, quand nous voyons que impatience est une espece de fureur en l'homme. Et qu'est-ce à dire Impatience? Ce n'est pas une simple passion, quand nous sommes faschez de nos maux. mais c'est un despit excessif, quand nous ne

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pouvons pas simplement nous assubiettir à Dieu, afin qu'il dispose de nous à sa volonté. Si donc nos passions sont tellement desbordees que nous ne puissions tenir mesure en nos afflictions, voila comme l'impatience domine. Or si nous ne les pouvons tenir et moderer, il faut conclure que nous sommes comme phrenetiques contre Dieu, voire enragez du tout. Il est vray que nous ne le confesserons pas: mais puis que le S. Esprit l'a prononcé, voulons-nous avoir un iuge plus competant? Et quand nous aurions bien regarde à nous j il n'est rien dit en ce passage, que l'experience mesmes ne nous le monstre estre tres-vrai. Ainsi donc cognoissons, que celui qui s'est disposé pour tenir en bride courte ses affections, a acquis une grande sagesse. Et de fait, voila aussi à quel propos S. Iaques dit (1, 5), Si quelqu'un a besoin de sagesse, qu'il la demande à Dieu. Et pourquoy? Il avoit parlé de patience. Mes amis (dit-il) estimez quand Dieu vous afflige, et que vous venez en des tentations, que c'est pour vostre profit et salut: or ce n'est point que cela ne soit trouvé estrange, et qu'il n'y ait bien peu de gens qui s'y accordent: mais si quelqu'un a besoin de sagesse, qu'il recoure à Dieu. Comme s'il disoit, Il est vrai que l'esprit humain iamais ne confessera que les tentations et adversitez soyent autant de biens que Dieu nous procure: mais la faute est que nous sommes mal advisez, et que nous ne savons pas ce qui nous est expedient. Que faut-il donc? Estans destituez de sagesse, voire quand nos passions dominent par trop en nous, et nous troublent l'esprit, recourons Dieu: car il saura bien suppleer à nos defauts. Voila donc ce que nous avons à recueillir de ce passage: c'est que nous appliquions nostre estude à moderer nos afflictions, afin que nous ne soyons point par trop despitez quand Dieu nous affligera, sachans que si nous les prenons en patience, Dieu convertira le tout à nostre profit et salut. Au contraire, si nous voulons faire des enragez, et ne point. adoucir nos maux dos consolations que Dieu nous donne: quelle en sera l'issue? Telle que Bildad monstre ici: c'est assavoir, que nous ne ferons que descirer nos ames: comme nous verrons un povre phrenetique qui se iettera au feu, il se precipitera par une fenestre, il fera maintenant mal à autrui, maintenant à soy-mesme, quand sa phantasie le prendra. Ainsi donc eu ferons-nous, quand nous serons transportez de nos coleres: car nous ne ferons point difficulté de nous desborder à l'encontre de Dieu, voire sans regarder que le tout reviendra à nostre confusion. Il nous est donc besoin de peser ceste doctrine, c'est assavoir, de ne point descirer nos ames, mais que nous apprenions de nous remettre du tout à la bonne volonté de Dieu, à ce qu'il face de nous ce qu'il

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lui plaira. Voila en somme ce que nous ayons, a retenir.

Or il est dit puis apres, Le monde changera-il à cause de toy? Les rochers seront-ils transportez de leur lieu ? Aucuns exposent Geste sentence trop subtilement, Le monde, c'est à dire, l'ordre que Dieu y a mis et constitué, changera-il? Et le rocher, c'est à dire, Dieu qui est la force du monde. Mais ce sont choses trop contraintes. Bildad a voulu plus simplement parler, c'est assavoir, que Iob en son propos a renverse l'ordre de nature. Voila en somme ce qu'il a entendu. Et pourquoy? Car Bildad propose, que tout ainsi que Dieu a creé le ciel et la terre, et a constitué cest ordre naturel que nous voyons, aussi il faut que son iugement ait son cours. Cela est bien vrai: mais il le prend mal, d'autant qu'il veut que ce iugement de Dieu soit tout notoire, et qu'on le cognoisse, qu'on le voye à l'oeil, qu'on le touche comme au doigt. En cela il s'abuse. Toutes fois il est bon de cognoistre son intention, afin que nous en recueillions l'instruction qui y est contenue. Il dit donc, Le monde changera-il à cause de toi? C'est à dire, Comment l'entens-tu? Car tu disputes que Dieu n'execute pas ses iugemens ici bas en sorte qu'on les cognoisse: et Dieu a-il constitué cest ordre au ciel, en l'air, en la terre, que quant et quant il ne vueille que ses iugemens soient cognus? Quand nous contemplerons et haut et bas les oeuvres de Dieu, n'est-ce point afin que sa bonté, et sagesse, et iustice, et toutes ses vertus nous soyent cognues? Il est bien certain. Pourquoy est-ce que Dieu nous presente un si beau miroir on toutes ses creatures? N'est-ce point afin d'estre glorifié de nous? Or puis qu'ainsi est, tout ainsi que Dieu nous declare ses vertus en tout le reste, aussi veut-il que ses iugemens nous soyent cognus. Cela est vrai en partie, c'est à dire, moyennant qu'il soit entendu comme il doit: mais Bildad l'estend trop generalement. Que faut-il donc? Toutes fois et quantes qu'on nous parlera de Dieu, que ses oeuvres qu'il nous monstre, et qui nous sont plus prochaines, nous conduisent tousiours plus haut à lui. Exemple: L'Escriture nous parlera souvent de ce que nous voyons tous les iours, c'est assavoir, que Dieu envoyera la pluye, et le beau temps, qu'il fera fructifier la terre, et fera qu'elle nous nourrisse. Or ce n'est point assez que nous cognoissions que la pluye et le beau temps vienent de Dieu, et que quand la terre nous produit nourriture, c'est de sa grace. Il est vrai que voila les fondemens, mais si faut-il passer plus outre, et monter plus haut: c'est assavoir, que si Dieu donne telle vertu à la terre, il faut bien par plus forte raison que nous recevions nostre vertu de lui: car nous sommes creatures plus nobles. La vie qui

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est en nous, n'est-ce pas une chose plus grande et plus excellente, que la vertu que la terre a de fructifier? Il est bien certain. Il faut donc que nous cognoissions que cela est une oeuvre de Dieu, et qui en procede. Apres, si Dieu a le soin de nourrir les hommes en ce monde: et pensons-nous que s'il nous est Pere et cela, et qu'il daigne bien avoir regard à nos corps, qui ne sont que povres charongnes, que nos ames ne lui soyent beaucoup plus precieuses? Apres, s'il fait que la semence qui sera iettee en terre, germe apres qu'elle sera pourrie, et qu'elle apporte fruict de nouveau: si nous allons en corruption, Dieu ne nous pourra-il pas restablir en une meilleure vie, veu qu'il monstre une telle vertu en l'ordre de nature? Apres, Dieu a une conduite certaine, quand il fait luire le soleil tous les iours, et le fait coucher: qu'il y a puis apres les circuits de la lune, quant aux mois, et du soleil par chacun an, nous voyons l'ordre qui est aux estoilles, et aux planettes: toutes fois et quantes que nous contemplons cela, nous devons. conclure que Dieu est permanent en sa verité, et qu'il nous en donne ici quelques enseignemens et signes. Quand nous voyons une telle constance en ce qui consiste en l'ordre de nature, que sera-ce de ses promesses qui appartienent à nostre salut, qui n'est pas une chose corruptible, ni subiette aux mutations et changemens de ce monde ? Voila donc comme l'Escriture saincte par les oeuvres de Dieu qui nous sont plus prochaines et familieres, nous conduit plus haut: mais il faut aussi que nous sachions discerner entre les oeuvres de Dieu comme il appartient. Comme quoy? Voici Bildad qui est confus du tout en son propos. Car il dit, Dieu ayant creé le monde à un ordre certain, lequel est maintenu par lui: il s'ensuit donc que ses iugemens sont tous certains, et qu'on les peut voir et cognoistre. Or la consequence est mauvaise. Pourquoy? Dieu veut que le soleil se couche et se leve, et que par cela nous soyons advertis que iusques en la fin du monde il nous donnera les choses qui nous sont necessaires pour nous preserver ici. Quand nous voyons les vignes, et les arbres, et la terre qui fructifie, et bien, c'est Dieu qui nous monstre qu'il a le soin de Geste vie, combien qu'elle soit mortelle et caduque: mais c'est comme s'il nous prenoit par la main pour nous eslever là haut au ciel à soy. Dieu donc veut bien que nous cognoissions cela tout priveement, et nous le commande: mais quant à ses iugemens, il y a une autre raison, car il veut que seulement nous on ayons quelque goust en ceste vie, et que nous attendions on patience, qu'ils apparaissent au dernier iour, car alors les choses qui sont maintenant confuses seront remises en estat: iusques là Dieu n'accomplira point ses iugemens qu'on partie.

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Et ainsi ces e conclusion que fait ici Bildad n'est pas bonne ni convenable: car il mesle deux choses ensemble, ausquelles il y a grande diversité. Il faut donc que nous usions ici de discretion. Maintenant nous entendons comme ceste sentence est vraye, et toutes fois mal appliquee. Geste sentence est vraye, entant que nous devons estre enseignez et advertis par l'ordre de nature de chercher les choses qui nous sont plus hautes, c'est assavoir, de cognoistre la sagesse, la iustice, la bonté, et la verité de Dieu: et non seulement en ce qui concerne ceste vie transitoire, mais en ce qui est de son royaume celeste et permanent. Et si nous ne le faisons, nostre ingratitude est trop vilaine, et n'aura nulle excuse: car les vignes ne nous devroyent-elles pas crever les yeux? et les rivieres, et les champs, et toutes choses semblables, où Dieu se declare,. et se presente à nous? Si nous ne le pouvons concevoir là, ne faut-il pas que nous soyons aveugles volontaires, c'est à dire, que nous perissions en nostre ignorance?

Or venons maintenant à ce qui est ici dit, De fait la clarté du meschant sera esteinte, et sa lampe qui luit sur sa teste sera obscurcie, il n'y aura plus d'estincelle de son feu. Par telles similitudes Bildad veut signifier en somme, que Dieu ne souffrira point que les meschans prosperent à tousiours. Mais il nous faut bien noter, qu'il est bien vray que pour un temps Dieu permettra que les meschans soyent à leur aise, qu'ils facent leurs triomphes, et qu'ils s'esgayent, comme s'ils avoient fortune en leur main. Si Bildad eust bien entendu ce propos, il ne se fust pas ainsi enserré comme il fait puis apres. Et pourquoy? Il confesse ici que les meschans peuvent bien prosperer quelquefois. Oh est-ce donc qu'il s'abuse? C'est qu'il determine un temps, et comme un iour, quand leur prosperité doit prendre fin; et que Dieu convertisse leurs ris en pleurs. Or ce n'est pas à nous à determiner cela. Et pourquoy? Dieu conduira bien les meschans en prosperité quelquesfois iusques au sepulchre, ainsi qu'on le voit, et que nous en avons touché en partie, assavoir, qu'ils descendront en une minute de temps sans fascherie au sepulchre, comme aussi il en est parlé au Pseaume. Voila (dit David Pse. 73, 41) les enfans de Dieu qui trainent leurs liens et leurs cordeaux, ils ne font que languir ici bas: il semble que la mort les poursuive, et toutes fois qu'elle ne les vueille point emporter. Et qu'est-ce des meschans? Ils sont sains et robustes, et meurent sans y penser. Puis qu'ainsi est, notons que ce n'est pas a nous d'imposer nul terme à Dieu, pour dire qu'il esteigne en ce monde la clarté des meschans, et qu'il les pousse en tenebres, c'est à dire, en confusion. Nous ne pouvons faire cela sans arguer nostre

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Dieu. Et puis nous sommes advertis que son plaisir n'est pas tel: car il veut se reserver quelque iugement au dernier iour. Que faut-il donc? Notons en premier lieu ce qui est ici dit, c'est assavoir, que les contempteurs de Dieu, ou les hypocrites auront comme une lampe allumee en leur maison. Il est vrai qu'il exprime la chose par divers termes, la clarté, la lampe, et la splendeur: mais c'est à la façon commune de l'Escriture saincte que Bildad parle ici. Tant y a que ceste elarté ne signifie sinon que les meschans sont à leur aise, et se resiouyssent: et qu'il semble bien que Dieu leur soit favorable: comme à l'opposite c'est une chose assez commune, que nos tribulations et angoisses soyent accomparees à la nuict, et aux tenebres. Or revenons maintenant au propos. Les contempteurs de Dieu, et gens de vie dissolue, ou bien ceux qui n'ont que feintise, pourront bien pour un temps prosperer: et nous le voyons, et faut que nous soyons tous accoustumez et endurcis à cela: car si nous le trouvons nouveau, nous serons troublez et faschez, et faudra que nous quittions le service de Dieu. Nous devons donc estre resolus, que ai Dieu permet que les meschans soyent en delices, et qu'ils se gaudissent ici bas, qu'ils ayent tous leurs plaisirs, il ne faut point que nous en soyons estonnez. Voila pour un Item. Et c'est un exercice qui nous est necessaire, il est vrai qu'il nous semblera dur: mais si est-ce qu'il nous y faut accoustumer (comme i'ay desia dit). Au reste, notons en second lieu, que nostre Seigneur esteindra toute ceste clarté, et qu'apres que les meschans se seront esgayez, il faudra que leurs voluptez et plaisirs qu'ils ont prins, leur soyent bien cher vendus. Et pourquoi ? Ceci ne peut faillir que leur clarté ne soit esteinte. Et voila aussi sur quoy insiste David au Pseaume 37 (v. 10 35 36). Car comment nous exhorte-il de ne porter point envie aux meschans, quand nous les verrons ainsi triompher, et qu'il semble qu'il n'y ait que pour eux, et que leur vie soit reputee heureuse, et qu'ils se glorifient aussi, comme s'il n'y avoit qu'eux qui fussent aimez de Dieu? Quelle raison amene David à ce que nous en soyons asseurez? Or il dit, que cela passera. ,Attendons (dit-il) et nous verrons que ce n'est que malheur de toute la felicité que les meschans cuident avoir. Il est vrai qu'ils seront asseurez en leur bonne fortune (comme ou dit), ils s'y plairont tant et plus: mais en la fin Dieu les ruinera.

Il faut donc que nous apprenions de passer outre ce monde, quand nous ne voudrons point estre solicitez de ressembler aux meschans: et que nous cognoissions, Et bien, Dieu monstrera que ce n'est rien d'avoir eu ses aises au monde, que cela n'est qu'une resiouissance qui n'a nulle duree.

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Vray est que Dieu supporte les siens en leur infirmité iusques-là, que souvent il coupe la broche à la prosperité des meschans: comme aussi il en est parlé au Pseaume (125, 3), que si nous estions tousiours en affliction sans avoir nulle relasche, nous pourrions estendre nos mains à mal-faire: c'est à dire, comme nous sommes fragiles, encores que nous invoquions Dieu, et que nous desirions de le servir, si pourrions-nous estre tentez à nous desbaucher, n'estoit que Dieu moderast nos afflictions, et qu'il reprimast les meschans, et leur donnast de tels soufflets, qu'ils fussent abbatus. Dieu donc exercera bien quelquesfois ses iugemens durant ceste vie caduque, afin de nous supporter aucunement: mais cela n'est point perpetuel, et ne nous en faut point faire une regle generale comme a fait Bildad. Car si nous disons, Dieu esteindra la clarté des meschans: et quand sera-ce ? Auiourd'hui ou demain. Si nous imposons ainsi terme à Dieu, il permettra que nous serons frustrez de nostre attente. Pourtant remettons cela on sa main: Dieu cognoit le temps, et la saison qu'il doit exterminer les meschans. quelquesfois il les engraisse comme on fera un boeuf ou un porceau, ainsi qu'il en est parlé au Prophete (Iere. 12, 3). Or si on engraisse un boeuf ou un porceau, ce ne sera pas pour les faire travailler quand ils seront bien saouls, ce ne sera pas pour les envoyer au froid et au chaud, ne qu'ils endurent la peine comme les autres bestes: mais ce sera iusqu'à ce qu'on a somme le boeuf, et qu'on coupe la gorge au porceau. Ainsi donc en est-il, que Dieu engraissera les meschans, iusques à ce qu'ils soyent venus au poinct du sepulchre. Et pourtant notons bien ce que i'ay desia touche, c'est assavoir, que pour nous appuyer sur les iugemens de Dieu, il nous faut passer outre le monde, il nous faut contempler les choses qui sont encores, cachees devant nos yeux. Voila ce que nous avons à noter. Et ainsi quand nous verrons les meschans estre eslevez, et que tout leur vient à souhait: et bien, devons nous trouver cela nouveau? N'a-il pas este dés le commencement du monde? Les Peres anciens n'ont-ils pas eu ceste tentation, et y ont resisté? Laissons donc cela à Dieu: seulement cognoissons que toutes les delices que prenent en ce monde les meschans leur tourneront à contusion, et qu'il vaudroit beaucoup mieux que Dieu les eust traittez maigrement, que de leur avoir ainsi eslargi de ses graces. Et pourquoy ? Car selon qu'ils auront abusé de sa bonté, il faudra aussi qu'ils soyent tant plus griefvement punis à cause de leur ingratitude. Et ainsi attendons-que Dieu besongne pour faire son office, c'est à dire, pour esteindre la clarté des meschans.

Or cependant aussi nous devons bien retenir

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les façons de parler qui sont ici mises comme quand Bildad dit: Que les filets sont mis sous les pieds a" meschans, et qu'ils ne peuvent passer que par destroits: et quand Is s'esleveront, ils seront surprins comme au trebuschet, que les laqs seront tendus sous leurs pieds, voire, combien qu'ils soyent

cachez, et qu'on ne les aperçoive pas. Suivant cela aussi David dit, Que les meschans marcheront tousiours sur la glace. Il est vrai que le chemin reluit, il est beau en apparence: mais il n'y aura point de fermeté pour eux, et Dieu leur fera faire un faux pas pour se rompre le col soudain devant qu'on y ait pensé. Or ces similitudes conviennent toutes en un, c'est assavoir, pour monstrer que combien que les meschans prosperent, et qu'on ait en admiration leur felicité, qu'elle soit prisee, qu'elle soit mesmes appetee de tout le monde: toutes fois ils s'en vont en perdition. Chacun dira, Et ie voudroye bien estre comme un tel: mais nous ne voyons pas les filets qui sont cachez sous terre. Il semblera que Dieu porte les meschans, et qu'ils ayent mesmes des ailes pour voler: mais quoy? S'ils volent bien haut, c'est pour trebuscher tant plus lourdement: s'ils ont les pieds en terre, il y a les filets qui sont an dessous. Il est vrai que nous ne les verrons pas: mais estans advertis par la parole de Dieu, il nous les faut contempler par foy. Cependant si Bildad eust bien entendu ce qu'il disoit, il ne se fust pas ainsi enserré en des filets de contrarieté. Pourquoy? Car en disant, que les filets sont cachez sous les pieds des meschans, il devoit retenir cela: Et bien, ce n'est pas à nous de voir de nos yeux les filets, iusques à ce que Dieu les monstre. Et quand sera-ce? Ce D'est pas aussi à nous de determiner nul temps. Il faut donc que le hommes s'assubiectissent à la providence de Dieu, et qu'ils ne mettent pas une regle, ne loy generale, pour dire, Dieu fera ainsi, ou ainsi. Or de nostre costé advisons bien d'appliquer Geste doctrine à son droit usage. Quand il est dit, Qu'il y a des filets sous les pieds des meschans: Et bien, prions Dieu qu'il nous conduise par la main, sachans que les filets sons tendus en ce monde pour les hommes: car Satan ne nous assaut point seulement d'une guerre ouverte: mais il fait des embusches, et en cachette il machine nostre perdition tant qu'il lui est possible. Nous ne saurions donc marcher un pas en ceste vie presente, que nous ne soyons en danger d'estre surprins aux filets. lais quoy? Il y a nostre Seigneur qui nous preserve, quand les filets et cordeaux de Satan sont tendus, et tout apprestez pour nous surprendre: nous avons nostre chemin tout fait, et mesmes nous sommes sustenus et guidez par les Anges, comme il est dit au Pseaume 91 (v. 11. 12). Quant aux meschans, ils ont tousiours les filets tendus. Il est

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vrai qu'ils s'applaudissent à eux-mesmes, et les autres aussi cuideront qu'ils soyent heureux iusques au bout: mais n'est qu'ils ne cognoissent pas ce qui leur est appresté: car Ce n'est point assez ne cognoistre que les filets sont ainsi tendus pour surprendre les meschans, mais il nous faut noter qu'ils sont cachez. Quand donc nous ne verrons qu'un beau chemin et plaisant, et que nous verrons las meschans qui sauteront, et se desborderont, et qu'il semble que Dieu ne les puisse plus retenir: que nous ne laissions pas pourtant de conclure, qu'il y a une horrible perdition qui leur est apprestee. Et pour" quoy? Il ne nous en faut pas iuger selon nostre apprehension, ni nostre regard: et ceux qui le veulent faire, falsifient l'Escriture saincte. Si nous voulons voir les filets, il est dit, qu'ils sont cachez sous terre: et ainsi donc souffrons d'estre ignorans, iusques à ce que Dieu nous revele ses iugemens. le di les iugemens secrets qui ne sa peuvent concevoir sinon par foy: car quand nous en voudrions avoir l'experience a, nostre phantasie, cela seroit mauvais.

Voila donc comme il faut que les fideles se retienent en bride, toutes fois et quantes qu'il leur semblera que Dieu favorisa aux: meschans, et qu'il ne les vueille iamais punir ni amener à conte. Ainsi, que les bons soyent lors retenus en ceste conclusion. Et bien, ie ne say quelle doit estre la fin de ceux-ci: mais tant y a que Dieu est le Iuge du monde, i'attendrai en patience, iusqu'a ce que i'en voye l'issue: et puis quand i'aurai ainsi cognu que les meschans seront surprins, ie ne doute pas que Dieu n'accomplisse ce qu'il dit: mais du moyen il ne m'est pas encores cognu: ie ne veux point donc monter outre mes limites, il me suffit de donner gloire à Dieu en tout ce qu'il fait, et de le prier cependant, que i'en puisse faire mon profit, car ce n'est pas à moy de lui imposer loy. Et notamment il est parlé ici du talon: car combien que Bildad regarde à ce qu'il avoit exposé, que les filets estoient sous terre, tellement que les meschans en seroient surprins: si est-ce que sous ce mot de Talon, il exprime, qu'il ne se faut point esbàhir si du premier coup Dieu ne fait point trebuscher les meschans, mais leur laisse faire longue course: mais que quand il semble qu'ils soyent venus iusques au bout, pour triompher plus que iamais, alors il les presse, et leur donne un tel faux-bond, que c'est pour leur faire rompre le col. Il ne se faut point donc esbahir de cela. Souffrons donc que Dieu attende les meschans, et qu'en fin il les prenne par le talon pour les precipiter en ruine. Voila Je quoy nous doit servir ce mot.

Or Bildad dit quant et quant, Que de tous costez les frayeurs les espouvanteront, et les feront tomber ou que ce soit: il avoit dit, qu'ils marcheront

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en lieus estroits, et que quelque part qu'ils aillent, ils ne pourront point eschapper les embusches. Il est vrai que les meschans auront bien l'espace assez longue pour s'esgayer; comme nous voyons qu'ils se desbordent et ça et là: il ne semble point donc qu'ils cheminent tousiours en destroits: il est vrai que nous ne le voyons pas, mais ils le sentiront mieux que nous ne le pouvons pas imaginer. Et au reste, combien que nous ne le contemplions pas tousiours, si est-ce que Dieu accomplit en la fin ce qu'il dit ici, voire selon que Bildad l'exprime, que les frayeurs les espouvanteront. Mais il prend mal les frayeurs, comme s'il falloit que les ennemis de Dieu, et les meschans cognussent et apprehendessent leurs pechez pour en avoir telle crainte qu'ils s'en repentissent: car cela n'est pas. Et pourquoy? Ces deux choses ne sont pas incompatibles, que les meschans soyent estonnez, et que cependant ils se resioussent et s'esgayent, car quand les contempteurs de Dieu se veulent resiouir, ils se transportent, ils s'oublient, ils sont abbrutis, et se font à croire merveilles, en despitant Dieu ils cuident estre les plus heureux du monde. Voila quelle est la ioye des meschans c'est à dire, une ioye forcenee et qui leur oste tout sens et raison, tellement qu'il n'y a plus nulle modestie en eux. Or cependant Dieu les appelle quelquefois à conte, il les adiourne là dedans, tellement qu'ils sont contrains de sentir qu'il faut venir devant lui: et toutes fois, ils ensevelissent ceste cognoissance-la tant qu'ils peuvent,

et sont contens de demeurer sourds et aveugles, pour ne point voir ni entendre ce que Dieu leur monstre et declare. Nous voyons maintenant comme nous devons exposer Geste doctrine pour la prattiquer, et pour en faire nostre profit. C'est en somme, que si les meschans ont tout à leur gré, ce n'est pas à dire que leur vie soit heureuse pour cela. Et pourquoy? Le principal bien des hommes quel est-il ? Qu'ils soyent asseurez, qu'ils ayent leurs consciences paisibles et en repos, pour aller et par la vie et par la mort en une vraye constance, et mesmes se resiouyr. Or cela est-il aux meschans? Nenni: car combien qu'ils s'efforcent de despiter Dieu, pour n'avoir nulle tristesse, si faut-il qu'en despit de leurs dents ils soyent contristez et faschez. En cela voyons-nous que leur vie est mal-heureuse parmi tous les biens qu'ils peuvent avoir. En ainsi quand nous cognoistrons que Dieu nous veut estre propice, encores que nous soyons tormentez de costé et d'autre: que cela nous console au milieu de toutes nos afflictions, sachans que Dieu y mettra fin à nostre profit et salut, et à la confusion de nos ennemis. Voila comme il nous faut prattiquer ceste doctrine. Il est vrai qu'elle merite d'estre deduite plus au long, et le sera encores à la lecture prochaine, au plaisir de Dieu: mais pour le present le temps ne porte pas que nous passions plus outre.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE SOIXANTE ET HUICTIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE XVIII. CHAPITRE.

12. Sa force sera en famine, et y aura rompure d'angoisse à sa coste. 13. Le premier nay de la mort mangera ses branches, ou les membres de sa peau, voire il mangera ses membres. 14. Son esperance sera arrachee de son tabernacle, et le fera venir le roy de frayeur. 15. Celui qui n'est pas sien habitera en son tabernacle, et le soulphre sera espandu sur son domicile. 16. Ses racines dessecheront au dessous, et ses branches seront couppees en haut. 17. Sa memoire perira de la terre, et n'aura plus de renommee par les places. 18. On le iettera de clarté en tenebres, et sera exterminé du monde. 19. n n'aura ne {ils, ne neveus au peuple, il n'aura point de survivant en ses habitations. 20. Les survivans seront estonnez pour

son iour, et ceux qui iront devant seront saisis de frayeur. 21. Voila quels sont les tabernacles du meschant, et le lieu de celui qui ne cognoit point Dieu.

Nous avons à continuer le propos qui fut hier commencé: car Bildad monstre ici que Dieu ne laisse point les meschans impunis, quoy qu'il en soit. Or este sentence (comme nous avons dit) est bien vraye, si elle est deuëment entendue, c'est assavoir, pourveu que nous ne vueillons point obliger Dieu en telle façon que nous avons accoustumé qu'il punisse les meschans en telle sorte ou en telle, mais que nous lui laissions la liberté d'executer

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ses iugemens. · Or maintenant regardons ce qui s'ensuit. Ici Bildad en premier lieu a dit, Que la force du meschant sera famine, et qu'il y aura compure apprestee (ou disposee) à sa coste. Quand il parle de force, il n'y a nulle doute qu'il n'entende toute puissance: comme s'il disoit, que la nourriture sera convertie au meschant en famine. Et à cela aussi convient la seconde partie qu'il adiouste, Que ses costes n'aurout que rompure: car les costes signifient vertu, comme nous savons que la chair ne pourroit point soustenir l'homme, sinon qu'il y eust les costes qui sont plus dures, là où consiste toute la vigueur. Nous entendons donc en somme que Dieu maudira tellement les meschans, qu'encores qu'ils semblent robustes, et bien fournis de tout ce qu'il leur faut, cela ne sera pas pour les garder qu'ils ne soyent rompus et cassez. Or pour faire nostre profit de ceste sentence, nous avons à observer en premier lieu ce que dit l'Escriture, c'est assavoir, Que l'homme n'est point nourri du pain, mais de la parole qui procede de la bouche de Dieu. En quoy Moyse signifie, que l'abondance que nous aurons ne nous pourra pas soustenir. Quoy donc? Qu'il n'y a que la grace de Dieu. S'il plaist à nostre Seigneur, nous serons substantez, encores qu'il y ait faute de pain, dé boire, et de manger: comme il est dit, Qu'il nourrira les siens au temps de famine. Mais à l'opposite, quand un homme aura ses greniers bien pleins, et garnis, il pourra crever, mais ce ne sera pas qu'il soit soustenu. Bref, Dieu a declaré une fois en la Manne, que c'est lui seul qui nous soustient par sa vertu. Si les viandes que nous mangeons sont benistes de Dieu, elles nous serviront comme la Manne: et quand il y aura faute, Dieu suppleera bien à cela. u reste, si la benediction de Dieu n'est point sur nous, il n'y aura rien qui nous profite, il faudra que nous maigrissions, que nous soyons minez, et consumez avec nostre abondance. Ceste sentence donc de Bildad est bien vraye, et nous voyons comme il y a beaucoup d'autres passages en l'Escriture qui conviennent à cela. Ainsi apprenons d'en faire nostre profit, et cognoissons que nous n'avons ni vertu, ni substance, sinon en la bonté de Dieu quand elle est espandue sur nous, que c'est de là que nous tirons vie, que c'est par ce moyen que nous sommes conservez et maintenus en nostre estat: parquoy mettons là du tout nostre fiance. Et au reste, quand nous verrons les meschans estre robustes, sachons que cela ne durera point tousiours. Vray est qu'il ne nous faut point penser à la façon de Bildad, que Dieu tousiours à veuë d'oeil nous monstre ce qui est ici dit: mais il nous faut attendre en patience et laisser à Dieu la liberté d'executer ses iugemens quand bon lui

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semblera. Voila ce que nous avons à noter de ce passage.

Or il adiouste quant et quant, Que le premier nay de la mort mangera ses branches, ou les membres de sa peau voire, il mangera ses membres: car le mot est reiteré. Quand il est ici parlé du premier nay de la mort, il nous faut entendre une espece plus exquise de mort, car nous en verrons mourir d'aucuns, lesquels trespasseront à leur aise, que Dieu les espargnera: les autres seront tormentez, tellement qu'il y en aura qui languiront quelque temps, et seront mattez iusques au bout: et les autres quand ils meurent, c'est comme en ne sentant rien. Notons donc que ce mot ici, De premier nay de la mort, emporte une violence grande, quand un homme est là tenu comme en torture, que Dieu l'espouvante, qu'il est effrayé, et environné d'angoisses de toutes parts, qu'il ne voit aussi qu'un abysme de toute horreur. Bildad donc dit, qu'il en adviendra ainsi aux meschans. Vray est que nous sommes tous mortels, et que Dieu nous a mis en ce monde à ceste condition de nous en retirer. De fait nous ne pouvons pas venir à la vie celeste, que ce qui est de corruptible en nous, ne soit aboli, comme sainct Paul en parle (1. Cor. 15, 53). Que faut-il donc ? Qu'un chacun se dispose à mourir, cognoissant que Dieu nous fait une grace inestimable, de ce qu'il luy plaist par le moyen de la mort nous delivrer de corruption: et combien que ceste loge caduque de nostre corps soit abbatue, qu'il redressera un edifice en nous, qui est beaucoup plus excellent, d'autant que nous serons revestus de gloire et d'immortalité. Mais au contraire cognoissons que nostre Seigneur envoyera le premier nay de la mort sur les meschans, qu'il faudra que leur mort soit pleine de frayeur, qu'il n'y ait nulle consolation, que le mal ne soit nullement adouci. Et voila aussi en quoy nous differons d'avec les incredules: c'est assavoir, que combien qu'il nous faille passer par la mort tons ensemble, et que cela nous soit commun à tous sans exception: neantmoins Dieu nous tend la main, quand il est question de mourir, tellement que nous allons d'un courage paisible à luy, et que nous luy pouvons en une vraye et droite fiance recommander nos esprits, afin qu'il les reçoive comme un bon gardien et fidele. Mais quant aux meschans il faut qu'ils s'en aillent avec grande violence, qu'ils soyent esmeus et effrayez, qu'ils resistent à Dieu, qu'ils se tempestent, et qu'il n'y ait rien pour les consoler. Toutes fois qu'il nous souviene de ce qui a esté dit, c'est assavoir, que cela ne sera pas tousiours apparent: car quelquefois nostre Seigneur envoyera une mort violente à ses enfans: mais si le corps souffre, ce n'est pas à dire, que leur condition en soit pire quant à l'ame.

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Et voila eu quoy Bildad s'est trompé, comme nous avons tousiours à retenir cela, c'est assavoir, qu'il ne nous faut point iuger a veuë d'oeil: et d'autant que les iugemens de Dieu nous sont souvent cachez, et que nous n'appercevons pas comme Dieu les execute, que nous n'apportions point ici nostre sens et phantasie. Mais si Dieu execute ses iugemens d'une façon visible, notons-les pour en faire nostre profit: si nous ne les voyons pas, et bien, sachons qu'il a reservé la manifestation iusqu'a dernier iour, afin d'esprouver nostre foy. Mais cependant si est-ce que nous devons estre resolus en ceste conclusion, c'est assavoir, que si la mort est commune à tous les hommes, les fideles toutes .fois sont consolez par la bonté de Dieu, et tellement fortifiez, qu'ils vienent franchement à lui, sachans qu'il les recevra, comme ils sont asseurez qu'il fera bonne et seure garde de leurs ames iusques au dernier iour: que mesmes d'autant qu'elles sont commises en la main de nostre Seigneur Iesus Christ, et il les a prins en sa protection elles ne peuvent perir. Les fideles donc s'en iront franchement à la mort. Aucontraire il y a une mort exquise et espouvantable sur tous incredules, d'autant qu'en premier lieu ils ne savent où ils vont, et puis le iugement de Dieu les persecute, tellement qu'ils ne sauroyent concevoir que toute frayeur et espouvantement. Quand nous oyons que ce privilege nous est donné, nous avons bien à remercier nostre bon Dieu, et nous apprester à vivre, et à mourir à sa volonté. Que donc nous ne luy soyons point rebelles quand il nous voudra tirer de ce monde, veu la consolation qui nous est apprestee.

Or il s'ensuit quant et quant, Que son esperance sera arrachee de son tabernacle, et qu'il sera amené au roy de frayeur. Quand il dit, Que l'esperance de l'inique sera arrachee de son tabernacle: en cela il nous est signifié, que Dieu logera pour un temps ceux qui n'en sont pas dignes, en sorte qu'ils auront tout leur aise, mesmes ils habiteront aux palais, cependant que les povres fideles auront à grand' peine de petites cahuettes pour se retirer. Voila donc les contempteurs de Dieu qui sont adonnez à tout mal, qui habiteront en ce monde, comme si la seigneurie leur en appartenoit: ils auront leurs maisons au long et au large, ils auront à se pourmener, et puis ils auront leur esperance en leurs delices c'est à dire, qu'il leur semblera qu'ils soyent si bien appuyez que iamais ne peuvent estre esbranlez, comme aussi il est dit au Pseaume (49, 12), qu'ils despitent l'ordre de nature: et quand on regarde les bastimens qu'ils ont fait ici bas, il semble qu'ils soyent eslevez, et que la main de Dieu ne les pourra point attoucher. Voila donc les deux choses qui nous sont declarees en

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ce passage. Et pourtant quand nous voyons les contempteurs de Dieu en leurs bravetez, et en leurs magnificences, ne soyons point estonnez de cela. Pourquoy? Ce n'est point d'auiourd'huy qu'un tel train a commencé: nostre Seigneur veut que nous contemplions ces choses, afin de cognoistre que nous ne sommes point encores parvenus à nostre heritage, que nostre salut est caché. Voila comme nous ne devons point estre troublez ni scandalisez voyant que les meschans prosperent, qu'ils ont la vogue, qu'ils ont de belles habitations, et mesmes qu'ils se confient en leur fortune, qu'ils sont enflez d'orgueil, qu'ils ont une esperance qui est si bien enracinee (ce semble) que rien plus. Quand nous voyons cela, et bien, ce n'est pas chose nouvelle. Mais quoy? Notons ce qui est dit, Que l'esperance est arrachee de leur habitation: c'est à dire, que combien qu'auiourd'huy on les voye en telle pompe, et ainsi munis et equippez, qu'il semble qu'ils ayent des rempars de tous costez, et qu'il n'y ait mal qui puisse approcher d'eux pour les fascher: combien donc qu'on voye les meschans estre ainsi à leur aise, et que pour l'advenir il semble que cela doive tousiours durer: neantmoins Dieu accomplira ce qu'il a dit. Et ce n'est point sans cause qu'il est parlé et de leurs habitations, et de leur esprance: car en cela il nous est monstré, que Dieu ne sera point empesché d'executer sa vengeance sur eux, combien qu'ils soyent ainsi eslevez pour un temps, et comme exemptez de toutes les miseres de ce monde.

Or en la fin il est dit, Qu'ils viendront au roy de frayeur. Comme par ci devant il a esté parlé du premier nay de la mort, pour signifier une mort violente, et qui est beaucoup plus à craindre que la mort commune: aussi maintenant quand il parle du Roy de frayeur, Bildad signifie une frayeur royale et exquise, c'est à dire, la plus grande qu'on sauroit trouver. Il est vray que par similitude nous pourrons bien prendre le diable pour le Roy de frayeur: mais le sens naturel est celui que i'ay touché Et de fait, c'est une mesme façon de parler, que Premier nay de mort, et Roy de frayeur. Ainsi donc notons en somme, qu'ici les meschans sont menacez d'estre attirez à une frayeur telle et si enorme, que ce n'est rien de toutes les craintes que les bons conçoivent eu ce monde. Or nous devons bien noter ce passage: car si Dieu nous envoye quelque occasion de souci et de frayeur, nous sommes faschez: et de fait, le principal bien que nous pouvons souhaitter en ceste vie, c'est la paix, que nous soyons delivrez et exemptez de toute doute et solicitude. Mais tant y a que si Dieu veut que nous Soyons en souci, il ne nous faut pas pourtant fascher. Et pourquoy'! Car quand nous avons des frayeurs, encores qu'elles soyent grandes,

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si est-ce que par ce moyen Dieu nous solicite à recourir à lui: car iamais nous ne viendrions nous cacher sous l'ombre de ses ailes si nous estions asseurez de tous costez. C'est de nous comme des petis enfans: car s'ils ne craignent ils s'esgayent, ils se iettent de costé et d'autre: mais s'il y a quelque crainte qui les espouvante, on ne les peut faire sortir du giron de leurs meres. Les petis poulsins mesmes ne se rassemblent point ai facilement sous les ailes de leurs meres, sinon qu'ils soyent effarouchez, et qu'ils craignent. Noua sommes tant despourveus de sens, que si nous ne savons qu'il y a danger pour nous, nous faisons des bestes esgarees. Et nostre Seigneur pour nous retirer à soy nous envoye des craintes, tellement qu'il faut qu'en despit de nos dents, nous cognoissions que nostre vie est mal asseuree, sinon qu'elle ait Dieu pour sa garde. Voila donc où tendent les soucia et Les frayeurs que Dieu envoye à ses enfans. Et puis ils sont par ce moyen-la accoustumez à se desfier de leurs vertus: car nous ne pouvons pas bien esperer en Dieu, si ce n'est que nous soyons comme desconfits en nous-mesmes, que nous ne sachions que devenir. Il est donc bon que nous ayons des frayeurs. Mais consolons-nous, quand nous voyons que si les meschans sont asseurez, en la fin il faudra que ce repos qu'ils ont auiourd'huy leur soit bien cher vendu. Et pourquoy? Ils viendront au Roy des frayeurs, c'est à dire, à de tels estonnemens, qu'il n'y aura rien qui les puisse delivrer, qu'ils seront en tormens, et angoisses extremes: que si on les veut ramener à Dieu, il n'y aura point de remede: si on leur dit qu'il faut qu'ils s'humilient, afin de s'arrester à la bonté de Dieu, ils ne comprendront point tout cela, et ne le peuvent gouster. Voila (di-ie) quels seront les estonnements de tous les meschans qui auiourd'huy se mocquent de Dieu. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce verset.

Or il est dit consequemment, Que celuy qu n'est pas sien habitera en son tabernacle, et que le soulphre sera espandu sur son domicle. Aucuns exposent, qu'il habitera en son tabernacle: mais d'autant qu'il n'est pas sien, que le soulphre sera ietté dessus. Or cela est dur et contraint. Notons donc, que plustost Bildad a voulu signifier, que les habitations des meschans periront, ou bien qu'elles seront transferees à des estrangers. Voila en somme ce qu'il dit, comme en d'autres passages le semblable est dit des vignes et des terres. Et c'est la malediction que Moyse prononce en la Loy contre ceux qui n'obeissent point à Dieu, qui ne lui ont point servi, mais lui ont este ingrats et rebelles, Tu planteras des vignes, et un autre fera vendange: tu semeras, et un autre recueillera la moisson: tu bastiras des maisons, et un estranger

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y habitera. Quand donc Geste malediction est accomplie, il nous faut cognoistre la main de Dieu. Or comme Bildad dit, que ceux qui possederont des grosses maisons pour un temps, en seront en la fin deiettez, et qu'il faudra que d'autres y succedent, et mesmes quand ils y habiteront, que Dieu les accablera là: qu'il ne faut point qu'ils ayent des pillars pour les dechasser, et quelque autre ennemi qui les vienne voler, qui pille leurs possessions: car le soulphre tombera d'enhaut, c'est à dire, Dieu trouvera des moyens qui sont incognus aux hommes, et extraordinaires, par lesquels il fera perir les mechans, encores qu'ils soyent eslevez en leurs tabernacles, et que nul ne les en face sortir. Voila en somme ce qui est ici contenu. Or moyennant que nous retenions l'advertissement que nous avons mis, ceste sentence est vraye et bien notable Ie di qu'il nous faut retenir, que les iugemens de Dieu ne sont pas tousiours esgaux en ce monde, et qu'ils ne s'exccutent pas d'une façon visible pour estre apprehendez à nostre sens: et ainsi quelquesfois Dieu fera bien que ses enfans seront remuez çà et là, comme nous le voyons: et ce n'est pas d'auiourd'huy que sainct Paul disoit (1. Cor. 4, 11), Nous sommes sans arrest. Entendoit-il que ceste malediction fust sur les enfans de Dieu, qu'ils ne feroyent que vaguer en ce monde? Non: car Dieu les a enseignez par cela de cercher son heritage, et ce repos qui leur est appresté là haut. Quand donc les fideles sont comme oiseaux sur la branche (comme on dit) qu'ils ne savent pas où s'appuyer, qu'ils sont transportez çà et là: ce n'est pas que ceste malediction de Dieu s'execute sur eux, plustost le tout leur est converti à bien et à salut. Mais toutes fois et quantes que nous voyons que nostre Seigneur desole ainsi les meschans et les contempteurs de sa parole, il nous faut cognoistre qu'il nous donne un goust de ceste malediction ici. u reste, quand ils habiteront en leurs maisons, et que nul ne sera pour les molester Dieu a la foudre en sa main, et le soulphre, il les pourra bien faire perir. Car encores que chacun leur favorise, qu'ils soyent maintenus par le monde, et qu'on les supporte, qu'ils soyent munis de tous costez: et bien, cela ne pourra fermer la porte à Dieu, qu'il ne se venge de son costé quand il lui plaira.

Il s'ensuit quant et quant, Que sa racine dessechera par dessous, et que ses branches seront coupees par haut. Ici derechef Bildad signifie, que les meschans seront confus, encores que leur fortune semble estre tant heureuse que rien plus: car ceste similitude qu'il amene nous conduit là. Il est vrai qu'il les accompare à un arbre qui aura sa racine sous terre. Voila un arbre qui sera bien planté, et puis par dessus il aura son estendue, il aura son tronc,

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et ses branches, qui mesmes porteront et fleurs, et fueilles, et fruicts. Voila donc quelle est l'apparence des meschans, et des contempteurs de Dieu, et telles similitudes sont bien dignes d'estre notees par nous: car (comme desia nous avons declaré) il ne faut rien pour nous faire ennuyer, quand nous voyons que Dieu ne punit pas du premier coup ceux qui se desbordent à mal, mesmes qu'il semble qu'il leur porte faveur, qu'il les exauce, cela nous fasche, et sommes bouillans en nos desirs, que nous voudrions que Dieu incontinent en fist la vengeance. D'autant plus donc nous faut-il bien noter ce qui est ici dit: c'est assavoir, que les meschans pourront bien estre comme des beaux arbres, ainsi qu'il en est parlé au Pseaume 37 (v. 35): l'ai veu l'inique qui estoit eslevé, voire si haut, qu'il sembloit bien a un cedre de la montagne du Liban: car comme les cedres sont fort eminens entre les arbres, ainsi les meschans entre les hommes, voire tellement qu'il semble que chacun doive estre humilié sous eux. Mais quoi? l'ai passé (dit David) i'ai fait mon chemin, et en retournant i'ai veu qu'il n'y en avoit plus nulle trace. Quand il dit, qu'il a passé, il signifie qu'il a attendu patiemment que Dieu accomplist son oeuvre, et que le temps opportun fust venu. Ainsi nous en faut-il faire, que quand nous verrons les meschans en prosperité, cela ne nous retarde point de poursuivre nostre course, iusques a ce que nous soyons parvenus où Dieu nous appelle. Voila ce que nous avons à noter sur ce passage en premier lieu. Au reste, il nous faut aussi observer ceste menace, que quand les meschans auront prins racine profonde, et qu'il y aura telle prosperité, qu'il ne semble point que nul vent ni orage les esbranle iamais: ceste racine sechera au dessous, c'est à dire, que Dieu besongnera en sorte qu'ils seront ruinez et consumez: et au dessus les branches seront coupees: c'est à dire, en toutes sortes Dieu les persecutera. Or quand nous voyons ceci, recourons aux promesses qui sont donnees aux enfans de Dieu: comme il est dit, que l'homme craignant Dieu est accomparé à un arbre planté aupres d'un ruisseau, lequel tire tousiours humeur et substance, et que ceux qui esperent en Dieu pleinement sont semblables, comme il en est parlé en Ieremie (17, 7. 8). Prions donc Dieu que nous tirions humeur de lui, et que ce qui est dit en l'autre passage du Pseaume (92, 13) soit accompli en nous, Que le iuste fleurira comme la palme, et qu'il prosperera, voire en la maison du Seigneur. Que nostre Seigneur donc nourrisse tousiours nostre racine au dessous: et qu'encores que nous n'ayons point apparence devant les hommes, nous ne laissions point d'avoir nostre vie cachee en lui: et s'il lui plaist de nous donner quelque apparence: et bien, que ce soit pour magnifier sa benediction,

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afin que nous soyons exemple et tesmoignage de sa bonté: aussi s'il lui plaist de retrancher Dos branches quelquefois qu'il face profiter cela: comme quand on coupera une vigne, et qu'on la taillera,. c'est pour puis apres lui faire porter bon fruict: autrement qui y laisseroit tout ce seroit pour l'abastardir. Cognoissons donc que s'il plaist à Dieu de couper nos rameaux, c'est pour nous faire tant mieux fructifier en lui, quand il aura esté de ce qui est superflu en nous: qua le tout nous sera converti à bien. Cependant cela aussi servira, que nous serons retenus pour n'estre point solicitez à ceste tentation de prier Dieu, qu'il nous face semblables aux meschans, c'est à dire, qu'il nous face prosperer comme eux. Voila quant à ceste similitude.

Or il est dit aussi, Que leur memoire perira en terre, et qu'ils n'auront plus de renommee par les places.. Il est vrai que nous ne devons point mettre nostre confiance en ce monde pour y cercher nom et gloire. Car aussi l'Escriture saincte se moque de ceste vanité-là., quand elle dit, Que ceux. qui mettent ainsi leurs noms en terre, n'ont iamais CO ,nu que c'est de Dieu, ne de son royaume. Il ne faut point donc que nous soyons affectionnez de nous faire renommer en ce monde. Mais tant y a que ce n'est pas aussi en vain que Dieu a promis ceste benediction aux siens, que leur memoire sera à iamais, qu'elle sera beniste. Et comment cela? C'est d'autant que nostre Seigneur en despit de l'ingratitude du monde fera que les siens encores seront renommez, et on bonne sorte: ils seront contemptibles pour un temps, voire subiects à beaucoup de calomnies et d'opprobres, mais Dieu les en delivrera finalement, et faudra que leur integrité soit cognue. Voila donc comme la memoire des bons et enfans de Dieu sera beniste. Il est vrai que cela n'est point tousiours accompli en ce monde, mais il adviendra souventesfois. Et puis quand Dieu parle de la memoire, il entend quant à ceux qui ont discretion pour iuger: car les incredules sont aveugles et ignorans quant bien discerner les enfans de Dieu: mais cela ne diminue rien de la promesse que Dieu nous: donne. Or venons maintenant à ce que dit ici Bildad, La memoire des meschans perira. Quand il parle ainsi, notons que c'est une malediction qui est bien propre aux contempteurs de Dieu suivant ce que nous avons des a touché. Car ils sont enyvrez de leur folle ambition, qu'il leur semble que leur immortalité ne perira iamais du monde, et qu'on parlera d'eux à tousiours: et nous voyons au contraire comme il en va. Car pourquoi est-ce qu'ils se tourmentent ainsi? C'est afin qu'on parle d'eux. Et bien, les contempteurs de Dieu ont-ils ainsi appeté de se faire valoir en la bouche des hommes?

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Dieu leur tourne cela tout au rebours: car 8i leur memoire demeure, ce sera un opprobre, et on ne parlera d'eux, sinon en moquerie, et en derision. Et nous avons veu comme ceux qui ont esté ainsi transportez de Geste vaine convoitise, Dieu ne les ensevelit-il pas, qu'on ne sait plus que c'est d'eux? Quand il aura semblé que tant que le monde dureroit on parleroit d'eux, et que mesmes ils ont estimé qu'un chacun d'eux seroit le plus grand (car combien qu'ils en veissent beaucoup qui marchoyent devant, si est-ce qu'un chacun pensoit, le serai le principal) et bien, Dieu les a ensevelis (comme nous avons dit) et quand on parle, en quelle sorte est-ce? Il faut qu'on sente leur vilenie, et leur ignominie. Et cela ne vient-il point de ceste malediction de Dieu?

Ainsi donc notons, que Bildad a ici exprime le principal de ce que demandent ceux qui sont addonnez an monde. Or ceci doit bien estre observe: car si Dieu fait perir nostre memoire quant au monde, et qu'y perdons nous? Quel dommage? Car nous savons que nos noms sont escrits au livre de vie Esiouissez vous (dit nostre Seigneur Iesus à ses disciples Luc. 10, 20) car vos noms sont escrits au registres de Dieu, et de vostre salut eternel. Ne voila point pour nous contenter ? Nous ne sommes par comme ces fols, qui n'ont autre immortalité que de faire parler d'eux. Or cela est par trop maigre: mais nous savons que Dieu a enregistré nos noms en son livre, qu'il y a ce testament qu'il a escrit, voire de sa propre main, c'est à dire, en son conseil eternel (car la main de Dieu est ceste ordonnance qu'il a faite immuable) et puis il a ratifié le tout par le sang de nostre Seigneur Iesus Christ, il l'a seellé par la vertu de son sainct Esprit. Quand donc nous avons là nostre memoire entre les Anges de paradis, entre les Patriarches, et Prophetes, et entre les Apostres, n'avons-nous point dequoy nous contenter ? Et ainsi, combien que nostre memoire soit destruite en ce monde, nous ne perdons rien pourtant: mais voila comme Dieu fait que la memoire des siens est beniste (comme desia nous avons touché) encores qu'ils soyent en mespris pour un temps, et tenus on ce monde comme fiente et ordure, ainsi que sainct Paul en parle (1. Cor. 4, 13): car il les accompare à des tripes pleines d'ordures qu'on iette là. Voila donc comme les fideles sont exercez pour un temps, voire mesmes qu'ils sont en malediction, comme s'ils portoyent tous les pechez du monde: mais en la fin Dieu fait reluire leur integrité comme l'aube du iour, et ils sont en memoire beniste. Nous voyons qu'Abraham de son temps a esté mesprisé et reietté. Qu'est-ce qu'on a peu estimer de Iacob? Mais nous voyons que leur memoire est beniste. Chacun s'est rué sur David, on

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l'a maudit, on l'a despité, il a esté comme un ver de terre, il a este en opprobre et en moquerie iusques au: plus mesprisez, et un chacun l'avoit comme en abomination: et toutes fois nous voyons comme sa me noire est beniste, voire en l'Eglise de Dieu, car quant aux incredules, il ne faut point que là on cherche d'avoir memoire, ni renommee, d'autant que ce sont povres aveugles qui ne peuvent iuger, et ne sont point capables de discerner entre le blanc et le noir. Voila donc ce que nous avons à noter de ce passage.

Or il est adiousté consequemment, Qu'ils seront deiettez de clarté en tenebres, qu'ils seront exterminez du monde, qu'ils n'auront ne fiIs ne neveus au peuple, et qu'ils n'auront point de survivant, ou d'heritiers en la terre où ils habitent. Ici Bildad conforme le propos qu'il avoit tenu, c'est assavoir, que si Dieu fait prosperer les meschans, ce n'est point à tousiours. Et cela est bien vray: car quelle felicité y a-il en leur condition, veu qu'il faut que tous leurs ris soyent convertis en pleurs? Ainsi donc cognoissons que la clarté presente des meschans est pour les conduire au chemin de tenebres. Quand nous oyons cela, de nostre costé, si nous sommes en tenebres, c'est a dire, en afflictions (omme le mot aussi l'emporte) que nous ne sachions de quel coste nous tourner, que nous ayons tant de miseres tout à l'environ de nous, que nous ne voyons nulle issue: et bien, sachons que ces tenebres tant obscures seront un chemin pour nous conduire à la clarté de Dieu: car il a une façon admirable pour conduire les siens à salut, voire quand il semble qu'il les vueille faire perir. Sommes-nous donc comme en perdition? Cogoissons que Dieu par ce moyen-la nous tire à salut. Sommes-nous en tenebres obscures? Cognoissons qu'il nous pourra bien amener à clarté. Voila ce que nous avons à recueillir de ce passage.

Au contraire voyons-nous les meschans estre là enflez de leur noblesse, et qu'ils font leurs grandes parades, et estendent leurs ailes? Et bien, il est vray que les voila en grande clarté: mais attendons que Dieu accomplisse ce qui est ici dit, c'est assavoir, que les tenebres vienent. Voila donc une chose bien utile, comme nous voyons, de savoir, que si pour un temps Dieu fait prosperer les meschans, leur condition n'en est pas meilleure: car il faut tousiours regarder à l'issue. Et à l'opposite, si les povres fideles sont ici angoissez, qu'ils ne sachent que devenir, que leur condition n'est point pire pour cela. Et pourquoy? Regardons la fin: c'est que Dieu par tenebres les veut conduire à la clarté. Au reste, quand il est dit, que les meschans n'auront point d'enfans, ne de successeurs, et qu'ils ne laisseront point d'heritiers en leurs habitations, c'est suivant la malediction de la Loy' car il est

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dit, que le lignage est une benediction de Dieu: et encores que nostre Seigneur vueille que tous les biens de ceste vie lui soyent dediez, et qu'on l'en cognoisse autheur, pour lui en rendre la louange: neantmoins par special il prononce, que quand il donne lignage à quelqu'un, il le benit par ce moyen-la. Or Bildad, encores que lors la Loy ne fust point escrite, avoit ceste doctrine imprimee de Dieu, c'est assavoir, que nostre Seigneur exterminera les meschans, en sorte qu'il ne laissera nul de leur race, que tout cela ne soit aneanti. Si on allegue, que nostre Seigneur permettra bien que ses enfans mesmes soyent steriles: la response est à Gela, que ces maledictions ici sont converties en bien aux enfans de Dieu souventesfois. Et ne faut pas aussi que nous facions une regle generale, et indifferente pour dire, qu'à tous propos Dieu face visiblement ce qu'il prononce: car il nous lui en faut laisser le iugement par dessus pour en disposer en temps et lieu, et comme bon lui semblera. Nous verrons donc quelquefois qu'un homme fidele et craignant Dieu n'aura point de lignee en ce monde: ce n'est pas à dire pourtant qu'il soit maudit de Dieu. Car voila le premier iuste, quelle race a-il laisse? Et mesmes quand la promesse est donnee à Abraham, que son lignage sera comme le gravier de la mer, et comme les estoilles du ciel, a-il de semence en grand nombre? Combien laisse-il d'enfans apres sa mort? Il est vray qu'il en a quelques uns outre Isaac: mais Dieu les retranche, comme aussi ils n'estoyent pas dignes d'estre enfans d'Abraham. Il est vray qu'apres lui, Isaac son fils a bien deux enfans: mais l'un est meurtrier en son coeur, et il est contraint de chasser l'autre, et de le bannir de sa maison. Nous voyons donc que quand les fideles ne laisseront point d'enfans apres leur mort, ils ne laisseront pas d'estre bonis de Dieu pour cela: car ils ont un parentage continuel au ciel,

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quand il plaist à Dieu de les conioindre non seulement avec tous ses saincts et fideles, mais avec les Anges aussi. Mais quant aux meschans, il faut que ceci soit cognu une malediction que Dieu leur envoye, car il leur semble que tout soit perdu pour eux, quand ils ne pourront point avoir d'heritier ne de successeur: et Dieu les en prive par sa iuste vengeance, et par une punition qui leur est propre d'autant qu'elle est du tout repugnante à leurs affections. Et est encores ce que nous avons à observer en ce passage.

Or au reste, quand Bildad conclud en la fin Que ceux qui viendront apres seront estonnez, et que ceux qui marcheront devant seront saisis de frayeur, et que telle est l'habitation des meschans, et de ceux qui ne cognoissent point Dieu: c'est pour conformer son propos, c'est assavoir, que Dieu punira les meschans en telle sorte, que le monde sera estonné de contempler leur condition, tant elle sera malheureuse. Ceste sentence ici est bien vraye, et nous en devons bien faire nostre profit, et la retenir, pourveu que nous ne suivions point Bildad, en ce qu'il enclost en ceste malediction et Iob, et tous ceux qui sont affligez, Et pourquoy? Car (comme nous avons dit) les afflictions sont communes aux enfans de Dieu aussi bien qu'aux meschans. Il nous faut tousiours regarder de laisser à Dieu la conduite de toutes ces choses comme aussi elle lui appartient. Ainsi donc quand nous serons povres et affligez que le monde nous estimera miserables: que nous ne laissions pas pourtant de nous appuyer sur la bonté de nostre Dieu, attendans qu'il nous delivre pleinement de toutes nos povretez et afflictions, quand nous nous remettrons tousiours à luy.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

IOB CHAP. XIX

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LE SOIXANTENEUFIEME SERMON,

QUI EST LE . SUR LE XIX. CHAPITRE.

1. Iob respondant, dit, 2. Iusques à quand affligerez-vous mon coeur, et me minerez d e vos propos? 3. Desia vous m'avez rendu confus par dix fois, et n'avez point honte, et vous estes endurcis contre moy. 4. Si i'ay failli, ma faute demeurera avec moy. 5. Mais si vous-vous magnifiez, et vous esleve en ma calamité, 6. Sachez que Dieu m'a assiegé de sa puissance, et m'a environné de sa rets. 7. Si ie crie pour l'outrage, il ne me respond point: si ie m'escrie, ie n'ay point de droit. 8. Il a enclos mon chemin tellement qu'il n'y a point d'issue, et a mis les tenebres en ma voye. 9. Il m'a despouillé de ma gloire, il m'a esté la couronne de mon chef. 10. Il m'a destruit de toutes parts, et ie suis esvanoui: il a esté mon esperance comme d'un arbre. 11. Son ire s'est eslevee contre moy, et m'a tenu pour son ennemi. 12. Sa gendarmerie est venue, ils m'ont environné, et ont mis leur camp à l'entour de mon tabernacle.

Nous avons veu quelle estoit l'intention de Bildad, quand il a argué Iob. Il prenoit ce theme general, Que Dieu ne laisse pas les meschans impunis. Là dessus il concluoit, qu'il falloit donc que Iob fust de ce nombre, puis qu'il estoit si griefvement affligé de Dieu. Or Iob le reprend, d'autant qu'il ne faut point estimer sa vie selon l'affliction qu'il enduroit, et que Dieu ne le punit point pour fautes qu'il ait commises, mais qu'il y a un iugement secret et incognu aux hommes. Or devant que venir là, il se plaint de ses amis, pource qu'ils s'estoyent ainsi endurcis contre luy. Vous n'avez point de honte (dit-il) de me rendre ici confus desia tant de fois: vous-vous estes endurcis, ou estrangez, car le mot peut emporter et l'un et l'autre: mais le plus propre c'est qu'ils se sont endurcis, n'ayans pitié ne compassion de ses maux. Nous voyons donc maintenant où tend ceste plainte. Mais quand il adiouste, Que s'il a failli, sa faute demeurera en luy, en cela il monstre qu'il estoit passionné outre mesure: car s'il avoit failli, il devoit recevoir correction paisiblement. Et c'est une façon de parler qui conviendra plustost à un homme incorrigible ou desesperé, qu'à un enfant de Dieu de dire, Laissez moy, car ie porteray ma punition. Ay-ie peché aux despens dautruy ? Iob neantmoins est tenté iusques là, voyant qu'il ne peut avoir autre raison de ses amis: mais cependant il retourne au principal, et n'insiste pas là, pource qu'il avoit

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mauvaise cause: mais il dit, Pretendez-vous de gaigner contre moy en vous magnifiant, pource que vous me voyez en tel estat, et qu'il vous semble que ma cause soit perdue, et que ie serai condamné, pource qu'on me voit une si povre creature que rien plus? Cognoissez (dit-il) que Dieu m'a perverti en iugement: c'est à dire, Il ne faut point disputer ici par raison: car Dieu ne se reglera pas selon les hommes: Ie ne puis avoir droit de lui. I'aurai beau contester: mais si est-ce qu'il faut que ie porte mon mal, et que i'en soye accablé, et cependant si ie crie, si ie me lamente, ce n'est point pour adoucir mon mal, ie n'en aurai nul profit car il s'est declaré ennemi contre moi, il m'a envoyé des maux infinis, comme une armee qui m'assiege. le suis ici tormente, et qui pis est, le ne voi nulle issue en tout mon chemin, et semble qu'il m'ait enclos et enserre, et qu'il n'y ait moyen aucun d'eschapper de ses miseres qui me pressent, et me tormentent. Or ces propos seroyent bien estranges de prime face, sinon que desia nous eussions entendu en partie sur quoi Iob se fonde, et puis que derechef cela nous fust reduit maintenant en memoire, comme il sera au plaisir de Dieu.

Mais suivons le propos de Iob. Ceste plainte qu'il fait à ses amis est iuste: c'est assavoir, qu'ils prennent plaisir à le rendre confus. Or (comme il a esté traitté par ci devant) si un homme est batu des verges de Dieu, combien que nous ayons iuste raison de le reprendre: toutes fois cela se doit faire avec un esprit de douceur, afin que la medecine ne soit par trop aspre, attendu que la main de Dieu en soi a desia assez de rigueur sans qu'on y adiouste plus. Si un homme s'esgaye à l'encontre de Dieu et qu'il semble qu'il ne sente nul mal, qu'il face de l'enragé, et qu'on ne puisse chevir de lui: là nous avons à user d'une plus grande aspreté: car il faut domter une telle arrogance, quand les hommes abusent de la patience et bonté de Dieu: et si du premier coup il ne les traite pas comme ils ont merité, qu'ils s'endurcissent, et deviennent plus obstinez, pource qu'il les supporte: voila (di-ie) où nous devons user d'une plus grande severité, car il n'y a point de propos que les hommes se moquent ainsi de Dieu, et qu'ils convertissent sa bonté et douceur en telle poison, qu'ils s'enveniment de plus en plus à l'encontre de lui. Que si on les traitte doucement, ils s'esgayent en leurs delices pour estre comme forcenez, on ne peut arracher

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nulle raison d'eux, ni les attirer à repentance. Mais quand un homme sera matté, qu'on verra que desia Dieu y a tellement besongné, que nous devons estre esmeus de compassion: si nous venons là avec toute rigueur, et que sera-ce? Nous monstrons bien qu'il n'y a nulle humanité en nous. Vrai est que quand un homme seroit le plus affligé qu'il est possible, si nous le voyons encores estre endurci contre Dieu, et que toutes les corrections qu'il aura receues ne l'ayent point corrigé, il faudra alors user de rigueur: mais tant y a qu'encores devons-nous avoir pitié du mal que nous voyons, et si nous sommes humains, il y aura aussi quelque attrempance et douceur, et nous userons d'une façon aucunement paisible. Or aux amis de Iob il n'y a rien en de semblable: car s'ils l'eussent prins comme ils devoyent, ils eussent trouve qu'il s'humilioit sous la main de Dieu: et de fait, encores qu'il trouvast estrange d'estre ainsi traitte, neantmoins il ne laissoit pas de confesser que Dieu estoit son Iuge, et qu'il avoit toute puissance sur lui. Là dessus ils viennent detracter de lui, et lui font à croire (contre toute verité) qu'il estoit un meschant, qu'il n'y avoit qu'hypocrisie en lui, que iamais il n'avoit servi à Dieu de coeur, et que ceux qui n'estoyent point affligez tant que lui, estoyent beaucoup meilleurs et plus iustes. Il falloit que Iob renonçast Dieu, et parlast contre sa conscience, pour leur accorder leur dire. Voila donc sur quoi il insiste

Or par cela nous sommes advertis, quand Dieu affligera quelques uns de nos prochains, de ne point conclure si tost qu'ils sont les pires du monde: mais regardons de iuger en equité comme nous voudrions qu'on fist de nous, Possible que Dieu veut esprouver leur patience. Encores qu'ils ayent cheminé droitement devant lui, et en un bon zele: tant y a qu'il veut que nous ayons des miroirs. Et s'il lui plaist de faire que la cause nous soit incognue, ou bien s'ils ont failli, et que Dieu les punisse: tant y a qu'il ne nous faut point encores mesurer leurs pechez par la punition que nous voyons. Et pourquoi? Car il s'adresse aux iustes plus durement, qu'à ceux qui sont des pires, pource qu'il reserve les plus meschans iusques en la fin: et cela est pour les rendre tant plus inexcusables: car ils ne font qu'amasser un thresor de son ire, et de sa vengeance tant plus horrible sur leurs testes. Voila donc comme il nous faut estre prudens et moderez quand nous verrons des povres personnes en affliction, afin que nous n'y allions point au pis. Et au reste, encores que Dieu nous monstre quasi au doigt qu'il a iuste cause, quand il envoye telles calamitez sur quelqu'un, que nous sachions faire nostre profit: et pour ce faire que nous regardions à nous, car quand Dieu nous tait ainsi sentir ses

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iugemens, il nous veut instruire aux despens d'autrui. Ce ne sera rien donc quand nous condamnerons ceux qui endurent, sans avoir esgard à nos personnes: mais il faut qu'un chacun entre en soi, et qu'il regarde, Helas!! si mon Dieu m'a preservé, ie suis tenu d'autant à lui: et mesmes ie pourroye encore estre chastié en une sorte et en l'autre: il faut donc que ie cognoisse que tontes fois mon Dieu m'espargne, et que cela vient de sa pure misericorde que ie ne suis pas affligé iusques au bout, et mesmes que ie suis ici à mon aise, et à mon repos. Que nous cognoissions (di-ie) ces choses, afin que nous ayons occasion d'estre nos iuges, et que nous ne condamnions point les autres sans regarder à nous.

Or cependant nous voyons quelle tentation c'est, quand les hommes apportent un iugement pervers et mauvais sur nous, et qu'il est bien difficile de tenir alors mesure, veu que Iob qui a eu une patience telle que nous savons, et que l'Escriture prononce, neantmoins s'est ici ietté hors des gons, et n'a peu se tenir en bride qu'il ne lui eschappast un mauvais propos. Il est vrai qu'il se plaint à bon droit: mais cependant ceste sentence est d'un homme incorrigible, Si i'ai failli ma faute demeurera avec moi. Car encores que les hommes nous soyent trop inhumains quand nous aurons failli (comme nous en verrons qui auront un zele trop ardent, ou qui n'apportent point de telle attrempance comme il seroit bien requis) si est-ce que les enfans de Dieu se doivent tousieurs humilier: car que savons nous si Dieu cognoist des vices en nous plus que nous-mesmes? et de fait, nous n'appercevons point la dixieme partie de nos pechez. Dieu donc nous envoyera quelquesfois une correction plus dure que nous ne pensons qu'elle nous soit convenable: mais c'est que nostre maladie nous est cachee. Nous voyons que David a eu ceste consideration-la envers Semei. Il savoit bien que Semei estoit un meschant, et qu'il n'estoit mene que d'un esprit d'aigreur et d'amertume contre lui: et nonobstant il dit, Que sait-on si Dieu lui a commande de se ruer ainsi sur moy? Voila David qui regarde, que Dieu le tenoit entre ses mains, et qu'il vouloit qu'il fust manié rudement. Or si nous devons attribuer â Dieu ce que les meschans nous persecutent pource qu'il se servira d'eux comme de fleaux pour frapper iustement sur nous: que sera-ce quand nous en verrons qui d'un bon zele taschent à nous reduire, et qui desirent nostre salut s'ils n'y vienent pas en telle douceur comme il seroit requis: faut-il pourtant que nous facions des chevaux eschappez pour reietter tout? Quel propos y a-il? Nous monstrons bien par cela, que nous ne sommes pas gouvernez par l'Esprit de Dieu, en façon que

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ce soit. Or nous voyons que Iob à este tenté en cest endroit, et d'autant plus devons-nous estre sur nos gardes. si cela est advenu à un homme qui estoit comme un Ange du ciel, ie vous prie que sera-ce de nous, sinon que nous facions bon guet contre Satan? ne nous aura-il bien desbauché tantost? Or tant y a que s'il a une fois entree en nous, nous ne saurons bonnement de quel coste nous tourner pour nous reduire quand nous aurons decliné du droit chemin. Et ainsi que ce passage nous serve de telle instruction comme i'ai dit: c'est assavoir, que si les hommes s'eslevent ainsi contre nous, et qu'ils nous soyent par trop importuns, et qu'ils ne soyent pas si moderez comme il seroit besoin: toutes fois nous cognoissions qu'il nous sera tousiours bon pour nostre salut de recevoir les corrections qui nous sont faites. Et pour nous humilier, apprenons d'entrer en nous-mesmes et que nous ne soyons point despits et chagrins, quand on nous reprendra trop aigrement, et qu'on descouvrira nostre turpitude. Pourquoy est-ce (comme nous voyons) que les hommes tempestent sans regle, et sans modestie souventesfois? Pource qu'ils ne regardent point à Dieu. Car si un homme qui sera accusé cognoissoit, Or çà i'ay failli voirement, et ie me sens coulpable, et i'ay beau m'excuser devant les hommes: que ie me iustifie, que i'esblouisse les yeux et de moy et de mes prochains, et que ie pense qu'on me fait grand tort: helas! ie ne puis pas eschapper la main de mon Dieu: qu'est-ce que ie gaigneray donc, quand i'aurai fait beaucoup de circuits, et à m'excuser du costé des hommes ? Car voila Dieu qui me condamnera. Et encores n'est-il point question simplement d'estre adiourné devant le Iuge celeste: mais voila ma conscience qui me redargue tellement, que ie porte et mon iuge et mon bourreau avec moy. Puis qu'ainsi est donc, ne vaut-il pas mieux que ie passe condamnation, que ie baisse la teste, et que ie sente que Dieu voit tout? et quand ie suis ainsi traitté de lui, que ie cognoisse que ceste medecine m'est propre: et combien qu'elle me semble amere, et que ie la voudroye ietter, s'il m'estoit possible, que si faut-il que ie passe par là? Voila donc ce que nous avons à noter de ce passage.

Et au reste, apprenons quand Dieu nous visite d'estre vigilans pour cognoistre nos fautes sachans qu'en cela il nous fait une grace singuliere, car nous voyons comme de nature nous sommes enclins à hypocrisie: et là dessus chacun se flatte, et se nourrit en ses vices, tellement que si nous n'estions prevenus d'autre costé, il n'y auroit celui qui ne voulust tousiours crouppir en son ordure. Et qu'en adviendroit-il finalement ? Quand nous aurons poursuivi de mal en pis, voila Satan qui gaigne possession, et nous sommes tellement transportez,

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qu'il n'y a plus que stupidité . en nous, comme il est dit aux Proverbes (28, 14), et comme S. Paul aussi en parle (Rom: 1, 28, Ephes. 4 14). Car voila l'extremité de tous maux, quand il n'y a plus de doleance aux hommes, que les voila transportez, qu'ils sont livrez entre les mains de Satan, tellement qu'ils ne sont point navrez pour sentir leurs pechez; et pour gemir devant Dieu. Or si est-ce que nous en viendrions tous là, n'estoit que Dieu nous supportast par ce moyen: c'est qu'il nous suscitast quelquesfois des hommes, qui nous contraignent de sentir nos vices, quand nous les aurons mis en oubli, les descouvrent là où nous cuidons qu'ils soyent bien cachez, et nous ramentoivent qu'il faut venir devant le Iuge au lieu que nous lui avions tourné le dos. Voila donc, (comme i'ay dit) une grace qui n'est point à mespriser: car si nous reiettons les corrections qu'on nous fait, c'est autant que si nous taschions d'esteindre la clarté de l'Esprit de :Dieu. Nous sommes en tenebres, quand nos pechez sont cachez: et Dieu nous vient allumer sa lampe, afin qu'il nous esclaire pour voir nos povretez: et puis nous voulons avoir des bandeaux qui nous aveuglent, et ne voulons point souffrir qu'ils nous soyent ostez: nous reiettons la clarté, et aimons mieux les tenebres. le vous prie quelle ingratitude est-ce là? N'est-ce pas un sacrilège detestable, quand nous resistons ainsi à l'Esprit de Dieu, lequel nous tend la main et nous veut ramener au chemin de salut?

Voila donc ce que nous avons à noter par special en ce passage: c'est que nous ne disions point, O si i'ay failli, ie porterai ma peine, un autre ne l'endurera pas pour moy: que nous ne combations point (di-ie) en telle sorte, sachans que Dieu eslargit ses graces aux autres pour nous en communiquer: et quand il nous envoye quelqu'un qui nous remonstre nos fautes, c'est un tesmoignage de sa bonté, et qu'il a encores le soin de nous, et nous veut reserver à soy. Et de fait, quand nous serons restifs pour regimber contre l'esperon, reiettans les corrections qui nous seront faites par les hommes: ce te ingratitude là s'adresse à Dieu mesme, c'est à lui que l'iniure est faite, et c'est lui aussi qui s'en vengera. Ainsi gardons-nous de tomber en telle fierté: mais sachons que quand nous aurons failli, c'est le temps dé retourner à nous-mesmes, et de sentir nostre mal, afin d'y remedier. Or venons maintenant au second poinct qui est le principal. Car (comme il a desia esté declaré ci dessus) Iob n'a pas reietté la correction pleinement, mais il a ietté ce propos-là comme d'une bouffee. Et cela a esté observé par ci devant, que Iob en ce livre n'a pas seulement parlé de ce qu'il avoit resolu en soy: mais a declaré ses passions selon qu'il en estoit esmeu, combien qu'il

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y resistast, et qu'il se restreignist pour s'en repentir apres. Maintenant donc il vient au principal, voire delaissant ce qu'il a dit, et ne s'en souciant point: car il cognoit que c'est un propos extravagant, et qui n'est nullement fondé ni en raison, ni en verité. Il retourne donc à la defense de sa cause: c'est assavoir, que ses amis sous ombre de le corriger s'eslevent contre lui, voire et s'eslevent, n'allegans sinon son opprobre pour le rendre confus, et qu'ils vienent là avec une durté, et avec une impudence, qu'il n'y a ni humanité, ni modestie en eux. Voila donc l'intention de Iob.

Et au reste, il conclud tousiours que Dieu ne le punit point pour ses pechez: mais qu'il l'a traitté d'une façon estrange, et qui n'est point accoustumee aux hommes. Et de fait, ici il se plaint, Que s'il crie, il n'a nulle raison, d'autant que Dieu lui est comme ennemi. Par ceci nous sommes enseignez en premier lieu, que si Nous voulons profiter envers nos prochains, en les arguant de leurs fautes, il faut que nous soyons bien informez qu'ils ont failli, et que nous les redarguons en verité, et non point par coniectures simples: comme ça esté une façon de proceder mauvaise aux amis de Iob, quand ils l'ont voulu condamner, pource qu'il estoit affligé de Dieu. Or nous devons bien avoir une autre conseil, comme i'ay desia declaré: car Dieu ne punit pas d'une mesure egale tous ceux qui ont failli, et mesmes les plus iustes quelquesfois sont tormentez beaucoup plus que les autres,. comme nous le voyons, car selon que Dieu leur a desparti de sa vertu, aussi il les examine iusques au bout. Il nous faut bien retenir ceci, afin que nous ne soyons point faschez, voyans que nous avons à cheminer par un mesme chemin. Car nous doit-il faire mal, que Dieu ne nous espargne non plus que ceux qu'il a le plus aimez que tous les autres? Voulons-nous estre plus privilegiez que les saincts Peres qui ont eu un tesmoignage si excellent du S. Esprit? Ainsi donc quand Nous voudrons former le procez à un chacun selon qu'il est traitté de Dieu, tous les povres de ce monde seront meschans tous ceux qui seront subiets à maladies, tous ceux qui seront mesprisez, et de nul credit. Et où sera-ce aller ? Car c'est là que Dieu choisit les siens, ce sont ceux qu'il recognoist et advouë pour ses enfans. Et au contraire, ceux qui sont constituez en honneur et dignité, Dieu les a ainsi eslevez, afin que leur cheute soit tant plus mortelle, voire quand ils auront abusé de sa grace. Ceux qui ont des richesses, s'engouffrent là dedans, tellement que c'est comme une entree d'enfer: ils s'enyvrent de leur abondance, ils despitent Dieu, tellement que le bien qu'ils auront possedé, criera vengeance à l'encontre d'eux Nous voyons que ceux qui Sont les plus robustes, ce sont chevaux

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rebelles qui ne se peuvent point donter, et n'en peut-on nullement chevir, bref, il semble qu'il n'y ait que rage à l'encontre de Dieu. Voila donc un iugement par trop malin et pervers. Et ainsi apprenons de tenir une telle procedure, que nous ne condamnions les hommes, sinon par la Loy de Dieu, que nous soyons bien informez de leurs fautes pour en iuger: et au reste, que nous ne passions point nos limites, que nous cognoissions ce qui est à condamner des personnes, que nous les reservions tousiours à la main de Dieu, iusques à ce qu'il y ait une certaine marque que Dieu les aura reprouvez. Que donc de nostre part nous ne soyons point temeaires pour usurper ce qui ne nous est pas licite. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage, Or cependant nous avons dit, que la sentence de Iob est bien vraye: c'est assavoir: qu'il n'est point puni à cause de ses pechez: mais il ne s'ensuit pas qu'il ne se soit desbordé en ses passions. Et cela nous doit tousiours humilier tant plus: car quand nous voyons qu'un tel homme, qui estoit doué de si grandes graces, ne s'est peu tenir qu'il ne se soit esgaré, et que sera-ce de nous?

Or suivant cela il dit, Que Dieu l'a perverti: c'est à dire, qu'il vient contre lui d'une façon-confuse qui n'a point de regle, et là où on ne trouvera point d'equité. Cela se peut dire en un sens qui ne seroit point mauvais: car nous avons deduit par ci devant, que Dieu a double iustice on soy. L'une est celle qu'il nous a declaree en sa Loy. Or ceste iustice nous est toute notoire et cognue: c'est nostre regle. Mais il y on a encores une autre en Dieu plus haute, qui nous est secrette

et cachee. Car quand nous aurions accompli toute la Loy (Ge qui est impossible: mais le cas pose qu'ainsi fust) si est-ce que nous n'avons point satisfait à Dieu selon sa iustice parfaite: mais nous l'aurons contenté Selon qu'il veut que nous le servions, voire Selon notre portee humaine. le ne di pas telle que nous l'avons depuis le peché d'Adam: mais selon ce que nous avons este creez de Dieu. Prenons d/ c le cas que nous fussions Anges: et bien, nous pourrons accomplir la Loy de Dieu: mais cela D est pas pour respondre devant sa iustice souveraine: car elle est plus haute que tout ce que nous pouvons comprendre en nostre entendement, il D'y a nulle proportion. Ainsi nostre Seigneur quelquefois punira les hommes pour leurs pechez, voire selon qu'il a declaré ses maledictions en la Loy: aucunesfois il n'aura point tel regard pour les punir: mais il se reserve la fin et l'intention en son conseil secret. Comme nous voyons Iob qui est persecuté: si on demande pourquoi, nous aurons beau nous enquerir, nous ne trouverons pas que ce soit pour ses pechez: il faut donc qu'il y ait quelque autre chose. Nous voyons quels tormens

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endure Iacob, et neantmoins si est-ce qu'il a servi purement à Dieu. Et ses Peres quoy? Abraham, et Isaac, il semble que Dieu ait conspiré à l'encontre d'eux pour les faire passer parmi tous les maux et miseres qu'on peut imaginer. Autant en est-il de David. Est-ce qu'ils ayent esté plus desbauchez que les autres, et qu'ils ayent merite des punitions plus rigoureuses? Nenni. Mais voila des iugemens de Dieu qui nous sont cachez pour un temps.

Voila donc ce que Iob pretend ici: c'est assavoir, qu'il ne faut point prendre l'affliction qu'il endure, comme des chastiemens communs, et qui se rapportent aux menaces que Dieu a publiees en sa Loy: qu'il y a une cause plus haute, et qui ne peut estre cognue des hommes. Mais cependant si Iob eust eu simplement ce regard-là, en cela ii eust eu bonne raison: mais il se monstre passionne, quand il dit, Dieu m'a perverti tout est ici confus. Il est vrai qu'il a cognu tousiours que Dieu estoit iuste: comme nous voyons que combien qu'il soit comme esbranlé, et qu'il lui ait eschappé tels propos, si revient-il à soy, et cognoit bien qu'il faut qu'il ait la bouche close. Mais si ne laisse-il point d'avoir des escoumes: Gomme quand un pot boult et que les bouillons sont trop grans, ii faut qu'ils se iettent de costé et d'autre. Ainsi Iob en fait-il, et faut bien que nous cognoissions qu'il se tempeste par trop à l'encontre de Dieu. Or ceci nous est bien profitable, si nous le pouvons appliquer à nostre instruction. Car en premier lien nous aurons beaucoup profité, si nous avons retenu ceste leçon Que Dieu quelquesfois afflige les hommes, non point en considerant leurs pechez, mais pource qu'il les veut humilier, pource qu'il veut monstrer qu'il a toute authorité par dessus ses creatures, et qu'il les a ordonnees comme miroirs de patience: pource qu'il leur veut faire sentir leurs infirmitez, afin qu'ils se cognoissent tant mieux, quand ils auront appercue qu'il y a des vices cachez en eux qui se descouvrent par les afflictions, et qu'ils n'ont point eu constance telle qu'il estoit requis, mais qu'ils ont fleschi: et quand ils se seront ainsi veus comme trebuschez, qu'ils soyent tant plus incitez à invoquer Dieu, cognoissans que s'il ne leur eust tendu la main, c'estoit fait deux. Et de fait, quand nous endurons quelque affliction, le meilleur remede est que nous entrions en cognoissance de nos pechez, et qu'un chacun se forme son procez, Helas! i'ay tant offensé mon Dieu, que quand il me puniroit cent fois d'avantage, i'en ay desservi encores plus. An reste, si nous ne voyons pas tousiours pourquoy Dieu nous afflige, Et bien, Seigneur, tu es iuste: encores que ie ne puisse point comprendre la raison de ton conseil, il me doit suffire de savoir que tu

ne fais rien sinon en droiture et equité.

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Sachons donc que nous aurons une vraye sagesse, quand nous pourrons ainsi glorifier Dieu, encores qu'il nous tiene comme les yeux fermez, et nous conduise comme povres aveugles. Contentons-nous de cheminer par où il nous voudra mener et conduire, sachons que sa seule volonté nous doit estre pour iustice et pour une regle infallible. Touchant de ce que nous voyons Iob estre par trop passionné, cognoissons que ce nous est une chose bien difficile que de nous assubiettir a la simple volonté de Dieu, voire sans nous enquerir de la raison de ses oeuvres, et sur tout de celles qui surmontent nostre sens, et nostre capacité. Et c'est-ce que i': desia dit, que c'est une sagesse parfaite, et plus qu'Angelique, si nous savons faire cest honneur à Dieu, d'acquiescer purement et simplement à son plaisir: tellement qu'encores que nous le trouvions estrange, et qu'il nous semble estre contraire à toute raison et equité, que toutes fois nous baissions la teste, et que nous disions Seigneur, combien que ce soyent des abysmes profonds que tes iugemens, si est-ce que nous ne presumons point de venir au contraire. Et de fait, Iob s'estoit disposé à cela, et mesmes, combien qu'il ait eu de rudes assauts et tentations, si est-ce qu'en la fin il a eu la victoire: mais si voit-on qu'il fleschit, en disant, Dieu a perverti mon iugement, c'est à dire, il ne me traitte pas comme un iuge: mais il y va d'une rigueur extraordinaire, comme s'il n'y avoit nulle compassion en lui. Quand Iob a esté tenté iusques là, que sera-ce de nous? Ainsi donc appliquons tous nos sens, et tontes nos estudes à ceste doctrine, assavoir, d'acquiescer purement et simplement à la bonne volonté de nostre Dieu: et encores que les tentations nous transportent par fois, que nous ne demeurions pas là: mais que ceste bride nous retiene, qu'elle soit pour nous reprimer, quand nous regarderons que Dieu est nostre Iuge, et que les hommes mortels s'eslevent à l'encontre de leur Createur, quand ils ne peuvent s'assubiettir à ce qu'il leur envoye. Car encores qu'ils protestent tout le contraire, si est-ce qu'en ce qu'ils font, ils monstrent qu'ils accusent Dieu de cruauté, et qu'ils veulent entrer en procez contre lui. Voila ce que nous avons à retenir.

Or Iob n us doit servir d'un tel exemple quand nous voyons l'excez de ses passions. Mais quand nous forons comparaison de lui, avec ceux qui se laschent la bride en une audace diabolique, encores devons-nous estre mieux advertis de nous humilier. Comme quoy ? Nous en verrons beaucoup qui ne seront pas semblables a Iob: car ils n'ont pas simplement une bouffee pour se despiter: mais ils persistent de mal en pis: et quand quelque chose ne leur vient point à gré, apres qu'ils auront murmuré contre Dieu, ils se donnent licence de le

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despiter: et puis si quelque mot leur est difficile, il y a une telle temerité qu'ils ne feront point de scrupule de s'eslever à l'encontre de Dieu voire et seront opiniastres iusqu'au bout: comme nous en voyons de ces outrecuidez, quand il y aura quelque chose en l'Escriture saincte qui ne s'accordera point à leur sens, et à leur fol cerveau, Ô cela sera condamné du premier coup, sans s'enquerir d'où il procede: et puis encores qu'ils soyent convaincus, si ne laissent-ils pas d'estre impudens iusques-là de s'eslever contre Dieu, et contre ses iugemens secrets et incomprehensibles, pour dire, O voila, il est impossible que cela entre en ma teste. Et mon ami, si tu es un povre aveugle, le soleil sera-il obscurci qu'il ne luise pourtant? Si un aveugle dit, le ne voy point clair, est-ce à dire que le soleil n'apporte que tenebres? C'est bien à propos. Et ainsi quand nous voyons que le diable transporte les hommes en telle furie, qu'ils font leurs conclusions à l'encontre de Dieu: d'autant plus devons nous tascher de nous tenir en bride courte: et si quelquesfois nostre impatience nous solicite' et nous pousse à quelque despit, et chagrin, que pour le moins quand nous aurons bien tempesté, nous retournions à nous (car il vaut mieux: tard que iamais) pour dire' Et Seigneur, où seroy-ie, si tu ne me retenois? Ainsi mon Dieu, il faut bien que ie me gouverne par ton Esprit, et que tu me donnes ceste prudence-là, que ie soye du tout subiet à ta bonne volonté, quoy qu'il me puisse advenir. Voila ce que nous avons à observer.

