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IOANNIS CALVINI

OPERA EXEGETICA ET HOMILETICA

AD FIDEM

EDITIONUM AUTHENTICARUM

CUM PROLEGOMENIS LITERARIIS

ANNOTATIONIBUS CRITICIS ET INDICIBUS

EDIDIT

EDUARDUS REUSS

THEOLOGUS ARGENTORATENSIS

VOL. XI.

CONTlNETUR HOC VOLUMINE:

SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB

PREMIÈRE PARTIE CHAPITRE I À XV NS

SUR LE LIVRE DE IOB.

Calvini opera. Vol. XXXIII.

SERMON PREMIER

SUR LE I. CHAPITRE.

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Il y avoit en Ia region de Hus un homme ayant nom Iob, entier et droit, craignant Dieu, et se retirant du mal, etc.

Pour bien faire nostre profit de ce qui est contenu au present livre: il nous faut en premier lieu savoir quel en est le sommaire. Or l'histoire qui est ici escrite nous monstre, comme nous sommes en la main de Dieu, et que c'est à luy d'ordonner de nostre vie, et d'en disposer selon son bon plaisir, et que nostre office est, de nous rendre subiets à luy en toute humilité, et obeissance, que c'est bien raison que nous soyons du tout siens et à vivre, et à mourir: et mesmes quand il luy plaira de lever sa main sur nous, encores que nous n'appercevions point pour quelle cause il le fait neantmoins que nous le glorifions tousiours, confessans qu'il est iuste, et equitable, que nous ne murmurions point contre luy, que nous n'entrions point en proces, sachans bien que nous demourerons tousiours vaincus, contestans avec luy. Voila donc ce que nous avons à retenir en brief de l'histoire, c'est que Dieu a un tel empire sur ses creatures, qu'il en peut disposer à son plaisir, et quand il monstrera une rigueur que nous trouverons estrange de prime face, toutesfois que nous ayons la bouche close pour ne point murmurer: mais plustost que nous confessions qu'il est iuste, attendans qu'il nous declare pourquoy il nous chastie. Or cependant nous avons à contempler la patience de l'homme, qui nous est icy mis devant les yeux, selon que sainct Iaques nous exhorte (5, 11): Car quand Dieu nous monstre que nous avons a souffrir toutes les miseres qu'il nous envoyera, nous confessons bien que c'est nostre devoir, mais cependant nous allegons nostre fragilité, et nous semble, que cela nous doive servir d'excuse. Pour ceste cause il est bon que nous ayons des exemples qui nous monstrent qu'il s'est trouve des hommes fragiles

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comme nous, lesquels toutesfois ont resisté aux: tentations, et ont perseveré constamment en l'obeissance de Dieu, combien qu'il les affligeast iusqu'au bout. Or nous en avons ici un miroir excellent.

Au reste ce n'est pas le tout que nous considerions la patience de Iob, mais nous avons à regarder l'issue, comme aussi S. Iaques en parle: Car si Iob fust demeuré confus, encores qu'il y eust eu une vertu plus que Angelique en soy, cela n'eust point este une heureuse issue. Mais quand nous voyons qu'il n'a point esté frustré de son espoir et d'autant qu'il s'est humilié devant Dieu, qu'il a trouvé grace, voyant une telle issue, nous avons à conclure qu'il n'y a rien meilleur que nous assubiettir à Dieu, et souffrir tout ce qu'il nous envoye paisiblement, iusques à tant qu'il nous delivre par sa pure bonté. Or cependant outre l'histoire nous avons à regarder la doctrine qui est comprise en ce livre: c'est à sçavoir de ceux qui sont venus sous umbre de consoler Iob, et le tormentent beaucoup plus que ne faisoit pas son mal propre, et des responses qu'il a pour repousser leurs calomnies, desquelles il semble qu'ils le veulent accabler. Or en premier lieu nous avons à noter quant à nos afflictions, combien que Dieu les envoye, et qu'elles procedent de luy, toutesfois que le diable cependant nous les suscite, comme aussi Sainct Paul nous advertit, que nous avons la guerre contre les puissances spirituelles. (Eph. 6, 12.) Car quand le diable allume ainsi le feu, il a aussi des soufflets c'est à dire il trouve des hommes qui sont propres pour tousiours nous picquer, et croistre le mal, et l'augmenter. Ainsi donc nous verrons comme Iob, outre le mal qu'il enduroit, a este tourmente, voire par ses amis, et par sa femme, et sur tout par ceux qui sont venus le tenter spirituellement. Or i'appelle tentation spirituelle, quand nous sommes non seulement battus et affligez en nos corps: mais