Et au reste, faisons aussi comparaison de nos maux avec ceux de Iob: car si nous regardons bien les afflictions qu'il a endurees, elles sont si estranges, qu'il pouvoit bien dire, ie ne say comme ie le doy prendre: car Dieu m'oppresse par trop. Et qu'ainsi soit, si Dieu nous touche du petit doigt, nous sommes si delicats, que c'est incontinent à se depister Et comment ceci ? Dieu nous envoyera quelque maladie commune, ô il nous semble qu'il nous devroit bien plus espargner: s'il nous afflige en quelque sorte, ce sera à nous tempester: bref, seulement qu'il nous donne un coup de verge, nous dirons qu'il aura foudroyé. Voyant que nous sommes ainsi impatiens, cognoissons ce que Iob a enduré: et si nous en venions iusques-là, que seroit-ce de nous? Seroit-il question de ietter seulement quelque escume, et puis nous retirer? Non: mais ce seroit pour nous desborder en tout et par tout veu qu'à la moindre occasion du monde, nous y sommes enclins. D'autant plus donc faut-il que nous cognoissions que nous avons mal profité en l'escole de nostre Dieu, iusques à ce que nous ayons apprins à recevoir patiemment toutes les corrections qu'il nous envoye, veu qu'elles tendent à nostre salut. Voila ce que nous avons encores à observer

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de ce passage. Mais entre autres choses, notons que c'est une dure tentation, et fort dangereuse, quand nous ne sommes point exaucez de Dieu en nos cris et plaintes. Et pourquoy? Car il est dit que le nom de Dieu est une forteresse bonne et seure pour tous ceux qui y auront leurs recours Quiconques invoquera le nom du Seigneur, il aura salut: voire combien que le ciel et la terre fussent comme meslez ensemble, que tout l'ordre de nature fust confus, si est-ce qu'en invoquant le nom de Dieu nous serons tousiours secourus, comme il est dit en Ioel. Ce Sont les promesses de Dieu, Que devant que nous ayons la bouche ouverte, il nous exaucera: devant que nous ayons parlé, il aura la main estendue pour nous secourir. Voila donc Dieu qui se monstre tant liberal que merveilles, et nous dit qu'il surviendra à nostre nécessité: et toutes fois quand nous l'aurons invoquë, non pas seulement pour un coup, mais que nous aurons persisté à lui demander qu'il ait pitié de nous: et nous serons tousiours en un estat, qui pis est, il nous semblera que Dieu s'aigrisse à l'encontre de nous pour nous tourmenter tant plus, quand nous l'aurons invoquë. Quelle tentation est-ce là? Il m'est dit, que le nom de Dieu est mon refuge, que Dieu est prochain de tous ceux qui l'invoquent en verité: i'ay essaye que veulent dire ces promesses' et ie n'en sens nul profit: mais plustost mon mal s'augmente tant plus. Et que veut dire cela? Or tant y a que Iob en est là venu: et non seulement luy mais David, et les autres fideles. Et mesmes il à fallu que cela s'accomplist en nostre Seigneur Iesus Christ: comme c'est à lui que cela compete, le t'invoque de iour, ie crie de nuict, et cependant tu ne m'alleges point de mon mal: il semble que tu m'ayes d laissé: et nos peres quand ils ont eu leurs recours à toy ont tousiours cognu que ce n'a pas esté en vain: mais tu me rends ici confus. Or par cela notons, que quand Dieu a promis d'estre prochain à tous ceux qui l'invoquent, et les secourir avant qu'ils ayent la bouche ouverte pour lui demander aide, ce n'est pas à dire qu'il monstre tousiours cela à l'oeil. Et comment donc? C'est à sa façon. Il est certain que devant que nous invoquions Dieu, desia il est prest et appareillé de nous secourir. Et qu'ainsi soit, d'où vient ceste affection de le prier? N'est-ce pas de son sainct Esprit? Car iamais l'homme n'aura son recours à Dieu de son propre mouvement. C'est donc Dieu qui nous a regardé en pitié quand nous pensons qu'il nous ait tourné le dos. Apres, si nous avons subsisté quelque temps, il faut bien qu'il nous ait donné ces e vertu, il faut bien que nous ayons esté secourus de sa main pour estre ainsi patiens et humbles en nos miseres. Or il est vrai que nous pourrons bien avoir ceste apprehension ici, qu'il

IOB CHAP. XIX.

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nous semblera pour quelque temps que nous n'ayons point esté exancez de Dieu. Nous voyons comme Iob en a este, et David, et mesmes il a fallu que Iesus Christ en vinst là, non pas qu'il fust tenté à nostre façon, c'est à dire, qu'il fust tenté d'impatience: mais si est-ce que d'autant qu'il avoit à combatre contre sa nature humaine, il a fallu qu'il fust angoissé, voyant que Dieu l'avoit destitué de toute aide, il a mesmes fallu qu'il iettast ces cris: Mon Dieu pourquoy m'as-tu délaissé? Quand donc nous aurons telles tentations, et que nous serons angoissez à cause de nostre infirmité, et de tant de vices qui sont en nous, comme nous sommes pleins

de defiance, de rebellion d'orgueil, et d'autres choses semblables: et bien; que nous recourions-là, Si est-ce que nous ne sommes pas les premiers que Dieu a voulu secourir, et lesquels combien qu'ils ayent langui quelque temps sous sa main, en la fin toutes fois ont senti le profit de leurs prieres. Ainsi donc perseverons en cela, et souffrons que Dieu nous tiene en langueur tant qu'il lui plaira iusqu'à ce qu'il nous en delivre, et qu'il se soit monstré nostre Sauveur, comme il nous en a desia donné quelque goust en ce monde.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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L E S E P T A N T E M S E R M O N ,

QUI EST LE II. SUR LE XIX. CHAPITRE.

Ce sermon contient l'exposition des versets 7, 8, 9,10,11,12 qui avoyent esté touchez, et le texte qui s'ensuit ici.

13. Il a fait retirer arriere de moy mes freres, et ceux que ie cognossoye se sont estrangez de moy. 14. Mes prochains m'ont abandonné, mes parens m'ont mis en oubli. 15. Mes domestiques, et mes chambrieres m'ont desdaigné, et ay esté devant leurs yeux comme estranger. 16. Si i'appelle mon serviteur, il ne me respond point, encore que ie le prie de ma propre bouche.

Il nous faut achever le propos qui fut commencé au dernier sermon: c'est que ceste tentation est bien dure et pesante, quand nous ne sommes point exaucez du premier coup en nos prieres. Car de fait, voila ce qui nous reste quand nous sommes affligez, que Dieu nous reçoive si nous le requerons, et qu'il ait pitié de nous, et que nous sentions que ce n'est point en vain que nous avons eu nostre refuge à luy. Voila (di-ie) le salut de tous fideles Or s'il semble que nous ayons perdu nostre temps quand nous aurons recouru à nostre Dieu afin qu'il nous aidast, qu'en sera-il? Ne serons-nous point comme desesperez ? Tant y a que Dieu veut ainsi exercer les siens, c'est qu'il se cachera, et ne fera point semblant de les ouir, ne de regarder aux maux qu'ils endurent. Vray est qu'il a promis, que si tost que nous le requerrons, il sera prest pour nous aider: mesmes qu'il n'attendra pas d'estre solicité, mais qu'il previendra nos requestes. Et voila aussi qui aggrave ceste tentation beau

coup plus, quand il nous semble que Dieu s'est mocqué, et qu'il nous a donné une esperance frivole et inutile. Mais cognoissons puis qu'il a ainsi exercé les siens, qu'aniourd'hui il ne se faut point esbahir s'il fait le semblable envers nous. Ainsi attendons en patience, et nous verrons par l'issue qu'il ne nous a point mis en oubli, et qu'il ne laisse pas de nous exaucer, encores qu'il ne monstre pas si tost en evidence qu'il ait la main estendue sur nous. Et de fait, quand nous sommes patiens, et que nous pouvons persister en nos oraisons, c'est signe que desia Dieu nous a exaucez: car s'il ne nous avoit ainsi preservez, seroit-il possible que nous puissions durer une seule minute de temps, comme il a este exposé? Mais il nous faut venir au mal qui est en nous: car voila pourquoy Dieu differe son aide, et qu'il la prolonge, c'est d'autant que nous ne le prions pas d'une telle affection comme il seroit requis. Chacun dira bien, qu'il ne tient pas à prier: et de fait, quand on demande à un homme, Or ç L, avez-vous fait vostre devoir de requérir à Dieu qu'il eust merci de vous? l'ai prié aussi bien qu'il est possible, chacun le dira ainsi: mais tons ceux qui parlent en ceste sorte ne savent que c'est de prier, nous y allons si froidement que rien plus. Et nous semble-il que Dieu doive recevoir de telles requestes qui sont faites comme par acquit et ceremonie?

(Ainsi donc notons que Dieu voyant la froidure

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et paresse qui est en nous, ne nous aide pas si tost, afin de nous aguiser, et enflammer en tant plus grand desir, et que par ce moyen-la nostre foy soit tant mieux examinee: ou bien si nous prions Dieu aucunement, et qu'il n'y ait point de nonchalance en nos oraisons, il y aura de la rebellion cachee, comme nous le voyons ici en Iob. Il est vrai que Iob a prié: mais y a-il une modestie telle qu'il appartient? Nenni: mais il est impatient par trop. Comment donc est-ce qu'il nous faut aller à Dieu? S. Paul nous en donne la regle, disant (Philip. 4, 6), que nous le prions incessamment avec action de graces: et encores que nous soyons tormentez et ayons des maux qui nous pressent, qu'il nous faille gemir et souspirer: tant y a qu'en priant Dieu il nous faut tousiours benir son nom, et nous faut assubiettir à lui. Quand cela n'y est point, il n'y a plus de prieres: c'est plustost une défiance comme si on alloit sommer un ennemi, et le defier. Voila donc comme nos oraisons quelquesfois sont semblables à des adiournemens, ainsi que nous les faisons à Dieu. Et comment cela? Le plus grand honneur que Dieu demande de nous, c'est que nous l'invoquions en toutes nos adversitez: au lieu de lui faire un tel hommage, nous venons le despiter. Il ne faut point donc trouver estrange s'il a les aureilles bouchees à nos prieres, et ne fait semblant de nous secourir, quand nous le reclamons. Et ainsi que nous ayons ces deux choses: c'est assavoir, que nous prions Dieu d'une affection ardente, que ce ne soit point seulement pour ouvrir la bouche, ou pour ietter quelque souspir à la volee, mais que nous le requerions du profond du coeur. Pour le second, qu'il n'y ait pas un orgueil en nous que nous vueillions assubiettir Dieu à faire tout ce qui nous viendra en la teste et en la phantasie: mais que nous le requerions avec toute humilité, le magnifians, et lui rendans louange, encores qu'il nous afflige. Quand nous aurons ces deux choses, il est certain que nous serons beaucoup plustost exaucez: car les vices contraires sont cause que Dieu dilaye tant à nous secourir. Mais prenons le cas que quand nous aurons prié deuëment, et d'une telle affection que Dieu demande, nous ne soyons point secourus: encores faut-il que nous ayons patience iusques à ce que le temps opportun soit venu, lequel est en sa main: c'est à lui d'en iuger. Si donc nous ne cognoissons pas auiourd'hui que c'est qu'auront profité nos oraisons, demain Dieu nous le fera sentir. Pourtant que nous demeurions là tous coys, attendans l'opportunité, et l'issue telle que Dieu nous la voudra donner: et elle sera bonne et heureuse pour nostre salut.

Voila ce que nous avons à noter de ce passage quand Iob dit, Qu'il s'est escrié mais qu'il n'a point esté escouté, car tout ce qu'il adiouste n'est sinon

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pour se plaindre que ses afflictions sont si extremes, qu'il ne se faut point esbahir s'il a des tourmens par trop excessifs, et qu'il ne faut pas que ses amis se rebecquent à l'encontre: car c'est folie (dit-il) d'estimer ce que ie doy faire par la coustume ordinaire. Si un homme est affligé, et bien, on lui dira qu'il doit prier Dieu: de moi, si ie le prie, ie ne suis point exaucé. On lui dira: Mon ami, il ne se faut point tempester si fort: mais aussi le mal qu'il souffrira pourra estre commun: mais il y a en moy une douleur telle et si exorbitante, la main de Dieu (dit-il) me presse d'une façon si estrange et si rigoreuse, que quand ie n'auray ne sens ne raison en moi, il ne s'en faut point esbahir. Voila quelle est l'intention de Iob. Or nous avons declaré ci dessus qu'il falloit cognoistre que Dieu quelquesfois exercera sa rigueur sur les creatures d'une façon qui nous sera incognue quant à nostre sens naturel: et pourtant alors il nous faut prier, pour dire: Seigneur, fay moy tousiours sentir que tu es prochain de moy: et combien que ie n'apperçoive point cela par experience, mesmes que ie soye comme délaissé de toy en apparence: neantmoins que ie puisse tousieurs appuyer mon esperance sur ta bonté et ton secours. Iob devoit parler ainsi: mais puis qu'il ne le fait pas, voila pourquoy il s'est ietté ainsi aux champs (comme on dit) et qu'il fait ces complaintes que nous oyons en ce passage. Mais pour faire nostre profit de ce qui est ici contenu, notons que le sainct Esprit nous a voulu proposer en la personne de Iob comme un miroir des passions humaines, quand elles ne sont point attrempees sous l'obeissance de Dieu. Voila pour un Item.

Le second est, que Dieu nous a ici voulu declarer ses iugemens, combien ils sont terribles, et que quand il lui plaist de cacher sa face amiable, et se monstrer comme ennemi aux hommes, c'est une chose si espouvantable, que cela seroit pour abysmer tout le monde. Voila le second. Le troisieme c'est que Iob, combien qu'il fust ainsi passionné, a resisté neantmoins à ces tentations: mais il n'en est pas si tost venu à bout, qu'il ne lui soit eschappé beaucoup de mots qui estoient mauvais, tellement qu'il y a eu de l'infirmité meslee avec la vertu. Voila donc les trois choses que nous avons ici à observer. En premier lieu, notons que Dieu veut que les hommes se mirent en la personne de Iob: car nous ne cognoistrions pas quels nous sommes, sinon que Dieu nous contraignist d'appercevoir nos foiblesses. Chacun cuidera estre puissant et robuste, nous imaginons que c'est merveilles que de nostre vertu, que iamais nous ne fleschirons: voire loin des coups nous sommes hardis: mais si tost que Dieu nous presse, nous sommes abbatus, tellement que nous devons bien sentir (si nous ne

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sommes par trop stupides) que Ça este une vaine arrogance et folle, quand nous avons pensé avoir quelque vertu en nous, laquelle est nulle. D'autant donc que les hommes sont ainsi aveuglez d'une folle persuasion, et comme enyvrez, le S. Esprit nous represente ici la personne de Iob, afin que nous cognoissions comme les hommes defaillent sous la main de Dieu, quand ils sont affligez, comment ils ne peuvent persister, et qu'il faut qu'ils soyent abattue du tout. Si cela est advenu à Iob qui estoit constant par dessus les autres, helas! que sera-ce de nous? Mais il nous faut venir au second, qui est le principal: car pourquoy est-ce que nous n'avons point une docilité pour nous humilier devant Dieu, et pour cheminer en crainte, sans nous confier en nous, et en rien que nous puissions? Pource que nous ne sentons point que la main de Dieu nous est pesante et insupportable. Voila donc Dieu qui nous declare, que c'est une chose horrible, quand il veut desployer sa vertu sur les hommes mortels pour les chastier, qu'il faut qu'ils fondent là comme neige au soleil, qu'il faut qu'ils soyent du tout abbatus: mesmes, comme l'Escriture en parle, il ne faudra pas que Dieu desploye sa rigueur sur nous: seulement qu'il retire son esprit, c'est à dire, ceste vigueur qu'il nous donne, et nous voila defaillis. Et quand il dit, que non seulement il nous privera de sa vertu, mais qu'elle nous sera contraire, qu'il viendra là comme la foudre et tempeste pour nous abysmer, helas! que pourrons-nous faire? Il est vrai que nous confesserons qu'il est impossible aux hommes mortels de tenir bon quand ils seront assaillis de Dieu: mais cependant si ne concevons-nous pas, comme il seroit requis, combien la main de Dieu nous doit estre espouvantable. Voila pourquoy ici l'exemple nous en est monstre en la personne de Iob.

Or cependant il ne faut pas que nous estimions (comme il a este touché) que Iob se soit pleu, ou nourri en telles passions qui estoyent mauvaises, et à condamner. Et comment donc? Il a tasche d'y resister: mais si a-il fallu qu'il fust là comme en branle: et Dieu a voulu monstrer, que iamais les hommes ne sont si vertueux qu'il n'y ait tousiours à redire, et qu'ils ne se monstrent en quelque sorte par trop debiles. Et cela nous est bien utile: car c'est afin que nous ne soyons point descouragez quand nous serons tentez, et qu'il semblera que nous devions estre du tout abattus. Si nous-nous trouvons donc ainsi: et bien, passons outre, et prions Dieu qu'il nous supporte, et ne doutons point qu'il ne le face, puis que nous voyons que Iob combien qu'il y ait eu de l'infirmité de la chair en lui, n'a pas laissé toutes fois d'estre victorieux: que nous ne doutions point (di-ie) que Dieu ne besongne tellement qu'il nous fera surmonter toutes

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nos tentations. Voire, mais ce ne sera pas qu'il ne nous faille clocher, que nous n'en recevions des coups, et que les playes n'en saignent: qu'il nous suffise que les coups que nous recevrons ne sont point mortels, que Dieu se mettra au devant comme pour un bouclier.

Or venons maintenant aux plaintes que fait ici Iob. Il dit, Que Dieu a environné ses voyes tellement qu'il n'en sauroit sortir, et qu'il a mis des tenebres en son chemin. Si nous sommes affligez, encores voila qui adoucit beaucoup nos douleurs, quand nous voyons que le mal doit tost passer, qu'il ne durera pas tousiours: comme si nous trouvons quelque moyen pour eschapper, ou que nous ayons quelque conseil. Mais si tout cela nous est esté, il ne nous reste plus que desespoir. C'est ce que Iob a ici entendu. Il dit, que Dieu a enclos toutes ses voyes: c'est à dire, Helas ! que deviendrai-ie? Car un povre homme, s'il est tormenté de beaucoup de maux, il regardera d'en sortir: et bien, si ce n'est par un chemin, ce sera par un autre, il cherche les moyens, il trouve quelque conseil: mais ce n'est pas ainsi de moy, car Dieu m'a ici enclos, ie n'y voy nulle issue, i'ay beau disputer, si ie pourrai obtenir ceci ou cela: il n'y aura point d'allegement pour moi Et pourquoy ? Il n'y a que tenebres par tout, c'est a dire, ie ne voy ne chemin ne sentier: et Dieu m'a tellement enclos, qu'en un mot il n'y a plus de remede. C'est la somme de ce qui est ici dit: et nous le faut bien noter, afin que si le semblable nous advenoit, nous ne laissions pas d'invoquer Dieu. Qui est cause que les hommes devant le coup se ferment la porte, et qu'ils ne peuvent plus prier, et mesmes qu'ils sont du tout confus? C'est qu'il leur semble que iamais le semblable n'a esté fait à personne. Et de fait, nous avons veu par ci devant, que Iob estoit assailli de telles tentations, Regarde à tous les fideles qui ont esté devant toi, si iamais Dieu les a traittez en telle façon. (1 estoit pour conclure que Iob estoit perdu, et reprouvé du tout. Ainsi donc voici un passage qui est bien digne d'estre noté. Et pourquoi? Si quelquefois il nous semble que les maux que nous endurons n'ayent nulle fin, et que nous n'en puissions iamais estre delivrez, mais que quand nous aurons cerché çà et là, il nous semble qu'il soit impossible d'en estre iamais affranchis: disons Et bien, Dieu sait comment il nous veut retirer d'ici, que nous demeurions donc là. Et voire, mais est-il possible que Dieu ait pitié de nous? Et nous voyons que le semblable est advenu à Iob. Regardons l'issue, comme dit Sainct Iaques (5, 11): et puis que Dieu a delivré cest homme des maux où il estoit, pourquoy est-ce qu'auiourd'hui il ne nous surviendra? car sa puissance n'est pas amoindrie, ni sa bon e. Voila donc a quel usage il nous

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faut appliquer ceste sentence de Iob, quand il dit, que Dieu avoit enclos ses voyes.

Au reste, notons, que Dieu privera pour un temps ses fideles des benedictions qu'il leur a promises: afin qu'ils soyent incitez à le prier, et aussi quand il les veut humilier, on bien qu'il les chastie pour leurs pechez. Quant à Iob il est vrai qu'il n'a pas endure pour les fautes qu'il avoit commises, non pas que Dieu n'en trouvast assez en lui pour le punir: mais (comme nous avons declaré) il n'a point eu ce regard seul, plustost il a voulu esprouver sa patience: mais de nostre costé il nous privera des benedictions qu'il nous a promises à cause que nous l'avons offensé' et que nous ne sommes pas dignes d'en iouir: ou bien ce sera quelque coup d'esperon qu'il nous donnera, afin que nous l'invoquions plus ardemment. Voila Dieu qui promet à ses fideles qu'il les guidera par leurs voyes, mesmes qu'il leur baillera les Anges pour conducteurs, qu'ils ne feront point un faux pas, qu'ils n'auront point une mauvaise rencontre. C'est une belle promesse. Or cependant il nous semblera que les chemins nous soyent fermez, qu'il n'y ait qu'espines et ronces, mesmes qu'il n'y ait que montagnes et rochers de toutes parts: nous voila enclos: de sortir, il nous semblera qu'il est impossible. Là dessus qu'avons-nous à faire ? sinon de cognoistre, Helas! ie ne suis pas digne que Dieu me declare sa bonté comme il l'a promis à ses enfans. le devroye avoir mon chemin tout plein' et ie ne say de quel costé marcher: il faut donc que maintenant ie cognoisse mes fautes. Ou bien, Dieu a promis d'envoyer ses Anges pour conducteurs à ses fideles. Mais quoy ? Il semble que ce soit tout autrement en moi. Il faut donc que ie le requiere, qu'il luy plaise de monstrer l'effect de ceste promesse envers moi. Ainsi nous sommes solicitez par tels moyens d'invoquer Dieu. Cependant cognoissons que si est-ce qu'il ne nous privera point de conseil et prudence iusques en la fin, que là où il n'y aura point de voye, il nous en fera trouver: et sa vertu nous sera tant mieux cognue nous aurons plus ample matiere de le glorifier quand il aura besongné d'une telle façon, que nous D'avions point attendu. Car quand Dieu a surmonté nostre sens et esperance, nous avons tant plus de quoy le glorifier. Voila en somme ce que nous avons à noter de ceste sentence.

Or Iob adiouste, Que Dieu luy a esté sa gloire, et qu'il lui a esté sa couronne du chef, qu'il l'a consumé, qu'il l'a destruit, qu'il a esté son esperance comme d'un arbre. Ici Iob signifie deux choses: l'une c'est que Dieu l'a aflligé si rudement, que quand on fera comparaison de lui avec les autres, on trouvera qu'il endure beaucoup plus: et puis pour le second il dit, qu'il n'est pas comme les

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autres qui endurent, lesquels encores qu'ils souffrent du mal fort grand, si est-ce qu'ils sont comme un arbre qu'on aura arraché, et toutes fois il y demeurera encores quelque petite racine, ou quelque filet, et encores pourront-ils avoir respit: mais de moi (dit-il) ie suis tellement arraché, qu'il n'y demeure plus nulle substance, il semble que Dieu m'ait retranché du tout. Car combien qu'il ne fust point encores exterminé du monde, si est-ce que sa vie e toit semblable à une mort: voire, et Dieu lui avoit fait autant de playes comme il lui estoit advenu de maux et de calamitez, ses enfans avoyent esté froissez devant lui, toute sa substance ravie et perdue, son corps estoit devenu comme une charongne pourrie. Ce n'est pas donc sans cause qu'il dit, que Dieu l'a retranché, et lui a esté son esperance: comme si un arbre estoit là du tout arraché de la terre, qu'il n'y demeurast plus rien sa vertu est escoulee, et ne faut plus attendre qu'il verdoye en la terre pour apporter quelque fruict, d'autant qu'il a perdu toute sa vigueur. Iob donc dit, qu'il lui. en est fait ainsi. Or quand nous oyons ces choses, il ne nous faut point esbahir s'il est fasché, iusques là, qu'il semble qu'il n'y ait plus rien qui le puisse soulager, car qui est celui de nous qui ne seroit beaucoup plus impatient' quand il endureroit la centieme partie de ce que Iob a enduré? mais tant y a que nous cognoissons que Dieu lui a assisté. Il nous faut donc esperer qu'il en fera autant envers nous. Qui est cause de l'impatience qui est en nous souventesfois? Tout ainsi que quand nous voulons estre patiens en nos adversitez, il nous faut prendre consolation en la grace de nostre Dieu: aussi au contraire quand nous ne pouvons souffrir que Dieu nous afflige, et que nous sommes si despiteux qu'il nous semble qu'il n'y a plus d'ordre ne de raison, voila nostre esperance qui est aneantie. Ainsi en est-il advenu à Iob: non seulement il a offensé Dieu en ce qu'il s'est ainsi desbordé comme nous voyons, mais il n'a pas tenu à lui qu'il ne se soit precipité comme en desespoir, et il meritoit bien que Dieu l'exterminast, qu'il lui ostast toute esperance, qu'il fust là comme un arbre qui seroit arraché. Car Iob parlant ainsi comme nous voyons, s'est privé de la grace de Dieu, tellement qu'il estoit du tout perdu, il estoit comme abysmé aux enfers, Sinon que Dieu lui eust tendu la main de bien loin. Ainsi donc cognoissons que ç'a esté une bonté singuliere de Dieu, de ce qu'il n'a point permis que son serviteur tombast iusques aux abysmes: et que par cela nous soyons admonnestez, qu'il est bon besoin que Dieu nous maintiene, et mesmes qu'il nous releve quand nous sommes cheus. Car Dieu besongne en deux sortes envers nous, voire afin que nous l'invoquions: il nous preserve quelquesfois par sa vertu, tellement

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que nous ne tombons point: et quelquesfois il permet que nous defaillions, afin que puis apres il nous releve. Il est vray cependant qu'il ne nous le faut point tenter, pour nous lascher la bride comme phrenetiques, sous ombre que Dieu aura bien relevé ceux qui seront tombez: car nous abuserions de sa grace.

Au reste, si faut-il que nous magnifions sa bonté envers Iob, cognoissans que quand nous sommes comme defaillis, il vient à nous, et nous cherche: et il est bien necessaire qu'il besongne en telle sorte: car autrement nous demeurerions confus à tous coups, ainsi que nous en voyons ici un beau miroir. Voila donc quant à ce mot. Et au reste pour resister à une telle tentation, notons qu'il faut que nostre vie soit cachee, comme aussi sainct Paul en parle (Colos. 3, 3): il est vray que nous sommes semblables à un arbre arraché: mais tant y a que Dieu ne laisse point de nous donner vertu secrette, et nous aurons tousiours vigueur, combien qu'il semble que nous perissions. N'estimons point donc nostre vie ne nostre salut par ce que nous voyons et qui se peut iuger à l'oeil, ou de nos sens naturels: mais cognoissons que Dieu nous veut conserver d'un moyen qui nous est incomprehensible. Nostre vie donc (dit sainct Paul) est cachee avec nostre Seigneur Iesus Christ. Et ainsi attendons, et prions ce bon Dieu, qu'il nous face la grace de tousiours regarder à lui, iusques à ce que le temps soit venu qu'il revele ce qui est maintenant incognu: car il faut que nous soyons semblables à morts, iusques à ce que Dieu nous vivifie. Nous sentirons bien ici bas quelque goust de sa grace et il nous la fera bien experimenter: mais encores que nous ne la sentions point par fois, si faut-il le prier qu'il nous resveille, et qu'il nous face cognoistre l'amour qu'il nous porte: et quand nous n'aurons qu'une seule goutte de la grace de Dieu, si nous faut-il souvenir de ce que dit sainct Paul aux Romains (8, 10. 11), Que quand l'Esprit de Dieu a vie en nous, encores .qu'il n'y en ait qu'une bien petite portion, si est-elle suffisante pour aneantir tout ce qui est de nostre mauvaise nature en nous. Et bien, il est vray que nous ne sentirons pas tousiours cela, nous ne cognoistrons pas la vertu de l'Esprit de, Dieu, quand elle sera en nous: mais prions Dieu qu'il ne permette point que nous demeurions tousiours en tel eslourdissement, et en telle stupidité, que nous ne sentions sa grace pour l'appliquer à tel usage qu'il veut, et pour en faire nostre profit. Voila ce que nous avons à noter en second lieu de ce passage.

Or Iob dit apres, Que Dieu avoit embrasé son ire contre lui, et qu'il lui avoit esté ennemi. Il est vray que toutes fois et quantes que Dieu nous afflige, l'Escriture saincte dit Qu'il est courroucé

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contre nous: non point qu'il soit subiet à nos passions, et puis ce n'est pas aussi qu'il nous reiette et qu'il nous haysse de fait; Quoi donc ? C'est d'autant qu'il nous fait contempler son ire en nos afflictions. La raison ? Car les afflictions sont autant de chastiemens que Dieu envoye aux hommes pour leurs pechez. Il est vray (comme desia nous avons dit) que quelquesfois il chastiera les siens pour autre raison: mais si est-ce que ceci nous doit venir de prime face au devant, que nous sommes pecheurs et redevables à Dieu: et pourtant il punit les fautes que nous avons commises. Mais en ce que dit Iob il y a quelque consideration particuliere outre l'usage commun. Il se complaint que l'ire de Dieu s'est embrasee contre lui Et cela doit-il estre nouveau ? Car nostre Seigneur declare et prononce en toute l'Escriture saincte, qu'il est courroucé contre ceux qu'il chastie. Voire: mais Iob a voulu plus exprimer, c'est assavoir que ceste ire de Dieu n'estoit point commune, ni accoustumee, et que c'estoit comme si Dieu l'eust tenu du tout pour reprouvé. Or tout ainsi qu'en general Dieu veut que nous apprehendions son ire quand il nous punit, et que nous entrions en cognoissance de nos pechez: aussi il veut que nous cognoissions que ceste ire-la est temporelle, et qu'elle passe, et s'escoule: comme il est dit au Prophete Isaie (54, 8), Ce n'est que pour une minute de temps que ie te feray sentir mon indignation: mais ie te feray cognoistre ma misericorde d'aage on aage: elle sera permanente envers toy. Voila donc comme au milieu des afflictions il nous faut d'un costé cognoistre que Dieu est courroucé, d'autant que nous l'avons offensé par nos pechez, et puis il faut que nous ne doutions pas qu'il ne nous aime, et qu'il ne demande dé se reconcilier avec nous. Mais Iob declare ici, que Dieu l'a tenu pour son ennemi, c'est à dire, ce courroux ici n'est point ordinaire comme quand Dieu se monstre courrouce contré les pecheurs, et qu'il leur donne quelque signe de sa vengeance: mais il m'a esté excessif, dit Iob. C'est le sens de ses propos.

Or que seroit-ce si nous estions comme lui? Car sans consolation (comme desia nous avons declaré) il est impossible que nous soyons patiens: il ne se peut faire que nous ne soyons rebelles à Dieu, quand nous ne cognoissons point sa bonté. Afin que tu sois craint (dit David Pseau. 130, 4) tu es amiable Seigneur. Quand donc les hommes ne peuvent avoir ceci imprime en leur coeur, que Dieu leur veut estre pitoyable, tant s'en faut qu'ils s'humilient, que plustost ils grinceront les dents à l'encontre de lui. Or il semble bien que Iob ne se soit point consolé: mais qu'il ait conclu que Dieu le vouloit faire perir, qu'il l'avoit desia ruiné du tout. Où en pouvoit-il estre donc ? Comme

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desia nous avons monstré, il declare ici ses premieres passions, où il a passé mesure: mais tant y a qu'en la fin il y a resisté. Or voyans cela, que nous faut-il faire, sinon prier Dieu qu'il engrave tellement en nos coeurs la promesse qu'il a faite à toute son Eglise, que iamais elle ne nous eschappe? Ceste promesse est telle, Que quand nous l'aurons offensé, que nous aurons decliné de ses commandemens, il nous chastiera: mais ce sera en verge d'homme, c'est à dire, qu'il nous chastiera doucement, et d'une façon temperee, et que iamais sa misericorde ne sera eslongnee de nous, comme aussi il le dit en l'autre passage en son Prophete Abacuc (3, 2). Puis qu'ainsi est, prions-le (di-ie) qu'en toutes nos afflictions il ne permette pas qu'il nous semble qu'il nous tiene pour ses ennemis: mais cognoissons quand nous l'avons irrite, que nous sommes bien dignes qu'il nous face la guerre, et qu'il nous soit ennemi mortel: et que toutes fois il ne laisse pas de nous estre Pere, qu'il veut poursuivre sa bonté sur nous, combien que nous ayons desservi tout le contraire. Et cependant si telles tentations nous vienent au devant, que Dieu nous tiene pour ses ennemis, ne laissons pas de tousiours batailler à l'encontre: Voila, il est vray que si ie regarde mon estat et condition, il me semblera bien que Dieu me tiene pour son ennemi qu'il m'ait comme rasé du nombre des siens, qu'il ne vueille plus aussi se souvenir de moy pour me secourir: mais tant y a que ie luy feray cest honneur de me reposer en luy, et d'y avoir tout mon recours. Voila donc comme nous avons à resister à ceste tentation de laquelle Iob a esté fort opprimé, combien qu'il n'en fust point vaincu du tout.

Or il adiouste quant et quant: Car la gendarmerie de Dieu est venue, et ses bandes ont mis le camp tout à l'environ de ma maison. Il appelle la gendarmerie de Dieu, et ses bandes, toutes les afflictions qu'il enduroit. Ceste similitude desia a esté veuë en un autre passage, c'est que toutes les adversitez ausquelles nous sommes subiets sont autant de fleaux de Dieu, autant de dards, autant de fleches, autant d'espees: bref, autant de gendarmes qui sont comme à sa suite. Et ceci est bien necessaire d'estre cognu: car combien que nous le confessions en general, si est-ce que nous n'en avons pas une telle persuasion comme il seroit bien requis. Et de fait, les hommes ne se peuvent tenir de penser, que c'est une mauvaise fortune qui leur est advenue: quand ils endurent quelque mal: s'il est tombé une gresle, qu'il soit venu quelque gelee pour gaster les vignes et les bleds, voila une mauvaise fortune: et ceste maniere de parler procede de ce que nous regardons à ce qui nous est prochain, et que nous ne pouvons monter plus

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haut, pour cognoistre que Dieu a disposé le tout Voila (di-ie) comme les hommes iront tousiours à l'estourdie. Et ainsi quand l'Escriture parle des afflictions, monstrant que Dieu les tient en sa main, que ce sont ses armees, que ce sont ses bandes que c'est lui qui s'en sert, qu'il les envoye, et on dispose à son plaisir: notons bien tout cela, afin que quand nous serons affligez on quelque sorte que ce soit, nous contemplions tousiours la main de Dieu, que nous sachions que c'est elle qui frappe sur nous, et que par cela nous soyons instruits à nous humilier: Et bien Seigneur, ie voy que les hommes me faschent et ie voy les causes inferieures, ie voy pourquoi telle chose m'est advenue: mais cependant Seigneur tu es par dessus tout, et il faut que ie regarde à toy, et que ie recognoisse les playes qui procedent de ta main. Au reste, notons aussi que Dieu n'a point seulement un gendarme, ou une espee, et un baston pour nous affliger: mais il a des bandes, il a des armees toutes prestes pour nous assieger de tous costez, comme Iob en parle ici. Quand donc nous serons eschappez d un mal, Dieu nous pourra bien rattrapper tantost. Et ce poinct encores est bien utile: car combien que les hommes soyent convaincus, que la main de Dieu les persecute, si est-ce qu'ils conçoivent tousiours quelque vaine esperance pour sortir: il leur semble, Et bien, ie viendrai à bout de ceci encores y a-il tel remede. Voila (di-ie) comme les hommes au lieu de s'humilier sous la main de Dieu, se rebellent d'avantage, et leur semble qu'en lui donnant quelque coup de corne, ils le chasseront bien loin: mesmes nous voyons la rebellion qui est en nous, que quand Dieu nous a donné quelque coup de verge, nous sommes enflez d'orgueil et presomption, et nous semble qu'il nous face grand tort, et ne regardons pas qu'il nous pourroit persecuter cent fois autant. Voila ce que nous avons à noter

Or en la fin Iob se plaint que ses amis lui ont esté contraires, et en cela mesmes il declare qu'il cognoist la main de Dieu. Ceste sentence conferme encores mieux ce que nous avons desia dit, afin que nous sachions iusques où s'estend ceste doctrine. Les maladies sont-elles gensdarmes de Dieu? Elles sont aussi ses fleaux et ses espees. Car l'Escriture use de toutes ces similitudes, afin que nous concevions mieux selon nostre rudesse, les choses qui ne nous peuvent entrer assez avant en l'esprit. Toutes fois cela encore sera aucunement accordé: mais quand les hommes soudain changent, et nous sont faits adversaires, quand ceux: qui nous devroyent estre amis, et qui nous estoyent familiers, augmentent nostre mal, il ne semble point que cela vienne de Dieu. Et de fait d'ou procede une telle mauvaise affection, sinon de

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la corruption des hommes? tant y que c'est Dieu qui nous afflige lors, et sa providence conduit cela. Aussi qu'on regarde les choses, car on n'eust iamais pensé que les hommes deussent ainsi changer et user d'une telle malice: et pourtant concluons que ce changement vient de Dieu. Vrai est que quand il y a faute et peché en un acte, s'il est dit, que Dieu besongne là, il nous semble que le mal et vice soit de Dieu. Mais il nous faut considerer comment ceste doctrine s'entend. Ainsi donc il est certain que quand les hommes sont malins et cruels envers nous, la malice est d'eux: mais cependant ce n'est pas dire que Dieu ne les induise cela, et qu'il ne les retire de toute bonne affection et humaine, et qu'il ne vueille en somme que nous soyons persecutez par eux. Tant y a que Dieu faisant cela ne fait point mal: car il a bonnes et iustes causes, et fait tout en droiture: les hommes ne peuvent pas dire qu'ils ayent fait le mal pour lui obeir: car leurs consciences et son commandement les rend assez convaincus du contraire. Nous voyons donc comme Iob en tout et par tout a ici attribué à Dieu une puissance telle, qu'il fait de ses creatures ce qu'il veut, et s'en sert pour nous affliger quand bon lui semble. S'il nous envoye des maladies, et bien, c'est de lui que cela procede: s'il nous envoye d'autres calamitez, que nous soyons destituez de tous biens, c'est Dieu qui fait tout, comme auparavant Iob l'a dit, car combien que les brigands lui eussent ravi sa substance: Et bien, le Seigneur l'a donne, et il me l'a esté, le nom de Dieu soit benit. Ainsi donc pesons bien ce qui nous est ici monstre par Iob, c'est assavoir, que quand ses amis lui ont esté contraires, qu'ils le

sont venus aguiser, et ont esté comme bandez contre lui, qu'ils ont fait une conclusion de le fouler au pied: il cognoist que Dieu avoit ainsi endurci leurs coeurs, et qu'il ne vouloit pas qu'ils usassent d'humanité envers lui. Iob donc attribue ceci à Dieu, comme s'il disoit, Soigneur tu me persecutes d'une façon si exorbitante, que ie ne sai que dire, sinon que tu me constitues comme un but pour tirer toutes es vengeances contre moi. Oh en suis-ie donc maintenant? Ne semble-il pas que tu m'ayes mis aux enfers ? Voila à quoi tond ce propos de Iob. Il est vrai qu'il a eu bonne prudence, cognoissant que c'estoit Dieu qui avoit aliené ses amis de lui: mais cependant si est-ce que son infirmité se monstre, d'autant qu'il ne s'est point appaisé voyant une telle tentation. Car il devoit dire:. Et bien, Seigneur, il est vrai que tu as armé les hommes à l'encontre de moi, tu les as ici amenez pour me faire la guerre: mais si est-ce qu'encores attendrai-ie secours de toi: et puis qu'il te plaist te servir des hommes pour m'affliger, ie me retirerai à toi, sachant que tu changeras bien leur coeur quand il te plaira. Voila où Iob devoit aller: il ne l'a point fait du premier coup: mais si est-ce qu'il y a tendu. Et ainsi regardons à nous, que quand les hommes machineront nostre ruine, et nous persecuteront, nous ne nous arrestions point à eux pour nous y attacher, mais que nous cognoissions que nous avons affaire à Dieu. Et pourtant que nous recourions à lui, afin que nous esperions en sa bonté, quand nous serons chastiez par ses creatures.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE SEPTANTE ET UNIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE XIX. CHAPITRE.

17. Mon haleine a esté fascheuse à ma femme, et si la supplie par les enfans de mon ventre. 18. Mesmes les petis me reiettent, et quand ie me leve, ils iettent des brocards contre moy. 19. Mais amis m'ont eu en abomination, et ceux que i'aimoye se sont retournez contre moy. 20. Mon os s'est attaché à ma peau, et à ma chair, et suis eschappé avec la peau de mes dents. 21. Ayez pitié de moy, ayez pitié de moy, vous mes amis: car la main de Dieu m'a frappé. 22. Pourquoy me persecutez-vous comme Dieu, et ne vous saoulez de ma chair? 23. le desire

que mes propos soyent escrits, qu'ils soyent enregistrez en un livre, 24. Avec un greffe de fer en plomb, ou en pierre, à perpetuité. 25. le say que mon Redempteur est vivant, et finalement s'eslevera sur là terre.

D'autant que Dieu a conioint les hommes, afin que l'un supporte l'autre, et que chacun tasche d'aider à son prochain, et quand nous ne pourrons mieux, que nous ayons quelque pitié et compassion les uns des autres: s'il advient que nous soyons

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destituez de toute aide, qu'on nous moleste de tous costez,. et que nul ne se monstre humain envers nous, mais que chacun nous soit cruel, ceste tentation-la est bien dure. Et voila pourquoi Iob en ce passage se complaint, qu'il n'y a eu ne femme, ni amis, ni domestiques qui ayent eu pitié de luy, mais que tout le monde l'a reietté: Or quand nous oyons ceci, nous le devons appliquer à nous: car (comme il fut hier traitté) Dieu permettra que les hommes nous defaillent, qu'un chacun s'estrange de nous, afin que nous recourions tant mieux à lui. Et de fait, cependant que nous aurons quelque support du costé du monde, nous n'esperons pas en Dieu comme il faut: plustost nous sommes retenus ici bas: car nostre nature aussi du tout y encline, et s'y adonne par trop. Et ainsi Dieu quelquesfois nous voulant retirer à soy, fera que nous serons destituez de toute aide humaine. Ou bien, ce sera pour nous humilier: car il nous semble qu'il doit bien avoir regard à nous, et que nous en sommes dignes: et chacun s'aveugle d'une telle presomption. Nostre Seigneur donc quelquesfois nous voudra instruire à humilité par ce moyen, qu'un chacun nous mesprisera que nous serons reiettez des grans et des petis. Ainsi alors nous aurons à penser que nous ne sommes pas tels que nous avons cuidé. Mais quoi qu'il en soit, si cela advient, cognoissons que pourtant nous ne sommes point delaissez de Dieu: car nous voyons que Iob a encores son recours à lui, et qu'il n'est point frustré de son attente. Dieu donc lui a tendu la main cependant que les hommes l'avoyent reietté, et cuidoyent bien qu'il n'y eust plus nulle esperance pour luy: c'est alors que Dieu a regardé à luy faire merci. Confions-nous donc en cela. Au reste, que nous soyons enseignez de faire nostre devoir envers ceux qui sont affligez, suivant ce que i'ay dit, que Dieu nous a conioints et unis ensemble, afin que nous ayons une communauté: car les hommes ne se doivent pas separer du tout. Il est vray que nostre Seigneur a ordonné la police, qu'un chacun aura sa maison, chacun aura son mesnage, sa femme, ses enfans, chacun sera en son degré: mais tant y a que nul ne doit s'exempter du commun, pour dire, Ie vivray à moy seul. Ce seroit vivre pis qu'en beste brute cela. Quoi donc? Cognoissons que Dieu nous a obligez les uns aux autres, afin de nous secourir: et pour le moins quand nous voyons quelqu'un en necessité, encores que nous ne luy puissions faire le bien que nous voudrions, que nous soyons humains envers lui. Si cela n'est, Dotons qu'en la personne de Iob ici le sainct Esprit demande vengeance contre nous: car il n'y a nulle doute que Iob (combien qu'il fust agite de passions grandes et excessives) n'ait tousiours esté gouverné par l'Esprit de Dieu, et sur

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tout quant à ces principes generaux, c'est à dire, quant aux sentences qu'il met: comme nous avons declaré qu'elles emportent doctrine profitable. Notons donc qu'ici nostre Seigneur declare, que c'est une cruauté par trop grande à nous, quand nous verrons un povre homme affligé, et que nous ne tascherons point de le secourir, mais plustost nous retirerons de lui.

Notons aussi que mesmes quelquesfois il est dit des choses par occasion en l'Escriture saincte, dont nous pouvons recueillir bonne doctrine: comme ici Iob parlant de sa femme, dit, qu'elle n'a peu porter son haleine, combien qu'il la priast par les enfans de son ventre. Sur cela il monstre, que les enfans doivent augmenter l'amour du mari et de la femme. Car quand Dieu benit un mariage par lignee, cela doit croistre l'affection mutuelle pour vivre en plus grande concorde. Les payens ont bien cognu cela: mais il est mal observe de ceux qui devroyent bien voir plus clair. Et quelle condamnation sera-ce pour les fideles, qui se vantent d'avoir esté enseignez en la parole de Dieu, s'ils ne cognoissent point ce que nature a monstré aux povres ignorans qui sont comme aveugles? Voila donc les Payens qui ont confesse que les enfans estoyent comme des gages pour confermer mieux l'amour du mari avec la femme, pour les tenir en paix et union. Suivant cela Iob dit, Qu'il a supplié sa femme par les enfans qu'il avoit engendré d'elle. Or cela ne l'a rien emeuë. Il monstre donc que c'est une chose contre nature, et que sa femme s'est monstree comme une beste sauvage en cest endroit. Ainsi notons, que tous ceux qui ne peuvent suivre un tel ordre, sont redarguez ici en passant, comme si le sainct Esprit avoit prononcé leur sentence en termes expres. Or toutes fois nous en voyons beaucoup qui n'ont nulle discretion, si Dieu leur a fait la grace de leur donner des enfans. Voila un homme qui aura vescu avec sa femme: il est vray que le mariage est desia une chose si sacree que ce mot seul doit bien suffire, quand il est dit Qu'ils seront deux en une chair que l'homme aura l'union qu'il doit avoir avec sa femme plus precieuse, que celle qu'il aura au pere et à la mere: mais quand Dieu adiouste encores de superabondant pour confirmation de ceste grace, que le mariage produit enfans, si les hommes et les femmes sont si brutaux, qu'ils ne soyent point induits et incitez par cela de s'aimer encores plus, il est certain que leur ingratitude est par trop lourde. Or (comme desia nous avons dit) c'est une chose bien mal pratiquee entre les Chrestiens: mais si faut-il que nous facions nostre profit de ce mot, encore qu'il ne soit ici touché que par occasion.

Iob pour augmenter le mal, dit, que et ces

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amis, et les hommes de son conseil, c'est à dire, ceux à qui il avoit accoustumé de communiquer tous ses secrets, se sont retournez contre lui ou bien se sont mocquez, qu'ils n'en ont tenu nul conte: et que non seulement ceux qui estoyent en quelque credit et dignité l'ont m'esprisé, mais les plus petis, les plus malotrus. Il signifie en somme, qu'il s'est trouvé destitué de tout secours, veu que ses amis lui ont defailli. Secondemet, qu'il a este en opprobre, tellement que les plus mesprisez du monde encores n'ont pas daigné le regarder comme pour le tenir de leur reng. Il falloit bien dire que l'affliction fust grande, veu qu'il n'y avoit nul qui le recognust comme de la compagnie des hommes: mais qu'il estoit desia plus qu'exterminé. Voila en somme ce qu'a voulu dire Iob. Or (comme desia nous avons touché) Dieu l'a voulu ainsi exercer, afin qu'il nous fust un miroir. S'il advient donc que ceux qui nous sont les plus prochains nous soyent ennemis mortels, et qu'ils nous persecutent, apprenons de recourir â. Dieu, et de porter cela patiemment, veu qu'il est advenu à Iob devant nous. Et mesmes reduisons en memoire ce qui est dit de nostre Seigneur Iesus Christ, pource qu'il appartient à tous les membres de son Eglise, Celui qui mangeoit le pain à ma table, a levé le talon contre moi. Il faut que cela s'accomplisse en tous fideles: et pour ceste cause nostre Seigneur Iesus nous a monstré le chemin, afin que nous ne soyons point trop faschez d'estre conformez à son image. Nous verrons donc tous les coups, que les enfans de Dieu seront trahis et persecutez par ceux aus-quels ils s'estoyent fiez du tout, et ausquels ils avoyent eu grande privauté. Et bien, voila une chose fort dure, on ne le peut nier, et quand nous sentons ce mal, c'est assez pour nous faire perdre courage: mais puis que nostre Dieu nous a declaré, qu'il faut qu'ainsi soit, et qu'il nous en a donné le tesmoignage en son Fils unique, passons par là, et submettons-nous à ceste condition. Voila encores ce que nous avons à observer en ce passage.

Or venons maintenant à ce que Iob adiouste Ayez pitié de moy, ayez pitié de moy, vous mes amis: car la main de Dieu m'a touché, dit-il. Il est vray, quand nous voyons que Dieu punit les hommes, que nous devons bien le glorifier, disans, Seigneur, tu es iuste. Mais il y avoit une consideration speciale en Iob, qu'il n'estoit point puni de Dieu pour ses fautes qu'il avoit commises, c'estoit à autre fin: et encores prenons le cas qu'il eust esté chastié selon ses demerites, toutes fois quand nous verrons un povre malfaiteur que Dieu aura mené à sa condamnation, si faut-il que nous en soyons touchez en nous-mesmes, voire pour deux causes. L'une c'est, que quand chacun regardera à soy, nous trouverons que Dieu nous devroit

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punir aussi rudement et plus, quand il luy plairoit de nous visiter selon que nous l'avons desservi. Quiconques donc pensera à soy, il se trouvera coupable pour estre puni de Dieu aussi griefvement que ceux lesquels il voit bien pressez: et pourtant nous les devons regarder en pitié et compassion. Ainsi nos vices et nos iniquitez nous doivent faire humilier. Voila un povre miserable, ie voy que Dieu le persecute, c'est une chose horrible. Mais quoi ? Il y a bien cause dequoi Dieu me pourroit ainsi punir: il faut donc que ie m'humilie et que ie me mire en la personne de cestui-ci. Voila pour un Item. Et puis, quand nous verrons un homme qui aura este affligé de la main de Dieu si fort que rien plus, que nous sachions non seulement qu'il a esté creé à l'image de Dieu, mais aussi qu'il nous est prochain, et comme un avec nous: nous sommes tous d'une nature, nous avons une chair, nous sommes le genre humain, pour dire, que nous sommes sortis d'une mesme source. Puis qu'ainsi est, et ne faut-il pas que nous pensions les uns des autres: Ie voy d'avantage une povre ame qui s'en va perir: ne doy-ie point avoir compassion le cela pour y subenir, si en moy est? Et encores que ie n'aye point le moyen, si doy-ie y aspirer. Voila (di-ie) les deux raisons qui nous doivent esmouvoir à pitié quand nous voyons que Dieu afflige de ceux qui en sont dignes. Quand donc nous pensons à nous, il est certain qu'il faut que nous soyons bien durs et stupides, ou nous aurons pitié de ceux qui sont nos semblables, comme quand nous recognoistrons, Voila un homme qui est formé à l'image de Dieu, il est d une nature commune avec moy, et puis, voila une ame qui a esté rachetee par le sang du Fils de Dieu, si elle perit, n'en devons-nous point estre touchez ?

C'est pourquoi Iob dit maintenant, Ayez pitié de moi mes mis, d'autant que la main de Dieu m'a frappé. Pour entendre encores mieux ceci, il nous faut prendre ceste sentence, Que c'est une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant. Quand donc nous voyons quelque punition que Dieu envoye, il faut que nous soyons esmeus de frayeur, voire combien qu'il nous espargne. le seray à repos, et Dieu ne fera point semblant de me toucher, mais ie verray comme il frappe sur l'un, comme il afflige l'autre: ne voila point pour estre estonnez? Faut-il que nous attendions que Dieu rue sur nos testes à grans coups? Cela seroit par trop lourd. Mais quand nous voyons qu'il nous veut instruire aux despens d'autruy, il faut regarder la cause pourquoi il punit ainsi les hommes ainsi que sainct Paul nous monstre (Ephes. 5, 6j. Il ne dit pas, Craignez, car l'ire de Dieu viendra sur vous: mais il dit, Mes amis, vous

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voyez comme Dieu punit les incredules cependant qu'il vous espargne: si faut-il que vous cognoissiez que c'est à vostre instruction quand il donne quelque signe de son ire sur les hommes. Que donc nous notions bien ceste sentence de l'Apostre c'est assavoir, que c'est une chose espouvantable de tomber entre les mains de Dieu, et pourtant toutes fois et quantes qu'il fera quelque punition, que nous en soyons esmeus. Or de là nous serons quant et quant instruits, d'avoir pitié de ceux qui endurent, pour dire, Helas! voila une povre creature: si c'estoit un homme mortel qui l'affligeast on lui pourroit donner quelque allegement: mais Dieu lui est contraire: et n'en devons-nous point avoir pitié en voyant cela? Si on allegue, Et n'est-ce pas resister à Dieu si nous avons pitié de ceux qui sont chastiez pour leurs fautes? N'est-ce pas autant comme si nous voulions nous rebecquer à l'encontre de la iustice de Dieu? Non: car nous pouvons bien avoir ces deux affections en nous: d'approuver la iustice de Dieu, lui rendans gloire et louange de ce qu'il fait: et neantmoins nous ne laisserons pas d'avoir pitié de ceux qui sont punis, d'autant que nous en avons merité autant ou plus d'autant aussi que nous devons cercher le salut dé tous, et mesmes de ceux qui nous sont plus prochains, et où il y aura quelque lien que Dieu aura mis entre nous: comme nous approuverons la iustice terrienne, qui n'est que comme un petit miroir de la iustice de Dieu, et toutes fois nous ne laisserons pas d'avoir pitié d'un malfaicteur. Quand un criminel sera puni, on ne dira pas qu'on lui face tort, ne qu'il y ait cruauté au iuge On dira donc que ceux qui sont constituez en l'estat de iustice s'acquitent de leur devoir, et qu'ils font un sacrifice agreable à Dieu, quand ils feront mourir un criminel: mais cependant nous ne laisserons point d'avoir pitié d'une povre creature qui souffrira pour ses malefices: si nous n'en sommes esmeus, il n'y aura point d'humanité en nous. Si nous cognoissons cela en la iustice humaine, qui n'est que comme une petite estincelle de Dieu: quand nous venons là haut à ce throne souverain, ie vous prie ne devons nous pas en premier lieu glorifier Dieu de tout ce qu'il fait, cognoissans qu'il est iuste et equitable en tout et par tout? Et neantmoins cela n'empeschera (comme i'ai dit) que nous n'ayons compassion de ceux qui endurent, pour les soliciter, et leur subvenir: et quand nous ne pourrions mieux, que nous desirions leur salut, prians Dieu qu'en la fin il face profiter leurs corrections pour les retirer à soi, qu'il ne permette point qu'ils demeurent endurcis pour se rebecquer contre sa main.

Voila (di-ie) sur quoi Iob se fonde quand il requiert et exhorte ses amis d'avoir pitié de lui.

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Et notamment il parle à ceux qui lui estoyent plus prochains: car combien que Dieu ait mis en general quelque unité entre tous hommes, c'est à dire, qu'il les ait tous conioints ensemble (comme nous avons dit) et qu'ils ne se doivent point separer les uns des autres: tant y a que Dieu nous oblige au double, quand nous avons ou parentage, ou quelque autre lien, comme nous savons que les voisins doivent estre incitez à se porter quelque amitié plus privee: car alors Dieu a mis les hommes, comme on feroit les bestes sous un ioug, par maniere de dire: les bestes brutes nous doivent enseigner ce que nous avons à faire. Quand deux boeufs seront accouplez ensemble, si chacun veut estre revesche, ils se tormenteront l'un l'autre: et s'ils ne s'accordent pour labourer d'un accord ensemble, pour puis apres et boire et dormir, il faudra qu'ils soyent là comme leurs bourreaux. Ainsi en est-il des hommes, quand Dieu les approche les uns des autres en quelque façon que ce soit: c'est comme s'il les vouloit accoupler sous un mesme ioug pour s'aider, et se supporter l'un l'autre: et s'ils sont revesches, s'ils sont pires lue les bestes brutes quelle condamnation meritent-ils sur leur teste? Ainsi donc notons bien, que selon que Dieu nous approche, et nous donne moyen de communiquer ensemble, il nous oblige les uns aux autres, car un ami sera tant plus tenu à son ami, et combien qu'il faut que nostre charité soit generale, et que nous aimions tous ceux que Dieu nous recommande, et fussent mesmes nos ennemis mortels: si est-ce que le mari sera plus tenu à sa femme, le pere à ses enfans, les enfans au pere, les parens aussi les uns aux autres: et faut en general que nous cognoissions tous les degrez d'amitié, que Dieu a mis au monde.

Or Iob adiouste, Pourquoi me persecutez-vous comme Dieu? Il semble bien que ce propos ici n'ait point grande raison: car il est dit (comme desia nous avons touché) que le iuste lavera ses mains au sang de l'inique. Nous devons donc nous esiouyr, quand nous voyons que Dieu punit les meschans: or Iob amene ici, qu'on ne doit pas persecuter ceux que Dieu persecute. Mais desia ceste question a esté soluë, quand nous avons dit, que nous pouvons bien nous accorder à la iustice de Dieu: et toutes fois nous ne laisserons point d'avoir pitié de ceux qui endurent, et les soulager, si en nous estoit: pour le moins nous aurons ceste affection-la de desirer leur salut. Ce sera donc une chose cruelle quand nous perscuterons les hommes comme Dieu. Et pourquoi ? Car quand Dieu afflige les pecheurs (ie ne di pas les iustes comme Iob, mais ceux qui auront mal vescu, qui auront est d'une vie meschante) ce n'est pas afin que nous levions la teste contr'eux, et que nous les molestions encores d'avantage: mais il veut en

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premier lieu, qu'un chacun de nous apprenne à se condamner en la personne d'autrui. le voi . que celui-là est maintenant batu des verges de Dieu. Et pourquoi? Pour ses pechez. Or Dieu n'est-il pas Iuge de tout le monde ? Ceci me compote donc: car suis-ie innocent ? Dieu ne trouvera-il point à redire en moi ? Helas! il n'y a que trop de fautes, et par trop lourdes. Voila donc comme en la personne d'autrui on se doit condamner, toutes fois et quantes que nous y contemplons les chastiemens que Dieu envoye: et puis aussi Dieu nous veut exercer à pitié et compassion. Si nous suivons cest ordre, nous ne pourrons faillir: mais si sans avoir esgard à nos fautes nous venons tormenter ceux qui n'ont desia que par trop de mal, ne voila point une cruauté? Nous voulons usurper l'office de Dieu pour estre iuges: et plustost nous devrions penser à ce qui est dit, Qu'il nous faudra tous comparoistre devant le throne iudicial de Dieu. Il est vrai que (comme desia nous avons dit) il faut bien que Dieu soit glorifié par toutes les punitions qu'il envoye aux hommes: mais ce n'est pas à dire qu'un chacun ne se doive condamner, et estre retenu en quelque humanité par ce moyen-là, quand nous cognoistrons qu'il faut que Dieu soit le Iuge de tous. Et voila pourquoy Iob argue à bon droit ses amis de ce qu'ils le persecutent comme Dieu. Notons bien donc, que si Dieu desploye sa vengeance sur ceux qui l'ont offensé, ce n'est pas qu'il nous vueille armer pour estre inhumains, et nous mettre en furie contre les povres patiens qui sont du tout abbatus mais plustost qu'il veut que nous en ayons compassion.

Au reste, Iob accuse ici la cruauté de ses amis, disant qu'ils ne se peuvent saouler de sa chair. Pourquoy (dit-il) ne vous pouvez-vous saouler de ma chair? Il est certain que c'est une similitude qu'il prend: car quand nous sommes ainsi acharnez (comme on dit) à l'encontre de nos prochains, c'est comme si nous les voulions manger tous vifs: et nous userons bien aussi de ces façons de parler en nostre langage commun. Ainsi donc comme un homme prendra plaisir à sa refection, à boire, et à manger: aussi ceux qui sont cruels contre leurs prochains, il semble qu'ils en veulent faire leurs repas, qu'ils les veulent manger et engloutir tous vifs. Voila donc pourquoy Iob dit, Pourquoy ne vous saoulezvous de ma chair? Car quand nous voyons que nos prochains ont du mal tant et plus, et qu'encores cela ne nous saoule point, mais que nous augmentons leur mal, c'est une cruauté par trop grande, c'est comme les manger. Ceste circonstance donc est à noter, quand Iob dit, Que pour le moins ses amis se devroyent contenter de le voir ainsi abbatu. Que voulez-vous plus? le

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suis à l'extremité, tant que ie n'en puis plus. C'est une chose naturelle, que quand nous aurons hay quelque personne, et desiré son mal, et cerché toue les moyens de nous venger, toutes fois s'il advient qu'un tel soit si affligé que rien plus, voila nostre courroux qui s'appaise. Or ie ne di point que ceste affection ici doive estre tenue pour vertu: car les Payens, combien qu'ils fussent meschans, combien qu'ils cuidassent que la vengeance leur fust licite, toutes fois ont eu cela, de s'appaiser quand ils ont veu leurs ennemis qui estoient tant molestez, qu'il ne falloit plus qu'ils y missent la main. Comme qu y? Voila un homme qui aura mal-fait à quelqu'un: et bien, celui qui sera offensé se voudra venger, s'il lui estoit possible. Or cependant voici Dieu qui prévient, et envoye quelque calamité grande à celui qui aura fait l'offense: l'homme qui auparavant estoit envenimé, et qui ne demandoit sinon à ruiner celui qu'il hayssoit, dira lors, Voire et que lui ferai-ie plus? Il est si abbatu, que c'est mesmes pitié, il en a assez. Voila donc comme le feu s'esteindra naturellement, quand nous aurions esté les plus irritez du monde contre quelqu'un, si nous le voyons en affliction. Cela (comme i'ay dit) n'est point vertu, et ne merite point d'estre reputé pour service de Dieu, ne pour charité. Mais cependant si c'est une inclination naturelle, mesmes entre les Payens, que sera-ce auiourd'hui de ceux qui ne se contentent point, quand ils verront leurs ennemis tant persecutez que rien plus: mais sont là insatiables, et voudroyent encores les avoir mangez? Et si cela est condamnable, quand il se fera envers les ennemis, quand on ne se sera point contenté des afflictions que Dieu leur aura envoyees: que sera-ce de le faire envers les amis? Pourtant que ceux gui seront ainsi cruels sachent qu'ils ne sont pas dignes d'estre reputez du nombre des hommes. Quiconques donc se voudra acquitter de son devoir, non seulement il se doit appaiser du mal et de l'affliction de ses ennemis: mais il se doit esmouvoir à pitié: et au lieu de cercher vengeance, il doit plustost estre prest de les secourir entant qu'en lui sera: car il n'y a nulle doute quand Dieu envoye quelque affliction à nos ennemis, et à ceux qui nous ont irrité, qu'il ne vueille adoucir ceste malice et ceste rancune qui est en nous, qu'il ne vueille changer ce qui est cause que nous sommes ainsi mal affectionnez envers nos prochains. Or si Dieu nous appelle à humanité, et que nous allions tout au rebours, n'est-ce point batailler manifestement contre lui? Notons bien donc quand Dieu affligera ceux qui nous ont fait quelque tort et iniure que c'est pour adoucir l'aigreur qui est en nos courages: et si nous avons esté faschez auparavant, et picquez, ou que nous ayons appeté vengeance, que Dieu veut moderer

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toutes ces mauvaises affections-là en nous, et nous veut induire à compassion et humanité. Voila ce que nous avons à noter de ce passage.

Or Iob adiouste encores nouvelles complaintes de ses miseres, disant, Que son os estoit attaché à sa peau, et qu'il est eschappé avec la peau de ses dents. C'est pour mieux exprimer le propos que nous venons de toucher, c'est assavoir, que ses amis devroyent bien estre saoulez, encores qu'ils fussent comme des bestes, ne cerchans qu'à devorer. Et pourquoy ? Car (dit-il) vous voyez en quel estat ie suis. Que demandez-vous plus? Sauroit-on souhaiter plus de mal à une personne, que Dieu m'en a envoyé? Or quand il dit, que sa peau est attachee aux os, c'est comme s'il disoit, qu'il est desseché du tout, qu'il est là comme une figure d'un trespassé, qu'il n'y a plus ne suc, ne substance en lui. Quand il dit, qu'il est eschappé avec la peau de ses dents, c'est pour signifier, qu'il n'y a rien de sain en luy que les gensives, ou que sa peau est semblable aux gensives, car si la vermine a gaigné en un corps, la peau ne sera plus seche: mais elle sera comme les gensives: c'est à dire, quand la pourriture gaignera, et que tout sera mangé, on verra une chair sanglante, et il en sortira à demi sang, à demi eau, comme d'une pluye, comme nous voyons qu'une pluye semble aux gensives. Voila donc Iob qui declare qu'il a esté défiguré tellement qu'on ne cognoissoit plus de face d'homme en lui. Or quand il est venu à ceste extremité-là, n'estoit-ce pas raison que ses amis se contentassent? Nous sommes donc ici admonnestez de mieux regarder aux afflictions de nos prochains que nous ne faisons pas: et que quand Dieu leur envoyera quelques calamitez nous le prions qu'il nous face la grace d'avoir les yeux plus ouvers pour les considerer, et les bien noter, tellement que cela nous induise à pitié: qu'un chacun s'emploie a y mettre remede en tant qu'en lui sera, et qu'en la fin encores nous esperions que quand ils sont ainsi touchez de la main de Dieu, il se monstrera misericordieux envers eux.

Or pource que Iob estoit accusé par ses amis d'avoir blasphemé contre Dieu, et qu'il s'estoit iustifié contre tonte raison, et qu'il s'estoit aveuglé en ses vices, ne les cognoissant point: il dit, le voudroye que tous mes propos fussent escrits, qu'ils fussent engravez avec un greffe de fer, qu'ils fussent engravez dedans du plomb, ou dedans une pierre à perpetuité, et à une memoire permanente. Iob parlant ainsi declare, qu'il n'a point maintenu son innocence en vain, et qu'il ne craint pas que ceci lui soit reproché devant Dieu: car il sait qu'il a iuste cause de ce faire. Voila en somme où il pretend. Or il est bien certain quant aux propos de Iob, qu'il y a eu de l'excez, il y a eu beaucoup

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de sentences extravagantes: car il n'a pas tenu mesure, et quoy qu'il eust un fondement bon et raisonnable, et que sa cause fust approuvee de Dieu, si est-ce qu'il l'a mal deduite (comme nous avons declaré par ci devant) et lui sont eschappez beaucoup de mots qui estoient à condamner. Pourquoy donc est-ce que maintenant il dit, qu'il voudroit que ses propos fussent ainsi escrits? N'est-ce point pour lui apporter double condamnation sur sa teste? Notons que Iob a regardé au principal et qu'il ne s'est point attaché à chacun mot qu'il avoit prononcé: mais il prend ici ses propos, pour la defense de sa cause. Or ceste defense-la estoit iuste: et combien qu'elle ait esté mal demenee, et qu'il ait extravagué d'un costé et d'autre, si est-ce neantmoins qu'il maintient à bon droit, qu'il n'est point affligé pour ses pechez, et qu'il ne falloit pas aussi l'estimer le plus meschant du monde, pource que Dieu se monstroit ainsi rigoreux contre lui. Iob donc a proposé cela avec raison: mais encores n'a-il pas laissé de faillir, d'autant qu'il n'a pas tellement recognu tous ses vices, qu'il se soit tousiours bien senti coulpable devant Dieu. Par ceci nous sommes admonnestez de parler bien prudemment. Il est dit an Psaume (39, 2), I'ay deliberé en moy de tenir la bouche close, de me brider cependant que les meschans dominent, et qu'ils ont la vogue: mais en la fin ie n'ay peu me contenir. David cognoissoit bien, que quand les enfans de Dieu sont tentez, se voyans opprimez d'afflictions, cependant que les meschans font leurs triomphes, et ont le vent à gré, c'est une chose si dure, qu'il est bien difficile que nous puissions nous contenir, que nous ne murmurions contre Dieu. Pour ceste cause il dit, Ie me suis resolu de me tenir comme bridé, i'ay mis un chevestre, i'ay barré ma bouche, afin de ne sonner mot: mais en la fin toutes ces brides ont esté rompues, toute ceste conclusion que i'avoye prinse ne m'a peu tenir de monstrer le desir que i'avoye conceu là dedans: et le feu en la fin s'est allumé et desbordé. Par cela David monstre que c'est une vertu bien grande et b en rare, que nous soyons patiens en silence et en nous taisant, quand les maux nous pressent, et que nous voyons sur tout les meschans avoir la bouche ouverte pour se glorifier, et pour se mocquer de nous. Ainsi en conioignant ce passage de David avec l'exemple de Iob, nous devons estre instruits de tenir la bouche close quand Dieu nous afflige. Et pourquoy? Car selon que nos passions sont violentes, combien que nous apprenions de parler en telle simplicité comme nous devons, et de louer Dieu, et le benir: encores ne pouvons-nous pas estre si prudens, ne si moderez qu'il ne nous eschappe quelque chose, qu'il n'y ait quelques bouillons qui sortent, tellement que nous serons

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tousiours coulpables en nos propos. Ainsi donc combien que nous n'ayons point ceste intention de blasphemer contre Dieu, ne de dire chose qui ne soit à son honneur, encores ne peut-il advenir que nous n'ayons esté trop hardis en nostre parler: comme quand Iob a demandé que tout soit enregistré, que tout soit engravé pour memorial, que cela soit mis ou en pierre, ou en plomb, afin que iamais on ne le puisse effacer. Or advisons plustost de prier Dieu, qu'aux propos que nous cuiderons estre les plus nets, il nous pardonne encores nos fautes: car celui qui pourra retenir sa langue (dit S. Iaques 3, 2) aura une vertu singuliere. Et pourquoy? Car nous sommes si volages à mal parler que rien plus, et quand nous cuiderons avoir parlé par bonne integrité, Dieu trouvera qu'il y aura encores de l'excez Voila donc ce que nous avons à noter de ce passage.

Or en la fin Iob adiouste, Qu'il sait que son Redempteur vit. Vrai est que ceci ne se pourra pas declarer du tout pour maintenant: mais si faut-il que nous touchions à quelle intention Iob parle ainsi. Il entend donc qu'il n'a point fait à la façon des hypocrites pour demener sa cause devant les hommes, et pour se iustifier, il cognoit qu'il a affaire à Dieu. Voila qu'il faut savoir, car ces sentences ici, si elles estoient prinses comme rompues, n'auroient pas grande edification, et nous ne saurions que Iob auroit voulu dire. Parquoy retenons ce que nous avons touche. Qu'est-ce que Iob pretend? Nous savons que les hommes travaillent tant qu'ils peuvent à s'excuser, voire d'autant qu'ils ne pensent point à Dieu: c'est assez que le monde se contente d'eux, et qu'on les estime gens de bien. Voila donc l'hypocrisie qui engendre une impudence. Car si ie ne cognoy que Dieu est mon Iuge, Ô il me suffira que les hommes m'applaudissent, qu'ils me tienent en bonne reputation. Et qu'ay-ie gaigné? Rien qui soit. N'est-ce pas bien une grande impudence, quand encores que ma conscience propre me redargue, encores que ie soye convaincu d'avoir mal fait, si est-ce que ie leverai

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le front, et dirai, Pourquoy est-ce qu'on m'accuse? Qu'est-ce que i'ay fait? N'ay-ie pas bonne cause? le prendrai de belles couleurs pour couvrir mon peché' et quand i'aurai ainsi esbloui les yeux de. hommes, voila ma cause gaignee. Mais c'est ce que i'ai dit, que l'hypocrisie engendre l'impudence, c'est à dire, que les hommes sont hardis à maintenir leur cause pour bonne, d'autant qu'ils n'ont point regard à Dieu.

Or Iob au contraire dit, le say que mon Dieu est vivant, et qu'il se dressera en la fin sur la poudre. Comme s'il disoit, On m'estime comme un meschant et desesperé, comme si i'avoye blasphemé Dieu, taschant de me iustifier à l'encontre de lui. Nenni non, ie ne demande qu'à m'humilier, et à me reposer du tout en sa grace: mais si faut-il cependant que ie maintiene mon integrité contre vous car ie voy que vous n'y procedez que par calomnies, ie me defen donc en telle sorte, que cependant ie regarde à Dieu, et ay là mes yeux fichez. Or de ceci nous pouvons, et devons recueillir une bonne instruction: c'est assavoir, que nous ne soyons point tant hypocrites que de nous couvrir devant les hommes, pour faire semblant de maintenir une bonne cause, et nous monstrer gens de bien, et cependant que nostre conscience nous redargue. Apprenons plustost d'entrer en nous-mesmes, pour cognoistre nos pechez, et pour nous adiourner devant Dieu: que nous commencions (di-ie) par ce bout-là, pour dire, Or çà comment en suis-ie? Il est vrai que ie pourrai bien m'excuser devant les hommes: mais cependant qu'est-ce que ie profiterai devant Dieu? M'acceptera-il? Nenni. Suivant cela donc, que nous venions tous devant ce Iuge celeste et grands et petits' et qu'un chacun se presente-là pour demander pardon de ses fautes: et ne doutons point que quand nous y viendrons en verité, nous ne soyons absous de lui: non pas que nous en soyons dignes: mais par sa grace et misericorde.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

SERMON LXXII

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LE SEPTANTEDEUXIEME SERMON,

QUI EST LE IV. SUR LE XIX. CHAPITRE.

Ce sermon contient encore l'exposition du verset 25 et puis du texte ici adiousté.

26. Encores qu'apres ma peau, les vers ayent miné ceci, de ma chair ie verrai Dieu. 27. Ie le contemplerai en moy, mes yeux le verront, et non autre: mes reins sont deffaillis en mon sein. 28. Et vous avez dit, En quoy est-il persecuté? et la racine de propos se trouve en moy. 29. Craignez de la presence du glaive: car l'ire d'affliction est avec le glaive, afin que vous sachiez qu'il y a iugement.

Nous vismes hier la protestation que fait ici Iob, c'est d'avoir son regard à Dieu, et non point s'attacher aux hommes: pource que ceux qui s'arrestent ici bas, n'entrent pas volontiers en leurs consciences pour se condamner comme ils doivent, et pour sentir leurs pechez, afin qu'ils en demandent pardon à Dieu, confessans qu'ils ont failli. Car nous voyons, si tost que nous sommes acharnez aux hommes, que nous ne demandons que de les surmonter, soit par verité, soit par mensonge. Voila qui est cause que nous ne pensons point droitement à Dieu, et par consequent que nous ne mettons point peine à nous corriger de nos fautes, comme nous devons, bref, qu'il n'y a qu'hypocrisie. Et pourtant Iob dit, Qu'il sait que son Redempteur est vivant: comme s'il disoit, qu'il n'a point plaidé iusques ici pour estre iustifié tellement devant les hommes, que ce ne soit là son but: car il savoit qu'il faut venir devant Dieu, et là estre iugé, et rendre conte de toute sa vie. Et puis il adiouste, Que Dieu se tiendra debout le dernier sur la poudre: comme s'il disoit, Quand les hommes seront defaillis, comme il faut que le monde perisse, voila Dieu qui est permanent: ainsi ce seroit grande folie à moy de me vouloir excuser devant les hommes, et cependant que Dieu me condamnast, car ceux qui sont maintenant mes iuges, ou qui le veulent estre, ou ausquels ie voudroye deferer cest honneur-là, il faut qu'ils perissent avec moi, et Dieu demeurera tousiours. Ainsi donc il me suffit de me rendre à lui, et d'ouir ce qu'il lui plaira d'ordonner.

Or quand il dit, Que Dieu se tiendra debout sur la poudre, il signifie qu'il n'est point semblable aux hommes: car il faut que nous descheons tous iusques à ce que nous soyons aneantis, nous savons qu'il nous faut retourner là d'où nous sommes venus, en corruption en pourriture. Mais Dieu

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(dit-il) ne peut deschoir à la façon des hommes, mais il sera tousiours en son estat. Et au reste, notons que Iob a voulu signifier, que Dieu espandra ceste vertu qui est en lui sur la poudre, c'est à dire, sur les hommes qui ne sont rien, et qui n'ont point de vertu en eux. Or ce titre qu'il attribue à Dieu emporte beaucoup, qu'il est son garant, et celui par lequel il est maintenu. Si Dieu vouloit, il pourroit bien demeurer en son entier, et cependant nous peririons: mais il veut nous faire participans de sa vertu, et nous la faire sentir. Ainsi il se tient tellement debout sur la poudre, qu'il fait resveiller la poudre quant et quant, et la remet au dessus: car sans cela en vain il seroit nommé et Redemptenr, et Garant. Notons bien donc que Iob a ici voulu exprimer que Dieu ne tient point seulement sa vertu enclose en son essence, mais qu'elle est espandue sur les hommes. Voici une bonne doctrine pour nous. Car en premier lieu nous sommes admonnestez quelle vanité c'est de vouloir complaire seulement aux hommes, et d'estre approuvé d'eux. Que gaignons-nous? Car il faut que tout cela s'en aille bas. Apprenons donc d'avoir les yeux fichez en Dieu, afin qu'il nous advouë, et que nous puissions estre approuvez de lui. Voila où il faut appliquer toute nostre estude. Et cependant pour n'estre point retenus en ce monde, pour n'estre enveloppez en ceste hypocrisie, qui est de nature par trop enracinee en nous, cognoissons que Dieu est nostre garant, c'est à dire qu'il lui appartient à lui seul de maintenir l'integrité des hommes, quand ils auront cheminé en conscience pure devant lui: qu'il sera leur Iuge une fois, et se tiendra debout sur la poudre: et combien que tout ce que nous voyons à l'entour de nous soit fragile et caduque, que Dieu n'est point semblable qu'il a son estat plus haut: et non seulement pour soy, mais afin de remettre toutes creatures en leur estat, quand elles seront defaillies. Et c'est une consolation inestimable pour tous fideles, quand ils se voyent opprimez de calomnies en ce monde: et combien qu'ils ayent tasché de cheminer droit, qu'on ne laisse pas de les picquer, et de les mordre faussement, que lors ils se puissent remettre à Dieu, et l'appeller pour leur garant, qu'ils s'appuyent sur ceste certitude, que Dieu sera debout, quand les hommes seront aneantis. Et bien,

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ceux qui presument auiourd'hui de nous condamner, et de mesdire de nous, il faudra qu'ils tombent bas, et la chance sera bien tournee: car Dieu alors sera nostre Redempteur. Les hommes auiourd'hui par leur temerité usurperont la puissance de Dieu' ils entreprendront ce qui ne leur est point licite: mais si faudra-il que Dieu se monstre en la fin tel qu'il est, et qu'il soit exalté, et que nous cognoissions que c'est à lui de nous maintenir

Voila ce qui nous doit venir en memoire toutes fois et quantes qu'on mesdira de nous faussement, et que nous aurons bon tesmoignage devant Dieu, qu'il nous suffise que celui-la nous approuve, combien que nous soyons reiettez de tout le monde. Or venons maintenant à ce que dit Iob.. Il dit, que les vers (car combien que le mot ne soit point exprimé, toutes fois si voit-on bien qu'il entend toute vermine et corruption) que les vers, apres avoir mangé ceste peau, rongeront et mineront ce qui est de reste: mais qu'encores il espere de voir Dieu, et le voir (dit-il) de ma chair, c'est à dire, estant restauré: ouy ie le verrai et non autre, combien que mes reins soyent defaillis en moi, c'est à dire, toute ma vertu soit cassee et abolie. Voici une protestation digne d'estre notee, quand Iob declare qu'il aura son regard arresté en Dieu, et non autre, voire combien qu'il soit du tout consumé: comme s'il disoit, Que l'esperance qu'il a en Dieu, il ne la mesurera point selon ce qu'il peut voir: mais que quand rien n'apparoistra, il ne laissera point pourtant de regarder à Dieu. Comme quoy? Si un homme se trouve comme delaissé de Dieu, qu'il n'apperçoive sinon toute matiere de desespoir, que la mort le menace de tous costez, mesmes qu'elle l'engloutisse: et que cependant neantmoins il tiene bon, qu'il soit constant en la foy pour dire, Si est-ce que i'invoquerai mon Dieu, et encores sentirai-ie sa vertu: il ne faut que sa puissance pour nous donner vigueur: et cela sera' voire quand il semblera que ie serai perdu. Voila un homme qui surmonte les choses presentes. Il ne monstre point donc la foy et l'esperance qu'il a en Dieu, par ce qu'il peut voir et comprendre de son sens naturel, mais il outrepasse le monde: comme il est dit, que nous devons esperer par dessus esperance, et que l'esperance est des choses cachees. Maintenant nous voyons l'intention de Iob. Il est vrai qu'il ne parle point ici expressement et simplement de la resurrection: mais tant y a que ces mots ne peuvent estre exposez, sinon qu'on cognoisse que Iob a voulu attribuer à Dieu une puissance qui ne se voit point auiourd'hui en l'ordre commun de nature. C'est donc comme s'il disoit, que Dieu ne veut point estre cognu de nous seulement cependant qu'il nous fait du bien, nous preserve et nourrit: mais qu'encores qu'il nous

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defaillist en apparence, et que nous ne vissions que la mort devant nous, il faut que nous soyons resolus que nostre Seigneur ne laissera point d'estre nostre garant, et qu'estans siens nous serons maintenus par sa protection.

Mais afin de faire mieux nostre profit de ce passage, pesons bien ce que Iob dit, Encores que ce reste ici (dit-il) soit miné apres ma peau, si est-ce que ie verrai mon Dieu. Ceci n'est pas croire en Dieu, d'autant qu'il fait que la terre produit du bled et du vin: comme nous en verrons beaucoup de brutaux, qui n'ont aucun goust ne sentiment qu'il y a un Dieu an ciel, sinon qu'il les repaisse, et qu'il leur remplisse le ventre: quand on leur demandera, que c'est que Dieu, Et c'est celui qui nous nourrit. Vray est qu'il nous faut bien comprendre la bonté et la vertu de nostre Dieu en tous les biens qu'il nous eslargit: mais si ne falloit-il point demeurer là: car il faut (comme i'ay desia dit) que nostre foy surmonte tout ce qui se peut voir en ce monde. Et ainsi ne disons pas, le croy en Dieu, pource qu'il me maintient, pource qu'il me donne santé, pource qu'il me nourrit: mais ie croy en Dieu, d'autant que desia il m'a donne quelque goust de sa bonté et de sa vertu, quand il a le soin de ce corps, qui n'est que corruption, que ie voy qu'il se declare pere en ce que ie subsiste par la vertu de son Esprit: mais ie croy en lui seul, d'autant qu'il m'appelle au ciel, qu'il ne m'a point creé comme un boeuf ou un asne pour vivre ici quelque espace de temps: mais il m'a formé à son image, afin que i'espere en l'heritage de son royaume pour estre participant de la gloire de son Fils: ie croy que iournellement il m'y convie, afin que ie ne doute pas' que quand mon corps sera ietté au sepulchre, qu'il sera là comme aneanti neantmoins il sera restauré au dernier iour: et que cependant mon ame sera en bonne garde et seure, quand apres la mort Dieu l'aura en sa protection, et que lors mesmes ie contempleray mieux que ie ne fay point maintenant la vie qui ne s a esté acquise par le sang de nostre Seigneur Iesus Christ. Voila donc quelle doit estre nostre creance pour estre bien reglez. Or quand nous serons ainsi bien disposez, nous pourrons dire avec Iob, Et bien, il est vray que ie voy que mon corps s'en va en decadence: s'il y a quelque vigueur, elle diminue de iour en iour, et ie contemple la mort sans l'aller cercher dix lieuës loin: car ie ne peux voir si peu d'infirmité en ma chair, que ce ne soit desia un message de mort: mais si est-ce que ie verray mon Dieu. Et si nous pouvons parler ainsi, quand nous voyons que petit à petit nostre vertu decline, et qu'elle s'esvanouit: s'il plaist à Dieu de nous affliger, tellement que nous soyons comme à demi pourris (ainsi que Iob en

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estoit: car il dit, Ma peau est mangee et consumee: il estoit comme un trespassé, et neantmoins il proteste, Si ne laisseray-ie point de contempler mon Dieu): ne laissons point encores d'esperer en Dieu à l'exemple de Iob. Voila donc comme ceste grandeur des afflictions que Dieu nous envoyera ne sera pas pour nous estonner, moyennant que nous soyons enseignez de le cognoistre tel qu'il est envers nous, c'est assavoir, de bien considerer à quelle fin il nous a creez, et nous maintient en ce monde.

Au reste quand Iob dit, Qu'il verra son Redempteur de sa chair, il entend (comme desia nous avons dit) qu'il sera restaure en estat nouveau, sa peau ayant esté ainsi mangee. Car il dit mesmes que ses os seront consumez, et qu'il n'y demeurera rien d'entier: et puis il adiouste, De ma chair ie verray Dieu. Et comment le verra-il de sa chair? C'est à dire, ie seray remis comme i'estoye auparavant, et verray encores mon Dieu. Et ainsi il confesse que Dieu sera assez puissant pour le remettre au dessus, encores qu'il l'ait du tout consumé, et plongé iusqu'aux abysmes. Voila à quelle condition nous devons esperer en Dieu: c'est que quand il nous aura iettez au sepulchre, nous sachions qu'il nous tiendra la main pour nous en retirer Que nous ne disions point donc, l'espere en Dieu, pource que ie voy qu'il m'assiste, et ne me defaut en rien: mais quand Dieu nous defaut qu'il est comme eslongné de nous, disons avec Iob, Ie le verrai de ma chair, ie ne suis maintenant rien, il semble que ie soye un ombrage, que ma vie s'esvanouit incontinent: mais tant y a qu'encores mon Dieu se declarera si puissant envers moi, que ie le verrai. Si Iob a parlé ainsi du temps qu'il n'y avoit pas encores grande doctrine, que possible la Loy n'estoit pas escrite: mais prenons le cas qu'elle le fust, les Prophetes n'estoient pas encores il n'y avoit sinon Moyse (car les Prophetes font mention de Iob comme d'un homme du temps ancien). Si donc ayant seulement une petite estincelle de clarté, il a esté tellement fortifié en ses afflictions, et non seulement quand il a veu une espece de mort, mais quand il sembloit que Dieu l'eust constitué entre les hommes comme un monstre, une chose espouvantable et effrayante, qu'il ait peu dire, Si est-ce que ie verrai mon Dieu: quelle excuse y aura-il auiourd'hui, quand Dieu nous declare de si pres et si expressement la Resurrection, et qu'il nous en donne tant de belles promesses? Et mesmes consideré que nous en voyons le miroir et la substance en nostre Seigneur Iesus Christ, qu'il a ressuscité afin de nous monstrer qu'il ne faut point que nous doutions d'estre une fois participans de ceste gloire immortelle. Si donc apres tant de confirmations nous ne pouvons avoir ceste cognoissance qui a este en Iob, ne faut-il point que cela

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soit imputé à nostre ingratitude? Car si nous pouvions recevoir les promesses de Dieu en vraye foy, n'auroyent-elles point assez de vertu pour nous faire surmonter toutes ces tentations qui dominent ainsi sur nous? Ainsi donc notons bien ce passage, afin de pouvoir dire aussi avec S. Paul (2. Cor. 5, 1)Que si ceste loge de nostre corps s'en va (car il appelle une loge comme une chose de fusilles, quelque cahuëtte qui ne sera rien) nous avons un edifice qui nous est appresté, beaucoup meilleur, et plus excellent au ciel. Si cest homme exterieur, c'est à dire, tout ce qui est de la vie presente, et qui apparoit, s'aneantit, tant y a que Dieu nous veut renouveller, et nous fait desia aucunement contempler nostre resurrection, quand nous voyons nos corps ainsi defaillir. Comme aussi sainct Paul en l'autre passage (1. Cor. 15, 36) nous ramene à la semence qu'on iette en terre, disant qu'elle ne peut point germer pour avoir racine vive, et pour ietter bon fruict, si premierement elle n'est convertie en pourriture. Voyons-nous donc que la mort commence à dominer sur nous? notons que Dieu nous veut donner une vraye vie, assavoir, ceste vie celeste, qui nous a esté acquise par le precieux sang de son Fils. Or sans cela il faut que nous soyons vaincus de la moindre tentation du monde, car (comme i'ay desia dit) toutes les miseres que nous avons à souffrir, sont autant de messages de mort. Or voyans la mort, et cuidans que nous serons là consumez, ne faut-il point que nous defaillions du tout? Il n'y a donc autre moyen de nous consoler en nos afflictions, sinon ceste doctrine: c'est que quand tout ce qui est en nous sera consumé, nous ne laisserons point de voir nostre Dieu, voire et de le voir de nostre chair.

Et puis il est dit, Mes yeux le contempleront, et non autre. Iob adiouste ceci suivant le propos qu'il avoit tenu: c'est assavoir, Puis qu'ainsi est que mon Dieu m'a donné ceste certitude, qu'il me remettra en ores en vertu, ie me tiendrai du tout à lui: il ne faut plus que ie m'esgare, que ie soye distrait, ne çà, ne là: car il faut que ie me tiene à lui seul. Mes yeux, donc, le contempleront, et non autre. Voici encores une belle doctrine. Ce qu'il a dit n'agueres, c'est assavoir, Qu'il verra Dieu de sa chair, se rapporte à l'experience, quand Dieu le remettra comme sur ses pieds: ce qu'il dit à ceste heure, c'est d'un autre regard qu'il parle, c'est assavoir, d'un regard d'esperance: car Dieu est regardé de nous en deux manieres: nous le regardons, quand il se monstre Pere et Sauveur par effect, et qu'il nous en donne l'experience toute notoire. Voila mon Dieu qui m'aura retiré d'une telle maladie, que ce sera comme une resurrection: c'est un tesmoignage qu'il a mis la main sur moy pour me secourir: ie le contemple donc, et le contemple

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par effect. Or cependant que ie suis en maladie, qu'il n'y a plus nul espoir, ie ne laisse pas de contempler Dieu: car ie me fie en lui: apres, i'atten en patience l'issue qu'il me voudra donner, et ne doute point qu'encores qu'il me retire du monde, que ie ne soye sien. Voila encores une autre façon de contempler Dieu. Iob donc a dit, qu'il contemplera Dieu par effet, quand il aura esté remis en son estat: il adiouste en second lieu, Qu'il ne laissera pas de le contempler, encore qu'il soit là accablé de maux, et qu'il n'en puisse plus. Mes yeux (dit-il) se tiendront à lui' ie n'en veux point decliner. Or ici nous voyons quelle est la nature de la foy: c'est assavoir, de se recueillir tellement en Dieu, qu'elle ne vague point, qu'elle n'ait point tant de distractions comme nous avons accoustumé d'avoir. le vous prie, qui est cause que nous ne pouvons pas nous reposer en Dieu comme il seroit requis? Et c'est pource que nous partissons l'office de Dieu, et toute sa vertu en tant de pieces et loppins, qu'il ne lui reste quasi rien. Nous dirons bien que c'est Dieu, auquel il appartient de nous maintenir: mais cependant nous ne laissons pas de tracasser haut et bas, devant et derriere, pour cercher les moyens de nostre vie: non pas comme estans donnez de Dieu, et procedans de lui: mais nous leur attribuons la vertu de Dieu mesme et en faisons comme des idoles

Voila comme nous ne pouvons regarder a Dieu d'un bon oeil, et ne pouvons aussi avoir repos ni contentement en lui. Notons bien donc ce mot dont use Iob: c'est que ses yeux contempleront Dieu et non autre: comme s'il disoit, le me tien là; ie ne serai plus ainsi agité, comme Mes hommes sont, mais ie me remettrai du tout à mon Dieu, pour dire, C'est toy Seigneur, voire toy seul duquel ie tien ma vie, et quand ie defaudrai maintenant, tu me restaureras comme tu l'as promis. Or faisons tousiours ceste comparaison entre Iob et nous, que si Iob n'ayant point un tel tesmoignage de la bonté de Dieu, n'ayant point une doctrine si familiere de la centieme partie comme nous avons, à toutes fois dit, qu'il contempleroit Dieu: et nous, serons-nous à excuser, quand nous aurons esté esgarez çà et la, voire attendu que nostre Seigneur Iesus Christ se presente à nous, auquel habite toute plenitude de gloire divine, et que toute la vertu du S Esprit s'est monstree en lui, quand il est ressuscité des morts? Et mesmes il ne faut point que nous estendions nostre veuë bien loin pour le contempler: car l'Evangile est un beau miroir, où nous le voyons face à face. Puis qu'ainsi est (comme i'ay touché) advisons de n'estre point coulpables d'une telle ingratitude, que nous n'ayons daigné regarder celui qui se presentoit à nous tant privément.

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Voila en somme ce que nous avons à noter de ce passage.

Iob adiouste encores, Combien que mes reins soyent defaillis en mon sein, c'est à dire, qu'il n'y ait plus ne vertu ne vigueur en moy. En somme (suivant le propos qu'il avoit desia tenu) il monstre qu'il ne regarde point à Dieu, pource qu'il soit traitté à son aise, que Dieu lui envoye toue ses souhaits, qu'il soit preservé d'afflictions: mais c'est tout au rebours. Combien (dit-il) que ie soye eu telle angoisse, qu'il semble que Dieu foudroie sur moy, qu'il n'y ait plus nulle vigueur: tant y a que ie contemplerai mon Dieu de mes yeux, et me tiendrai du tout à lui, et scay que ie le verrai encores comme mon Redempteur et garant, apres qu'il m'aura ainsi consumé.

Or il dit pour conclusion à ses amis, Vous avez dit, Pourquoy est-il persecuté, ou, pourquoy le persecuterons-nous? car la racine de cause (ou de propos) se trouve en moy. Ce passage est un peu obscur, pource que ce mot se peut prendre en deux sortes. Pourquoy est-il persecuté, ou, le persecutorons-nous? Si nous le prenons, Pourquoy est-il persecuté, c'est que les amis de Iob s'esbahissent pourquoy Dieu l'avoit ai rudement traitté, et pourtant ils concluent, qu'il faut dire que c'est un homme du tout reprouvé. Si on traduit, Comment le persecuteron-nous? ce sera qu'ils sont venus d'une malice deliberee pour trouver à redire, et à mordre sur lui. Mais combien qu'il y ait diversité quant aux mots, toutes fois le sens revient à un. Regardons la doctrine que nous avons à en recueillir: car c'est le principal, voire le tout. Iob donc reproche à ses amis, qu'ils ont mal iugé de son affliction. Et pourquoy? Car du premier coup ils se sont lii ruez, O il faut dire que cest homme soit un meschant: s'il eust cheminé en bonne conscience et pure, il ne seroit pas ainsi affligé. Or à l'opposite Iob dit, Que racine de propos se trouve en lui. Il est vrai que ce mot emporte aucunesfois Chose, aucunesfois Parole: mais Iob signifie ici qu'il a un bon fondement et ferme, et que quand on l'aura bien sondé, on trouvera que sa cause n'est pas telle comme les autres l'avoyent faussement estimee.

Regardons maintenant à quel propos ceci tend, et quel profit nous en pouvons recevoir. Quand Iob propose à ses amis, qu'ils ont dit, Pourquoi est-il persecuté? il monstre que c'est une cruauté aux hommes, que de cercher les pechez d'autrui, si tost qu'ils verront quelqu'un batu des verges de Dieu: pour dire, Il faut que cest homme soit meschant: espluchons donc sa vie: car c'est par ce bout-là qu'il noue faut commencer. Il est vrai (comme il a esté dit plus amplement ci dessus) que en toutes les verges et corrections que Dieu en

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voye, il nous faut tousiours contempler son iugement sur les pechez des hommes: mais c'est pour nous condamner. Il ne faut point que nous soyons iuges d'autrui en nous espargnant: commençons, commençons par nous. Nous voyons donc l'usage de ceste doctrine: c'est assavoir, que si un homme est pressé de maux, nous ne soyons point si hastifs à le condamner, et mesmes que nous n'enclinions point de ce costé-là pour trouver des crimes en lui: mais plustost que nous regardions à Dieu, lequel se monstre Iuge et de nous, et de celui-la, et nous contraint de cognoistre, qu'il faut que nous ayons pitié et compassion de celui qui endure, et que nous n'y allions point à la volee, encores que nous cognoissions ses fautes: mais que nous advisions plustost de lui apporter quelque medecine pour s'en guerir. Gardons-nous de mettre la charrue devant les boeufs, c'est d'assoir iugement devant qu'avoir cognu la cause, comme nous avons accoustumé d'en faire. Desia il a esté dit souventesfois, que Dieu n'affligera pas tousiours les hommes pour une mesme fin: quelquesfois il punira leurs pechez, quelquefois il voudra esprouver leur patience, ou il aura quelque autre regard. Que donc nous ne soyons point trop hastifs ne temeraires à iuger devant que nous ayons bien cognu: car nous voyons ce qui est advenu aux amis de Iob. Du premier coup, le voila affligé, il faut donc dire qu'il est meschant: mais bien-heureux est l'homme qui iuge prudemment sur l'affligé, comme il est dit au Pseaume. David n'a-il pas esté opprimé de la main de Dieu aussi rudement que iamais homme fut? Et toutes fois il dit, l'ai trouvé David mon serviteur selon mon coeur, ie l'ay oingt d'huyle de ioye. Voila Dieu qui prend David comme en son giron, et cependant nous voyons comme il est traitté. Si nous sommes temeraires à en iuger, nous condamnerons et David et Abraham, et tous les saincts Patriarches. Et ce iugement-là ne revient-il pas au deshonneur de Dieu ? Il est certain. Ainsi donc, que nous soyons sobres et modestes quand nous verrons que nos prochains seront affligez, et que nous cognoissions la main de Dieu, afin qu'il ne nous adviene pas ce qui est advenu aux amis de Iob.

Or notamment il dit, Que racine de cause se trouve en lui, ou racine de propos, ou effect et substance. Par cela il signifie, qu'il faut enquerir devant que iuger. Or de fait, chacun confessera bien, que si nous y allons à la volee, ce seroit une folle presomption et outrecuidance à nous, et ce proverbe est tout commun, De fol iuge, brefve sentence: mais toutes fois nous ne laissons pas de nous hazarder ainsi, sans avoir bien sondé et examiné quelle est la chose. Notons bien donc, qu'il nous faut venir à la racine devant qu'assoir nul iugement:

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et ne iugeons pas subitement, craignans d'estre veus ignorans, car voila qui pousse les hommes à se haster par trop, c'est qu'ils ont honte de n'estre point aigus à iuger du premier coup: car si ie n'en di ma ratelee on ne m'estimera point. Or Dieu se mocque de ceste ambition-là. Retenons-nous donc en sobrieté et modestie, iusques à ce que Dieu nous ait declaré pourquoy c'est qu'il punit l'un plus que l'autre: que nous ne prevenions point cela. Il est vrai, quand nous aurons enquis, quand nous serons venus à la racine, nous pourrons alors iuger franchement: car le iugement ne sera point de nous, il sera prins de Dieu, d'autant qu'il sera fondé sur sa parole, et sera gouverné par son S. Esprit: mais devant tout il faut venir à ceste racine de laquelle il est ici fait mention.

Et puis Iob dit, Craignez de la presence du glaive: Car l'indignation d'iniquité, ou d'affliction du glaive est pres, afin que vous sachiez qu'il y a iugement. Ce propos ici est assez obscur, pource que les mots sont coupez: mais voici en somme ce qu'a voulu dire Iob, Craignez (dit-il) devant le glaive: comme s'il disoit, Vous parlez ici comme en l'ombre, vous devisez à plaisir comme ceux qui n'ont que faire, et qui sont de bon loisir. Tels pourront disputer: comme il n'y a gens qui facent mieux la guerre que ceux qui sont loin des coups, ils donneront la bataille, ils assiegeront les villes, ils tuent, ils pillent, ils saccagent, c'est merveilles: mais quand ils auront bien. devisé, et beu parmi le marché, s'il falloit seulement qu'ils ouyssent sonner un tabourin, les voila esperdus. Iob donc reproche à ses amis, qu'ils ont disputé de sa cause comme à loisir, mais qu'il faut qu'ils apprehendent le iugement de Dieu, et craignent le glaive, comme si desia il se monstroit sur eux.

Et puis il dit, L'indignation d'iniquité. Ce mot denote ce te cruauté, laquelle il leur avoit desia reprochee auparavant. L'indignation donc, c'est à dire, Vous-vous estes ici eschauffez contre moy, voire pour m'affliger. Car le mot Hebrieu peut signifier Iniquité, et aussi Affliction: mais ici Iob declare que ses amis ne sont pas venus à lui comme a ans quelque compassion de sou mal, plustost qu'ils y sont venus eschauffez, voire pour l'affliger, et pour le molester d'avantage. Et qu'estce que cela emporte? Le glaive, dit-il, c'est à dire, Dieu ne laissera point une telle rage impunie, car encores que ie vous eusse offensé, si falloit-il que vous fussiez plus humains envers moy: mais me condamnant sans cause, vous ne montrez que toute rigueur envers moy: il faudra donc que le glaive de Dieu se desploye sur vous, voire afin que vous cognoissiez qu'il y a iugement. Voici une sentence notable, et bien utile: car Iob redarguant ainsi ses

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amis, est comme un Prophete de Dieu, qui s'adresse en commun et en general à tous. Il nous remonstre donc que nous avons à craindre le glaive de Dieu, si nous sommes malins pour iuger mal du bien, et si nous sommes inhumains pour tormenter et affliger ceux qui desia sont assez miserables. Il est dit, Malheur sur vous qui dites le mal estre bien, et le bien estre mal: et toutes fois nous voyons que ce vice a regné de tout temps, et regne encores aujourd'hui. Ceux qui sont menez de leurs passions, quel scrupule feront-ils de despiter Dieu manifestement? Il sauront bien, Voila une bonne cause de soy, et toutes fois i'iray à l'encontre. Voila un homme qui demande de servir à Dieu, ie l'empescheray: voila une chose qui pouvoit estre à l'edification de l'Eglise, qui pouvoit servir à la communauté des hommes, au bien public, et ie ruineray tout. Car on en verra mesmes de ceux qui sont assis au siege de iustice, qui seront là comme diables encharnez pour despiter Dieu, pour renverser toute equité et droiture, et qui seront pleins de corruption et d'excez. Quand nous voyons cela, que peut-on dire, sinon que nous sommes venus au comble de toute iniquité? Autant en est-il des autres: on voit qu'il n'y a ne grans, ne petis qui ne despitent Dieu. Ainsi donc ne faut-il point dire que le diable possede les hommes, quand ils s'adonnent ainsi à renverser le bien, à maintenir le mal voire attendu que ceste horrible malediction a esté prononcee par la bouche du Prophete (Isaie 5, 20), contre tous ceux qui diront le mal estre le bien, et le bien estre le mal? Et c'est ce que Iob a ici pretendu, disant, Craigne le glaive. A qui parle-il? ceux qui s'estoyent enflez contre Dieu, et contre toute droiture. Car à qui faisons-nous la guerre, sinon à Dieu, quand nous voulons convertir la clarté en tenebres, que nous voulons opprimer une bonne cause? Voila Dieu qui est assailli de nous. Ainsi donc nous avons bien occasion de craindre, mesmes quand nous affligerions un seul povre homme, et lui donnerions quelque moleste de nouveau. Car voila Dieu qui s'y oppose: il dit, qu'il ne veut porter ces violences, et ces extorsions-là. Quand on voudra faire quelque outrage et iniure aux povres gens, il se met au devant, et monstre qu'il en est le protecteur. Quand donc nous sommes tentez de fascher et molester les povres, et ceux qui sont desia en affliction, ces paroles ne nous devroyent-elles pas faire trembler, quand elles nous viendront en memoire, que le glaive de Dieu est desgainé contre tous ceux qui voudront affliger d'avantage ceux qui le sont desia par trop? Voici donc Dieu qui defie tous ceux qui sont adonnez à iniures, violences, extorsions, ou choses semblables' et les somme à feu et sang. Et ainsi quand il est question de quelque povre personne affligee, et

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qui n'aura point de support, que nous craignons de la fouler, et de lui faire quelque moleste et opprobre. Et pourquoi? Car voici Dieu qui prononce qu'il a son glaive desgainé contre. tous ceux qui auront ainsi tormenté les bons et les innocens.

Et c'est ce que Iob dit pour conclusion, Que l'indignation d'iniquité apportera le glaive: comme s'il disoit, Il est vray que les hommes, quand maintenant ils se desbordent à molester les bons, il leur semble qu'ils demeureront impunis, ils ne craignent ne Dieu, ne son iugement: voire mais le glaive (dit-il) leur est appresté. Ne soyons point donc si outrecuidez de nous promettre que la main de Dieu ne puisse approcher de nous, quand nous aurons ainsi tormenté les povres gens, qui ne demandoyent qu'à estre paisibles, et qui ne nous avoyent en rien offensé, quand nous les viendrons picquer, et que nous leur serons en aigreur, Dieu nous sera encores plus aigre cent mille fois, et nous le sentirons tel quand nous serons venus devant lui, comme devant nostre iuge. Or si ceci estoit bien pesé, il est certain que les choses iroyent bien autrement par le monde qu'elles ne font pas. Nous voyons les Princes, qui pour leur ambition iront saccager les pays, brusler les maisons, destruire les villes, voler, ravir, piller et ruiner tout, tellement que c'est une horreur. Et pourquoy? Tout cela leur est licite sous le titre de guerre. fais il falloit en premier lieu regarder s'ils sont contraints d'esmouvoir tels troubles, de mener ainsi la guerre par tout le monde. Mais d'autant qu'il n'y a que leur ambition qui les enflamme à cela, et qu'il faut que tant de maux soyent produits de ceste rage, de laquelle ils sont esmeus: et pensent-ils que le glaive ne leur soit appresté? Et puis ceux qui leur servent en leurs cupiditez, et qui les y nourrissent, cuidentils pas aussi que Dieu doive desgainer son glaive sur eux ? Mais ne regardons point seulement à ceux-la: car nous en voyons qui ne seront ne rois, ne princes, et qui n'auront point le pouvoir de renverser les pays, et y aller par force, qui toutes fois ne laisseront point d'avoir autant de malice, ou plus que les autres: car ils seront comme des petis scorpions, qui ietteront le venin par la queue, quand ils ne pourront nuire autrement: et nous voyons que chacun ne demande qu'à picquer et molester. Ne faut-il point donc qu'on experimente ce qui est ici dit, c'est assavoir, que le glaive est desgainé à l'encontre de toutes telles gens? Et voila pourquoi Iob dit notamment, Afin que vous sachiez. Il est vray que ceux-ci n'estoyent pas des lourdaux qu'ils ne cognussent qu'il y avoit un Dieu au ciel qui estoit Iuge du monde, c'estoyent gens savans et bien exercez, comme nous avons veu par leurs propos, et verrons encores au plaisir de Dieu. Et

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pourquoi est-ce donc que Iob leur dit, Afin que vous sachiez? a est d'autant que les hommes estans aveuglez de leurs affections mauvaises, ne cognoissent point Dieu, qu'il leur semble, que quand ils auront mis un voile entre-deux, Dieu n'y devra plus voir goutte, et qu'il ne les doive point punir comme ils l'ont merité. Contemplons donc le glaive, combien que maintenant nous ne le voyons point à l'oeil: c'est à dire, combien que Dieu ne nous monstre pas encores tels signes qu'il nous vueille affliger, pour nous faire cognoistre qu'il est Iuge du monde: et sachons qu'il nous veut attirer par douceur, et nous monstrer qu'il ne veut point user de rigueur excessive envers nous, voire quand nous n'aurons point esté rigoreux envers nos prochains. Et au reste, cognoissons que ce n'est point encores assez de nous abstenir de tout mal: mais il faut que nous advisions d'aider à tous ceux qui sont en affliction. Car quand un homme pourra protester, qu'il s'est abstenu de tout tort et iniure, encores ne sera-il point quitte devant Dieu pour cela. Et pourquoy? Car il devoit aider et secourir ceux qui avoyent faute de son secours. Or si ceux qui se sont abstenus de mal, ne sont point absous devant Dieu, mais sont tenus pour coulpables, ie vous prie que dirons-nous de ceux qui ne forgent que malice iour et nuict, qui regardent, Comment est-ce que ie pourray picquer et tormenter maintenant cestu-ci, et puis cestui-la? Quand il y en aura de si malins, qui s'aguiseront ainsi de propos deliberé à nuire leurs prochains, ne faut-il pas bien que le glaive de Dieu s'aguise quant et quant à l'encontre d'eux? Pensons donc a nous, et non seulement soyons prests de subvenir à ceux que nous voyons estre affligez: mais aussi d'autant qu'il y a tant de miseres et de calamitez par tout le monde, que nous ayons pitié et compassion de ceux qui sont loin, et que nostre veuë s'estende iusques là (comme la charité doit embrasser tout le genre humain) et que nous prions Dieu qu'il lui plaise d'avoir pitié de ceux qui sont ainsi angoissez, et qu'apres les avoir chastiez de ses verges, il les ramene à soy, et face que tout cela soit converti à leur salut, tellement qu'au lieu que nous avons maintenant occasion de gemir, nous puissions alors nous resiouir tous ensemble, et benir son nom d'un commun accord.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE SEPTANTETROISIEME SERMON,

QUI EST LE . 1 SUR LE CHAPITRE.

1. Sophar Naamathite respondant, dit, 2. Mes pensees me poussent à respondre, et la hastiveté est en moy. 3. I'ay ouy la correction de mou ignominie, et l'esprit de mon intelligence me pousse à respondre. 4. N'as-tu pas seu dés le temps iadis, depuis que Dieu a mis l'homme sur terre, 5. Que l'exaltation des meschans est depuis n'agueres, et la ioye des hypocrites ne durera point ? 6. S'ils sont esleve iusques au ciel, et qu'ils ayent levé la teste aux nues, 7. lls periront comme leur ente: et ceux qui les auront veu, diront, Où. sont-ils?

Pour bien faire nostre profit de ceste doctrine, nous avons à retenir ce qui a esté declaré par ci devant, c'est assavoir, que ceux qui ont combatu contre Iob, disans, que Dieu ne laissera point les meschans impunis ont prins une sentence qui est vraye (ouy en soy) mais ils l'ont mal appropriee à; la personne de Iob. Voila pourquoy nous devons

bien tousiours prier Dieu qu'il nous donne prudence et discretion, pour savoir appliquer droitement ce que nous aurons cognu de la parole de Dieu: car nous pourrions destourner à mal ce qui nous seroit utile: comme nous en voyons beaucoup qui abusent de l'Escriture saincte à tors et a travers. Nous avons donc à noter ce poinct, et alors nous verrons qu'il y a ici de bons enseignemens et fort utiles. Or la somme de ce que Sophar dit ici, c'est que les meschans et contempteurs de Dieu, encores qu'on les voye prosperer pour un peu, periront, et qu'il faut que l'issue en soit miserable, et qu'on l'a tousiours ainsi veu et prattiqué, et que iusques en la fin du monde Dieu exercera ses iugemens comme il a fait. Mais devant que venir là, il use d'une preface, c'est assavoir, Qu'il est contraint de respondre, et incité à ce faire, tant pour l'esprit de son intelligence, que pource qu'il a honte d'estre ainsi redargué de Iob, voire sachant (comme

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il dit) que son propos est vrai, et que Iob debatoit au contraire. Or si ainsi estoit, Sophar auroit iuste raison: car en premier lieu, quand Dieu nous fait quelque grace, ce n'est point afin qu'elle nous serve seulement: mais nous en devons faire participans nos prochains. Si donc Dieu donne plus d'intelligence à l'un qu'à l'autre, doit-il retenir cela lui seul? Nenni. Mais il faut que les graces que Dieu nous distribue, nous taschions de les communiquer, afin que nos prochains en soyent edifiez comme nous, et que Dieu soit honoré d'un commun accord. Et c'est aussi ce que Sainct Paul nous monstre (1. Cor. 12, 7) que chacun n'a point receu pour soi ce que Dieu lui a donné, mais que nous devons appliquer le tout à l'usage commun. Et voila aussi comme Dieu veut que nostre charité soit exercee: ce n'est point que chacun se contente de sa personne, et qu'il mesprise ses prochains: car où en serions nous? y auroit-il plus corps d'Eglise? Ne faut-il point que les membres soyent conioincts ensemble? Ne faut-il point que le tout se rapporte au chef?

Ainsi donc notons bien quand Sophar dit, Que l'esprit de son intelligence le pousse à respondre: que si c'estoit que Dieu le gouvernast, et que ce propos ici fust bien couché, il auroit raison d'ainsi parler, car il ne faut pas quand Dieu nous aura manifesté ce qui est bon (comme i'ai dit) que cela soit aneanti par nous, mais que nous le mettions plustost en clarté. Et voila pourquoi il est dit (Ps. 116, 10), que quand nous avons creu, il nous faut parler. Ainsi la foi ne doit point estre une chose morte: mais il faut qu'elle se manifeste: et sainct Paul (2. Cor. 4, 13) fait bien valoir ce passage-là du Pseaume: car il monstre qu'il ne lui est point licite de ce faire, d'autant que Dieu lui a donné intelligence laquelle doit servir à tout le monde: et ainsi qu'il desploye ce thresor qui lui a esté commis, sachant bien que ce n'est point une chose particuliere pour un homme seul, mais que cela est pour le profit et instruction de toute l'Eglise. Et de fait, chacun de nous doit appliquer ceste doctrine à soi: car nous en verrons beaucoup qu; diront, que c'est assez que chacun croye en son coeur, comme si ce que Dieu a conioint se pouvoit separer par les hommes. Or nous avons desia veu le tesmoignage de David, c'est que ceux qui croyent, doivent parler quant et quant: car sans cela ils monstrent bien qu'ils ensevelissent par leur malice ce que Dieu vouloit estre publié: comme il est dit, Qu'une chandelle ne sera point allumee, afin qu'on la mette sous quelque vaisseau, ou qu'elle soit cachee: mais c'est afin qu'elle soit mise sur un buffet, et qu'elle luise au long et au large. Au reste, souvent quand quelqu'un aura receu quelque grace, il lui semble que c'est pour

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s'en faire priser, et valoir plus que les autres. Or au contraire, en ce faisant nous profanons les dons de Dieu, assavoir, quand nous les faisons servir à quelque ambition. Ce n'est point ainsi que Dieu distribue ses graces aux uns plus qu'au: autres, mais c'est afin que nous les facions profiter. Qu'un chacun donc regarde à faire valoir et à distribuer ce qui lui est commis de Dieu, et que ceux qui n'en ont point tant receu, neantmoins soyent par ce moyen là menez à ce salut, auquel Dieu nous appelle, afin qu'il soit glorifié au milieu de nous. Voila pour un Item.

Mais encores l'autre article nous doit plus presser, quand Sophar dit, Qu'il a ouy la correction de son ignominie. Il ne rapporte point ceci seulement à sa personne: mais c'est suivant le propos que nous avons tenu ci dessus, que Sophar se courrouce quand il voit que la verité de Dieu est par ce moyen-là foulee au pied. Iob n'avoit pas eu ceste intention (comme nous avons declaré) et Sophar lui fait grand tort: mais tant y a que ceste doctrine en soi demeure tousiours bonne et veritable, et la devons tenir pour telle, et le sainct Esprit aussi nous a voulu enseigner par un homme qui estoit aveuglé en son imagination, et cependant il n'a pas laissé d'avoir de bons principes. Ainsi donc ceste doctrine prinse comme elle est, nous peut servir, voire combien que nous voyons qu'il reprouve le bien, et que la verité de Dieu soit combatue, qu'il y resiste par cavillations, et par choses mal appliquees. Et pourtant quand cela nous adviendra, il nous y faut resister entant qu'en nous sera. l'ai donc dit, quand nous verrons qu'on resiste à la verité de Dieu, qu'il nous y faut opposer comme parties formelles. Pourquoi? Car si Dieu nous donne dequoi pour nous constituer comme ses procureurs et ses tesmoins, il veut que sa cause soit maintenue par nous. Or c'est un grand honneur qui nous est fait que cestui-là. Dieu voit que nous sommes pleins de vanité, qu'il n'y a que mensonge en nous, et neantmoins il nous appelle pour estre ses procureurs. Et le doit-il faire ? y est-il tenu ? Mais il nous veut honorer iusques là. Que reste-il donc ? Qu'un chacun de nous s'efforce tant qu'il lui sera possible, quand nous verrons que les hommes sont si malins et si meschans, qu'ils s'eslevent à l'encontre de Dieu, qu'ils ne demandent qu'à pervertir la verité, et la corrompre, faut-il lors que nous soyons lasches ? Nenni. Comme auiourd'hui nous voyons que le Pape a beaucoup de seducteurs, qui ne demandent sinon à calomnier toute bonne doctrine, à falsifier tout ce que nous mettons en avant au nom de Dieu: et mesmes il ne faut point aller si loin, mais nous voyons des esprits malins par tout, des supposts de Satan, qui desquisent les choses,

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qui ne demandent sinon de tout renverser. Quand nous voyons que le diable machine ainsi de ruiner ce qui estoit bon pour edifier l'Eglise, que les hommes sont si envenimez à l'encontre, nous devons-nous taire? No faut-il point que nous y resistions constamment entant qu'on nous sera? Il est bien certain: autrement nous serions lasches, et mesmes cela nous seroit reputé une trahison, quand nous permettrions que la verité de Dieu fust ainsi aneantie, et qu'elle ne fust point maintenue par nous. Il y on a ,à qui il semble qu'il vaudroit mieux se taire, et ne point parler contre les Papistes, ne leurs superstitions. Voire, mais cependant nous voyons que le diable abuseroit de nostre silence, pour tousiours mettre on avant ses mensonges, et ses tyrannies. Si les povres ames perissent, et que nous dissimulions cependant, que sera-ce? Si un berger fait son devoir, souffrira-il que les loups et les larrons entrent dedans le troupeau, qu'ils pillent, qu'ils mangent, qu'ils devorent, et cependant ne sonnera mot ? Or Dieu nous a constituez comme pasteurs on son Eglise. Tout ainsi que nous devons avoir une voix douce et amiable pour guider le troupeau, pour mener à salut ceux qui sont dociles et dobonnaires: aussi à l'oposite, quand nous voyons les larrons et les loups, il faut que nous crions haut et clair en y resistant. Voila donc comme ceux qui voyent qu'on renverse la verité de Dieu, ne doivent point dissimuler, mais il faut qu'ils ayent zele pour y resister entant qu'il leur sera possible.

Au reste, si nous devons avoir une telle vertu et constance pour maintenir une bonne cause contre les tromperies des meschans, et leurs subtilitez: quand nous verrons aussi que de fait le nom de Dieu sera blasphemé, que toute bonne doctrine sera mise en mespris et on opprobre par la meschants vie des malins, par leur audace, et par tout ce qu'ils entreprennent, ie vous prie, ne faut-il point que nous parlions encores on cest endroit ? Et pleust à Dieu que la necessité ne nous contraignist pas comme elle fait. Mais quoy ? Nous voyons que quand on aura presché la parole de Dieu, qu'on aille par les rues, et qu'on contemple ;e qui se fait tant on public qu'en particulier, il semble qu'on ait conspiré à l'encontre de Dieu, que le fou et l'eau ne sont point plus contraires, qu'est la vie commune que nous menons à la doctrine qui se presche. le laisse à parler qu'on ne tiendra gueres conte de l'ouir: mais encores qu'on s'assemblast, encores qu'on fist quelque ceremonie, pour dire, Dieu sera honoré, et sa parole sera recouë: on voit que ce n'est que comme un ieu de petis enfans, et qu'on se mocque pleinement de Dieu on la vie commune, et qu'il n'y a que mespris de sa parole. Il ne faut point qu'on dechiffre par le

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menu les choses telles qu'elles sont: on voit ce qui en est, et faut bien que nous soyons plus que stupides, si nous ne gemissons quand nous voyons que Dieu est si mal obey entre nous qu'on lui porto si peu de reverence: et mesmes les choses vienent iusques à cest opprobre duquel parle Sophar, que Dieu ne sera pas seulement deshonoré, pource que les paillardises, les dissolutions, les blasphemes, les rapines, et autres choses semblables régneront, et ne seront point punies comme elles devroyent: mais il semble encores quand on en fait quelque punition, qu'on se vueille mocquer de Dieu et de la iustice, et ie parle de ce que ie voi hier à mes yeux, quand il y aura une putain on prison, il faudra porter les tartres pour la festoyer, qu'on fora bien semblant de la tenir enserree et cependant on fora les monstres avec les grandes tartres: et ie vous prie, qu'est-ce que cela? Et quand seulement il m'auroit esté dit, et que la chose seroit seulement esventee, encores ie ne m'en pourroye taire: mais ie l'ay veu à mes yeux, tellement qu'il sembloit que Dieu m'avoit là amené, et que le diable vouloit faire ses triomphes de l'autre costé. Ainsi donc il ne se faut point osbahir, si ceux qui ont la charge du troupeau de Dieu pour annoncer sa parole quand ils voyent les choses si enormes, parlent si rudement quand il n'y a ne modestie, ne honesteté quelconque, qu'il n'y a plus de bride: et encores sommes nous coulpables devant Dieu, quand nous n'en disons pas la centiemme partie que nous devons, attendu le desbordement si confus, comme nous le voyons. Ainsi donc, notons bien ce passage de Sophar, quand il dit, Que d'autant qu'il s'est eschauffé en son opprobre, il ne s'est peu taire: mais qu'il est poussé à respondre. Et pourquoy? Car nous ne devons point souffrir que le mal ait ainsi la vogue sans nous y opposer, sans monstrer que nous avons quelque zele de Dieu pour maintenir sa gloire et sa verité.

Or venons maintenant au propos general qui est ici de luit. N'as-tu pont cognu (dit Sophar) dés le temps iadis, voire depuis que les hommes sont mis sur terre, que la hautesse des meschans est de n'agueres, et que la ioye des hypocrites, ou transgresseurs, ne durera point? Il prend ici un principe qui est bon et vray, l'est assavoir, que si nous estimons la vie des contempteurs de Dieu estre heureuse, c'est un abus. Et pourquoy? Car leur felicite n'est qu'un songe, comme il adioustera la similitude tantost après. Il est vray que la plus part dira bien, que les meschans sont mal-heureux. Mais quoy? Si est-ce que nous sommes preoccupez, quand nous voyons un homme qui sera à son aise, ou en honneur, encores qu'il ne regle pas sa vie selon Dieu, nous serons là ravis neantmoins, et nous semble que sa condition soit desirable, chacun lui en portera

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envie. Voire, mais cependant nous ne cognoissons pas que ceux qui s'eslevent ainsi sont comme des escargots, ainsi qu'il en est parlé au Pseaume (58, 9). Et c'est une comparaison qui est bien a noter: car David dit, que ceux qui son'; eslevez en ce monde, et qui n'ont point une racine vive pour subsister en Dieu, sont comme des escargots: cela se levera en une nuict, mais il s'escoule aussi tost: voila des limaces pour tout potage. Et nous ne regardons point à cela, nous laissons le principal, c'est assavoir, d'attendre l'issue: nous n'avons point de patience, pour dire, Et bien, Dieu esleve ceux qu'il veut: mais c'est afin qu'ils se rompent le col d'une cheute plus grande et plus lourde. Nous saurons bien iuger de la roue de fortune, mais nous ne venons par rapporter tout cela à la providence de Dieu, pour contempler ses oeuvres, et luy rendre la louange de tout. D'autant plus donc nous faut-il bien noter ceste sentence: c'est assavoir, que depuis que Dieu a mis les hommes sur terre, on a tousiours observé par usage continuel, que la hautesse des hypocrites est de n'agueres, et que leur ioye ne durera point tousiours

Quand Sophar dit, que cela doit estre cognu par une experience longue, et que ç'a esté depuis que Dieu a creé le monde: ce mot pese beaucoup. Car si nous voyons seulement deux ou trois exemples de la iustice de Dieu, n'en devrions-nous pas estre assez touchez? Mais il y a ici beaucoup plus, il n'est point question que Dieu en trois ou quatre personnes nous declare, qu'il ne laisse point les meschans impunis: il le declare tous les iours, il l'a declaré devant que nous fussions nays: et poursuivons d'aage en aage depuis la creation du monde, nous verrons que Dieu a tousiours observé cela. Quand donc nous avons de tels exemples, et si grans et de si long temps, que Dieu s'est tousiours monstré Iuge sur la felicité des meschans qu'il a fait tout retourner à leur confusion et ruine faut-il que nous en doutions encores là dessus ? Ainsi donc notons bien ce mot, comme il emporte beaucoup à la verité, c'est assavoir, que de tout temps, et depuis que les hommes habitent en terre, Dieu a voulu qu'il y eust tousiours quelques tesmoignages de ses iugemens: et ainsi qu'il ne faut point que nous soyons si eslourdis et hebetez, que nous ne cognoissions ce que Dieu fait pour nostre instruction. De là nous devons recueillir encores, que ce n'est point assez que nous ayons les yeux ouverts pour bien noter et marquer ce que Dieu fait durant nostre vie: mais qu'il nous faut profiter aux histoires anciennes. Et de fait, voila pourquoy nostre Seigneur a voulu que nous eussions quelques iugemens notables qui fussent laissez par escrit, afin que la memoire en demeure à iamais. Et mesmes non seulement nous devons faire nostre

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profit de ce qui est contenu en l'Escriture saincte, mais quand nous oyons parler de ce que recitent les histoires escrites par les Payens: encores faut-il que nous ayons ceste prudence d'appliquer à nous ce que Dieu a fait. Car nous voyons comme il a exercé vengeance sur tous ceux qui s'estoyent adonnez à cruautez, à rapines, et autres extorsions: apres, comme il a puni les paillardises, et autres infections quand elles ont par trop regné: nous voyons puis apres comme il a puni les pariures, les cruautez, qu'il n'a peu porter l'orgueil des hommes. Ne faut-il point quand nous regarderons à cela, qu'il nous serve aussi bien auiourd'huy? Retenons bien donc ceste leçon qui nous est ici monstree, c'est à savoir, puis que Dieu dés la creation du monde n'a cessé de tousiours nous donner quelques advertissemens pour monstrer qu'il est Iuge du monde, que nous apprenions de le craindre, et de cheminer en solicitude, et que les punitions qu'il a faites sur les meschans nous soyent autant de miroirs, et autant de brides pour nous retenir.

Or retournons maintenant à ce qu'il dit, Que la hautesse des meschans est de n'agueres. Et pourquoy? Encores qu'ils fussent eslevez au ciel, qu'ils dressassent la teste iusques aux nues, si est-ce qu'ils ne consisteront point, Dieu les renversera bien tost. Ici Sophar continue le propos que nous avons veu par ci devant, c'est à savoir que Dieu quelquefois permettra bien que les meschans soyent eslevez, et qu'ils fleurissent: mais cela n'est point de longue duree. Or si Sophar eust bien consideré ceci, il neust plus eu question avec Iob: mais pource qu'il prend un propos general, et ne l'applique pas droitement, il y va à la traverse. Tant y a (comme i'ay dit) que ceste doctrine merite d'estre receuë, comme venant du S. Esprit: il ne reste sinon que nous la contemplions avec bonne prudence, pour l'appliquer comme il faut. Continuons donc ce propos. Quand les meschans seront en prosperité, c'est une tentation bien fascheuse: car nous voudrions que Dieu du premier coup se monstrast tel qu'il est, c'est à savoir qu'il ne peut souffrir les meschans, mais qu'il les ruine, d'autant qu'il les hait, et les a en abomination. Si nous faillons, nous voulons bien que Dieu nous espargne, il n'y a celui de nous qui ne dise que Dieu se haste trop quand il n us chastie: quand nous avons commis un peché, ou deux, ou trois, si Dieu nous corrige, nous disons que c'est trop tost, nous sommes impatiens. Mais quand il y aura quelqu'un qui aura commis la moindre faute du monde, nous voudrions que Dieu foudroyast en une minute de temps. Voila où nous mene nostre hypocrisie. Or que faut-il au contraire? Que nous soyons tout resolus de voir les meschans triompher pour quelque temps

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en ce monde, avoir la vogue, estre en repos et en delices: que nous ne soyons point estonnez pour cela, voire mesmes quand cependant nous serons en miseres et en afflictions. Et pourquoy? Car Dieu par ce moyen-la veut esprouver nostre foy. Si nous voyons les choses telles qu'elles seront finalement, comme Dieu nous les declare par sa parole, aurions nous quelque foy en luy? Nenny: nous croirions apres avoir veu. Mais quand nous n'appercevons pas ce que Dieu nous dit, si tost que nous voudrions, et que cependant nous demeurons neantmoins fermes en sa parole, et sommes appuyez sur ce qui est procedé de sa bouche: voila en quoy nous monstrons avoir creu en luy. Et ainsi donc notons bien, quand Dieu met ainsi la bride sur le col aux meschans et iniques, que c'est pour experimenter si nous l'avons servi en pureté, Mi nous avons attendu en patience ce qu'il lui plaira de faire, sans nous eslever contre lui. Il y a aussi d'avantage, que Dieu nous veut apprendre que nostre paradis n'est point en ce monde. Or nous voudrions estre en delices, et que Dieu nous tinst comme des enfans mignards. Cela ne nous est pas utile, mais tout le contraire, car si Dieu ne nous attiroit à soy par afflictions, iamais nous ne voudrions bouger du monde, nous sommes ici tant enveloppez que rien plus. Nous avons donc mestier d'estre attirez au royaume des cieux par diverses afflictions, et que Dieu nous solicite de venir à luy, et que cependant il nous monstre qu'il exterminera les meschans, combien qu'ils se soyent esgayez iusques au bout. Voyans cela, nous n'aurons point occasion de leur porter envie. Et ainsi (comme i'ay desia declaré) apprenons de surmonter ceste tentation quand elle nous sera mise devant les yeux: et s'il advient que les meschans soyent eslevez, mesmes qu'ils dressent la teste iusques aux nues, sachons qu'il ne faut point que nous soyons troublez pour cela, comme si Dieu estoit endormi, comme s'il ne regardoit plus au monde, et qu'il n'en eust plus de soin. Mais au contraire cognoissons que Dieu les esleve afin de les faire ruiner tout à coup, voire d'une cheute mortelle, car s'ils tomboyent seulement estans sur leurs pieds: et bien, ce seroit pour se casser quelques os: mais Dieu les met là pour une confusion extreme, quand il permet qu'ils soyent ainsi eslevez haut.

Voila donc à quelle intention Sophar dit, Que la hautesse des meschans est depuis n'agueres. Or il adiouste, Que leur ioye ne sera pas de longue duree. En quoy il signifie, que les contempteurs de Dieu et tous ceux qui sont attachez au monde, s'esgayent aux biens presens, et qu'ils sont là du tout enyvrez. Il est vray que les enfans de Dieu quand ils prosperent, peuvent bien se resiouir: comme quand

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Dieu nous envoye dequoi pour estre nourris et substantez, qu'il nous traitte tellement que nous n'avons faute de rien, qu'il nous donne santé, qu'il nous donne paix, et choses semblabes, nous pouvons bien nous resiouir, et le devons faire, comme il est dit en la Loy (Deut. 12, 7), Tu t'esiouiras beuvant et mangeant en la presence de ton Dieu. Mais tant y a que les fideles ne doivent point avoir leur ioye arrestee aux biens presens, et se tenir la du tout attachez: et mesmes quand il ont faute de boire et de manger, quand ils seront affligez de maladies, il faut que pour cela ils ne laissent point pourtant d'esperer en Dieu, et qu'ils apprennent la doctrine de sainct Paul (Phil. 4, 12), c'est à savoir qu'ils sachent que c'est d'estre povres et riches, d'avoir faim et disette, et d'avoir abondance. Voila donc la ioye des enfans de Dieu, qui est bien diverse d'avec celle des incredules, et des enfans de ce monde. Car ceux-ci se resiouissent en ce qu'ils tiennent à la main sans regarder plus loin, il ne leur chaut de Dieu; ne de la vie celeste: et puis ils s'abbrutissent tellement, que s'ils sont à leur aise, c'est à se desborder en dissolutions extremes. Au contraire, les fideles quand ils prosperent seront tousiours menez plus loin, c'est à savoir, qu'ils cognoistront la bonté de leur Dieu, quand il s'est fait sentir à eux plus que Pere: et sauront aussi, que quand il sembloit qu'il les avoit delaissez, c'estoit alors qu'il estoit plus prochain d'eux pour les secourir. Or donc Sophar en ce passage a voulu monstrer, que quand les contempteurs de Dieu, et ceux qui sont addonnez à mal, sont eslevez, et que la fortune (comme on dit) leur rit, et qu'ils prosperent, et sont à leur aise, cependant ils sont tellement eslourdis, que c'est une yvrongnerie que leur ioye, qu'ils s'esgayent sans aucun ordre, ni mesure. Voila ce que Sophar a voulu signifier.

A ce propos notons bien ce qui est dit par nostre Seigneur Iesus Christ, Mal-heur sur vous qui riez, car vous pleurerez: vostre ioye sera tournee en grincement de dents. Non pas (comme i'ai dit) qu'il ne nous soit licite de nous esiouyr, quand Dieu nous en donne occasion. Mais nous esiouyssons-nous? Faisons ce que dit sainct Iaques (5, 13), Celui qui est ioyeux, qu'il chante, c'est à dire, qu'il rende graces à Dieu, et invoquant Dieu, qu'il tende tousiours à lui, et qu'il soit confermé en sa crainte et en son amour et fiance en icelui de plus en plus. Voila donc quelle doit estre nostre ioye: mais cependant parmi ceste ioye-là il faut que nous soyons contristez, voyans que nous ne cessons d'offenser Dieu (comme S. Paul 2. Cor. 6, 10 nous en monstre l'exemple) voyans les vices qui sont en nous: et ainsi que nous tendions tousiours à ceste ioye Pleine et parfaite. laquelle

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nous est maintenant cachee. Voila donc quant à ce mot, Que la ioye des meschans ne durera pas beaucoup.

Au reste notons, que Sophar s'est trompé en ces mots, de n'agueres' et de petite duree. Car quand l'Escriture nous dit, que les meschans s'escoulent, et que Dieu les consumera en un moment, ce n'est pas à dire qu'il y tienne une mesure esgale, comme desia nous avons exposé. Et pourquoi ? Car si Dieu le faisoit' qu'est-ce qui seroit reservé pour le dernier iour ? Nous serions donc ici retenus, et n'attendrions point la venue de nostre Seigneur Iesus Christ pour nostre resurrection et redemption accomplie. Il faut donc que nostre Seigneur reserve à son iugement dernier beaucoup de choses et la pluspart. Mais cependant c'est tousiours son office de destruire les meschans, et de monstrer qu'ils sont de courte duree. Et de fait regardons quelle est nostre vie, et nous verrons que ce qui semble durer long temps en ce monde, ne fait quasi que passer, et s'escoule en un moment. Nous sommes si fols, quand Dieu n'a point la main levee du premier iour pour destruire ceux qui l'ont offensé, qu'il nous est advis que iamais il n'y viendra à temps. Et pourquoi? Il nous semble que ceste vie ici dure longuement, et nous confessons neantmoins que ce n'est qu'une ombre: car il faut qu'un chacun le voye en despit de ses dents. Apprenons donc quand il nous sera dit, que les meschans ne durent gueres, que ce n'est pas que nostre Seigneur les racle du premier iour: car encores qu'ils viennent iusques à l'aage de cinquante, ou soixante ans, ils ne laissent pas d'estre comme trainez de la main de Dieu a leur ruine et confusion. Bref, il faut que nous soyons patiens, et que nous attendions en silence ce que Dieu fera, sans avoir ces bouillons d'hastiveté qui ont esté en Sophar. Voila, di-ie, comme il nous faut appliquer ceste doctrine, si nous en voulons faire nostre profit. Et de fait, cest article nous est bien necessaire: car nous en verrons beaucoup qui seront scandalisez, quand ils liront les promesses qui sont contenues en l'Escriture saincte, Que Dieu benira les siens, qu'il conduira toutes leurs voyes, qu'il amenera tous leurs conseils à bonne issue, qu'ils seront en prosperité, qu'ils seront benis de lui, et en leurs personnes, et en leur lignage, en leur bestail, et en leurs maisons, et aux champs, et en leurs possessions, qu'ils seront tous conservez par la grace de

Dieu: et nous voyons à l'opposite qu'il y a de si grandes povretez et miseres aux enfans de Dieu, que c'est pitié. Ils n'auront pas quelquesfois un morceau de pain pour fourrer en leur bouche, ils seront batus de maladies, et de toutes autres calamitez: cependant voila les meschans que Dieu avoit menacez, qui prosperent. Nous sommes

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estonnez là dessus, et nous semble que nous perdons nostre temps d'avoir esperé en Dieu, que ce sont choses frustratoires que ses menaces et ses promesses. Qui est cause d'un tel trouble? C'est que nous n'avons point de patience pour nous retenir en bride, et pour dire, O ie verrai ce que Dieu fera. Il ne faudroit sinon eniamber: comme quand nous aurons à passer un fossé, il faut là sauter, et eniamber, afin de passer là par dessus. Ainsi donc, d'autant que nous ne pouvons pas sauter par dessus les choses de ce monde, afin qu'estans ainsi eslevez, nous puissions contempler les iugemens de Dieu: voila qui est cause que nous ne les pouvons pas voir, encore qu'ils nous soyent prochains. Et de fait, il y en y a bien qui diront O voila ie ne sauroye passer outre: car voila qui m'empesche. Et quel empeschement y a-il? C'est seulement un festu de paille qui sera là devant eux. Voila tout leur empeschement: et il ne faut sinon lever le pied, ou marcher dessus, pour surmonter tout ce que nous estimons estre grand cas. Et n'est-ce point une grande lascheté à nous ? Mais quand nous sommes destituez de l'Esprit de Dieu, voila où nous en sommes: si est-ce que ce qui est contenu en l'Escriture saincte n'est pas dit en vain, ne sans cause.

Au reste, il nous faut aussi bien noter ce que dit Sophar c'est assavoir, Quand les rneschans auront levé la teste iusques au ciel, et qu'ils se seront dresse iusques aux nues, que Dieu trouvera bien les moyens de les abaisser, voire et de les abysmer iusques aux enfers. Voila quelle sera l'issue des meschans, qui ne demandent qu'à s'eslever. Il est vrai que Dieu exaltera bien les siens en honneur et en dignité, mais ils ne laissent pas cependant d'estre humbles. Quand un homme sera gouverné par l'Esprit de Dieu, encores qu'il soit un grand prince, qu'il soit honoré de tout le monde, et que Dieu lui ait tendu la main pour l'eslever en haut, si est-ce qu'il ne laissera point d'avoir tousiours un sens modeste pour cognoistre ses infirmitez, et cheminer en crainte et solicitude, pour dire, Helas! que seroit-ce, si mon Dieu ne me tenoit la bride? Encores qu'il me distribue de ses graces, si est-ce qu'il n'y a rien de mon propre. Aurai-ie donc occasion de m'en glorifier? Nenni: mais en m'approchant de lui, d'autant plus m'oblige-il à soi. Que si ie suis honoré entre les hommes, il faut que ie soye comme un miroir pour servir à ceux qui seroyent perdus et ruinez. Dieu donc m'a mis ici, afin que ie serve à ceux qui auront besoin de mon aide. Voila comme les enfans de Dieu, quand ils seront douëz de quelques graces, ne voudront point les assuiettir à eux-mesmes pour s'en servir en particulier, mais ils se voudront accoustumer à leurs prochains, voire iusques aux plus petis,

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comme sainct Paul en parle (Rom. 12, 16), et s'humilieront iusques au bout, comme ils en ont le commandement de Dieu. Or au rebours, les meschans quand ils auront quelque occasion de s'eslever, ne feront que lever la teste iusques aux nues, ils se dresseront iusques au ciel. Et qu'emporte cela? C'est qu'ils s'oublieront, qu'ils ne penseront plus estre hommes mortels, qu'ils imagineront qu'ils sont comme des idoles. Et nous voyons cela en tous ces povres aveugles qui sont enyvrez d'orgueil, qu'ils ne se cognoissent point: si on parle à eux comme à des hommes, ils se sont mis en oubli. Et c'est ce qu'a entendu Sophar, que les meschans leveront la teste iusques au ciel, qu'ils la dresseront iusques aux nues. Vrai est qu'il nous faut dresser la teste par dessus le ciel, et par dessus les nues: mais c'est en une autre façon, assavoir, que combien que nous soyons pelerins en ce monde, et que nous ne voyons en nous que corruption, nous ne laissions pas de posseder par esperance les biens eternels que Dieu nous a promis: que nous puissions protester avec S. Paul (Phil. 3, 20; Ephes. 2, 19), que nous sommes citoyens du ciel, que l'heritage nous est là appresté, que nous sommes desia assis aux lieux celestes, voire en la personne de nostre chef Iesus Christ, lequel nous a conioints et unis à soy pour iamais n'en estre separez. Voila comme les fideles et enfans de Dieu non seulement doivent lever la teste iusques au ciel, mais par dessus. Cependant ce n'est pas à dire qu'ils ne se doivent humilier: comme il est dit, qu'ils seront tousiours courbez devant Dieu, ainsi que le Prophete Amos en parle. Et que veut-il signifier en ce qu'il dit, Que Dieu demande que nous soyons courbez devant lui? C'est que nous cognoissions, qu'il y a un fardeau insupportable sur nos espaules, si nous ne sommes maintenus par sa vertu. Et de fait, cela nous est necessaire, afin qu'il soit glorifié en nous, quand il nous aura ainsi delivrez des miseres, et des

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calamitez, desquelles nous estions tant oppressez et abbatus. Notons bien donc ces choses, afin que nous apprenions de nous renger à telle modestie, que nous soyons du nombre de ceux que Dieu eslevera iusques aux cieux, apres les avoir abaissez iusques aux abysmes. Ainsi voulons-nous estre soustenus de la main de Dieu ? Humilions-nous (comme dit l'Apostre 1. Pier. 5, 6) et humilions-nous en telle sorte, que premierement nous rendions à Dieu la gloire qui lui appartient (comme tout bien procede de lui) et lui en facions vraye recognoissance: et puis qu'un chacun regarde à sa vocation: que nous sachions que Dieu nous a tellement unis, que les plus grans se doivent accommoder aux plus petis, que nous destinions les graces de Dieu à cest usage là, que tous en puissent profiter en commun: que nous sachions qu'elles nous sont distribuees à ceste condition, que les autres en soyent participans. Quand nous y procederons en telle sorte, il est certain que nous serons tousiours soustenus de la main de Dieu: et encores que le diable nous dresse de grans assauts, si est-ce que nous serons maintenus: et s'il faut que nous trebuschions quelquesfois, Dieu sera prest pour nous relever incontinent, en sorte que nous obtiendrons tousiours la victoire quoy qu'il en soit. Quand donc nous serons retenus en telle modestie qu'il appartient, sachons que Dieu nous fera sentir sa vertu pour nous faire persister en tout bien iusques en la fin: et encores qu'il nous faille cheminer par beaucoup de hazards et de dangers en ce monde, si est-ce qu'il ne permettra point que nous heurtions contre quelque mauvaise rencontre pour nous rompre le col: mais encores qu'il y en ait, tant y a qu'il nous fera la grace (comme i'ay dit) de les surmonter. Voila ce que nous avons à recueillir pour le present de ce propos le Sophar.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE SEPTANTQUATRIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE X. CHAPITRE.

Ce sermon poursuit l'exposition du verset 7 et puis du texte qui est ici adiousté.

8. Il s'escoulera comme un songe, sans qu'on le trouve, il s'esvanouira comme une vision de nuict. 9. L'oeil qui l'a veu, ne le verra plus: son lieu ne le cognoistra plus. 10. Ses enfans flatteront les povres, et ses mains rendront les richesses. 11. Ses os seront pleins de sa ieunesse, et il couchera avec lui en la poudre. 12. Si le mal lui est doux en la bouche, il le cachera sous sa langue: 13. Il l'espargnera, et ne le laschera point, mais le retiendra au milieu de son palais. 14. Son pain sera converti en ses entrailles en fiel d'aspic dedans lui. 15. l1 a englouti les richesses, il les vomira, et Dieu les arrachera de son ventre.

Sophar poursuit ici la doctrine qui fut hier entamee: c'est à savoir, que si les meschans et les contempteurs de Dieu semblent estre heureux, cela ne durera gueres: car il faut que Dieu y mette la main pour les confondre finalement. Il use d'un mot qui peut signifier, qu'en se tournant ils periront, ou bien Comme leur pente: car les Hebrieux appellent ainsi se tourner, comme s'il estoit dit, que cela s'en ira comme un estron, et mettent cela par mespris et par vilenie. Voila donc ce qu'il veut dire, combien que les contempteurs de Dieu soyent braves, qu'ils se facent craindre: neantmoins si faut-il qu'ils perissent avec toute ignominie, qu'ils soient là iettez, comme si on remuoit un estron. Voila quel est le sens. Et puis il adiouste, qu'ils periront pour n'estre iamais redressez, ne remis en leur entier. Sur cela il les accompare à un songe, ou à une vision de nuict qui passe incontinent. Bref, dit-il, ceux qui les ont veus en grand estat et dignité ne les cognoistront plus, et n'y aura nulle esperance que iamais ils doivent retourner en leur lieu Or tout ceci (comme nous avons declaré) est bien vrai: car toute la felicité qui apparoist aux meschans leur tournera en la fin à confusion plus grande, et estans maudits de Dieu, il ne se peut faire qu'ils ne viennent à mauvaise issue. Qui est cause de la felicité des hommes, sinon que Dieu les reçoit en sa grace, et qu'il les benit? Si donc nous avons du contraire, et qu'il nous reiette, encores qu'il semble que tout le monde nous soit propice, et que toutes choses nous viennent à gré tant et plus, si faut-il que tous les biens que nous pouvons avoir nous soyent convertis à mal. Il n'y a donc nulle fontaine de bien sinon la bonté et

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l'amour de nostre Dieu. Quand cela y est, encores que nous semblions miserables si est-ce que tout cela nous sera converti en bien: mais tout au rebours, sans que nous soyons aimez de Dieu, il est impossible que nous prosperions en façon que ce soit: nous en aurons bien quelque apparence mais cela sera de nulle duree, comme il nous est ici remonstré. Ainsi notons bien ce mot dont use Sophar: car combien qu'il signifie deux choses (comme nous avons dit) tant y a qu'il emporte qu'il ne faut que tourner la main, et voila Dieu qui renverse les meschans. Ceci merite d'estre noté, pource qu'il nous semble qu'ils sont attachez à fer et à clou (comme on dit) et que iamais on ne les pourra remuer: mais Dieu trouvera le moyen de les amener à ruine, voire soudain devant qu'on y ait pensé: et quand la chose nous semblera impossible, Dieu pourra besongner outre nostre phantasie et opinion Et au reste apprenons de ne point estre esblouys en ceste. gloire et en ceste dignité des meschans, quand nostre Seigneur les a en opprobre, comme nous voyons. Le monde prise-il beaucoup ceux qui se sont enrichis par rapines, ceux qui se sont eslevez par meschantes pratiques ceux qui ont mesprisé Dieu, et toute equité et droiture? Voici le S. Esprit qui les accompare à des estrons, à des ordures, et vilenies. Ainsi donc (comme i'ay desia touché) que nous ne soyons point tentez, voyans quelque grandeur et excellence aux contempteurs de Dieu: mais plustost escoutons la sentence que le Sainct Esprit prononce sur eux pour les faire vilipender, et non sans cause: car c'est afin que nous ne leur portions point d'envie de leur condition, que nous ne soyons point attirez en leurs cordeaux, comme nostre appetit nous menera tous les coups: et puis que nous ne soyons point troublez, comme si Dieu n'exerçoit nulle iustice en ce monde, mais qu'il fust là endormi au ciel, qu'il ne voulust point reprimer les iniquitez quand elles se desbordent. Afin donc qu'un tel scandale n'ait point de domination sur nous, apprenons d'estimer comme fiente et ordure ce que le monde aura en grande estime. Voila donc ce que nous devons faire, quand nous voyons qu'on applaudit aux meschans, et qu'on les adore à demi. Cependant donc soyons patiens pour attendre l'issue, et que nous cognoissions que devant Dieu ce n'est que fiente. Or il y a ce

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poinct aussi qui est notable: c'est à savoir que leur lieu ne les cognoistra plus, que l'oeil qui les avoit regardez ne les verra plus. En quoy Sophar signifie que les meschans ne seront point affligez pour peu de temps: comme Dieu quelquesfois afflige les fidelles, qu'il semblera qu'ils soyent du tout abysmez. Il semblera bien donc que Dieu vueille confondre les siens sans aucune esperance de les remettre au dessus: mais tant y a qu'ils ont ceste promesse, que s'ils estoyent au plus profond des enfers, la main de Dieu s'estendra iusques là pour les en retirer. Quand donc nous aurons à cheminer au milieu de l'ombre de mort, ayans ce signe que Dieu nous donne d'estre nostre Redempteur, que nous ne soyons point confus: a savoir, quand nous oyons ceste voix de Dieu, qui nous declare qu'encores ne nous a-il point oubliez. Voila ce que nous avons de nostre costé: mais les meschans, encores que Dieu ne leur donne qu'une petite chiquenaude, voila leurs playes mortelles, tellement que iamais ils ne sont remis au dessus. Et pourquoi? Car quand Dieu en parle, cest pour les destruire: voire et à telle condition que personne ne les puisse remettre en estat, ne les reedifier: et qu'on aura beau attenter cela, on n'y profitera rien: et que d'autant plus qu'on cuidera avancer, on reculera le tout. Ainsi nous voyons comme Sophar discerne ici les contempteurs de Dieu et les meschans, d'avec les fideles: car les afflictions seront bien communes à tous, mais l'issue est diverse. le di que les afflictions sont communes, d'autant qu'il semblera que les fideles doivent du tout perir, et qu'il n'y ait plus de remede: mais d'autant que Dieu leur a promis de leur tendre la main, encores qu'ils fussent venus iusques à la mort, ils seront ressuscitez. Quant aux meschans il faut qu'ils perissent du tout. Et pourquoy? Car la malediction de Dieu est sur eux. Et ainsi apprenons de nous consoler quand il plaira à Dieu de nous envoyer des afflictions, car combien qu'elles soyent grandes, et dures, et pesantes, toutes fois voyans que la fin en est heureuse, il y a matiere de nous resiouyr. Et à l'opposite quand nous voyons les meschans fleurir, et faire leurs triomphes, ne laissons pas d'aller tousiours nostre train, encores que nous soyons miserables selon le monde. Et pourquoy? Quand Dieu les aura frappez soudain, ce n'est pas pour les remettre au dessus: mais ils demeureront là, sans que iamais leur lieu soit cognu, comme il en est parlé plus a plein au Pseaume 37 (v. l0). Car pource que c'est une chose difficile à croire, que Dieu destruise les meschans, quand ils sont si bien appuyez en ceste vie, qu'il semble qu'ils doivent tousiours demeurer en leur estat: il faut que le sainct Esprit nous reitere souventesfois ceste doctrine-là, afin

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qu'elle nous soit bien resoluë en nos coeurs, et que nous en soyons du tout persuadez. Si donc nous ne cognoissons du premier coup que les meschans doivent estre raclez, sans que iamais Dieu permette qu'ils reviennent au dessus: escoutons comme l'Escriture en parle, et nous cognoistrons que Dieu les extermine tellement qu'on ne sait qu'ils sont devenus. Voila donc quant à ces mots de Sophar où il dit, que le lieu où estoyent les meschans, on ne le cognoistra plus.

Or il y a aussi ceste comparaison du songe de nuict et des phantasies qu'on conçoit. Il est vrai que la vie humaine en soy peut estre dite semblable à un songe. Car que font ici les hommes devant que nostre Seigneur les ait illuminez, et devant qu'il leur ait fait cognoistre qu'ils sont ordonnez à une vie meilleure? Que font-ils, di-ie, sinon songer ? Tous ceux qui pensent ici bas à acquerir des richesses, et à en amasser, ne cessent de cercher, et de courir çà et là: ils font leurs circuits, et toutes fois ils revienent tousiours là qu'ils n'ont autre pensement que d'en amasser: or tout ce n'est qu'un songe. De quelque autre vice que soyent entachez les hommes, cependant qu'ils sont enveloppez au monde, ie vous prie ont-ils quelque but ou quelque repos certain ? Ont-ils l'esprit esclarci pour entendre que Dieu les appelle? Nenni. Ont-ils leurs conseils bien rassis? Ont-ils leurs affections bien ordonnees? Rien de tout c a: mais ils songent. Bref, si on espluche bien par le menu tout ce que les hommes veulent et deliberent, tout ce qu'ils entreprenent, et tout ce qu'ils font, on trouvera que tout leur cas est semblable à un songe, ou phantosme qu'on aura conceu. Or (comme i'ai dit) cela peut estre dit en general de la vie humaine: mais sur tout il peut estre attribué à ceux qui s'eslongnent de Dieu, et lui tournent le des: car d'autant qu'ils laissent la clarté, et à leur escient cherchent les tenebres, il faut bien qu'ils ayent le salaire tel qu'ils meritent, c'est assavoir, qu'ils ayent l'esprit confus, qu'ils ne iugent plus rien, et ne puissent discerner entre le blanc et le noir: mais plustost que la nuict domine sur eux, et qu'ils ne facent que songer. Et de fait, nous voyons aussi comme ils transfigurent les choses, et les tournent tout au rebours. Voila un contempteur de Dieu, il se fera à croire monts et merveilles: et cependant il ne cognoit pas que si Dieu lui est ennemi, il faut qu'il perisse, et qu'il aura beau faire des rempars, il ne pourra pas neantmoins eschapper la main de Dieu qu'elle ne tombe sur lui comme un orage.. Mais c'est (comme i'ai dit) les meschans pource qu'ils fuyent la clarté tant qu'ils peuvent, sont dignes que Dieu les mette comme en un lieu obscur, et comme en la nuict et qu'ils soyent là enveloppez de tenebres. Or

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Ont-ils l'esprit ainsi esblouy? Ils conçoivent des songes, des phantasies, ils se font à croire ceci et cela. Ainsi donc ce n'est point sans cause que le sainct Esprit par la bouche de Sophar accompare ici les meschans à un songe. Et non seulement eux se transfigurent ainsi, mais nous voyons qu'on a une fausse opinion d'eux: car quand il y aura un meschant eslevé, chacun le redoute, et mesme on lui porte envie de sa condition, chacun voudroit estre semblable: et ceux qui n'y peuvent parvenir, en font toutes fois une idole.

Voila donc comme on en est, voyant les meschans prosperer. Or nous ne cognoissons pas que là dedans ils ont un ver qui les ronge sans fin et sans cesse, d'autant que le iugement de Dieu les persecute, et qu'ils sont tousiours troublez en leur conscience. Nous ne cognoissons pas donc en quelle perplexité et inquietude sont les meschans, d'autant que Dieu les a maudits: mais nous sommes preoccupez de quelque vaine apparence, et ce gui reluit nous semble estre or ou argent, comme on dit. Ainsi donc apprenons de retenir ce qui nous est ici monstré, c'est assavoir, qu'il ne nous faut plus ainsi songer, qu'il ne faut plus que nous soyons ainsi menez par nostre cuider et phantasie: car Dieu se mocquera d'une telle vanité, et nous monstrera qu'il y a un iour en la fin, apres que nous aurons esté en tenebres, et qu'il faut que nous venions à ceste clarté, et quand le iour luira, qu'on voye que nous avons esté trompez en nos songes. Or est-il ainsi que maintenant nous ne sommes point en la nuict: car Dieu nous esclaire, pour le moins il ne tient qu'à nous. Qu'est-ce donc qui nous fait songer? Qu'est-ce qui est cause que nous sommes ainsi trompez de nos vaines imaginations, et qu'un chacun se forge une phantasie, ou une autre, sinon que nous ne nous voulons point arrester à considerer ce que Dieu fait iournellement devant nos yeux, et dont mesmes il nous advertit par sa parole? Voila Dieu qui nous monstre quelle est la vraye felicité, quel est nostre bien. Il dit, Que bien-heureux est l'homme qui craint Dieu: bien-heureux est l'homme qui s'applique à mediter la verité de Dieu: bien-heureux est l'homme qui met du tout sa fiance en Dieu: car il sera comme un arbre planté aupres d'un ruisseau pour avoir tousiours bonne substance, tellement qu'il n'y aura ni chaleur, ni secheresse, qui lui puisse faire perdre sa verdeur et vigueur. Voila donc nostre Seigneur qui nous monstre quelle est la vraye felicité, pour la cognoistre s'il ne tient à nous. Mais quoy ? Nous sommes volages, et ne pouvons nous arrester à ce qui est ferme, et cependant voulons avoir une felicité qui s'escoule et s'envole. Nous sommes donc bien dignes de perir et de trebuscher aux abysmes, puis que nous allons

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cercher les tenebres de la nuict de nostre bon gré. Voila pourquoy i'ay dit que d'autant que Dieu nous fait la grace de nous esclairer par sa parole, il nous faut retirer de nos songes et phantasies, afin que nous ne soyons plus ainsi agitez.

Or il est dit puis apres, Ses os sont pleins de sa ieunesse. Le mot dont use ici Sophar, signifie quelquesfois les pechez occultes et cachez: et de fait, ce mot de ieunesse aussi est tire de là. Ainsi le sens peut estre tel, que les os du meschant sont pleins de ses pechez qu'il a commis, et mesmes qu'il a commencé dés sa ieunesse, ou bien qu'en sa ieunesse ses os ont este pleins, qu'il a esté rassasié et soulé de ses delices, qu'il a eu tous ses souhaits, que tout ce qui lui estoit desirable, lui est venu en sa main. Voila ce que nous avons à noter. Ainsi donc si nous prenons ce mot de ieunesse en sa propre signification, le sens sera premierement que Sophar attribue aux contempteurs de Dieu, que quand ils se sont adonnez à mal, iamais ne s'en retirent, comme il est dit aux Proverbes de Salomon (22, 6), Le ieune homme a-il prins un train pervers? Il continuera: et quand il sera venu en vieillesse, ce sera tout un. Nous voyons quand les hommes ont prins leur pli (comme on dit) pour s'adonner à mal, qu'il est bien difficile de les en retirer. Voici donc une doctrine bonne et utile: et encore qu'elle soit assez commune, et que les Payens mesmes en ayent fait des proverbes tant y a que nous avons besoin d'en estre advertis, attendu que nous sommes tant adonnez à continuer au mal, que c'est pitié, et nous semble que cela ne soit rien. Mais nous n'appercevons pas que Satan prend possession de nous, quand nous continuons en nos ordures. Quand un homme aura commencé à mal-faire, et bien, il lui semble s'il poursuit encores un iour, un mois, un an, qu'en la fin il pourra bien retourner: voire, comme si la repentance estoit en nostre manche. Mais voila (comme i'ay dit) Satan qui entre en nous, et en prend possession sans y penser. Gardons-nous donc de nous endurcir ainsi au mal: mais si tost que nous appercevrons que nostre chai r et nostre mauvaise nature nous pousse et incite à decliner, que nous soyons retenus de la crainte de Dieu: si mesmes nous sommes tombez, que nous mettions peine à nous relever incontinent: si nous sommes eslongnez du chemin, que nous y retournions tantost. Il n'est point question, di-ie, de dilayer d'auiourd'hui à demain: et sur tout, quand un ieune homme doit ordonner sa vie, qu'il advise bien de ne s'abandonner point à vices et corruptions: car s'il pense s'en retirer quand bon lui semblera, il s'abuse. Voila donc ce que nous avons à noter en premier lieu, que nous ne soyons point confits en nos pechez.

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Or ceste façon de parler est bien propre, que les os des meschans sont remplis de leur ieunesse, c'est à dire, que les meschans n'auront pas seulement quelques cupiditez volages: ainsi qu'on verra qu'il y a des gens qui n'auront point une malice cachee là dedans, ils ne seront point du tout contempteurs de Dieu, ils auront quelque bonne semence, qu'ils voudroyent encores s'adonner au bien: mais pource qu'il n'y a point de tenuë, et qu'ils ne sont point constans, s'ils ont quelque mauvaise rencontre, ils se desbauchent. Nous en verrons, di-ie, d'aucuns qui seront tels: mais ici Sophar exprime bien plus, c'est assavoir, que les meschans ont leur malice dedans les os, qu'ils sont confits, et se plaisent là dedans. Et nous voyons aussi que si le diable a empoisonné les hommes, ce n'est point pour leur donner quelque petite pointure: mais c'est pour leur fourrer son venin au plus profond du coeur, tellement qu'en leurs esprits, et en leurs sens ils conçoivent tout mal. Voila donc comme Dieu punit ceux qui l'auront mesprisé, et qui se seront ainsi iettez à mal, c'est qu'ils ne feront tousiours qu'empirer, et aller de mal en pis. Par cela voyons-nous que la repentance n'est point en la main des hommes, comme ces gaudisseurs disent, se mocquans de Dieu, O il ne faut qu'un bon souspir en la fin. Et qui est-ce qui le leur donnera? Parquoy apprenons de ne point crouppir en nos iniquitez: car quand elles seront entrees iusques dedans nos os, et iusques à la moelle, il faudra que nous soyons transportez au sepulchre avec nostre malice: nous aurons beau combatre: mais il faudra que nous demeurions là en nostre vieille peau. Craignons donc qu'une telle vengeance de Dieu ne tombe sur nous. Au reste, il y a l'autre doctrine que nous avons à recueillir (comme i'ay desia touché) que les os des meschans sont pleins en leur ieunesse, et qu'ils coucheront avec eux au sepulchre, ou la malice couchera avec soy, dit Sophar. Par cela il signifie que quand les meschans seroyent crevez, par maniere de dire, de biens, et de tous leurs desirs, Dieu les amaigrira bien, et qu'ils seront comme dessechez, et faudra qu'ils s'en aillent au sepulchre tout desnuez. C'est pour confermer le propos qui avoit esté tenu n'agueres, c'est assavoir, que les meschans quand ils auront tous leurs souhaits, et qu'ils s'esgayeront, qu'il semblera qu'ils soyent les plus heureux du monde, c'est Gomme Si leurs os estoyent pleins en ieunesse, c'est à dire, que du commencement Dieu leur eust donne tout ce qu'ils peuvent souhaiter: mais en la fin ils s'en vont coucher. Et avec qui ? Chacun se contente de soy, c'est à dire, il ne leur demeure que leur corps, car Dieu les despouille, et quand ils sont du tout desnuez, il les envoye au sepulchre. Par ceci nous

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sommes admonnestez quand nous verrons que les meschans auront à boire et à manger tout leur saoul, mesmes iusques à crever, que les biens leur abondent plus qu'ils n'en demandent, qu'ils sont honorez, qu'ils ont toutes leurs delices: quand donc nous verrons cela, nous sommes advertis de ne nous point troubler: car puis que nostre Seigneur nous a declaré, qu'il faut qu'ainsi soit, c'est bien raison que nous passions par dessus un tel scandale sans en estre esbranlez. Mais notons bien leur fin que declare ici Sophar, qu'un chacun d'eux s'en ira coucher avec soy au sepulchre. Puis qu'ainsi est donc attendons que nostre Seigneur despouille les meschans, et alors nous n'aurons plus d'occasion de leur porter envie, ni de nous desbaucher avec eux. Si on dit, que cela est commun à tous, c'est assavoir, que nous allions en la poudre, et que nous y pourrissions: il est vrai: mais nous avons une bonne compagnie, quand nous aurons cheminé durant nostre vie en la crainte de Dieu, car nous saurons qu'en lui remettant nos ames entre ses mains, il en sera bon gardien et fidele: nous aurons une bonne compagnie, quand nous cognoistrons que les Anges de Dieu mesmes (comme l'Escriture le monstre) recevront nos ames pour les mettre en ceste garde bonne et seure, iusques à ce que nous ressuscitions en la gloire celeste. Combien donc que selon l'apparence il faille qu'un chacun de nous soit retranche de ce monde, et de la compagnie des hommes, et que nous soyons iettez au sepulchre: si est-ce que nous serons bien accompagnez selon Dieu, quand nous aurons cheminé en sa crainte. Or au contraire il faut que les meschans demeurent couchez en la poudre: et combien qu'ils ayent eu grande suite et grande bande. qu'ils ayent tiré longue queue (comme on dit) si faudra-il que Dieu les amene à ceste fin, qui est ici declaree.

Or il est dit puis apres: Que si le mal leur est doux en la bouche, ils le retienent sous la langue, ils l'espargnent sans l'avaller, mais l'ont tousiours là en leur palais. Au reste, qu'il leur sera converti en leurs entrailles en fiel d'aspic. L'ont-ils englouti ? Qu'ils desgorgent. Mais encores il est parlé entredeux des enfans des meschans, et cela avoit e té oublié. Sophar donc dit entre autres choses, Que les enfans des meschans flatteront les povres, et que leurs mains rendront les richesses qu'ils avoyent possedees. Par ceci il signifie que Dieu declarera sa vengeance, et la fera sentir, non seulement en la personne de ceux dont il parle, mais en leurs enfans: comme aussi l'Escriture dit, Que Dieu fera retourner l'iniquité des peres sur le giron des enfans. Il semble bien de primeface que ceci ne conviene point à la iustice de Dieu: car l'ame gui aura peché portera la punition de son iniquité, comme il est dit en Ezechiel. Comment donc est-ce

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que Dieu punit les enfans a cause des peres? Voire: mais il nous faut presupposer que Dieu exemptera bien quelquesfois les enfans des meschans par sa pure grace, et ne laissera pas de les benir, combien qu'ils ayent merité malediction. Au reste, quand Dieu voudra accomplir ce iugement, dont il parle ici, il laissera les enfans des meschans aller leur train apres leurs peres. Ils ne pourront donc sinon tousiours augmenter le mal, et estans desnuez de l'Esprit de Dieu, ils ne feront sinon provoquer son ire, et continuer d'amasser la vengeance sur leurs personnes, comme Dieu l'avoit exercée sur leurs peres. Il est vrai que tout leur vient de là, que Dieu ne les retire point, qu'il ne les touche point de son sainct Esprit afin qu'ils n'ensuivent leurs peres. Mais quoi ? y est-il tenu, ni obligé ? Nenni. Ainsi donc ne trouvons point estrange ceste espece de punition dont parle ici Sophar: c'est assavoir, que Dieu appovrira les enfans des meschans, et qu'ils seront si contemptibles, qu'il faudra qu'il aillent flatter les plus malotrus. Leurs peres estoyent orgueilleux iusques au bout, tellement que les plus grans et plus honorables n'osoyent aborder à eux, on les craignoit: comme nous voyons que ceux qui ont ainsi le coeur enflé de presomption, quand ils ont commencé à mespriser Dieu, il faut bien qu'ils reiettent les hommes. Nous voyons donc un orgueil insupportable en eux, qu'ils ne daignent pas regarder d'un bon oeil ceux qui les viendront supplier, et leur faire la court. Or cela est-il? Il faudra que leurs enfans flattent les plus mesprisez. l'ai dit que ceste vengeance s'accomplit, quand Dieu permet que les enfans suivent leurs peres: et c'est une chose qui nous est bien necessaire de savoir, afin que nous considerions quelle est la vengeance de Dieu sur les meschans, veu qu'il faut qu'elle s'estende iusques sur leurs enfans: tout ainsi que nous cognoissons une bonté infinie de nostre Dieu, quand il luy plaist à cause de nous, benir nos enfans, et leur faire sentir sa misericorde. Car ne voila point lors un tesmoignage excellent de l'amour qu'il nous porte? Ainsi à l'opposite, quand nous voyons que le feu de son ire est allumé, tellement que ce n'est pas seulement pour persecuter nos personnes, mais qu'il s'embrase plus loin, et que nos enfans y sont comprins: ne voila point pour nous faire dresser les cheveux en la teste? Apprenons donc de cheminer tant plus soigneusement en la crainte de Dieu, afin que nous n'attirions pas ceste horrible punition sur nous, et sur nos successeurs. Et cependant aussi cognoissons que nostre Seigneur benira le lignage de ceux qui l'auront craint et honoré, afin que nous ayons tant mieux courage de nous adonner à son service, voyans qu'il est si liberal, qu'il ne se contente Point de nous faire

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promesse, mais qu'il la veut estendre iusques à nos enfans. Voila (di-ie) ce que nous avons à noter de ce passage.

Or il est dit consequemment, Que leurs mains rendront les richesses. Et cela est conforme à ce que Sophar adiouste, A-il devoré? qu'il desgorge, et que Dieu lui face rendre ce qu'il aura englouti. Ici il est signifié que les meschans pourront bien amasser beaucoup en peu de temps, et s'enrichir: mais ce ne sera point pour iouyr des biens qu'ils auront ainsi acquestez. Et pourquoy? Ou il faudra que leurs enfans soyent appovris, ou qu'eux-mesmes desgorgent. Car Dieu n'attendra pas tousiours si long temps pour leur faire rendre conte: mais quand il semblera qu'ils soyent parvenus iusques au bout, il faudra que Dieu face une cure, et qu'il leur face rendre la gorge pour les desnuer de tant de biens qu'ils avoyent amassez. Nous voyons bien les exemples de ceci: mais il y en a bien peu qui y pensent. Nous voyons (di-ie) des hommes qui pillent et attrapent de tous costez. Et bien, Dieu leur lasche la bride, qu'ils auront les moyens et les occasions de s'enrichir, ils acquestent et champs, et possessions, ils manient argent, et belle traffique: les voila donc si pleins et si saouls que rien plus. Mais auront-ils ainsi tout englouti? Il y viendra un orage, que celui qui s'estoit enrichi de cent mille escus, se trouvera si oppressé, qu'il desireroit seulement eschapper en sauveté: comme un povre homme qui sera au milieu de la mer, voudroit avoir quitté tout son bien, et estre au bord pour sauver sa vie. Ainsi (di-ie) Dieu permettra que les richesses seront pour estrangler un homme quand il en aura tant amassé, et elles lui seront comme son bourreau: ou bien il en sera desnoué et appovri, quand il y viendra ainsi quelque orage soudain. Nous en verrons aussi d'autres qui se mineront petit à petit. Il est vray qu'on dira, Voila une mauvaise fortune, voila un tel qui s'estoit bien enrichi, il avoit par son industrie si bien profité qu'il estoit parvenu iusques là: et maintenant il lui est advenu un tel cas, ou celui-là lui a fait faute, ou il a fait un fol marche, ou il s'est hazardé par trop. Nous regardons donc ces causes moyennes, Mais si faut-il venir au principal, ce que nous ne faisons pas: et en cela monstrons-nous combien nous sommes aveugles, de ne considerer pas que quand telles gens se sont enrichis par cruauté, par rapines, par fraudes, par tromperies, par finesses, et qu'ils avoient ravi le bien d'autrui, et n'ont eu pitié ne de vefves, ne d'orphelins, voila pourquoy ils sont ainsi desnuez de leur bien.

Ainsi donc ne cognoissans point la main de Dieu, combien qu'elle se monstre, nous pervertissons tout. Pourtant apprenons d'estre mieux advisez

SERMON LXXIV

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que nous ne sommes point: et quand Dieu nous donnera de tels exemples, c'est assavoir, que ceux qui auront esté bien riches, ne seront point seulement diminuez, mais que Dieu besongnera en telle sorte, qu'il leur fera rendre la gorge, que nous verrons à l'oeil comme ils seront appovris, que nous cognoissions que c'est Dieu qui y met la main. Mais quand il est ici dit, Que leurs mains rendront les richesses, comment est-ce que ceux qui auront ainsi tout englouti, se demettent iusques là, qu'ils rendent ce qu'ils auront ainsi attrapé de leurs propres mains? Il ne veut pas dire qu'ils le feront de leur bon gré. Car iamais les meschans n'en viendront là de leur bon gré, sinon que Dieu leur face une grace singuliere pour cognoistre, Helas! i'ai fait grand tort à ceux que i'ay ainsi pillé et trompé, il faut donc que i'advise de restituer tout cela. Si donc ceux qui auront fraudé leurs prochains' en peuvent venir iusques là, c'est une benediction de Dieu. Mais ici Sophar parle de ceux que Dieu maudit. Et comment donc leurs mains rendront-elles ce qu'elles auront prins? C'est qu'on ne sait point les moyens par lesquels Dieu leur fait rendre la gorge, et qu'il semble qu'ils soyent destituez d'esprit et d'intelligence, au lieu qu'auparavant ils estoyent si bien entendus à faire leurs besongnes, et qu'ils faisoyent leurs discours pour prouvoir à leur cas, pour dire, Il faut faire telle chose: et puis quand i'aurai cela, il faudra encores adiouster telle chose, et il y faudra proceder par tel moyen. Auront-ils donc esté si subtils pour attraper de costé et d'autre? On les verra idiots, tellement qu'il semblera qu'ils rapportent toutes ces richesses qu'ils avoyent amassees, que tout cela ne leur couste rien, bref on diroit que c'est comme des petis enfans qui font et desfont leur mesnage. Il est vrai que telles gens ne laisseront pas d'estre tousiours avaricieux comme de coustume, et d'avoir ceste fournaise qui est en eux, qu'ils voudroyent bien avoir devoré une centaine de mondes: mais si est-ce qu'ils s'aveuglent tellement qu'il ne leur chaut de lascher ce qu'ils tenoyent si estroitement auparavant. Et d'où vient cela, sinon que Dieu les destitue de tout sens et raison, afin de les faire ainsi appovrir? Voila donc ce que nous avons à noter en premier lieu de ce passage. Mais encores cependant que les meschans engouffrent ainsi, cependant qu'ils mangent l'un, qu'ils pillent l'autre, et qu'il leur semble .qu'ils n'en ont iamais assez, et que de fait leur abondance croist de plus en plus: ne laissons pas de contempler par foy ce que nous ne voyons pas encores à l'oeil. Voila donc un meschant qui s'enrichit, il attrappe de tous costez. Et bien, que faut-il que ie pense? Il nous faut regarder à ce qui nous est ici dit. Il est vrai que nous n'appercevrons pas encores que nostre

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Seigneur face ceste cure que i'ay dite, et qu'il leur face rendre ce qu'ils auront ainsi englouti et devoré: mais contemplons en sa parole ce que nous ne comprenons pas, et que nous ne voyons point par evidence: et voila qui sera cause que nous ne serons point tentez de mal-faire. Car pourquoy est-ce que nous sommes si convoiteux de ravir le bien d'autrui ? C'est qu'il nous semble que cela nous durera tousiours. Or au contraire' voici Dieu qui nous menace, afin que cela nous serve de bride pour nous reprimer, et que nous ne soyons point tentez d'estendre nos mains aux biens d'autrui; et de nous vouloir enrichir aux despens de nos prochains.

Or il est dit quant et quant, Que si le mal luy est doux en la bouche, il le retiendra. Voici une belle similitude et bien propre, de laquelle use Sophar: car il exprime comme sont les contempteurs de Dieu, c'est à savoir, que là où ils prendront leur appetit, là où ils trouveront quelque douceur, ils se tiendront là, et s'y plairont: comme un homme avaricieux quand il pourra amasser quelque bien, ce lui est tout sucre, c'est miel. De fait c'est comme quand un homme sera affamé, encores que la viande n'ait ne goust ne saveur, si est-ce qu'il la devore: et il en advient (comme dit Salomon aux Proverbes 27, 7) Que celui qui a bien faim, encores qu'il mange quelque viande amere, elle lui semblera douce. Les meschans donc en sont ainsi: c'est à savoir, qu'en tous leurs mesfaits ils trouveront quelque douceur. Et comment cela? Pource que le diable les amielle. Voila un paillard, s'il est une fois eschauffé de sa concupiscence, le diable l'aveugle, et lui fait trouver son peché si doux, que tout son plaisir est là. Si un homme est adonné à yvrongnerie, et à gourmandise, ce sera le semblable. Voila donc comme les meschans et contempteurs de Dieu trouvent une douceur en tous leurs mesfaits: car ils font comme les frians qui lechent leurs babines, et retienent cela comme du sucre, et mesmes aucunesfois ils le retiennent au palais, afin de retenir la douceur plus longuement: et craindront mesmes de l'avaller trop tost. Nous verrons ces frians qui voudroyent (ainsi que disoit l'autre) avoir des cols de grue; afin que la saveur leur demeurast long temps: s'ils boivent quelque bon vin, il est vrai qu'en beuvant il leur semble que iamais n'auront assez tost vuidé le verre, mais si voudroyent-ils bien que ceste douceur leur demeurast long temps qu'ils eussent là une fontaine laquelle leur decoulast tousiours. Ainsi donc Sophar dit, que les meschans prendront saveur à l'iniquité tout ainsi que les frians, quand ils auront quelque friand morceau en la bouche, ils le retiendront sous la langue, ils le remueront au palais, ils lecheront leurs babines,

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les voila si aises que rien plus. Voila comme les meschans en sont: mais en la fin ils trouvent qu'il y a une amertume cachee. Et d'où est-ce qu'elle vient? Quand un homme voudra donner un poison, il faudra qu'il soit confit en miel, et en encre, afin qu'on ne sente point l'amertume du premier coup: mais quand on aura avallé le poison, il s'aigrit plus fort, et l'amertume est plus aigre beaucoup, et plus mortelle, que s'il l'eust sentie du premier coup, quand le morceau estoit encores en la bouche. Ainsi aussi quand les meschans auront avallé ceste douceur, Ô il faudra qu'elle leur soit convertie en fiel d'aspic, dit Sophar. Or nous devons bien mettre peine de retenir ceci. Et de fait combien que quand ceste similitude se declare, chacun voye que c'est une doctrine assez commune, et qu'elle peut estre entendue mesmes des plus rudes et idiots: toutes fois la pratique monstre tousiours que nous n'y avons pas este assez ententifs. Tant y a que ceci a une telle grace, qu'on voit bien que le S. Esprit nous a proposé ceste similitude, afin que nous soyons tant plus incitez à retenir ce qui y est contenu. Ainsi donc cognoissons-nous que le diable nous vient tenter, et qu'il nous fait ses amorses? gardons-nous d'estre allechez par lui: car les vices de prime face auront tousiours quelque douceur, nous serons trompez là: mais c'est un hameçon: tout ainsi que les poissons, s'ils sont affamez, ils se viennent ietter sur la viande, et les voila cependant estranglez, ils tienent à l'hameçon. Ainsi en est-il donc de nous, quand nous souffrons d'estre seduits et trompez par nos vices. Et les Payens mesmes ont bien usé de ceste similitude, comme Platon a dit, qu'autant de voluptez et d'affections qui sont aux hommes, ce sont autant

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d'amorses, et d'allechemens que Satan leur donne pour puis apres les faire precipiter en ruine. Il est vrai que du commencement il y aura quelque apparence de douceur, et semblera bien que cela soit le plus amiable du monde: mais il faudra en la fin que ce qui est ici contenu se monstre, c'est à savoir, que la douceur que les meschans auront sentie en tous leurs mesfaits, se convertisse en fiel d'aspic. Et d'autant qu'il est ici parle des contempteurs de Dieu, à savoir, que quand ils auront masché le poison, et avallé, encores qu'ils n'ayent point senti l'amertume du premier coup, il faudra qu'elle se monstre en la fin: que nous prions Dieu qu'il ne permette point que nous trouvions saveur en nos vices, mais qu'il nous donne esprit de prudence, afin que nous discernions bien, et que nous ne soyons point trompez par une vaine douceur que nous viendrons sentir du premier goust en nos pechez. Que donc nous ne soyons point allechez par cela: mais plustost que nous cerchions une vraye douceur et vive en sa grace, laquelle il nous communique par nostre Seigneur Iesus Christ, afin qu'il nous rassasie de ceste douceur de l'esperance de la vie celeste, à laquelle il nous appelle. Au reste, qu'il ne nous face point mal, si durant ceste vie, où nous sommes affamez, et n'avons point dequoy nous remplir, ou bien que Dieu nous abbate de beaucoup d'afflictions et de miseres, que cela di-ie, ne nous soit point dur à porter, sachans que nous serons participans de cest heritage celeste, où nous aurons pleine fruition de la douceur inestimable que Dieu a promise aux siens, et qui leur est maintenant cachee.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

LE SEPTANTE ET CINQUIEME SERMON,

QUI EST E III. SUR LE XX. CHAPITRE.