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quand le diable nous vient mettre en phantasie, que Dieu nous est ennemy mortel, et qu'il ne faut plus que nous ayons recours à luy, ains que nous sachions que iamais il ne nous doit faire merci. Voila où tendent tous les propos qu'ont mis en avant les amis de Iob, c'estoit de luy persuader, qu'il estoit un homme reprouvé de Dieu, et qu'il s'abusoit bien cuidant que Dieu luy deust estre propice. Or ces combats spirituels sont beaucoup plus difficiles a porter; que ne sont pas tous les maux et toutes les adversitez que nous pouvons souffrir quand on nous persecute. Tant y a que Dieu lasche la bride à Satan, qu'il attire avec luy ses serviteurs, lesquels nous donneront de tels assauts, comme nous verrons que Iob en a enduré.

Voila pour un Item. lais cependant nous avons aussi a noter, qu'en toute la dispute Iob maintient une bonne cause, et son adverse partie en maintient une mauvaise. Or il y a plue, que lob maintenant une bonne cause la deduit mal, et les autres menans une mauvaise cause la deduisent bien. Quand nous aurons entendu cela, ce nous sera comme une clef pour nous donner ouverture à tout le livre. Comment est-ce que Iob maintient une cause qui est bonne? c'est qu'il cognoist que Dieu n'afflige pas tousiours les hommes selon la mesure de leurs pechez: mais qu'il a ses iugemens secrets, desquels il ne nous rend pas conte, et cependant qu'il faut que nous attendions iusques à ce qu'il nous revele pourquoy il fait ceci, ou cela. I1 a donc tout ce propos persuadé, que Dieu n'afflige point tousiours les hommes selon la mesure de leurs pechez, et de cela il en a tesmoignage en soy, qu'il n'estoit pas un homme reietté de Dieu, comme on luy veut faire à croire. Voila une cause qui est bonne et vraye cependant elle est mal deduite: car Iob se iette ici hors des gonds et use de propos excessifs, et enormes, tellement qu'il se monstre un homme desesperé en beaucoup d'endroicts. Et mesmes il s'eschauffe tellement' qu'il semble qu'il vueille resister à Dieu. Voila donc une bonne cause qui est mal conduite. Or au contraire ceux qui soustiennent ceste mauvaise cause, que Dieu punit tousiours les hommes selon la mesure de leurs pechez, ont de belles sentences, et sainctes, il n'y a rien en leurs propos qu'il ne nous faille recevoir, comme si le Sainct Esprit l'avoit prononcé: car c'est pure verité, ce sont les fondemens de la religion, ils traittent de la Providence de Dieu, ils traittent de sa iustice, ils traittent des peschez des hommes. Voila donc une doctrine, laquelle nous avons à recevoir sans contredict, et toutesfois le but est mauvais, que ces gens icy taschent à mettre Iob en desespoir, et l'abysmer du tout. Or par cela nous voyons quand nous avons un bon fondement, qu'il nous faut regarder de bastir dessus, en