Ce sermon poursuit encore l'exposition du verset l5 et puis du texte ici adiousté.

l6. 11 succera le venin d'aspic, et la langue de la vipere l'occira. 17. Il ne verra point les ruisseaux, et les rivieres coulantes de miel et de beurre. 187. Il rendra ce qu'il a acquesté, il ne lui en demeurera point selon la fermeté de son changement, et ne s'en resiouira point. 19. Il a amassé, et il sera appovri, il a pillé la maison, et ne l'avoit point edifiee. 20. Il ne sentira point de contentement en son ventre, et ne pourra garder son desir.

Entre les autres corruptions qui nous induisent à nous retirer de Dieu, et nous adonner mal faire, c'est que la plus part sont persuadez simplement, que d'estre riche c'est une chose desirable:

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et ne regardons pas en quoy consistent les richesses et puis quel est le but de les posseder, assavoir, qu'on en puisse iouir. Le monde donc est aveugle, qu'il ne cognoit point que c'est d'estre riche, et puis à quel propos, et à quelle fin on le doit estre. Et ainsi nous voyons que les povres incredules sont attachez à ceste affection-la, Il faut estre riche quoi qu'il en soit. Or là dessus ils ravissent, ils s'adonnent à pillages et extorsions, il ne leur en chaut, moyennant qu'ils en ayent: et puis cependant ils ne cognoissent pas que Dieu les maudit et qu'apres qu'ils auront amassé beaucoup de biens et qu'il semblera qu'ils ayent englouti toute la terre, ils n'auront nulle iouissance du bien qu'ils possedent. Et pourquoy ? Car Dieu ravira la substance de leurs mains, ou bien il la fera tellement escouler, qu'ils n'en sentiront nul profit. D'autant plus nous faut-il bien noter ceste sentence qui est ici contenue, car en premier lieu il nous est monstré, que les hommes s'abusent, quand ils se font à croire, qu'ayans amassé beaucoup de biens, ils en iouiront. Et toutes fois c'est ce que se proposent tous avaricieux, Quand i'auray et champs et possessions, i'en tireray revenu, tellement qu'il ne faudra point que i'aille cercher ne bled ne vin hors de ma cave, et de mon grenier, i'en auray à revendre. Et puis i'auray ceci et cela, en sorte qu'il faudra qu'on me cerche, et ie n'auray besoin de nul: ie seray honoré, ie seray en credit: si quelqu'un gronde contre moy, i'ay argent en bourse pour l'opprimer. Or quand les hommes font un tel conte, il leur sera bien rabbatu: et c'est (comme on dit en proverbe) conter sans son hoste, car Dieu permettra bien que telles gens entassent, et qu'ils profitent et amassent beaucoup: mais quand ils seront remplis et saoulez, il faudra qu'ils rendent la gorge.

Voila donc ce qui est dit en premier lieu, Il a devoré la substance, nais il la vomira. Et pourquoy? Car Dieu la lui arrachera du ventre. Comment est ce que les incredules se persuadent que le bien qu'ils auront acquesté leur durera tousiours, que iamais ils n'en seront depouillez? C'est d'autant qu'ils n'aperçoivent point qu'il y a un Dieu au ciel, qui est pour leur faire rendre conte, ainsi que cela nous est monstré en ce passage, car il est bien dit, que les avaricieux feront bien leur conte d'estre asseurez en tous leurs biens qu'ils possedent: mais le sainct Esprit nous ramene à ce iugement de Dieu, Quand un homme, dit-il, auroit englouti toute la substance qu'il possede, qu'il ne l'auroit pas seulement ou en son coffre, ou en son grenier, ou en sa cave, mais qu'il l'auroit là enclose en son ventre: et Dieu n'est-il pas pour l'arracher de là? Ainsi donc cognoissons: que ce n'est rien d'avoir devoré: qu'il faut sur tout qu'en acquestant nous puissions protester en verité, que nous tenons de

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Dieu le tout, c'est à dire, que nous l'avons par moyens licites et que Dieu approuve que c'est lui qui nous l'a mis entre mains. Voila le principal où il nous faut tendre: ie di mesmes quand il ne seroit point question d'amasser des biens de ce monde. Ne soyons donc plus si fols, d'imaginer que toute nostre felicité consiste à estre riches: mais que ceci nous viene au devant, c'est assavoir, que les richesses ne sont pas d'avoir beaucoup de biens, qu'on ait eu tant à tort qu'à droit: mais c'est qu'on soit benit de Dieu, qu'on ait dequoi se contenter. Et puis il y a le second, c'est assavoir, qu'on puisse iouir et user du bien qui est entre mains. Or ceci est encores un donc special de Dieu. Au reste, que nous ayons en horreur ceste menace, c'est assavoir, que Dieu nous fera desgorger ce que nous aurons englouti, encores que l'estomac et le ventre l'ait devoré. Apprenons (di-ie) de prendre ce que Dieu nous donnera par sa grace, et de nous en contenter, que nous ne soyons pas comme ces gourmands et yvrongnes qui se saoulent tant qu'il faut puis apres qu'ils vomissent: mais comme un homme sobre et temperant prendra sa refection par mesure, ainsi qu'un chacun regarde de s'augmenter selon que Dieu lui donnera le moyen, qu'ils ne soit point transporté d'une concupiscence si enorme, qu'il attrappe d'un costé, qu'il mange de l'autre, qu'il attire à soy, qu'il pille. Contentons-nous donc (comme i'ay dit) de recevoir ce que Dieu nous donnera. Or il y a ici une malediction encores plus grande qui est adioustee, c'est assavoir, que ceux qui se veulent ainsi enrichir par fraudes, ou par cruauté ou par quelque autre façon illicite, succent le venin d'aspic, et que la langue de la vipere les a cira. C'est suivant ce qui a esté dit ci dessus, assavoir, que la viande des meschans sera convertie en fiel d'aspics en leurs entrailles iaçoit qu'ils y trouveront bien quelque douceur en leur bouche, et mesmes ils lescheront leurs levres, et en remuant la langue ils s'y delecteront. Nous voyons que ceux qui ne pensent iamais en avoir assez, quand ils pourront avoir deceu quelqu'un, les voila tant aises, ils s'esgayent là dessus: et puis quand ils auront quelque prattique en main, Ô voila qui nous viendra bien à propos: que s'ils ont entreprins d'acquerir quelque chose, iamais ne seront à repos, iusqu'à ce qu'ils en soyent venus à bout.

Voila donc ceste douceur qui est en leur langue, mais Dieu convertit le tout en amertume. Notons bien donc quand il est ici parlé, Que les meschans succeront le venin d'aspic, et que la vipere les occira, que c'est pour nous monstrer que Dieu pourra bien changer toute ceste douceur dont les incredules se trompent, car s'ils attrapent, il leur semble qu'ils sont les plus heureux du monde: bref,

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c'est leur paradis quand ils peuvent attraper de coste et d'autre. Mais quoy? Il faut venir à l'issue: car il est dit que Dieu changera le tout, et qu'il convertira en venin d'aspic tout ce qu'on aura cuidé estre miel et succre. Suivons donc simplement ceste requeste que nous a enseigné nostre Seigneur Iesus Christ, pour demander à Dieu nostre pain quotidien. Car sous ce mot-la est compris, qu'apres que Dieu nous aura donné dequoi boire et manger, il lui plaise aussi de tourner cela en bonne substance, car ce n'est point assez que nous ayons dequoy estre repeus: mais il faut aussi que nostre Seigneur benie le tout, et qu'il le face profiter pour nourriture. Or tant s'en faut que celui qui aura beaucoup mangé et gourmandé en soit plus rassasié (comme nous verrons encores derechef) que le tout lui sera converti en poison. Il est vray qu'il en sera bien rempli, mais ce sera comme un povre hydropique car si un hydropique avoit este purgé de ce qu'il à dedans le corps, ce lui seroit beaucoup d'un demi verre de vin, et un morceau de pain alors lui profiteroit plus que toutes les viandes du monde: mais d'autant qu'il est plein de meschantes humeurs au dedans, il boiroit la mer et les poissons (comme on dit) et rien ne lui profitera. Ainsi donc en est-il de ceux qui ont tout devoré cruellement comme les bestes sauvages: il faudra que Dieu leur convertisse le tout en poison: et ainsi apprenons (suivant l'admonition de Moyse Deut. 8, 3) de demander à Dieu qu'il soit nostre Pere nourrissier: car à ceste cause a-il repeu son peuple au desert par l'espace de quarante ans, sans pain, ni autre viande, il luy a donné la Manne du ciel. Dieu (dit-il) t'a ainsi conservé, afin que tu cognoisses à l'advenir que l'homme ne vit point de son labeur, que tu ne dises point, C'est l'industrie de mes mains qui m'a acquis ces choses. Non: mais tout ainsi que tu voi que Dieu a nourri tes peres au desert de la Manne du ciel: quand il te donnera du pain, que tu reçoives cela comme de sa main. Allons maintenant appeter des richesses, et les ravir à nous: regardons ce qui en est prononcé, c'est assavoir, que Dieu les convertit en venin d'aspic, que c'est comme s'il y avoit morsure de scorpion: tant s'en faut que cela nous tourne à profit. Et mesmes nous le pouvons prattiquer encores qu'il ne fust point escrit. Ouvrons les yeux, et nous cognoistrons que Dieu exerce ses iugemens au monde tels qu'ils sont ici contenus. lais quoy? Nous y sommes aveugles: ie ne di point que nous les ignorions du tout: mais nous fermons les yeux pour ne les point appercevoir. Vray est que quelquesfois on ne pourra pas discerner (car les bons auront beaucoup de craintes dont ils seront tormentez), mais tant y a que Dieu donne des marques à ses iugemens, afin que nous en puissions recevoir quelque instruction.

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Il ne tient donc qu'à nous, et à nostre malice, d'autant que nous destournons nostre regard de ce que Dieu nous monstre. Et ainsi apprenons d'avoir quelque prudence: et quand il nous est ici declaré, que tant s'en faut que nous puissions estre substantez du bien que nous aurons ravi, que cela nous sera autant de poison, que nous en serons crevez devant qu'en estre saouls, apprenons de nous contenter du petit que Dieu nous donnera, moyennant qu'il nous profite.

Or il est dit quant et quant: Que les meschans ne verront point les ruisseaux, ne les rivieres coulantes de beurre et de miel. Ici il nous est signifié, que les meschans seront privez de la benediction que Dieu a promise à ses fideles par especial, c'est assavoir, de leur donner telle abondance comme si les rivieres leur couloyent, et vin, et miel, et beurre. Vray est que nous ne verrons point cela: mais tant y a que quand nous sommes substantez de la grace de Dieu, et que nous le cognoissons, et sommes appuyez sur sa bonté, et son amour paternelle, sachans qu'il a le soin de nous nourrir comme ses propres enfans: si les rivieres couloyent pleines de miel et de beurre, nous n'aurions pas tel contentement comme nous avons, car tout peut perir et dessecher en ce monde, fors ceste fontaine laquelle ne tarist iamais, c'est assavoir, la main de Dieu. Ainsi donc ce n'est point sans cause qu'ici notamment il est prononcé, que ceux qui ne sentent point ceste nourriture de Dieu, mais qui ravissent comme des bestes sauvages, auront beau se crever: et que quand ils auroyent tous les puits, et toutes les fontaines du monde, mesmes qu'ils auroyent de grandes rivieres, il faudra qu'ils ayent tousiours soif au milieu, et n y aura pas une abondance telle, qui soit pour les rassasier. Et qui en est cause? C'est qu'ils sont destituez de ceste benediction de Dieu. Car (comme l'ai dit) voila où consiste tout le repos et le contentement des hommes, voila comme ils seront remplis et rassasiez, pour dire, c'est assez: et qu'ils pourront louer Dieu, en allant tousiours leur train. Si donc nous n'avons ceste benediction de Dieu, tous les biens du monde ne nous pourront pas suffire. Ces propos sont assez communs, ce semble: mais qui est-ce qui en est vrayement persuadé? Car si cela estoit, il est certain qu'on verroit l'equité et la droiture regner entre les hommes, et ne faudroit point tant de loix, ne tant de iustices pour reprimer les extorsions qui se commettent: il ne faudroit pas mesmes tant de doctrines d'exhortation: car chacun seroit son maistre et docteur, chacun auroit une iustice enclose en soi, tellement qu'il ne seroit la besoin qu'on vinst devant le iuge, il ne faudroit ne sergens, ni advocats, ne procez. Car nous previendrons le mal, et cognoistrions que Dieu qui nous a mis en ce

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monde les biens entre mains, encores que nous n'eussions pas un seul grain de bled, que mesmes nous n'eussions point une seule goutte d'eau, nous peut rassasier comme bon lui semblera, et comme il nous l'a promis. Et de fait, nous en sommes convaincus par experience. Car en lui demandant nostre pain ordinaire, nous sommes appastelez par sa bonté comme des petis enfans: si nous n'avons pas beaucoup, nous nous contentons: il nous fait la grace que nous sommes nourris, comme si la Manne nous tomboit du ciel. S'il y a beaucoup, il veut que nous l'appliquions à droit usage, c'est que nous ne soyons point comme des gouffres, quand un chacun retiendroit tout à soi ce qu'il aura receu: mais que nous en communiquions à ceux qui ont faute et necessité. Ainsi donc puis que nostre Seigneur nous asseure d'estre le Pere nourrissier des siens, ne craignons pas que nous soyons destituez de ce qu'il cognoistra nous nostre necessaire, contentons-nous de ceste belle promesse. Or il est certain, que si nous avions cest advis-là on nous, un chacun seroit retenu, et ne faudroit point de menaces, ne de loix pour dire, Abstenez-vous de mal faire, ne nuisez point a vos prochains, ne faites tort à nulli, non plus que vous voulez qu'on vous face, car chacun auroit ceste bride pour se reprimer, et s'induire a integrité: nous n'y irions point par contrainte comme nous faisons. Mais encores voit-on que les cupiditez des hommes sont si enragees, qu'on ne les peut nullement domter, il n'y a ne cordeaux, ne chaines qui puissent suffire pour les attacher. Lors (di-ie) il ne faudroit plus de telles forces: mais de nostre bon gré nous aurions comme les mains liees pour ne faire nul mal, et mesmes nous desirerions de servir et profiter à chacun. Voila pourquoi il nous faut bien mediter ceste doctrine: car elle sera suffisante pour nous retirer de toutes les vanitez et dissolutions, de toutes nos cupiditez excessives, et des iniures et extorsions que nous avons accoustumé de commettre pour nous enrichir. D'avantage elle nous incitera aussi de regarder à Dieu, afin de nous reposer on sa seule benediction, et puis de bien user des biens qu'il nous a mis en charge, sachans que nous n'en sommes que dispensateurs, et que c'est à ceste condition-là qu'il nous les a donnez, que nous lui en rendions bon conte, et fidele, monstrans qu'un chacun n'a point gourmandé à part, mais que nous avons communiqué à nos prochains selon la faculté que nous avons receue. Voila donc en somme ce qui est ici contenu.

Or il est dit: Que les meschans rendront ce qu'ils ont acquesté, et qu'il ne leur demeurera point, voire selon la mesure de leur changement, et ne s'en esiouyront point. Ici ce que nous avons desia entendu est exprimé encores plus à plein Comment

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donc est-ce que les meschans ne sont iamais rassasiez, encores qu'ils ayent tant amassé de biens, qu'il semble qu'ils en doivent crever? Pourquoi est-ce qu'ils ont tousiours faute? Et c'est que nostre Seigneur ne fait point prosperer ce qu'ils ont entre leurs mains: car tout ainsi qu'on pourra ietter beaucoup de biens en un gouffre, et il ne s'en sent pas: aussi un homme qui est insatiable pourra ravir de costé et d'autre, et cependant il ne laissera pas d'estre affamé. Et cela vient de deux causes: car tout ainsi que c'est une grace singuliere de Dieu, quand nous pouvons nous contenter de peu, que nous invoquons son nom, que nous attendons nostre nourriture de sa main, comme nous avons experimenté iusques ici, qu'il nous a nourris: aussi au contraire quand il permet que la convoitise des incredules est embrasee, et qu'ils amassent tousiours et qu'ils appetent sans iamais avoir qui les contente: voila comme il les punit. Notons bien donc que la premiere cause pourquoi les meschans ne se peuvent esiouyr, quand ils ont amasse beaucoup de biens, c'est d'autant que nostre Seigneur enflamme leurs cupiditez, et qu'il permet qu'ils ayent une torture là dedans qui ne cesse de les tormenter: et le diable allume tousiours le feu par une iuste permission de Dieu au coeur de ceux qui ne peuvent regarder à lui. Voila quant au premier.

Et puis il y a une seconde cause, c'est que tout ainsi que Dieu augmentera un grain de bled pour la nourriture des siens, qu'il le fera multiplier on cent, qu'ils se contenteront de pou, et seront ongraissez: aussi au contraire il mine et desseche tout ce que les meschans peuvent engloutir. Ils mangeront au double, c'est à dire, ils amasseront tant et plus, mais Dieu consumera tout cela, il soufflera dessus (comme il est dit au Prophete Osee 13, 15) et tout ce a sera aneanti, tellement qu'un grand tas de bien sera esvanouy en une minute de temps. Voila donc Dieu qui extermine ce que les hommes avoyent beaucoup prisé: et voila pourquoi les meschans ne se peuvent esiouyr de ce qu'ils possedent, vrai est qu'ils seront bien enflez de presomption comme aussi nostre Seigneur Iesus Christ le monstre en ceste similitude qu'il propose de ce riche qui avoit fait eslargir ses greniers. Or il dit, Mon ame resiouy toi, maintenant tu as bien dequoi te repaistre: car voici une telle abondance que tu ne pourras iamais avoir deffaut. Ceux donc qui sont addonnez aux biens de ce monde, et qui en ont acquis beaucoup par voyes meschantes, pourront bien se glorifier on leurs richesses, car ce n'est point sans cause qu'il est dit (Ps. 62, 11), Si les richesses vous abondent, n'y mettez point vostre coeur. Le Prophete signifie par cela, qu'il est bien difficile que les hommes soyent riches, qu'ils ne se trouvent enveloppez aux vanitez de ce monde. Et

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c'est pourquoi aussi sainct Paul exhorte Timothee de remonstrer aux riches de ce monde, qu'ils ne soyent point eslevez en orgueil (1. Tim. 6, 17). Par cela il signifie, que les riches font une idole de leur bien, qu'ils cuident estre par dessus le reng des hommes, qu'ils se mettent en oubli. Ainsi donc les meschans se pourront bien esiouir de leurs acquests: mais quelle est ceste ioye-la? Maudite, en sorte qu'il faut en la fin que Dieu la tourne en grincement de dents, et en angoisse. Ainsi donc notons qu'il ne se faut point arrester à un iour, ni à un an, quand nous verrons les meschans triompher, quand nous verrons qu'ils se plaisent en leur condition, et qu'il leur semble qu'il n'y a que felicité pour eux: mais attendons l'issue, et nous verrons en la fin que ce qui est ici contenu sera accompli, c'est assavoir, que leur ioye ne sera peint permanente, et que les meschans (quoy qu'il en soit) sont tousiours en torment et inquietude. Et de fait, si on pouvoit esplucher ce qui est dedans leurs coeurs, on verroit au milieu de leurs resiouissances qu'ils sont tousiours en soin et en perplexité, et qu'il leur ensemble que terre leur doive faillir. Voila un homme qui aura amassé beaucoup de biens, il est vray qu'on ne pourra porter son orgueil, qu'il voudra mettre le pied sur la gorge à tout le monde, que sous ombre de son credit il foulera l'un, il opprimera l'autre, il voudroit qu'on l'adorast: quand il sera en sa maison, il se mire comme un paon en sa queue. On voit tout cela di-ie: mais si est-ce qu'il y a des pointures secretes là dedans, et Dieu ne permettra point que ceux qui se veulent ainsi glorifier en leurs biens, ayent un repos certain: mais il y a là dedans un ver qui les ronge, tellement qu'ils sont tousiours en angoisse et en perplexité, quoy qu'il en soit.

Or notamment il est ici dit Que les meschans rendront selon l'estendue de leur changement. Ce mot ici de primeface pourroit estre aucunement obscur, mais il contient une bonne doctrine: car en somme il nous est monstré, qu'il faudra que les meschans rendent ce qu'ils auront amassé avec grand labeur. Voila pour le premier: comme s'il estoit dit, Les hommes sont bien aveugles et despourveus de sens, quand ils travaillent tant et plus pour acquester des biens: car non obstant toute leur abondance, si faudra-il qu'ils rendent. Et c'est un remors bien dur (car nous savons comme les avaricieux sont attachez à leurs biens), c'est plus que si on leur cassoit les os pour en tirer la moelle: car les biens qu'ils possedent ne leur sont pas moins que leur vie propre. Ceux-la sont bien transportez, qui ne regardent point que les biens sont creez pour l'homme, et que ce n'est qu'un accessoire de la vie presente: toutes fois on voit que les meschans se tormentent, et que s'ils ont quelque perte ou dommage,

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c'est autant comme si on leur avoit coupé trente fois la gorge. Or si faut-il neantmoins qu'ils rendent, non point de leur bon gré, mais d'autant que Dieu leur arrache, ainsi qu'il en a esté parlé ci dessus: voire selon l'estendue de leur changement, c'est à dire, selon qu'ils ont fait leurs changemens et revolutions, Dieu aura son tour pour changer. Et comment cela? Quand un homme sera ainsi convoiteux d'amasser des biens, et que Dieu lui lasche la bride, que fera-il? Il remue tellement les choses, qu'il semble qu'il vueille faire un monde nouveau, il appovrit celui qui estoit riche, il diminue celui qui avoit beaucoup, il abbat celui qui estoit eslevé. Voila donc comme les avaricieux entant qu'en eux est font un monde nouveau, et Dieu (comme i'ay dit) leur donne bien ceste licence-la pour un temps, qu'ils enhavent tout, ce semble: voire, mais ( est du venin et du poison: ils se remplissent, mais c'est pour vomir puis apres, et mesmes pour sentir là de l'amertume horrible de ce qu'ils auront englouti. Or ont ils ainsi tout changé? c'est à dire, ont-ils fait telles revolutions, qu'ils ayent terres et possessions, où auparavant ils n'avoyent rien? qu'ils ayent leurs coffres fournis, où auparavant ils n'avoyent pas trois sols en leurs bourses? Sont-ils en honneur et en credit, où auparavant ils estoyent comme mesprisez ? Ont-ils donc ainsi changé tout le monde? Et Dieu a son tour. Si un homme mortel presume de remuer les choses, qu'il entreprene, qu'il delibere, pour dire, ie ferai ceci et cela: Dieu en la fin ne changera-il point tout? Demeurera-il oisif au ciel? Pensons-nous que toutes ces mutations ici se facent sinon qu'il le permette? Et quand il le permet, s'il dissimule pour quelque temps, pensons-nous qu'il ait resigné son office, et qu'il ne gouverne plus le monde? Nenni, nenni, mais il veut ainsi aveugler les meschans, et permet qu'ils vienent à bout de leurs entreprinses, afin de les ruiner, voire d'une cheute plus mortelle. Et d'autre costé il exerce la foy et patience des fideles. Car quand ils voyent tels changemens, ils en peuvent estre troublez: mais s ils ont ceste prudence en eux d'attendre tout coyement l'issue, et ne se point par trop precipiter, voila Dieu qui espreuve leur foy, et sont incitez par ce moyen-là de retourner à Dieu d'un plus grand desir. Et ainsi nous voyons (comme i'ay desia touché) qu'il y a ici une bonne doctrine contenue, quand il est parlé de la fierté du changement que font les meschans, qu'il semble qu'ils vueillent depister Dieu, et qu'ils vueillent remuer toutes les bornes que Dieu aura mises. Car comme il veut que les royaumes et principautez soyent distinguees, aussi a-il voulu que les limites fussent designees, afin: qu'un chacun possede le sien d'une façon paisible. Or que font ces ravisseurs. ces

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gouffres, ces bestes sauvages? Il semble (comme i'ai dit) qu'ils ne vueillent laisser ne bornes, ne limites, ne rien qui soit, qu'ils vueillent faire un monde nouveau. Ont-ils bien changé? Dieu leur a-il permis cela? Il faut qu'il change puis apres à l'opposite, et qu'il remette les choses en leur premier estat. Voila quant à ceste sentence.

Or il est dit puis apres: Que c'est d'autant que les meschans ont appovri les bons, et qu'ils ont pillé les maisons qu'ils n'avoyent point basties. Ici nous voyons qu'il nous faut tousiours considerer la iustice de Dieu en toutes les punitions qu'il envoye au monde. Il est vrai que c'est desia quelque bonne instruction, quand nous aurons cognu que les changements ne seront point fortuits, qu'on appelle: c'est à dire, que s'il se fait quelque revolution, cela procede de la main de Dieu: mais ce n'est pas le tout. Car si nous attribuons simplement à Dieu une puissance, pour dire, Il gouverne le monde, il fait tout, il n'y a rien qui ne se conduise par son conseil et sa volonté, et que nous ne passions point plus outre, ce n'est pas glorifier Dieu comme il appartient. Car tout ainsi que Dieu veut estre cognu tout-puissant, il veut aussi estre cognu iuste. Vrai est que par les choses qui se voyent nous n'apprehenderons pas tousiours ceste iustice (comme il a este traitté ci dessus), mais tant y a qu'il nous faut avoir ces deux choses-là, c'est assavoir, qu'en premier lieu nous cognoissions, que les choses ne se tournent point ici bas par fortune et adventure. Et pourquoy ? Car Dieu dispose de tout, c'est Dieu qui gouverne et tient la bride. Voila pour un Item. Or quand nous aurons cognu ceste puissance de Dieu, à laquelle tout le monde est suiet, il faut que nous venions en second lien à sa iustice, c'est assavoir, que nous tenions cecy tout resolu et persuadé, que Dieu ne tourne point ainsi les choses de ce monde, comme se iouant de nous ainsi que d'une pelotte. Car les meschans diront que Dieu fait un ieu des hommes, quand il prend plaisir où à les exalter, ou à les abbatre: mais quant à nous, cognoissons que Dieu n'a point une puissance tyrannique ou desordonnee, mais qu'elle est coniointe d'un lien inseparable avec sa iustice, et qu'il fait tout d'une façon equitable. Il est vray (comme nous avons touché) que nous n'appercevrons pas tousiours ceste iustice de Dieu, qu'il la cachera quelquesfois, et que nous ne comprendrons pas la raison pourquoy il fait les choses: mais ce n'est pas à dire qu'il n'y ait tres-bonne raison. Voila en quoi se sont abusez les amis de Iob: et en ceci il ne faut point que nous leur soyons semblables. Ils ont condamné Iob comme un meschant. Et pourquoy? Car ils ont imaginé de lui à la façon commune. Or il ne faut pas que tous les iugemens de Dieu soyent estimez d'une

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mesme mesure. Et pourquoy ? Comme i'ay dit, Dieu quelquesfois fera des choses qui nous seront incomprehensibles. Que ferons-nous là? Que nous concluons neantmoins qu'il est iuste. Voire, mais que nous confessions quant et quant, que ses iugemens sont un abysme qu'on ne peut sonder, car Dieu est doublement loué en l'Escriture saincte de sa iustice. Quelquesfois donc Dieu punira les iniquitez a l'oeil, afin qu'il soit craint et redouté, comme il en est parlé an Prophete Isaie (26, 9), Que si Dieu tient ses assises, et qu'il se monstre Iuge du monde, alors les habitans de la terre apprendront de cheminer droitement: et au lieu qu'auparavant chacun s'estoit donné congé de malfaire, nous pensons, Helas! helas! il y a un Iuge qu'il nous faut craindre. Voila donc comme la iustice de Dieu sera manifestee quelquesfois: mais quelquesfois aussi Dieu besongnera d'une façon qui nous est estrange, que quand nous aurons enquis, Pourquoy est-il ainsi advenu? Comment cela se prend-il? Il faut que nous demeurions là courts. Mais cependant il faut que nous confessions que Dieu est iuste, adorans ses iugemens secrets qui sont en lui comme un abysme. Quoy qu'il en soit donc (comme i'ay dit) il faut que Dieu soit tousiours tenu pour iuste. Or il est ici parlé de la iustice de Dieu qui nous est notoire, et que nous pouvons appercevoir à l'oeil: car il est dit, Pource que les meschans ont appovri les bons, il faut qu'il leur soit rendu en pareille mesure: pource qu'ils ont ravi et pillé les maisons, il faut que Dieu les dechasse, et qu'ils soyent bannis de là, quand ils cuideront habiter en repos. Mais en toutes sortes quand nous aurons bonne prudence, nous pourrons faire nostre profit de tous les changemens du monde. Si quelquesfois Dieu appovrit ceux qui auront bien vescu, cognoissons que si cela se fait au bois verd, que sera-ce du bois sec? Et ainsi tremblons sous la main de Dieu, et prions le qu'il nous face la grace de iouir des biens qu'il nous a mis entre mains, comme son intention est: ou s'il nous en veut despouiller, qu'il nous donne la vertu de porter en patience la povreté qu'il nous envoyera. Voila ce que nous avons à noter.

Mais de l'autre costé quand nous voyons que nostre Seigneur fait desgorger ceux qui auront tout englouti, qu'il leur fait rendre conte, qu'il les contraint de restituer ce qu'ils avoyent pillé, qu'il les desloge des maisons qu'ils avoyent basties par violences, et par fraudes, qu'il les prive des biens qu'ils avoyent amassez par mauvaises pratiques: cognoissons, Voici Dieu qui tient ses assises, il nous monstre, combien qu'il permette aux meschans de s'enrichir, que ce n'est pas afin que cela leur dure à iamais, que ce leur est autant de venin qu'ils ont humé, au lieu que les biens profiteront

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aux fidelles, et leur seront autant de ruisseaux qui decouleront beurre et miel. Cognoissons (di-ie) cela, afin de contempler les iugemens de Dieu, et nous humilier sous iceux. Que nous apprenions aussi de ne point porter envie aux meschans, quand il semblera qu'ils soyent à repos, et à leur aise on leur abondance, et en leurs credits et honneurs: car Dieu convertira le tout à mal, et les exposera en opprobre et diffame envers tous. Voila donc comme il nous faut noter les chastiemens et punitions que Dieu onvoye au monde, pour les appliquer à nostre instruction, comme S. Paul nous en advertit. Mes freres (dit-il Ephes. 5, 6) que personne ne vous seduise par vaines paroles. Vray est qu'on oyt les meschans propos qui se desgorgent, qu'on se mocque des iugemens de Dieu: mais ne vous abusez point par cela: car pour telles choses, dit-il, l'ire de Dieu vient sur les incredules. Comme s'il disoit, N'attendez pas que Dieu frappe sur vos testes, mais cependant qu'il punit les meschans devant vos yeux, cognoissez qu'il ne peut porter l'iniquité' et qu'il faut qu'il se monstre iuge quand on aura bien abusé de sa patience. Faites donc vostre profit de tels chastimens, cognoissans qu'aux despens d'autruy il vous veut faire sages. Voila encores ce que nous avons à noter de ce passage.

Or il y a puis apres ce mot, de ravir les maisons qu'il n'a point edifié. Il est vray que Dieu a bien promis à son peuple de le faire habiter aux maisons qu'il n'avoit point basties: mais c'estoit un donc special de Dieu, quand il mit son peuple en la terre de Chanaan. Au reste, nous savons la sentence generale de l'Escriture saincte, c'est à savoir, Que bien-heureux est l'homme qui mange le labour de ses mains, et qui on est nourri. Apprenons donc quand nous voudrons que le bien nous profite, de l'avoir à telle condition, que nous puissions dire que Dieu nous l'a donné: car Dieu ne se mesle point de fraudes, ne de rapines. Ie confesse bien que les meschans ne seront point enrichis sans sa volonté: mais ce n'est pas pourtant à dire qu'il approuve ce qu'ils font: ce n'est pas aussi que les meschans recognoissent Dieu, pour dire, Ie remercie Dieu, ie lui ren graces de ce qu'il m'a donné cela. Nenny: car ils le tiennent comme du diable, ils ne le tiennent pas d'autant que Dieu les ait benis. De nostre costé donc apprenons (comme i'ay desia touché) de faire valoir ceste promesse, c'est que nous soyons bien-heureux mangeans le labeur de nos mains, c'est à dire, ne mangeans sinon ce que nous aurons par bon moyen et licite,

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et approuvé de Dieu. Et au reste, cognoissons que ce n'est rien quand nous aurons beaucoup basti en ce monde: car tout cela est caduque et transitoire Ne soyons point comme ces fols qui font leur nid en ce monde, en sorte qu'il semble que iamais n'en doivent partir. Que nous n'y soyons point donc attachez. Car quelle est nostre principale maison? Et c'est ce corps ici. Quand un homme aura de grands palais, et les plus somptueux du monde, il est certain qu'il n'y peut pas estre tousiours, il ne se veut pas là tenir en prison. Ainsi le logis le plus propre d'un chacun, c'est son corps: et toutes fois nous voyons quelle fragilité il y a: quelle fermeté y a-il? Il n'y a que corruption et pourriture. Que faut-il donc ? Que nous tendions à ce bastiment celeste, c'est à dire que nous demandions d'estre restaurez tellement que l'Esprit de Dieu habite on nous, que nous soyons ses temples, et que ce qui est maintenant en nous de corruptible et caduque soit renouvellé, que nous soyons en ceste restauration qui nous est promise. Voila donc comme en ce monde il ne faut point que nous cerchions d'attirer le bien d'autrui à nous, pour iouyr de ce qui ne nous appartient pas: mais que nous vivions, nous contentans de ce que Dieu nous donne: et cependant que nous prions Dieu de nous edifier tellement que nous soyons ses temples, afin que par son sainct Esprit il habite en nous, et ne permette point que Satan nous transporte pour lui donner entree à nous, et pour y nourrir nos vices et nos pochez: car par ce moyen il feroit de nos corps des estables infectes. Or nous savons que Dieu ne peut habiter en un lieu pollu: il faut donc si nous voulons qu'il reside en nous, que premierement nous le prions qu'il nous purge de toutes nos infections, afin qu'il nous edifie par sa grace, pour estre vrais temples de son sainct Esprit. Voila comme nous serons bien edifiez. Mais cognoissons que le tout procede de la pure grace de Dieu, comme l'Escriture lui attribue cest office, qu'il bastira Sion. Tout ainsi donc qu'en general nostre Seigneur bastit tout le corps de son Eglise, sachons qu'il faut aussi qu'il bastisse chacun de nous. Et c'est cela à quoi il nous faut tendre, et non pas nostre addonnez aux choses caduques et corruptibles de ce monde: mais que nous tendions à ce qui est eternel, et que nous y aspirions de plus en plus, iusques à ce que nous y soyons parvenus du tout.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE SEPTANTE ET SIXIEME SERMON,

QUI EST LE IV. SUR LE XX. CHAPITRE.

20. Il ne cognoistra point de rassasiement en son ventre, et ne gardera point son desir. 21. l n'y a point de residu à sa viande: pourtant son bien ne sera point multiplié. 22. Quand son abondance sera pleine, il sera en angoisse, toute main d'homme travaillant viendra à lui. 23. Quand il aura pour remplir son ventre, Dieu lui envoyera la frayeur de son ire, et fera pleuvoir sur sa viande. 24. Quand il fuira les armes de fer, l'arc d'acier le rencontrera. 25. Le glaive sera desgainé, et le tranchera: il le passera par son fiel, frayeur sera sur lui.

Suivant le propos qui fut hier tenu, Sophar adiouste ici, Que l'homme meschant n'a iamais contentement, il n'a point de repos: et puis, qu'il ne lui demeurera rien de reste, et que son bien ne sera point multiplié à l'heritier, ny au successeur. Desia ceste sentence avoit esté declaree, mais pour plus ample confirmation elle est encores reiteree pour un coup, afin que nous la retenions mieux, et aussi que nous en soyons tant plus persuadez. Car si nous voyons un homme qui abonde en biens il nous semble que rien ne lui defaut, qu'il a contentement, et toute felicité: que quand tout lui vient ainsi à gré, il n'est question que de prendre plaisir. Voila donc comme nous ne cognoissons point la povreté qui est cachee en ceux que Dieu aura maudits, et nous en asseons iugement selon ce que nous voyons à l'oeil. Or le iugement de Dieu est enclos dedans leurs os et leurs moëlles. Voila donc pourquoi il nous est utile d'ouyr ceste sentence plusieurs fois, afin qu'elle nous soit tant plus certaine, et que nous en ayons la memoire imprimee en nous. D'autre costé quand un homme sera riche, il nous semble qu'il faudroit que le ciel et la terre se meslassent pour le ruiner. Et pourtant voici Dieu qui declare combien qu'un homme ait grande abondance, toutes fois que cela pourra perir, et s'escouler en sorte qu'il n'y aura nulle attente pour le successeur, ny heritier. Retenons bien donc ces deux poincts, afin que nous apprenions de plus estimer la benediction de Dieu, que toute abondance du monde: et que nous ne soyons point tentez d'appeter des richesses maudites, lesquelles ne peuvent venir à bonne fin, pource que Dieu les dissipera. Voila à quoy ceste doctrine nous doit servir. Ainsi donc en premier lieu, cognoissons que ce n'est point le principal, que nous soyons bien prouveus des biens de ce monde

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en grande quantité: mais qu'il faut que Dieu nous face ce bien singulier, que nous sentions sa grace, que nous cognoissions qu'il nous veut estre Pere, et que nous prenons nostre nourriture de lui. Voila qui nous donnera et contentement et repos.

Or nous voyons quelle est la cupidité des hommes, c'est à savoir un desir qui iamais ne pourra estre esteint. Apres, qu'est-ce des biens de ce monde? Il est vrai que nous y serons esblouis par fois et par bouffees: mais cependant Dieu ouvre les yeux de ceux qui sont ainsi adonnez à amasser des richesses, qu'ils cognoissent que cela n'est rien, et que c'est comme une fumee qui passe tantost. Il est donc impossible qu'un homme se contente, et qu'il soit rassasié quand il ne regardera qu'à ses biens qu'il a entre mains. Voila le seul moyen pour avoir repos, et pour sentir que nous avons à suffisance: c'est à savoir, que Dieu se declare nostre Pere, que nous sachions qu'il a tousiours sa main estendue pour nous donner ce qui nous est besoin. Quand nous aurons ce regard-là, nous aurons un bon repos: et encores que nous n'eussions pas un morceau de pain, par maniere de dire, si est-ce que sachans que Dieu est assez riche pour nous substanter, nous attendrons de lui ce qu'il nous promet: car il dit (Pse. 34, 11), Que les lions, et le bestes sauvages, combien qu'elles soyent adonnees à rapines, et qu'il semble qu'elles doivent tout engloutir, ne laissent point d'avoir faim, et indigence: mais que Dieu nourrira les siens au temps de famine (Pse. 37, 19). Vray est qu'ils n'en seront pas tousiours exemptez, qu'ils ne se voyent quelquesfois en destresse: mais Dieu y subviendra quand ils seront venus iusques à l'extremité . Voila (di-ie) en quoy se resiouissent les fidelles. Et c'est ce bien duquel il est ici parlé, car tout ainsi que les meschans n'ont pas une vraye approbation du bien, aussi les enfans de Dieu estiment un morceau de pain qui leur est donné, comme si Dieu se declaroit estre leur Pere: car par cela ils sont aussi confermez, que s'il les a auiourd'hui nourris, demain il fera aussi bien son office: qu'il a tousiours dequoy, et que sa grace ne diminue point, ne sa bonté. Voila pourquoy il est dit (Ps. 31, 20), Que la bonté de Dieu est cachee a, ceux qui le craignent. Il est vrai que ce n'est pas le principal de ce que Dieu veut que nous sentions de l'amour qu'il nous porte, et de sa grace, de penser a la nourriture corporelle: mais il nous faut

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monter plus haut, c'est à savoir, qu'encores que nous fussions miserables en ce monde, Dieu nous a appresté des richesses là haut au ciel, ausquelles nous devons tendre, et estre du tout ravis. Cependant si est-ce que tout ce que Dieu nous fait de bien ici bas, desia nous est comme un goust qu'il nous donne de sa bonté souveraine. Or revenons maintenant à ce passage que nous avons allegué du Pseaume, Seigneur, combien est grande la multitude de ta bonté, que tu as cachee à ceux qui te craignent! Pourquoi est-ce que le Prophete parle ainsi? c'est d'autant que combien que Dieu espande par tout ses largesses (comme il est dit Ps. 145, 9, que sa misericorde est sur toutes creatures, voire iusques aux bestes brutes) si est-ce que les meschans et iniques, encores qu'ils gourmandent, et se crevent des biens de Dieu, si ne sentent-ils pas la bonté qui est en lui, ils sont privez de ceste cognoissance-là. Et pourquoy Car Dieu l'a cachee à ceux qui le craignent. Or donc voila quant au premier qui nous est ici monstre, c'est à savoir que nous ne devons point iuger les hommes bien heureux selon la grande quantité des biens qu'ils possedent, mais qu'il nous faut venir au contentement: car il est impossible que ceux qui mescognoissent la grace de Dieu, et qui ne s'en soucient, ayent contentement: d'autant que le bien qu'ils ont, leur est incognu, et c'est autant comme s'ils en avoyent faute.

Et puis il est dit, Qu'il n'y aura point de residu en leur viande. C'est une chose estrange, quand un homme aura beaucoup amassé, et qu'il semblera qu'il doive laisser ses enfans comme des petis rois, que Dieu minera le tout, et qu'il n'y aura point de residu. Il est vrai que cela n'advient pas tousiours, et aussi (comme nous avons declaré) Dieu ne veut point avoir une mesure egale en ce monde pour executer ses iugemens (car que seroit-ce? Il n'y auroit rien de reserve pour le dernier iour) mais tant y a que nous appercevrons quelques enseignes, que Dieu consumera le bien d'un homme, en sorte qu'on le verra perir à l'oeil, et ne sauraon qu'il sera devenu, ne par quel moyen il aura esté appovri. Quand nous voyons telles choses, ne devons-nous pas penser que Dieu exerce son office, et qu'il nous donne occasion de penser à lui, et le cognoistre nostre Iuge, afin que nous ne soyons point tentez de nos appetis desordonnez, comme nous avons de coustume, que nous ne cuidions point que nostre felicite consiste à beaucoup attirer à nous, que nous n'imaginions point que les richesses soyent perpetuelles: mais que tousiours nous recourions à ce poinct de lui demander nostre pain ordinaire, et auiourd'huy et demain, et pour toute nostre vie. Voila comme nous avons à pratiquer ceste doctrine.

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Or quand Sophar u ainsi parlé, il adiouste, Que quand le meschant sera en grande abondance, il ne laissera oint d'estre en angoisse, et que toute main d'homme travaillant viendra à lui, ou bien toute main d'homme habile pour faire quelque exploict viendra à lui. Ainsi le sens peut estre double. Ce mot qui est ici couché, emporte un homme qui sera prompt à executer. On le peut donc prendre pour un homme qui travaille, et on le peut prendre aussi pour un homme qui est disposé à faire nuisance, à faire quelque iniure et violence: mais tant y a que le sens naturel est tel, que toute main travaillante viendra à ceux qui sont meschans, et toutefois que cela ne leur profitera rien. Voyons quelle est la somme. Sophar veut dire, qu'il ne nous faut point abuser, si nous voyons les meschans estre farcis iusques au bout. que nostre Seigneur entasse les biens en leurs maisons, qu'il semble qu'il leur en vueille donner cent fois autant qu'aux autres, et que tout le monde soit prest à les servir, qu'ils ayent gens à loage, qu'un chacun s'efforce, pour dire, Voulez vous m'employer ? Car quand ils auront toutes mains qui tascheront de les servir pour les faire profiter, si ne laisseront-ils pas d'estre en angoisse. Voici un iugement admirable de Dieu, et d'autant plus nous doit-il estre sensible, c'est à dire, nous en devons estre tant plus touchez. N'est-ce pas une chose contre nature, qu'un homme qui aura dequoy se bien faire, tellement que rien ne lui defaut, et mesmes s'il veut avoir grande suite, qu'il y en aura beaucoup qui s'employeront pour lui, afin qu'il soit en delices et voluptez: que celuy-là neantmoins ne puisse iouir de son bien, qu'il soit tousiours en angoisse, qu'il lui semble que terre lui doive faillir? Voila une chose contre toute raison: neantmoins nous en voyons assez que Dieu persecute ainsi, d'autant qu'ils ont acquis leurs richesses par mauvaises pratiques, et esquels il monstre bien que tout cela ne leur peut rien servir, d'autant qu'il maudit le tout. Voila (di-ie)un iugement de Dieu qui est bien estrange, que si nous demandons comment cela advient, nous n'en trouverons pas le moyen: il faut donc conclure que c'est Dieu qui besongne ainsi. Apres, il nous semble que si nous avons les hommes propices et favorables, et qu'un chacun demande de nous faire service, que tout va bien, et que nous ne pouvons avoir faute. Or il est dit ici, Que quand les meschans auront ainsi gens à leur poste, qu'ils auront comme une armee qui sera preste à travailler pour leur profit: cela ne sera rien, il n'y aura tousiours qu'angoisse. Ici donc Sophar nous a voulu augmenter ce qu'il avoit dit auparavant, il nous a(di-ie) voulu donner une certitude plus grande du iugement de Dieu sur les meschans: et pour ce faire il nous met ici au devant leur abondance, et

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le bon vouloir que les hommes leur portent. Voila les riches qui cependant s'esgayent, et nous semble qu'ils ont tout gaigné, que Dieu n'a plus quasi de puissance pour leur nuire. Voila comme les hommes s'enyvrent en leurs vaines phantasies. Or l'abondance que profitera-elle? Rien qui soit: car nous voyons les meschans estre tousiours en angoisse, combien qu'ils agent dequoy pour s'esgayer, et qu'il ne faille que dire le mot, et la table leur sera apprestee: ils auront des serviteurs à leur poste, ils pourront avoir gens à loage, bref, il semble que le monde soit creé pour eux: et toutes fois ils ne peuvent iouyr d'un morceau de pain à leur aise, comme fera un povre homme qui n'aura pas cinq sols vaillant, et se recommande à Dieu, car un tel travaille, il vit au iour la iournee, il ne sait pas quand il aura disné dequoy il souppera: mais il se remet en Dieu, sachant qu'il est pour le moins comme les oiseaux levans le bec au ciel ausquels Dieu donne pasture. Ainsi (di-ie) les povres gens sont là comme des petis corbeaux, selon qu'il en est parlé au Pseaume (147, 8): et Dieu par sa benediction les nourrit: nous voyons cela.

Ainsi donc apprenons de nous tourner à Dieu, sachans que nous n'aurons point de faute, quand il aura le soin de nous: et que s'il ne nous donne point grande quantité de biens, sa benediction nous suffira. Advisons bien à nous, di-ie, que nous ne soyons point en angoisse si Dieu ne nous fait du bien, comme nous voudrions: et encores qu'il nous traitte maigrement, que nous ne laissions point d'avoir nos coeurs eslargis: bref ayans ceste fiance qu'il ne nous veut iamais deffailir, ne soyons point tormentez outre mesure. Au reste, c'est un signe d'ingratitude aux hommes, quand Dieu se sera monstré liberal envers eux, qu'il leur aura beaucoup eslargi de biens, et cependant qu'ils seront en doute, qu'ils ne cesseront de penser à Ceci et à cela: c'est signe, di-ie, qu'ils n'ont point cognu la grace de Dieu, ou bien en la cognoissant qu'ils ne l'ont point prisee comme ils devoyent. Si donc Dieu nous donne dequoy, apprenons de nous contenter, sachans qu'il nous met sa bonté devant les yeux, afin que nous sachions nous appuyer sur icelle, et y avoir nostre repos. Il y a aussi un autre poinct: assavoir, que combien que nous ayons faute des biens de ce monde, et qu'il nous semble qu'il nous pourroit advenir beaucoup de maux et de calamitez: toutes fois si faut-il que nous resistions à telles solicitudes. Vrai est que nous ne pouvons pas estre du tout sans Souci, et ne le faut pas: mais tant y a qu'il faut moderer nos passions, sur tout que nous cognoissions que c'est d'estre nourris de Dieu, pour lui demander pasture, et pour l'attendre aussi de sa bonté sans nous tormenter

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par trop. Quand les hommes nous seront favorables, cognoissons, Dieu fait cela pour nostre soulagement: mais si ne faut-il point nous arrester aux hommes, car Dieu pourra maudire leur labour, en sorte qu'ils pourroyent se lever matin, et se coucher tard, et toutes fois n'advanceroyent rien. Il ne faut donc sinon que Dieu nous benisse, et quand nous serons destituez de toute aide, sa seule grace nous suffira bien: mais au retours nous pourrions avoir tout le monde de nostre costé, si ce n'est que Dieu ait sa main estendue, il est certain que tout s'en ira au rebours. Voila ce qui nous est monstré par ceste sentence. Si nous la pouvons prattiquer, nous aurons beaucoup profité en toute nostre vie. Mais c'est pitié, que quand chacun aura confessé ces choses, comme nous en somme assez convaincus, si est-ce que nous ne pouvons pas nous y résoudre: et nous monstrons bien par effect, que nous ne croyons point qu'il n'y a que la seule benediction de Dieu qui profite aux hommes, et qui leur donné contentement. Car nous ne pouvons regarder à lui: si quelquesfois il nous exerce, qu'il retire sa main, et qu'il ne nous donne point telle abondance comme nous souhaiterons alors nous ne cognoissons point qu'il soit tout-puissant pour nous secourir, et toutes fois en nous affligeant il nous vouloit appeller là, comme s'il nous donnoit un coup d'esperon pour nous soliciter à le requerir, et lui demander qu'il ait pitié de nous. Or il nous semble que nous n'aurons point assez de nourriture, sinon que nous ayons abondance en main: et ne regardons pas que quand il plaira à Dieu de nous traitter maigrement, sa seule benediction nous suffira plus que toute l'abondance du monde.

Or passons plus outre. Il est dit, Que quand le meschant remplira son ventre, Dieu envoyera la frayeur de son ire, et pleuvra sur sa viande. C'est une confirmation de ce que nous avons dit n'agueres. Il est vrai que Sophar passe encores plus outre: car il avoit dit, Que les meschans seront en angoisse, combien qu'ils soyent fournis et prouveus iusques au bout, et qu'ils ne laisseront pas d'estre tousiours empeschez, d'autant que Dieu ne leur donnera point de contentement, mais plustost qu'il leur donnera des aiguillons, et pointures cachees, en sorte qu'il faudra qu'ils se tormentent tousiours: et mesmes qu'encores que les hommes s'efforcent de les servir, cela n'advancera rien. Sophar a-il ainsi parlé? Il adiouste, Qu'il se pourra bien faire que les meschans ne sentiront pas du premier coup la malediction de Dieu, et qu'ils se baigneront en leur fortune (comme on dit), mesmes ils s'y glorifieront. Bref, voila les meschans qui sont tellement à leur aise, voire en apparence, qu'il semble qu'ils ne sentent point l'ire de Dieu: mais voici Dieu (dit Sophar)

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qui en une minute de temps fera pleuvoir sur leur viande. Et comment? La fureur de son ire. Nous voyons ce que i'ay touché, c'est assavoir, qu'ici i! y a un degré plus haut que ce que nous avons exposé ci dessus. Car ceste angoisse dont il a este fait mention, et l'inquietude, et le torment qu'ont les meschans, c'est pource qu'ils se defient tousiours: car ils ne regardent point à Dieu, et en ce monde il n'y a rien de certain, ils sont là donc en grands tormens. Or toutes fois il est dit, Qu'ils pourront estre à leur aise pour quelque temps, qu'ils seront esblouis, qu'il leur semblera qu'ils seront heureux en tout et par tout. Et bien, est-ce que la benediction de Dieu soit sur eux pourtant? Nenni. Comment donc? Dieu permettra que les meschans s'esgayent ainsi de plus en plus, et quand ils mettent ainsi leur confiance en leurs richesses, ils ne font que provoquer Dieu d'avantage: car ils ne cognoissent pas celui dont le bien procede, et prenent occasion de là de se desborder tant plus. Voila donc les meschans qui s'abrutissent quand ils n'ont pas ceste inquietude qui les picque, mais qu'ils sont en repos, qu'ils se contentent, cuidans que tout va bien pour eux. Or d'autant plus faudra-il que la vengeance de Dieu s'augmente. Pourquoy? Pource qu'ils auront mal acquis leurs biens, qu'ils les auront eu par fraudes et par rapines, qu'ils les auront mal dispensez, d'autant qu'ils n'en auront point subvenu à ceux qui en avoyent faute, mais auront esté des gouffres. D'avantage, il y aura encores ceste ingratitude contre Dieu, et cest orgueil, qu'il semble qu'ils veulent despiter celui auquel ils sont tant obligez comme s'ils ne tenoyent rien de lui: qu'ils presument de leurs richesses: et puis ils font leur paradis en ce monde, ils s'enorgueillissent, ils se font des cornes pour venir hurter contre Dieu. Voila (di-ie) un comble de toute iniquité, qui est cause que la vengeance de Dieu est plus horrible sur leurs testes. Et c'est ce que Sophar dit maintenant Mes amis, encores qu'on voye les meschans estre du tout enyvrez en leurs biens, et qu'ils cuident que nul mal ne leur peut advenir, n'estimons point que leur condition soit meilleure pour cela: Et pourquoy? Car quand il ne sera question que de s'esgayer, que tout le monde leur favorisera, Dieu envoyera le feu de son ire, lequel tombera sur eux comme un orage, et une pluye qui vient soudain. Quand on sera en temps d'esté, il ne faudra qu'un vent qui souffle, et voila un orage qui vient sans qu'on y ait pensé: ainsi aussi l'ire de Dieu sera soudaine, quand il voudra punir les hommes.

Ainsi voila pourquoy il ne nous reste sinon de nous cacher sous l'ombre de la bonté de Dieu. Car alors nous serons en seureté soit qu'il nous donne abondance, soit qu'il nous traitte maigrement: quand

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nous serons sous sa main et protection, un morceau de pain nous servira alors comme Manne du ciel pour bonne nourriture: s'il y a abondance, nous sentirons que Dieu en cela se declare Pere envers nous, et qu'il nous traitte comme ses enfans. En toutes sortes donc les fideles appliqueront à leur profit ce que Dieu leur envoyera: mais les meschans auront beau avoir dequoy se crever, si faudra-il que Dieu les ruine, et que le bien leur soit converti en mal. Nous voyons mesmes comme il en est advenu au peuple d'Israel. Il ne se contente point de la Manne du ciel, ce lui est une chose trop fade mais ils ont leurs appetis des viandes qu'ils avoyent mangé en Egypte. Et bien, Dieu envoye de la viande en telle quantité, que le peuple en regorge Mais quoy? La viande est encores en leur gosier (comme il est dit au Pseaume 78, 30) que l'ire de Dieu est venue sur eux. Voila donc comme Dieu surprend soudain, et en une minute de temps ceux qui ne cuident plus estre subiets à lui. Ainsi donc apprenons quand nostre Seigneur nous aura donné du bien, de ne nous point envelopper là, que nous ne facions point un sepulchre de ce qui nous doit estre une eschelle pour monter en haut: comme les incredules qui ne tendent point à Dieu, quand ils auront des biens, ils s'enveloppent là dedans: ils en font donc un sepulchre pour s'attacher en terre. Or au contraire nous devons nous servir des biens que Dieu nous fait en ce monde comme d'une eschelle pour monter en haut, afin que nous soyons conduits à lui, et qu'en cognoissant sa bonté et son amour paternelle, nous appliquions tous ses benefices à tel usage que son intention est. Que faut. il donc? Si nous avons dequoy boire et manger, que nous ayons neantmoins les yeux eslevez en haut, demanda s à Dieu qu'il nous nourrisse, car il nous faut estre tout persuadez, que ce n'est point la viande, de laquelle nous tirons substance, c'est la vertu seule de Dieu de laquelle nous sommes maintenus. Et puis la viande pourra perir, encores qu'elle soit à nostre bouche, ou elle sera convertie en fiel et en venin dedans nostre ventre. Mais sommes-nous pleinement rassasiez? Remercions Dieu de ce qu'il a le soin de nous, et qu'il nous continue sa grace, et que par ce moyen nous soyons tant plus incitez à le servir. Voila donc ce que nous avons à noter de ceste sentence.

Or Sophar adiouste, Que quand le meschant fuira les armes de fer, il rencontrera un arc d'acier En quoy il signifie, que Dieu a beaucoup de moyens pour persecuter et punir les meschans, en sorte qu'ils ne pourront point eschapper de sa main, quoy qu'ils essayent et attentent. Vrai est que les meschans s'enquierent tousiours comme ils pourront fuyr le mal, et pour ce faire ils auront une audace pour tout mespriser, et Sophar aussi a bien voulu

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declarer leur presomption, quand il dit que le meschant fuira les armes de fer: comme s'il disoit, Il est vrai que les meschans sont assez advisez et prudens (comme il semble) pour fuyr tout mal: et quand ils prevoiront quelque inconvenient, ô il y faut remedier, il faut que i'y donne tel ordre. Les meschans donc ne seront pas tant endormis, qu'ils ne regardent de tousiours donner ordre à leurs affaires Mais quoy? Quand ils y voudront donner ordre, se retourneront-ils à Dieu? Auront-ils là leur refuge, afin d'avoir conseil de son sainct Esprit, afin qu'il donne bonne issue à tout ce qu'ils auront entreprins? Nenni: mais il n'y aura que fierté et arrogance, qu'il leur semble qu'ils trouveront bien en leur cerveau de bons moyens et bien propres, et puis ils ne cognoissent pas que c'est à Dieu de tout guider, et d'amener leurs affaires à leur fin et à but: les meschans n'attribueront point cest honneur-là à Dieu. Ainsi donc ils consultent, ils deliberent (comme dit le Prophete Isaie 8, 10) ils font leurs discours, ils concluent, et leur semble qu'ils pourront tout exploiter, et amener à leur fin, comme ils l'ont pensé: mais Dieu monstre que tout viendra au rebours de leur entreprise, d'autant qu'ils ont este ainsi transportez en leurs vaines phantasies. Notons bien donc, que si les meschans ont de l'astuce beaucoup, et qu'il semble aussi qu'il leur sera aisé et facile de trouver des eschappatoires, et qu'ils prouvoyent assez à leurs affaires: Dieu toutes fois les trouvera on la fin, et ils ne pourront point eschapper de ses filets. Voila en somme ce qui nous est ici monstre. Et pourquoy? Car Dieu a divers moyens de persecuter ses ennemis: ce n'est pas comme un prince terrien, quand il aura fait un grand appareil, si cela ne vient point à profit, il sera frustré de son attente, c'est à recommencer: mais sans que Dieu se remue, sans qu'il machine rien, il ne faudra sinon qu'il dise le mot, et il en executera plus que toutes les armees du monde. Nous voyons comme il a combatu quelquefois ses ennemis. A-il suscité de grosses armees quand il a chastié Pharao, et tous les Egyptiens? Nenni: mais il lui a envoyé des vermines, et des ordures. Voila comme Dieu besongne quand il lui plaist.

Et au reste, s'il permet que les meschans eschappent de quelque mal, ce n'est pas que par leur industrie ils ayent surmonté la main de Dieu qui leur estoit contraire: mais nostre Seigneur permet cela, afin que leur condamnation s'augmente tant plus, et qu'ils s'opiniastrent: comme aussi nous voyons qu'il en advient. Car quand les meschans n'auront point esté du tout accablez de quelque mal, ils ne font que secourre l'aureille, et les voila quittes, ce leur semble: et là dessus ils se donnent plus grande licence à l'advenir. Dieu donc quelquesfois

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envoyera seulement quelque petit mal aux iniques, et cependant ils ne les poursuivra pas d'une trop grande rigueur: mais les laissera comme s'ils estoyent eschappez du tout. Mais quoy? C'est pour redoubler puis apres: car d'autant qu'ils se mocquent de la patience de Dieu, et qu'ils provoquent son ire de plus en plus, il faut aussi qu'il desploye sa rudesse, et qu'il foudroye sur eux: au lieu qu'il ne leur avoit donné qu'un coup de verge, il faudra qu'il desgaine l'espee, et que l'arc soit tiré contre eux. Et ainsi apprenons de bien premediter ceci, afin que si nostre Seigneur nous visite, nous ne pensions point eviter le mal par nos subterfuges: mais plu tost apprenons de nous recommander à lui, afin qu'il lui plaise nous recevoir à merci, au lieu que nous estions dignes qu'il nous persecutast comme ses ennemis mortels. Et voila pourquoy ces menaces sont tant reiterees en l'Escriture saincte: car ce n'est pas seulement ici qu'il est dit, Que le meschant fuira les armes de fer, et que l'arc d'acier Ie rencontrera: mais nous voyons comme nostre Seigneur en parle luy-mesme par son Prophete ( nos 5, 19), Tu auras beau te cacher en ta maison: si tu sors aux champs, tu rencontreras les bestes sauvages: quand tu seras eschappé de la gueule du lion, il y aura l'ours qui te trouvera bien. Par cela nostre Seigneur monstre, qu'il a toutes creatures en sa main, qu'il s'en peut servir pour persecuter les hommes, qu'il ne faut point faire nostre conte que iamais nous puissions estre delivrez, iusques à tant que nous ayons trouvé grace envers lui, et qu'il ait eu pitié de nous. Voila donc le seul moyen d'estre à seureté, c'est assavoir, quand Dieu nous aura receus à soy: mais quand nous fuirons loin de lui, il a les mains trop longues: et quand il aura desgainé son glaive, ce n'est pas à dire qu'il n'ait un arc, c'est à dire, qu'il a tant d'especes de chastiemens et de punitions, qu'il faudra en la fin que nous tombions mal-heureusement, iusques à ce que nous ayons esté reconciliez avec lui, comme nous l'avons desia declaré. Or tout ainsi que Dieu menace et d'espees, et d'arc, et des bestes sauvages, et des scorpions, ceux qui s'eslevent contre lui, et qui s'endurcissent fierement contre sa main: aussi au contraire il monstre, qu'il a des moyens infinis pour sauver ceux qui ont leur recours à sa bonté, et qui y mettent leur confiance. Il est vrai que nous serons environnez de beaucoup de maux, il y aura beaucoup de morts qui nous seront apprestees: mais Dieu aussi a diverses façons pour nous secourir, voire qui nous sont incomprehensibles. Pourtant quand nous serons despourveus de tous moyens, qu'il nous semblera que nous soyons perdus, cognoissons, Et bien, Dieu a quelque issue de mort qui lui est cognue, et elle nous est cachee, d'autant

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qu'il veut exercer nostre foy: attendons qu'il nous manifeste sa bonté, et quand il lui plaira de faire reluire sa face sur nous, alors nous cognoistrons qu'au milieu de la mort nous sommes en la vie Voila donc comme les menaces que Dieu fait aux meschants, nous doivent soliciter de recourir à lui: et cependant nous aurons pleine matiere de nous resiouyr, et d'estre en repos, combien que nous soyons entre beaucoup de dangers, et que quand nous serons sortis de l'un, l'autre nous soit prochain, et qu'il nous semble que iamais nous n'en pourrons estre delivrez. Car tout ainsi que Dieu a beaucoup de glaives pour punir les meschans, aussi a-il des delivrances infinies pour secourir à ses fideles. Voila en somme ce que nous avons a retenir de ce verset.

Or il dit pour la fin, Que le glaive sera desgainé, et qu'il le percera par son fiel, et que les frayeurs seront sur lui. Quand il dit que le glaive sera desgainé, et qu'il percera le meschant tout au travers de son fiel, c'est à dire, que ce sera une pluye mortelle qui le navrera au coeur: cela est pour nous signifier que les punitions de Dieu seront quelquefois soudaines. Il est vrai que ceci n'est point perpetuel, pourtant il n'en faut point faire une regle generale. Et aussi (comme nous avons remonstré) il n'est pas question que Dieu accomplisse si tost ses iugemens: mais si est-ce qu'en ceste vie il nous en donne quelque monstre, afin que nous soyons tant plus attentifs à ce dernier iour, où toutes choses seront remises en estat et perfection. Tant y a (comme i'ay dit) que les iugemens de Dieu seront quelquesfois soudains: et c'est ce que Sophar a voulu exprimer, en disant, Le glaive est desgainé, et le transpercera iusques au fiel: comme s'il disoit, Le meschant n'apercevra point de loin que Dieu le vueille punir: il ira donc son train, comme s'il estoit en seureté: mais l'espee ne sera pas si tost tiree du fourreau, qu'elle l'aura percé au travers du corps. Nous voyons donc maintenant quel est le sens de ce passage. Or par cela nous sommes admonnestez de prevoir les dangers de longue main, afin de recourir à Dieu, et le prier qu'il nous ait en sa garde. Et ce n'est point ici seulement que les iugemens de Dieu soudains nous sont monstrez: mais il est dit (1. Thes. 6, 3), que quand les meschans diront, Paix et asseurance, l'ire de Dieu tombera sur leur teste comme une foudre. Par cela nous sommes admonnestez (comme i'ay dit) de prevoir de loin les maux qui nous pourroient advenir, et ausquels nostre vie est subiette. Et pourquoy ?

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Sera-ce pour despiter nostre vie, pour dire que nous sommes miserables, et qu'il vaudroit mieux que Dieu ne nous eust point mis au monde? Nenni: mais c'est afin que nous apprenions de ne nous point endormir en ce monde, de recourir à Dieu, et nous asseurer que quand nous serons soustenus par la vertu de nostre Dieu, nous pourrons despiter et Satan et tout le monde, voire la mort mesme. Et pourquoy? Pource que nous aurons Dieu pour nostre protecteur et garant. Et ainsi notons bien que si les meschans n'appercoivent point leur mal, c'est pour les ruiner tant plustost: et pource qu'il ne leur souvient point d'invoquer Dieu, ains au contraire, qu'il leur semble qu'ils n'ont point besoin de son aide, il faut que la ruine tombe sur eux devant qu'ils y ayent pensé. Et au reste, il est dit quant et quant, Que les frayeurs ne laisseront point d'y estre. Voila donc double mal qu'auront les meschans, c'est que l'espee si tost qu'elle sera tiree du fourreau, les transpercera: et apres cela, Dieu ne les laissera point encores à repos, et combien que le mal soit passé, ils trembleront. Et pourquoy? A la fueille d'un arbre, ainsi qu'il en est parlé, et sans que nul les persecute, ils penseront que la mort les ait desia accablez. Ainsi nous voyons à quoy a pretendu le Sainct Esprit. En premier lieu i nous a voulu monstrer que nous ne devons point porter envie aux meschans quand ils seront bien munis, et qu'il ne semblera point que nul mal puisse approcher d'eux. Et pourquoy ? Car Dieu en un moment les percera, voire d'une pluye mortelle, de laquelle ils ne pourront iamais estre gueris. Voila pour un Item. Et au reste quand nous verrons les meschans estre en frayeur, cognoissons qu'il n'y a qu'un seul moyen pour estre en repos, c'est quand nous savons que Dieu nous a prins en sa protection. Que cela donc nous suffise: car encores qu'il nous faille cheminer en crainte devant lui, si est-ce que nous serons tousiours asseurez en sa bonté, au lieu que les meschans et les contempteurs de sa maiesté seront tousiours en frayeur, tellement qu'ils n'auront iamais repos. Apprenons donc de nous retirer en toute humilité à nostre Dieu, et de vivre avec nos prochains sans faire extorsion à nul, afin qu'il ne nous soit rendu en pareille mesure. Et quand nous y procederons ainsi, il est certain que Dieu nous fera sentir sa bonté, et nous delivrera de tous dangers, et de toutes les frayeurs et espouvantemens qui nous pourront advenir.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon )ieu, etc.

SERMON LXXVII

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LE SEPTANTESEPTIEME SERMON,

QUI EST LE V. SUR LE XX. CHAPITRE.

26. Toutes tenebres seront mussees en ses lieux cachez: le feu qui n'est point soufflé le consumera: mal-heur sera au residu de sa maison. 27. Les cieux reveleront son iniquité, et la terre se levera contre lui. 28. Le germe s'en ira de sa maison comme eau coulante, au iour de son ire. 29. C'est la portion du meschant de par Dieu, c'est l'heritage qu'il aura de Dieu à cause de ses propos.

Nous vismes hier comme les contempteurs de Dieu sont effrayez sans avoir nul reconfort. Vray est que les fideles pourront bien avoir des espouvantemens et des craintes: mais Dieu les console, et quand ils auront leur refuge à lui, ils s'asseurent qu'il les secourra. Quant aux meschans, selon qu'ils ont tout mesprisé, et qu'il y a eu un orgueil tel en eux, qu'il leur sembloit qu'ils ne fussent suiets à nul mal, Dieu les espouvantera en telle sorte qu'il n'y aura nul remede à leur frayeur. Et ainsi apprenons d'estre craintifs pour cheminer selon Dieu: apprenons de nous soliciter, pour ne point estre asseurez comme des meurtriers, et nous sentirons qu'au milieu de tous nos espouvantemens Dieu nous asseurera. Voila donc le seul remede pour n'estre point effrayez outre mesure: c'est que nous cheminions en solicitude, et cognoissans les infirmitez qui sont en nous, les dangers dont nous sommes environnez de tous costez, que nous prions Dieu, qu'il lui plaise de nous tenir la main: que nous-nous desfions de nous-mesmes, apprenans de nous reposer en lui seul. Quand donc nous aurons une telle crainte, Dieu nous resiouyra au besoin, et nous serons asseurez en lui: mais Si nous voulons faire des hardis et des orguoilleux, il faudra que Dieu nous rende confus, et que nous concevions des espouvantemens tels, que desia nous soyons comme en enfer en ce monde.

Or maintenant pour mieux exprimer que les meschans ne trouveront nul moyen de s'asseurer, Sophar adiouste: Qu'en tous leurs lieux cachez, vostre secrets , y aura des tenebres mussees. De primeface il sembleroit qu'il n'y eust pas grand propos en ceste sentence: mais quand elle sera bien entendue, on verra qu'il y a une bonne confirmation de ce qui avoit este dit n'agueres, car ici par les lieux cachez, sont entendues les retraites qu'ont les meschans quand Dieu les persecute: comme ils auront tousiours quelques cachettes pour se tenir là. Nous voyons qu'un meschant aura tousiours

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quelque arriere boutique, qu'il fera du renard, et se fera, par maniere de dire, une caverne, afin de n'estre point surprins: et encores qu'il cognoisse bien que Dieu entre par tout, si se fera-il à croire qu'il y a quelque petit trou auquel il se mussera, tellement que la main de Dieu ne pourra parvenir iusques là.

Or Sophar dit, Que là il y aura des tenebres, c'est à dire, Que combien que les meschans ayent tasché de se retirer en secret, toutes fois quand Dieu les poursuivra, ils auront un effroy là dedans, tellement que sans que nul les poursuive ils trembleront. Bref, il signifie, que quand les contempteurs de Dieu seront loin des coups, alors ils mespriseront toutes menaces, qu'il leur semble que nul mal ne peut approcher d'eux: mais quand ce viendra à l'extremité, qu'ils auront beau se cacher: car sans que Dieu y mette la main, sans qu'il monstre nul signe evident qu'il leur soit contraire, ils auront des tenebres, c'est à dire, ils auront des troubles sur eux. Or ceci nous apprend de ne point cercher des subterfuges obliques pour eschapper de la main de Dieu. Cognoissons donc toutes fois et quantes que Dieu nous adiourne à soy, qu'il faut venir à conte: et pourtant que nous n'imaginions rien de finesse pour en eschapper: mesmes combien qu'il nous semble que le monde nous promette beaucoup de retraites, sachons que tout cela n'est rien. Venons donc franchement à Dieu, presentons-nous devant sa maiesté, le prians qu'il nous reçoive à merci: et quand sa face reluira sur nous, nous serons delivrez et affranchis de toutes tenebres: quand mesmes ce monde seroit confus en beaucoup d'abysmes, si est-ce que nous pourrons tousiours nous asseurer estans en la garde de nostre Dieu. Autrement, quand nous aurions toutes les cachettes du monde, tant s'en faut que cela nous profite, que nous y trouverons plus d'estonnement, que si nous estions descouverts de tous costez, et que nous peussions prevoir le mal qui est sur nous. Et toutes fois les hommes ne se peuvent tenir d'avoir tousiours leurs lieux cachez, comme on le voit. Au contraire, à quoy est-ce que Dieu pretend, quand il nous envoye sa parole? Il vent qu'elle nous soit comme une lampe, voire mesme comme un soleil: qu'un chacun examine ce qui est en soy: que les pechez qui nous estoyent incogous auparavant, nous soyent manifestez, afin qu'un chacun s'y desplaise: et puis, que de loin nous

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appercevions les chastimens que nous avons merité, que nous ne soyons point surprins comme les infideles qui se promettent paix et asseurance: mais que nous descouvrions les iugemens de Dieu, que nous soyons comme en une haute tour au guet, ainsi qu'il en est parlé au Prophete :Habacuc (2, 1), et que nous prevenions le mal qui nous pourroit advenir, que nous le prevenions, di-ie, voire par prieres et oraisons, et par repentance. Voila donc à quoy Dieu pretend quand il nous esclaire par son Evangile. Or nous tirons tout au rebours: car nous esteignons tant qu'il nous est possible ceste clarté-là: et d'autant que nous sommes malins, nous voudrions que ce qui est caché en nous, ne vinst point en avant: bref, nous demandons. tousiours qu'on nous flatte, et aussi nous sommes bien aises de nous abuser en telles flatteries. Et que fera Dieu quand sa parole n'aura rien profité envers nous? Cessera-il? Nenni: mais il accomplit ce qu'il declare par son Prophete Sophonie (1, 12), c'est assavoir, Qu'il entre avec la lanterne iusques aux caves les plus profondes. Car voila ce qu'il dit de la ville de Ierusalem, le te visiterai avec la lanterne: tu as mussé tes thresors en des lieux secrets, mais tu n'y gaigneras rien: car il faudra que tu sois esvantee. Ainsi souffrons que Dieu nous esclaire par sa parole, et alors ne cerchons point de subterfuges: et quand nous serons ainsi venus franchement devant lui, il est certain que nous serons cachez sous son pavillon (comme l'Escriture en parle) qu'il ne nous donnera point une maison, ou une chambre pour nous retirer, mais lui-mesme nous sera une forteresse invincible: bref, nous aurons l'ombre de ses ailes pour bonne seureté. A l'opposite nous sentirons ce qui est ici dit, c'est assavoir, que ceux qui se veulent cacher, et mesmes qui fouissent des lieux profonds (ainsi qu'il est dit au passage du Prophete Isaie 29, 15) maugré leurs dents seront trouvez de Dieu: et quand il n'y auroit que leur conscience qui les persecutast, si est-ce qu'ils sentiront qu'ils n'ont rien gaigné, cuidans eschapper la main de Dieu. Voila ce que nous avons à noter de ce passage.

Or il est dit consequemment, Que le feu qui n'est point soufflé, les consumera. Ici Sophar menace les contempteurs de Dieu, et tous meschans, que sans qu'il leur vienne nul mal du costé des creatures, ils ne laisseront pas à' estre consumez par l'ire de Dieu. Il ne faudra point, dit-il, de feu artificiel: car l'ire de Dieu suffira bien pour aneantir tous ceux qui ne voudront point de leur bon gré s'assubiettir à lui. Ceste similitude est assez commune par toute l'Escriture saincte, c'est assavoir, que Dieu est comme un feu consumant, et que les hommes sont comme paille pour estre bien tost consumez, on bien qu'ils sont comme neige qui

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decoule tantost. Or il est dit notamment, que l'ire de Dieu est un feu, non point pour faire couler les neiges, ou pour brusler la paille: mais pour faire fendre les montagnes et les rochers, pour faire trembler tout le monde, tellement qu'il n'y ait ne ciel ne terre qui ne soyent esbranlez, si tost que Dieu donne quelque signe de son courroux. Et que feront donc les povres creatures qui sont si fragiles? s'il n'y a rien en nous que paille, que pourrons-nous devenir, quand Dieu aura allumé ce feu qui consume tout? Nous voyons maintenant quelle est l'intention de Sophar. Or le saint Esprit parle par sa bouche' et nous monstre qu'il ne nous faut point confier en la faveur du monde: et quand toutes choses nous viendront à souhait, que nous ne serons point eschappez pourtant de la main de Dieu. Et pourquoy? Car quand Dieu voudra (comme il adiouste puis apres) il n'y aura ne ciel ne terre qui ne se leve pour executer sa vengeance. Vray est que pour monstrer aussi son pouvoir, et sa vertu incomprehensible, il permettra bien quelquesfois que les creatures nous seront favorables, que mesmes nos desirs soyent accomplis, que rien ne nous vienne au rebours: et quand nous serons ainsi à nostre aise, il ne faudra sinon que Dieu se declare nostre ennemi, sans qu'il se serve des hommes sans qu'il employe nulle creature, ce seul feu de son ire sera suffisant pour nous consumer. Car combien que quelquesfois l'Escriture saincte, pour nous faire mieux: sentir combien l'ire de Dieu nous doit estre terrible, dira bien, qu'il y a soulfre parmi, ou foudre: toutes fois elle adiouste aussi bien, que cela ne vient point de main d'homme, ne d'artifice aucun, ou moyen in rieur, mais que Dieu seul besongne: comme il en est parlé au 30. chap. d'Isaie (v. 33) Que la gehenne est apprestee desia de long temps aux meschans et ennemis de Dieu. Et quand il est fait mention de feu et de soulfre, il est dit, voire c'est l'Esprit de Dieu qui souffle dedans. C'est autant comme en dit ici Sophar, qu'il ne faudra point de soufflets d'ailleurs, il ne faudra point qu'on aide à allumer ce feu ici. Et pourquoy? D'autant que la vertu qui procede de la bouche de Dieu, quand il se declare contraire aux meschans, est pour les consumer du tout. Maintenant donc apprenons de nous renger tellement a nostre Dieu, que nous ne sentions point l'execution de ceste sentence sur nous: car alors il sera trop tard de crier helas, quand Dieu aura allumé ce feu qui ne se peut esteindre.

Or il est dit, que la parole de Dieu nous doit estre comme un feu ardent, voire non point pour nous consumer, mais afin de purger toutes les ordures et superfluitez qui sont en nous. Car comme l'or et l'argent en passant par la fournaise seront

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espurez, afin qu'ils servent et soyent appliquez en usage: ainsi nostre Seigneur par sa parole nous veut purger de nos mauvaises cupiditez qui sont choses non seulement superflues, mais aussi nuisibles, afin de nous dedier puis apres à son service: il faut que cela se face devant tout. Quand donc Dieu nous veut enflammer en son amour, afin que nous soyons du tout ravis à lui, cela se doit faire par le moyen de sa parole: mais si nous ne le pouvons souffrir, il faut que nous soyons comme de la paille, ou des estouppes, ainsi qu'il en est parlé au Prophete (Iere. 5, 14), Ma parole ne sera-elle point comme un feu consumant, comme un marteau qui brise les pierres, et ce peuple ici ne sera-il pas comme paille? Voila donc comme nous ne pouvons aneantir cest office que Dieu a donné à sa parole, d'estre un feu: elle sera tousiours telle. Or de nostre costé si nous sommes attentifs de nous offrir à Dieu, il nous purgera de nos ordures, nous serons reformez a sa iustice, nous serons enflammez en son amour: mais au contraire, si nous voulons faire des revesches, et que nous reiettions la parole de Dieu par malice et rebellion, soyons certains qu'il faudra, maugré nos dents, et en despit que nous en ayons, qu'elle nous brusle, voire d'autant que nous ne serons que chaume, paille et estouppe, qui est incontinent consumee. Et mesmes quand Dieu nous aura fait sentir nostre condamnation par sa parole, il faudra aussi qu'il y mette la main, et que par effect nous cognoissions que ce n'est point en vain qu'il a prononcé, que le feu consumera les meschans, voire sans qu'on y souffle, sans qu'on l'allume, ne que les hommes y mettent la main, ne qu'il y ait aide aucune du costé des creatures. En somme, apprenons de craindre l'ire de Dieu, et ne nous endormons point quand nous verrons que les choses nous viendront à souhait en ce monde: car cela ne nous pourra servir de rien, quand nostre iniquité sera mise devant Dieu, et qu'il faudra qu'il se declare nostre Iuge. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or il est dit quant et quant, Que tout le residu e sa maison ira à mal, ou qu'il n'y aura que malheurté sur le residu de sa maison. Tout ainsi que nostre Seigneur declare sa bonté envers les siens, d'autant qu'il benit et leur mesnage et leurs enfans, et tout ce qui les attouche: aussi à l'opposite il monstre combien son ire est espouvantable, pource qu'elle s'estend sur tout ce qui est prochain aux iniques, comme nous voyons le monde estre pollué on general de nous. Car qui est cause qu'il n'y a ne ciel, ne terre, ne mesme coin au monde, là où l'ire de Dieu n'apparoisse, et sa malediction sur toutes creatures? Ne sont-ce pas nos pechez? Nous savons qu'il est dit, Qu'il n'y a point un seul

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homme sur terre qui face bien, et que nous sommes tous comprins en ceste condamnation generale du peché qui est universel en tous. Or d'autant que Dieu hait de sa nature le peché, il faut que nous lui soyons en detestation. Ainsi donc pource que toutes creatures sont comme maudites à cause que nous sommes souillez et pollus, il faut que et haut et bas elles se sentent de ceste pollution. j Ainsi en est-il en particulier des meschans: car quand un homme sera adonné à tonte iniquité qu'il sera un contempteur de Dieu, se desbordant en tout mal, tout ce qu'il attouche est comme contamine de la pollution qui est en lui: non pas seulement pource qu'un homme meschant corrompt et pervertit ceux qui conversent en sa compagnie, qu'il instruira mal ses enfans, qu'il desbauchera sa femme: mais voila aussi bien la malediction de Dieu qui est secrete sur sa teste, pour s'espancher sur ses enfans, et sur toute sa famille, sur son bestail, et sur tout le reste. Ainsi nous voyons en somme, quand il est ici parlé du residu de la maison des meschans, que c'est pour nous monstrer, que quand nostre Seigneur est contraire aux hommes, il y a bien matiere d'estre estonnez. Et pourquoi ? Car quand en leurs personnes ils seront, abysmez et destruits, il faudra que la vengeance de Dieu s'estende encores plus loin. Or ceci est dit, afin que nous ne portions point d'envie à la felicité des meschans, quand nous les verrons prosperer, sachans l'issue qui les attend telle comme nous l'oyons ici. Quand donc les fideles apprehenderont combien l'ire de Dieu est terrible, il faut qu'ils en soyent tellement touchez, qu'ils n'estiment plus les meschans estre heureux en leur prosperité si caduque: car ils trainent tousieurs leurs liens, iusques à ce qu'ils viennent à leur perdition extreme. Ainsi concluons, qu'il nous vaut mieux d'estre miserables en apparence (moyennant que Dieu nous soit propice) que d'avoir tout ce qui sera souhaité des hommes, et cependant que Dieu nous soit contraire. Voila ce que nous avons a, observer de ce passage.

Or quand Sophar a ainsi parlé, il adiouste, Que les cieux reveleront son iniquité, et que la terre s'eslevera contre lui. Il avoit dit ci dessus, Le feu consumera les meschans sans qu'on y souffle, c'est à dire, que Dieu sans se servir des creatures, sera pour aneantir du tout ceux qui se seront eslevez contre lui. Mais ici il nous signifie une autre espece de punition: c'est assavoir, que Dieu armera ses creatures pour executer sa vengeance contre les meschans. Voila donc comme Dieu besongne en diverses sortes, quand il veut punir les contempteurs de sa maiesté. Quelquesfois (comme nous avons dit) il permettra que tout aille bien pour eux en apparence, et qu'ils ne se doutent ne de

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fient de rien, et qui plus est, qu'ils s'esgayent et se baignent en leur bonne fortune: mais quand ils se seront ainsi enyvrez en leur prosperite, voila Dieu qui les accablera soudain: voire non point d'un feu artificiel, mais de sa vertu secrete et incomprehensible. Cependant toutes fois ce n'est pas à dire que nostre Seigneur n'ait ses creatures en sa main pour les armer contre nous, tellement qu'elles seront autant de glaives, autant d'ares, autant de flesches, autant d'autres armures que Dieu suscitera pour nostre ruine. Or notamment ceci est dit à cause que les meschans, quand ils sont enflez en leur presomption, pensent bien par leur durté gaigner leur cause: comme on voit ces effrontez, quand on les argue de leurs pechez, voire qui sont tant notoires, que les petis enfans en pourroyent estre iuges, si est-ce qu'encores ont-ils un front d'airain: car sinon qu'ils soyent trentefois convaincus, iamais on n'en viendra à bout. Et bien, comment est-ce que Dieu en la fin les fait venir à raison? C'est que les cieux seront armez contre eux, c'est à dire, que Dieu par tous moyens descouvre leur turpitude. Car quand ils auront usé d'une telle impudence, et qu'ils se seront mocquez de toutes admonitions qu'on leur aura faites, qu'ils auront mesmes fait le nicquet contre les menaces de Dieu, il faut qu'ils soyent tellement persecutez, voire sans que les hommes y mettent la main, que quand Dieu seul les poursuivra, ils ne sachent que devenir, sinon de ronger leur frein pour despiter Dieu. Mais leur furie est-elle passee? Si faudra-il quand les meschans auront abusé par trop de la patience de Dieu, qu'ils soyent exterminez avec leur impudence et obstination. Voila donc en comme ce que Sophar a voulu dire.

Or que faut-il que nous facions? Il est vray que bien souvent nous serons diffamez à tort, que nous serons opprimez de fausses calomnies: mais nous pouvons recommander nostre cause à Dieu, et il fera reluire nostre integrité comme l'aube du iour, ainsi que l'Escriture en parle: tellement que quand la nuict sera passee, qu'il S aura eu quelque tourbillon obscur, qui aura empesché que nostre innocence ne soit cognue, nostre Dieu à la parfin se monstrera nostre garant, et il maintiendra nostre cause en despit des malins, et de tous leurs mensonges: mais au contraire quand nous voudrons faire des fins, et que nous cuiderons eschapper par nos ruses et hypocrisies, attendons ce qui est ici dit, c'est assavoir, que les cieux descouvriront nostre iniquité, qu'il faudra qu'en despit de nos dents nous venions au soleil, et que nous soyons descouvers comme en plein midi. Nous aurons esté en cachettes: et bien, Dieu aura permis que nous ayons esté là pour quelque peu de temps: mais il nous saura bien arracher du plus profond des fosses

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que nous aurons cerchees, et monstrera nostre turpitude: il faudra maugréé nous que nous ayons honte d'avoir dissimulé nos pechez lesquels se dresseront alors contre nous, voire avec tontes creatures, combien que pour un temps il ait semblé qu'il n'y eust eu ne ciel ne terre qui ne nous favorisast. Car quand nous aurons Dieu ennemi il faudra que toutes creatures monstrent qu'elles lui sont suiet es. Vray est que cela ne se fera pas tousiours, ne si tost (comme nous avons declaré par ci devant, que les iugemens de Dieu s'executent en diverses sortes:) mais tant y a qu'il faut que nous ayons tousiours ce mot devant les yeux, c'est assavoir, que les cieux descouvriront l'iniquité des contempteurs de Dieu, et que la terre s'eslevera contre eux: afin que nous apprenions de reveler nos iniquitez à Dieu, comme l'Escriture nous exhorte de ce faire. Que donc nous venions de nostre franc vouloir confesser nos dettes, que nous cognoissions que nous sommes coulpables devant Dieu. Avons-nous ainsi revelé nostre iniquité? Dieu la couvre, il l'ensevelit, il la met au profond de la mer, tellement que iamais elle ne viendra en memoire. Apres, avons-nous monstré et au ciel et en la terre que nous ne demandons sinon que Dieu ait pitié de nous, d'autant qu'il nous pouvoit condamner à bon droit? voila le ciel qui nous servira d'un manteau, et la terre pareillement nous couvrira, tellement que nos iniquitez seront ensevelies. Or ie di qu'il nous faut confesser nos iniquitez au ciel, c'est a dire, devant Dieu: il nous les faut aussi confesser en terre, quand nous aurons scandalisé l'Eglise, que nous aurons mal vescu: car il ne faut point que nous ayons honte du passer condamnation devant les hommes, quand nous aurons gemi devant Dieu: mais si nous voulons gaigner par mensonges, il faudra que Dieu monstre que ce n'est pas en vain qu'il a prononcé ceste sentence.

Apres que Sophar a ainsi parlé, il adiouste: Que le germe de sa maison s'en ira comme des eaux coulantes au iour de l'ire de Dieu. Or quand il est ici parlé du germe de la maison des meschans, c'est pour exprimer que toute l'esperance qu'ils ont pour l'advenir les trompera. Car quand les meschans auront esté affligez de la main de Dieu encores penseront-ils germer, ils penseront se renouveller, et se remettre au dessus. Or il est dit, que Dieu destruira ce germe-la, et au iour de son ire il le fera escouler comme des eaux. Vray est que les fideles, quand ils sont affligez de la main de Dieu, se relevent tousiours de ceste esperance, que le mal ne sera point perpetuel: comme ils ont la promesse, que si Pire de Dieu a duré pour une minute de temps, sa misericorde continuera envers eux sans fin. Voila donc les fideles qui se pou

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vent bien consoler, et le doivent faire, sachans que Dieu les fera germer derechef: comme aussi l'Escriture saincte use souvent de ceste similitude, qu'encores qu'ils soyent coupez, la racine demeure en terre. Mais quand ils prennent une telle fiance, presument-ils de leur vertu? Et puis, veulent-ils despiter Dieu ? Nenni: mais apres avoir cognu qu'ils sont dignes que Dieu les delaisse là, ils esperent en lui, qu'il aura pitié de leurs infirmitez. Or au contraire quand les meschans se confient que leurs afflictions ne dureront pas tousiours c'est comme en defiant Dieu, c'est comme en hurtant à l'encontre de lui, savoir qui sera le plus dur. Voila Dieu qui leur est contraire, et de leur costé ils tienent bon, c'est à dire, ils Sont d'une malice si obstinee, qu'ils concluent de ne point plier le col, mais de l'avoir tousiours roide à l'encontre de Dieu. Là dessus ils se flattent, et se font à croire que le mal qu'ils endurent passera, et que quand ils en seront venus à bout, tout ira bien. Et d'où est-ce qu'ils prenent une telle presomption ? Ce n'est point (comme i'ay dit) une confiance de la misericorde de Dieu: mais cela procede d'un orgueil diabolique qu'ils ont, qu'il leur semble que la main de Dieu n'est pas assez forte pour les matter, et ne veulent nullement s'assuiettir à lui. Et pourtant nous faut-il bien noter ce qui est contenu en ce passage, c'est assavoir, que Dieu fera escouler tout ce germe ici comme des eaux: c'est à dire, que les meschans auront beau presumer, et se faire à croire qu'ils pourront estre restaurez: car Dieu les arrachera du tout: et encores qu'il y ait reste quelque germe, c'est à dire, que Dieu y ait laissé quelque petite monstre, qu'il semble bien qu'ils ne soyent pas du toute deffaits: si est-ce que cela s'escoulera encores, voire au iour de l'ire de Dieu. Il nous faut quant et quant peser ce mot: car il nous signifie que nous ne devons pas imaginer que Dieu soit oisif quand il dissimule, et qu'il ne met point la main pour corriger les meschans. Et pourquoy? Car il a son terme opportun. L'ire de Dieu donc a son iour certain et determiné, que nous ne cognoissons pas.

Ainsi cependant que nous verrons les meschans estre en prosperité, et en leurs triomphes, et qu'il ne semblera point que iamais nul mal leur doive advenir: qu'il nous souvienne que l'ire de Dieu a son iour, et que Dieu cognoit bien quand le temps sera qu'il les punisse. Attendons, di-ie, en patience: et cependant apprenons par cela de ne nous point endormir si Dieu nous espargne, si pour un temps nostre Seigneur ne nous fait point sentir sa vengeance, et combien que nous l'ayons offensé, qu'il nous laisse-là tout cois, et qu'il nous traitte doucement: ne nous flattons point, di-ie, là dessus: il n'y a tromperie si dangereuse que ceste-cy, quand

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les hommes estans confits en leurs pechez s'endorment, et ne pensent point à l'ire de Dieu sous ombre qu'il les supporte: car alors ils amassent un thresor d'une ire plus grande, comme sainct Paul en parle au second chapitre des Romains (v. 5). Apprenons donc de ne nous point flatter du temps que nous sommes en repos, mais pensons tousiours à ce iour de l'ire de Dieu, et prevenons-le: voire en tremblant iournellement devant nostre Iuge, le prians qu'il nous reçoive à merci, pource que nous lui sommes tant redevables: et que nous ayons la bouche close quand il sera question de maintenir nostre cause. Or si Sophar eust bien appliqué ceci à son propos, il n'eust pas condamné Iob comme il a fait: mais il eust cognu de Iob ce qu'il dit en general: c'est assavoir que si les meschans prosperent, cependant que Iob ayant mené une vie sans reproche est afflige rudement, ce n'est pas à dire que Dieu le reprouve, et qu'il approuve les iniques: car il a le iour de son ire. Vrai est que Sophar est comme un Prophete de Dieu: mais cependant il pervertit tout comme Balaann, à cause qu'il ne cognoist pas le temps opportun de l'ire de Dieu, duquel il avoit parlé. Et voila pourquoi il nous faut tant plus estre attentifs à ce mot, afin que nous ayons ceste prudence telle que i'ai dite, c'est assavoir, de considerer que Dieu a son temps opportun de punir les meschans.

Pour conclure toute ceste doctrine que nous avons ouye, il dit en la fin: Telle est la portion du meschant, voire de par Dieu, et de par Dieu aussi son heritage est tel à cause de ses propos. Quant à ceste conclusion ici, elle est comme pour seeller ce que nous avons entendu ci devant, afin qu'il nous soit plus authentique en nos coeurs, et que nous en soyons pleinement certifiez, et que nous recevions cela sans aucune doute. Voila donc la portion des meschans. Et de par qui? De Dieu: comme s'il estoit dit: Vrai est que les meschans s'esgayeront en ce monde, et feront des chevaux eschappez: car il ne leur semble point qu'il y ait un Iuge au ciel: ils ne pensent point à lui: mais tant y a qu'ils ne le peuvent pas arracher de sa maiesté, et il leur prepare leur cas. Ceci donc notamment est pour espouvanter les meschans, lesquels mettent Dieu en oubli tant qu'ils peuvent. Il y a aussi une bonne instruction pour tous fideles, afin qu'ils cognoissent, Or çà nous pourrions faire beaucoup de mal qui nous sera pardonné des hommes, et mesmes on ne nous en fera point de reproche: mais si faudra-il venir finalement devant le Iuge: et quand nous viendrons là, ce support des hommes nous tournera en double condamnation. C'est l'advertissement que nous avons à recueillir de ce passage, quand le Nom de Dieu est ici exprime deux fois. Car les hommes bien souvent ne

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s'acquittent pas de leur devoir: ie di mesmes ceux qui sont en office pour ce faire, chacun de nous ne se soucie gueres d'admonnester ceux qui faillent, et de les corriger, mais nous dissimulons tous: mesmes la iustice qui doit mettre la main pour reprimer les scandales, bien souvent laissera tout passer: Les hommes donc en general et en particulier dissimulent, et font semblant de n'y voir goutte: mais Dieu n'est point negligent en son office, car il faudra que ceux qui auront esté supportez, et ceux qui auront donné un tel support, viennent à compte. Ainsi donc ce Nom de Dieu (avec la circonstance du passage) nous doit peser beaucoup, quand nous savons que ce n'est point sans cause qu'il est dit, Telle est la portion du meschant, voire de par Dieu: car c'est pour nous racler toutes ces vaines confiances que nous avons accoustumé de prendre, quand les hommes nous tiennent la main, et qu'ils ferment les yeux à nos pechez, ou qu'ils nous les pardonnent. Ne nous fions point là dessus: car ce nous sera double confusion devant Dieu: et cognoissons (combien que nous soyons ainsi eschappez en ce monde) qu'il faudra que Dieu se monstre nostre Iuge.

Or quand il est parlé de Portion et d'Heritage, c'est aussi pour signifier, que nous devons avoir ceste doctrine resoluë, que Dieu ne laissera point les meschans impunis. Comme chacun appelle sa portion ce qui lui est ordonné: ainsi nostre Seigneur a desia assigné aux meschans ce qui leur appartient: c'est leur heritage, c'est à dire, voila comme leur patrimoine, tellement qu'il n'y a rien plus propre à l'homme, qu'est ce chastiment que Dieu fera sur les meschans. Et notamment il parle des propos. Et comment ? Il est vrai qu'aucuns restraignent ceci aux blasphemes que les meschans desgorgent contre Dieu: mais le mot qui est ici ne sonne point mal. Ainsi donc il le faut prendre plus simplement: c'est assavoir que les meschans auront beau amener tant d'excuses qu'ils voudront, ils ne gagneront rien pour tout cela: car avec leur propos ils seront condamnez. Il est vrai que Sophar regarde à Iob, et en cela il applique mal ceste sentence (comme il a esté declaré ci dessus) toutes fois elle ne laisse pas d'estre vraye et bonne. Et c'est le sainct Esprit qui en prononce ici en general: Que les meschans avec tout leur propos seront exterminez de la main de Dieu. Ce n'est point donc sans cause que ce mot est ici couché: car nous voyons tous les coups comme les meschans veulent plaider à l'encontre de Dieu, et cuident faire merveilles avec leurs tergiversations. Or il est vrai que Dieu les laisse pour un temps ainsi plaider: mais en la fin il monstre ce qui est escrit en Genese (6, 3), Mon eprit ne debattra plus avec l'homme. Dieu avoit supporté une malice tant enorme que rien

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plus: voyant que les hommes abusoyent ainsi de sa patience, il dit, le ne veux plus contester, il faut que i'y mette la main. Voila donc ce qui est ici dit, que les meschans auront bien langue affilee pour se vouloir iustifier, ils sauront bien rhetoriquer à l'encontre de Dieu: mais sera-ce pour advancer leur cause? Nenni, nenni. Plustost ils aguisent le glaive, et faudra que Dieu exerce un iugement tant plus rigoureux, et une vengeance tant plus espouvantable sur leurs testes. Ainsi les hommes pourront estre armez de leurs langues pour plaider contre Dieu, mais Dieu aura sa main armee, et la levera du ciel pour rendre confus tous ceux qui auront ainsi plaidé contre lui. Or ce mot devroit mieux toucher les meschans qu'il ne fait pas. Mais quoi? En ceci voit-on qu'il y a une stupidité brutale en une grande partie du monde. Auiourd'hui il ne sera point question de plier sous la parole de Dieu, sous les corrections qui nous Sont faites en son nom et authorité: car les hommes se rebecqent avec une audace telle, qu'on cognoist bien qu'il n'y a plus de religion moins qu'entre les Turcs et les Payens. Et non seulement les admonitions seront superflues, quand elles se feront à chacun en privé: mais si on parle en chaire des fautes toutes patentes, au lieu qu'on devroit demander pardon à Dieu, et avec toute humilité le requerir, qu'est ce qu'on y voit, sinon que les hommes ont deliberé de se rebecquer pleinement contre Dieu? Exemple: Quand ie par ay dimanche dernier de ceste insolence qui avoit esté faite si vilaine ici aupres à Cologny, ce sera à se iustifier, et à conspirer à l'encontre de Dieu, et regarder comme on pourra couvrir une chose qui est toute notoire. Voila un sermon qui est rompu en un temple, on ne peut gaigner cela que ces galans cessent quand ils en sont admonestez, on a remonstré cela. O comment? Il ne faut point endurer telle chose: on cerchera les moyens de colorer tout, mesmes on en voudra intenter querelle, comme si on leur avoit fait un grand tort. Et povres gens, il estoit question de vous preparer à la Cene: ie vous remonstroye ceste dissolution si vilaine pour vous y desplaire: c'estoit pour le moins (si vous n'estiez endiablez) que vous fussiez aucunement touchez pour vous ronger: et vous venez au contraire comme enragez pour machiner tout mal. Ne Voit-on pas par cela que vous ne demandez sinon à batailler manifestement contre Dieu? Or si nous parlions des choses qui sont plus cachees, et toutes fois que tout le monde cognoist. Car on voit les paillardises toutes communes, on voit les blasphemes, on voit les yvrogneries, les gourmandises, et autres dissolutions, on voit un mespris de la parole de Dieu et de tout ordre Ecclesiastique, on voit les corruptions et cruautez, et qu'il y a autant d'humanité qu'entre des loups,

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qu'il n'est question que d'outrager l'un, et piller l'autre, qu'on n'en a plus nulle vergongne. On voit tout cela. Mais encores que seroit-ce s'il y a des choses plus enormes, et qu'on en parlast en chaire? On en devroit bien estre plus fasché. Et en quelle conscience viendrez-vous recevoir la cene de ma main? Tu y viendras comme Iudas: mais en tremblant il faudra que tu sentes la vengeance de Dieu comme Cain, et que tu es reprouve tout manifeste, et tout declaré. Or i'ay amené cest exemple, afin que nous apprenions de ne plus nous robecquer à l'encontre de Dieu: car quand il voudra contester contre nous: helas! quelle defense aurons-nous pour avoir victoire en nostre cause, Mais encore ne pensons pas que Dieu se doive amuser à faire un long procez: car il conclura, et executera sa sentence, sans la prononcer de nouveau: car nous en avons assez en l'Escriture saincte, là où il se demonstre Iuge du monde. Craignons donc de

contester ainsi avec lui: mais apprenons de plier le col pour recevoir son ioug, et il nous sera aisé à porter, quand il ne trouvera point de rebellion en nous. Voila ce que nous avons à noter de ce passage, assavoir que quand nous confesserons nos fautes devant Dieu, nous serons absouts par sa misericorde: mais si nous voulons plaider, si nous voulons user de subterfuges pour couvrir nos iniquitez, non seulement nous en serons convaincus par su parole, mais il faudra qu'il mette la main si rude sur nous, que nous serons accablez sous lui voire sans qu'il y ait aucun remede: et alors il né sera plus temps de demander pardon. Usons donc de ce temps opportun que Dieu nous a assigné, quand il nous presente par son Evangile le moyen d'obtenir de lui misericorde.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE SEPTANTEHUITIEME SERMON,

QUI EST LE . SUR LE XXI. CHAPITRE.

1. Et Iob respondant dit, 2. Oyez mes propos, et que cela soit pour vos consolations. 3. Supportes moy, et ie parleray: quand i'auray parlé, mocquez vous. 4. Mon propos est-il à l'homme? et s'il estoit ainsi, comment mon esprit ne defaudroit-il? 5. Regarde moy, et soyez estonnez, et mettez la main sur la bouche. 6. Mesmes quand i'en ay memoire, ie suis en horreur, et frayeur saisit son corps.

Il semble bien que le propos qui est ici deduit par Iob soit contraire à la parole de Dieu, d'autant qu'il allegue que Dieu ne punit point les meschans, mais qu'il les laisse là., tellement qu'ils prosperent. Or par ci devant nous avons veu qu'il nous faut considerer les iugemens que Dieu exerce en ce monde, selon que l'Escriture saincte nous en rend tesmoignage. Il semble donc de prime face que ce propos de Iob soit repugnant à toute verité: mais il nous doit souvenir de ce qui a este declaré par ci devant, c'est assavoir que quand l'Escriture saincte parle des iugemens de Dieu, elle ne dit pas que Dieu les accomplisse sans qu'il y ait rien à redire, car il commence bien maintenant de se monstrer Iuge du monde: mais ce n'est pas en tout et par tout, ce n'est point d'une façon egale. Il

nous doit donc suffire que Dieu nous donne quelque signe que les meschans ne peuvent pas eschapper de sa main, et qu'il faudra que tous vienent à conte: mais tant y a que Dieu ne laisse point quelquesfois de dissimuler: et nous voyons cela par experience. Ainsi il nous faut tellement recognoistre que Dieu gouverne le monde par sa providence, maintient et conserve les bons, punit les mauvais, que nous n'en facions point une regle certaine, que tous ceux qui sont meschans soyent punis du premier iour, que Dieu ne differe pas iusques au lendemain, qu'il n'ait point de patience, qu'il ne se reserve rien en la vie à venir: car nous entrerions en une grande confusion. Ainsi donc quand nous cognoistrons les iugemens de Dieu en telle sorte, que nous en devions attendre l'accomplissement et la perfection au dernier iour, par cela nous pourrons bien soudre la contrarieté qui semble estre ici de primeface au propos de Iob avec l'Escriture sain te. quoy est-ce que Iob pretend? Que nous voyons les meschans prosperer et que tant s'en faut que Dieu les punisse, que iusques à la mort ils sont transportez de toutes leurs delices et voluptez, qu'ils ne trainent point en langueur, qu'il semble que Dieu les vueille exempter de tout

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mal par privilege. Or il semble bien que Iob vueille signifier que tout se gouverne par fortune, que Dieu n'ait point esgard aux choses humaines et qu'il ne s'en soucie: mais son intention n'est pas telle, comme aussi il proteste, afin qu'on ne soit point scandalisé de son propos. Quoy donc? Il veut monstrer que quand Dieu visite un homme, il ne faut point du premier coup assoir sentence de condamnation sur lui, pour dire, Celuy-la est meschant, celuy-la est hay et reietté de Dieu: mais il faut bien examiner sa vie. Et pourquoy ? il ne faut point estimer que Dieu traitte tousiours les hommes en ce monde entierement selon qu'ils l'ont desservi. Pourquoi est-ce que tant d'iniques que nous voyons sont espargnez? Car il ne semble pas que leurs iniquitez soyent cognues de Dieu, puis qu'il n'en fait nul chastiement. Ainsi donc cognoissons que nostre Seigneur se reserve au dernier iour beaucoup de punitions, qui n'apparoissent point auiourd'hui. Et au reste, qu'il traittera en sa grande rigueur ceux qu'il aime, et qui ne l'ont point offense si griefvement, et cela n'est point à cause de leurs pechez. Si nous ne savons point pourquoy, humilions-nous: car il faut que Dieu soit glorifié en toutes ses oeuvres, combien que la raison ne nous soit point encores cognue. Maintenant donc nous voyons à quoi Iob pretend.

Mais pour mieux faire nostre profit de ce qui est ici contenu, deduisons et espluchons les choses par ordre, comme il les met: Escoute moy (dit-il) et soyez attentifs à mes propos, et que cela vous soit pour consolation: c'est à dire, Au lieu que vous estes venus pour me consoler. Defait nous savons que les amis de Iob estoyent là venus à ceste fin, mais ils sont troublez le voyans en si povre estat: et selon la raison humaine, ils concluent que Iob est un homme desesperé. Voila comme ils sont esblouis en ceste sentence generale, que Dieu punit les meschans. Ainsi ils mettent Iob au reng des plus meschans, ce qu'ils ne devoyent pas faire. Ainsi donc maintenant il leur dit, que s'ils sont venus pour le consoler, il ne demande sinon patience, et qu'il soit escouté par eux.

Et puis il proteste en second lieu, que son propos ne s'adresse point aux hommes: comme les hypocrites se contentent de s'estre iustifiez devant le monde: et de fait ils fuyent tousiours la presence de Dieu: iamais ils ne viennent à cognoissance que par force, et quand on aura bien examiné ce qui est en eux. Iob donc dit, Que son propos n'est point aux hommes, c'est à dire, qu'il n'est point mené d'ambition ne de vanité, pour vouloir faire des mines et des parades devant les hommes: mais qu'il s'addresse à Dieu. Et qu'ainsi soit (dit-il) si i'avoye regard aux hommes, mon esprit pourroit-il subsister ? Vous me voyez ici en telle necessité,

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qu'il n'y a creature qui puisse durer en une condition si miserable. Il faudroit que desia ie fusse abysmé cent fois: et quand vous voyez que neantmoins mon esprit ne defaut point, n'est-ce pas un signe que ie cognoy la main de Dieu, que ie me remets là, que ie m'appuye sur lui? quand ie ne suis point ici comme un roseau branlant, ne pouvez-vous pas cognoistre que i'ay un meilleur fondement, et plus ferme? Puis qu'ainsi est donc que vous voyez que ie parle comme devant Dieu, escoutez-moi.

Et puis il adiouste: Pensez que ie ne suis pas sans compassion: quand ie me regarde, il faut que i'aye horreur de moy, et que ie contemple ici une chose qui m'espouvante. Car Iob estoit comme un spectacle de toute frayeur: et quand nous lisons ce qui lui est advenu, il faut que les cheveux nous dressent en la teste. Il dit donc qu'il ne pouvoit pas penser à soi, ni avoir memoire de si grandes calamitez qui luy estoyent advenues, sans qu'il fust saisi de frayeur. Quand donc vous aurez bien cognu mon estat (dit-il) alors vous serez estonnez, et mettrez la main sur la bouche: c'est à dire, Vous ne m'accuserez plus comme vous avez fait iusques ici: car vous devisez de moi trop à vostre aise, et c'est signe que vous n'avez nulle compassion ne pitié d'une misere si grande comme elle est en ma personne. Or ici nous avons à noter en premier lieu, que si nous voulons consoler les povres affligez, il nous faut bien regarder comment: car il y a une prudence singuliere requise en cest endroit, ainsi que nous avons veu par ci devant. Car les afflictions sont comme maladies: et si un medecin use d'un mesme remede envers tous malades, et que sera-ce? Il y a quelque maladie chaude, il y en a une froide, il y en aura une qui voudra que l'homme soit desseché, et l'autre qu'il soit refreschi, l'une qu'il soit reserré, et l'autre relasché. Voila donc comme un medecin meurtrira les malades, quand il n'aura point le regard aux maladies: mesmes il faut avoir cognu les complexions des malades. Ainsi en est-il, que nous devons contempler ceux que Dieu visite par afflictions: il faut en premier lieu regarder quelles sont les personnes, et puis comme nous les voyons disposees. le di quelles sont les personnes: car si un homme a vescu sans reproche, et qu'il ait cheminé en la crainte de Dieu, qu'il ait monstré tous signes d'integrité, quand nous le condamnerons, si nous le voyons affligé, et que sera-ce? Et puis encores qu'un homme eust failli lourdement, et que pour quelque temps il eust despité Dieu, s'il est matté par les adversitez qu'il endure, et que nous n'appercevions sinon une droite repentance, et que nous viendrons neantmoins à user contre lui de grande rudesse, ne voila point une cruauté brutale et meschante? Plustost

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nous devons tendre la main à ceux qui sont ainsi abbatus, et les relever: comme il est dit, que l'office de ceux qui veulent fidellement enseigner au nom de Dieu, est de renforcer les genoux tremblans, de fortifier les mains debiles, de donner consolation et resoiouyssance à ceux qui sont en destresse et angoisse.

Voila donc comme nous devons user de grande prudence pour consoler ceux qui sont en affliction: et pourtant ce n'est point sans cause que Iob dit à ses amis, qu'il vaut beaucoup mieux qu'ils se taisent, que de parler pour aggraver son mal, et qu'il recevra pour consolation leur silence. Et mesmes il adiouste, que quand ils l'auront ouy, alors il leur permet de se moquer, non pas qu'il entende qu'ils puissent avoir raison de ce faire: mais c'est qu'il les argue de leur temerité, comme on dit en proverbe, De fol iuge brefve sentence: car ceux-ci se hastoyent par trop de condamner Iob devant que l'avoir ouy. Ainsi quand il dit qu'ils se pourront moquer apres l'avoir entendu parler, il signifie qu'il n'y a que confusion et temerité en eux, et qu'ils devisent d'une chose incognue, et de laquelle ils n'estoyent pas encores bien informez. Nous avons donc à noter une doctrine commune de ce passage: c'est de nous tenir bridez, quand il est question de iuger, et que nous ne soyons point ainsi precipitans, mais que nous ayons bien cognu la verité du fait. Et d'autant plus nous faut-il bien estudier a cela, que nous voyons que les hommes de nature sont tant enclins que rien plus à ceste temerité et precipitation. Car combien que nous veillions avoir reputation d'estre meurs, et dé sens rassis: toutes fois il s'en trouvera bien peu qui s'addonnent à cela: mesmes qui pis est nous en verrons beaucoup qui veulent monstrer leur subtilité, quand ils se hasteront, de peur qu'on ne les tienne pour gens tardifs. Voila qui est cause souvent de nous precipiter en trop grande hardiesse, et de nous faire iuger à tors et à travers de nos prochains, sans propos, sans equité aucune. Voyans que ce mal est si naturel en nous, apprenons d'examiner les choses devant que parler. Il est dit, Que le sage escoutera tousiours, et que le fol aura la bouche ouverte, que iamais les propos ne lui defaudront. Ce n'est point sans cause que Salomon parle ainsi (Prov. 17, 27. 28), et nous le saurons bien dire: mais cependant nous le pratiquons mal. Et pourtant quelle est nostre sagesse principale ? Sainct Iaques nous le monstre, quand il dit (1, 19), Que nous soyons tardifs à parler, et que nous souffrions d'estre enseignez, car quand nous aurons usé de ceste modestie-là, de ne nous point haster en nos propos, Dieu nous fera la grace que nous cognoistrons les choses: et les ayant cognues, nous en parlerons comme il en va.

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En somme, nous aurons beaucoup profité, quand nous aurons apprins de n'estre point iuges trop hastifs: car nous ne pouvons pas iuger nos prochains ainsi à la volee sans mespriser la bonté de Dieu en double sorte. Pourquoi? Car il faut que tous comparoissont devant son siege iudicial comme sainct Paul le remonstre (2. Cor. 5, 10). Si donc ie iuge sur mon prochain devant que d'avoir bien cognu ce qui en est, i'entrepren sur l'authorité de Dieu, ie m'attribue ce qui n'est pas à moi, ne mesmes à un Ange de paradis. Quelle audace est-ce là ? Il est vrai que quand nous aurons cognu le mal, et que nous l'aurons cognu non pas selon nostre phantasie, mais à la verité, nous le pourrons condamner hardiment, et ne serons point temeraires en ce faisant. Pourquoi ? Car nous ne iugeons pas, mais seulement nous ratifions le iugement que Dieu en a donné par sa parole. Mais quand nous sommes ainsi hastifs, c'est un sacrilege, d'autant que nous despouillons Dieu du droict qui lui est propre, et le ravissons à nos personnes. Et puis outre cela Dieu est offensé par nous, d'autant que nous voulons iuger des choses secrettes,. Or il faut que nous cognoissions nostre mesure, et que nous avons besoin de nous enquerir de ce qui nous est incognu, et que nous ne disions pas, Il en va ainsi, iusques à ce que nous en soyons bien informez. Ces doux raisons-là nous devroyent bien tenir on bride, afin que nous ne soyons point trop hardis à iuger de nos prochains.

Au reste, si ainsi est qu'il nous faille garder ceste modestie envers les personnes, que sera-ce de la doctrine de Dieu? Comme si quelqu'un devant qu'avoir bien examine une doctrine, en dit sa ratelee: ie vous prie, ceste temerité-là n'est elle pas à condamner au double? I'ai desia monstré que nous sommes sacrileges en ravissant l'honneur de Dieu, si nous iugeons des personnes de nos freres devant qu'avoir bien cognu. Or il est certain que la doctrine est beaucoup plus precieuse que ne sont pas les personnes. Ie m'en irai repousser une doctrine à la volee, voire quelque doctrine qui sera de l'Escriture saincte, quelque article de foi: ne voila point prophaner les choses sainctes? Et tontes fois nous voyons les hommes estre hardis tant et plus en cest endroit. Car auiourd'hui qui sont ceux qui veulent estre plustost creus quant à la doctrine, sinon des yvrongnes, gens dissolus et prophanes, qui savent autant que c'est des secrets de Dieu, comme des bestes brutes, voire des pourceaux mesmes? Ceux-là voudront ietter leur groin à l'encontre de la doctrine, et disputeront fort et forme à l'encontre de la verité, qui sera bien ratifiee par l'Escriture saincte. Et qui leur donc ne ceste audace? C'est qu'ils ne daignent pas escouter. Et

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Dieu les punit de leur presomption et monstre qu'ils sont du rang des fols, qui ont tousieurs la langue à delivre, et iamais n'ont les aureilles ouvertes pour escouter en patience. D'autant plus donc nous faut-il prattiquer ce passage, et ceste admonition qui nous est ici faite, et qu'un chacun de nous apprenne d'estre tardif à iuger: et quand nous le ferons, nous serons dociles: car nul ne sera iamais bon maistre, sinon qu'il ait esté disciple. Si un homme veut faire un mestier du premier iour, et que iamais n'ait esté apprentif, il fera de belles besongnes, il se pourra bien advancer. Si cela est aux arts mecaniques, que serace de la doctrine de Dieu, qui surmonte tout esprit humain, laquelle mesmes les Anges adorent? Et ainsi Don seulement il faut que nous ayons esté escoliers pour estre maistres, mais il faut que nous perseverions tout le temps de nostre vie à profiter et comprendre, quand nous voudrons enseigner les autres un homme ne doit point penser quand Dieu lui aura fait la grace d'enseigner les autres, que de son costé il ne doive plus profiter: mais cognoissons que nul ne pourra iamais estre bon docteur et fidele, qu'il ne tasche de profiter aussi bien que les autres Bref il faut que nous soyons tous disciples de Dieu, et ceux qui enseignent, et ceux qui escoutent, et que nous profitions en la doctrine de plus en plus, voire iusques à la mort. Voila donc quant à ce passage. Or venons à ceste protestation que fait Iob, Mon propos (dit-il) ne s'adresse point aux hommes: et si ainsi estoit, comment mon esprit ne seroit-il defailli ? Ici Iob monstre à tous enfans de Dieu comme ils doivent parler. Desia il avoit protesté le semblable ci dessus: mais ce n'est point sans cause qu'il, le reitere: pource qu'il est certain que quand nous vaguerons ici bas, nos propos traineront beaucoup de queues superflues, et nous n'irons point en rondeur ni en verité comme nous devons. Qui est cause d'entortiller nos propos, comme nous avons accoustumé de faire, tellement qu'on ne pourra point tirer la pure verité de nous? C'est que nous regardons les hommes: car selon que les hommes s'esblouissent, et qu'ils ne discernent pas des choses comme il faut, desia nous sommes enclins de nostre ceste à les suivre, et puis le diable se mesle parmi pour tout brouiller. Ainsi donc iamais nos propos ne seront bien deduits et vuidez, sinon que nous ayons Dieu devant nos yeux, et que nous parlions comme en sa presence. D'autre costé nous ne sommes point touchez à bon escient quand nous devisons avec les hommes: car ils iugent à l'oeil, et nous ne demandons qu'à cacher nos vices, et nous semble que c'est assez quand le mal ne sera point si manifeste. Voila donc comme les hommes s'endorment en leurs pechez, et iamais ne parlent franchement comme ils doivent, sinon

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qu'ils cognoissent que Dieu les adiourne devant lui, et leur fait leur procez, et qu'eux previennent cela et n'attendent pas que Dieu les condamne: mais que plustost ils passent condamnation de leur bon gré. C'est pourquoy Iob proteste ici que son propos ne s'adresse point aux hommes. Vray est qu'il nous faut bien avoir regard à nos prochains quand nous parlons, afin que nos propos soyent pour les edifier: car si nous iettons des paroles legeres et esgarees, nous donnerons scandale à nos prochaine, nous les pourrons offenser en diverses sortes. Nous devons donc parler nous adressans aux hommes, c'est à dire, regardans ce qu'il leur sera profitable: mais tant y a qu'il nous faut avoir ce qui est dit ici de Iob, c'est que Dieu aille devant. Iob donc n'entend pas simplement qu'il mesprise les hommes, et que s'il les voit rudes et idiots' il ne vueille point s'accommoder à eux en façon que ce soit. Nenni: mais c'est d'autant qu'il n'est point mené de ceste vanité-là, de contenter seulement les hommes, et que Dieu soit mis en oubli, ou qu'il soit mis derriere: mais que quand il parle, desia il fait son conte qu'il est comme en la presence de Dieu, que toutes ses pensees sont cognues de ce Iuge celeste, qu'il ne faut point qu'il desguise rien, on pense advancer sa cause quand il aura obscurci la verité. Voila à quoi Iob regarde. Et ainsi (comme l'ai desia touché) que nous ayons ceste prudence en nous, de prier Dieu qu'il nous appelle vrayement à soi, c'est à dire, que toutes fois et quantes que nous serons visitez de sa main, il touche nos coeurs et nos esprits tellement au vif, que nous cognoissions que c'est lui qui nous punit pour nos fautes, et que toutes nos pensees soyent desployees devant lui, que nous ne soyons point esblouis pour nous enyvrer en nos propos, comme sont ceux qui babillent ainsi seulement pour complaire aux hommes.

Voila, di-ie, dequoi nous devons estre enseignez en ce passage. Et nous faut bien retenir la raison que Iob adiouste: Si ainsi est, comment et pourquoy non esprit ne defaut-il? Il semble qu'il laisse ce propos ici comme coupé: mais le sens est, que ceux qui s'adressent ainsi aux hommes sans regarder à Dieu, en la fin defaudront: et que quand ils auront fait belles mines de prime face, l'hypocrisie en la fin se monstrera. Et de fait nous le voyons par experience: car ceux qui sont ainsi menez d'ambition, et qui veulent tousiours estre reputez des hommes, et qui n'ont autre regard que celuy la, il est vray qu'ils tiendront de beaux propos, qu'il y aura une rhetorique tant belle, qu'en les oyant parler on sera tout esbloui, ce sera une chose merveille ce: sur cela ils se baignent quand on leur applaudit: mais en la fin Dieu les presse, tellement qu'il monstre qu'il n'y a que toute feintise.

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Dieu donc leur oste ce fard-la: comme quand les femmes qui se fardent viennent au soleil, et que la chaleur a donné dessus, voila ce fard qui est oste, tellement qu'on voit leurs crevasses, que leur vilenie est si manifeste, qu'il faut qu'elles s'en aillent cacher. Ainsi en est-il des hypocrites: car avec leurs belles mines ils seront prisez du monde tant et plus, qu'on pensera qu'il n'y ait nul mal en eux. Et bien, Dieu les laisse là pour un temps, qu'ils reluisent quant aux hommes: mais en la fin Dieu se mocque de leur feintise, et les voila tout desfigurez ils sont pressez au double et au triple tant qu'ils n'en peuvent plus, il n'est plus question de babiller comme ils ont fait. Voila toute leur belle rhetorique qui leur defaut. Notons bien donc ceste raison ici, afin que nous apprenions devant que Dieu nous contraigne par telle force et violence, de venir à lui de nostre bon gré, et regarder à parler comme en sa presence. Voila donc la raison qui est ici mise, qui nous doit servir comme d'une menace, afin que nous fuyons toute hypocrisie, et que nous suivions ceste rondeur-la, de nous establir comme en la presence de Dieu, et de le regarder tousiours en nos propos. Car si nous regardons à lui, il est certain qu'il nous fera la grace de subsister, voire quand nous suivrons l'exemple de Iob. Car il a bien fallu en la fin que Cain et Iudas, et leurs semblables ayent senti la presence de Dieu, non pas qu'ils en ayent este esmeus pour retourner à repentance: car Dieu aussi les avoit amenez là par force. Mais suivons Iob, c'est à dire, demandons de nous tenir devant la face de nostre Iuge, et venons-y en tonte humilité, cognoissans sa iustice pour lui donner la gloire qui lui appartient, et qu'il merite. Quand nous irons ainsi, et que nous requerrons d'estre secourus par sa bonté, Ô il est certain que nos esprits ne defaudront point, encores que nous soyons pressez iusques au bout, qu'il semble mesmes que nous soyons abysmez: nous ne laisserons pas, di-ie, d'estre soustenus, et en la fin restaurez, tellement que Dieu monstrera que tous ceux qui le cerchent, et qui viennent à lui d'un franc vouloir, il les reçoit, voire comme pour les tenir en son giron, et leur veut donner un tel appui, que iamais ils ne defaudront,. encores que leur infirmité soit grande.

Or Iob n'adiouste point sans cause, Que quand ses amis le regarderont, ils seront estonnez et contraints de clorre leur bouche, et de mettre la main dessus pour s'imposer silence. Car si nous cognoissions les iugemens de Dieu à bon escient, il est certain que nous serions mieux attrempez que nous ne sommes point. Mais qui est cause que nous sommes si hardis pour iuger ainsi à la volee, sinon d'autant que nous n'examinons pas bien ce que

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Dieu nous monstre? Comme quoy? Si nous voyons que Dieu afflige quelqu'un, il est vrai que nous sentirons bien que cela vient de lui: mais c'est une apprehension volage. Et bien, voici Dieu qui punit un tel à cause de ses pechez: et là dessus il n'est question que de foudroyer. Or i'ay dit que si nous considerions les iugemens de Dieu comme il appartient, nous serions plus attrempez. Et pourquoy? Car pour bien considerer les iugemens de Dieu, il faut devant toutes choses que nous pensions à nos pechez, et qu'en la personne d'un homme Dieu en veut tousiours instruire mille' et beaucoup plus: qu'autant de chastimens, et d'adversitez qui se monstrent, ce sont autant d'enseignemens et d'instructions que Dieu nous baille à tous. Quand donc quelqu'un sera affligé, il ne faut pas que nous regardions que c'est de lui seulement, mais que nous pensions à nous: et cependant quand nous viendrons devant la maiesté de Dieu, il est certain que nous n'aurons point les cornes levees, mais nous aurons une telle reverence, que quand nous iugerons nostre prochain, ce sera avec crainte et frayeur. Car il faudra aussi qu'un chacun de nous se soit iugé et condamné auparavant, et que nous ayons cognu que nous meritons de recevoir condamnation beaucoup plus griefve de nostre Dieu. le suis une povre creature mortelle, un povre ver de terre, ie m'en vay iuger mon prochain: et quand Dieu tiendra ses assises, que fera-il contre moy? Si nous pensions à cela, ie vous prie, ne serions nous pas saisis de frayeur?

D'autre costé quand nous voyons le iugement de Dieu sur un homme, ne devons nous pas cognoistre que nous en avons beaucoup plus merité; et qu'il nous pourroit traitter plus rigoreusement? Il est vrai que nous ne pouvons pas accuser Dieu de cruauté: il est iuste. Si donc il punit un tel ainsi rudement, que sera-ce de moy? Quand, di-ie, nous aurons une telle consideration, ce sera pour nous faire humilier et cheminer en crainte devant Dieu: et non seulement cela, mais aussi pour estre saisis de frayeur, cognoissans la condamnation qui estoit sur nous, sinon que Dieu eust usé de pitié et de misericorde, comme il nous la fait sentir. Mais sur tout quand nous voyons des iugemens de Dieu notables, c'est à dire, qui sont dignes de memoire, et qui ne sont point accoustumez: cela nous doit toucher encores plus au vif, et nous devons concevoir une frayeur si grande, que nous soyons estonnez pour avoir la bouche close. Exemple. Quand nous verrons les adversitez communes, et ausquelles nous sommes comme duits par usage: si est-ce qu'il ne nous faut point estre si eslourdis que nous ne cognoissions la main de Dieu, et en la cognoissant que nous ne soyons abbatus et humiliez de crainte' mais voici Dieu

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qui desploye quelquefois son bras, tellement que nous verrons des choses que nous n'avions point cognues, et n'eussions iamais pensé: comme il y aura des punitions horribles: Comment? Ceci est estrange; on n'a point ouy parler d'une telle chose: nous verrons, di-ie, cela, et il nous y faudroit encores mieux penser. Or quand Dieu voit que nous sommes endormis, et par trop nonchallans, il nous resveille: comme si un homme estoit tellement assoupi du sommeil, que quand on l'appelle il ne respondist point: toutes fois si on le vient heurter, ou qu'on lui vienne tirer le bras par force, il faut qu'il se resveille. Ainsi nostre Seigneur en use-il envers nous: car pource que nous ne sommes point esmeus des corrections communes qu'il nous envoye mais sommes tardifs et nonchallans, il nous monstrera des punitions grandes et excessives, et desquelles nous n'avons point ouy parler auparavant comme s'il nous vouloit resveiller par force. Parquoy advisons de faire nostre profit des iugemens de Dieu: non point simplement pour estre saisis de frayeur, ni tellement espouvantez que nous le fuyons: mais afin que nous Soyons incitez de recourir à lui, et de cheminer en sa crainte. Requerons-lui aussi qu'il nous tienne la main forte et qu'il ne permette point que nous trebuschions, veu qu'il ne nous peut advenir autrement, sinon que nous soyons soustenus et preservez de lui.

Voila donc à quelle fin il nous faut estre estonnez des iugemens de Dieu. Mais au contraire nous voyons que les hommes ne demandent sinon à les mettre en oubli, c'est matiere de melancholie ce leur semble. Si Dieu afflige quelqu'un nous en devons tous faire nostre profit, comme i'ay desia declaré. Au contraire il y en a bien peu qui ne suppriment une telle doctrine: qui plus est, encores que Dieu s'adresse à nous, et qu'il nous batte de ses verges, si est-ce que nous taschons d'embrouiller nos esprits, et de cercher des vaines tergiversations çà et là pour celer la main de Dieu: et encores que nous sentions bien les coups, si ne voulons nous point cognoistre que c'est Dieu qui nous visite. Voila comme nous voulons ensevelir la memoire des iugemens estranges de Dieu qui sont pour effrayer les hommes, mesmes qui devroyent esmouvoir les pierres. Encores, di-ie, sommes-nous si meschans de les vouloir ensevelir: comme nous en avons veu les exemples ici. Quand nostre Seigneur a fait des iugemens qui sont si espouvantables, que les aureilles en devroyent corner, il ne faut point qu'on en parle: car ces bons defenseurs de l'honneur de Geneve feront une queremonie la dessus. Quand, di-ie, on parlera de celui que Dieu a voulu estre en spectacle horrible, et en effroy et espouvantement à tous, quand on reduira cela en momerie, qu'on monstrera qu'un blasphemateur

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qui despitoit Dieu et toute religion a este comme ravi, en sorte que la mere qui l'a porté au ventre depose que le diable l'en a emporté: ils diront qu'on deshonore la ville. Voila ces bons zelateurs de l'honneur de la ville, qui voudroyent que Geneve fust abysmee (comme on cognoist bien quels ils sont, et ne les faut point monstrer au doigt, il ne les faut point nommer par leurs noms, car ils sont assez cognus) et cependant ils feront bien semblant de vouloir defendre l'honneur de la ville: mais on voit bien de quel coeur ils y procedent. Voila donc comme les meschans voudroyent ensevelir les iugemens de Dieu, d'autant qu'ils voudroyent l'arracher de son siege s'il leur estoit possible, afin de n'estre point suiets à sa iurisdiction: mais encores quand il besongne d'une façon espouvantable, il faut que nous soyons pires que bestes brutes si nous n'en sommes esmeus: et toutes fois ces galans voudroyent que tout cela fust enseveli. Au reste notons bien ce qui est ici monstré, c'est assavoir que si Dieu leve sa main forte qu'il besongne d'une façon qui n'est point accoustumee, c'est afin de resveiller ceux qui sont par trop endormis: c'est qu'il nous veut amener à ceste crainte et frayeur, qu'estans estonnez nous recourions à lui, et apprenions de nous cacher sous son ombre, et que nous le prions qu'il nous guide, et qu'il ne permette point que nous trebuschions iusques au profond des abysmes. Voila ce que nous avons à noter en ce passage.

Or quand Iob parle de clorre la bouche, c'est une façon de parler qui est assez commune entre les Hebrieux: comme quand il est dit, e Prophete et le sage mettront la main sur leur bouche, c'est pour signifier que les choses seront si confuses, que les plus savans et mieux experimentez ne sauront que dire, et auront perdu toute raison. Ainsi maintenant Iob dit, Que ceux qui seront espouvantez doivent mettre la main sur la bouche pour s'imposer silence. Et pourquoy? Car ce iugement que Dieu exerçoit sur la personne de Iob estoit terrible et espouvantable au sens humain, et quand on en eust voulu iuger selon la chair, qu'on n'eust peu sinon estre confus en contemplant la personne de Iob. Or maintenant recueillons une doctrine commune de ceci: n'est que quand Dieu besongnera d'une façon qui nous est cognuë, nous ayons à le glorifier, car il nous met les paroles en la bouche quand il nous monstre la raison de ses oeuvres, et qu'il veut qu'elles nous soient cognues, que nous en puissions parler. Au reste quand nous verrons que les oeuvres de Dieu outrepassent nostre sens, et que nous ne savons pas pourquoy c'est qu'il dispose les choses ainsi que nous les voyons, que faut-il faire ? Que nous mettions la main à la bouche, n'est à dire, que nous n'ayons point ceste

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audace d'en babiller. Que nous cognoissions donc nostre faculté, afin de ne nous point esgarer à travers champs: mais que nous suivions tousiours le droit chemin. Pour ce faire il faut que nous sachions seulement ce qui nous est donné: comme S. Paul aussi nous ramene à ceste regle, de ne point plus savoir que iusques là où Dieu nous conduit (Rom. 12, 3). Cependant qu'il nous tend la main, allons hardiment: mais quand nous n'avons point de conduite de Dieu, il faut demeurer là, et que nous soyons comme muets. Il est vrai que nous devons tousiours avoir la bouche ouverte en une sorte, c'est assavoir, pour glorifier Dieu: mais quand nous presumerons de tout assubiettir à nostre sens, et que nous ne voudrons pas que Dieu se reserve rien, où sera-ce aller cela? N'est-ce point despitter Dieu manifestement? Il nous voudra cacher une chose. Et pourquoy? Afin que nostre ignorance nous soit cognue, et que nous ne laissions pas cependant de recognoistre qu'il est iuste, et d'adorer son conseil admirable, et incomprehensible.

Ainsi donc (comme i'ay desia touché) quand Dieu nous monstrera la raison de ses oeuvres, et bien remercions sa bonté, pour dire, Seigneur, tu descens bien bas a nous povres creatures, quand tu daignes bien nous declarer pourquoy tu fais ceci, ou cela: ta bonté merite bien d'estre magnifiee par nous, quand tu la communiques si priveement à ceux qui ne le valent pas. Mais si Dieu nous cache la raison de ses oeuvres, et que cela nous soit trop haut: que nous ayons la bouche close, c'est à dire, que nous ne soyons point legers pour babiller à nostre phantasie, mais que nous glorifions Dieu, et que nous n'ayons point honte d'estre ignorans, car c'est la vraye sagesse des fideles, de ne point savoir sinon ce qu'il plaist à Dieu de leur monstrer. Que donc nous facions silence à Dieu en quelque sorte qu'il besongne, iusques à ce que le dernier iour de revelation soit venu, quand nous le verrons face â. face en sa gloire et en sa maiesté.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE SEPTANTE ET NEUFIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE XXI. CHAPITRE.

7. Pourquoy les meschans vivent-ils, et vieillissent, et s'esgayent en richesses? 8. Leur semence se maintient devant leurs yeux avec eux, et leur generation est en leur presence. 9. Leur maison est paisible sans crainte, la verge de Dieu n'est point sur eux. 10. Leur taureau vient à saillir, et ne fausse point sa semence: leur vache veelle, et n'est point sterile. 11. Ils envoyent hors leurs petis comme brebis, et leurs enfans sautent. 12. Ils font sonner le tabourin et la harpe: et se resiouyssent au son des orgues.

Nous vismes hier à quelle intention Iob deduit ici un propos, qui de primeface pourroit estre trouvé assez mauvais, c'est que Dieu laisse les meschans impunis. Car il semble bien que cela ne convienne pas à son office, veu qu'il est Iuge du monde, c'est à lui de remedier aux maux qui se commettent ici bas. Quand il voit que les hommes se destordent, ne les doit-il pas reprimer? Ou quand il voit qu'on le mesprise, ne doit-il pas maintenir sa gloire, et humilier ceux qui s'eslevent ainsi en orgueil et rebellion? Or nous voyons les

meschans qui s'esgayent contre Dieu, et demeurent là. Il semble donc que Dieu soit comme endormi. Ainsi donc Iob, en faisant telles queremonies, ne blaspheme-il point contre Dieu? Nenni: car il veut monstrer simplement, qu'encores que Dieu soit Iuge du monde, ce n'est pas à dire que les chastimens et vengeances qu'il fera sur les pechez soyent tousiours notoires, qu'on les aperçoive à l'oeil, qu'on les puisse marquer au doigt. Il faut donc tout ainsi que Dieu differe ses iugemens, que nous ayons nostre esprit enserré et ne le laissions point extravaguer selon les fantasies de la raison humaine, que nous ne soyons point trop hastifs: et quand nous voyons que les punitions ne se font pas telles qu'il seroit à souhaiter, que nous ne soyons point troublez pour cela, ni scandalisez: mais que nous attendions tout coyement, iusques à ce que le temps opportun soit venu, lequel Dieu cognoist et non pas nous. Nous voyons donc maintenant en somme à quoy Iob pretend. Or si est-ce qu'il mesle aussi parmi les tentations que pouvoyent avoir les fideles: car d'autant que Dieu delaye ainsi, et qu'il leur semble par trop tardif,

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il ne se peut faire qu'ils ne conçoivent quelque ennui et fascherie: mais tant y a qu'il nous y faut resister.

Or regardons maintenant comme Iob parle. Pourquoi (dit-il) les meschans vivent-ils ? Pourquoi est-ce qu'ils vieillissent? Pourquoi est-ce qu'ils s'augmentent en richesses? Comme s'il disoit, Les hommes entre leurs principaux desirs s'estiment bienheureux quand ils sont en santé, et puis qu'ils ont longue vie, et qu'ils sont abondans en biens. Voila en quoy on met volontiers la felicité des hommes Or on trouvera tout ceci aux meschans: leur bestail prospere, leur lignee, tout leur vient à propos: et quand ils auront mené ioyeuse vie, ils s'en vont en une minute de temps au sepulchre, c'est à dire, qu'ils ne languissent pas comme les bons qui trainent leurs ailes tout le temps de leur vie, qui sont maladifs, et abbatus de beaucoup de povretez. Ainsi les meschans s'esgayent, et puis Dieu les retire de ce monde sans grandes douleurs. Il semble donc que les pires soyent les plus favorisez de Dieu. Où en serions-nous, quand nous voudrions iuger que Dieu execute du premier coup les punitions qu'il veut faire sur les meschans? Mais combien que nous ayons en somme ce que Iob dit ici, neantmoins il sera encores bon, pour mieux esclarcir le tout, que nous cognoissions quel a esté l'erreur de Sophar. Vrai est que toutes les sentences que nous avons ouyes au chapitre prochain, sont bonnes et vrayes: mais (comme nous avons dit) elles sont mal appliquees, d'autant que Sophar vouloit conclure, que quand on verra un homme griefvement afflige, il faut qu'on dise qu'il est ennemi de Dieu: et quand on verra un homme estre à son aise, que par cela on cognoisse que Dieu lui est propice, et qu'il l'aime. Or il ne faut pas que nous y procedions ainsi: et de fait c'est l'erreur des Sadduceens. Car les Sadduceens combien qu'ils n'estimassent point que les ames fussent immortelles, et qu'il leur sembloit que les hommes ne vivoyent en ce monde sinon comme bestes, qu'il n'y avoit point de vie celeste, ne de resurrection: combien, di-ie qu'ils fussent ainsi brutaux, si est-ce qu'ils n'estimoyent pas qu'il n'y eust un Dieu, et qu'il ne se fallust dedier à son service, et cheminer en integrité et bonne conscience, et que Dieu ne regardast ceux qui vivoyent sainctement pour les aider et secourir, et leur monstrer sa bonté, et qu'aussi il ne punist les meschans. Et comment cela s'accordera-il, veu qu'en ce monde souvent les gens craignans Dieu ont fort mauvais temps? Car les Sadduceens disent que Dieu recompense en ce monde ceux qui le servent, et qu'il punit ceux qui le mesprisent. Et ainsi selon leur phantasie il n'y auroit point d'esperance aux hommes pour l'advenir, mais selon que Dieu les traitteroit

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leur vie durant, ils auroyent receu ou bien ou mal.

Or pour resister à une telle phantasie, et reprimer un erreur si pernicieux, notamment nostre Seigneur ne veut pas tousiours punir les meschans, afin que nous cognoissions qu'il y a un iugement principal qui n'est pas encores apparu. Apres, Dieu ne monstre pas tousiours signe de l'amour qu'il porte à ses enfans: car il les laisse là comme en proye et à l'abandon, qu'ils sont tormentez et assaillis, qu'ils n'ont point de secours de lui. Et pourquoy? Afin que nous sachions qu'il y a un salut meilleur et plus excellent, qui nous est appresté au ciel. Voila comme nostre Seigneur nous appelle au dernier iour: et c'est une trompette qui sonné à nos aureilles, toutes fois et quantes que les meschans ne sont point punis comme ils l'ont mérité, et que Dieu les espargne, et aussi que les bons sont affligez tant qu'ils n'en peuvent plus, et combien qu'ils invoquent Dieu, qu'ils ne sont pas exaucez en apparence, qu'on n'appercoit point que Dieu ait pitié d'eux: mais plustost qu'il semble qu'il leur tourne le des, qu'il les ait reiettez, et qu'il ne vueille nullement les delivrer des maux sous lesquels ils travaillent. Or donc nous voyons quelle estoit la brutalité des Sadduceens, quand ils ont cuidé que les hommes fussent mortels du tout, et qu'il n'y eust point de vie celeste pour eux, et que le bien et le mal que nous pouvons esperer, ou craindre, n'est qu'en ce monde. Tant y a qu'ils se sont endurcis en ceste opinion si lourde et sauvage: et Sophar et ses compagnons estoient aucunement enveloppez en une telle apprehension: Voici Dieu qui est Iuge du monde: quand donc il y a des gens affligez et batus de ses verges, il s'ensuit qu'il les hait, et qu'ils sont les plus reprouvez. Ceste conclusion-la est sotte et mauvaise. Et pourquoy? Car elle procede de cest erreur diabolique, que les ames sont mortelles, qu'il n'y a point de resurrection, qu'il n'y a point de royaume de Dieu.

Or au contraire, ces deux choses se peuvent tres bien accorder, c'est assavoir, que Dieu soit Iuge du monde, et neantmoins que les bons soyent ici comme maudits, que leur vie soit subiette à beaucoup de maux, et que les meschans s'esgayent qu'ils soyent en prosperite, qu'ils facent leurs triomphes, et ayent tout à souhait: ces deux choses, di-ie, ne sont pas repugnantes. Et pourquoy? Car Dieu n'est pas Iuge du monde pour nous assigner un certain temps, tellement qu'il faille qu'il execute ses iugemens quand la phantasie nous montera au cerveau, non, mais Dieu est Iuge du monde, et toutes fois il pourra dissimuler tellement, que quand les hommes seront pervers, qu'ils l'offenseront tant et plus, il ne fera point semblant de les punir, car il se reserve le iugement en autre temps (comme

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desia nous avons dit) il n'est pas obligé à se monstrer iuge ni auiourd'huy ni demain: il n'est pas comme les creatures, qui perdent les occasions de faire leurs affaires. Quand i'aurai une chose en main, et que le moyen me sera facile, si ie n'en use, cela m'eschappe: i'y voudrai retourner, et ie n'y viendrai point à temps. Et pourquoy? Dieu par cela nous veut inciter à estre diligens, et que quand il nous ouvre la porte, nous entrions: quand il nous monstre le chemin, que nous marchions. Mais de lui, il ne faut pas qu'il soit suiet à nostre condition, pour dire, que s'il ne besongne tantost, l'opportunité lui eschappera. Nenni, il recouvrera tousiours à son plaisir le temps, et l'heure, et le moyen. Et ainsi notons qu'il ne faut point conclure que Dieu punisse les meschans durant ceste vie, combien qu'il soit Iuge du monde. Vrai est que nous pouvons bien conclure qu'il le fait en partie. comme quoy? Dieu est Iuge du monde: il s'ensuit donc qu'il voit les forfaits qui se commettent, et les note et enregistre. Apres, il a le soin et souci des bons, et de ceux qui cheminent en sa crainte et en son service, et qui se confient en lui, et l'invoquent, il les vent secourir. Et de fait, les fideles sentent que Dieu leur est prochain, et qu'il veille pour leur salut: ils le cognoissent par experience, d'autant qu'ils sont assistez de lui ou en une sorte ou en l'autre. Les meschans aussi en despit de leurs dents sentent sa main quand il les persecute. Mais est-ce à dire que les iugements de Dieu soyent tousiours notoires ? Nenni. Est-ce qu'il punisse ici chacun selon qu'il l'a desservi, et en telle mesure ? Nenni. Mais Dieu donne quelques signes par lesquels on cognoist qu'il faut que tout vienne en conte devant lui, et que les hommes passent par ses mains: il donne aussi quelque signe pour monstrer que iamais il ne met les siens en oubli, mais qu'il les a sous sa protection et sauvegarde.

Voila, di-ie, ce que nous avons à conclure quand l'Escriture saincte nous dit, que le monde se gouverne par la providence de Dieu, et qu'il faut que tout soit rengé à lui. Mais tant y a que si nous voulions que nostre Seigneur nous monstrast maintenant en pleine perfection qu'il est Iuge des hommes, et qu'est-ce qui seroit reservé (comme desia nous avons declaré) au dernier iour, lequel est toute nostre attente ? Quand l'Escriture saincte solicite les fideles, et les exhorte à bien vivre, et sainctement, elle dit, Mes amis, que vous ayez vos coeurs eslevez en haut à ce dernier iour. Car aussi il est impossible que nous ayons une fermeté et constance en nous d'adherer à Dieu, sans iamais nous en destourner, sinon que nous surmontions les choses d'ici bas pour eslever là haut nos esprits, et que nostre ancre y soit du tout arrestee: il faut cela.

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Ainsi donc nous voyons que Iob a icy combatu contre ceste fausse opinion et maudite des Sadduceens, lesquels ont cuidé que Dieu n'exerceast ses iugemens qu'en ceste vie caduque: et a voulu monstrer que les meschans peuvent bien prosperer que toutes choses leur viendront 6, souhait mais que pour cela il ne faut point que nous soyons troublez, comme si tout se gouvernoit par fortune, qu'il n'y eu t que confusion ici bas. Nenni: mais il faut que nous ayons nos esprits recueillis iusques à tant que nostre Seigneur se monstre, lequel est comme caché, cependant que les choses sont confuses, et qu'elles ne sont pas ordonnees comme nous pourrions bien desirer. Voila donc Dieu qui ne monstre pas tousiours sa face: mais cependant si faut-il que nous voyons plus clair que de nostre sens naturel. Comme quand le temps est troublé, nous ne verrons point le soleil: mais nous ne sommes pas si despourveus de sens, que nous ne sachions bien que le soleil luit tousiours par dessus les nues. Si on demandoit à un petit enfant, Où est le soleil? Il n'y en a plus, diroit-il: car il n'est pas instruit iusques là, de savoir que la clarté que nous avons vient du soleil, quelque empeschement qu'il y ait entre deux. Or nous qui avons par usage cela tout resolu, que le soleil fait son circuit ordinaire, quand il est levé, encores qu'il y ait des nues qui nous empeschent de le voir, nous ne laissons pas de dire, Le soleil luit, mais le temps n'est pas clair ne serain que nous apercevions ce qui est caché. Ainsi quand nostre Seigneur envoye des troubles en ce monde, et que nous voyons l'iniquité qui se transporte comme sans bride, qui est comme un deluge qui s'espanche par tout, et que nous n'appercevons pas que Dieu y vueille resister, mais qu'il semble que toutes choses vont là comme à l'abandon: que les bons sont opprimez, et combien qu'ils souspirent et gemissent à Dieu, qu'il ne fait point de semblant de les secourir: quand, di-ie, nous voyons tout cela, il nous faut avoir une raison plus haute que nostre sens naturel. Et nous faut lors resoudre, que tant y a que Dieu nous assiste encores: et aussi veu qu'il ne permet pas que le monde soit du tout abysmé, mais qu'il y a encores quelque bride secrette, qu'il retient les meschans, que nous voyons que tout n'est pas en sang, et en meurtres: cognoissons que Dieu domine, encores que ce soit d'une façon obscure. Et puis voyons-nous que les bons ne soyent point aidez et delivrez de sa main? Si est ce toutes fois qu'il les maintient et conserve: car sans ce a aussi ils periroyent du premier coup. Combien donc qu'ils soyent tormentez d'afflictions, ce n'est pas à dire que Dieu leur ait tourné le des pleinement, et qu'il n'ait plus regard à eux. Au contra e au milieu des nues obscures et

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espesses, il leur fait tousiours sentir qu'il est prochain d'eux pour leur subvenir au besoin. Il faut donc que nous ayons tousiours cela persuadé, que Dieu gouverne, voire d'une façon secrete.

Or maintenant non seulement nous avons l'intention de Iob, mais nous voyons à quel usage et à quelle fin nous devons appliquer ce propos pour en recueillir une bonne doctrine. Il ne se peut faire quand nous voyons les choses ainsi desbordees comme elles sont durant ceste vie, que nous ne soyons faschez: car nous sommes si tendres et debiles que rien plus: et puis nous enclinons tousiours au mal, et le diable d'antre costé nous solicite à defiance. Quand donc nous ne voyons point que nostre Seigneur reprime les meschans, et qu'il les corrige s'ils ont failli, ni aussi à l'opposite qu'il donne secours aux bons: il est vrai que ceci nous pourroit bien fascher: car nous pourrions concevoir quelque chagrin et ennui en nous, pour demander a Dieu pourquoy c'est qu'il dissimule (car il semble qu'il soit endormi) mais si est-ce qu'il ne faut point que nous soyons si hastifs ne si bouillans. Et pourquoy? Car nostre Seigneur sait comment il doit exercer ses iugemens, ce n'est pas à nous de lui imposer loy. Voire? mais il seroit temps ou iamais. Et qui sommes-nous? Faut-il que nous presumions d'en determiner? Et au reste si nous disons que c'est trop attendu, cognoissons que nous ne regardons que devant nos yeux. Or il y a une autre vie: ce n'est rien que de ce passage auquel nous sommes. Quand les hommes auront ici vescu, et bien, ils ont accompli leur chemin: mais ce n'est qu'une petite course au prix de ce temps qui est permanent' et de ceste vie laquelle durera à iamais. Ainsi donc quand nous aurons consideré que les hommes ne sont pas creez seulement pour estre ici quelque espace de temps en ce circuit qu'ils font, mais que Dieu les appelle plus loin: il ne nous semblera point que Dieu soit trop tardif, combien qu'il n'execute pas du premier coup les corrections qui sont à desirer sur les meschans. Car (comme desia nous avons monstré) il recouvrera bien son occasion que nous cuidons avoir este perdue.

Voila comme il nous faut batailler conte les mauvaises phantasies qui nous viennent au devant, lors que les choses ne sont pas reduites en tel ordre que nous voudrions bien. Que nous cognoissions donc alors, Il est vrai que Dieu ne besongne point, ce nous semble: mais tant y a qu'il pourra bien tousiours faire son oeuvre. Seulement attendons, et tenons-nous cois: et la fin ou l'issue nous monstrera qu'il n'a pas esté endormi, lors que nous n'avons point apperceu qu'il eust regard à ces choses basses. Voila donc comme nous avons à prattiquer ceste doctrine de Iob. Et quand il y en aura qui diront d'en costé, Et si Dieu gouverne le

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monde, pourquoy est-ce qu'il ne remedie à tant de maux qui se commettent? Pourquoy est-ce qu'il ne delivre les siens, lesquels il voit estre tormentez tant et plus? Or il veut ainsi exercer la foy et la patience de ses enfans: il convie les meschans et incredules par sa douceur, mais il les rendant plus inexcusables, quand ils prennent par sa bonté, occasion de s'endurcir: c'est pour tousiours agraver leur condamnation d'autant plus. Voila ce que nous avons à respondre. Et puis si quelquesfois nous sommes tentez de souhaiter que Dieu se haste: voire mais ce n'est pas à nous de lui imposer loy. Il est vrai que nous pouvons bien gemir, nous pouvons bien dire, Et Seigneur, iusques à quand? Mais si faut-il que tous nos desirs et requestes soyent réglées en patience, et que nous soyons suiets à Dieu quoy qu'il en soit, et que nous souffrions qu'il dispose le tout selon sa bonne volonté: c'est à nous de souhaiter, mais en nos souhaits si ne faut-il pas que nous pensions assuiettir Dieu à nos appetits: ains plustost qu'en cela nous donnions approbation de nostre obeissance, quoy qu'il ne face pas les choses comme nous pourrions imaginer.

Voila quelle est la vraye pratique de ceste doctrine de Iob. Mais sur tout que nous tendions à ce but, de tousiours estre confermez en ceste attente du dernier iugement. Voila comme il nous y faut proceder, et cognoistre que Dieu est iuste, comme son office est de gouverner le monde. Quand nous aurons prins ces deux articles-là, c'est un bon fondement pour bastir dessus. L'office de Dieu est de gouverner le monde: car il ne faut point que nous imaginions qu'il soit comme une idole. Si nous cognoissons Dieu estre une essence incomprehensible, pour dire, Dieu a toute maiesté en soy, et cependant que nous le despouillions de ce qui lui est propre, et qui ne peut estre separé de lui: nous en faisons une idole, et une chose morte: comme de fait quand il ne gouvernera point ses creatures, et que tout ne sera point sous son empire, que tout ne sera point disposé par sa main, ne par son conseil: ie vous prie, n'est-ce pas comme deschirer Dieu par pieces? N'est-ce point aneantir sa maiesté ? Il est bien certain. Ainsi donc il nous faut tousiours avoir cest article resolu, que Dieu gouverne, et que tout est sous sa conduite et son conseil. Or il nous faut adiouster aussi bien, qu'il est iuste qu'il ne gouverne point d'une façon confuse ni à l'estourdie, que son Empire n'est pas seulement pour monstrer sa puissance absoluë, comme les tyrans se feront valoir, usurpans une licence pour faire à tors et à travers tout ce que bon leur semblera: mais Dieu a une puissance telle que sa iustice en est la vraye regle. Or avons-nous ces deux poincts-là? il nous faut puis apres estre

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confermez en l'esperance de la resurrection par les troubles qui sont en ce monde. Quoy? Nous voyons que les meschans vivent et vieillissent, nous voyons qu'ils menent tous leurs iours en ioye, qu'ils font grand chere, nous voyons que tout leur vient à souhait et en leurs enfans, et en leur bestial, et en leurs maisons, qu'il semble que Dieu les tienne entre ses bras il faut donc conclure qu'il y a un autre iugement. Et ainsi esiouyssons-nous en ceste attente de la venue de nostre Seigneur Iesus Christ. Nous voyons que les bons sont ici affligez et molestez: et toutes fois ceux-là sont heritiers du monde. Et où est cest heritage? Ils n'ont pas quelquesfois un morceau de pain à manger: on les gourmande: ils invoquent Dieu, et ne sont pas delivrez. Il faut donc sentir que Dieu se reserve à monstrer aux siens l'amour qu'il leur porte, et que ce qu'il leur a promis de sa grace, il ne le veut point maintenant accomplir en tout et par tout, afin qu'ils soyent esmeus par ce moyen de cercher cest heritage celeste qui leur est promis, qu'ils tendent là, et qu'ils y aspirent.

Ainsi donc au lieu que de nature nous sommes enclins à nous scandaliser, et à nous desbaucher mesmes, quand nous voyons les choses estre mal ordonnees: que cela nous serve d'autant de confirmation, que ce nous soit comme coups d'esperons pour nous picquer, afin que nous tirions à ceste vie celeste, pour dire, Et bien Seigneur, nous voyons que les meschans ont ici la vogue: mais qu'il ne faut point que nous portions envie à leur felicité: car ta malediction s'appreste pour estre horrible sur eu. Et ainsi il vaut beaucoup mieux que nous soyons miserables, et que cependant tu nous regardes en pitié, et que nous ne soyons point enveloppez en la confusion qui est apprestee à ceux qui maintenant font leurs triomphes. Et bien Seigneur, tu nous as promis de nous estre Pere: nous t'invoquons, et toutes fois nous ne voyons point ton aide du premier coup: par cela nous voyons bien Seigneur, que ce n'est pas ici qu'il nous faut arrester. Au ciel, au ciel donc: car c'est là que tu nous appelles. Et ainsi ne regardons point à ceste vie ici, et qu'il ne nous face point mal d'y estre agitez entre beaucoup de vagues et tourbillons, veu que par ce moyen nostre Seigneur nous sollicite de venir en haut à lui comme s'il nous donnoit des coups d'esperon. Voilà donc la principale pratique que nous devons avoir de ce passage. Et ainsi tant s'en faut que Iob se soit ici desbordé, qu'il a traitté les principaux articles de nostre foi, quand ici il nous monstre qu'il ne nous faut point combatre contre la providence de Dieu, quand elle ne se monstre pas du premier coup: qu'il ne faut pas aussi qu'à la façon des Sadduceens nous constituions ici bas une perfection

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de toutes les oeuvres de Dieu. Au contraire, que nous regardions tousiours à ceste resurrection derniere, d'autant que ce sera là où toutes choses seront reduites, et ce qui est maintenant confus sera ramené en son ordre.

Au reste, si nous sommes de prime face preoccupez de quelque tentation, que nous ne perdions point courage: mais que nous retournions à ceste conclusion que fait ici Iob, car (comme i'ay desia dit) nous experimentons par trop combien nous sommes debiles, et que nous defaillons bien toit quand nous avons quelque tentation qui nous presse. Quand donc les choses iront à tors et à travers (comme on dit) et que nous serons ici opprimez, et que les meschans auront la vogue: nous serons saisis de fascherie, que nous concevrons une amertume en nostre coeur, et ce sera pour entrer en dispute, comme Iob commence ici. Nous pourrons donc bien entrer en dispute: car il ne se peut faire que nous ne soyons agitez de prime face, Qu'est-ce que ceci veut dire? Comment est-ce que Dieu l'entend ? Mais il ne nous faut point demeurer là: et pourtant quand nous aurons disputé Qu'est-ce que ceci veut dire? que nous venions à y

ce que l'Escriture nous monstre, c'est assavoir que si Dieu tenoit ici un ordre si exquis qu'il n'y eust que redire, où seroit nostre paradis? Quelle foy, quelle esperance aurions-nous plus? Mais d'autant que nostre Seigneur nous veut attirer plus loin, il laisse les choses maintenant comme en suspens tellement que nous pouvons dire, Oh en sommes-nous? mais c'est afin que nous regardions à ceste esperance de la resurrection. Et ainsi donc que nous ne perdions point courage, encores que nostre nature nous encline à beaucoup de mauvaises tentations: mais apprenons d'y resister, et que nostre conclusion se prenne telle que Iob a fait: c'est à dire, encores que du premier coup nous ayons este esbranlez, que nous concluions neantmoins que Dieu est iuste en tout ce qu'il fait: et combien qu'il differe ses iugemens, que pour cela il ne perd pas l'occasion de les executer quand bon lui semblera. Car ce qu'il espargne les meschans, c'est qu'il attend iusques à ce que leur tour soit accompli. Voila ce que nous avons à observer sur ce passage.

Or notamment Iob dit ici (apres avoir parlé de la prosperité des meschans) Qu'ils courent au son du tabourin et de la fleute, et qu'ils sautent au son des orgues, qu'ils menent leurs iours en ioye et en liesse, et qu'ils descendent en une minute de temps au sepulchre. Ici Iob veut exprimer quelque chose d'avantage que ce qu'il avoit dit, que les meschans vivent et vieillissent, et que tout leur vient à souhait: c'est qu'aussi de leur costé ils se donnent du bon temps, et sont comme enyvrez en ces biens

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que Dieu leur envoye. Ce sont deux choses diverses, que d'avoir santé corporelle, d'avoir lignee, d'avoir beau bestail, d'avoir de grandes possessions, d'estre riche en toutes sortes, d'estre honoré: et, de prendre là un tel plaisir, qu'on y soit comme esvanoui. Pourquoi? Abraham a esté riche, il a este sain et robuste en son corps: comme Iacob le monstre assez, quand il dit, Que ses iours ont este mal-heureux au prix de ceux de ses peres. Voila donc Abraham qui est robuste et en bonne vigueur: et aussi il lui a esté promis qu'il mourroit en bonne vieillesse et vertueuse, estant saoul de vivre ici bas. Il a esté riche: car combien qu'il n'eust point d'heritage, ni de possessions: si est-ce qu'il avoit et grande famille, et grand bestail, comme l'Escriture le monstre. Or cependant y estoit-il enyvré? Estoit-il comme esbloui en ses richesses? Nenni: mais il a esté pelerin en ce monde, il a cognu que Dieu l'appelloit plus loin, il ne s'est pas aussi fondé en sa vertu, il n'a point esté comme ceux qui s'esgayent, et qui font des chevaux eschappez quand Dieu leur donne vigueur et santé en leurs corps: mais il a tousiours este comme matté devant Dieu, et n'a pas laissé de s'humilier, tellement que son exemple nous peut servir de beaucoup. Or cependant les mondains, et ceux qui ne regardent point plus loin qu'à la terre, quand ils ont des richesses, qu'ils ont santé corporelle, ils sont là enyvrez, tellement qu'ils s'oublient, et ne regardent plus à Dieu. Comme nous voyons qu'en une mesme table l'homme temperant pourra bien prendre sa refection de ce qu'il y a sobrement et sans en abuser: et un autre gourmandera pour se crever, sur tout quand il aura vin à commandement: comme nous en voyons d'aucuns qui ne taschent qu'à s'abbrutir du tout, et leur semble qu'ils ont un gosier pour entasser le vin, ils se mettent là à la gehenne d'eux-mesmes pour se remplir tant mieux. Ainsi en est-il, qu'aucuns pourront bien avoir quelque felicité: et toutes fois ils ne s'y esgayeront point, ils se retiendront tousiours en crainte et en bride: mais ici Iob dit, que les meschans abuseront des dons et graces de Dieu: et que quand il leur laisse comme la bride sur le col, alors ils se iettent à travers champs, qu'il leur semble qu'il n'y ait plus de suiection pour eux: que mesmes ils s'esgayent au son du tabourin et de la fleute, qu'il n'est question que de danser et de faire grand' chere, qu'ils sont là du tout abrutis. Voila ce que Iob a voulu exprimer en ce passage.

Or quand il nous fait ici une description des contempteurs de Dieu, et qu'il nous les monstre comme en peinture: c'est afin que nous apprenions de nous retirer d'une telle stupidité. Et ainsi quand Dieu nous donnera du bien en abondance,

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apprenons de ne nous y point enyvrer: mais que nous cheminions tousiours en crainte, nous tenans en bride, que nous soyons vigilans car nous ne sommes point enfans de la nuict, comme dit sainct Paul (1. Thes. 5, 5): Dieu nous esclaire par sa parole, il veut que nous cheminions comme en plein midi. Voila ce que nous avons à noter de ce passage. Au reste quand Dieu ne nous envoye point nos aises et nos delices, cognoissons qu'il nous retranche nos morceaux, d'autant qu'il voit que nous n'en sommes point capables. Un homme ne donnera point à son enfant plus a manger qu'il ne sait lui estre propre, ou autrement il sera fol: ainsi Dieu en use-il envers nous. Il a tousiours la main ester lue pour nous bien faire, il n'est point chiche de son costé, comme s'il avoit peur que rien lui defaillist: mais voyant que nous avons nos appetis de bordez, qu'il n'y a ne regle ne mesure, il nous traitte comme il cognoist nous estre bon, en nous donnant portion convenable. Cognoissons donc que si nous n'avons point dequoi faire grand chere, que nous n'ayons point nos voluptez, c'est Dieu qui nous retranche nos morceaux: car il sait nostre portee, il cognoist bien que l'abondance seroit pour nous gaster.

Voila ce que nous avons à noter en second lien de ce passage, quand il est dit, Que les contempteurs de Dieu courent au son de la fleute et du tabourin. Or cependant nous voyons que ce n'est pas chose nouvelle aux enfans de ce monde, de s'esgayer outre mesure en ces vanitez que Dieu condamne, comme en danses, et semblables dissolutions: cela a esté de tout temps, car le diable qui n'a iamais tendu sinon d'aveugler les hommes, et de les retirer du regard de Dieu, et de la vie spirituelle, a eu ces artifices de ce temps-la aussi: et les hommes ont volontiers suivi ce qui leur sembloit beau et plaisoit à la chair. Quand donc nous voyons auiourd'hui qu'il y a beaucoup de gens qui ne demandent qu'à s'esgayer, et mesmes qu'ils ne tiennent point de contenance: mais qu'ils ne cerchent qu'a, sauter et a dancer comme bestes esgarees, et faire choses semblables: cognoissons que cela n'a point commencé d'auiourd'huy, et que le diable a dominé de tout temps. Mais cognoissons aussi que le mal n'est point excusable pour son ancienneté. On a tousiours ainsi fait: voire pource que le diable a tousiours regné: mais Dieu est-il ietté de sa possession neantmoins? Au reste, il est vrai (comme il sera traitté demain plus à plein au plaisir de Dieu) que la fleute et le tabourin, et choses semblables de leur nature ne sont pas simplement à condamner: c'est seulement l'abus des hommes: mais le plus souvent on pervertit le bon usage. Car il est certain que iamais le tabourin ne sonne pour faire resiouir les hommes,

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qu'il n'y ait de la vanité, ie ne di point superflue, mais comme brutale, car voila les hommes qui sont transportez, tellement qu'ils ne s'esgayent point d'une ioye moderee, mais ils se iettent en l'air, et semble qu'ils doivent sortir d'eux-mesmes. Voila donc comme Iob a ici voulu marquer une ioye maudite, une ioye que Dieu condamne. Par cela estans admonnestez nous devons nous restraindre: et quand nous voyons qu'il y en a beaucoup qui ne demandent qu'a avoir de tels esbats, que nous disions, malheur sur eux: et si nous ne voulons que la mesme malediction vienne sur nous, que nous apprenions de nous separer de telles dissolutions

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et insolences: mais plustost que nous advisions de nous restraindre, et d'avoir Dieu tousiours devant les yeux, afin que nostre ioye soit benite de lui, et que nous puissions user des biens qu'il nous fait, en telle sorte que nous ne laissions pas de tousiours aspirer là haut au ciel. Voila donc comme il nous faut appliquer toutes nos resiouissances à ce but, qu'il y ait une melodie qui resonne en nous, par laquelle le nom de Dieu soit benit et glorifié en nostre Seigneur Iesus

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

L'OCTANTIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE XI. CHAPITRE.

Ce sermon contient le reste de la declaration du verset 12 et puis du texte qui s'ensuit

ici.

13. Ils passent leurs iours en bien, et en un moment ils descendent au sepulchre. 14. Ils disent toutes fois à Dieu, Retire toy de nous: car nous ne voulons point cognoistre tes voyes. 15. Quel est le Tout-puissant, que nous le servions? ou quel profit y aura-il de le prier?

Il fut hier declaré que Iob parle ici de ceux qui abusent des biens que Dieu leur fait durant ceste vie mortelle, tellement qu'ils se transportent en ioye, et y sont comme enyvrez. Et par cela nous devons estre advertis de nous resiouir tellement, qu'il y ait tousiours une attrempance en nous, et que nous puissions nous reprimer. Car ce qui nous doit plus faire souvenir de Dieu, c'est quand nous recevons les biens qu'il nous eslargist: cela nous doit attirer à lui et à son amour. Au contraire nous voyons que ceux qui s'esgayent sans mesure et sans ordre, mettent Dieu en oubli, et s'esgayent tellement qu'ils ne pensent plus à lui, et ne lui veulent plus estre suiets. Ainsi donc suivons ceste attrempance que i'ai dite. et apprenons de moderer toutes nos resiouyssances, et que nous ne soyons point ravis en ce monde. Cependant aussi pource qu'il est ici parlé de la fleute, de la harpe, du tabourin, et d'autres instrumens de musique, notons que les choses qui sont bonnes de leur nature, ne doivent point estre tirees par nous en mauvais usage, comme la musique en soi ne peut point estre condamnee: mais pource que le monde en abuse

quasi tousiours, nous devons estre tant plus sur nos gardes: et ce passage ici nous en advertit. Nous voyons auiourd'hui que ceux qui usent de musique s'enveniment à l'encontre de Dieu, ils s'endurcissent. Il y aura les chansons: et quelles? pleines de vilenie, et puis les danses viendront apres pour comble du mal: car il y aura de l'impudicité tousiours, tellement que les danses de soi, et comme on en abuse, ne sont que maquerelages, à bien parler en un mot. Ainsi donc ce n'est point sans cause, que Iob voulant exprimer que les enfans de ce monde, et les contempteurs de Dieu se desbordent en leur resiouyssance, parle du son du tabourin et de la fleute, et d'autres instrumens de musique. Comme i'ai desia touché, il ne condamne pas ces choses, comme si de nature elles estoyent mauvaises: mais il regarde l'abus qui s'y commet: car les hommes ne sont iamais si attrempez, qu'ils usent modestement de la musique. Il y a donc ce vice à noter, afin que nous y pensions pour en faire nostre profit. Bref, que nous excusions les vanitez qui se commettent en la musique tant que bon nous semblera, voici l'Esprit de Dieu qui les condamne, pource que les hommes s'esgayent par trop: et quand ils prennent leur delices et voluptez en ces choses basses' ils ne pensent point à Dieu, et ne rapportent point le tout à lui. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or il est dit finalement, que Dieu permettra

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que les contempteurs de sa maiesté aillent au sepulchre en une minute de temps, apres avoir fait grand' chere en toute leur vie. Ceci est aussi bien noté au Pseaume septantetroisieme (v. 4), combien que là il y a une autre similitude, c'est que les meschans vont à la mort sans estre empeschez ne retenus, qu'ils n'ont point de liens, ne cordeaux. Et par cela le Prophete veut monstrer, que les enfans de Dieu ne font que languir en ce monde, et trainer leurs ailes: car les maladies, et choses semblables, sont comme liens qui nous attirent à la mort, et nous en retirent. D'un costé, quand nous sommes malades, voila la mort qui nous menace: car nous sommes advertis quelle est la fragilité de nostre vie, ce sont autant de messages que Dieu nous envoye pour dire, Apprestez vous: car vous n'avez rien de certain ne ferme au monde. Voila donc les liens de la mort qui nous y attirent. Et puis en languissant nous ne pouvons mourir: il semblera quelquesfois que nous ne devions pas vivre un demi an tout au plus: et toutes fois nous allons tousiours, et cependant voila tousiours le mal qui continue. Nous voyons cela aux enfans de Dieu, et cependant voila les meschans qui s'esgayent, qui sont robustes et en pleine vigueur: et quand ils viennent à la mort, il semble que ce soit à souhait qu'ils s'en aillent coucher. Cola semblera bien estrange: mais retenons ce qui a desia este exposé par ci devant, c'est assavoir que Iob veut monstrer, combien que Dieu ne punisse point ici bas tous forfaits, qu'il ne faut pas estimer toutes fois qu'il soit endormi, ne qu'il ait quitté son office. Pourquoi? Il se reserve à faire iugement apres la vie presente. Voila donc comme nous devons eslever nos esprits plus haut qu'à ceste vie caduque, cognoissans quand un homme aura ici bien en tous ses souhaits, qu'il ne laisse point d'estre mal-heureux, et qu'il ne faut point que nous lui attribuions quelque felicité pourtant La raison? Il viendra devant son Iuge. Et ainsi ne soyons point tentez d'estre semblables à ceux qui mesprisent Dieu, et qui se donnent ici du bon temps, et s'enyvrent en leurs voluptez: mais plustost que nous aimions mieux estre miserables, et que Dieu nous face gouster sa bonté, et que nous prenions nostre contentement là, cognoissans que c'est nostre souverain bien qu'il nous aime et nous soit propice, et que nous apprenion de regarder à c'est heritage celeste. Voila dequoi les fideles sont ici admonnestez.

Or Iob consequemment declare, comme les meschans reiettent du tout Dieu. Ils lui disent Retire toi de nous: car nous ne voulons point cognoistre tes voyes. Vrai est que les meschans ne desgorgeront point un tel blaspheme, que de reietter Dieu: mais par effect ils monstrent assez

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qu'ils se veulent passer de lui, et ne desirent sinon d'estre exemptez de sa suiection: et quand ils ne le peuvent faire, encores s'efforcent-ils de s'eslongner de lui tant qu'ils peuvent: nous voyons cela. Et qu'ainsi soit, quand les hommes veulent vivre sans scrupule de conscience: et qu'à leur escient ils s'abrutissent en sorte qu'ils ne discernent plus entre le bien et le mal, que tout leur est licite: n'est-ce pas dire à Dieu, Retire toi de nous? Car si Dieu nous est prochain, il faut que nous l'ayons la devant nos yeux comme nostre Iuge, et que nous ne pensions, ne disions rien sinon comme on sa presence, que nous n'attentions rien sinon pour estre iugez de lui. Tous ceux donc qui veulent avoir une liberté de vivre à leur poste, c'est autant comme s'ils vouloyent repousser Dieu bien loin, et n'avoir nulle accointance avec lui. Et mesmes le second mot exprime ce que nous devons ici entendre, Nous ne voulons point de tes voyes: car d'estre prochain de Dieu, ou s'en eslongner, cela ne se rapporte point à la maiesté de Dieu: car son essence divine ne se monstre pas, cela n'est point visible aux creatures. Il est vrai que nous en aurons bien quelque sentiment, nous cognoistrons que son essence est infinie qu'elle est espandue par tout: mais cependant si est-ce que nous cognoissons Dieu principalement sous les vertus par lesquelles il se communique à nous, et principalement quand il nous declare sa volonté, quand il nous enseigne quel il est, et qu'il nous monstre comme nous devons cheminer, et comme nostre vie doit estre reglee: voila comme nous sommes prochains de lui: quand nous souffrons d'estre enseignez par sa parole, que nous cognoissons, Voila Dieu qui parle à nous, et qui se declare familierement, afin que nous venions à lui, et que nous-nous y arrestions.

Au reste, quand les hommes ne se veulent point rendre dociles, qu'ils reiettent toute instruction, qu'ils demandent d'estre du tout eslourdis: que si on leur apporte quelque bonne doctrine, ils n'en tiennent conte. Voila comme les hommes s'eslongnent de Dieu au lieu d'en approcher. Et pourtant i'ai dit, qu'ici Iob declare ce qu'il avoit entendu auparavant, c'est assavoir que les meschans et contempteurs de Dieu quand ils ne veulent point se submettre aux voyes de Dieu, ils s'eslongnent de lui tant qu'il leur est possible. Nous ne voulons point donc de tes voyes, c'est à dire, retire toy de nous. Or voici un passage dont nous pouvons recueillir une bonne doctrine et utile: car en premier lien il nous est monstré quelle est la racine de bien vivre, et le fondement: c'est assavoir que nous ayons Dieu comme devant nous. Il est vray que nous ne le pouvons pas fuir: mais de nostre costé il faut que nous lui soyons prochain.

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voila pourquoi l'Escriture quand elle veut signifier, qu'un homme a vescu sainctement, dit, Qu'il a eu Dieu devant ses yeux: au contraire quand elle dit, Qu'un homme a tourné le des à Dieu, elle monstre qu'il ne l'a point regardé, ou que la memoire de Dieu n'a point esté en lui: c'est autant comme s'il estoit dit, qu'un homme a esté desbauche, et qu'il s'est adonné à tout mal, bref, qu'il est desesperé. C'est donc une chose bien notable que ceste façon de parler. Pourquoi? De nature nous sommes desia enclins à toute corruption. Et comment nous en pouvons-nous retirer ? C'est une chose difficile que les hommes se changent, et qu'ils facent force et violence à tous leurs plaisirs et voluptez, qu'on cognoisse qu'ils soyent renouvellez, pour dire qu'ils ne soyent plus ceux qu'ils estoyent. Voila (di-ie) une chose difficile: car un homme s'esgarera tousiours bien loin en mal, sinon qu'il y ait une vertu et force admirable qui soit pour lui faire tourner bride, et renoncer à sa propre volonté, à son sens, et à sa raison.

Or est-il ainsi (comme desia nous avons monstré) que les hommes tendront tousiours à mal iusques à ce qu'ils soyent reformez. Et qui est-ce qui les reformera? Ils ne peuvent point faire cela d'eux-mesmes, il n'y a creature qui en puisse venir à bout: il faut donc que Dieu y besongne, il n'y a que la seule presence de Dieu, quand l'homme cognoistra, Or sus, il me faut cheminer devant mon Dieu qui est mon Iuge, et quoi qu'il en soit ie ne puis eschapper de sa main. Si l'homme a ceste consideration, alors il pourra batailler contre ses mauvaises cupiditez, tellement qu'il sera prest de suivre le bien, au lieu qu'il estoit adonné à mal. Apres, outre ce que nos mauvaises affections nous transportent, nous sommes tellement aveugles, que chacun se fera à croire que le mal est bien: et nous ne discernons pas iusques à ce que Dieu nous esclaire. (Car cependant que nous cheminons les uns parmi les autres, nous sommes rats en paille, ainsi qu'on dit en proverbe, c'est à dire, il n'y a nul ordre entre nous, et chacun abusera son compagnon: nous sommes comme povres bestes, celui qui va devant conduit mal comme un povre aveugle, et c'est pour seduire les autres qui vont comme ils ont accoustumé: car nous faisons de coustume loi. Il n'y a donc autre remede pour nous monstrer quel est le droit chemin, sinon que nous regardions à Dieu, et qu'il nous soit prochain. Voila deux raisons qui nous monstrent bien que ceci nous est plus que necessaire. Qu'un chacun donc se presente devant Dieu, que nous lui soyons prochains, et que nous gardions bien de nous eslongner de lui: car c'est la seule bride qui nous peut donter, et qui nous peut assuiettir au bien, au lieu que nous aurions une licence brutale qui nous

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attireroit à mal. Et puis Dieu qui nous donne prudence et discretion, cognoist bien ce qui nous est bon, et ce qui est necessaire pour nous retenir, afin qu'un chacun ne s'esgare point en ces folles phantasies: mais que nous suivions sa simple volonté, qui est la reigle de toute iustice et droiture. Ainsi donc voulons-nous cheminer comme il appartient? Commençons par ce bout, c'est assavoir, de nous approcher de nostre Dieu. Comment en approcherons-nous ? En premier lieu que nous cognoissions que rien ne lui est caché, il faut que tout vienne à conte devant lui, qu'il soit iuge mesmes aussi de nos pensees. Voila quant au premier.

Et au reste, que nous cognoissions que Dieu nous veut iuger par sa parole: et que ce n'est point sans cause quelle est nommee Glave tranchant de deux costez, et qu'il faut qu'elle examine les pensees les plus secrettes, qu'il n'y ait ne moelle dedans les os, ne rien si secret que tout ne soit examiné par ceste parole. Quand donc nous cognoistrons cela, ce sera pour nous faire approcher de Dieu, pour l'avoir tousiours devant nos yeux, et pour ne rien attenter que sous son obeissance. Ainsi suivant ce qui est ici contenu, que nous desirions de savoir les voyes de Dieu, au lieu que ceux qui en veulent estre ignorans, et qui ferment les yeux à la clarté, repoussent Dieu tant qu'il leur est possible. Or par cela nous sommes admonnestez combien nous devons priser la parole de Dieu. Car c'est nostre souverain bien que Dieu nous soit prochain, et nous à lui. Et comment cela se fera-il, et par quel moyen? C'est quand de son costé il descend à nous, qu'il nous donne sa parole, et nous rend tesmoignage qu'il veut habiter au milieu de nous: et quand nous recevons ceste parole-la, c'est autant comme si nous recevions Dieu, que nous lui fissions hommage, afin qu'il regnast sur nous. Puis qu'ainsi est donc que Dieu nous est present par le moyen de sa parole, nous voyons qu'il ne nous pourroit advenir plus grand malheur, sinon quand Dieu nous laisse errer en nos phantasies, et qu'il ne nous gouverne pas, et que nous n'avons pas la doctrine de salut par laquelle il nous attire à soi. Et au contraire, que le thresor le plus grand et le plus inestimable que nous ayons, c'est que Dieu nous gouverne, que nous soyons enseignez de sa volonté, que nous ayons certain tesmoignage qu'il nous veut recueillir à soy comme son peuple. Mais cela est bien mal cognu du monde: et d'autant plus nous faut-il bien noter ce passage. Et au reste, que nous soyons advertis, que tous ceux qui veulent faire des revesches, et qui ne peuvent plier le col sous le ioug de Dieu, c'est autant comme s'ils le repoussoyent bien loin. Il est vray qu'ils pensent qu'on

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leur fait grand tort, quand on les appelle des ennemis mortels de Dieu, et qu'on dit qu'ils ne demandent sinon à le debouter de toute authorité pour le fouler au pied: O, nostre intention n'est pas telle. Voire, mais feront-ils le S. Esprit menteur, qui a declaré que tous ceux qui ne veulent point s'assuiettir à la doctrine de salut, bataillent tant qu'il leur est possible à l'encontre de Dieu, qu'ils le veulent bannir du monde, qu'ils ne peuvent souffrir qu'il regne, et qu'il ait son authorité ? Voila que le S. Esprit en prononce.

Puis qu'ainsi est, si nous ne voulons estre coulpables d'un tel sacrilege, que nous apprenions de nous humilier: et toutes fois et quantes que Dieu nous envoye sa parole, que nous tremblions sous icelle: et que par cela nous monstrions que nous ne demandons sinon d'estre presens à nostre Dieu, de le regarder tousiours, et de cheminer comme sachans bien qu'il faut que toute nostre vie vienne en conte devant lui, et que nous ne pouvons pas eschapper de sa main. u reste, que la presence de Dieu aussi nous soit desirable. Car ce n'est point assez que nous regardions à Dieu: mais il faut que nous appetions d'estre tousiours sous son regard, et sous sa conduite, car quelquesfois les plus meschans regarderont bien à Dieu: mais ce sera comme les forsaires, qui tirent quand ils se voyent là attachez, et qu'on frappe à grans coups sur eux il faut qu'ils le facent, mais cela est par contrainte. Ainsi les meschans quand Dieu parlera, cognoistront bien qu'il leur est present: mais tant y a que s'il estoit en eux, ils voudroyent aneantir sa deité, laquelle leur est contraire; ils voudroyent aussi debouter Dieu de son empire, ou bien ils voudront le fuir: comme l'Escriture saincte leur attribue cela, qu'ils diront aux montagnes, Couvrez-nous. Voila comme les meschans fuiront tousieurs la presence de Dieu, pource qu'elle leur est espouvantable. Or de nostre costé (comme i'ay dit) il ne faut pas que nous cognoissions seulement qu'il nous est prochain, mais que nous appetions d'estre devant lui, sachans que nostre condition est mal-heureuse, quand Dieu ne nous regarde point. Oh est-ce que Nous pouvons aller, sinon en perdition, quand Dieu n'est point nostre garde? Car si nous-mesmes nous pensons nous garder, où est nostre asseurance? Quels conducteurs sommes-nous? Ainsi donc que nous apprenions de prier nostre Dieu, que iamais il ne se retire de nous quoi qu'il en soit, et que pour ce faire nous goustions ceste bonté infinie qui est en lui, que cependant qu'il nous esclaire par sa parole nous cognoissions qu'il est Iuge du monde, et qu'il nous faudra rendre conte devant lui, non seulement de toutes nos oeuvres (comme nous avons dit) mais de toutes nos pensees. Il est vrai que par cela seul nous ne

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pouvons pas estre retirez à lui de nostre. bon gré. Que faut-il donc? que nous le cognoissions nostre Pere: comme de fait il se monstre tel. L'ayans cognu ainsi bon et pitoyable, il est certain que nous chercherons hardiment d'approcher de lui: estans là venus, nous ne demanderons sinon d'y persister iusques en la fin sans en decliner en façon que ce soit. Voila Cl que nous avons à noter de ce passage, que non seulement nous ayons Dieu devant les yeux, mais que nous aimions qu'il nous regarde et conduise.

Or apres que Iob a ici monstré un tel blaspheme des meschans, et des contempteurs de Dieu il adiouste, qu'ils disent: Quel est le Tout-puissant que nous le servions, et quel profit nous reviendra-il de le prier? Ici Iob exprime l'orgueil qui est en tous incredules et meschans. Et c'est un passage qui est bien digne d'estre note: car l'Esriture saincte monstre, que le principal vice qui est en tous les meschans, n'est cest orgueil-la: comme à l'opposite l'humilité est la souveraine vertu qui soit aux fideles. Et pourquoi? Car si nous avons ceste humilité, outre ce que nous apprenons de nous desplaire en nous-mesmes voire de nous condamner du tout, et nous despouiller de toute imagination de nos vertus, et venir à nostre Dieu pour cercher tout nostre bien en lui: outre cela, di-ie, nous cognoistrons qu'il nous faut estre suiets à celui qui a toute maistrise par dessus nous. Voila donc comme l'humilité est la mere et la racine de toute vertu. Au contraire, quand l'orgueil domine aux hommes, il faut qu'en toute leur vie ils soyent pervers et malins. Or cest orgueil ici est attribué aux incredules, car en premier lieu ils se font à croire que c'est merveilles d'eux, ils se confient en leur sagesse. Et nous voyons qu'on n'en pourra iamais venir à bout, d'autant qu'ils sont ainsi enflez de presomption: car ils veulent estre sages, voire en despit de Dieu, et leur semble qu'ils s'abbaisseroyent par trop s'ils renonçoyent à leur sens, pour escouter ce qui leur est monstre au nom de Dieu. Et puis se sont-ils ainsi fiez en leur prudence? Ils veulent se lascher la bride en tous leurs plaisirs et voluptez: et si là dessus on les redargue, il leur semble qu'on leur fait grand tort. Voila donc les incredules qui seront tousiours fondez en presomption: et pour ceste cause le Prophete Habacuc (2, 4) oppose ceste hautesse à la foy, signifiant que la foy amenera tousiours les hommes en une vraye humilité et obeissance: et au contraire qu'il faut qu'un infidele s'esleve tousiours, et se dresse à l'encontre de Dieu: il est impossible qu'autrement se face. Et ainsi n'est point sans cause qu'ici Iob parlant des meschans les arme de cest orgueil la, qu'il leur semble qu'ils ne se doivent point assuiettir à Dieu. Qui est le Tout-puissant, que nous le servions? Il est

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vray qu'ils n'auront point ces mots ici en la bouche, sinon que Dieu les descouvre: comme il adviendra quelquefois que les hypocrites vomissent des choses execrables. Et lors qui est cause de cela? C'est que Dieu les contraint. Car ils se voudroyent bien cacher, afin que leur turpitude ne fust point cognue devant le monde: mais Dieu ne le permet pas, suivant ce qui est dit (Rom. 1, 28), Que ceux qui n'ont point glorifié Dieu l'ayans cognu, sont mis en sens reprouvé, qu'ils s'adonnent à toute vilenie, et se rendent infames d'eux-mesmes. Dieu donc permettra bien quelquesfois que les meschans diront ainsi qu'il en est ici parlé: mais encores qu'ils se taisent, qu'ils facent mesmes de belles protestations de vouloir servir à Dieu, si est-ce que ceci est en leur coeur, qu'en despitant Dieu ils voudroyent qu'il n'eust nulle authorité par dessus eux. Quel est donc le Tout-puissant, que ,nous le servions? Exemple, Voila tous les pires qu'on pourra choisir qui diront bien de primeface, qu'il y a un Dieu, et que c'est raison qu'il soit honoré de nous: voire en termes generaux ils confesseront bien cela: mais quand ce vient à ioindre (comme on dit) et quand on les voudra regler, et qu'on leur dira: Comment? Et Dieu ne nous a-il point declaré sa volonté, et comme il veut que nous cheminions ? alors on verra qu'ils n'y veulent point entendre. Quand on voudra retirer un avaricieux de son avarice, quand un homme sera adonné à ambition, et qu'on le voudra corriger de ce vice-la, un paillard, un yvrongne, un blasphemateur, alors ils se picqueront contre Dieu: car ils voudroyent avoir licence de mal-faire, et combien qu'ils n'expriment pas ceci de bouche, Quel est le Tout-puissant? si est-ce qu'ils sont enflez comme des crapaux, et ne veulent point se renger là d'estre suiets à Dieu. Nous voyons donc comme Iob n'accuse point ici seulement ceux qui ont prononcé à bouche ouverte ce blaspheme dont il parle, mais tous ceux qui sont ainsi conflez (comme on dit) en eux-mesmes, et qui sont remplis d'une telle arrogance, qu'ils ne veulent point avec toute humilité se renger à Dieu, et ne cognoissent pas que c'est bien raison qu'il ait toute maistrise par dessus eux. Bref, si nous ne voulons estre condamnez comme ceux-ci, il faut que nous facions comparaison de Dieu avec nous: c'est que nous cognoissions, d'autant qu'il est nostre Createur, qu'il doit avoir tout empire, et qu'il faut que tout lui soit suiet. Voila pour un Item: d'autant qu'il nous a rachetez par la mort et passion de son Fils unique, qu'il merite bien d'avoir toute superiorité sur nous.

Or nous ayant acquis si cherement, il ne faut pas que nous soyons plus addonnez à nous-mesmes, mais que nous soyons du tout dediez à son service Apres, d'autant qu'il est nostre Pere, que nous lui

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devons estre enfans. Et voila aussi pourquoi il dit par son Prophete Malachie (1, 6), Si ie suis vostre maistre, où est la crainte? Si ie suis vostre Pere, où est l'amour et l'honneur que vous me devez? Dieu de lare par cela que nous ne pouvons lui estre vrayement suiets, iusques à tant que nous ayons cognu le droit qu'il a sur nous, et que nous lui ayons donné tous ses titres et qualitez. Il est nostre maistre et Seigneur: il faut donc que nous lui portions toute reverence: et quand nous le cognoissons estre nostre Pere, c'est bien raison que nous l'honorions, voire avec un vrai amour. Car un enfant, sinon qu'il soit un monstre si meschant qu'un chacun le deteste, honorera son pere: et il est certain qu'il ne le pourra pas sinon en l'aimant.

Voila donc comme nous avons à regarder Dieu. Et puis sommes-nous venus à nous? Helas! nous sommes povres creatures: qu'est-ce qu'il y a en l'homme dequoi il se puisse glorifier? Il n'y a que malediction. Et cependant comment est-ce que Dieu nous a honorez? Il nous a creez à son image et semblance: et encores que ceste image soit effacee en nous par le peché d'Adam, et que nous n'apportions rien que toute malediction du ventre de nos meres: si est-ce toutes fois que Dieu nous avoit creez à son image. Et voila desia un honneur trop grand et trop excellent. Et puis il nous a bien daigné racheter par le sang de Iesus Christ son Fils unique, il ne l'a point voulu espargner. Et puis il nous a appelez pour estre de sa maison: et non pas seulement à son service, mais comme ses propres enfans et heritiers. Quand donc nous aurons fait toutes ces comparaisons, ie vous prie quand nous aurions des coeurs de fer ou d'acier, ne doivent ils pas estre amollis ? quand nous serions enflez d'arrogance, et que nous en creverions, ne faut-il pas que tout ce venin-là se purge, et que nous venions avec une droite humilité pour obeir à Dieu? Et c'est aussi pourquoi il use de ceste preface en sa Loi, quand il nous veut rendre attentifs à obeir à ses commandemens, et que nous recognoissions l'authorité qu'il a par dessus nous: le suis l'Eternel ton Dieu. Quand il dit, le suis l'Eternel, il nous rameine à nostre creation, pour nous monstrer, Qui estes-vous? le vous ai formez de rien, comme i'ai creé le monde, et vous en estes une partie. Il faut donc que vous teniez vostre estre de moi: et si vous me faites hommage, et que vous me cognoissiez vostre Createur, vous tremblerez sous moi. Or ayant ainsi parlé, il adiouste, le suis ton Dieu, pour monstrer qu'il est Pere de son peuple, et de tous ceux lesquels il veut instruire par sa parole. Et ceste paternité-là (comme i'ai dit) nous doit induire à une reverence amiable Et puis en troisieme lieu il remonstre les benefices

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par lesquels il avoit obligé son peuple à soi. Or maintenant il y en a de plus grans et de plus excellens envers nous: car il ne nous a point retirez d'une servitude terrienne, mais du profond d'enfer: non point par la main de Moyse, mais par nostre Seigneur Iesus Christ.

Puis qu'ainsi est donc, nous voyons comme en toutes sortes nous lui sommes obligez. Et pourtant ce n'est pas raison que doresenavant nous soyons plus adonnez ù nous-mesmes: mais qu'un chacun soit prest de se dedier pleinement au service de Dieu. Et mesmes quant à ce que Iob adiouste, il est certain que si nous cognoissons ce qui nous est monstré en l'Escriture saincte, nous ne dirons plus, Quel profit y a-il de le prier? Nostre Seigneur nous pourroit bien dire, Servez moi, faites ce que ie vous commande, sans nous proposer aucun loyer: car nous sommes tenus à lui, comme il nous est remonstré, Quand vous aurez fait tout ce qui vous sera commandé, encores estes-vous serviteurs inutiles: c'est à dire, que Dieu ne nous sera iamais redevable, mais nous sommes tenus de nous addonner du tout à lui. Dieu donc nous pourroit commander simplement sans adiouster aucune promesse: si est-ce qu'il s'accommode à nous, et voyant que nous ne pourrions estre induits a son service, sinon qu'il nous donnast quelque promesse: quand il dit, Servez moi, il adiouste, Et ie vous serai pere, ie serai protecteur de nostre vie, ie vous aiderai en tontes vos necessitez. Et encores ne se contente-il point de toutes ces promesses-là: car aussi elles nous seroyent inutiles, sinon qu'il passast plus outre: ce qu'il fait quand il dit, le vous pardonnerai vos pechez, ie vous reçoi à moi en miséricorde, i'efface tontes vos iniquitez: apres, ie vous supporterai, et combien que vous soyez fragiles, et ne me serviez pas du tout comme vous devez, si est-ce que i'accepterai ce service à demi que vous m'avez rendu: car ie suis vostre Pere: ie n'examinerai point ric à ric vos oeuvres.

Voila donc tant de promesses que Dieu nous fait pour nous obliger à lui. En cela voit-on que nous n'avons nulle excuse de dire, Quel est le profit de servir à Dieu? Car en le fuyant, si est-ce que nous ne pouvons pas estre sans maistre. Ceux qui veulent cheminer à l'abandon, bride avallee (comme on dit) en despit de leurs dents ils serviront: mais c'est à leurs cupiditez, et au diable. Les payens ont bien seu dire, que le service le plus miserable, et la servitude la plus estroite qui soit entre les hommes, c'est de s'assuiettir à ses vices: voila des maistresses diaboliques que les voluptez: les Payens mesmes ont parlé ainsi. N'est-ce pas donc une chose plus honteuse a nous, quand nous aurons esté enseignez en la parole de Dieu, que

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nous vueillions estre demi rois, et avoir une liberté tant desbridee que rien plus, pour faire tout ce que bon nous semblera? Or il est certain (comme i'ai dit) que nous ne saurions estre en servitude plus miserable ne maudite: et puis il y a le diable qui a toute maistrise sur nous, tellement que nous ne pouvons pas eschapper de sa suiection quand nous voulons estre. exemptez de iustice. Et c'est ce que S. Paul entend quand il dit au sixieme des Romains (v. 20), Vous avez esté affranchis seulement de iustice. Il use de ceste similitude, que les serfs du temps passé estoyent affranchis pour n'estre plus suiets à leurs maistres, estans d'une condition libre et franche. Et bien dit-il, les hommes n'ayans point Iesus Christ, estoyent affranchis tellement qu'ils avoyent une liberté de mal faire, et n'estoyent point suiets à la iustice de Dieu. Nais quoi? Estiez-vous en vraye liberté pourtant? Au contraire, dit-il, vous serviez à peché cependant que vous n'aviez nulle apprehension de la iustice de Dieu. Et maintenant comment en estes-vous? Il s'adresse aux fideles, et dit, Vous avez honte quand vous pensez à vostre vie passee: maintenant vous cognoissez que le diable a dominé par dessus vous, et que c'estoit à vostre perdition et ruine. Vous estes donc confus en vous-mesmes, quand vous reduisez en memoire que vous avez este ainsi delaissez de Dieu, et esgarez comme bestes brutes. Voila quelle est la condition de tous ceux qui se veulent exempter du service de Dieu. Au contraire, quand nous servirons à nostre Dieu, il est certain que ce te servitude-là sera plus honorable que de posseder un royaume, comme ci dessus il a este declare. Dieu ne nous appelle point pour estre en condition de serviteurs, mais il nous veut tenir pour ses propres enfans. Puis qu'ainsi est donc, nous voyons bien que ce n'est point peine perdue de nous adonner au service de Dieu, et qu'il ne faut plus alleguer, Quel fruict y aura-il? veu que nostre Seigneur nous propose que toute nostre beatitude est de cheminer en sa crainte. Et au contraire il ne nous peut advenir plus grand mal-heur, que de nous vouloir exempter de son service. Voila donc ce que nous avons à noter.

An reste, estendons ceci plus loin, comme Iob aussi l'a fait: car il veut signifier que les meschans quand ils sont en prosperité s'esgayent, et leur semble que c'est tout un de vivre bien ou mal, et mesmes en se mocquant de Dieu, ils cuident qu'il leur favorise, sinon que du premier coup il les abysme. Comme quoy? Voila Dieu qui espargnera les meschans quand ils seront desbordez en leurs malefices: là dessus ils s'endurcissent. Et pourquoy? Il leur semble que tout va bien pour eux quand ils n'apperçoivent point les punitions de Dieu: ils s'adonnent à mespris et rebellion, comme

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dit Salomon (Eccl. 8, 11). Voila donc comme les meschans cuident qu'il n'y a nul profit de servir à Dieu, et qu'il vaut beaucoup mieux s'adonner à mal, quand du premier coup Dieu n'execute point ses iugemens. Or au contraire: il faut que nous ayons ceste conclusion en nous, comme il en est parlé au Prophete Isaie (3, 10): Dites, Il y a bon fruict pour le iuste. Quand donc nous verrons toutes choses confuses en ce monde, et qu'il semblera que ce soit mocquerie de servir à Dieu: si faut-il neantmoins que nous persistions tousiours en ceste certitude-là, que nostre Seigneur ne veut point frustrer ceux qui s'attendent à lui, et qu'ils n'ont point este allechez d'une vaine esperance, quand ils auront cerché leur loyer en lui: mais qu'ils pourront dire avec David (Pse. 16, 5), Le Seigneur est mon loyer: comme aussi il dit à Abraham, Abraham, chemine devant moi, car ie suis ton loyer tres-ample (Genese 15, 1). Voila comme il nous faut batailler contre ceste tentation qui est par trop commune, quand les hommes se defient de la promesse de Dieu, voyans que les meschans prosperent, cependant que les povres fidelles sont en affliction, et tormentez de toutes parts. Or il y a encores un mot à noter: n'est qu'apres que Iob a parlé du service de Dieu, en second lieu il met ici la priere, c'est à dire, la reverence qu'on fait à Dieu en s'humiliant sous lui, et en le requerant. Ce n'est point sans cause que Iob a usé de ce mot. Il est vrai que Dieu veut estre honoré et servi de nous en charité, en dilection fraternelle, en attrempance, en humilité, et en-toutes choses semblables: il veut que nous aimions les uns les autres, que nous taschions de subvenir à nos prochains, qu'un chacun s'assuiettisse à ce qui lui est commandé, et que sa vocation porte: que nous vivions ensemble, qu'un chacun travaille sans frauder nulli.

Voila un service de Dieu, ce sont autant de sacrifices lesquels il accepte: mais si est-ce que pour bien servir à Dieu il nous faut commencer par ce bout là, de l'honorer en lui rendant la louange qui luy est deuë: et cela se fait par prieres et oraisons. Exemple: Si un homme chemine sans malefice, qu'on ne le puisse point accuser d'avoir fraudé personne, d'avoir esté cruel, d'avoir molesté son prochain, et qu'on ne le puisse point condamner ne de paillardise, ne d'yvrongnerie, bref qu'il se soit abstenu de tous vices notables quant aux hommes, et cependant qu'il n'ait ne religion ne foy en son coeur, et qu'il laisse là Dieu: sa vie sera-elle acceptee de Dieu pourtant? Nenny: car il n'y a que vanité, tout cela n'est qu'ordure devant

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Dieu. Et pourquoy? Qu'est-ce d'avoir rendu aux hommes ce qui leur appartient, et que Dieu soit frustré, et despouillé de sa preeminence et de son authorité? Et Dieu ne doit-il point estre plus privilégié sans comparaison que toutes les creatures? Ainsi donc ce n'est point sans cause que Iob voulant monstrer quel est le vrai service de Dieu, met ceste espece, assavoir la priere, quand nous venons nous presenter à lui en oraison. Suivant cela l'Escriture saincte monstre que c'est le principal sacrifice que Dieu requiert de nous: comme il en est parlé au Pseaume cinquantieme (v. 15), qu'il a reietté toutes les ceremonies dont les hypocrites font semblant de le servir: car quand ils auront fait beaucoup de belles choses exterieures, il leur semble que Dieu soit bien tenu de les exaucer. Qu'est-ce donc que Dieu requiert de nous. invoque moy au iour de ta necessité et ie t'aideray, et puis tu me glorifieras. Voila donc le principal service que Dieu demande de nous, c'est que nous l'invoquions, sachans que quand nous y viendrons en verité, il nous fera participans de tous ses biens, et nous gouvernera par son sainct Esprit, en telle sorte que nous ne serons iamais despouillez de ses graces.

Voila donc pourquoy Iob voulant monstrer quel est le service de Dieu, dit, que de le prier c'est une chose excellente sur tout. Bref, apprenons par cela, quand nous voudrons avoir une vie bien reglee, et que Dieu approuve et accepte, qu'en premier lieu il faut que nous mettions toute nostre fiance en lui, cognoiassans que nous sommes povres creatures, quand nous n'avons point nostre recours à sa bonté: mais au contraire si nous sommes appuyez sur icelle, que rien ne nous defaudra de ce qu'il cognoist nous estre expedient pour nostre salut. Et puis, que nous advisions d'estre en bon exemple à tous, de n'estre point cruels envers nos prochains: mais plustost tascher de leur subvenir en tout et par tout supportans les infirmes et communiquans de ce que nous avons à ceux qui en ont faute. Quand donc nostre vie sera ainsi reglee, c'est le vrai service de Dieu: mais si nous despouillons Dieu de son honneur, et que nous facions semblant de le servir, et que cependant nous soyons comme chiens et chats entre nous: il est certain que nous aurons beau protester de bouche, que nous voulons servir à Dieu, mais il monstrera par effect que nous lui sommes ennemis mortels, et qu'il n'y a que rebellion en nous, et que nous lui faisons la guerre en toute nostre vie.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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L'OCTANTE ET UNIESME SERMON,

QUI EST LE IV. SUR LE XXI. CHAPITRE.

16. Leur bien n'est pas en leurs main: le conseil des meschans est loin de moy. 17. Comment la lampe des, meschans est-elle esteinte, et leur perdition vient sur eux, et Dieu partît les cordeaux en son ire ? 18. Tellement qu'ils sont comme paille au vent, et comme chaume en tourbillon. 19. Le Seigneur cache la vertu de ses fils, et lui rend, et le verra. 20. Ses yeux cognoistront son mal, il boit de la fureur du Tout-puissant. 21. Et qu'est-ce qu'il laisse en sa maison de plaisir? Il voit ses leurs accourcis.

Nous avons exposé par ci devant quelle est l'intention de Iob: c'est à savoir qu'on ne voit pas tousiours à l'oeil en ce monde les iugemens de Dieu, pour faire une conclusion certaine, que selon qu'un chacun aura vescu mal ou bien, il soit puni, ou que Dieu lui rende comme son salaire: mais plustost que les choses sont confuses en ceste vie transitoire, tellement que celui qui sera meschant, demeurera à son aise: et celui qui aura bien vescu sera tormenté tout le temps de sa vie. Toutes fois Iob cependant recognoist que Dieu ne laisse pas d'estre iuste Iuge, que les hommes ne se doivent point arrester a l'estat present, que ce n'est pas une vraye felicité, qu'ont les meschans, quand Dieu dissimule leurs pechez, et qu'il les espargne. Nous voyons donc en somme quelle est ceste dispute que Iob traitte ici: et c'est une chose bien utile. Car en premier lieu il nous est bien difficile à persuader, voyana les choses qui sont ici bas, que Dieu les conduise comme bon lui semble, et que les hommes soyent tellement sous sa main et conduite, qu'il faille qu'ils viennent à conte devant lui: cela, diie, ne nous peut entrer au cerveau: ou bien quand nous l'apprehendons, ce n'est pas que nous en soyons bien asseurez. Car nous voyons comme les hypocrites cuident tromper Dieu. Et aussi à l'opposite, quand nous endurons quelque mal, ou que nous voyons les choses n'estre pas bien reglees, que Dieu permet aux meschans de se desborder, et qu'il ne semble pas qu'il les vueille punir, nous doutons, nous entrons en de terribles imaginations Et quoy? Et si Dieu avoit le soin du monde, et que les choses fussent conduites par lui, et n'appercevroit-on pas autre conduite qu'on ne fait? Voila donc un Item. Et au reste selon que nous sommes charnels, sinon que Dieu besongne comme nous l'entendons, il nous semble que iamais il n'y viendra à temps: et si nous n'appercevons ses iuge

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mens auiourd'hui, demain nous sera trop tard, et ne pouvans pas avoir ceste patience et ce repos en nous, de dire, Dieu cognoist le temps opportun, il fera ses iugemens quand il verra estre bon, ce n'est pas à nous de lui assigner iour ni heure: nous n'avons point cela. Et pourquoi, D'autant que nous sommes charnels. Ainsi donc tant plus nous faut-il bien recorder ceste leçon qui est ici contenue, c'est assavoir, que nous passions par dessus tout ce monde, et que nostre foy surmonte les choses d'ici bas: que quand nous verrons les meschans estre en prosperité, et les bons estre tant affligez que rien plus, que cela ne nous retienne point, que nous n'en soyons point tant empeschez que cela nous face defaillir: mais que nous soyons eslevez par foy, pour cognoistre, Et bien, il est vrai que Dieu lasche tellement la bride aux meschans, qu'il semblera que leur vie soit heureuse: au contraire nous voyons les bons estre tormentez, estre en peine et angoisse, qu'il semble que Dieu les ait reiettez, et qu'il ne pense point d'eux, mais attendons et passons outre. Voila comme nous avons à prattiquer ceste doctrine qui nous est ici monstree par Iob. Or nous avons veu pourquoy il en dispute ainsi: c'est d'autant que ses amie lui vouloyent faire à croire qu'il estoit meschant pource qu'il estoit ainsi affligé de la main de Dieu. C'estoit une tentation bien griefve pour lui, et scandaleuse. Il faut bien donc que nous soyons armez de ce qui nous est ici mis en avant, afin que si Dieu nous visite, et que nous soyons traittez rudement de lui, nous ne soyons point toutes fois opprimez en telle confusion que le desespoir gaigne sur nous: mais que nous sachions que Dieu ne laisse pas de nous aimer et nous estre pitoyable, encores qu'il se monstre ainsi rude pour un temps. Voila comme en second lieu il nous faut appliquer ceste doctrine à nos personnes.

Or venons maintenant noter les choses par le menu. Iob fait ici une protestation: c'est assavoir combien que les meschans ne soyent pas punis du premier coup, toutes fois qu'on ne les estime pas heureux pour cela: d'autant qu'il sait que leur felicité ne sera point permanente, et que Dieu y mettra fin. Leur bien (dit-il) n'est pas en leur main. Comme s'il disoit, Vous disputez que Dieu traitte chacun selon qu'il a desservi: or nous voyons tout le contraire: mais tant y a que ie n'estime point que les meschans en

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ayent meilleur marché. Et pourquoy? Car ils ne sont pas maistres de leur fortune (comme on dit) Dieu tient la bride sur eux, et les pourra bien priver de toutes leurs delices, et de ce qu'ils estimoyent appartenir à une felicité pleine et parfaite: comme ils s'esblouyssent en eux-mesmes, et s'enorgueillissent tellement qu'il leur semble que les voila comme demi Anges, bref, ils s'exemptent de tout mal. Or leur bien n'est pas en leur main: c'est à dire, ils se trompent par folle imagination, ils ne font que songer, quand ils diront leur vie estre ainsi heureuse. Pourtant leur conseil est loin de moy: c'est à dire, le ne m'esblouyrai point en ceste felicité presente qu'on apperçoit aux meschans, comme ceux qui s'y enyvrent. Nous voyons maintenant ce que Iob a voulu signifier par ces mots. Ainsi pour bien profiter en ceste doctrine, notons que quand Nous verrons les meschans avoir la vogue, Dieu tient une bride secrete sur eux, tellement que tout ce qu'ils ont auiourd'hui leur sera ravi demain, que rien n'est en leur puissance. Si cela nous estoit bien imprimé au coeur, nous ne serions pas si troublez pource que nous voyons à l'oeil, comme nous sommes. Pourquoi, Car il nous semble que ce que nous voyons auiourd'hui doit demeurer tousiours. Il est vrai que nous confesserons bien qu'il n'y a que revolutions en ce monde, que les choses se changent à chacune minute, que rien n'est certain, que rien n'est ferme: nous le declarons assez de bouche, mais nous ne le pensons pas. Et qu'ainsi soit, si auiourd'hui nous sommes en prosperité, nous en sommes tellement preoccupez, que nous cuidons avoir tout gaigné, et contons sans nostre hoste. Si nous avons quelque affliction: Et ceci durera-il tousiours? nous ne cuidons iamais en voir la fin. Si nous portons envie aux meschans, nous imaginons que iamais ils ne seront ruinez: et si nous les craignons, nous sommes saisie d'une telle frayeur, que nous n'y sentons point de remede: si on nous dit, attendons en patience, et Dieu y pourvoira, nous ne pouvons pas nous retenir à la providence de Dieu. Ainsi nous voyons comme les choses presentes nous ravissent, et en sommes preoccupez tellement que nous n'avons point d'arrest en nos esprits, ne pour invoquer Dieu, ne pour nous remettre à lui, ne pour cognoistre qu'il pourvoira aux choses en temps et en lieu. D'autant plus nous faut-il estudier ceste doctrine, où il est dit, Que le bien des meschans n'est pas en leur main: c'est à dire, que les hommes pourront estre en prosperité, mais leur vie est pendente d'un filet (comme nous avons veu par ci devant) et tout ce qu'ils cuident avoir, Ils ne l'ont pas sinon comme par emprunt, et en un moment tout leur sera ravi. Que nous cognoissions cela: et l'ayans cognu, si Dieu nous eslargit de ses graces

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quant à la vie presente, que nous tenions tout de lui: voire estans prests d'en estre despouillez, comme il nous en a revestus. Voici Seigneur, il est vrai que tu m'as donné dequoy vivre: mais ceci ne m'est point certain, il ne faut point que ie face mon conte d'en iouyr tousiours: ce sera iusques à ton bon plaisir. Voila comment c'est que les fidelles en possedant ne possederont point, comme dit 8. Paul (1. Cor. 7, 30): car ils ne se persuadent pas que les choses leur soyent permanentes, ils cognoissent qu'ils pourront estre appovris quand il plaira à Dieu, et rien ne leur sera nouveau quand il sera advenu. Comme aussi à l'opposite, si Dieu nous envoye povreté, Et bien Seigneur, tu as les richesses en ta main, tu nous en pourras distribuer si tu cognois qu'il soit bon: cependant qu'il te plaise nous appasteler: et d'autant que tu vois nostre indigence, que tu y vueilles subvenir, que tu ne permettes point que nous soyons affligez outre mesure. Quand nous verrons aussi les meschans se glorifier en leur abondance, ce n'est rien: cognoissons que ce qu'ils cuident avoir en main, ils ne l'ont pas. Et pourquoy? D'autant que nostre Seigneur est par dessus. Voila ce que nous avons à retenir.

Et puis quand il est dit, Que le conseil des meschans soit loin de nous: apprenons qu'il ne faut pas que nous soyons comme en tenebres pour nous endormir aux choses presentes, et pour nous plaire par trop en l'abondance, et pour nous despitter contre Dieu, sinon qu'il nous traitte à nostre souhait. Il ne faut pas donc que nous en soyons ainsi: car quel est le conseil des meschans? C'est que quand nostre Seigneur leur envoye ce qu'ils desirent, le voila tellement enflez d'orgueil qu'on ne les peut plus porter, Ils ne se recognoissent plus hommes mortels, mais s'eslevent par dessus leur degré, et montent si haut, qu'il faut en la fin qu'ils trebuschent, et qu'ils se rompent le col: il n'y aura que outrecuidance en eux, il y aura une yvrongnerie spirituelle, ils seront là abrutie: tellement que quand on parlera de la mort, ou de maladie, ou de povreté, O il leur semble que cela ne les peut attoucher, et qu'on leur fait grand tort. Quand on les voudra humilier, en disant: cognoissons combien nostre condition est caduque et fragile: Ouy, et suis-ie comme les autres? suis-ie du rang de ceux qui sont ainsi traittez? Voila donc les meschans qui s'enorgueillissent tellement en leur prosperité qu'il n'y a plus de raison envers eux: bref, ils mettent en oubli qu'ils soyent hommes et creatures, et se font à croire qu'ils ne sont plus suiets à toutes les corrections que Dieu nous envoye en ce monde. Au reste, quand ils sont affligez, alors ils se despitent, ils grincent les dents à l'encontre de Dieu, on voit qu'ils escument leur rage. Et pour

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quoy? Car ils n'ont point apprins de s'assuiettir à la main de Dieu, de s'offrir à lui en sacrifice, afin d'estre dediez à lui, pour estre traittez comme il lui plaira: ils ne savent que c'est de tout cela. Ainsi donc il faut quand Dieu nous traittera doucement, nous tenir tousiours en bride: et que nous sachions qu'il nous declare son amour paternelle, afin de nous attirer à soy: et que nous y venions en vraye humilité, comme il appartient: Et bien Seigneur, puis que tu te monstres ainsi doux, c'est bien raison que i'adhere à toy. Et comment? Ce n'est pas en constituant ici la felicité: mais à l'opposite quand tu m'affligeras, et bien Seigneur tu me resveilles, afin de ne me point arrester et annonchalir ici bas, mettant ma confiance en ce monde, et aux choses de la terre: tu me veux ici humilier et domter, afin que de tant plus grand courage ie regarde à toy pour aspirer à ton royaume celeste. Voila comme il faut que nous ayons nostre conseil separé d'avec celui des meschans, c'est à dire, que nos esprits ne soyent point ici enveloppez, tellement que les choses de ce monde nous abrutissent et enyvrent, en sorte que nous ne pensions plus à Dieu: mais au contraire il nous faut mespriser tout ce en quoy les meschans ont accoustumé de s'esgayer, sachans qu'encores que nous soyons povres et miserables, nostre condition n'en est pas pire pourtant, quand nous espererons que Dieu aura pitié de nous. Voila ce que nous avons à noter en somme de ce passage.

Or Iob adiouste: Comment la lampe est-elle esteinte aux meschans, et leur perdition vient-elle sur eux, et Dieu establit-il les cordeaux? ou les douleurs? C'est pour confermer le propos qui a este desia ouy. Par ce mot de lampe, Iob signifie la prosperité: comme l'Escriture saincte a ceste façon de parler, qu'elle accompare les biens de ce monde à la clarté, et les afflictions aux tenebres. Il dit donc Que la lampe des meschans sera esteinte: mais il en parle comme par estonnement, voire pource que ceci se fait outre le sens humain, et outre ce que nous pouvons concevoir. Car (comme i'ay dit) nous avons les yeux esblouis, en sorte que nous ne pouvons pas voir de loin ce que Dieu veut faire, et ce que mesmes il a prononcé. Quand nous voyons les meschans prosperer, il nous semble que ceste clarté-là ne sera iamais esteinte: nous ne le pouvons apprehender, combien que l'Escriture en parle combien que nous en ayons l'experience tous les iours, quand nous voyons que Dieu aura ruiné les meschans apres qu'ils auront esté eslevez comme iusques aux nues. Avons-nous veu cela? Il ne nous en souvient tantost plus, et ne cuidons pas que la chose puisse iamais advenir: et toutes fois Dieu nous l'a monstree comme au doigt. Ainsi donc d'autant que le sens humain ne monte pas si haut,

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et que nous sommes si fort retenus aux choses presentes, que nous ne pouvons concevoir ce que Dieu veut faire: Iob parle ici comme d'une chose estrange. Comment (dit-il) la lampe des meschans est-elle esteinte, et leur perdition vient sur eux? Quand il dit, Que leur perdition vient sur eux, il monstre que quand Dieu traittera doucement les meschans, voire pour un temps, il ne faut pas que nous ayons nos yeux fichez en la terre: car quand il est question de savoir si Dieu est Iuge, et si les meschans en la fin seront punis, il ne faut pas que nous regardions ce qui peut advenir de ce costé-cy, ou de cestuy-la. Nenni: car quand ils seront enyvrez en leur abondance, qu'ils seront eslevez en leur hautesse, et qu'il semblera qu'il n'y ait rien qui leur puisse nuire, que toutes creatures soyent deputees à leur service, ce n'est rien de tout cela. Et pourquoy? Car Dieu leur envoyera d'enhaut leur perdition. Or quand nous voudrons regarder bien haut, il n'est pas question de regarder selon nostre sens: car nous ne parviendrions pas iusques à Dieu: il y a trop longue distance: nous serions esvanouys entre cy et la. Que faut-il donc? Que nous contemplions Dieu par foy, que nous eslevions tous nos sens par dessus nous-mesmes. Voila donc comme il nous faut iuger de la ruine des meschans, c'est assavoir, non pas regarder ce qui leur peut advenir selon le monde, mais ce que Dieu peut. Et quelle est la puissance de Dieu? Infinie, une puissance que nous ne concevons pas. Ainsi donc ceci est pour nous apprendre quand les choses semblent impossibles aux hommes, que nous ne laissions pas de conclure, Et Dieu besongnera d'une façon qui nous est cachee et incognue: voire, en sorte que nous serons contraints de nous en estonner en oyant comme cela s'est fait. Voire, car Dieu nous monstrera qu'il n'est point suiet à tous les moyens de ce monde, et que les choses qu'il fait nous doivent estre admirables. Voila en somme ce que nous avons à retenir.

Or il est dit, Que Dieu entendra les cordeaux en son ire. Il est vrai que ce mot est exposé par aucuns Douleurs, comme aussi il se peut prendre: mais le sens naturel est que Dieu en son ire fera les partages, car ce mot de cordeau en l'Escriture se prend pour partage, pource qu'anciennement quand on vouloit arpenter (comme on dit) les terres, c'est à dire, les mesurer, on usoit de cordeaux. Et l'Escriture saincte applique ceste similitude-là à ce t ordre de la providence de Dieu, que tout ainsi que les terres sont arpentees pour mettre les limites, et pour diviser les possessions, afin qu'un chacun ait son droit, que les choses ne soyent point confuses: aussi Dieu reduit en ordre par sa providence ce qui est confus: c'est donc autant comme s'il estendoit les cordeaux. Or il est dit, Que Dieu

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les entendra: voire, mais que ce sera en son ire. Et pourquoy? C'est pour nous advertir que nous ne devons point estre trop confus, si les choses ne viennent pas du premier coup à propos. Comme quoy? S'il nous semble que tout soit meslé en ce monde, et qu'il n'y ait plus ne brides ne cordeaux, que les meschans s'esgayent, et qu'ils se iettent à travers champs, que les bons soyent foulez au pied, qu'on les assaille de grans outrages et extorsions, que les remedes n'apparoissent point, que le mal empire, que Dieu face semblant de tourner le des, qu'il n'y ait plus de iustice au monde, que le plus fort l'emporte, bref que nous soyons ici comme en des grosses tempestes, que tout soit confus au monde: si ne faut-il point que nous soyons engloutis de desespoir. Et pourquoy? Attendons que Dieu desploye les cordeaux en son ire: car combien qu'auiourd'hui il cache ces cordeaux-là, et qu'il ne distingue pas les limites, que les choses ne soyent point reduites en bon ordre: si est-ce qu'il tient tousiours les cordeaux en sa main, et monstrera bien qu'il sait comment il les doit desployer et despartir. Et pourquoy ne le fait-il pas du premier coup? Pource que ce n'est pas encores le temps opportun. Il est vrai qu'il ne laisse pas d'estre tousiours le iuge des meschans: mais il ne veut pas du premier coup monstrer sa vengeance sur eux il ne veut point si tost mettre en execution ce qui a determiné en soy: et aussi il ne nous est pas expedient. D'avantage il faut que les meschans soyent rendus plus inexcusables: ce qui se fait quand Dieu les convie à repentance (comme dit sainct Paul Rom. 2, 4) cependant qu'il les supporte: car d'autant plus sont-ils coulpables devant luy de ce qu'ils ont ainsi abusé de sa bonté et patience. Au reste, les bons cependant qu'ils sont tormentez ont dequoi s'humilier: il faut que leur foy soit exercee par ce moyen-là, afin qu'ils attendent en patience le secours de Dieu, qu'ils sachent que leur salut est cache, d'autant qu'il gist en esperance: et que Dieu les incite par cela à venir à lui, à ce qu'ils cerchent leur heritage et felicité hors de ce monde. Voila donc comme nostre Seigneur non sans cause differe ses iugemens: car le temps n'est pas tousiours opportun pour executer son ire, comme il le cognoist mieux que nous. Voila ce que nous avons à retenir en somme de ce verset. .

Or il est dit quant et quant: Qu'alors ils seront comme paille a? vent. En quoy Iob signifie qu'il n'y à point de racine en toute la felicité, en laquelle les meschans se glorifient, et s'enorgueillissent. Ceste similitude est assez frequente, tellement qu'elle n'a pas besoin d'estre exposee: car aussi ce nous est une chose assez cognue, comme la paille est demenee au vent et aux tourbillons. Ainsi donc Iob proteste

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ici que la felicité des meschans n'est point tellement enracinee, que quand il y viendra un tourbillon de l'ire de Dieu, elle ne s'esvanouysse, et s'escoule ça et là, tellement qu'il n'y aura point d'arrest. Et cependant notons qu'il monstre que l'ire de Dieu viendra en une minute, lors qu'on n'y pensera point: comme il est dit (1. Thess. 5, 3), Que les meschans seront surprins: et que quand ils diront, Paix, asseurance, voila la ruine pour les accabler soudain: et ce sera comme le mal d'enfant qui surprend une femme quand elle n'y pense pas. Iob donc a voulu exprimer ceci, afin qu'il ne nous face point mal de languir, si Dieu n'envoye pas les choses ainsi que nous voudrions. Et de fait qui est cause que nous sommes tant impatiens quand Dieu laisse aller les choses en confus? Et c'est qu'il nous semble qu'il faudra de longs preparatifs, et nous voudrions que nostre Seigneur monstrast des signes comme il veut besongner, et que nous en eussions quelque apparence de longue main. Nous voudrions en somme que Dieu fust comme un homme mortel, et qu'il s'empeschast beaucoup quand il veut mettre la main à l'oeuvre, qu'il fallust qu'il cerchast des aides de costé et d'autre, et des moyens. Voila comme nous voudrions assuiettir Dieu, et toute sa maiesté à nostre condition. Que faut-il donc? Que nous cognoissions qu'en une minute de temps il pourra achever son oeuvre, mesmes quand il n'y aura point de moyen, et que les choses n'y seront nullement disposees. Ainsi apprenons que toute la felicité des hommes n'est qu'un songe, assavoir, quand ils cuident estre bien heureux, et qu'ils s'enorgueillissent en leur fortune, que tout cela n'est qu'une imagination frivole qui s'esvanouyra tantost. Et pourquoy ? D'autant qu'il n'y a nulle racine. Il vaut donc beaucoup mieux que nous soyons miserables en apparence, et que cependant nous ayons racine vive en Dieu, que nous sachions que iamais nous ne serons destituez de sa vertu, et de son aide: que nous cognoissions cela, comme c'est le souverain bien: et qu'il nous suffise de l'avoir, et que tout le reste ne nous soit rien au prix. Et cependant encore qu'il nous semble que les meschans demeureront tousiours en leur condition, et que Dieu les a tellement ici establis, que iamais ils ne seront esbranlez, et qu'eux aussi sont enflez de cest orgueil-là (comme il est dit au Pseaume, que iamais le mal ne viendra iusques à eux) que nous ne laissons point de comprendre ce iugement de Dieu tel qu'il est ici declare, c'est assavoir, soudain, et qu'il ne faudra pas que les choses soyent conduites de longue main: car Dieu est par dessus tout cest ordre commun de nature, tellement qu'i peut besogner d'une façon qui nous est estrange et nouvelle.

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Or ici Iob adiouste quant et quant: Que Dieu non seulement punit les meschans en leurs personnes, mais qu'il espand aussi ses chastimens et punitions qu'il envoye sur eux, iusques à leurs enfans: et que les meschans durant leur vie cognoistront qu'il n'y a que vanité en leur cas: et qu'il faudra mesmes devant que Dieu les ait abbatus, qu'ils apperçoivent maugré qu'ils en ayent, qu'ils sont mal fondez. Il est vrai qu'ils ne laissent pas de s'enorgueillir pourtant: mais quoy qu'il en soit Dieu les presse iusques là, qu'ils apperçoivent qu'ils ne peuvent pas tousiours durer ainsi. Voila en somme ce que Iob a voulu ici traitter. Or en premier lieu nous avons à noter quand il est parlé des enfans, que c'est suivant la doctrine commune de l'Escriture saincte, c'est assavoir, que Dieu non seulement benit les fideles quant à eux, mais aussi qu'il continue sa grace sur leurs enfans. Voila Dieu qui nous porte une telle amour, qu'il ne se contente pas, et ne lui est point assez d'avoir le soin de nostre salut, et de nous donner ce qu'il cognoist nous estre propre et utile: mais il embrasse aussi nos enfans, et se veut declarer Pere envers eux. Voila donc comme la bonté de Dieu nous est descrite en l'Escriture saincte: c'est que quand il nous a receus à soy, et qu'il nous a testifié que nous sommes sous sa main et protection, il monstre aussi ceste faveur sur nos enfans à cause de nous. Puis qu'ainsi est, nous avons bien à nous reposer en lui: car il nous faut conclure, que si à cause de nous il poursuit sa grace envers ceux qui nous succedent, par plus forte raison nous le sentirons tousiours Pere propice. Nous faut-il donc defier de lui, et de sa bonté, veu qu'il est tant debonnaire de regarder aussi à ceux qui descendent de nous i Or au contraire il est dit: Que Dieu maudit la race des meschans. Et comment? Car ils sont destituez de la conduite de son sainct Esprit, tellement qu'il faut que tout aille à mal. Et en cela nous n'avons point occasion de murmurer contre Dieu, comme il y en a d'aucuns qui trouveront cela estrange. Et comment (diront-ils) est-il possible que Dieu punisse les enfans à cause des peres? N'est-il pas dit, Que celui qui peche portera son iniquité, et que le fils ne sera point puni à cause du pere? Ouy bien, voire tellement que le fils ait dequoi se plaindre, comme s'il estoit iuste, et que cependant la punition qui est deuë à son pere, Dieu la fist tomber sur lui qui est innocent: car cela ne peut advenir. Mais quand il est dit que Dieu rendra l'iniquité des peres au giron des enfans, ce n'est point qu'il leur face tort: mais c'est pource qu'il laisse là les meschans. Or quand nous sommes delaissez de Dieu, que pouvons nous faire sinon tout mal? Voila donc Dieu qui ne fait point ceste

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grace aux meschans de leur donner son sainct Esprit: et ainsi il faut que le diable regne sur eux, et qu il les s, licite pour provoquer de plus en plus l'ire de Dieu, et advancer leur perdition. Les enfans donc sont là enveloppez avec leurs peres: car quand une maison est maudite de Dieu, la voila en la possession et servitude de Satan, l'Esprit de Dieu n'y domine point. Ainsi donc les enfans sont tellement punis pour leurs peres, que c'est une iuste vengeance sur eux-mesmes aussi: ils ne peuvent pas dire, Nous sommes innocens: car ils sont trouvez coulpables devant Dieu comme leurs peres. Et au contraire, quand les enfans des fideles continuent, et qu'ils suivent le train de leurs peres: alors la benediction de Dieu se monstre, tellement que les hommes n'ont dequoy se glorifier: les enfans ne diront pas, Voici un heritage qui nous appartient, Dieu nous fait prosperer d'autant que nos peres ont este dignes d'avoir une telle succession. Nenni: mais il faut que le tout soit attribue à une bonté gratuite de Dieu, lequel besongne, n'estant point obligé aux hommes, et sans qu'il leur doive rien, mais pource qu'il lui plaist ainsi.

Voila donc ce que nous avons à retenir, quand il est dit, qu'encores de Dieu ne punisse point du premier coup les meschans, qu'il s'adressera à leurs enfans, c'est dire, qu'il reservera la punition sur eux. Et c'est en continuant ce propos, qu'il ne faut pas que nous asseons iugement sur la providence de Dieu par ce que nous pouvons voir en ce monde: mais qu'il faut que nous ayons nos esprits paisibles pour differer iusques à ce que Dieu monstre que son temps est venu. Ce n'est pas donc à nous de limiter les temps. Les hommes sont pervers quand ils se hastent ainsi: mais voici Dieu qui a sa façon, laquelle nous est aucunesfois estrange: si faut-il que nos esprits soyent humiliez, pour dire, Seigneur, nous trouverons bon tout ce que tu feras, encores qu'il ne soit point conforme à nostre phantasie. Voila donc ce que nous avons à noter sous ce mot de cacher, ou reserver, quand il est dit, que Dieu reserve aux enfans des meschans la punition qu'il a exercee sur leurs peres. Il est vray que ceci ne pourra pas entrer au cerveau de tout le monde, et aussi ce n'est pas une doctrine commune. Et voila pourquoi i'ai dit qu'il nous y faut bien appliquer toute nostre estude: car les hommes de leur naturel sont hastifs et impatiens, en sorte que nous voudrions que Dieu nous monstrast tousiours à l'oeil ce qu'il veut faire, et ne pouvons pas donner lieu à sa providence, sinon quand il monstre sa main toute manifeste. Et au contraire, à quelle condition sommes-nous en ce monde? N'est-ce point pour estre en des combats assiduels, sachans bien qu'il faut que nous soyons remuez, et agitez de costé et d'autre en ce

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monde? Et ainsi exerçons-nous en ces reserves, desquelles il est ici parlé. Quand nous voyons que les meschans font leur triomphes, qu'il semble que Dieu les ait privilegiez par dessus tous les autres: Et bien, attendons. Et pourquoy? Car il nous est parlé de ce mot de reserve, et de ce mot de cachette. Nous ne voyons pas maintenant ce qui en est: gardons-nous donc de iuger des choses incognues, car nous serions redarguez de temerité. Et quand verrons-nous ? Quand il plaira à Dieu de nous ouvrir les yeux, et d'executer ce qu'il a deliberé en soy. Cependant aussi pratiquons ceste doctrine qui nous est ici monstree, quant à la reserve des biens que Dieu a apprestez à ses fideles. Car il est dit, Qu'ils sont cachez. Il faut donc quand nous voulons esperer en Dieu, et nous consoler en ce qu'il nous a promis, que nous passions par dessus le monde, et que nous regardions les choses invisibles: car quiconque s'arrestera à ce qui luy est manifeste, il renonce la foy et à l'esperance, bref il se ferme la porte de salut. Au reste (comme i'ay desia, touché) Iob declare que les meschans verront bien que tout leur cas n'est que vanité et folie. Mais ce n'est pas qu'il vueille dire qu'ils le sentent à bon escient, ne qu'ils en soyent touchez: car si l'ambition n'aveugloit les hommes, et qu'ils ne fussent du tout eslourdis: il est certain que quand ils auroyent apperceu qu'ils sont mal-heureux en s'eslevant, alors ils se rengeroyent à Dieu, alors ils ne mettroyent pas ainsi leur confiance en ce monde. Pourquoy donc est-ce que les incredules s'eslevent, et qu'ils sont auiourd'hui tant forcenez en outrecuidance et presomption, qu'ils ne se peuvent renger à nulle iustice et raison: mais qu'ils despitent Dieu, en mesprisant et lui et sa grace? D'où vient une telle rage? C'est pource qu'ils ne cognoissent point ce qui leur est appresté, et en voyant ils n'y voyent goutte: c'est à dire, combien que nostre Seigneur leur donne beaucoup de signes de son ire, que neantmoins ils n'en veulent rien cognoistre. Il est vrai qu'ils sont bien persecutez et qu'ils ont là dedans des picqures qui les tourmentent beaucoup: mais quoy qu'il en soit, si ne sont-ils point touchez au vif pour cognoistre la ruine qui leur est prochaine, sinon du mal qui leur peut advenir selon le monde: car ils seront bien en perplexité pour dire, Il me faut prouvoir à un tel danger, auquel ie pourroye tomber. Voila donc comme les meschans en sont.

Et c'est une chose que nous devons bien noter: car il ne suffit pas que nous soyons touchez par bouffees pour sentir nostre fragilité, cela seroit peu de chose: Dieu y contraint bien les meschans, et ils n'y profitent rien: car nous les voyons tousiours

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obstinez, quoy qu'il en soit. Que faut-il donc ? Quand nous oyons parler de la vanité de ce monde, et des choses de la vie presente, que nous sachions combien que les hommes ayent mis beaucoup de peine à s'advancer, que mesmes ils soyent venus à bout de leurs entreprises, que tout cela n'est rien: d'autant que non seulement ils ne iouyront pas comme ils pensent des biens qu'ils auront amassez, mais que leurs successeurs mesmes seront maudits en iceux, et n'en auront point de iouyssance. Il ne faut point donc que nous portions envie à la prosperité des meschans, d'autant qu'elle est caduque et variable, et mesme qu'elle ne leur peut tourner qu'à malediction et ruine. Voila donc comme ces e doctrine doit estre appliquee en usage. Et au reste quand Dieu nous envoyera prosperité et abondance, que nous sachions aussi que cela ne sera point permanent: car il nous faut tousiours là venir, que Dieu nous veut attirer plus loin que ce monde. Cognoissons donc les vanitez qui sont ici bas, et cognoissons-les en telle sorte qu'il ne nous face point mal quand rien ne nous sera ici certain. Et pourquoy? Car si nous voulons estre enracinez ici bas, nous renoncerons au royaume des cieux. Mais quiconques a ceste cognoissance, que nostre vie est avec Dieu, et qu'elle nous sera revelee à la venue de nostre Seigneur Iesus Christ: il ne lui fera point mal d'estre remué en ce monde, de voir qu'il n'y a que revolutions et changemens, et qu'il n'y a rien de certain, et que pourtant il faut que nous aspirions à ceste vie celeste laquelle Dieu nous appelle, et nous convie iournellement par sa parole. Cependant toutes fois que nous ne laissions pas parmi tous les troubles dé ce monde, et les choses ainsi confuses comme on les voit, de savoir que Dieu conduit et gouverne tellement le monde par sa providence, que rien ne se fait ici bas sans sa volonté. Et combien que la raison ne nous soit point manifestee du premier coup, si est-ce qu'il en est ainsi neantmoins. Nostre office donc est d'estre paisibles, et attendre patiemment, iusques a ce que Dieu nous monstre par experience que l'issue des meschans sera maudite, et que les afflictions des bons leur seront converties à salut. Mais en attendant que Dieu nous monstre cela par effect, que nous cheminions tousiours paisiblement sous lui, et que nous ne soyons point desbauchez pour chose qui nous advienne, que nous soyons prests d'estre affligez quand il lui plaira: et quand il nous aura donné prosperité, que ce soit pour nous faire gouster sa bonté paternelle, et nous attirer de plus en plus à lui.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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L'OCTANTEDEUXIEME SERMON,

QUI EST LE V. SUR LE XXI. CHAPITRE.

22. Qui est-ce qui enseignera la science à Dieu lequel iuge les choses hautes ? 23. Cestui-ci meurt en pleine force, à son aise, et en repos. 24. Ses entrailles sont pleines de laict, et ses os sont arrousez de moelle. 26. L'autre meurt en angoisse, et ne mange point son bien. 26. Tous deux sont couchez en la poudre, et les vers les couvriront. 27. Ces choses ne me sont point incognues, et vos entreprinses pour me faire tort. 28. Car vous dites Où est la maison du prince? et où est aussi bien ie tabernacle des meschans? 29. Enquerez-vous des passans: car vous ne pourrez nier leurs signes. 30. Le rneschant est reservé au iour de perdition: ils seront amenez au iour de l'ire. 31. Et qui est-ce qui lui monstrera sa voye en sa presence? et qui est-ce qui luy recitera ce qu'il a fait? 32. Il sera porté au sepulchre, il sera couché au tombeau. 33. La terre glaireuse lui sera douce, et les hommes suivans viendront apres lui: et le nombre de ceux qui ont precedé est infini. 34. Et ainsi vous me consolez en vain: et en vos responses il n'y demeure que mensonge.

Iob continuo ici le propos qui fut desia hier demené: c'est assavoir, combien que nous trouvions estrange selon nostre phantasie que Dieu traitte ainsi les hommes en confus: toutes fois que ce n'est pas à nous de le redarguer, ne de plaider contre sa iustice, ne de murmurer comme s'il faisoit mal: mais qu'il nous faut plustost humilier sous sa maiesté, sachans que sa providence et conduite est une sagesse trop haute et trop profonde pour estre comprinse de nous. Voila ce qui est ici contenu. Or pour monstrer qu'il en est ainsi, il dit, L'un mourra en destresse, et l'autre mourra à repos: c'est à dire, que nous en verrons d'aucuns qui tout le temps de leur vie ne feront que languir en grandes miseres: et puis en la fin ils meurent estans faschez de vivre, d'autant qu'ils n'ont eu en leur vivant qu'ennui et torment: les autres sont gras et en pleine santé, mesmes ils sont riches et opulens. C'est ce que Iob signifie par ceste similitude, que leurs tetins sont pleins de laict, leurs os sont rassasiez de moelle, c'est à dire, les voila gras en toutes sortes. Or en voyant ceste diversité, la cause nous sera inconnue. Car si on disoit, Et pourquoi est-ce que les uns prosperent ainsi, et que tout le temps de leur vie ils sont en delices et en repos, et les autres en langueur continuelle ? Que veut dire cela? on ne verra point la raison manifeste. Il

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est vray qu'il y aura. des iugemens de Dieu qui nous sont notoires (comme il a este touché ci dessus) tellement que si nous ouvrons les yeux, nous pourrons bien noter, Voila pourquoi Dieu traitte ainsi les hommes: mais ce n'est pas tousiours: car aussi Dieu veut esprouver nostre obeissance quand il nous tient les yeux bandez, et que nous ne cognoissons point la raison de ses oeuvres, que nous y sommes comme aveugles. Si alors nous le glorifions, et que nous confessions qu'il est iuste et equitable, encores que cela ne nous soit point manifeste: voila une bonne approbation de nostre foy, et du service que nous lui rendons. Au contraire, si nous voulons faire des entendemens aigus et rusez, et nous enquerir outre mesure, et ne point advouër que Dieu est iuste sinon qu'il nous monstre dequoi: voila un orgueil diabolique: et en cela monstrons-nous bien que nous ne voulons estre suiets à Dieu sinon par force, et quand il nous viendra à gré. Ainsi donc notons bien que Iob parle ici des iugemens de Dieu qui nous sont encores cachez, comme la pluspart sont de telle sorte. Or que faut-il là dire? Qui est-ce qui enseignera science à Dieu? C'est à dire, Qui est-ce qui monstrera a Dieu son office? Qui est-ce qui lui enseignera sa leçon pour dire, Il faut qu'il besongne d'une telle sorte et telle? Sera-ce nous? Pourrons-nous monter si haut, que nous parvenions à ceste hautesse infinie en laquelle Dieu est? Helas! il y a trop longue distance. Et si nous y voulons nous eslever, Dieu saura bien nous abaisser à nostre confusion: car c'est à lui de iuger les choses hautes. Cheminerons-nous par dessus les Anges de paradis? Or il faut qu'en toute humilité ils adorent les secrets de Dieu, et ses iugemens incomprehensibles: et l'homme mortel qui n'est que pourriture entreprendra-il de les sonder, et en vouloir savoir la raison? Voila donc comme il nous faut humilier pour regarder les iugemens de Dieu: et quand Ils ne nous sembleront pas estre raisonnables, que toutes fois nous apprenions d'y acquiescer, tenans nos esprits bridez, et comme captifs, afin que Dieu ne soit point deguisé par nous, et que nous ne transfigurions point sa maiesté et sa gloire. le di qu'il nous faut accoustumer à regarder les choses et conclure que Dieu les fait selon raison, combien qu'il ne nous le semble pas. Et pourquoy? Car (comme i'ay desia dit) durant ceste vie nostre Seigneur veut voir si nous le confesserons estre iuste,

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et sage, et bon, encores que nous n'ayons point cognoissance de sa iustice, de sa bonté et sagesse. Il est vray qu'il nous en monstre assez de signes: Dieu ne veut point estre glorifié de nous, et cependant que nous ne sachions ne comment ne pourquoi il nous donne matiere suffisante de la glorifier: mais si est-ce qu'il fait beaucoup de choses, là où nous sommes comme aveugles. Il ne faut point donc que les hommes usurpent ce qui n'est point à eux: c'est assavoir, de dire, Et bien, selon que nous voyons nous pouvons iuger, voire? et que deviendra cependant la louange que tu dois a ton Dieu et à ton Createur? Le veux-tu mesurer selon ta capacité? Tu n'es rien. Ton esprit qu'est-ce? Est-il si ferme et si puissant, que toute la gloire de Dieu puisse estre là enclose et comprinse? N'est-ce point trop t'attribuer? Ainsi donc quand nous verrons les choses confuses ici bas, que faut-il faire? Que nous cognoissions que neantmoins Dieu dispose de tout comme il appartient, et qu'il sait les raison qui nous sont cachees, et qu'au dernier iour ce qui est maintenant comme enseveli, sera tout manifeste, et qu'il faut que nous demeurions comme en suspens iusques là. Vray est que nous pourrons bien prier Dieu qu'il nous face la grace de sentir pourquoy il nous afflige, si nous sommes affligez. Quand un homme languira ainsi, et qu'il aura beaucoup d'angoisses et de miseres: il pourra recourir à son Dieu, pour dire, Helas Seigneur! ceci me sembleroit estrange, et pourtant ie pourroye perdre patience si ie n'estoye assiste par ta bonté: et mesme ce qui est pour mon bien et profit me seroit converti en mal-heur et confusion: et combien que ie n'apperçoive point la cause pour laquelle tu me punis ainsi, si est-ce qu'il faut que ie cognoisse que c'est pour mon bien. Toutes fois vueille me donner à cognoistre là où tu tens en m'affligeant. Si un homme est à son aise, il faut aussi qu'il se tienne en bride, et prie Dieu qu'il ne permette point qu'il abuse du bien qu'il a, comme pour dire, le suis plus digne que les autres d'estre aimé de Dieu: car ie voi qu'il me traitte d'une autre façon: i'en voi tant de povres miserables, et cependant i'ai tout ce que ie pourroye souhaiter, c'est signe que Dieu se contente de moi. Ainsi donc que cest orgueil-la et ceste outrecuidance n'entre point en nostre cerveau. Et afin que nous n'en soyons point tentez, nous avons à prier Dieu qu'il nous face sentir pourquoy c'est qu'il nous espargne. Nous pourrons bien donc demander à Dieu qu'il nous declare la raison de ses oeuvres: ouy, entant qu'il nous est expedient: mais il faut aussi que nous y aillions en toute humilité, ne presumans pas d'assuiettir Dieu à nostre sens, pour dire qu'il nous deschiffre en tout et par tout pourquoi il fait ceci ou cela. Nenni: mais attendons en

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patience iusques à ce qu'il nous declare ce qui nous est maintenant cognu seulement en partie. Et d'autant que nous ne pouvons point pleinement cognoistre ce que c'est des oeuvres de Dieu, et la raison d'icelles, iusques a ce que nous soyons transfigurez en son image: ayans en ceste vie quelque petit goust de sa bonté et iustice et sagesse, tel qu'il lui plaist nous communiquer par sa saincte parole, où il nous enseigne ce qu'il cognoist nous estre expedient pour cest heure, contentons nous. (Je qui ne se peut faire iusques à ce que nous ayons renoncé à ceste curiosité qui est en nous, et à l'audace exorbitante à laquelle nous sommes par trop enclins et adonnez.

Retenons bien donc ceste sentence où il est dit, Qui est-ce qui enseignera à Dieu son office? Sommes-nous si grans docteurs que nous puissions monstrer à Dieu sa leçon, et le contreroller? Or est-il quand les hommes murmurent ainsi contre la providence de Dieu, et qu'ils y trouvent à redire, c'est autant comme s'ils vouloyent enseigner Dieu: Et quelle arrogance est-ce, qu'une creature, où il n'y a que toute bestise et ignorance, vueille enseigner son Createur? Voila donc un monstre execrable et contre nature, quand les hommes s'eslevent iusques là, de vouloir contredire et repliquer aux oeuvres de Dieu. Il est vray que nous n'y pensons pas de prime face: mais tant y a que tous les murmures, et toutes les repliques que nous faisons, tous les mescontentemens que nous avons de ce que Dieu fait contre nos sens et nostre appetit ce sont autant de blasphemes: car c'est la queue de toutes nos mauvaises pensees. Bref, quiconque n'acquiesce à la providence de Dieu en toute humilité, confessant universellement que tout ce qui procede de lui est bon et iuste: celui-la entant qu'en lui est veut arracher Dieu de son siege celeste, et le despouiller de sa maiesté, et se veut comme mettre en son lieu et en sa place. Nous aurons beau protester que nostre intention n'est pas telle, mais la chose le monstre. Bref toutes fois et quantes que nous serons chatouilliez de ceste curiosité de nous enquerir par trop des choses celestes, et qu'il y aura cependant l'audace meslee parmi pour nous despiter contre Dieu: notons bien qu'il nous faut venir à ceste comparaison, Qui es-tu? Et qui est Dieu? C'est ton Createur: et tu t'adresses à lui pour disputer de ses oeuvres, comme si tu estois son pareil? Et que presumes-tu? As-tu de quoi, que tu entres ainsi haut, et que tu vueilles tout assuiettir à ton sens? Où en es-tu povre creature? Quand nous serons venus à ceste comparaison, il faudra que nous soyons plus qu'enragez, si cest orgueil, duquel nous estions enflez n'est du tout abbatu

Voila donc ce que Iob a voulu enseigner ici,

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disant, Qui est-ce qui monstrera le savoir à Dieu? Et au reste pource que les hommes sont ainsi outrecuidez, et qu'il est difficile de les reprimer, sinon qu'ils soyent tenus comme par violence, et par maniere de dire enchainez: il dit, Si est-ce que Dieu iugera les choses hautes. Comme s'il disoit, Et bien, quand les hommes usurperont ce qui ne leur appartient pas, de plaider contre Dieu: en la fin que profiteront-ils? Il est vrai qu'ils pourront alleguer ceci et cela: mais si est-ce que Dieu ne sera point diminué. Que les hommes donc s'eslevent tant qu'il leur sera possible, Dieu demeurera tousiours en son lieu en despit de leurs dents: et non seulement il demeurera en son entier, mais il iugera par dessus les choses hautes, et nous serons ici sautans comme des grenouilles. Volerons-nous par dessus les nuës? Et encores que nous eussions des ailes pour y voler: si est-ce que les Anges ont bien une gloire plus haute et plus excellente. Et toutes fois les Anges sont-ils compagnons à Dieu, ou esgaux à lui? Mais au contraire il est dit, Qu'ils cachent leurs faces de leurs ailes: comme nous l'avons veu en Ezechiel sous la figure des Cherubins, que les Anges, combien qu'il y ait une maiesté grande en leur nature, neantmoins en contemplant la gloire de Dieu sont contraints de se cacher devant ceste gloire qui est en leur Createur. Puis qu'ainsi est donc que des creatures si nobles et si excellentes sont comme confuses, quand il est question d'approcher de ceste maiesté de Dieu: que sera-ce de nous en comparaison? puis que Dieu iuge les choses hautes, presumerons-nous de nous eslever contre lui? Or nous ne pouvons pas parvenir iusques là: et ce que nous aurons tiré contre lui ne lui apportera aucun dommage: mais il faudra que le tout retourne à nostre confusion: c'est autant comme si nous iettions des pierres sur nos testes, il faudra qu'elles retombent sur nous, et cependant nous ne pourrons pas atteindre iusques a Dieu. Nous lui pourrions bien ruer quelque coup s'il estoit de costé ou d'autre de nous: mais puis qu'il est par dessus, voire et si haut que nous ne pouvons pas parvenir iusques à lui, si nous voulons nous eslever à l'encontre, c'est comme si nous iettions une pierre en haut et il faudra (comme i'ai dit) qu'elle retombe sur nos testes, et que nous en soyons accablez. Ainsi en est-il donc de tous ceux qui veulent faire ces argumens, et qui disputent à leur phantasie des oeuvres de Dieu, et repliquent à l'encontre de lui: ils rueront bien des pierres, mais il faut qu'elles retombent sur eux. Et c'est ce qui est dit, Que tous ceux qui se hurteront contre ceste pierre, il faudra qu'ils en soyent froissez et cassez: et mesmes eh la fin ceste pierre tombera sur eux pour les froisser et accabler du tout. Et notons mesmes que Dieu iuge les choses hautes, non seule

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ment en ce qu'il est souverain pur dessus toutes creatures: mais entant qu'il s'adresse notamment à ceux qui se veulent ainsi faire valoir plus qu'il n'appartient, et outre leur degré, car il dit, qu'il est l'ennemi mortel de tous orgueilleux. Apprenons donc quand il y en aura qui se veulent ainsi eslever, qu'il faudra que ce soit à leur ruine: comme il est escrit, Celui qui s'humiliera sera exalté: et au contraire, celui qui s'eslevera, il faut qu'il soit aneanti. C'est le propre office de Dieu d'en faire tousiours ainsi. Notons donc qu'il n'y a rien meilleur, que d'estre sages seulement entant qu'il plaist à Dieu de nous instruire: et sachons que de lui obeir, et nous assuiettir à lui on tout et par tout, c'est nostre raye sagesse. Et quand les choses ne nous viendront point à gré, que nous serions volontiers solicitez à entrer en quelques disputes: que nous soyons retenus: et disons, Voire, mais tant y a que Dieu a en soi une telle perfection que rien ne peut proceder de lui qui ne soit bon et equitable, sa simple volonté nous doit suffire: car c'est la regle de tout bien, c'en est la fontaine, puisons de là hardiment. Ainsi quand il nous declare la raison de ses oeuvres, et bien, remercions-le, et en toute humilité recevons ce qu'il nous monstre: mais s'il nous les veut cacher, souffrons d'estre ignorans tant qu'il lui plaira, sachans bien qu'il nous revele ce qu'il cognoist nous estre utile. Quoi qu'il en soit, tant y a qu'il nous veut tenir en certaine mesure, afin que nous apprenions que c'est de lui obeir, et confesser qu'il est iuste' encore qu'il ne nous monstre point la raison de ce qu'il fait. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or il dit puis apres: Que les uns et les autres sont couverts en la poudre, et que les vers mesmes les mangent: pour monstrer que c'est une tentation grande. De fait, quand nous voyons une fin semblable aux uns et aux autres, encores que nous ayons este diversement traittez en ce monde, il sembleroit qu'il n'y eust plus de iugement de Dieu. Mais il faut que nostre foi outrepasse les sepulchres, et tout ce que nous pouvons voir à l'oeil. Et c'est ce qui nous est souventesfois remonstré, que la foi est une vision et un regard des choses invisibles. Nous verrons quelque preud'homme qui aura servi à Dieu tout le temps de sa vie, et aura cheminé en grande integrité, et neantmoins il sera en langueur continuelle, et Dieu ne cessera de lui envoyer beaucoup de tormens iusques à la mort, en laquelle encores il faudra qu'il languisse beaucoup. Un autre qui sera desbordé à tout mal mourra à son aise. Comme i'ai dit, voila les choses confuses. Et quelle en est la fin? Les voila au sepulchre. Sont ils en la poudre? Ils pourrissent là, les vers les mangent, il semble que celui qui a mis peine de

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servir ù Dieu, a perdu son temps Et pourquoi? Les voila tous recueillis en un monceau et les bons et les mauvais: tant ceux qui ont ici vescu en delices et voluptez, que ceux qui n'ont eu que dueil et travail en ce monde. Que dirons nous là? Il est certain que nous serons confus, si nous voulons nous arrester à ce qui se peut voir. Que reste-il donc? C'est que nous montions plus haut, et cognoissions que Dieu se reserve un iugement qui n'apparoist point auiourd'hui, voire, car la foi regarde les choses invisibles, les choses cachees. Cognoissons donc que combien qu'à la mort tout soit semblable, neantmoins il y a bien une condition diverse. Et quand sera-ce? Nostre Seigneur le monstrera en temps opportun. Mais cependant nostre office est de tousieurs cheminer en sa crainte, et conclure, puis qu'il est Iuge du monde, que l'iniquité ne demeurera point impunie: que ceux qui ont travaillé à lui obeir, et à cheminer selon sa iustice, n'auront point travaillé en vain, et ne seront point frustrez de leur attente. Voila qu'il nous faut conclure, et passer tousiours plus outre. Et nous voyons mesmes que Dieu nous a voulu declarer cela par la bouche d'un seducteur. Car combien que Balaam s'efforçast de traverser toute la verité, et la convertir en mensonge: si est-ce que Dieu le tient là comme en torture, qu'il faut qu'il dise, Que la mort des iustes est desirable. Que ma mort (dit-il) soit semblable à la mort des iustes. Il ne dit point cela de son bon gré (car il voudroit aneantir entant qu'en lui est, et abolir la maiesté de Dieu) mais tant y a que quand Dieu le fait ainsi parler, c'est plus que s'il eust envoyé tous les Anges de paradis. Dieu (di-ie) a alors authorisé ceste doctrine d'une marque particuliere, quand il a contraint et forcé un meschant, un ennemi de verité de parler en telle sorte. Voila donc ce que nous avons à retenir: c'est qu'il ne faut point que nous ayons nostre regard fiche au sepulchre, quand nous voyons que tout est là mis en un monceau, et qu'il n'y a nulle difference entre les bons et les meschans, entre riches et povres, entre ceux qui ont vescu à leur aise et ceux qui ont tousiours esté en angoisse. Il est vray qu'en la mort tout est confus, mais Dieu saura bien tout ramener en ordre et en estat de perfection: comme il est dit, qu'à la venue de nostre Seigneur Iesus Christ, quand il apparoistra pour iuger le monde ce sera la restauration de toutes choses. Si ainsi est donc que Iesus Christ viendra pour restaurer le monde, il faut que le monde soit auiourd'huy comme dissipe, que les choses y soyent en confus: mais cependant que nostre foy passe outre ces choses ici, et que nous attendions en patience que Dieu parface son oeuvre, et qu'il remedie à tout.

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Or Iob adiouste quant et quant: Que les pensees de ceux qui taschoyent à le confondre, ne lui sont pas inconnues, ne leurs entreprinses qu'ils ont de lui faire tort, comme s'il disoit, le voi à quoi vous pretendez: Car vous estes comme supposts de Satan pour me mettre en desespoir. Or ie me tiendrai ferme en l'esperance que i'ay en mon Dieu: et combien que ie soye ici tant opprimé que rien plus, si est-ce que ie continuer y à invoquer celui qui m'a promis d'estre mon sauveur, et ie ne seray point vaincu par toutes vos tentations. Voici donc Iob qui s'arme et se munit contre tout ce qui lui estoit allegué par ses amis: car il voit bien qu'ils ne tendent à autre fin et but, sinon de le mettre en desespoir. Or ce passage ici contient une doctrine utile: c'est que nous soyons tousiours advisez de cognoistre les ruses de Satan, quand il tachera de nous mettre en desespoir, et que nous soyons munis à l'encontre. Car si nous avons la prudence de nous donner garde de la malice des hommes quand nous voyons qu'ils taschent à nous nuire, et qu'ils machinent nostre ruine et perdition: ne faut-il pas que nous aguisions encores mieux nos sens et nos esprits pour resister à Satan, qui est le prince de toute iniquité? Voila donc ce que nous avons à cognoistre. Quand les hommes nous machinent quelque mal, et bien, nous faisons bon guet, nous cognoissons la force et la vertu qui est en nos ennemis: et si nous ne la pouvons repousser par force, nous usons de finesse. Quand nous verrons un homme qui tachera à nous seduire par mauvais conseil, et bien cela nous est-il cognu? Il s'en faut garder. Or nostre combat (comme dit sainct Paul Ephes. 6,12) n'est pas contre la chair, et le sang: c'est à dire, quand nous avons à resister aux hommes, cela n'est rien: mais nous avons nos ennemis spirituels, qui sont les principaux. Voila Satan qui desploye toutes ses forces, nous avons à batailler contre les diables qui sont en l'air, qui nous circuissent et environnent de tous costez: ils ont leurs dards enflammez, desquels ils nous auroyent incontinent abbatus si nous n'estions bien munis et equipez de toutes sortes. Il faut donc que nous soyons vigilans en cest endroit sur tout, et que nous cognoissions les ruses de Satan, comme sainct Paul aussi en parle en un autre lieu, en la seconde des Corinthiens (2,11). Voila ce que nous avons à noter de ce passage: que d'autant que Iob a esté muni contre les tentations qui lui estoyent dressees par ceux que le diable suscitoit contre luy, il faut quand nous verrons des hommes qui ne demandent qu'à nous mener a perdition, que nous ayons les yeux ouverts pour cognoistre leurs ruses, afin de les pouvoir rembarrer. Et si nous avons cest advis quant aux hommes, que nous l'ayons sur tout quant à Satan: pource que c'est le principal ennemi

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et auquel il faut sur tout resister pour repousser toutes les pratiques et machinations . qu'il pourra dresser contre nous. Et par cela notons que toute excuse nous est ostee, quand nous serons surprins des tentations desquelles chacun se doit donner garde. Quand nous serons desbauchez, un chacun allegue qu'il en a eu le moyen, et qu'il a esté seduit par un autre: bref nous pratiquons ce qui nous a esté monstré par nostre pere Adam. La femme que tu m'as donnee, m'a deceu. Voire? mais cependant nostre Seigneur nous a donné assez de prudence, moyennant que nous vuoillions estre vigilans. Mais ceux qui veulent estre endormis à leur escient, ne faut-il pas que Satan les attrappe en ses filets, et qu'ils s'esgarent ça et là? N'en sont-ils pas bien dignes ? Car il semble que de leur bon gré ils se veulent rompre le col, et qu'ils ayent cerché les fosses où ils tombent, et sont bien aises quand ils trouvent quelque moyen de se desbaucher. Il y en a beaucoup qui cerchent les scandales: et puis ils diront, O voila un tel qui m'a seduit. Or si nous faisions le guet comme Dieu nous admonneste, nous serions tousiours preservez des dangers dont nous sommes attrapez. Voila donc ce que nous avons à noter de ce lieu.

Or Iob dit quant et quant, Enquere-vous de ceux qui passent leur chemin: vous ne pourrez nier leurs signes. Ce passage est exposé en diverses sortes. Il y en a qui prenent les passans en un sens allegorique, pour les fideles, d'autant qu'ils sont pelerins en ce monde, et qu'ils ne s'y arrestent pas: mais cela est par trop contraint. Aucuns entendent que Iob a ici voulu dire, que ses amis le iugeoyent comme un passant, c'est à dire, comme un homme incognu: comme s'il disoit, Vous me traittez plus mal que vous ne feriez un passant et un homme incognu. Les autres le prennent d'une autre façon. Mais tenons nous au sens naturel, c'est assavoir que Iob veut ici dire, que si ses amis (au moins qui en avoyent le titre, et qui estoyent venus sous cest ombre-la) avoyent un iugement entier, et non corrompu, ils n'useroyent point de telles calomnies à l'encontre de lui. Il dit donc: Voire, que vous demandiez aux passans ce qui est de ce que vous avez disputé iusques ici: et chacun en pourra dire. Et pourquoy? D'autant qu'ils ne sont point mal affectionnez, d'autant qu'ils ne sont point preoccupez de quelque mauvais iugement ils en diront la verité, et ce qui en est: il faut donc que vous aussi soyez ainsi attrempez. Voila en somme ce qu'il veut dire. Or par cela nous sommes admonnestez qu'il n'y a rien si contraire à raison et verité, qu'une mauvaise affection qu'un homme aura nourrie et conceue en soy: car il en sera aveuglé, en sorte qu'il ne discerne plus, et la clarté lui sera tousiours comme tenebres. Ceci

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nous pourra beaucoup servir, quand nous l'appliquerons à nostre usage comme il faut. Pourquoy? Nous voyons comme chacun lasche la bride à ses passions. Quand nous iugeons, est-ce regardans à la raison, pour nous conduire par icelle? Nenni: mais nos passions dominent en telle sorte que nous n'y voyons goutte, d'autant que nous sommes preoccupez de quelque phantasie. L'un sera mené de son orgueil, et il ne veut point fleschir quoi qu'il en soit: et si on l'avertit, il n'escoutera rien: quelque remonstrance qu'on lui face, rien ne vaudra envers lui. Quand donc un homme est ainsi endurci contre Dieu, et contre toute equité: il lui semble qu'il ne pourroit acquerir meilleure reputation que d'estre opiniastre iusques au bout. Apres, l'autre sera envenimé de quelque haine, ou de quelque despit: là dessus il iugera à la volee sans pouvoir s'enquerir si la chose est telle, ou non. D'autant que ce vice regne ainsi en nous, et qu'il a la vogue: tant plus devons-nous noter ce passage, où il est dit, Que les passans mesmes nous enseigneront: c'est à dire, que ceux qui iugeront d'une chose pour l'avoir seulement regardee en un moment, et comme en passant, seront meilleurs iuges et plus iustes que nous ne serons point. Et pourquoi? Ils ne seront point preoccupez de leurs affections mauvaises, qui les empeschent de bien iuger, et à la verité. Voila ce que Iob a voulu dire en ce passage.

Or il adiouste en la fin pour conclure son propos qu'il avoit tenu, Que l'inique est reservé au iour de sa perdition, et que telles gens seront comme traine au iour de la fureur. c'est le moyen pour ne nous point precipiter en iugement temeraire, quand Dieu ne punira pas les pechez des hommes si tost que bon nous semblera, et qu'il affligera les bons, et les tiendra comme sous beaucoup de tormens et de fascheries. lors donc disons: Tant y a que l'inique est reservé à son iour. Si nous avions ce mot de reservé (comme il en fut hier traitté) bien imprimé en nos esprits, cela seroit pour nous retenir en crainte, que nous ne serions point tant transportez comme nous sommes, voyans les troubles, et les choses ainsi confuses comme elles sont durant ceste vie. Mais nous ne pouvons rien reserver à Dieu, et nous semble s'il ne fait auiourd'hui son oeuvre, que demain il n'y viendra point à temps: cela est cause de pervertir tout, que nous avons nos esprits entortillez: et puis avec telle hastiveté nous prononçons à l'adventure: et cependant nous ne donnons point lieu à la foi, nous ne pouvons plus rien cognoistre que c'est de Dieu, ne de sa iustice, sinon selon l'experience. Et par ce moyen nous voudrons forclorre toute la parole de Dieu, pour dire qu'elle ne nous vaudra plus rien, et que nous ne croirons à rien de ce

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qui est là contenu: mais que nous croirons à nos yeux propres. Et ne voila point nous separer de Dieu et nous aliener de son escole pour n'y plus estudier Se faut-il esbahir si les hommes apres cela sont tant forcenez qu'on ne puisse plus rien gagner avec eux: mais que le diable les possede, et les transporte du tout: comme nous en voyons auiourd'hui beaucoup de tels? Non, il ne s'en faut point esbahir: c'est un iuste iugement. Ainsi donc d'autant plus nous faut-il bien noter ceste doctrine, où il est dit, Que le meschant est reservé au iour de sa perdition. En somme quand nous voyons ici les meschans estre à leur aise et en prosperité, et qu'ils font leurs triomphes: il est vray qu'il ne se peut faire que nous ne soyons tentez, et n'ayons quelque pointe là dedans: Et comment? Qu'est-ce que ceci veut dire, que Dieu soit là au ciel oisif, qu'il semble qu'il dorme, qu'il ne prouvoye point aux choses d'ici bas? Nous pourrons bien, di-ie, avoir quelque telle phantasie: mais il la faut repousser, pour dire, Et bien Seigneur, tu m'admonnestes qu'il faut regarder plus loin qu'à ce monde. De prime face il nous sembleroit que tu fusses endormi: mais cependant c'est tout l'opposite. Car quand nous voyons qu'il y a un autre iugement sur les meschans, lequel nous est incognu: il faut bien que nous sachions aussi qu'il y a un repos eternel pour les bous. Dieu donc nous donne desia une declaration de sa iustice, qu'il y a un iugement reservé, auquel toutes choses seront remises en ordre et en estat. Voila comme il nous faut faire nostre profit des exemples qui sont devant nos yeux. Pourtant si les choses vont mal à nostre appetit, si les meschans triomphent, et que Dieu ne face point semblant de les punir: au contraire si les bons sont tourmentez, et qu'on n'apperpoive point qu'ils soyent secourue, mais qu'il se commette beaucoup d'outrages, et d'iniures, et de violences à l'encontre d'eux, et que cependant Dieu n'y mette point la main pour y prouvoir: recourons à ce qui nous est dit, Et bien, il y a un autre iugement: car le meschant est reservé à sa perdition. Et d'autant que les meschans sont auiourd'hui espargnez, notons que leur vengeance sera tant plus horrible: leur marché n'amende point pour cela, mais leur condamnation s'empire tousiours de plus en plus. Et pourquoy? Le terme leur est bien cher vendu, d'autant qu'ils se sont ainsi mocquez de la bonté de Dieu, qu'ils ont abusé de sa patience, qu'ils ont tousiours continué à mal, et mesmes qu'ils ont este endurcis, et ont exercé leur malice à l'encontre des bons et des enfans de Dieu. Ainsi donc les fideles se doivent resiouir au milieu de leurs tristesses, quand ils voyent que les meschans sont ainsi reservez au iour de leur perdition. Il est yray que pour un temps les meschans;

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seront en ce monde comme en un paradis: mais sera-ce tousiours ainsi? Non: car ceste vie est brefve et caduque, et il faudra qu'ils viennent à conte. Et quand il leur sera reproché qu'ils se sont iouëz avec Dieu qu'ils ont mesprisé sa maiesté: et que sera-ce? Quelle horrible vengeance leur sera là apprestee? Que nous concevions donc une telle horreur de la condition finale des meschans, que nous soyons retenus pour ne nous point mesler parmi eux, et n'estre point entachez de leurs vices et de leurs infections, afin que nous ne soyons point enveloppez eu une mesme fureur de Dieu. Et puis sommes-nous opprimez? voyons-nous les bons qui sont là en fascherie et en angoisse? Et bien, cognoissons, Il est vray que nostre vie est miserable en apparence: mais c'est pour nous faire passer plus outre: ce sont comme des coups d'esperon pour nous donner courage, et nous inciter à regarder à la vie celeste, et en y aspirant mespriser tout ce eu quoi les meschans ont accoustumé de se plaire, et constituer ici bas toute leur felicité.

Or en la fin Iob dit, Qui est-ce qui pourra iuger en face contre lui, et qui est-ce qui lui rendra ce qu'il a fait? Il semble bien de prime face qu'ici il parle de Dieu: mais c'est plustost du meschant que ceci est dit. Toutes fois tant y a que c'est pour approuver la iustice de Dieu, et monstrer que le meschant, combien qu'il soit eschappé de la main des hommes, ne laissera point de venir devant le Iuge celeste. Voila en somme ce que Iob a voulu dire. Ainsi donc combien que les meschans ayent passé leur vie, et que personne ne se soit oppose à eux, et que quand ils vivent, il semble que les voila eslevez iusques aux nues: si est-ce qu'ils ne laisseront pas de venir au sepulchre. Or il est vrai que selon les hommes cela pourroit tousiours est e ramené en confirmation de la tentation: Et comment ? Nous voyons que tout est esgal: mais Iob ici conclud contre ses ennemis, que combien que la fin soit pareille en apparence, toutes fois il y a un iugement de Dieu par dessus cela, et qu'il ne faut point que les hommes s'abrutissent pour demeurer seulement au sepulchre et à ce qui apparoist là: mais qu'ils cognoissent, Dieu restaurera les choses, tellement que les boucs seront separez d'avec les agneaux, quand Dieu monstrera qu'il est Iuge du monde: mais le temps n'est pas venu encores. Voila quelle est la comparaison que fait ici Iob.

Or derechef il reitere ce qu'il avoit dit, c'est assavoir, qu'on ne pourra pas discerner entre les uns et les autres par l'apparence exterieure. Pourquoi? Voila l'homme gui sera tout aise d'avoir de la terre glaireuse, mais que son corps soit enseveli: ce lui est tout un apres la mort, et les uns sont mis

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avec les autres au sepulchre. Voila quelle est la condition du genre humain, comme il est dit au Ps. (49, 15). Qu'on apporte au sepulchre les corps des grands et des petits, des vieux et des ieunes, et que tous s'en vont comme troupeaux de moutons au sepulchre. Ainsi donc selon l'apparence nous ne pourrons pas discerner des iugemens de Dieu. Et pourquoi est-ce que Iob parle ainsi ? Est-ce qu'il vueille mettre tout en confus? Non: mais cela est bon et utile aux enfans de Dieu (comme desia nous avons declaré) d'estre premunis de longue main contre les tentations qui leur pourroyent advenir, voyans ainsi la fin des bons et des meschans estre semblable quant à l'apparence: afin que quand ils seront affligez ils puissent invoquer Dieu, sachans que si leur condition est povre et miserable en ce monde, il y a un bien qui leur est appresté l'esperance duquel peut bien amoindrir et adoucir toutes les tristesses et fascheries qu'ils pourront avoir en ce monde. Il est bon donc que les hommes cognoissent les tentations qui leur peuvent advenir. Il est vrai qu'il ne nous faut point estre ici trop hastifs, tellement que quand nous orrons parler de la delivrance que Dieu nous veut donner en nos maux, nous venions incontinent à repliquer: Et quand sera-ce? Il ne nous faut point arrester à telles phantasies: mais en general il nous faut apprendre à estre patiens en tout et par tout, pour ne nous point precipiter en des phantasies volages, ou concevoir des choses lesquelles Dieu nous veut estre maintenant incognues. Que nous lui laissions donc le iugement iusques à ce qu'il nous le revele, et que nous cognoissions en perfection comment il fait les choses que nous ne pouvons pas auiourd'hui comprendre. Voila pourquoi Iob monstre ici que tous vont au sepulchre, et que tous y sont apportez: c'est afin que nous facions ceste conclusion, Et bien: il est

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vrai qu'en la mort tout est semblable, nous ne discernons point entre les bons et les meschans: et comme dit Salomon en son Ecclesiaste (9, 4)un chien vivant vaudra mieux qu'un lion mort: et la mort de l'homme est semblable à la mort d'un chien, veu que le corps de l'homme pourrira aussi bien que le corps des bestes. Nous voyons tontes ces choses: mais il ne faut pas pourtant que nous en demeurions-là. Contemplons donc ce qui nous est monstré au miroir de la parole de Dieu: c'est assavoir, qu il y a un iugement plus grand que Dieu reserve, lequel il executera lors qu'il se monstrera iuge du monde. Voila comme il nous faut avoir cognu les tentations, et les ayans cognues il nous y faut resister, et passer outre: et que nous ne soyons point si fols de dire, O quiconques aura bien en ce monde, qu'il le prenne: car à la mort il n'y a plus d'esperance. Mais au contraire il faut dire, Si nous avons du mal en ce monde, cognoissons qu'il y a une esperance meilleure qui nous est apprestee, et c'est là où Dieu nous appelle. Si nous avons du bien en ce monde, remercions-le de tout: mais ne nous fions point en cela: car le bien nous pourra estre esté du iour au lendemain, sur tout quand nous en aurons abusé. Voila, di-ie, comme il nous faut considerer les choses presentes, et regarder que si nous en iugeons selon nostre sens humain, tout sera perverti: et c'est afin que la foi domine en nous, et que la parole de Dieu nous conduise, que ce soit comme une lampe pour nous monstrer le chemin au milieu des tenebres de ce monde, iusques à ce que nous en soyons parvenus à ceste clarté celeste, où il n'y aura point de cognoissace en partie: mais où il y aura toute perfection quand nous contemplerons nostre Dieu face à face.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

SERMON LXXXIII

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L'OCTANTETROISIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE XXII. CHAPITRE.

1. Eliphas Themanite respondant, dit, 2. L'homme profitera-il à Dieu? c'est à soi que l'homme sage profite. 3. Que chaut-il au Tout-puissant, si tu es iuste? Ou quel gain aura-il, si tu chemines en integrité? 4 Dieu craint-il à cause de toi, de t'arguer, ou de descendre avec toi en iustice? 5. Ta malice n'est-elle pas grande? et tes iniquitez ne sont-elles pas sans fin? 6. Tu as prins gage de ton frere sans raison: tu as despouillé celui qui estoit nud. 7. Tu n'as point donné de l'eau à boire à celui qui avoit soif: tu as refusé le pain à celui qui avoit faim. 8. Et l'homme robuste possedoit la terre: et celui qui avoit authorité habitoit en icelle.

Quand nous avons affaire aux hommes, si nous pouvons reprocher quelque chose à nostre partie adverse, ou que nous trouvions à redire en luy, il nous semble que nous avons nostre cause gaignee: ie di mesmes quand nous aurons tort, et qu'il ne faudra aussi d'autre iuge pour nous condamner que nostre conscience. Si un homme m'accuse, et que ie me sente coulpable: i'iray chercher s'il y a point aussi à remordre en luy: et voila que ie mettray en avant pour mon absolution. Pourquoi, Car il me semble que ie divertiray d'autant ceux qui doivent estre iuges de ma cause, afin qu'ils ne soyent point du tout arrestez à moy, et que le mal que i'ay commis soit comme obscurci et enveloppé. Voila donc l'usage commun que nous pratiquons les uns avec les autres: c'est assavoir que nous cercherons quelque subterfuge, et cela nous servira d'eschappatoire quand nous pourrons dire, Et comment? l'ay fait un tel plaisir à un homme: et quand ie l'auroye puis apres offensé, cela doit estre mis en balance. Voila comme nous voudrons amoindrir la faute que nous aurons faite: ou bien nous alleguerons, Et si i'ay failli en cest endroit, cestui-ci est-il du tout innocent? Or quand nous venons à Dieu, toutes ces choses-là s'en vont bas. Il est vrai que nous voudrions user d'un mesme style envers Dieu comme envers les hommes mortels: mais c'est un abus. Pourquoy ? Qu'est-ce que nous lui pouvons reprocher, Qu'est-ce que nous trouverons à redire en lui ? Qu'est-ce que nous lui alleguerons que nous lui ayons fait de servie, pour dire qu'il soit tenu et obligé à nous? Il faudra que nous ayons la bouche close en tout cela, tellement qu'il ne sera question sinon de confesser la dette, et passer condamnation avec toute

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humilité sans user de replicques, et sans intenter procez, d'autant que nous ne gagnerons rien. Et c'est l'argument qui est ici traitté par Eliphas. Et ainsi nous voyons que du propos qu'il tient on peut recueillir une bonne doctrine: et il eust tres bien parlé, moyennant qu'il eust appliqué ceci comme il devoit: mais il s'est mal adressé à la personne de Iob. Voila en quoy il a failli. Tant y a que ceste doctrine en soy et en general nous est bien utile: c'est assavoir que quand Dieu nous advoue devant lui, et qu'il nous solicite à recognoistre nos fautes, il n'est plus question de cercher quelque replique, pour dire, Si i'ai failli en cest endroit, Dieu me doit bien pardonner: Car voila en que ie l'ay servi, et il devroit recognoistre telle chose, et ceci merite bien d'estre recompensé. Que nous ostions donc tous ces menus fatras: car ils n'ont point de lieu quand nous venons à comparoistre devant Dieu. Pourquoy? Car nous ne lui apportons nul gain, il ne reçoit de nous ne froid ne chaud (comme on dit) et comme nous ne lui pouvons profiter, aussi ne pouvons-nous lui apporter aucun dommage. Cela conclu et arresté, nous voyons que toute presomption doit estre abbatue en nous, et qu'il n'y a autre remede, sinon qu'en toute humilité nous passions condamnation.

Mais afin que ceci soit mieux entendu, deduisons les choses par ordre, ainsi qu'elles sont ici contenues. Quel profit (dit Eliphas) apportera l'homme à Dieu? C'est à soy que l'homme sage profite. Il est vrai que de prime face il nous semble bien que nous meritons beaucoup envers Dieu, quand nous mettons peine à le servir et honorer: mais nous sommes par trop aveuglez en cela: car nous imaginons que Dieu puisse recevoir quelque bien de nous, comme s'il en avoit faute. Or au contraire il ne peut ni croistre ni diminuer, il est tellement la fontaine de tout bien, qu'il n'empruntera rien d'ailleurs: et ce que les hommes lui apportent, ce n'est point pour subvenir à sa necessité, ou bien pour l'augmenter en façon que ce soit. Si i'avoye affaire (dit-il) m'en iroy-ie à toy? Toutes creatures ne sont-elles pas en ma main? Au reste nous savons que Dieu ne cerche rien hors de sa maiesté. Ainsi donc ostons ceste folle phantasie, que nous apportions quelque bien ou profit à Dieu: mais plustost confessons avec David au Pseaume 16 (v. 2), que nostre bonté ne parviendra point iusques

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à lui. Car que les hommes s'efforcent tant qu'ils voudront: si est-ce que Dieu ne pourra rien recevoir de leurs mains, voire pour dire qu'il ait besoin d'en faire son profit. Et mesme apres que Dieu nous aura eslargi tant de graces que nous en serons rassasiez, nous ne lui pouvons faire aucune recompense: comme il en est parle au Pseaume 116 (r. 12). Qu'est-ce que ie rendrai au Seigneur pour tant de choses que i'ay receuës de lui ? le ne pourrai rien, sinon que i'invoquerai son nom. Tant s'en faut donc que nous puissions obliger Dieu à nous, que quand il nous aura fait des biens tant et plus, nous ne pouvons pas lui rendre la pareille: et mesmes nous ne saurions lui apporter une seule goutte de service. Voila quant au premier que nous avons ici à observer. Or si on demande Pourquoy donc est-ce que Dieu requiert de nous que nous soyons ententifs à le servir? Il semble qu'il ait regard à soy. Or il n'est question que de nous et de nostre salut: Dieu ne regarde point à ce qui lui est utile, quand il nous donne la reigle de bien vivre, et qu'il nous commande de nous abstenir du mal, et requiert que nous facions ceci et cela. Dieu donc en toute sa Loy n'a aucune consideration de son profit: mais il regarde ce qui nous est bon et expedient pour nostre salut. Faisons bien, cela retournera à nous: faisons mal, cela sera à nostre dommage: quant à Dieu, il demeure tousiours en son entier. Il est vrai qu'entant qu'en nous est, nous violons sa maiesté, nous aneantissons sa iustice, et sommes coulpables de cela: mais ce n'est pas à dire que nous puissions rien diminuer de Dieu, que nous le puissions priver de ce qu'il a que nous puissions toucher iusques à lui pour lui faire aucune iniure. Nenni. Ainsi donc l'homme ne nuira qu'à soy-mesme: et aussi tout le profit qui revient de lui, retournera à sa personne. Et en cela voyons-nous la bonté inestimable de nostre Dieu: car il nous commande soigneusement, et nous declare comme nous avons à vivre. Et pourquoy le fait-il? Est-ce qu'il vueille estre bon mesnager, pour dire, il m'en reviendra aucun profit? Nenni: mais pource qu'il procure nostre bien et nostre salut. Si ie servoye sans regarder à mon profit, et que ie fusse tant soigneux du bien de quelqu'un, que ie l'allasse soliciter, Vous avez à faire ceci et cela, que soir et matin ie fusse apres lui pour le picquer et l'inciter à mettre ordre à ses affaires, et qu'il ne m'en revinst rien de tout cela: ne seroit-ce point un signe d'un amour qui est bien rare et singulier? Et voila nostre Dieu qui en use ainsi envers nous. Et tontes fois quel est-il? Quand nous apprehendons sa maiesté infinie, et que nous regardons que Dieu daigne bien penser de nostre salut, et en avoir une telle solicitude: ne faut-il pas que nous soyons touchez au vif, mesmes

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que nous soyons comme ravis en estonnement d'une telle bonté? Et maintenant quelle ingratitude sera-ce aux hommes, quand Dieu ne peut rien gagner sur eux, qu'ils sont là tant endurcis et stupides, que quand il leur aura monstré le chemin de salut, et qu'il les exhortera d'y venir, ils ne daignent point marcher un pas, mais plustost reculent? Y a-il nulle excuse quand nous serons ainsi ingrats à la bonté de nostre Dieu? Or il y a encores plus: c'est que nostre Seigneur, combien qu'il ne reçoive rien de nous, encores monstre-il qu'il est comme obligé, Ay-ie affaire (dit-il) de tout ce que vous m'apportez? Et qu'ainsi soit, il ne peut rien recevoir de nous. Il est vrai: mais ce que nous faisons, Dieu l'accepte, il le met en ses contes, tout ainsi que si cela le valoit: comme nous voyons qu'il s'accompare à un pere de famille qui a une vigne, lequel l'ayant fait cultiver, en recueille le vin: ou qui a un champ, et en recueille le bled. Dieu usant de telles similitudes monstre qu'il a nos oeuvres tellement agreables, que ce lui sont comme sacrifices plaisans et de bonne odeur. Et mesmes il dit, que quand nous faisons bien aux povres, c'est comme si nous lui faisions à lui-mesme, qu'il accepte cela comme fait à soy: ainsi que nostre Seigneur Iesus mesme en parle, Ce que nous aurez donné à l'un des plus petis de mes membres, ie l'advouë comme s'il avoit esté fait à ma personne. Quand donc nostre Seigneur descend iusques-là, qu'il s'assuiettit à une condition d'homme mortel et corruptible, et dit qu'il reçoit ce que nous ferons à nos freres, combien que nous ne lui puissions rien apporter, et qu'il s'oblige volontairement à nous sans nous estre redevable: de nostre costé voyans tout cela, ne faut-il pas que nous soyons ravis en admiration de ce que nostre Dieu use envers nous d'une telle humanité? Ainsi donc notons bien ce qui est dit en ce passage, Que quand l'homme aura mis peine de vivre sainctement, et droit, selon que Dieu lui commande: ce n'est pas à dire qu'il ait apporté quelque profit à Dieu en toute sa vie: il a profité seulement à soy: mais si est-ce que nostre Seigneur pour nous donner courage de bien faire, veut bien accepter ce en quoy il n'a nul profit: il le requiert comme s'il en amendoit, et nous declare que ce ne sera point peine perdue que cela, ne chose inutile.

Voila, di-ie, quelle est l'intention de nostre Dieu quand il nous solicite a bien vivre. Et au reste cognoissons aussi à quelle fin ceci nous est dit en ce passage: car il nous faut retenir ceste circonstance que i'ai dite, c'est assavoir, que quand nous venons à conte devant Dieu, nous mettions en oubli toutes ces folles pensees que nous avons de lui pouvoir apporter quelque gain, d'avoir desservi quelque chose envers lui: que tout cela, di-ie,

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soit abbatu. Et pourquoy? Il n'est point comme une creature qui ait besoin qu'on lui aide, et subvienne, il n'a faute de rien, et se contente de soy. Puis qu'ainsi est donc que nostre Dieu n'est obligé à nous en façon que ce soit: apprenons de nous humilier devant lui, et que nous soyons contristez de nos fautes, voire pour y estre du tout confus, et demander à Dieu qu'il nous les pardonne. Mais pourquoy nous les pardonnera-il? Ce ne sera point pour dire, Il cognoist que i'ay tasché de bien vivre, i'ay fait ceci et cela. Car qu'est-ce de tout ce que nous pourrons ainsi alleguer? Rien du tout. Et ainsi que nous oublions tous ces subterfuges-là, passans condamnation: car quand nous aurons use de toutes telles repliques, elles ne pourront point venir iusques à Dieu. Si nous avons affaire aux hommes mortels, et que nous usions de telles fanfreluches pour couvrir nos fautes: si est-ce qu'encores sommes-nous confus de honte, si nostre mensonge apparoist. Que sera-ce donc quand nous viendrons à notre Dieu? Et en cela voyons-nous comme les Papistes sont abusez. Car combien qu'ils ne puissent pas nier que Dieu ne les tienne tous sous malediction, quand il voudra user de rigueur envers eux: si est-ce qu'ils mettront leurs satisfactions en avant, et veulent là marchander avec Dieu: que s'ils ont failli en un endroit, ils pourront bien reparer la faute par quelque antre remede: mesmes ils auront leurs oeuvres qu'ils appellent de superabondant, que Dieu n'a point commandees, qui seront pour remplir les troux quand ils auront commis quelque mal, et que Dieu les presse. Et bien, (diront-ils) si nous avons peché, voila qui recompensera: et mesmes s'il est mis en balance, encores y aura-il du superabondant. Voila où en sont les Papistes, tellement que ce leur est une grande absurdité que la remission des pechez soit gratuite, que Dieu nous pardonne par sa pure bonté. Ils confesseront bien que cela est vrai quant à la coulpe, mais quant à la peine c'est à nous de la racheter. Quand les hommes sont transportez d'un tel orgueil, ne faut-il pas dire, qu'ils ont du tout transfigure Dieu, et qu'ils ne cognoissent plus quel il est? D'autant plus nous fau-il bien noter ce qui est ici contenu: c'est assavoir que nous aurons beau nous faire a croire que nous pouvons apporter quelque profit à Dieu: cela n'est que pure folie, ce n'est qu'une phantasie vaine. Et ainsi quand nous aurons conceu quelle est sa hautesse, apprenons de recognoistre nos fautes en toute humilité, n'ayans aucune replicque: car nous ne pouvons lui rien reprocher, comme aussi nous ne lui pouvons alleguer qu'il ait rien receu de nous, ne qu'il soit en rien oblige. Voila pour un Item.

Or il est dit quant et quant, Qu'il ne chaut à

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Dieu si nous faisons bien ou non, ou si nous cheminons en integrité. Quand Eliphas parle ainsi, il n'entend pas que Dieu ferme les yeux, et qu'il n'y ait envers lui nulle discretion de bien et de mal: mais il entend qu'il ne luy en chaut quant à soy. Il est vray que Dieu selon qu'il est la fontaine de toute iustice et droiture, aime l'equité: et si nous vivons iustement, voila comme une image de Dieu. Car il est certain que nous n'avons pas le bien en nous: mais c'est comme nous voyons que le soleil reluit ici bas, quand il iette ses rayons. La clarté que nous voyons ici bas, ne vient point de la terre: nous verrons la elarté sur les maisons, sur la terre: et toutes fois elle ne procede point de là: mais c'est une elarté reflexe (qu'on appelle) qui se reiette selon que la terre la reçoit: elle se tient donc là sur la terre. Comme aussi quand en un miroir nous-nous regardons, le miroir n'a point de face: mais la face de l'homme se vient là presenter, et le miroir la monstre. Ainsi donc quand nous faisons bien, cela n'est pas de nous (car on n'en sauroit arracher que toute ordure et povreté, comme nous sommes corrompus de nature) mais nostre Seigneur espand sa bonté et sa iustice sur nous. Si donc il nous fait ces e grace en nous regenerant par son sainct Esprit, que nous vivions sainctement, nous sommes comme des miroirs ansquels son image est là comme representee: et c'est une clarté laquelle vient d'enhaut, mais elle se monstre ici bas. Or d'autant que Dieu recognoist tout ce qui est bon estre de lui, voila pourquoy il aime le bien: comme il est impossible qu'il en face autrement, veu qu'il en est la source et la fontaine. Au reste il ne lui chaut à son regard, c'est à dire pour son profit, ou advantage qu'il en reçoive, il ne lui chaut comme les hommes vivent. Quand les hommes feront du pis qu'ils pourront, osteront-ils ceste iustice qui est en Dieu? Pourront-ils amoindrir sa maiesté? Pourront-ils aneantir sa gloire et son honneur ? Pourront-ils accourcir les limites de son royaume? Nenni. Voila donc comme il est dit, qu'il ne chaut à Dieu que les hommes facent. Mais quant à nous, regardons si ce n'est pas nostre beatitude de nous renger à lui, et nous rendre suiets en obeyssance. Et veu que n'ayant besoin de nous, ne de nostre vie, ou de nos oeuvres, il a toutes fois telle solicitude que nous vivions sainctement: cognoissons par cela l'amour qu'il nous porte, ainsi que desia il a esté dit, qu'il nous daigne bien conioindre à soy, et nous y conioindre en telle sorte, que si nous vivons bien, il dit que son regne est establi: si nous vivons mal, il dit qu'il ne regne plus. Et comment? Pouvons-nous ennpescher Dieu que son empire souverain ne lui demeure tousiours? Nenni. Et pourquoy donc use-il d'un tel langage? C'est (comme i'ay desia dit) pour nous declarer comme

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il nous aime, ainsi qu'il en est parlé au huitieme chapitre des Proverbes (v. 31), là où la sagesse de Dieu est introduite, que son plaisir et ses delices sont d'habiter entre les hommes. Dieu parle ainsi pour nous monstrer qu'il ne veut point retenir lé bien qu'il a en soy comme enserré et caché: mais qu'il veut qu'il soit espandu entre nous, et que nous en soyons participans: et qu'ainsi il prend plaisir à nous esclairer, tellement que nous ne sommes point comme bestes brutes, mais que nous le cognoissons en concevant ce qu'il nous monstre, en telle sorte que nous sommes eslevez là haut en son royaume. Autant en est-il aussi en tout et par tout: c'est qu'il prend plaisir de nous eslargir de ses biens pour nous en donner une telle iouyssance, qu'il se conioint à nous, et nous à lui. Dieu donc a eu un tel soin de nous, qu'il lui chaut comme nous vivons: mais non pas pource qu'il en ait ne profit ne dommage. Voila en somme ce que nous avons à noter.

Or il est dit quant et quant, Sera-ce pour crainte qu'il ait de toy, qu'il t'arguera, ou qu'il descendra avec toi en iustice? Ici il nous est monstré encores plus clairement que nous ne gagnerons rien, voulans tergiverser avec Dieu, comme nous avons accoustumé de faire avec nos semblables. Car pourquoi est-ce qu'on use de tant de cavillations en procez et en querelles qu'on a avec les hommes, sinon pour mettre quelque rempart, et pour apaiser la partie: ou bien pour l'intimider afin qu'elle ne poursuive point plus outre avec telle rigueur? Exemple, Quand quelqu'un sera assailli, il regardera: C'est homme ici me poursuit vivement: que faut-il que ie face? Lors il viendra user de quelque subterfuge: ou bien il baillera quelqu'un en queuë à sa partie adverse pour lui mettre la puce en l'aureille, comme on dit: Ne penses-tu pas que ton adverse partie est plus forte que toy? Ou bien il lui suscitera par dessous terre quelque chose: tellement que l'homme se retire, et est refroidi, et n'ose pas poursuivre comme il avoit commencé: car il craint que le mal ne lui retombe sur la teste. Ainsi donc, pource que nous avons accoustumé de faire peur aux hommes mortels afin d'eschapper de leurs mains, et que nous leur monstrons les dents, que nous leur donnons quelque signe que nous avons le moyen de nous revenger: il nous semble que nous pourrons faire le semblable envers Dieu. Et quelle folie? Ne faut-il pas que nous soyons bien despourveus de sens? Mais pource que les hommes sont tant outrecuidez, qu'ils cuident pratiquer envers Dieu ce qu'ils font envers leurs prochains: pour ceste cause il est dit, Et penses-tu que Dieu se taise pour crainte qu'il ait de toy? Or qu'est-ce qui esmeut les hommes d'espouvanter ainsi leur partie adverse? Pource qu'on regarde,

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Cestui-ci me veut faire tort, il faut que ie l'empesche, et encores s'il m'assaut, ie le repousserai: ou bien, i'aurai le moyen de iustice pour le rembarree. Voila donc ce qui nous empesche de poursuivre les uns les autres: c'est assavoir quand nous voulons nous maintenir, et que les meschans nous veulent nuire, nous avons la iustice qui se met entre deux: car nous ayans là nostre refuge, voila qui les empesche d'executer ce qu'ils ont entreprins, et c'est comme nous y pocedons, quand nous avons affaire aux hommes mortels. Or ne pensons pas que Dieu soit mené d'une telle affection. Et pourquoy? Qu'est ce que nous luy pouvons faire? Luy pouvons-nous apporter ne chaud ne froid, comme i'ay dit? Ainsi donc Dieu ne nous poursuit point de peur qu'il ait que nous n'anticipions sur luy, que nous ne luy mettions le pied sur la gorge: car s'il veut seulement souffler, il faudra que nous soyons abbatus: et ceux qui se dressent ainsi à l'encontre de Dieu, que font-ils, sinon qu'ils se rompent le col? C'est autant comme si un homme se cassoit les nerfs et les veines en s'efforçant d'aller en haut, et il ne peut: il faut qu'il demeure là tout court, et que s'il veut s'efforcer outre mesure, il se rompra tout le corps. Voila donc une cheute mortelle. Ainsi en est-il, quand les hommes ont ces 3 arrogance diabolique de s'eslever contre Dieu. Il ne faut point donc que nous pensions que nostre Seigneur se doute de nous: car il se mocquera d'une telle outrecuidance, comme il est dit au Pseaume 2 (v. 4). Et bien: il est vrai que les hommes feront grand bruit quand ils machineront par ensemble. Et sur tout si les rois et les princes ont des ligues, et qu'ils complottent à l'encontre du Dieu vivant, que les peuples aussi s'y accordent, ils feront grand bruit: mais ce n'est qu'ici bas, et les hommes sont comme des sauterelles, ainsi que le Prophete Isaie en parle (40, 22). Les sauterelles ont de si longs pieds, qu'elles pourront sauter: mais il faut qu'elles retombent bas incontinent. Ainsi les hommes se remueront bien ici: mais sauteront-ils par dessus les nues? Nenni. Cependant celui qui habite aux lieux souverains ne s'en fera que rire. Cela est pour monstrer quel est le siege de Dieu, c'est assavoir par dessus les cieux: tellement que les hommes ne pourront iamais atteindre iusques les à lui: il se rira là haut en son repos cependant qu'ils feront ici grand bruit. Et ainsi apprenons, quand Dieu nous adiourne, et nous fait nostre procez, que ce n'est point que nous lui puissions nuire, ce n'est pas qu'il ait regard à soy pour empescher que nous n'anticipions sur lui: nenni. Pourquoy donc? C'est afin de nous faire sentir le mal qui est en nous, et que nous soyons incitez par cela de cercher le remede, et qu'avec vraye repente ce nous venions à lui. afin d'estre

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gouvernez selon sa volonté. Dieu donc en punissant les hommes procure leur salut: en les condamnant, il les veut absoudre: ou bien, quand ils sont chastiez, il veut ratifier et confermer sa iustice, pour monstrer que nul mal ne demeurera impuni. Et cependant il veut aussi aneantir cest orgueil qui est aux hommes, d'autant qu'ils se plaisent en leurs vices, et s'y glorifient: Dieu veut mettre bas tout cela quand il les amene en iugement. Et ainsi apprenons de ne nous plus flatter, toutes fois et quantes que nous aurons quelque remors là dedans, et que nous serons condamnez par la parole de Dieu, qu'on nous monstrera nos vices qu'on grattera nos rongnes: apprenons, di-ie, de n'user plus de subterfuges: car nous ne ferons qu'empirer nostre marché. Et sachons que Dieu ne nous craint pas, que nous lui puissions apporter aucun dommage: mais nous solicite a sentir nos fautes pour nous y desplaire: et que par ce moyen il nous tend la main pour nous amener à salut: ou bien qu'il veut que nostre condamnation redouble et que nous soyons tant plus inexcusables, quand nous lui aurons resisté, et qu'avec la malice qui est en nous il y aura eu ceste obstination et rebellion pour ne point fleschir quand il aura tasché de nous reduire à soy. Voila en somme ce que nous avons à considerer.

Or Eliphas adiouste quant et quant, Ta malice n'est-elle pas grande? et tes iniquitez ne sont-elles pas sans fin? Il est vrai que ceci est tres mal appliqué à la personne de Iob (comme desia il a esté noté) mais cependant il nous faut tenir à ceste doctrine generale, afin de l'appliquer à nous selon qu'il nous en est besoin. Notons donc que par la bouche d'un homme estourdi. et qui n'auroit point telle prudence comme il devoit pour approprier la verité a son usage, le sainct Esprit nous monstre ce que nous avons à faire, quand nous venons en conte avec Dieu: n'est que nous sachions que nous lui sommes obligez en tout et par tout, et qu'il n'est tenu à nous en rien qui soit: d'avantage aussi que nous ne lui pouvons faire aucun dommage: et que quand il nous condamne, et nous amene en iustice, ce n'est pas pour son profit, mais pour nostre salut, et nostre bien: voire mesmes que quand nous sommes condamnez, c'est afin d'estre puis apres absouts de lui, afin que nous ne tombions point en ceste condamnation extreme, en laquelle les meschans seront contraints de venir en la fin. D'autre part que quand Dieu nous amene ainsi en iugement, c'est afin de faire examen de nos pechez et esplucher toute nostre vie, afin de nous desplaire en nos vices. Mais cependant quand nous aurons bien remué tout ce qui est en nous, et qu'il nous semblera que nous ayons cognu ce qui en est: sachons que nous n'en avons point encore apperceu

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la centieme partie, ie di mesmes ceux qui y voyent bien clair, et qui ne se veulent point flatter ne nourrir en mal. Car quoy qu'il en soit, selon que les hommes sont eslourdis, et ont une veuë courte et obscure, il est certain qu'ils n'apprehenderont point la centieme partie de leurs pechez: mais Dieu qui voit beaucoup plus clair que nous, les cognoist. Si nous tombons en un vice auiourd'hui, et que nous en soyons tout convaincus, nous commettrons une faute demain de matin encores derechef: voire et le iour ne se passera point qu'il n'y ait un grand nombre d'offenses et de transgressions Et puis ce sera tousiours à recommencer, car nous ne serons point convaincus d'un vice tant seulement, ou de deux, ou de trois, mais d'une centaine. Et ainsi donc où en serons-nous? Quand l'homme a bien examiné sa conscience, et qu'il se trouve coulpable en tant de sortes, et qu'il vient à conclure, Dieu en cognoist encore cent fois plus: où en peut-il estre là dessus ? No devons-nous pas estre là bien estonnez ? Ne faut-il point que les cheveux nous drossent en la teste, pour estre comme plongez aux abysmes de mort?

Voila ce que nous avons à noter de ce passage: c'est assavoir, que toutes fois et quantes qu'en oyant prescher la parole de Dieu, les vices desquels nous sommes entachez sont là condamnez: un chacun ait à entrer en soi, qu'un chacun se face son procez, et n'attende pas que Dieu le poursuive: mais qu'il cognoisse, Helas! i'ay failli en telle sorte, et non seulement pour un coup, ne pour deux, mais tant et plus. Et si i'ay failli en ceste sorte, il y en a bien d'autres: que si Dieu veut remuer mes ordures, que sera-ce ? Il faudra que i'en creve du tout. Cela' di-ie, nous amenera à humilité et repentance: tellement que nous ne serons plus ainsi tardifs comme nous estions d'approcher de nostre Dieu: pour le moins nous ne serons plus si revesches de nous rebecquer à l'encontre de ses corrections. Et mesmes que nous soyons tant plus soigneux de ce faire, quand nous voyons que la plus part se plaisent et se glorifient en leurs vices, et au lieu de gemir et estre confus de honte, ils veulent faire des bons Chrestiens, voire des plus parfaits qu'on puisse trouver. Il est vrai qu'ils diront en general: O ie suis homme, et il faut que tous se confessent pecheurs: mais tant y a qu'il n'y en a point qui facent mieux que moy: ie n'en sache point qui voulust mieux vivre. Et qui sont ceux qui parlent ainsi? Povres desbauchez, voire si desbauchez que l'air put de leurs iniquitez: et cependant il viendront icy se mocquer pleinement de Dieu. Or (comme i'ay dit) si nous espluchons bien quels nous sommes, il ne nous restera sinon d'estre confus du tout, pour passer condamnation, non point d'un peché, ne de deux: mais en tout et

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par tout, cognoissons que nous sommes maudits de Dieu, et plus que miserables, si ce n'est qu'il ait pitié de nous. En somme il nous est ici monstré qu'il ne faut pas que les hommes se confessent pecheurs devant Dieu comme par acquit: comme ceux à qui il semble que c'est assez quand ils auront dit: O ie ne nie pas qu'il n'y ait des fautes en moy. Non, n'en faisons pas ainsi: mais que le fardeau nous soit si pesant que nous n'en puissions plus. Car de fait voila comme Dieu sera vrayement glorifié: ce n'est pas quand les hommes diront qu'ils ont quelques petites infirmitez et imperfections en eux: mais quand avec David ils parleront de ceste grandeur de leurs pechez et de la multitude de leurs iniquitez (Ps. 38, 5). Et c'est aussi comme Daniel en parle en sa confession (9, 20): lui qui estoit comme un Ange en comparaison des autres' et toutes fois il dit, l'as confessé mes pechez et ceux de mon peuple, il ne parle point comme de quelque petite faute: mais il dit nos pechez sont grans et enormes, Seigneur. Et ainsi apprenons de recognoistre qui nous sommes, voire et en telle sorte que Dieu soit vrayement glorifié en tout et par tout. Voila un Item. Et aussi quelle esperance aurons-nous que Dieu nous reçoive, et qu'il nous soit pitoyable et propice, si ! nous ne sommes comme accablez des fautes que nous avons commises? Nostre Seigneur Iesus ne dit pas, Venez à moy vous tous qui direz, Ie suis pecheur, il y a des infirmitez en moy: nenni: mais, Vous tous qui estes chargez et qui travaillez, qui avez les espaules courbees sous la pesanteur de vos pechez. Voila ceux qui sont appellez de Iesus Christ, afin de trouver merci en lui, et en sa grace: et non pas ceux qui se mocquent ainsi de Dieu, faisans une confession à la volee sans estre touchez en leur coeur. Voila ce que nous avons à noter sur ce mot. Et au reste, pour venir à une telle cognoissance, il nous faut faire un examen special des fautes que nous avons commises: car iamais un homme ne dira en verité, Ie suis comme abysmé aux enfers, si ce n'est qu'il se soit bien espluché et qu'il ait regardé à ses fautes, et l'une apres l'autre, qu'il les ait bien notees. 6i donc nous n'avons fait un tel examen special, iamais nous n'apprehenderons que nos iniquitez soyent sans fin et sans nombre.

Voila pourquoi cest ordre nous est ici couché: car Eliphas apres avoir prononcé en general, que le peché de Iob estoit grand, et ses iniquitez sans fin, dit: N'as-tu point despouillé celuy qui estoit nud? n'as-tu point ravi gage sans raison? n'as-tu point retiré le pain de celui qui estoit affamé? n'as-tu point refusé de l'eau à boire à celuy qui avoit soif? et cependant ne t'es-tu point accordé avec gens pleins de violence? Voila pourquoy maintenant Dieu te perse

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cute. Or il est vray (comme desia nous avons dit) qu'Eliphas fait grand tort et iniure à Iob: mais cependant l'Esprit de Dieu nous veut ici instruire de l'ordre que nous avons à tenir pour nostre bien humiliez devant Dieu, afin de ne nous point endurcir, et de provoquer par ce moyen sa vengeance quand nous voudrons nous rebecquer à l'encontre de lui. En somme notons que iamais les hommes ne se sentiront pecheurs comme ils doivent, sinon qu'en particulier ils regardent à eux, et puis qu'ils entrent en conte comme par Item. Il est vrai que nous n'en pourrons pas venir à bout, et qu'il nous faudra tousiours conclure avec David (Pse. 19, 13): Qui est-ce qui cognoistra ses pechez ? Mais ce n'est point pourtant à dire, qu'il nous faille seulement passer par dessus, et non pas enfoncer les choses. Si un Iuge terrien sait estre aigu et attentif pour un procez, qui ne sera seulement que pour la vie d'un homme: ie vous prie, quand nous aurons offensé nostre Dieu, ne faut-il pas que là nous ayons une plus grande solicitude? Et mesmes quand un procez ne sera point criminel, mais qu'il sera seulement de quelque petite somme d'argent: si faut-il qu'un iuge regarde là de pres s'il a tesmoins, si le proces est bien conduit, que les choses soyent verifiees: et toutes fois il ne sera question que de dix, ou de vingt florins, de cent escus, ou de ie ne say quoy. Et si un iuge ne fait son devoir, il faudra qu'il soit tenu coulpable devant Dieu comme un larron: Car il est pire mes les qu'un larron, veu qu'il vole le bien d'autrui, et la substance qui appartenoit à l'un pour la donner à un autre. Et ie vous prie, quand Dieu nous fait cest honneur de nous constituer iuges de nostre vie, voire et qu'il le fait pour nostre salut: serons-nous excusables si nous sommes nonchalans, et que nous fermions les yeux à ce qui nous est tant profitable et utile? Il est bien ce, tain que non. Ainsi donc pesons bien ce que i'ai touché: l'est assavoir, que les hommes iamais ne se cognoistront vrayement pecheurs comme ils doivent, et comme il est requis, iusques à tant qu'en particulier ils ayent bien examiné leur vie. Et de fait nous voyons comme David en use: car un seul peché le ramene iusques au ventre de la mere, quand il voit qu'il a commis une transgression si vilaine devant Dieu, qu'il avoit esté cause d'un meurtre cruel, non seulement d'un homme, mais de plusieurs, voulant faire mourir Urie. Apres donc qu'il a veu la vilenie de son peché, ceste enormité-là ne le contraint point seulement de penser à ce seul peché: mais il regarde à soy de plus pres, me mes il se vient à contempler iusques au ventre de la mere, et se condamne en tout et par tout. Voila aussi comme il nous en faut faire. Et pourtant, ç'a esté une chose diabolique que de

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ceste confession Papale, quand on a voulu que les hommes se confessassent en l'aureille d'un Prestre pour desgorger là leurs pechez: comme si un gourmand alloit vomir le vin, quand il en aura tant entassé que son estomac ne le pourra plus porter. Dieu donc ne veut point que nous ayons une telle maniere de confession: comme aussi elle est du tout contraire et repugnante à sa parole. D'autre costé il ne veut point aussi que nous disions en un mot, l'ai failli: que nous passions seulement par dessus la braise (comme le proverbe en est en ce pays) mais que nous pensions de pres à nous, et qu'un chacun entre en sa conscience, et que nous cognoissions, Or ça, ie ne suis point seulement coulpable devant Dieu d'une seule faute, mais d'une telle, et de telle: et non seulement pour un coup, mais i'y retourne tousiours. Quand donc nous en ferons ainsi, nous examinans d'une telle façon spéciale, nous pourrons bien conclure: Et Seigneur, nos iniquitez sont infinies, nos transgressions sont sans fin. Voila, di-ie, en quoy Dieu veut estre glorifié. Voila comme les povres pecheurs seront touchez au vif, et navrez en leur conscience pour

se desplaire en leurs vices. De fait ceux qui ne font que se confesser en general pour dire, Ie suis pecheur comme le reste des hommes: monstrent bien qu'ils ne sont point touchez là dedans au profond de leur coeur, et qu'ils ne savent que c'est de cognoistre leurs pechez pour s'y desplaire. Or de nostre part apprenons de bien cercher et sonder tous nos vices: et quand nous en aurons recueilli quelque nombre, que nous sachions qu'il y en a cent fois plus, et que nous soyons confus en nous-mesmes les, que nous passions condamnation en souspirant devant Dieu, pour dire: Helas Seigneur! il est vrai que nos pechez sont en grand nombre, que nos iniquitez sont infinies: mais que la multitude de ta misericorde s'espande sur nous, comme David en parle (Pse. 40, 13). Car voila le seul moyen d'obtenir pardon de toutes nos offenses, c'est quand il plaist à Dieu de les couvrir et abolir par sa bonté, et nous en nettoyer par la vertu de son sainct Esprit.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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L'OCTANTEQUATRIESME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE XXII. CHAPITRE.

Ce sermon poursuit l'exposition des versets 6, 7, 8 et puis du texte ici adiousté.

9. Tu as laissé aller les vefves vuides, et le bras de l'orphelin a esté cassé. 10. Et pourtant les laqs t'environnent, et la frayeur soudaine t'espouvante 11. Et les tenebres font que tu ne voyes, et les grosses eaux te couvrent.

On pourroit trouver estrange, comment et pourquoy Eliphas accuse ici Iob des crimes que iamais on n'avoit apperceus en lui. Car (comme nous verrons cy apres) Iob avoit esté toute sa vie homme fort humain et liberal: comme il proteste qu'il a esté le tuteur des orphelins, le protecteur des vefves, qu'il a servi d'yeux aux aveugles, de iambes aux boiteux, que sa main n'a iamais esté close aux indigens. Pourquoy donc Eliphas l'accouse-il d'avoir ravi le bien, et la substance de ses prochains? de n'avoir point esté pitoyable, d'avoir este homme cruel, d'avoir gourmandé son bien lui seul ? Il semble qu'en ces choses il n'y ait nul

propos. Mais il nous faut noter qu'Eliphas iuge de la personne de Iob par l'affliction: et voila qui est cause qu'il pervertit tout: comme nous avons monstre ci dessus, qu'il nous faut avoir prudence quand Dieu afflige un homme, qu'il ne faut pas que nous concluions là dessus qu'il est meschant, et qu'il est traitté selon qu'il l'a desservi: c'est mettre la charue devant les boeufs, comme on dit en proverbe. Or voila comme en fait Eliphas, et ainsi son iugement est corrompu. Au reste ce qu'il propose ici, ne doit pas estre simplement entendu: mais c'est autant comme s'il exhortoit Iob a, bien regarder à toute sa vie, et que puis qu'il estoit ainsi affligé d'une façon non accoustumee, il faloit conclure qu'il avoit esté un homme meschant, et que ses offenses estoient si enormes, que Dieu avoit desployé une horrible vengeance sur lui, comme s'il disoit, Regarde si durant ta prosperité tu n'as pas esté cruel? Regarde si tu n'as point contraint

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les povres gens à des choses mauvaises? regarde si tu n'as point desnié l'assistance à celui qui t'en a requis? pense, si tu n'as pas este un contempteur de Dieu ? Et quand maintenant encores tu en demeures-là, et que tu te veux iustifier: c'est signe que tu te mocques de Dieu pleinement: car il est temps ou iamais de t'humilier. Quand tu es ainsi abbatu, ne faut-il pas que tu recognoisses ton iuge, et que tu te condamnes? Or tu persistes tousiours à vouloir debatre contre Dieu: il faut donc conclure que tu es un mocqueur. Voila comme Eliphas y procede. De là nous voyons que c'est de iuger ainsi à la volee: car nous ne regardons pas le bien qui sera aux hommes, ni les vertus que Dieu y a mises, et usons de coniectures frivoles, là où il n'y aura nulle apparence. Eliphas avoit-il iamais veu en Iob ce qu'il lui met ici au devant? Nenni: comme Iob le declare puis apres. Pourquoy donc Eliphas l'argue-il ainsi? Pource qu'il est préoccupé de ceste folle phantasie Puis que Iob est rudement puni de Dieu, il faut donc qu'il ait commis quelques crimes, voire et que Dieu le reiette du tout. Voila une mauvaise conclusion que prend Eliphas. Et pourquoy? Dieu punira les siens quelquesfois, non pas selon les fautes qu'ils auront commises, mais d'autant qu'il veut esprouver leur patience, et puis il veut monstrer que s'il traitte ainsi le bois verd, que sera-ce du sec? Et au reste, il les veut mortifier quant à ce monde: aussi il leur apprend, que les miseres que nous endurons ici bas n'empescheront pas ceste beatitude qui nous est promise, d'autant qu'elle est cachee, et qu'elle ne se monstre pas en ce monde. Voila donc comme Dieu a plusieurs raisons pourquoy il affligera les siens. Or que nous allions conclure, que c'est d'autant qu'ils ont mené une vie maudite et perverse: c'est tout pervertir. Mais il y a encores une queue qui est pire: c'est qu'alors nous entrons en des folles coniectures. Qu'est-ce donc ? Cest homme ici a esté en apparence de bonne sorte: et comment donc trouverons-nous en lui pourquoi il merite d'estre ainsi traitté? Voila qui nous donne occasion de songer et resver, comme en fait ici Eliphas. Parquoy nous devons estre plus sobres, et nous moderer, quand il est question d'asseoir iugement sur nos prochains: et par ainsi que nous n'y allions pas à l'adventure, mais que nous examinions bien leur vie: et quand nous aurons cognu un homme estre meschant, et contempteur de Dieu, que ses vices seront notoires: alors nous pourrons bien dire, Dieu le punit. Pourquoy? Afin que nous soyons enseignez par son exsemple, et que ce nous soit une instruction utile. Et au reste, quand nous n'aurons point apperceu en un homme cause pourquoy Dieu le doive punir à la rigueur: s'il luy advient quelque calamité tenons nous en suspens, et

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pratiquons ce qui nous est allegué du Pseaume (41, 2), c'est que nous soyons plustost pitoyables, et enclins à la bonne partie, et que nous cognoissions, Helas! si nostre Seigneur nous vouloit traitter selon que nous l'avons desservi, que deviendrions nous ? Car nous ne sommes pas meilleurs que cestuy-cy: mesmes nous pouvons dire que nous sommes pires: et toutes fois nous voyons comme il est affligé. Par cela apprenons que Dieu nous veut mener plus loin, et qu'il nous monstre que nostre vie n'est rien: et puis il veut exercer les siens en divers combats, et quand ils auront esté patiens au milieu de leurs afflictions, qu'ils se consolent en ce qu'ils cognoissent qu'il y a un repos meilleur qui leur est appresté ailleurs. Voila donc comme nous avons à y proceder.

Or maintenant espluchons par le menu ce qui est ici couché. Eliphas dit, Tu as prins gage de ton prochain sans cause, tu as despouillé celui qui estoit nud. Icy nous voyons que nos pechez ne laissent point d'estre desplaisans à Dieu, combien que les hommes ne les condamnent point. Car si un homme est trop cruel à prendre gage de quelque povre, quand il luy prestera en sa necessité, s'il lui oste ou la couëte de son lict, ou sa robbe de laquelle il doit estre vestu: personne ne l'appellera en iustice pour cela, car quand il y seroit appellé il seroit absout. Pourquoy? Il a presté son argent, il lui estoit licite de prendre gage pour s asseurer. Quant aux hommes on ne sauroit aucunement le forcer: mais quant à Dieu, il ne faut pas que nous cuidions estre absouts pour cela. Et ainsi quand nous penserons et cuiderons estre iustes et innocens devant Dieu, si nous n'avons esté reprins devant les hommes, c'est un abus: car la police terrienne n'est point pour nous amener à ceste perfection que Dieu requiert de nous comme de ses enfans, il suffit que par icelle nous soyons entretenus tellement qu'un chacun ait son droict, que le plus fort ne l'emporte point, que les fraudes, rapines, iniures, et outrages soyent chastiez. Voila dequoi doit servir la poli e de ce monde. Mais quand nous venons devant Dieu, ce n'est pas assez que nous alleguions. Ie n'ay pas este larron pour estre mené au gibet, ou pour estre fouetté, ie nay point meurtri un homme pour estre condamné à mort, ie n'ay point commis aucun crime qui emporte ne punition corporelle, n'infamie. Quand nous aurons allegué tout cela, ce n'est rien. Et pourquoy? Car quand i'auray hay mon prochain en secret, desia ie suis tenu pour meurtrier devant Dieu, quand i'auray tasché de corrompre et abuser la femme d'autruy, ou mesmes que i'auray eu un regard impudique: me voila condamné, comme un paillard. Si i'appette le bien d'autruy, et que ie machine de l'attirer à moy, quand les hommes ne m'en feront nulle reproche,

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me voila tenu pour larron devant Dieu. Nous pouvons donc recueillir de ce passage une doctrine utile, c'est qu'il ne nous faut point flatter quand les hommes ne nous pourront reprocher en toute nostre vie, que pour nos mesfaits nous ayons esté tirez en iustice. Bref, quand on nous pourra estimer tant iustes que rien plus, il ne faut point que nous pensions estre eschappez pour cela. Et la raison? Celuy qui aura prins gage en asseurant son argent, est estimé devant Dieu quelquesfois comme un meurtrier. Il est parlé ici notamment de prendre gage sans cause. Et pourquoy ? Car simplement la chose n'est pas mauvaise de soy, et Dieu ne la reiette pas du tout, c'est assavoir, qu'on prenne gage: car s'il est licite d'acheter le bien d'autruy, il sera licite de prendre gage. Voila une hypoteque d'un champ, on d'un pré, qui est une chose que Dieu ne condamne point: et aussi quand on apportera quelque meuble, cela en soy ne doit point estre du tout reietté: mais il est dit, qu'il est mauvais de prendre gage sans propos et sans raison. Et comment cela ? Or Eliphas adiouste son intention, tellement qu'il ne nous en faut point chercher glose d'ailleurs. Il dit donc, que Iob a prins le gage de son prochain, qu'il a despouillé celui qui estoit nud. Et C'est suivant ce que nostre Seigneur declare en sa Loi, Que les gages que nous prenons ne doivent point estre de ce qui servira a un homme pour sa necessité ordinaire: car si un homme est despouillé, et qu'il ait froid, quand nous serons si cruels de prendre sa robbe, c'est comme une espece d'homicide. Si un homme se descouche, quand il aura faim, et pour acheter du bled, ou d'autres choses pour sa nourriture, il engagera la couette de son lict, celui qui la prend est bien inhumain: car entant qu'en lui est il le tue, changeant seulement l'espece de mort, et c'est comme si un homme estoit en danger de s'estrangler: et bien ie lui lascherai le cordeau, mais ie lui couperay là gorge au lieu. Ainsi donc quand un povre homme n'aura que manger, et qu'il sera contraint de bailler son lict afin d'avoir du pain: voila une cruauté par trop vilaine, et qui ne se peut excuser. Et pourtant nostre Seigneur dit en sa Loi, Advise que le gage d'un povre homme ne couche point chez toi: quand tu verras que cela lui sert à sa necessité, et qu'il ne s'en peut passer qu'il ne lui en soit mal, que tu lui rendes: et si le povre homme a sa couche, et que tu lui laisses ayant subvenu à sa necessité, ses costez te beniront: si tu lui as rendu sa robbe, tellement qu'il n'ait point froid, son corps te benira. Au contraire, quand un povre homme sera descouché, et mal à son aise par ta malice, et de ce que tu auras esté si vilain de ne luy avoir rien voulu prester sans gage: encores que le povre homme ne demande point vengeance, et

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qu'il soit comme muet, si est-ce que tu seras maudit, et la necessité de lui sera assez suffisante pour t'appeller en conte et en iugement devant Dieu.

Voila ce que maintenant Eliphas signifie. Voire dit-il, tu as despouillé celui qui estoit nud: c'est à dire, Quand quelque povre est venu à toy, et qu'il t'a demandé argent à emprunter, tu n'as point regardé en prenant gage de lui s'il te bailloit sa robbe, s'il te bailloit sa couche, s'il te bailloit son pot, tellement que quand il avoit du pain, il ne savoit comment le manger: tu lui as ravi ce qui lui estoit necessaire. Nous voyons donc que pour cheminer selon Dieu en integrité, et pour vivre comme freres ensemble, ce n'est pas assez que nous observions les loix terriennes, et que nous ne facions rien contre la police du monde: mais qu'il nous faut venir plus haut, c'est de garder ceste equité de nature, de ne faire à autrui sinon ce que nous voulons qu'on nous face. Pourtant qu'un chacun regarde de pres que c'est qu'il voudroit qu'on lui fist, c'est a dire, ce qu'il ingeroit estre equitable, quand il seroit en telle necessité. Or il n'y a celui qui ne sache bien dire, Et comment? Nostre Seigneur nous commande de nous entretenir les uns les autres: et quand i'auray faim, ie suis aussi bien suiet à avoir froid: et celui qui m'arrache la robbe du des, ne monstre-il point qu'il ne demande qu'à me couper la gorge ? Nous saurons bien alleguer ceste raison-là: quand donc nous ferons le semblable à autrui, faut-il autre iuge pour nous condamner? Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or il sensuit puis apres: Tu n'as point donné à boire de "eau à celui qui avoit soif, tu as retiré le pain de celui qui estoit a/famé. Ici Eliphas monstre que Iob pourroit estre puni de Dieu, d'autant qu'il n'aura point eu pitié des hommes pour les secourir en leur indigence. Or pour recueillir fruict de ceste doctrine, il nous faut laisser la personne de Iob, comme nous avons touché par ci devant: et pourtant, qu'un chacun regarde à soi quand Dieu nous visite, et nous traitte d'une telle rigueur, que nous sommes contraints de sentir nos fautes: examinons bien, di-ie, si ce n'est pas pource que nous n'avons point exercé telle humanité envers nos prochains comme il nous estoit commandé, et le devions faire. Or il est dit (Prov. 21, 13), Que celui qui estoupera son aureille quand le povre crie, et lui demande secours, il criera à son tour, et ne sera point exaucé. Voila Dieu qui nous menace, que quand nous n'aurons daigné subvenir à ceux qui demandoyent secours de nous, combien que nous eussions la faculté et le moyen, il permettra que nous tombions en quelque mal, voire les plus riches et les plus aisez: car Dieu a beaucoup

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de chastimens en sa main que nous ne concevons pas du premier coup. Il est vrai que ceux qui sont riches ne pensent iamais tomber en quelque perplexité, en sorte qu'il leur semble que quand il y auroit trouble et confusion par tout le monde encore seroyent-ils on paix. Or nostre Seigneur declare que ceux qui n'auront point este en aide à leurs prochains à la necessité, et n'en auront tenu conte, viendront en leur rang, et qu'ils ne seront point aidez, qu'il n'y aura personne qui leur subvienne: mesmes ils ne seront point exaucez d'enhaut, et s'ils veulent avoir leur refuge à Dieu, la porte leur sera fermee: comme il est dit (Iaq. 2, 13), Iugement sans misericorde à celui qui n'aura point fait misericorde. Et c'est la menace la plus horrible qui nous sauroit estre faite, quand Dieu nous declare, que nous serons traittez de lui sans misericorde. Et que pouvons nous attendre si Dieu n'a pitié et merci de nous? Il faut que nous soyons tous abysmez. Or est-il ainsi que Dieu nous prive et nous forclost de toute esperance de sa bonté, quand nous sommes ainsi cruels envers nos prochains. Apprenons donc si Dieu nous visite et que nos afflictions soyent grandes, de chercher bien la cause pourquoy, et d'examiner: Or ç'à i'ayeu moyen d'aider à ceux qui avoyent faute des biens de ce monde: comment les ay-ie secourus? M'en suis-ie acquité? S'il y a eu quelqu'un qui ait eu faute de mon secours, ay-ie tasché de lui donner aide? Si on est venu vers moi, ay-ie esté prest de communiquer de ma substance? Si nous cognoissons cela, gemissons devant Dieu, et cognoissons qu'il nous fait une grand' grace de nous admonnester de nos fautes.

Et au reste, notons que tous ces subterfuges sont frivoles, de dire, Et comment? Faut-il que ie soye du tout desnué de ma propre substance? Ce que Dieu m'a donné n'est-il pas à moi, pour en distribuer selon que bon me semblera, et non plus Et quand i'ay du bien ie ne l'ay point ravi et si ie n'en fay tort à nul, pourquoi ne me sera-il licite de posseder ce que ie tien de Dieu? Car ie lui en rend graces, cognoissant qu'il m'est donné de lui. Nous aurons, di-ie: beau alleguer tout cela" car combien que nostre Seigneur donne aux riches ce qu'ils possedent, voire quand ils l'ont de moyen licite, en sorte qu'ils peuvent protester qu'ils Pont de lui: toutes fois ce n'est pas pour en user, tellement qu'ils n'ayent point regard à la necessité d'autrui, ou qu'ils le facent seulement par acquit. Car Dieu quand il nous donne du bien en abondance, nous fait cest honneur-la, que nous sommes ses procureurs et receveurs. Or nous voyons qu'un receveur n'aura point seulement la charge de recevoir et d'amasser le bien, mais aussi de distribuer si le maistre lui commande. Quand donc nostre Seigneur

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nous constitue comme dispensateurs des biens qu'il nous a mis entre mains, il veut que nous les distribuons. Et où? Nous savons qu'il n'a que faire que nous employons rien pour lui: il veut donc que nous subvenions à nos prochains, et à ceux qui ont faute. Et pourtant ceux qui ont du bien en abondance, il ne faut pas qu'ils alleguent, O ceci est mien, voire: à telle condition que tu en subviendras à ceux qui en ont faute: mais pour le gourmander toi seul, Dieu ne le t'a pas ainsi donné. Vray est qu'on ne peut pas imposer loi en ceci comme sainct Paul le monstre: que ce n'est point comme si un prince faisoit une taille: car il demandera quelque quantité du bien qu'un chacun possede, il faut que la taxe soit faite là dessus. Dieu n'y procede pas ainsi: car il aime ceux qui lui font offrande de pure liberalité, et d'un franc courage, comme dit sainct Paul (2. Cor. 9, 7). Il ne faut point donc que le riche donne au povre par necessité ou contrainte, mais d'un franc vouloir. Tant y a que nous ne sommes pas excusez si nos prochains ont eu et faim et soif, quand nous aurons cognu la necessité, et que nous n'y aurons donne nul secours: car lors nous aurons gourmandé et mal usé du bien que Dieu nous avoit mis entre mains. Quand, di-ie, nous en aurons fait ainsi, il est certain que Dieu nous tiendra coulpables comme meurtriers. Voila quant à ce verset, où il est dit, Que celui qui est puni de Dieu a refuse le pain à un povre affamé, et qu'il n'a point donné à boire de l'eau à celuy qui avoit soif.

Or il adiouste puis apres:. L'homme robuste cependant possedoit la terre, et celui qui avoit authorité habitoit en icelle. C'est pour monstrer que les riches d'autant qu'ils sont à leur aise n'ont point de compassion: car ils ne savent que c'est d'avoir faute ils ne savent que c'est de necessité: et ainsi ils n'en sont point touchez: bref, quand ils sont saouls il leur semble que tout le monde le doit estre aussi bien qu'eux. Voila en somme ce qu'a entendu ici Eliphas. Or il rapporte ceci à la personne de Iob. Il lui reproche donc que la terre n'a pas este crée pour un petit nombre de gens, comme les riches ne pensent iamais avoir assez, mais de iour en iour ils font de nouveaux acquets: Et ceci me viendroit encores à poinct, il faut adiouster telle piece. Il ne leur faudra que six pieds quand ils auront leur iuste mesure, c'est à dire, quand ils seront ensevelis: et celui qui aura des possessions pour nourrir une centaine de personnes, cuide encores mourir de faim, comme ils sont gouffres insatiables, ils ne se contenteroyent pas de posseder la terre, mais ils arracheroyent volontiers le soleil du ciel: car ils portent envie aux pauvres qu'ils ayent cela commun de iouyr de la clarté du soleil. Voila donc comme ces gouffres voudroyent tout engloutir, et leur

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semble que le monde soit creé pour eux. Or Eliphas redargue ici une telle vanité, comme aussi elle est bien à condamner: toutes fois il applique mal cela à la personne de Iob: mais tant y a que ceste doctrine nous est utile. Ainsi donc cognoissons que si un homme abuse de son credit, et d'autant qu'il a les moyens de gaigner, et de prattiquer tousiours, s'il ne cesse d'attrapper, et qu'il ne puisse rassasier sa cupidité, mais qu'elle soit insatiable, pour dire, l'aurai ceci, voila que ie pourrai encores attrapper, qu'il grippe de costé et d'autre: c'est autant comme s'il vouloit que la terre fust creee pour lui seul. Et c'est ce qui est dit ici: Que ceux qui sont en authorité y habitent. Vrai est que nostre Seigneur veut bien qu'il y ait police: ce n'est pas chose mauvaise qu'il y ait des riches et des povres: l'un et l'autre sont creez de Dieu, dit Salomon (Prov. 22, 2). En disant cela, il entend deu: choses, c'est que les riches ne doivent point mespriser les povres, d'autant qu'ils sont creatures de Dieu: il ne faut point aussi que le povre condamne le riche, d'autant que Dieu a voulu qu'il y ait richesse et povreté. Ainsi donc il sera bien licite à un homme de posseder des richesses, et iouyr de ce qu'il a: mais cependant si faut-il qu'il cognoisse que nous vivons en ce monde à ceste condition de communiquer mutuellement les uns avec les autres, et que Dieu ne donne point seulement habitation ou domicile à ceux qui peuvent vivre sur le leur: mais il dit qu'il a donné la terre pour l'heritage des hommes, cela est dit en general. Et ainsi, combien qu'il y en ait qui n'ayent point un pied de terre, tant y a qu'il faut qu'ils habitent au monde à loage, si ce n'est point en proprieté: que ce soit en pays estrange, s'ils ne sont au pays de leur naissance, et que Dieu les vueille ainsi exercer Que si les riches habitent chez eux, et qu'il leur semble qu'ils doivent par l'estendue de leurs ailes reietter les autres bien loin: c'est autant comme s'ils vouloyent despiter Dieu, et usurper en despit de lui tout le monde. Voila donc ce que nous avons à observer en ce passage.

Or c'est une doctrine bien utile, pour enseigner à ceux qui sont eslevez en credit, de ne se point aveugler en orgueil, et de n'abuser point de leur authorité, comme ils ont accoustumé de faire. Quand donc un homme sera riche, qu'il cognoisse qu'il ne doit pas pourtant occuper toute la terre: que s'il est en authorité, ce n'est pas qu'il doive despriser les povres qui sont de nulle estime. Non: car il faut que les uns supportent les autres, et qu'on s'accommode tellement, que celui qui sera riche donne moyen aux povres de vivre avec lui, et qu'ils gaignent leur vie honnestement quand ils travailleront à son advantage: que celui qui est

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povre, combien qu'il n'ait rien qui lui soit propre, toutes fois se contente quand il plaira à Dieu qu'il puisse gaigner sa vie sans faire tort à autrui, et que les uns communiquent tellement avec les autres, que le train commun suive, et qu'un chacun soit nourri et substanté. Voila donc comme les riches sont admonnestez de ne point mespriser les povres d'un orgueil tel qu'ils ont accoustumé de faire, et que les povres aussi cheminent selon leur degré et petitesse, et que tous vivent comme estans logez en ce monde de la main de Dieu, et estans nourris par sa grace. (J'est en somme ce qui nous est monstré en ce passage.

Or il est dit quant et quant, Que Iob pourroit avoir renvoyé les vefves sans aucun secours n aide, et que le bras de l'orphelin avoit esté cassé par lui, c'est à dire, qu'il l'avoit debouté en sorte qu'au lieu que les povres orphelins devoyent estre secourus, plustost ils ont esté opprimez. Notamment il est ici parlé des vefves et orphelins, pource que nostre Seigneur les recommande par especial, à cause qu'ils ont moins d'aide. Car la femme sera sous l'ombre de son mari, et sous sa protection, cependant qu'elle aura son mari vivant: celui aussi qui est en aage d'homme, est desia pour se maintenir: mais voila une vefve qui n'aura ne conseil ne moyen, voila un povre orphelin qui ne sait que c'est des affaires, ceux-là donc sont plus exposez en pillage, et pourtant nostre Seigneur veut qu'ils soyent tant plus recommandez: car nous avons accoustumé de bien faire à ceux dont nous attendons recompense. Mais au contraire Dieu veut esprouver nostre charité, quand nous ferons bien à ceux qui ne nous peuvent rendre la pareille. Et puis d'autant que les hommes sont opprimez, c'est là où nous devons employer les moyens que Dieu nous donne. Or cela est aux vefves, et aux orphelins: et ainsi Dieu les recommande. Il conioint aussi les estrangers, pource qu'ils ne seront point apparentez, qu'ils n'ont point alliances ni amitiez de longue main pour estre soustenus. D'autant plus faut-il que les enfans de Dieu ayent pitié de telles personnes. En somme nous voyons que Dieu en sa Loi, et par toute l'Escriture saincte monstre qu'il est plus griefvement offensé, quand on affligera les vefves, et les orphelins, et les estrangers, que quand on fera mal à d'antres, pource qu'ils sont destituez de secours. Ainsi d'autant plus en faut-il avoir pitié: et pource qu'ils n'ont point dequoi nous rendre la pareille, nous monstrons que nous sommes enfans de Dieu, quand nous leur sommes charitables: et aussi Dieu recognoist cela, et le met en ses contes . Et ainsi ne doutons point que ce ne soit beaucoup plus nostre profit d'avoir ainsi traitté et les estrangers, et les vefves, et les orphelins, que si les hommes nous avoyent desia recompensé.

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Au contraire, quand nous affligerons ceux qui sont desia ainsi exposez à beaucoup d'iniures, et que nous adioustons mal sur mal: nous sommes venus au comble de toute leur malice, c'est signe que nous avons perdu tout sentiment humain, et que nous sommes comme bestes brutes.

Et pourtant Eliphas pour arguer ce peché, dit ici, Tu as reietté la vefvre, et ne lui as point donné de secours, tu n'as point aidé à l'orphelin quand il estoit foulé. Bref cognoissons que nostre Seigneur veut que les foibles soyent supportez par ceux qui ont plus de moyen et de puissance. Si nous ne le faisons, nous monstrons que nous ne sommes point enfans de Dieu Car où est-ce que Dieu regarde? Où est ce que principalement il exerce sa pitié et misericorde? C'est envers ceux qui sont opprimez, qui n'en peuvent plus. Or il est dit que nous devons ressembler à nostre Pere celeste. Voila l'approbation que nous devons donner, que Dieu ne nous a point appellez en vain pour estre ses enfans, c'est quand nous sommes conformez à lui. Or nous savons que Dieu combien qu'il soit pitoyable envers toutes ses creatures, combien que sa bonté s'espande par tout: neantmoins par especial prononce qu'il regarde ceux qui sont foulez et opprimez par iniures, par violences, et qu'il les veut secourir, qu'il est le tuteur des orphelins, qu'il maintiendra les vefves et les estrangers. Puis que Dieu declare cela, il faut que nous luy ressemblions en cest endroit: et si nous faisons au contraire, c'est signe que nous renonçons à Dieu, et à la grace qu'il nous avoit faite, de nous choisir pour ses enfans. Voila ce que nous avons à noter en ce passage.

Or venons maintenant à ce que dit Eliphas, Pour ceste cause les lacqs t'environnent de tous costez et les frayeurs soudaines t'espouvantent. Il nous faut tousiours retenir ce qui a este declaré, que ceci a este mal approprié à la personne de Iob: mais cependant en general retenons aussi que ces choses nous sont mises devant les yeux, afin que nous cognoissions que toutes calamitez et miseres sont autant de chastimens que Dieu nous envoye pour nos pechez. Il est vray (comme desia il a esté dit) que Dieu ne punira point les pechez des hommes à mesure egale: mais tant y a que nous ne souffrons rien que nous ne soyons admonnestez d'examiner nostre vie, et de gemir devant Dieu, sachans que nous sommes coulpables devant sa maiesté. Voila un Item. Et au reste encores que Dieu ait autre but que de punir nos pechez, si faut-il qu'un chacun regarde à soi quand il est visité de Dieu, et que nous ne fermions point les yeux quand nostre Seigneur nous allume la clarté. Si donc nous avons des afflictions, sachons, Voici Dieu qui nous a tendu ses laqs. Et pourquoy ?

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D'autant que nous estions commes bestes farouches: car si nous eussions cheminé comme brebis de son troupeau, il n'eust pas tendu les filets pour nous prendre. On ne tendra point les filets aux brebis et aux moutons, ce sont bestes qui se laissent aisement manier: il ne faut que sibler, et elles viennent Et ainsi quand nous viendrons de nostre bon gré à la simple voix de nostre Dieu, il ne faudroit point qu'il chassast apres nous, qu'il nous tendist ses filets: car cela se fait apres les bestes sauvages. Sachons donc que si Dieu nous traitte en rigueur c'est d'autant que nous lui avons este rebelles: et là dessus faisons examen de nostre vie, et enquerons nous si nous ne l'avons pas offensé. Et puis quand il nous viendra des frayeurs, que nous serons estonnez: sachons que c'est d'autant que nous n'avons point cheminé paisiblement en l'obeissance de nostre Dieu. Car il promet à ceux qui auront paix avec luy, qu'il les gardera, combien qu'ils soyent assiegez d'ennemis: et que combien qu'ils soyent au milieu de beaucoup de dangers, toutes fois ils seront tousiours à sauveté, et dormiront à leur aise, et en repos sous son ombre. Pourtant quand nous serons e tonnez de frayeurs, cognoissons que c'est Dieu qui nous persecute, d'autant que nous n'avons point cheminé simplement sous son obeissance. Bref, tout ainsi que la paix est un donc singulier de Dieu, aussi les troubles qui nous viennent sont autant de maledictions de luy. l'ay dit, que la paix est un donc singulier de Dieu. Et comment cela? Quand nous aurons invoqué Dieu avec une vraye certitude qu'il nous exaucera, et qu'il ne demande sinon que nous venions à lui

voila un bien inestimable, voila un thresor qui né se peut assez priser: et aussi nous ne pouvons obtenir cela que par le moyen de la foi, quand nous Cognoissons que Dieu nous est Pere en nostre Seigneur Iesus Christ. Or cela ne s'entend pas seulement du salut eternel de nos ames, mais aussi quant à ce monde nous avons ce privilege de pouvoir recourir à Dieu, et de luy recommander nostre vie, et de le cercher en toutes nos necessitez. Quand donc nous aurons ceste paix-la de nous appuyer sur la providence de Dieu, et que nous reietterons nos soucis, et toutes nos perplexitez en luy: voila Dieu qui nous fait un bien singulier. Or au contraire quand nous sommes ainsi troublez, il est dit, que c'est une malediction extreme. Et pourquoy? La condition de l'homme n'est-elle point plus que miserable, quand il est ainsi en frayeur et estonnement, et qu'il ne voit que dangers tout a l'environ de lui, et que cependant il ne sait retourner à Dieu pour trouver en luy repos et asseurance? quand l'homme est ainsi effrayé, ne le voila point desia comme en un enfert? Il est bien certain. Et ainsi que nous sachions (encores que le tout

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nous vinst à souhait) que ai nous n'avons paix, ce n'est rien. Mais cependant notons aussi qu'il ne nous faut point cercher nostre paix en ce monde comme les meschans: car cependant qu'ils ne sont point persecutez ne molestez, ils se font à croire merveilles, ils s'esgavent là dessus, et despitent Dieu: il ne faut pas que nous ayons une paix qui procede de nonchalance et stupidité. Et pourquoy? Car ceux qui sesgayent ainsi en ce monde, iamais n'ont paix sinon en oubliant Dieu: et c'est une paix maudite. Il vaudroit mieux que nous fussions en trouble pour venir à nostre Dieu, et cercher le moyen de nous reconcilier à lui, que d'estre ainsi stupides. Ainsi donc notons bien qu'il ne faut point que nostre paix soit seulement quand nous serons à nostre aise, mais elle doit estre fondee en Dieu, et se rapporter là. Cependant cognoissons quand nous sommes en trouble, que c'est Dieu qui nous visite pour nos pechez: mais aussi il nous appelle à soi par ce moyen-là, afin que nous cerchions la paix telle qu'elle nous est promise de lui. De fait Eliphas monstre, que les troubles dont il parle, et les frayeurs dont Iob (selon son opinion) estoit saisi, ne sont sinon à cause qu'il ne pouvoit esperer en la bonté et en la grace de Dieu. Or c'est un poinct bien utile, et digne d'estre noté que cestui ci. Car il pourra bien advenir que les fideles mesmes seront en grands troubles et fascheries (comme ils ne sont pas insensibles) toutes fois Dieu ne laisse pas de leur esclairer. Quand ils se voyent là comme en des abysmes profonds, si est-ce qu'ils ont tousiours quelque clarté de Dieu, ils sentent sa bonté: et quand ils ont receu quelque consolation, il les meine tousiours plus outre, d'autant qu'ils sont appuyez sur sa promesse qui est infaillible: bref quelques assauts qu'ils ayent, ils lèvent tousiours la teste pour esperer salut de lui. C'est comme un homme qui sera prest d'estre noyé: si Dieu lui tend la main, et bien, le voila comme restauré, il regarde au ciel. Mais quand nous n'avons nulle clarté, et que les tenebres nous environnent de toutes parts, et que nous ne pouvons appercevoir nulle bonté de Dieu, ne qu'il nous vueille faire grace, mal-heur sur nous. Si donc nous voulons estre asseurez en tous ces combats spirituels qu'il nous faut soustenir en ce monde, qui sont autant de troubles et d'espouvantemens que Dieu nous envoye pour esprouver nostre fermeté et constance: advisons d'autre part de ietter les yeux sur ceste clarté qu'il nous monstre, c'est à dire, sur les promesses qu'il nous donne, lesquelles sont contenues en sa parole. Et quand nous y serons attentifs pour nous y appuyer et arrester du tout, ne doutons point qu'il ne nous donne un tel repos, que nous pourrons dire, Seigneur, ie ne craindray nul mal, quand ie chemineroye en l'ombre de mort, moyennant que ie soye sous l'ombre de tes ailes, et en ta conduite.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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L'OCTANTECINQUIESME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE XXII. CHAPITRE.

12. Dieu n'est-il point là haut au ciel? Regarde le commet des estoilles comme elles sont eslevees. 13. Cependant tu as dit, Qu'y sait Dieu? Iugera-il par la nuee? 14. La nuee ne lui sera-elle point comme cachette pour ne rien voir? 11 chemine par le cercle du ciel. 15. N'as-tu point observé la voye ancienne, par laquelle' les meschans ont cheminé ? 16. Lesquels ont esté abysme devant leur temps, et leur fondement a esté comme une riviere escoulee. 17. Et ils disoyent à Dieu, Retire-toy de nous. Et qu'est-ce que le Tout-puissant nous pourroit faire?

Comme nous avons veu ci devant, qu'Eliphas accusoit faussement Iob d'avoir mal conversé avec

les hommes: voyant que Iob ne recevoit point condamnation, il adiouste qu'il est un contempteur de Dieu, comme defait voici l'extremité où les hommes tombent quand ils sont adonnez a mal c'est qu'estans corrigez de la main de Dieu ils né se reduisent point, mais s'endurcissent plustost. Quand donc les verges de Dieu ne nous peuvent donter, c'est signe que nous sommes desesperez du tout: car c'est la vraye medecine pour nous ramener au chemin de salut, que Dieu nous monstre nos fautes, et qu'il nous les face sentir. Ceux donc qui se rebecquent ainsi contre la main de Dieu, monstrent par cela qu'ils sont incorrigibles, et que leurs maladies sont incurables. Or vrai est

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que ceci est mal attribué à Iob: mais cependant il nous faut suivre l'ordre que nous avons tenu iusques ici, c'est assavoir, puis que la doctrine est bonne et saincte, qu'un chacun de nous en face son profit. Notons donc en premier lieu, que ceux qui ne s'humilient point sous la main de Dieu quand ils sont chastiez par adversitez, monstrent qu'ils n'ont eu en eux nulle religion, ne foi, qu'il n'y a que mespris de Dieu. Car encores que nous ayons esté si mal advisez de nous desbaucher, et de continuer nostre mauvais train quand Dieu dissimule: si est-ce qu'il est temps de nous amender ou iamais, lors que Dieu nous visite, et quasi qu'il nous contraint par force. Si Dieu ne faisoit que parler, cela desia nous devroit bien suffire: mais quand il frappe sur nous, c'est comme une aide qu'il donne à sa parole, veu que nous sommes trop rudes à l'esperon. Or si cela ne nous amende, qu'est-ce à dire, sinon que nous sommes comme enfans perdus? Voila donc ce que nous avons à noter en premier lieu. Et quant à la personne de Iob, veu que lui qui estoit (comme desia nous avons declaré, et verrons encores plus à plein) d'une telle perfection, a esté neantmoins blasmé, et a soustenu tels opprobres, qu'on l'accousoit avoir esté cruel et desloyal, et qu'en la fin il a esté reputé un contempteur de Dieu: si quelquesfois les hommes nous condamnent ainsi à tort, apprenons d'estre patiens, car Dieu permettra que nous soyons ainsi blasmez, afin que nous apprenions de cheminer comme devant lui, et de n'estre point menez d'ambition, et n'appeter point la gloire et louange des hommes mais de nous contenter quand nostre conscience nous respondra bien devant Dieu. Nous savons que de nature nous sommes enclins à ceste folle outrecuidance, que nous voulons estre prisez, nous voulons, s'il y a du bien en nous, que tout le monde le cognoisse, et qu'on ne nous reiette pas. Or cependant voila de l'ambition qui se mesle parmi, que ce nous est assez moyennant que les hommes nous estiment, et que nos vertus soyent loucees ici bas: et Dieu est mis cependant en oubli. Et ainsi il nous est utile que nostre Seigneur permette que les hommes Nous facent tort, et que quand nous aurons tasché de bien faire, qu'ils convertissent tout en mal, que nous soyons blasmez et denigrez par eux: cela nous est utile, afin que nous apprenions d'avoir Dieu pour nostre Iuge, et de nous contenter quand nous serons approuvez de lui: et lors encores que tout le monde nous reiette, que ce nous soit tout un. Et si cela nous est dur, ayons devant les yeux l'exemple de Iob, lequel nous a surmonté de beaucoup en toute saincteté, et neantmoins si voyons-nous comme on l'a iuiurié à fausses enseignes: et cela ne s'est point fait que Dieu ne le voulust, afin qu'il apprinst ceste leçon

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que i'ai dite, qu'il ne nous faut point cercher d'estre honorez des hommes: mais qu'il nous doit suffire d'estre approuvez de Dieu, et que nostre conscience nous rendra tesmoignage qu'il nous accepte.

Or venons maintenant aux propos que tient ici Eliphas. Comment? Ne cognois-tu pas que Dieu est là haut Regarde le sommet des estoilles comme elles sont eslevees. D'autant qu'Eliphas accusoit Iob d'impieté et de mespris de Dieu, il use d'exhortation, Regarde (dit-il) pour le moins à Dieu. Et de fait c'est le seul moyen pour nous resveiller quand nous avons es endormis, que nous n'avons point pensé à nos p chez, ou qu'il y a eu de la fierté, et de la rebellion en nous: il faut que nous pensions seulement à Dieu, et cela sera pour nous ramener à raison. Et pourquoi? Car cependant que nous demeurons ici bas, nous concevons une asseurance charnelle, tellement qu'il ne nous chaut de rien. Et il ne s'en faut point esbahir: car nous ne voyons rien aussi à l'entour de nous qui nous puisse troubler, attendu que desia de nous-mesmes nous sommes pleins de fierté. Or donc il faut venir a Dieu: et quand nous contemplons sa maiesté, en despit de nos dents il faut alors que nous apprenions de baisser la teste, et d'adorer ceste hautesse infinie qui est en lui. Et ainsi l'ordre que tient ici Eliphas est tres-bon, et nous le faut tenir pour regle, toutes fois et quantes que nous ne sommes point touchez de nos pechez, que nous ne meditons pas la vengeance de Dieu, que nous sommes enyvrez de nos delices: bref quand le mal nous plaira, et qu'on ne pourra point nous attirer à repentance, voici le remede: c'est que nous cognoissions, Et si est-ce qu'il y a un Iuge devant lequel il nous faut rendre conte. Et quel est-il? Est-il comme une creature mortelle? Helas! non. Quand donc nous venons à concevoir ceste maiesté incomprehensible qui est en Dieu, ceste hautesse inestimable: il faut que nous soyons estonnez pour nous humilier, et n'estre plus ainsi eslevez comme nous estions. Voila l'intention d'Eliphas. Dieu (dit-il) n'est-il point là haut au ciel? Pourquoi est-ce qu'il parle ainsi du siege de Dieu, sinon pour le discerner d'avec les creatures, et les choses de ce monde ? Vrai est que Dieu (comme il est d'une essence infinie) n'est pas enclos au ciel, sa maiesté est par tout es )ardue, il remplit aussi bien la terre (comme il est declaré). Les cieux ne te comprenent point, (disoit Salomon en dediant le temple) et Dieu lui mesme en son Prophete Isaie dit (66, 1), Le ciel est mon throne royal, et la terre est mon marchepied. Dieu donc n'est point enclos au ciel: mais ce n'est pas sans cause toutes fois que l'Escriture en parle ainsi. Pourquoi? Il y a comme une marque de maiesté et de gloire telle au ciel,

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que quand nous eslevons là les yeux, il faut que nous soyons esmeus. Contemplons la terre ici bas: il est vrai que les oeuvres de Dieu qui s'y voyent, nous incitent à le magnifier: mais pource que nous ne sommes point touchez d'une telle reverence, quand nous aurons circui çà et là ici bas, comme quand nous regardons au ciel, pource que là il y a une marque et impression de la gloire et de la maiesté de Dieu: ne trouvons point estrange si l'Escripture saincte, quand elle nous veut induire à honorer Dieu, nous dit, qu'il est là haut au ciel. Et de fait si on nous disoit, Dieu est en ce monde: comme nous sommes charnels, et comme tousiours nos esprits tendent en bas, nous l'attacherions à un pillier, à une maison, à une montagne, nous le plongerions en une riviere. Voila quelles sont les phantasies des hommes. Or afin que Nous apprenions en pensant de Dieu de ne rien imaginer de terrestre, afin aussi que nous apprenions de passer outre ce monde, et de ne point estre arrestez à nos sens et phantesies: il est dit, Dieu habite és cieux, afin que nous sachions que ce n'est point à nous de l'enclorre en ce monde pour concevoir quel il est (car nous ne le comprendrons iamais, nos sens ont une trop petite mesure) mais plustost que nous apprenions de l'adorer en toute humilité.

Voila donc pourquoi il est dit, que Dieu est là haut au ciel. Et si cela nous estoit bien cognu, il est certain que toutes superstitions seroyent aisement corrigees: comme la source est venue de là, que les hommes ont voulu comprendre Dieu selon leur phantasie et capacité, et ne s'en peuvent tenir. Car tousiours leurs sens fretillent pour s'enquerir: Et quel est Dieu? et sur cela ils le forgent, et conçoivent tel que bon leur semble voire comme si Dieu estoit charnel. Et voila pourquoi il nous retire de là si soigneusement, et nous monstre que nous ne devons rien imaginer de lui selon que bon nous semblera: car ce sont autant de blasphemes et de sacrileges quand nous le transfigurons ainsi d'autant que nous tournons sa verité en mensonge, comme sainct Paul en parle (Rom. 1, 25). Tous ceux qui se forgent des idoles, et qui transfigurent Dieu selon leur cerveau, sont faussaires, et non point faussaires, pour avoir corrompu quelque instrument public, ou quelque tesmoignage: mais pour avoir aneanti la maiesté de Dieu, et c'est un sacrilege si enorme, qu'il outrepasse tous les autres. Or tant y a que tous' ceux qui se bastissent ainsi des folles phantasies à leur appetit, sont coulpables d'un tel sacrilege. D'autant plus donc devons nous bien recorder ceste leçon qui nous est ici monstree, c'est assavoir que Dieu est là haut: afin que toutes fois et quantes qu'on parle de lui, nous sachions que nos sens deffaudront, et qu'ils seront esvanouis cent fois devant que parvenir à ceste hautesse, et

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qu'il la faut adorer en humilité, sans que nous concevions : rien de lui, sinon ce qu'il nous declare par sa parole. Car voila aussi toute nostre sagesse: et (comme i'ai dit) si ceste doctrine estoit bien imprimee en nous, le monde seroit purgé de toutes les superstitions qui y ont tousiours regné. Pourquoi est-ce qu'on s'est ainsi forgé des idoles, et qu'il a semblé que Dieu ne fust point prochain, sinon qu'il y eust quelque remembrance (comme on dit) et quelque figure? Pource que les hommes se sont donné licence de comprendre Dieu, et en penser ce qui n'en estoit point. Voila donc la source de toute superstition: et quand on s'est fait ainsi des figures visibles, ç'a este pource qu'on n'a pas cognu la hautesse de Dieu, et sa maiesté incomprehensible. Et c'est ce qui nous est monstré quand le peuple d'Israel demandant d'avoir quelque signe visible pour representer Dieu, dit, Nous voulons qu'il aille devant nous: c'est à dire, nous le voulons là comme suiet à nous. Or ce n'est pas ainsi que nous devons approcher de Dieu: mais (comme i'ai dit) nous le devons adorer en toute humilité. Et puis, quand les hommes ont cuidé servir Dieu à leur guise, et qu'ils se sont forgé des loix, pour dire, Et ceci sera bon, et telle chose sera agreable à Dieu: Ç'a esté pource qu'ils l'ont voulu faire semblable à eux, et qu'il prinst plaisir en toutes ces petites fanfares qu'ils ont inventees, c'est à dire, en ces choses externes: et en ce faisant ils ont transfiguré Dieu, comme s'ils le vouloyent arracher de son siege celeste pour l'attirer icy bas, comme s'il estoit une creature, comme s'il estoit charnel. Ainsi donc nous voyons que toutes ces sottes devotions qui sont en la papauté, qu'on appelle Service divin, sont venues de là, qu'on n'a point cognu la hautesse de Dieu. Car alors on eust conclu, Dieu ne prendra point plaisir aux choses qui nous semblent bonnes: car il est d'une autre nature que nous: il est Esprit, il nous le faut donc servir d'une façon toute diverse que ce qui complaist à nostre nature, et ne faut pas que nous presumions icy d'attenter de nous-mesmes rien qui soit: mais nous avons sa loy, en laquelle il nous a declaré sa volonté il nous a baillé nostre regle tenons nous à icelle: voila une sobrieté que Dieu demande par sa parole, et à laquelle il veut que nous nous rangions sans en decliner en quelque façon que ce soit.

Sur ce Eliphas dit, Regarde le sommet des estoilles comme elles sont eslevees. C'est suivant le propos que i'ay desia tenu: c'est assavoir, que d'autant que les creatures d'icy bas ne nous esmeuvent point assez à la crainte et reverence de Dieu, nous devons contempler le ciel: car alors nous sommes plus touchez. Vray est que c'est desia une ingratitude trop vilaine, voire une stupidité,

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quand nous ne sommes point induits à honorer Dieu, ayans ouvert les yeux pour regarder seulement à nos pieds. Car la terre produit-elle tant de fruicts par sa vertu? La nourriture que nous en avons, vient-elle de son naturel et de sa condition propre? Et ainsi encores qu'un homme ne regarderoit qu'à ses pieds, il est certain que s'il ouvre les yeux, le voila convaincu qu'il y a un Dieu, lequel il doit adorer: mais si est-ce que d'autant que nous sommes lourds et grossiers, cela ne nous esmeut pas beaucoup. Que faut-il donc? Que pour aider à une telle rudesse et infirmité nous regardions en haut: et alors il faudra que nous soyons bien abbrutis, si le regard du ciel ne nous esmeut, et tout cest ordre qui se voit aux estoilles, et une disposition si belle et si exquise qui nous rend suffisant tesmoignage, qu'il y a un e m ai es té de Dieu ad mirable. Il faut donc que les hommes soyent estonnez en contemplant le ciel. Et au reste, quand nous aurons cognu que le soleil et les estoilles sont des creatures si nobles et si excellentes: que là dessus nous adioustions ce qui nous est ici remonstré, c'est assavoir, que Dieu est par dessus, et que nous ne parvenons point iusques à lui. Quand nous aurons cognu cela, ne faut-il point que nous soyons encores plus ravis en admiration ? Nous voyons que les Payens qui n'avoyent point esté enseignez, ont esté induits à idolatrie par le regard du soleil, et de la lune, et des estoilles. Pourquoi? Car ils ont là veu une telle gloire et dignité, qu'il leur a semblé qu'ils faisoyent tort et iniure au soleil, sinon qu'ils l'adorassent comme Dieu. Or il est certain que les hommes n en peuvent autrement faire quand ils n'ont point meilleure adresse. Ie ne di pas que les Payens soyent excusez pour cela: car ils devoyent concevoir que ce sont creatures que le soleil et la lune, voire creatures mortes, qui n'ont point de sentiment: mais tant y a que n'ayans point d'Escriture ne de loy pour estre enseignez , il falloit qu'ils fussent touchez de ceste gloire et hautesse qui apparoissoit au soleil et à la lune. Voila donc comme ils ont esté esmeus de les adorer' et d'en faire des idoles. Or cest erreur nous servira de condamnation en une autre sorte: car quand Dieu parle à nous et se declare ainsi pleinement pour nous rendre tesmoignage de sa maiesté et nous monstre le chemin pour venir à lui, et là dessus qu'il nous presente comme des seaux authentiques au soleil et à la lune, pour nous ratifier ce qu'il a dit de bouche (comme là nous en voyons approbation par effect) ie vous prie, ne serons-nous pas coulpables au double, si ce regard-là ne nous esmeut, et que nous ne soyons enseignez d'adorer ce grand Dieu et sa maiesté incomprehensible pour nous humilier sous icelle ? Voila donc en somme ce que nous avons à retenir de ce passage.

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Venons maintenant à ce qu'Eliphas reproche a, Iob, Qu'il a cuidé que Dieu ne vist goutte aux choses d'ici bas, car il lui attribue ceste impieté-la, de dire, Que Dieu chemine par le cercle du ciel, et que la nuee lui est comme une cachette pour empescher qu'il ne voye l'estat des hommes pour le gouverner. Or ce qu'Eliphas impute faussement à Iob, on le verra en tous les meschans de ce monde, car pource qu'ils n'apperçoivent point que Dieu soit ici prochain d'eux, ils concluent qu'ils sont tellement eslongnez de lui, qu'ils se peuvent esgayer comme s'il ne les voyoit plus: ils sont comme ces povres aveugles, lesquels quand ils n'ont point de figure visible de Dieu, pensent qu'ils soyent perdus, et que Dieu ne leur soit point prochain. Si les Papistes ne voyent un Crucifix qui leur face la mouë. s'ils ne voyent point leurs marmousets, ils diront, Et comment? Et où est Dieu? Ils ne savent plus que c est de religion, ils ne savent que c'est de Chrestienté, il n'est plus question de prier Dieu si ce n'est qu'ils ayent des marmousets, qu'ils s'agenouillent devant une piece de bois, ou devant une pierre. Et cela a esté tousiours aux Payens: comme nous voyons que les Payens en blasphemant contre la Loy de Moyse, disoyent que les Iuifs adoroient les nuës: et une divinité incertaine et cachee, pource qu'ils ne regardoyent qu'au ciel, et qu'ils n'avoyent point d'images pour se forger Dieu à leur appetit. Voila donc comme auiourd'hui les povres Papistes y procedent, et sont du tout semblables aux Payens: et il est impossible que les hommes se gouvernent autrement, iusques à ce que Dieu leur declare que c'est par autre moyen qu'il leur est prochain. Or cependant que font les meschans, ceux qui n'ont nulle devotion en eux? Ils pensent: O, Dieu est là haut, mais il est là en sa gloire: et que se soucie-il des choses d'ici bas? Il ne s'en veut point empescher ni mesler: et aussi ce n'est pas chose qui lui appartienne, ne qui soit decente à sa maiesté. Voila donc comme les meschans prennent occasion de s'aliener et de se donner une licence de tout mal, quand ils diront, que Dieu ne les voit point. Or il nous faut bien noter ceci: car nous tomberions en une telle confusion, n'estoit que nous fossions retenus de la main de Dieu, et que sa parole nous servist de bride, car quand nostre Seigneur nous declare qu'il habite là haut, qu'il contemple les choses d'ici bas, et que rien ne lui est caché: et bien, nous sommes alors advertis de cheminer comme devant sa face. Et nous a-il declaré cela ? il besongne aussi en nous par son sainct Esprit, il nous ouvre les yeux, afin que nous pensions a sa maiesté en toutes nos oeuvres et pensees: il adiouste pour plus grande confirmation, que sa parole qui nous est preschee, est comme un glaive trenchant des deux costez,

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qu'elle fait examen de toutes nos pensees et affections, qu'elle transperce iusques à la moelle des os: comme il en est parlé en l'Epistre aux Hebrieux (4, 12). Bref, quand Dieu nous declare qu'il a attribué cest office à sa parole, cela nous retient: et si nous n'avions une telle bride, que seroit-ce? Notons bien donc ceste sentence quand il est dit, Que les meschans, sous ombre qu'ils n'aperçoivent point Dieu en leur sens naturel, cuident estre eschappez de sa main, et qu'alors ils s'esgayent et se font à croire de leur bon gré que Dieu ne se soucie point de ce qui se demene ici bas, et que tout y est confus, et que cela ne va point iusques à sa cognoissance

Quant à ce qui est ici dit de la nuee, Que la nuee est comme une cachette de Dieu: cela est bien vrai, mais c'est en un sens tout divers. Car quand l'Escriture nous parle de la maiesté de Dieu, elle nous dit bien, qu'il est cache entre les nuees: mais à quel propos dit-elle cela, sinon afin que nous ne soyons point exorbitans en nos curiositez, comme nous avons de coustumé? Car nous voyons les hommes estre si fretillans que rien plus: et quand on parle de Dieu, ils en disputent sans propos ne raison, et sans modestie aucune. Et voire, mais qu'est-ce ceci? Qu'est-ce cela? Et quand ils disputent de Dieu, il semble que non seulement ils en parlent comme de leur compagnon, mais de ie ne say quoy qui est inferieur à eux. Nous voyons donc ceste audace diabolique aux hommes, qu'ils veulent entrer aux plus profonds secrets de Dieu, ils veulent remuer tout, et ne lui rien laisser: bref il faudra que Dieu soit comme suiet à eux. Voila où nous en sommes. Pour ceste cause l'Escriture saincte nous dit, Que Dieu a les nuees obscures comme des cachettes. Et comment cela? C'est pour se mocquer d'une telle phantasie qui est en nous. Car voulons-nous parvenir iusques à Dieu? Voulons nous comprendre tous ses secrets? Seulement venons iusques aux nuees: il y a encores longue distance devant que nous venions aux estoilles. Voila une nuee seule qui nous empeschera de voir le soleil: et encores que sa clarté vienne iusques à nous, si est-ce que nous ne saurons point en quel endroit il sera: quand le soleil luit en plein midi, si le temps est couvert et pluvieux, nous ne pourrons pas marquer la place du soleil, pour dire, Il est maintenant en tel lieu. Si une nuee empesche que nous ne puissions pas voir une creature qui se monstre iournellement, ie vous prie, comment comprendrons-nous que c'est de Dieu? Ainsi donc l'Escriture saincte se mocque d'une telle outrecuidance qui est aux hommes quand ils se veulent enquerir outre leur mesure et plus qu'il ne leur appartient, et qu'ils veulent disputer de Dieu à plaisir, et en dechiffrer, tellement qu'ils ne lui reservent

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rien qui soit. Il est donc caché en une nuee, dit l'Escriture: voire, mais ce n'est par, que lui ne voye, c'est pour nostre regard: car nous ne le pouvons pas comprendre: la nuee nous empesche, et nostre sens est par trop debile. Et voila pourquoy sainct Paul en ce passage que i'ai allegué dit, Que les hommes s'evanouyssent en leur sens (Rom. 1, 21). Qu'est-ce à dire Esvanouyr, sinon qu'apres avoir vagué çà et là, on s'escoule comme fumee ? Voila ainsi que nous en sommes: mais Dieu de son costé a une veuë si claire, qu'il passera toutes les nuees du monde, qu'il n'y aura rien cependant qui lui soit obscur. Et pour ceste cause il est dit (1. Tim. 6, 16), Qu'il habite une clarté inaccessible. Ce mot-là est bien notable. Dieu donc ne peut pas estre cognu de nous. Et pourquoy, veu que ce n'est que clarté autour de lui? Ce mot d'inaccessible, emporte que nous n'en pouvons pas approcher. Quand l'homme se voudra eslever, il se reculera d'autant plus: ie di s'eslever avec un orgueil et presomption, pour dire, le saurai que c'est de Dieu, et le comprendrai comme bon me semblera. Et de fait, ne voila point une arrogance diabolique? Car (comme i'ai dit) la clarté de Dieu est inaccessible: et cependant. il n'y a que povreté, foiblesse, et impuissance en nous. Ainsi donc les hommes d'eux-mesmes ne peuvent approcher de Dieu: mais il faut qu'il approche de nous, et que nous le concevions tel qu'il se presente par sa parole, nous contentans de ce qui est là contenu. Mais il est dit, combien que ce chemin nous soit inaccessible pour venir à Dieu, que si est-ce qu'il habite en une clarté, c'est à dire, que lui n'a pas les yeux bandez qu'il ne voye, et qu'il ne cognoisse tout. Nous entendons donc maintenant comme la nuee est bien une cachette à Dieu, voire tellement que les hommes ne parviendront point à lui: mais elle ne lui est pas une cachette, pour dire, qu'il ne gouverne tout par sa providence, qu'il ne voye clair, non seulement en tout ce qui se fait ici bas, mais en tout ce qui s'y pense.

Or cependant nous avons à noter, que d'aucuns qui ont cuidé bien honorer Dieu, ont imaginé ce qui est ici dit: qui toutes fois est un blaspheme execrable. Et voila comme les hommes, quand ils veulent honorer Dieu à leur phantasie, pervertissent tout. Il a semblé donc à d'aucuns estourdis que Dieu ne se devoit point empescher iusques à nous, et que cela desrogoit à sa maiesté qu'il gouvernast ainsi tout. Et Dieu se souciera-il d'une mouche, et d'un ver, et des oiseaux de l'air, et de ceci, et de cela? C'est bien-a propos. Voila donc comme les hommes veulent attribuer à Dieu un honneur tel qu'il leur semble beau, pour cependant le despouiller de sa vertu et de sa maiesté. Que faut-il donc? Que nous apprenions d'honorer Dieu selon qu'il

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nous le commande, que nous ne lui apportions pas des services (comme desia il a este declaré) tels que nous aurons forgé à nostre cerveau: mais escoutons simplement ce que Dieu nous dit et declare de lui, ce qu'il aura prononce de sa bouche sacree: tenons-nous à ceste resolution-là, et sachons que quand nous aurons cognu Dieu tel qu'il se monstre en l'Escriture saincte, nous pourrons le glorifier comme il appartient: car c'est aussi le droit honneur qu'il requiert, et qu'il approuve. Or quand il est dit en l'Escriture, que la providence de Dieu et sa misericorde s'estend iusques aux bestes brutes, qu'il n'y a rien qui ne soit soustenu de sa main et de sa vertu: en cela premierement sa puissance nous est demonstree: et puis nous voyons sa bonté infinie, quand Dieu se soucie mesmes des vers de terre, et qu'un oiseau ne tombe pas sans sa volonté, et qu'il ne l'ait preveu et ordonné. Et comment ? Quelle bonté y a-il en Dieu, qu'il daigne bien avoir le soin des choses si contemptibles, et que nous mesprisons? Et au reste de là nous pouvons aussi conclurre quelle est l'amour qu'il porte, suivant la remonstrance de nostre Seigneur Iesus Christ, Combien valez-vous mieux que des petis passereaux? Or si ceux-là sont nourris de vostre Pere celeste: et pensez-vous qu'il n'ait point regard pour vous substanter, et que vous ne soyez tousiours sous ses ailes, et qu'il ne nous convertisse tout à salut, et que rien vous advienne sans sa bonne volonté? Voila donc comme il nous faut honorer Dieu, non point l'assuiettissans à nostre sens et phantesie, mais acceptans tout ce qui nous est monstré de lui en l'Escriture saincte. Or quand nous en ferons ainsi, nous ne dirons plus, Dieu chemine au cercle du ciel, et pourtant il ne se mesle point de nos besongnes, ce lui seroit une chose mal decente d'estre empesche des affaires humaines et terrestres: nous ne parlerons plus ce langage. Et pourquoy? Car Dieu n'a que faire de prendre ses plaisirs en oisiveté. C'est une opinion brutale que conçoivent de Dieu ceux qui le veulent separer de ce monde, et qui pensent que tout n'est pas gouverné par son conseil et par sa vertu. O, Dieu est d'une telle gloire, qu'il faut qu'il soit là haut en une vie heureuse: il ne faut point donc qu'il ait aucun souci. Voila transfigurer Dieu. Car nostre Seigneur (comme i'ay desia dit) n'est point semblable aux hommes mortels qui constituent une grande partie de leur felicité de vivre à leur aise, en repos et oisiveté. Dieu ne s'empesche pas comme nous: il ne faut point qu'il se tempeste le cerveau, qu'il travaille ne des mains, ne des pieds, ne de rien qui soit. Il gouverne tout Et en quelle sorte? Est-ce qu'il se remue? qu'il aille? qu'il vienne? qu'il machine? qu'il face de grans discours? Nenny. Mais il gouverne tout, il soustient tout par sa simple

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parole, laquelle est de telle vertu, qu'il faut que toutes creatures y obeissent . Ainsi donc e cognoissons que Dieu ne se pourmene point là haut comme en des galleries: mais qu'il remplit tout le monde, et qu'il faut que nous le contemplions tousiours prochain de nous. Et pourtant que de nostre ceste nous soyons prochains de lui pour cheminer comme devant sa face, sachans que nous ne pouvons point ma cher un pas qu'il ne nous regarde, et que tout ne soit marqué devant lui. Voila en somme ce que nous avons à noter de ce passage.

Or Eliphas demande à Iob, S'il n'a point observé la voye des anciens, et qu'est-ce que sont devenus les meschans, lesquels (dit-il) ont esté cassez et rompus, et deffaits, et leur fondement, c'est à dire, toute leur fermeté a esté comme une riviere escoulee et tarie? Ici derechef Eliphas conferme le propos qu'il avoit tenu par ci devant, c'est assavoir que de toute anciennete on a cognu que les meschans ont esté punis. Or il est vrai que Dieu (comme nous avons declaré) a tousiours donné quelques exemples de ses iugemens, afin que les hommes fussent tenus en crainte: suivant ce qui est dit au Prophete Isaie (26, 9), Le Seigneur fera ses iugemens, et les habitans de la terre apprendront que c'est de iustice. Ainsi, quand nous voyons que nostre Seigneur estend son bras, qu'il chastie les meschans, et qu'il se monstre leur Iuge: voila qui nous doit inciter à le craindre et l'aimer. Dieu donc a bien donné de tout temps quelques signes, qu'il falloit que les hommes vinssent à conte devant lui, et que les iniquitez ne demeureroyent pas impunies: mais cependant Dieu n'a pas egalement puni ceux qui l'avoyent offensé. Et pourtant il ne faut point que nous facions une regle generale que les meschans soyent punis en ce monde: car il ne faudroit point qu'il y eust iugement reservé iusques au dernier iour. Que deviendroit l'immortalité des ames? Que deviendroit l'esperance que nous avons de la resurrection? Tout cela seroit aneanti. Ainsi donc Eliphas pervertit tout, quand il veut faire une regle generale de certains exemples que Dieu a donné. lais voila ce que nous avons à noter c'est que quand Dieu a puni les meschans, lesquels s'estoyent eslevez contre lui: si cela a esté fait pour un coup, il nous faut conclure, que combien qu'il y ait beaucoup de meschans qui soyent espargnez iusques en la fin, et lesquels apres avoir vescu en toute volupté, meurent en une minute de temps sans languir: si faudra-il qu'ils viennent à conte. Et quand sera-ce? Attendons en patience que ce qui nous est auiourd'hui caché nous soit revelé. Voila donc ce que nous avons à noter en somme de ce passage.

Or cependant posons bien ces mots qui sont

SERMON LXXXV

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ici dits: c'est que les meschans pour un temps se pourront esgayer, voire iusques à blasphemer contre Dieu, et à le despiter: comme Eliphas leur attribue ici qu'ils disent, Retire toy d e nous. El qu'est-ce que le tout-puissant nous fera? Nous verrons donc ceste rage ainsi furieuse aux meschans, qu'ils ne veulent nullement cognoistre Dieu, et le despitent, comme s'il n'avoit plus nulle puissance ni authorité sur eux: mais en la fin Dieu les sait bien reprimer. Or cependant Eliphas reproche ici à Iob qu'il a dit, que ceux-là n'ont pas laissé d'avoir leurs maisons fournies de bien: car il lui sembloit que Iob vouloit nier la providence de Dieu par cela. Et c'estoit tout le contraire: comme la confession que faisoit Iob est du tout telle que nous la devons tenir, c'est assavoir que quand Dieu espargne les meschans, et qu'il semble qu'ils soyent heureux, et que mesmes ils ne font que se mocquer de toute religion, et que cela demeure impuni: neantmoins il nous faut surmonter une telle tentation, et que nous ne laissions pas de conclure que Dieu est le Iuge du monde, et qu'il se monstrera tel, encores que nous ne le voyons pas maintenant. Voila donc une confession droite et entiere que celle que Iob a faite: mais elle a esté mal entendue par Eliphas. Or nous avons desia exposé ces mots, c'est assavoir que les meschans diront à Dieu, Retire-toi de nous: non point qu'ils parlent ainsi: mais c'est d'autant qu'ils fuyent toute cognoissance entant qu'en eux est, et s'abrutissent a leur escient: comme on le voit. Si on parle à ces gaudisseurs qui ne demandent qu'à se donner-du bon temps, si on leur parle, di-ie, du iugement de Dieu qu'on les en menace: c'est matiere de melancolie. et mesmes s'il leur estoit possible, ils voudroient que toute l'Escriture saincte fust bruslee, que iamais ou n'en parlast. Et pourquoy? C'est comme un malfaicteur qui ne voudroit iamais voir

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ne de gibet ne de iustice, ne rien qui soit, bref, il voudroit qu'il n'y eust plus de police au monde. Ainsi les meschans seroyent contens d'aneantir la maiesté de Dieu s'il leur estoit possible: cependant ils reiettent toute doctrine, ils estouppent leurs aureilles, ils bandent leurs yeux afin de ne rien voir ny ouyr: bref, ils s'alienent tant qu'ils peuvent de l'obeissance de Dieu, et voudroyent bien n'y estre point suiets. Et nous en voyons mesmes entre nous de ceux qui contrefont les grans Chrestiens, lesquels seront contens de dire en un mot, Et bien, il faut obeir à Dieu, il faut qu'on presche: mais ils voudroyent qu'on parlast un iargon ie ne say quel, qu'on ne gratast point leurs rongnes. Or telles gens, quelque protestation-qu'ils facent, monstrent bien qu'ils ne demandent que d'estre eslongnez de Dieu, et lui dire, Retire-toi de nous. Car combien qu'ils ne prononcent pas ce blaspheme de bouche, si est-ce qu'on voit bien quel est leur vouloir et intention. Or de nostre costé apprenons de cheminer en crainte et en solicitude devant nostre Dieu: et d'autant qu'il s'est une fois approché de nous, que nous le prions qu'il lui plaise de continuer tellement, que iamais nous ne soyons eslongnez de lui. Et puis que sa parole nous est tant privee (comme il nous la communique iournellement par la predication de son sainct Evangile) que nous le contemplions en icelle, et qu'il nous esleve par dessus les nuees, voire iusques au ciel, par la foy qu'il nous a donnee: que nous croissions de plus en plus en icelle, iusques à ce qu'il nous ait conioints pleinement à lui, pour contempler en perfection ce qui nous est maintenant caché, et pour estre pleinement reformez à son image au nom de nostre Seigneur Iesus Christ.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

IOB CHAP. XXII.

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L'OCTANTESIXIESME SERMON

QUI EST LE IV. SUR LE XXII. CHAPITRE.

Ce sermon poursuit encore l'exposition des versets 15,16, 17 et du texte qui est ici adiousté.

18. Toutes fois il a rempli leurs maisons de bien: que le conseil des rneschans soit loin de moy. 19. Les iustes les verront, et s'en riront, et l'innocent se moquera d'eux. 20. Nostre substance n'a point esté desconfite, et le feu a devoré leur residu. 21. Accointe toy de luy, et traitte paix, et cela te sera à prosperité. 22. Reçoy la loy de sa bouche, et mets ses paroles en ton coeur.

Nous commençasmes hier à deduire à quoy tend ce propos d'Eliphas: c'est assavoir pour redarguer Iob en ce qu'il avoit dit, que Dieu laissoit prosperer les meschans, et qu'il ne les punissoit point: comme la verité est, voire selon l'apparence du monde. Or Eliphas et ses compagnons disoyent, que Dieu ne differe iamais ses iugemens qu'ils n'apparoissent icy bas: à quoy l'experience repugne: en sorte que le propos de Iob est veritable, qu'il faut qu'en patience nous attendions que nostre Seigneur remette les choses en ordre: ce qui ne se fera point en ce siecle. Il faut donc que nous cheminions en esperance. Or l'esperance emporte que nous n'ayons point nostre veuë arrestee aux choses presentes: et mesmes quand tout sera confus, que nous attendions en repos ce qu'il plaira à Dieu de faire. Tant y a qu'Eliphas insiste sur cest article, que si nous regardons bien aux choses du monde, on verra que Dieu de tout temps a puni les meschans. Vray est (comme nous avons dit plusieurs fois) que Dieu a tousiours donné quelques signes de ses iugemens pour tenir les hommes en crainte: mais tant y a que d'en faire une regle egale, cela est contre toute raison et verité. Or venons cependant à ce qui a desia este commencé à traitter. Eliphas parlant des meschans, leur attribue un tel orgueil, qu'ils reiettent Dieu, et ne veulent point qu'il approche d'eux: non pas qu'ils proferent ces mots icy de leur bouche, mais d'autant qu'ils ne peuvent souffrir que Dieu les assuiettisse à luy, comme on le voit. Les hommes donc iusques à tant que Dieu les ait dontez par son S. Esprit, ne peuvent porter le ioug, chacun voudroit avoir licence de faire ce que son appetit porte: mais icy il est fait mention de ceux qui ont esté endurcis de longue main, lesquels se faschent de toute bonne doctrine, et la hayssent, en sorte qu'ils voudroyent que iamais

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n'en fust nouvelles. Or le nombre de telles gens a tousiours este trop grand, comme il est auiourd'hui. Et au reste, quand ils se sont desbauchez iusques là, de reietter la doctrine de Dieu: ils le despitent, comme s'il ne pouvoit rien contre eux. Qu'est-ce que nous fera le Tout-puissant? Il est vrai qu'ils ne desgorgeront pas un tel blaspheme: mais ils cheminent en asseurance comme des meurtriers tellement qu'il ne leur chaut plus de toute menace, et ne s'en font que mocquer: et iusques à ce que la main de Dieu les presse, et les contraigne, ils poursuivront tousiours leur iniquité. Or cela est autant comme s'ils prononçoyent, qu'il ne leur chaut de tout ce que Dieu leur fera. Et ainsi nous voyons en somme, qu'Eliphas a voulu ici exprimer comme les hommes se desbordent quand ils ont persisté à mal, et que les voila tellement endiablez, qu'ils ne peuvent souffrir qu'on les admonneste, ne qu'on les reduise au bon chemin: et mesmes ils despitent Dieu. Comme s'il n'avoit plus nulle authorité par dessus eux. Et ce n'est point seulement en ce passage qu'on le voit: pleust à Dieu que nous n'en eussions point les exemples devant nos yeux. Mais notons ce qui a esté touché, qu'icy l'Esprit de Dieu nous a voulu monstrer comme en un miroir, où c'est que les hommes trebuschent quand ils se sont nourris en leurs pechez de long temps: c'est assavoir, qu'il y a ceste brutalité de hurter contre Dieu. Car il n'y a plus de doleance en eux, comme dit sainct Paul (Eph. 4, 19): leurs consciences sont du tout assopies, tellement qu'ils ne font plus scrupule de rien. Et c'est afin que nous cheminions en crainte, et que nous prions Dieu qu'il ne permette pas que nous venions en une telle extremité.

Or poursuivons maintenant le propos d'Eliphas. Il demande à Iob, S'il n'a point observé la voye de telles gens, ou s'il n'y a point prins garde. Ceux qui exposent este sentence, comme si Eliphas reprochoit à Iob qu'il les a ensuivi, ou qu'il s'est conformé à eux, s'abusent: mais plustost il veut dire que Iob est un homme bien insensé, de ce qu'il doute si Dieu punit les meschans veu qu'il a tousiours apperceu qu'il le fait. Or il se trompe en ce qu'il dit Tousiours, cela s'est peu bien faire: mais cependant Dieu n'a pas laissé de reserver beaucoup de punitions au temps à venir. il a

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abysmé la ville de Sodome avec les autres prochaines: a-il fait le semblable envers toutes les villes qui estoyent ainsi adonnees à mal? Nenni. Il a une fois envoyé le deluge sur tout le monde: voire, mais ce n'a este que pour une fois: et cependant nous voyons que les hommes n'ont pas laissé de provoquer sa vengeance sur eux. Ouy: mais il ne luy faut pas imposer loy qu'il punisse tousiours les pechez egalement, et d'une pareille sorte: il en fera à son plaisir, et faut que nous trouvions bon l'ordre qu'il tient. Voire: car (comme nous avons monstre) s'il ne laissoit nulles punitions, il sembleroit qu'il n'y auroit nul iugement, et qu'il ne faudroit plus iamais venir à conte: et si toutes choses estoyent restaurees en ce monde en telle perfection qu'il n'y eust plus rien à souhaiter ny à redire, il n'y auroit plus esperance de la resurrection. Il faut donc que nostre Seigneur tienne le moyen tel, qu'il nous donne seulement quelques exemples pour cognoistre que les pechez ne demeureront point impunis devant luy, et que ce qu'il differe maintenant, et nous tient en suspens iusques au dernier iour, c'est afin que nous ne nous tenions point attachez icy bas comme si les choses estoyent desia accomplies, en sorte qu'il n'y eust plus rien à souhaiter. Voila donc en somme ce que veut dire Eliphas en ce verset, N'as-tu point prins garde aux voyes du siecle? Car ce mot de Siecle, emporte quelquesfois Ancienneté: comme s'il disoit, Ce n'est point d'auiourd'huy que Dieu commence à punir les meschans, mais les histoires du temps iadis nous monstrent qu'il en a tousiours esté ainsi fait: il y a si long temps que Sodome et Gomorrhe sont peries, il y a si long temps que le deluge a esté. Cognoi donc que Dieu a reduit le monde sous ceste regle-la, qu'il traittera les hommes selon qu'ils l'ont desservi.

Et au reste Eliphas ayant parlé de la punition des contempteurs de Dieu, et de ceux qui s'estoyent desbauchez iusques là, de se mocquer de sa puissance, aggrave encores plus leur malice, quand il dit, Que toutes fois Dieu avoit rempli leurs maisons de bien. Car si les hommes n'estoyent point obligez à Dieu, encores se pourroyent-ils excuser de ce qu'ils ne s'assuiettissent point à luy: mais toute excuse est mise bas, et les hommes sont coulpables d'une telle ingratitude, qu'il faut bien qu'ils demeurent là confus, quand ayans senti que Dieu les attire à soy par douceur, neantmoins ils se sont mis à rebecquer à l'encontre de luy, et n'ont peu souffrir en façon que ce soit qu'il les gaignast. Nous voyons donc maintenant à quoy tend ce que dit icy Eliphas, Que Dieu avoit rempli leurs maisons de bien. Or il est vray qu'il y a desia une obligation generale de tous hommes envers Dieu, d'autant qu'ils sont creez de luy, qu'il les a mis en

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ce monde, et les y maintient: mais quand Dieu se declare à un homme plus specialement, cela est pour le rendre tant plus inexcusable. Comme quoy? Voila un homme qui sera en prosperité, Dieu luy envoye toutes choses à souhait: celuy-la aura moins de raison de murmurer contre Dieu, qu'un autre qui sera affligé et tormenté en beaucoup de façons: et quand les riches et ceux qui sont ainsi à leur aise se rebecquent, et qu'ils font des chevaux retifs, il est certain que cela est à imputer à plus grande offense, et non sans cause: car ceste douceur que Dieu leur a ainsi monstree leur devoit amollir le coeur: et encores qu'ils fussent de nature revesches, et qu'il y eust de la fierté en eux, si est-ce que Dieu, qui les traittoit ainsi humainement, les vouloit gaigner par ceste douceur. Quand donc ils sont ainsi sauvages voila leur offense qui redouble.

Et c'est ce qu'a voulu traitter icy Eliphas. Et ainsi apprenons de nostre costé, de bien priser les graces que Dieu nous eslargit, et tant de benefices que nous recevons de sa main, qui nous sont autant dadvertissemens que nous devons bien nous ranger à son obeissance, que nous luy devons faire cest honneur qu'il nous gouverne, et ait toute maistrise par dessus mus. Car si nous sommes tenus à un homme mortel, encores qu'il entreprenne sur nous, et bien, nous souffrirons de luy. Et pourquoy? l'y suis tenu, dirons-nous: nature nous enseigne cela. Et comment donc recognoistrons-nous envers nostre Dieu les biens qu'il nous a faits, luy qui nous a creez et formez, luy qui nous maintient, lui qui se monstre Pere en tant de sortes envers nous? comment lui pourrons-nous rendre ce que nous lui devons? Et ainsi (comme i'ay desia touché) qu'un chacun regarde bien à soy, et qu'il repute les benefices que Dieu lui a distribuez, afin que ce nous soyent autant d'aides pour nous amener à son obeissance, tellement qu'il domine paisiblement sur nous, et nous conduise, et que nous ne lui soyons nullement rebelles. Et sur tout, quand Dieu nous aura ainsi traitez humainement, et qu'il aura desploye sa liberalité envers nous: que cela soit pour nous rendre dociles envers lui, et que nous ne desirions point que Dieu s'estrange de nous. Car s'il s'en esloignoit, que seroit-ce? Ne pensons nous pas que tout le bien que nous avons' et que nous recevons, ne procede sinon de ce que Dieu nous est prochain? Et si Dieu n'estoit avec nous, quel bien est-ce que nous aurions, veu que tout vient de lui? Ainsi donc c'est une povre condition aux hommes, quand ils taschent de fuir la presence de Dieu, veu qu'ils ne demandent que tout malheur. Parquoy advisons bien de nous humilier, quand nostre Seigneur nous aura remplis de biens: et que nous ne facions pas comme les chevaux qui

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sont trop engraissez, qui regimbent à l'encontre de leur maistre, ainsi que Dieu le reproche aux Iuifs par le Cantique de Moyse (Deut. 32, 15). Ne ressemblons point à ces chevaux qui sont trop bien nourris: mais submettons-nous sous la suiettion de nostre Dieu, Gognoissans que si nous avons receu beaucoup de biens de sa main, en une minute de temps il nous pourra appovrir: que s'il nous a engraissez, nous pourrons tantost devenir maigres: il ne faudra sinon qu'il souffle sur nous, et voila toute nostre substance escoulee. Puis qu'ainsi est donc, que nous cheminions tousiours en crainte, faisans recognoissance et hommage à Dieu du bien que nous possedons, sachans que nous n'en pouvons iouir, sinon qu'il lui plaise continuer sa grace envers nous. Voila comme les richesses seront heureuses et benites, comme les honneurs, et delices et choses semblables ne seront point pour enyvrer et endormir les hommes: mais plustost ils seront vigilans pour remettre tout entre les mains de Dieu: comme s'ils disoyent, Seigneur, il est vrai que iusques ici tu as usé de ceste bonté envers nous, que nous avons este à nostre aise, mais quoy? Si seulement tu destournes ton visage, nous voila peris. Ainsi Seigneur, comme tu nous as soustenus et preservez iusques à maintenant, qu'il te plaise de perseverer iusques en la fin.

Or Eliphas dit ici, Qu'ils ont esté deffaits devant le temps, et que leur fondement a esté comme une riviere escoulee. Nous verrons ceci quelquesfois advenir aux contempteurs de Dieu, que quand ils se seront promis merveilles, Dieu les abbatra, et ils seront frustrez de ceste vaine esperance qu'ils auront conceuë. Nous le voyons donc: et mesmes combien que Dieu permette que les meschans meurent et vivent en prosperité, toutes fois qu'est-ce que de cela? Car si nous regardons à la vie presente, ie vous prie, quelle duree a-elle? Nous vivons: voire mais l'homme sera tousiours tel que l'Escriture saincte le descrit, c'est assavoir comme une herbe qui verdoye, mais il ne faut qu'un vent souffler dessus, la voila flestrie: il ne faut sinon que la faux y passe, et l'herbe deviendra foin, sa substance est sechee et perdue incontinent: il ne faut qu'une chaleur du soleil pour brusler tout. Et ainsi donc cognoissans la fragilité de nostre vie, il ne faut plus que nous trouvions estrange que nous soyons accomparez à une riviere qui s'escoule et qui tarit: ou une riviere qui passe tellement, que s'il y a de l'eau maintenant, quelque peu apres ce n'est pas celle que nous avons veu, cela est naturel: mais ici Eliphas entend quand il y a une riviere qui est tellement desbordee, qu'elle tarit puis apres et n'a plus son cours. Ainsi donc en est-il des meschans, lesquels ont une telle audace, qu'ils pensent que iamais ne pourront deffaillir: mais ils

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seront consumez en sorte qu'il n'y demeurera point une seule goute de vertu. Moyennant donc que nous ne prenions point ceste sentence selon l'intention d'Eliphas, nous pourrons bien recuoillir une bonne doctrine et utile de ce passage: c'est assavoir, que combien que Dieu ne punisse point du premier coup les meschans, mesmes en ceste vie, mais les espargne: toutes fois ils ne laissent pas d'estre semblables à une riviere qui s'escoule, il n'y aura nulle fermeté en eux, et mesmes ils periront devant leur temps. Et comment devant leur temps? Pource qu'ils se promettent ici une immortalité, et leur semble que leur felicité durera à tousiours: mais Dieu trenche leur vie, il se mocque d'eux: et quand ils auront dit, Mon ame, rassasie-toy, et leur aura semblé qu'ils doivent engloutir tout le monde, il ne leur faut pas une coupe de bled pour achever leur vie: car Dieu les fait tomber bas.

Ce n'est point donc sans cause qu'il est dit, Qu'ils perissent devant leur temps. Car ils sont frustrez de leur esperance, en se promettant longue vie: et nostre Seigneur leur accourcit et retranche, comme il en est parle, qu'ils sont comme si on coupoit le filet d'une treme. Il semble que le filet doive tousiours aller plus outre, quand nous voyons comme les tisserans besongnent viste. Mais le filet est-il rompu? La treme cesse. Ainsi en est-il de la vie humaine: quand nous cuidons nous advancer, qu'il nous semble qu'il n'y aura iamais fin, nous sommes enyvrez en nous-mesmes: et cependant voila Dieu qui coupe le filet, et ce n'est plus rien. Meditons donc ceste doctrine ici, en sorte qu'apres avoir cognu quelle est la breveté de nostre vie, nous regardions à l'heritage celeste qui nous est promis, que nostre attente soit là fondee, cognoissans que tous ceux qui mettent leur fondement en ce monde, n'ont gueres de fermeté, qu'ils bastissent sur l'eau, ou en l'air. Il faut donc que tout cela s'escoule: comme nous voyons que Dieu punit la presomption de ceux qui bastissent en ce monde, et qui se confient aux choses presentes: il leur monstre bien que ce n'est que bastir en l'eau ou en l'air, comme nous avons dit. Il n'y a que le royaume de Dieu qui soit certain et immuable: c'est là donc où il nous faut estre fondez, c'est le vrai appui, comme l'Escriture en parle. Voila ce que nous avons à noter en somme de ce passage. Et encores pour mieux faire nostre profit de ceste doctrine, que nous pesions ce mot Devant leur temps, que les meschans seront desfaits devant leur temps, pource que nostre Seigneur les retire d'ici bas, comme s'il les arrachoit par force. Car ils s'attachent ici en terre, comme si iamais n'en devoyent est e ostez: ils prennent ici racine, voire par phantasie. Les meschans donc et les contempteurs de Dieu prendront une telle racine en leur

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orgueil, qu'il leur semble qu'ils ayent un fondement de cent pieds profond en terre, et qu'il est impossible de les esbranler: voire, mais Dieu ne leur fera que donner une petite chiquenaude, et les voila mis bas: car ceste racine-là n'est qu'imaginaire. Et ainsi ce n'est point sans cause qu'il est dit, que les meschans perissent devant leur temps. Toutes fois que nous retenions ce qui a esté monstré: c'est assavoir que ai le temps nous dure, et que nous n'apercevions pas que nostre Seigneur vueille reprimer les meschans et contempteurs de sa maiesté: qu'il ne faut point pourtant que nous perdions courage. Cheminons tousiours plus outre, et permettons à Dieu qu'il use de sa liberté, c'est assavoir que ai bon lui semble il chastie les meschans en ce monde: ai non, que son iugement nous soit cache, iusques à ce que nous venions à ce dernier iour, où toutes choses seront descouvertes.

Eliphas adiouste, Que les iustes les verront, et s'en riront, que l'innocent se mocquera d'eux. Il semble de prime face que ceci ne soit point convenable, veu que les enfans de Dieu doivent ensuivre leur Pere celeste: or nous savons que Dieu est enclin à misericorde et pitié: et quand on se mocque de ceux qui sont affligez, cela n'est pas sans cruauté ce semble. Comment donc est-ce que le sainct Esprit attribue une telle affection aux enfans de Dieu, qu'ils se mocquent des meschans quand ils les verront ainsi ruinez? Or notons en premier lieu, que pour bien contempler les iugemens de Dieu, et en faire nostre profit, il nous faut estre purgez de toutes nos passions charnelles, il ne faut point que nous soyons menez d'appetit de vengeance, que nous soyons esmeus de passions excessives, comme nous avons accoustumé: il faut que tout cela soit corrigé en nous, et que nous ayons un regard pur pour bien regarder ce que Dieu fait. Quand nous serons ainsi disposez, alors sans aucune cruauté nous pourrons nous mocquer des meschans si Dieu les destruit: comme defait il nous faut bien approuver les iugemens de Dieu, et en les trouvant bons il faut aussi que nous en soyons resiouis, pource que nostre salut y est advancé, et que Dieu declare l'amour qu'il nous porte. Apprenons donc quand Dieu punit les pechez des meschans, que nous avons dequoi nous resiouir. Voire mais il faut savoir pourquoi. Il y a double raison: nous avons à nous resiouir, d'autant que Dieu se monstre estre Iuge, et que sa gloire et maiesté y apparoist. Voila un argument de resiouissance: car toutes fois et quantes que nostre Seigneur se monstre, et qu'il nous donne quelque approbation de sa vertu pour le glorifier, il faut que nous en soyons resiouis. Car quelle plus grand'ioye demandons-nous que la presence de

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nostre Dieu, et qu'il approche ainsi de nous? Et puis pour le second, Dieu monstre qu'il a le soin de nous comme de ses enfans, quand il punit nos ennemis et ceux qui nous ont molestez et outragez. Dieu donc en chastiant les meschans ratifie son amour qu'il a envers les bons et les fideles. Voila encores une seconde raison de ioye. Mais cependant il faut (comme i'ay dit) que nous soyons purgez de tout appetit de vengeance, et de toute malice: bref, quand nous aurons despouillé tout ce qui est de nostre chair, et que l'Esprit de Dieu nous gouvernera, nous aurons un zele droit et pur pour nous resiouir de la ruine des meschans, et faire nostre profit des iugemens de Dieu.

Il y a encores un poinct a, noter: c'est que quand il est dit, Que les iustes se mocqueront de ceux que Dieu destruit et ruine, cela ne s'entend pas de tous ceux qui sont affligez: car il y en a beaucoup que Dieu chastie pour leur salut, qui ne sont pas gens du tout incorrigibles: et il les punit seulement en leurs corps, afin que les ames ne soyent point perdues: mais ici il n'est fait mention que des reprouvez. Or nous ne cognoissons pas ceux que Dieu a reprouvez du tout, sinon qu'il nous le monstre. Comme voila de ceux de Sodome et de Gomorrhe, et de ceux qui ont esté exterminez par le deluge: en cela nous avons un certain tesmoignage de la vengeance extreme de Dieu, qu'il n'y a point eu lieu de repentance pour ces miserables, d'autant qu'ils se sont rendus indignes de merci. De ceux-la et autres tels donc nous pouvons nous en resiouir. Mais quand Dieu chastiera nos prochains, et que nous ne saurons point encores s'il veut avoir pitié d'eux, il faut que nous ayons compassion de leurs miseres, et que tellement nous soyons duits au iugement de Dieu, que nous esperions qu'il donnera quelque relasche à ceux qui sont ainsi tormentez. Voila en somme comme il nous faut pratiquer ce passage. Il est vrai que ceste doctrine estant ainsi brevement touchee, pourroit estre obscure: mais si chacun note bien ce que i'ay touché, nous pourrons plus au long puis apres y penser, par ce moyen les choses quoi qu'elles soyent ainsi touchees en sommaire, nous pourront neantmoins suffire. Or en premier lieu i'ay dit, qu'il nous faut avoir ceste humanité envers tous nos prochains, que nous desirions leur salut, et que nous soyons tristes de leur mal: comme sainct Paul nous dit, que la regle de charité le porte: Que vous faciez le dueil (dit-il) pour ceux qui endurent (Rom. 12, 15). Et nous voyons comme les enfans de Dieu ont tousiours eu ceste affection et ce zele-la. Or cependant si nous voyons que Dieu punisse les pechez, nous pouvons aussi nous en resiouir: voire entant que Dieu se declare là, et se monstre à nous, il faut que nostre foi soit ratifiee

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et conformee de plus en plus en lui, quand nous voyons qu'il a le soin du genre humain, et que toutes choses sont conduites sous lui.

Or il s'ensuit, Nostre substance n'est ont deffaite. Il est vray que de mot à mot il S a, Si nostre substance n'est deffaite, ou cachee. Car aussi le mot Hebrieu emporte deux choses: il signifie proprement Cacher, mais pource que quand une chose est mussee, on ne la voit point, et semble qu'elle ne soit plus: par similitude aussi il emporte quelquefois Retrancher, Aneantir. eu reste il sembleroit qu'il deust dire, Leur substance n'a-elle point esté destruite? en rapportant cela aux meschans. Et de fait le passage a esté ainsi translaté par les Grecs. Mais si nous regardons bien de pres, il semble que le sens naturel soit, S nostre substance n'a esté cachee. Et notons que c'est une maniere de parler assez commune aux Hebrieux laquelle emporte une affirmation plus grande comme s'il estoit dit, Voire, ceci est certain que nostre substance est cachee. Le mot aussi de Substance, emporte nostre estat, ou nostre subsistence ce que nous avons en main la façon de nous conserver, ou nous restaurer. le laisse les expositions qu'on donne ici, lesquelles ne conviennent point: retenons simplement ce que veut dire Eliphas. Il fait ici comparaison des iustes avec les meschans, des fideles avec les contempteurs de Dieu. Quant aux fideles, il dit, Pour vray nostre substance est cachee. Or quand il use de ce mot de Cacher, il n'entend pas que leur substance soit perie ne perdue: mais au contraire qu'elle est mise à sauveté comme un thresor. Comment est-ce qu'au milieu de tant de perils où nous sommes, toutes fois nous demeurons debout, et sommes maintenus? Si nous n'estions comme sous les ailes de Dieu, que nous ne fussions bref comme en cachette, que nous ne fussions mussez comme un thresor: il est certain que nostre vie à chacune minute de temps seroit ravie et ça et là. Ainsi donc voici une bien bonne doctrine, quand elle sera ainsi entendue, suivant le sens du texte. Car voici que diront les iustes, Nostre substance et nostre estat, c'est à dire, la vertu de nous maintenir et preserver, tout cela est caché: et cependant ce qu'ont les meschans de residu est devoré par le feu: c'est à dire, que Dieu ne leur laisse rien qui soit, tellement qu'il faut qu'ils soyent exterminez avec tout leur bien. Il est vray que durant ceste vie mortelle il semblera que nous soyons abysmez et accablez du tout, que nous soyons en destresse, bref, que nous n'ayons ne vertu ne substance, mais tant plus nous faut-il pratiquer ceste doctrine quand elle sera appliquee à son droit usage, voire suivant ce que nous dit sainct Paul (Col. 3, 3), Que nous sommes morts, et que nostre vie est cachee. Sainct Paul monstrant quelle est

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la condition des fidelles pendant qu'ils sont au monde, dit que leur vie est cachee, comme si elle n'estoit point: mais elle est en une bonne cachette: car (dit-il) elle est cachee en Dieu avec nostre Seigneur Iesus Christ. La vie de Iesus Christ estant au ciel en ce corps glorieux auquel il est ressuscité, ne nous est pas manifestee: car si nous regardons, ou est Iesus Christ? où est son royaume? Nous n'appercevrons point selon nostre sens naturel ce qui en est: mais tant y a quand nostre vie est cachee au ciel avec Iesus Christ, que nous en pouvons bien estre asseurez.

Et ainsi donc notons en premier lieu, que Dieu voulant esprouver nostre foy et nostre esperance, souffrira que nous soyons environnez de beaucoup de dangers, et que nostre vie soit pendante comme d'un filet, et qu'il y ait des vents qui transportent nostre substance çà et la, que bref nous ayons mille morts devant les yeux, au lieu que nous aurons une petite goutte de vie, et qu'il semble que nous devions perir en mille sortes. Mais ne craignons point pourtant, moyennant que Dieu nous tienne sous son ombre: car quand nous aurons ceste retraitte-la, nous serons bien asseurez. Voila donc comme nous avons à pratiquer ceste doctrine: Et puis quand nous iettons les yeux sur les meschans, en voyant leur perdition, que nous soyons tant plus col Fermez en la bonté de Dieu, et que nous prenions occasion de le magnifier d'avantage pour dire, Et Seigneur, quel privilege est-ce que tu nous fais, quand nostre vie est en ta main, et que tu en es le gardien? et toutes fois en quoi differons-nous d'avec ceux que nous voyons estre consumez? Nous les voyons aller en perdition, nous voyons que leur residu est du tout consume: et Seigneur, en quoi differons-nous d'avec eux? en rien qui soit, sinon de ta pure grace: d'autant qu'il t'a pleu nous choisir à toi comme ton heritage, de ce que tu nous maintiens, et nous as fait la grace de cheminer en ton obeissance, et de ce que tu persistes comme tu as commence un tel bien en nous, et que tu nous conduis par le chemin de salut. Voila ,Seigneur d'où procede tout nostre bien. Et cependant nous voyons ce privilege que tu nous donnes, comme si nous estions exemptez de toutes les miseres de ceste vie caduque, si nous n'estions plus du rang des hommes. Or Seigneur quand tu nous fais cest honneur-la, et ce bien, ne faut-il pas que nous magnifions une telle bonté de toi envers nous? Voila di-ie, comme il faut, apres avoir cognu la grace de Dieu, de laquelle il use envers ses fideles, estre tant plus confermez en icelle, et aussi estre incitez à lui en rendre action de graces. Et pource que cela ne se peut faire sans que nous contemplions la perdition des meschans, et que nous en soyons esiouis: voila

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pourquoi aussi il nous est bon de cognoistre quand Dieu punit les meschans, et qu'il donne quelque signe de sa vengeance ,sur eux, que c'est tousiours pour nous mieux certifier de ceste grace et amour paternelle de laquelle il use envers nous.

Or quand Eliphas a ainsi parlé, il exhorte Iob de s'acointer avec Dieu?, et d'avoir paix avec lui, et que cela lui tournera à prosperité. Et puis il adiouste, Qu'il reçoive la Loi de Dieu, et qu'il mette ses paroles en son coeur. En disant que Iob s'acointe de Dieu, il entend qu'au paravant il s'en estoit retire: en disant qu'il ait paix avec lui, il signifie que par sa mauvaise vie il s'estoit declaré comme ennemi de Dieu. Or ceci est mal appliqué à sa personne, comme desia nous avons veu: mais cependant la doctrine en soi est vraye et de grand profit. Et comment cela? En premier lieu il nous est ici monstré, que quand les hommes se desbordent, c'est autant comme s'ils s'alienoyent de Dieu. Sommes-nous donc adonnez à nos vices ? Nous despitons le Seigneur, et l'empeschons qu'il n'approche point de nous: c'est autant comme si nous prenions congé de lui, ou bien sans congé que nous fussions comme fuitifs. Et de fait ce n'est point sans cause que l'Escriture dit, que les hommes n'ont point la crainte de Dieu devant les yeux, et qu'ils ne cognoissent plus Dieu, quand ils se donnent une telle licence. Nous voyons donc que les hommes sont comme sauvages, et qu'ils s'abbrutissent tellement qu'ils ne sont plus de la maison de Dieu: et leur semble neantmoins qu'ils sont bien, estans eslongnez de lui, toutes fois et quantes qu'ils ne pensent point à leurs vices et pechez. Voila le premier. En second lieu il nous est monstré que les hommes font la guerre à Dieu. Il ne faut point ici de heraut, ne de trompette, pour faire une defiance solennelle: car les hommes se declarent ennemis mortels de Dieu, et menent guerre à l'encontre de lui toutes fois et quantes qu'ils se desbauchent, et se destournent de son obeissance. Si les suiets s'eslevent contre un roy, ie vous prie ne voila point une guerre qui est beaucoup plus meschante, que s'il y avoit quelque couleur de raison, et que les solennitez fussent observees, comme on a de coustume? Or est-il ainsi qu'un homme quand il se desbauche, a une armee dressee contre Dieu: car autant d'affections et de cupiditez meschantes qui sont en nous, ce sont autant de gensdarmes qui sont armez pour batailler à l'encontre de Dieu et de sa iustice: il est bien certain. Tant plus donc nous faut-il bien noter ce passage, c'est assavoir que nous ne pouvons pas nous donner telle licence de mal-faire, que ce ne soit oster toute la privauté que nous avons avec Dieu, et nous rendre comme bestes sauvages, nous escarter en

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telle sorte que nous ne soyons plus sous sa main et obeissance.

Mais il y a encores un mal plus grand et plus enorme, c'est assavoir que nous venons batailler à nostre escient à l'encontre de Dieu. Comment? Voici une chose excecrable, qu'une creature s'esleve contre celui qui l'a formé. Et qu'y gaignerons-nous? qui sera la victoire? Nous voyons bien que nous sommes plus qu'insensez, quand nous ne laissons pas cependant de nous venir ietter ainsi furieusement contre lui. Voila ce que nous avons à noter de ce passage. Et à l'opposite suivons l'exhortation qui nous est ici faite: c'est que si pour un temps nous avons esté desbauchez, et que nos cupiditez nous ayent fait comme esgarer et escarter, tellement que nous soyons devenus bestes sauvages, que nostre Seigneur n'ait peu chevir de nous, que nous ne nous soyons pas tenus sous sa conduite comme il appartenoit: que nous cerchions de nous acointer avec lui, c'est à dire, que nous mettions peine à nous apprivoiser de lui. Et comment cela se fera-il ? Nous savons que nostre Seigneur nous appelle à soi par sa parole: et quand il voit que nous sommes esgarez et hors du chemin, Retournez, retournez, dit-il. Dieu donc faisant que sa parole nous soit preschee, ne tend à autre fin, sinon de nous apprivoiser, au lieu que nous avons este sauvages: c'est à dire, de nous rendre dociles, et de chevir de nous du premier coup. Quand nous aurons apprins ceste leçon, nous aurons beaucoup profité pour toute nostre vie: car à quoi est-ce que tend toute l'Escriture saincte, sinon de nous apprivoiser avec Dieu? Il est vray que nostre Seigneur de sa part se rend si familier que rien plus, il est comme une nourrice, comme une mere: il ne s'accompare pas seulement aux peres, qui sont tant benins et humains envers leurs enfans: mais il dit, Qu'il est plus que mere, et que nourrice. Puis qu'ainsi est donc que Dieu use d'une telle familiarité, que nous ne soyons plus comme bestes sauvages: que si nous l'avons esté, ne continuons point. Et cependant quand nous voyons que nous avons este si pervers et si insensez de lui faire la guerre par nos pechez, que nous venions à cercher paix avec lui. Et comment? Or il n'est pas en nous de ce faire: mais il faut qu'il nous previenne par sa bonté infinie: ce qu'il fait quand l'Evangile se presche, lequel est nommé doctrine de paix: et comme sainct Paul en parle (2. Cor. 5, 18. 19), c'est le message de reconciliation. Puis qu'ainsi est donc que Dieu nous appelle à soi de son bon gré, et qu'il nous previent, et anticipe, qu'il n'attend pas que nous venions ce cher la paix: avec lui, mais qu'il vient au devant, et ne demande sinon de se reconcilier avec nous: que nous ne soyons point si malheureux

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de le reietter par nostre ingratitude, et ne tenir conte du bien qu'il nostre offre: mais qu'en vraye humilité nous venions nous rendre et assuiettir à lui, sachans qu'il est prest de nous recevoir au nom de nostre Seigneur Iesus Christ,

et qu'il nous fera sentir qu'il nous veut estre Pere benin et pitoyable, quand nous lui serons vrais enfans.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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L'OCTANTESEPTIESME SERMON,

QUI EST LE V. SUR LE XXII. CHAPITRE.

Ce sermon et encore sur le verset 22 et puis sur le texte qui est ici adiousté.

23. Si tu te convertis au Tout-puissant, tu seras edifié, et chasseras l'iniquité loin de ton tabernacle. 24. Tu mettras l'or sur la poudre, et comme cailloux de riviere l'or d'Ophir. 25. Le Tout-puissant chassera tes ennemis, et auras munition ferme. 26. Tu prendras plaisir sur le Tout-puissant, et esleveras tes mains à Dieu. 27. Tu le prieras, et il t'exaucera, et tu lui rendras tes voeus. 28. Tu decreteras la chose, et elle te sera establie, et sa lumiere resplendira sur tes voyes. 29. Si les meschans sont mis bas, ie suris eslevé: et Dieu sauvera l'humble des yeux. 30. L'innocent delivrera la region: et sera gardee par la pureté de tes mains.

Suivant ce que nous avons desia declaré, il nous faut prendre ceci comme une exhortation qui nous est faite à tous, pour nous monstrer quelle est la vraye repentance. Vray est qu'Eliphas a mal appliqué ceci à la personne de Iob: mais cependant le sainct Esprit nous a voulu donner une doctrine commune, et laquelle nous pourra beaucoup profiter. Ci dessus nous avons veu que c'est de s'apprivoiser avec Dieu, apres qu'on a esté comme eslongné de lui: car quand les hommes s'adonnent à mal, ils mettent Dieu en oubli, et lui tournent le des, et deviennent comme sauvages. Tout ainsi que ceux qui se desbordent en telle façon s'alienent de Dieu: ainsi nous faut-il apprivoiser de lui, souffrans qu'il nous gouverne, que nous lui soyons dociles, que nous soyons des agneaux, et que si tost qu'il nous aura fait signe, que nous venions à lui, que nous ne soyons point (en somme) comme bestes sauvages. Or apres qu'Eliphas a parlé ainsi, il adiouste maintenant, Que celuy qui a esté desbauché, doit prendre la Loy de la bouche de Dieu, et mettre ses paroles en son coeur. Voici un poinct bien notable, pource que la

reigle de bien vivre est: que nous escoutions Dieu parler à nous, et que nous sachions que le chemin qu'il Nous monstre est celui que nous devons tenir. Puis qu'ainsi est donc que les hommes sont destournez du chemin de salut, si tost qu'ils declinent de la Loy de Dieu: voila pourquoi notamment il est dit en ce passage, que nous devons recevoir la Loi de sa bouche. Or pource que ce n'est pas le tout d'approuver ce qui nous est dit, Eliphas adiouste, qu'il nous la faut mettre en nostre coeur: car encores qu'un homme se rengeast à l'obeissance de Dieu quant a l'apparence, ce n'est pas le principal: nous savons que nous n'aurons pas beaucoup gagné, nous estans abstenus de mal-faire seulement quant aux yeux, aux mains, et aux pieds: il faut que le coeur marche devant, qu'il conduise tout le reste. Voulons-nous donc bien profiter en l'escole de Dieu? Il faut que sa parole prenne racine en nos coeurs: comme il est dit (Ierem. 5, 3), Qu'il regarde la verité, et qu'au contraire il a toute hypocrisie en detestation. Maintenant nous-voyons comme il nous faut retourner à Dieu quand nous en avons esté comme bannis: c'est assavoir, que nous lui soyons disciples, et qu'il soit nostre maistre. Or de là Nous pouvons recueillir, que tous ceux qui ne cheminent point selon la pure parole de Dieu, sont esgarez, combien que les hommes les approuvent: comme nous voyons souvent qu'on estimera qu'il n'y ait que toute saincteté en ceux qui suivent leurs folles devotions. Et ç'a este un abus ordinaire des le commencement du monde, lequel regne encores auiourd'hui par trop, que le monde se voudra gouverner à son appétit, et cependant on estimera que cela doit estre trouvé bon de Dieu. Au contraire, qu'est-ce qui en est ici prononce? C'est que tous ceux qui ne cheminent point selon la parole de Dieu sont esgarez. Il est

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vrai qu'ils se peuvent faire à croire que leur vie est bonne et saincte, on leur pourra applaudir: mais il n'y a qu'un seul Iuge competent qui puisse prononcer de ceci avec authorité, c'est Dieu. Or nous oyons ce qu'il en declare. Il ne faut plus donc repliquer, pour vouloir approuver nos folles devotions, et que chacun dise, qu'il lui semble que telle chose soit bonne. Il faut, di-ie, que toutes nos phantasies soyent mises bas, et que nous escoutions Dieu parler, et qu'il ait toute maistrise sur nous, de nous monstrer le chemin qu'il veut que nous suivions. Voila ce que nous avons à retenir en premier lieu.

Il est vray que ceste doctrine nous est souventes fois touchee, mais ce n'est point sans cause que le sainct Esprit en parle tant: car nous voyons comme les hommes sont attachez à leur propre sens, nous voulons tousiours estre sages en nostre cerveau, et ne pouvons faire cest honneur à Dieu qu'il ait toute maistrise sur nous, et que nous lui soyons suiets: et voila comme nous pratiquons ce proverbe d'estre serviteurs du diable, de faire plus qu'il ne nous est commandé. Qu'on espluche tout ce qu'on appelle service de Dieu en la Papauté: qu'est-ce qu'on y trouvera sinon pures inventions humaines ? Il n'y a point une seule syllabe en l'Escriture saincte, qui rende tesmoignage que ces choses ausquelles les Papistes travaillent tant, soyent agreables à Dieu: mais tout au rebours: et neantmoins nous voyons comme ils y sont acharnez. Et pourquoi? Cela vient de cest orgueil diabolique que les hommes ne se peuvent assuiettir à Dieu, qu'ils ne peuvent point recevoir la Loi de sa bouche. Il est vray que de primeface ils diront assez que c'est bien raison que Dieu domine par dessus nous: mais cependant si voit-on la rebellion dont ils usent. Comment est-ce que nous combatons auiourd'hui, sinon que nous demandons qu'on n'adiouste ne diminue rien à la pure Loi qui nous est donnee du ciel? Si les Papistes se pouvoyent laisser gouverner par la pure doctrine de Dieu, nous aurions tantost accordé par ensemble il n'y auroit plus nulle dispute: mais ils veulent que leurs loix et statuts soyent observez, et cependant qu'on ne tienne conte de ce que Dieu ordonne. Voila dequoi nous combatons. Or combien que nous sachions que ce sont autant d'abus et de superstitions, quand les hommes veulent ainsi cheminer leur appetit: si est-ce encores qu'on ne se peut tenir de se vouloir tousiours advancer outre mesure. Et nous voyons combien il est difficile de retenir les hommes en ceste bride, c'est assavoir qu'en tout et par tout ils plient le col, et qu'ils reçoivent le ioug que Dieu leur veut mettre dessus: et quand nous aurons reietté la tyrannie du Pape, nous ne pouvons nous renger paisiblement pour obeir à

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Dieu sans contradiction: mais si quelque chose nous semble estre dure et fascheuse, nous viendrons nous rebecquer à l'encontre. Et qui nous donne ceste audace, sinon d'autant qu'il y n volontiers ceste hautesse et presomption aux esprits humains, de ne point acquiescer à la simple Loi de Dieu? Nous voyons donc combien il nous est utile que cest article nous soit reduit souvent en memoire, c'est que nous escoutions Dieu parler. Or par cela il nous est monstré que nous sommes comme povres bestes, qu'il n'y a ne prudence ne conseil en nous, et que iamais nous ne cognoistrons le droit chemin, iusques à tant que Dieu nous ait tendu la main, et monstré par où nous devons cheminer. Voila un Item.

Au reste, il nous est aussi declaré que nous serons transportez par nos affections mauvaises, iusques à ce que nous ayons apprins, et nous soyons accoustumez d'obeir à Dieu sans quelque contradiction ni replicque. Or cependant que nous aurons quelque reserve, il ne se pourra faire que nous ne combations contre la doctrine de Dieu, et soyons picquez et envenimez si elle nous fasche trop, c'est assavoir outre nostre phantasie. Que faudra-il donc? Que nous ostions tonte repugnance de nous, et toutes les belles raisons que nous pouvons avoir de nos phantasies et cupiditez mauvaises, que nous soyons paisibles comme agneaux, et que Dieu nous manie comme il voudra: si tost qu'il nous aura fait signe, que nous venions à lui. Finalement il nous est ici monstre, que nous ne devons point estre comme roseaux branslants pour nous laisser mener çà et là: comme les Papistes diront bien qu'il faut suivre ce que Dieu commande, mais ils meslent leurs menus fatras parmi, et qui pis est ils auront en telle estime ce que les hommes auront imagine, que l'Escriture saincte sera mesprisee: quoi qu'il en soit ils feront un meslinge confus, tellement qu'on ne sait qui le doit emporter ou Dieu, ou les hommes. Or ici (comme i'ay touché) le sainct Esprit discerne entre Dieu et les creatures, signifiant que iamais nous ne serons bien reglez, qu'il n'y aura point une droite reformation en nostre vie, sinon que Dieu domine lui seul par dessus nous, et qu'il soit nostre docteur et maistre, et que nous sachions que toute la perfection de nostre vie gist a lui obeir simplement. Voila donc quant à ce mot.

Mais nous devons bien aussi retenir ce qu'Eliphas adiouste, de mettre la Loy de Dieu en nos coeurs: car (comme i'ay desia touché) il n'est point question de servir à Dieu en faisant belle mine: les hommes nous pourront assez iustifier, quand ils verront qu'il n'y aura que redire en nous. Pourquoi? D'autant qu'ils ne regardent point iusques aux affections cachees: car cela est propre à Dieu

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de sonder les coeurs. Or tant y a que quand on nous aura estimé comme des Anges, Sinon que nostre coeurs soit droit et pur, et qu'il y ait ceste rondeur et integrité dont l'Escriture parle tant, tout le reste ne sera que fumee. Et ainsi quand nous voudrons vivre sainctement, il ne faut point commencer par les pieds, ne par les mains, pour dire, le m'abstiendrai de mal-faire, en sorte que ie ne serai point reprehensible: mais qu'un chacun entre on soi, que nous cognoissions que tous nos appetits mauvais sont autant de rebellions contre Dieu, et qu'il ne pourra point dominer sur nous, iusques à ce que cela soit aneanti. Advisons donc de purger nos coeurs, afin que nous cheminions en integrité devant nostre Dieu: advisons, di-ie, pour produire bons fruicts en toute nostre vie, qu'il y ait bonne racine auparavant. Et c'est ce qui nous est monstré, quand il est dit (Galat. 5, 25), Si vous vivez de l'Esprit, cheminez aussi selon l'Esprit. Il y a la vie, et puis les oeuvres. Il faut en premier lieu que nous vivions de l'Esprit de Dieu, c'est à dire, que le sainct Esprit habite en nous pour abbattre tout ce qui est contraire à la parole de Dieu, et à sa iustice. Et puis que cela se demonstre en toute nostre conversation, que les hommes cognoissent quels arbres nous sommes quand nous aurons ainsi fructifié. Voila pourquoi aussi il est dit, que la parole de Dieu a cest office, d'estre comme un glaive trenchant des deux costez pour examiner iusques aux moelles, qu'il n'y a pensees ni affections aux hommes, que tout cela ne soit descouvert. Et aussi en l'autre passage il est dit (1. Cor. 14, 24. 25), Que ceux qui profitent en la parole de Dieu doivent estre redarguez en eux mesmes, c'est à dire, qu'il faut qu'ils comparoissent comme devant Dieu, et s'adiournent devant son siege celeste, et qu'ils descouvrent là leurs offenses qui estoyent auparavant cachees. Voila pourquoi notamment i'ai declaré, que pour bien profiter en l'escole de Dieu, il faut que nous prenions sa parole en nos coeurs.

Or il s'ensuit quant et quant: Si tu te convertis au Tout-puissant, tu seras edifié, et chasseras l'iniquité loin de ton tabernacle. Et puis, Tu mettras l'or sur la poudre, et l'or d'Ophir te sera en telle quantité comme les cailloux en une riviere. Ici; Eliphas pour mieux inciter Iob, lui monstre le bien qui lui reviendra quand il sera ainsi converti à Dieu. Or il nous faut laisser tousiours la personne de Iob pource que ceci y a esté mal appliqué: mais cependant la doctrine ne laisse pas de nous estre bonne et propre pour nostre salut: comme aussi nous voyons que Dieu use d'un tel style, quand il nous exhorte à penitence: c'est qu'il ne nous commande pas simplement ce que nous avons à faire, mais il adiouste la promesse pour nous donner meilleur

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courage. Et de fait si nous n'oyons sinon ce qui est de nostre devoir, et que nous ne seussions pas quelle est la bonne volonté de Dieu envers nous, cela seroit pour nous retenir et empescher, tellement que nous n'aurions nul zele, ni affection d'approcher de Dieu. Quand un homme sera en doute, et qu'il ne sait s'il profitera ou non en venant à Dieu, il s'anonchalit. Pour avoir donc courage de nous reduire au bon chemin, il faut que nous soyons certifiez que Dieu nous attend, et qu'il sera prest et appareillé à nous recevoir, qu'il a mesmes desia les bras estendus. Si nous n'avons ceste certitude en nous, nous ne pourrons pas remuer un doigt, tant s'en faut que nous venions à lui comme nous devons: qui pis est, les hommes tascheront tousiours de reculer quand ils douteront de la bonne volonté de Dieu, sa maiesté leur sera espouvantable: si nous concevons que Dieu veut traitter à la rigueur, et qu'il nous est Iuge, il faut que nous soyons tellement effrayez, que nous le fuyons tant qu'il nous sera possible. Ainsi nous voyons en somme, que ai nous n'avons gousté la douceur paternelle de Dieu, et que nous soyons asseurez qu'il est prest de nous recevoir à merci, iamais on ne pourra gaigner ce poinct, que nous venions à repentance.

Voila pourquoi notamment il est dit en ce passage, que si Iob se convertit, Dieu le benira en toutes sortes: qu'au lieu qu'il a esté despouillé de toute sa substance, il sera enrichi derechef plus que iamais, que l'or et l'argent abonderont chez lui, qu'il aura toutes choses à souhait, que Dieu le fera prosperer en sorte qu'il n'y aura que ioye et action de t races. Nous voyons donc en somme quelle est ici l'intention d'Eliphas: c'est que Iob soit incité de retourner à Dieu, quand il aura conceu ceste bonne esperance qu'il n'y viendra point en vain, et qu'il ne sera point frustré en cerchant Dieu: pour e qu'il est tousiours prest à nous pardonner nos fautes quand nous recourons à lui, et qu'il abolira tous nos pechez par sa bonté infinie. Il est vrai qu'Eliphas excede tousiours mesure en ce que nous avons veu, c'est qu'il lui semble que Dieu face egalement prosperer en ce monde tous ceux qu'il aime. Or cela est par trop: car nous voyons Gomme Dieu afflige les siens, et qu'il esprouve leur patience quand il les assuiettit à beaucoup de miseres, et pour cela il ne laisse pas de les aimer. Il ne faut point donc que les hommes se trompent, en imaginant que Dieu leur envoyera tous leurs

i souhaits lors qu'il leur sera propice: mais tant y a qu'il nous faut revenir à ce qui est dit en la Loi, c'est assavoir, Que comme toutes adversitez sont verges de Dieu pour punir nos pechez: aussi au contraire, que quand il nous aura receus à soi, venans avec repentance, nous serons traittez de lui

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tant doucement qu'il nous fera prosperer, entant qu'il sera expedient pour nostre salut. Quoi qu'il en soit, ceste doctrine est vraye et bien utile, Que quand nous retournerons à Dieu, l'iniquite sera chassee arriere de nous, et que par ce moyen nous prospererons. ( Car qui est cause que nous sommes ainsi affligez, l'un de povreté, l'autre de maladies, l'autre par beaucoup de tormens qu'on lui fera? Est-ce que Dieu prenne plaisir à nous rudoyer, lui qui est nostre Pere? Il est bien certain que non: mais c'est que nous ne sommes point capables de iouyr des biens qu'il nous a apprestez, et lesquels il est prest de nous eslargir: il voit que nous ne pourrions pas souffrir qu'il nous traittast selon son naturel, c'est à dire, qu'il nous envoyest tout ce que nous pourrions desirer: car si nous avions des biens en abondance, que nous eussions santé et repos, nous serions incontinent enyvrez en Dos delices, et regimberions à l'encontre de nostre Dieu, comme des chevaux qui sont par trop nourris et engraissez. Dieu donc voyant que nous ne pouvons point user des biens qu'il nous fait, les retranche: non pas qu'il en soit chiche (comme nous avons dit) mais il cognoist nostre portee, et faut qu'il nous eslargisse de ses biens en petite portion, et qu'il nous face avoir faim et soif, veu que nous sommes ainsi enclins à gourmander: et pource aussi que ceste yvrongnerie spirituelle vient apres, qui est la plus mauvaise queue, quand nous ne tenons plus conte de lui, et nous esgayons tellement qu'il ne peut iouyr de nous. Voila donc pourquoi nous sommes affligez en tant de sortes. Et puis, regardons les offenses qu'un chacun de nous commet: et ai Dieu nous laisse là, et qu'il ne nous redresse point, il n'y aura celui qui ne s'endorme en ses pechez, et s'y endurcisse: et puis l'audace croist de plus en plus. Dieu donc voyant que s'il nous supporte par trop, il nous laissera aller en perdition, remedie à ce mal-là: et tant plus sommes-nous tenus et obligez à lui. Bref, nous contraignons Dieu à nous traitter avec telle rigueur qu'il fait: car si nous donnions lieu à sa bonté, il est certain qu'il nous feroit prosperer en toutes sortes, et que ce monde nous seroit comme un paradis terrestre, qu'il n'y auroit que repos et ioye: nous aurions de quoi avoir tousiours la teste levee devant lui, comme il en est ici fait mention. Pour ceste cause donc il est dit, que si nous retournons à Dieu, il changera toutes nos adversitez et miseres en bien: que nostre vie sera si heureuse, que nous aurons dequoi nous resiouyr pleinement, et lui rendre action de graces de ce qu'il aura este un si bon Pere envers nous, et que nous l'aurons cognu tel. Voila quelle est la somme de ce passage.

Or nous avons à recueillir de ces mots une doctrine bonne et utile: c'est de nous humilier

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toutes fois et quantes que nous sommes affligez: que nous ne facions point comme nous avons de coustume, a savoir de nous rebecquer à l'encontre de Dieu en nous despitant, et nous fascher et chagrigner comme s'il nous faisoit grand' iniure. Si quelqu'un est pressé en ses affaires domestiques, et qu'il n'ait pas ce qu'il lui viendroit à propos il se fasche et murmure en son coeur à l'encontre de Dieu: si l'autre est battu de maladie, si l'antre est encores plus pressé de povreté, on orra des murmures par tout. Voila donc comme nostre chair nous sollicite tousiours, et nous aiguillonne à nous rebecquer à l'encontre de Dieu. Et pourquoi? C'est d'autant que nous ne cognoissons point qu'en nous chastiant il nous veut amener à la cognoissance de nos pechez, afin que nous gemissions en nous-mesmes, et qu'estans confus des maux que nous avons commis et commettons iournellement nous retournions à lui pour lui en demander pardon. Au reste il nous faut appliquer à nostre usage ce qui a esté touché, c'est assavoir que nostre Seigneur voyant que nous sommes par trop tardifs de nature à retourner à lui, quand nous en avons esté eslongnez, nous y convie doucement, et nous donne bonne esperance que nous serons receus de lui, et que nous ne le cercherons point en vain. Que demandons-nous plus ? Quand nous avons offensé nostre Dieu, nous meritons qu'il nous reiette: et me mes quand nous lui demanderions cent mille fois pardon, nous devrions estre repoussez de lui. Quand au contraire il vient à nous, et nous testifie qu'il ne demande sinon que de se reconcilier avec nous, quand nous cercherons appointement envers lui, et que desia il y est tout disposé: quand donc nous oyons cela, ne faut-il pas que nous soyons bien durs et revesches, si nous ne venons à lui, et si de tous nos sens et affections nous n'y tendons et aspirons?

Et au reste, notons bien que voici le seul remede pour nous reduire à Dieu, c'est que nous reduisions bien en memoire les promesses qu'il nous donne: car sans cela nous le fuirons tousiours (comme i'ai dit) et encores que nous facions semblant de nous desplaire en nos pechez, ou que nous ayons quelque remors on scrupule d'avoir mal vescu: si est-ce que iamais nous n'aurons courage de changer nostre vie, iamais nous ne pourrons avoir ce zele de nous addonner à Dieu, que nous ne cognoissions qu'il nous vueille estre propice. Et ce nous est une chose bien utile: toutes fois elle est bien mal pratiquee auiourd'hui, comme pour exemple, en la Papauté on parlera bien de penitence, cependant on ne sait que c'est: car le diable les a tellement ensorcelez, que leur penitence n'est sinon de iusner quelques iours, de barbetter quelques pal nostres, de faire des Agios. Et il

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estoit question que l'homme renonçast à soi-mesme et qu'il fust devestu de sa vieille peau, et tellement renouvellé, que ce ne fust point seulement quant à l'apparence, mais quant aux affections interieures: mais on ne sait rien de tout cela en la Papauté. Mais encores prenons le cas qu'ils seussent que c'est de repentance, et comme il se faut convertir à Dieu: si est-ce que le principal leur defaut, d'autant qu'ils n'asseurent point les povres pecheurs que Dieu leur sera pitoyable, qu'ils ne savent que c'est de grace ne de misericorde. Ils diront assez qu'il faut faire penitence: mais comment? A l'aventure, veu qu'ils savent si c'est temps perdu, ou s'ils gaignent quelque chose quand ils cerchent de se reduire à Dieu. Or qu'en adviendra-il? Assavoir, ce que nous avons monstré, et ce que l'Escriture nous declare suffisamment: que les hommes pourront bien tourner à l'entour du pot: mais tant y a que iamais n'approcheront de Dieu de leur bon gré, et d'une affection pure et ronde, qu'ils ne soyent persuadez de son amour paternelle: comme il est dit au Pseaume (130, 4), Seigneur, iamais tu ne seras craint, et iamais on ne t'obeira, sinon quand on aura cognu ta bonté.

Nous voyons donc combien ceste leçon qui nous est ici monstree nous est utile. Or pour mieux exprimer cela, il dit notamment: Que l'homme se resiouyra en Dieu: apres, qu'il l'invoquera, qu'il sera exauce, et lui rendra ses voeus. Ce mot doit bien estre pesé, quand il est dit: Que ceux qui seront retournez au bon chemin, se resiouyront en Dieu: car c'est pour discerner la felicité qu'imaginent les enfans de ce monde et les incredules, d'avec celle que Dieu nous donne comme à ses enfans. Si les incredules ont des biens en abondance, qu'ils soyent en repos, et que Dieu leur donne santé: ils s'estimeront bien-heureux là dessus. Pourquoi? Car leurs sens ne montent point plus haut. Les hommes donc qui sont charnels et terrestres ne regardent qu'à ces choses presentes. Voila comme nous sommes retenus entre les filets de Satan: car si les choses nous viennent à propos quant au monde, ce nous est assez, nous ne desirons rien plus, nostre vie est heureuse, ce nous semble. Voire, mais où est-ce que nous pensons ? Au contraire, voici Dieu qui prononce que nous serons bien-heureux quand nous cognoistrons qu'il nous est propice en recevant comme de lui et de sa main les biens que nous avons, et que nous lui en rendrons action de graces, sentant que ce sont autant de tesmoignages de sa bonté et de son amour. Ainsi donc les gens prophanes en s'esgayant et glorifiant aux biens de la terre: ne regardent point plus loin: ce leur est tout un comme ils en soyent avec Dieu, moyennant qu'ils ayent ici tout ce que leur souhait porte. Or au

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contraire les fideles, encores qu'ils eussent tout ce qu'il est possible d'y imaginer, ne se contentent pas de cela. Pourquoy ? Ils regardent au principal, c'est assavoir, si Dieu les aime, et qu'il soit leur Pere. Et de fait les biens de ce monde n'ont nul goust ne saveur envers eux, sinon qu'ils soyent confits en ceste bonté de Dieu. Et aussi c'est la vraye saulse (comme on dit en proverbe) pour nous faire trouver bon goust aux biens que Dieu nous envoye, que là nous recognoissions sa bonté et son amour, qui nous sont autant de tesmoignages de nostre salut. Quand les incredules auront leur table bien garnie, ils boivent, ils mangent, et gourmandent, ce leur est tout un: et quand ils sont bien saouls, c'est à s'esbattre. Et ont-ils passe le temps? Il faut retourner à faire grand' chere, ou bien il faut dormir. Bref, les gens prophanes ne se peuvent donner du bon temps, sinon en mettant Dieu en oubli, et pour le dire en un mot, en s'abbrutissant. Car il faut qu'ils soyent comme assopis, qu'ils ne regardent nullement à Dieu, quand ils se veulent tenir à repos et à leur aise. Or au contraire, un homme fidele, encores qu'il ait à boire et à manger, si est-ce qu'il ne prendra nul appetit à cela, sinon d'autant qu'il cognoist, Voici mon Dieu qui m'est un Pere nourricier: et s'il a le soin de ce corps fragile et caduque, par plus forte raison il aura soin de mon ame, comme aussi elle lui est bien plus precieuse. Car si en ce monde, où nous sommes comme estrangers, il daigne bien estendre son bras iusques à nous: qu'est-ce qu'il fera quand nous serons recueillis en son Royaume? Si un fidelle n'a cela, il ne peut ne boire ne manger, il est en souci, et angoisse. Bien-heureux est l'homme (dit Salomon Prov. 28, 14) qui solicite son coeur, et qui le desploye comme devant Dieu. Or maintenant est-il possible que l'homme s'esiouysse' et s'asseure en Dieu, qu'il y ait tout son repos, sinon qu'il puisse conclure, Mon Dieu m'aime? Il est certain que non. Car ce que les mondains s'esiouissent, est plustost une brutalité que vraye ioye. Et de fait nous voyons cela mesmes par la pratique toute patente, car la plus part, quand il est question de boire et de manger, comment est-ce qu'ils y vont? comme bestes brutes. Si un porceau est en son auge, qu'on lui porte sa lippee, il remplit son ventre tant que la viande lui dure: autant en fait un boeuf, ou un asne. Et voila comme auiourd'hui la pluspart du monde en fait: car on gourmandera les biens de Dieu sans prieres, sans action de graces, et sans recognoissance aucune. Les fideles au contraire pensent à Dieu, sachans bien que les viandes leur tourneroyent à condamnation, si ce n'estoit qu'ils fussent certains les avoir de la pure grace de Dieu. Car autrement ce seroit autant de larcins que de tous les biens dont ils iouissent, s'is

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ne lui en faisoyent recognoissance par prieres et oraisons. Il est vrai que ce n'est point assez de la ceremonie: car il y en aura beaucoup auiourd'hui qui prieront Dieu de bouche, et rendront graces, sans que leur coeur cependant soit touché. Mais ie parle maintenant de ceux qui vrayement regardent à Dieu: car en contemplant les viandes ils cognoissent, Voici Dieu qui nous fait participans de ses biens. A quelle condition ? Si nous sommes ses enfans, et bien, nous iouyssons de nostre heritage, ce nous est desia comme un arre qu'il nous donne qu'il a creé tout à cause de nous: mais si nous né sommes ses enfans, il faut que ceci nous soit reputé à larrecin, voire à sacrilege. Or quand les fideles entrent en telle tentation, là dessus il faut qu'ils soyent saisis de tristesse, et que leurs coeurs soyent angoissez, qu'ils ne puissent point avaller une miette de pain en ioye et contentement. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage quand il est dit, Que l'homme qui sera vrayement converti s'esiouira en son Dieu: comme aussi il en est parlé en la Loy, Tu beuvras et mangeras comme en la presence de ton Dieu, et t'esiouiras devant luy. Là nostre Seigneur aussi bien separe ses enfans et ses fideles d'avec les incredules, monstrant que ceux-ci ayans à boire et à manger en abondance ne laisseront pas d'estre maudits, et que toutes leurs delices et voluptez leur seront converties en confusion. Que nous ne soyons point donc tentez de leur ressembler: mais si nous voulons avoir une vie heureuse, et une droite iouyssance des biens qui nous sont ici eslargis, il faut que Dieu soit devant nos yeux, et que nous lui facions hommage du tout, et que nous sachions que c'est lui qui se monstre nostre Pere nourricier, et qui nous fait sentir sa bonté, afin que nous soyons attirez plus haut, et que nous soyons tousiours tant plus certifiez de ceste amour paternelle qu'il nous porte: bref, que les biens corruptibles qu'il nous eslargit en ce monde nous soyent comme aides pour nous eslever au ciel, et que là nous apprehendions la vie eternelle à laquelle ce bon Dieu nous convie.

Au reste, le moyen est exprimé quant et quant de nous bien resiouyr en Dieu: c'est que nous l'invoquions, et qu'estans exauce de lui, nous lui rendions nos voeus. Voila une bonne declaration et bien utile de ceste ioye: car puis qu'il n'y a que malediction de Dieu en tous les biens que nous recevons de sa main, si ce n'est que là nous goustions sa bonté pour nous resiouyr en lui, et y prendre tout nostre repos et contentement, il nous faut bien adviser comme nous pourrons parvenir là, et quel est le vrai moyen. Or il est ici exprimé, qu'il nous le faut invoquer en premier lieu: et puis lui rendre nos voeus quand nous aurons este exaucez

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de lui. Il y a deux choses qui sont ici de nostre office: et la troisiesme est la promesse que Dieu nous donne, que nous ne l'invoquerons point en vain, et que nos prieres ne seront point frustratoires ni inutiles. Nous avons donc à commencer par ce bout, c'est assavoir, à prier Dieu, voire devant que nous iettions nos mains çà et là, quand il est question de boire et de manger. Car quand nous n'aurons point commencé par ce bout, c'est assavoir, d'invoquer nostre Dieu, voila pervertir tout ordre. Ainsi donc apprenons que le principal exercice et estude que doivent avoir les fideles en ce monde, c'est de recourir à leur Dieu, et en cognoissant qu'il est la fontaine de tout bien, le cercher en lui, protestans que ne quant an corps, ne quant à l'ame ils n'attendent pas une seule goutte de bien, sinon ce qui leur sera donné par sa pure misericorde et gratuite. Si nous avions bien retenu ceste doctrine, nous serions plus enflambez à prier Dieu que nous ne sommes pas. Or nous voyons que la necessité nous y presse, voire en telle sorte que nous y sommes confus. Chacun confessera bien que les povretez et afflictions qui nous environnent sont infinies: et cependant comment sommes-nous lasches et tardifs à prier Dieu? Quand il y a cent mille raisons en un iour qui nous pressent à prier Dieu à grand' peine pensons-nous de lui trois ou quatre fois, et, encores tant froidement que rien plus. Nous aurons donc beaucoup profité ayans retenu ceste leçon pour la pratiquer comme il faut, protestans que tous les biens que nous recevons sont en lui et en sa main, et qu'il faut qu'il nous les donne. Or la promesse est adioustee quant et quant qu'il nous exaucera: afin que nous n'y allions point en doute, comme nous avons accoustumé de faire. Et sans ceste promesse ici toutes prieres ne sont que pure hypocrisie. Car qu'est-ce que prier Dieu? C'est un tesmoignage que nous rendons de nostre foy. Or si nous de tous, et que nous soyons là en branle et en perplexité, ne sachans si Dieu nous voudra exaucer on non, il est certain que nous n'avons nulle foy.

Ainsi donc nous prenons le Nom de Dieu en vain, quand la priere qui doit estre un tesmoignage de nostre foy, declare qu'il n'y a en nous qu'incertitude: et ne faut pas que nous pensions estre exaucez quand nous irons en telle sorte. Et de fait c'est un des principaux articles de nostre Chrestienté que cestui-ci: c'est assavoir quand Dieu nous certifie qu'il est prest de recevoir nos requestes toutes fois et quantes que nous venons à lui, estans persuadez qu'il nous attend, et qu'il ne demande sinon que nous le cerchions, que la porte nous est ouverte, voire moyennant que nous y venions au nom de nostre Seigneur Iesus Christ. Et en cela voit-on comme toute la Chrestienté a esté abolie sous le

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Pape, et est encores à present. Car on parlera là assez de prier Dieu: mais cependant quelle certitude a-on d'estre exaucez? Au contraire ils n'ont point honte de dire qu'il nous y faut aller en doute: ie di mesmes les grans docteurs, et non pas seulement les idiots. Ils diront que c'est presomption, si nous sommes asseurez en priant Dieu qu'il nous exaucera, que nous obtiendrons nos requestes, or c'est un sacrilege horrible, que quand il est question de prier Dieu un chacun regarde çà et là. Voila d'où sont venues ces superstitions, qu'il faut avoir des patrons et advocats pour interceder envers Dieu: et quand chacun aura eu un patron familier, encores en faut-il avoir une garenne: car ce n'est iamais fait. Et puis ont-ils bien ravaudé? ont-ils bien rapetassé, tellement qu'ils ne savent de quel costé se tourner, ni à quoy se tenir? Les voila aussi grans clercs en la fin comme ils estoyent au commencement (ainsi qu'on dit) car ils ne savent s'ils ont rien gagné en priant Dieu. Il y a aussi qu'ils ne prient iamais Dieu que le dernier, il faut que les patrons et advocats ayent les premiers mots et comme les premices. Or l'oraison est le principal service que Dieu demande de nous: et que sera-ce quand nous le transporterons aux creatures, et que Dieu n'ait que le refus et le relief? Voila comme on en fait en la Papauté: et non pas les idio