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sorte que tout responde, comme Sainct Paul dit (1. Cor. 3, 10) qu'il bastit bien, puis qu'il a fondé l'Eglise sur la pure doctrine de Iesus Christ: et pourtant qu'il y ait une telle conformité, que ceux qui viendront apres luy, ne mettent point pour fondement, ny paille, ny chaume, ny matiere caducque: mais qu'il y ait un bon fondement ferme et solide. Ainsi en tout nostre vie nous avons à regarder cela, c'est que si nous sommes fondez en bonne raison et iuste, il faut qu'un chacun soit sur ses gardes pour ne point flechir, ne decliner ne çà ne là: car il n'y a rien plus aisé que de pervertir une cause qui sera bonne et iuste, selon que nostre nature est vicieuse, et nous l'experimentons tous les coups. Dieu nous aura faict la grace que nostre cause sera bonne, et toutesfois nous serons picquez par nos ennemis, tellement que nous ne pourrons pas nous tenir dedans nos bornes, et ne pourrons pas suyvre simplement ce que Dieu nous ordonne, sans y adiouster en façon que ce soit. Voyans donc que nous sommes ainsi aisement transportez, d'autant plus devons nous prier Dieu, que quand nous aurons bonne cause, il nous conduise par son Sainct Esprit en tout simplicité, que nous ne passions point les limites, qu'il nous a constituez par sa parole. Or cependant aussi nous sommes admonestez de ne point appliquer la verité de Dieu à mauvais usage: car nous la prophanons par ce moyen: comme ces gens icy, encores qu'ils parlent sainctement (comme desia nous avons declaré, et comme nous verrons plus à plein) si est-ce toutesfois qu'ils sont sacrileges: car ils corrompent la verité de Dieu, et en abusent faussement: ils appliquent à une mauvaise fin ce qui est bon, et iuste de soy. Ainsi donc quand Dieu nous a donné cognoissance de sa parole, apprenons de la recevoir en telle crainte, que ce ne soit point pour obscurcir le bien, ne pour donner couleur au mal: comme souventesfois ceux qui seront les plus aigus, et les plus savans se lascheront la bride, et abuseront de la cognoissance que Dieu leur a donnée, en fraude en malice, et renverseront tout, tellement qu'ils né feront que s'entortiller. Voyans que le monde est adonné à un tel vice d'autant plus avons nous à prier Dieu, qu'il nous face la grace d'appliquer sa parole à un tel usage, comme. il entend, c'est à sçavoir pur et simple. Voila ce que nous avons à observer en somme. Or maintenant puis que nous entendons ce qui est au livre, nous avons à poursuyvre les choses plus au long, en sorte que ce que nous avons touché en brief, nous le deduisions selon la procedure de l'histoire. Il est dit: Qu'il y a e un homme en la terre de Hus, nommé lob, homme entier, et droit, et craignant Dieu, et se retirant du mal. Nous ne pouvons pas, et ne savons deviner en quel temps a vescu Iob, sinon qu'on peut appercevoir, qu'il a

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esté fort ancien: mesmes aucuns Iuifs ont estimé, que Moyse fust auteur du livre, et qu'il avoit baillé ce miroir icy au peuple, à fin que les enfans d'Abraham, qui estoyent descendus de sa race cogoussent que Dieu avoit faict grace à d'autres qui n'estoyent point de ceste lignee, et qu'ils eussent honte s'ils ne cheminoyent purement en la crainte de Dieu: veu que cest homme qui n'avoit point eu la marque de l'alliance, qui n'avoit point este circoncis, mais estoit Payen, s'estoit si bien gouverné. Or pource que cela n'est point certain, il nous le faut laisser en suspens. Mais prenons ce qui est sans nulle doute, c'est à savoir, que le sainct Esprit a dicté ce livre à cest usage, à savoir que les Iuifs cogneussent que Dieu a eu des gens qui l'ont servi, combien qu'ils ne fussent point separez d'avec le reste du monde, et combien qu'ils n'eussent pas le signe de la circoncision, que toutesfois ils ont cheminé en toute pureté de vie. Les Iuifs cognoissans cela, ont eu occasion d'estre tant plus soigneux a observer la Loy de Dieu, et puis qu'il leur avoit fait ceste grace et ce privilege de les recueillir d'entre toutes les nations estranges, qu'ils avoyent à se dedier du tout à luy. Et aussi on peut appercevoir par le livre d'Ezechiel, (14,14) que le nom de Iob estoit renommé entre le peuple d'Israel: car nous avons veu au 14. chapitre, qu'il estoit dit, Que si Noe, Iob, et Daniel estoyent trouvez entre le peuple qui devoit perir, qu'ils sauveroyent seulement leurs ames, et que le reste du peuple seroit abysmé. Voilà le Prophete qui parle de trois hommes, voire comme de ceux qui estoyent cognus et renommez entre les Iuifs, comme desia nous avons touché. Et ainsi nous voyons quelle est l'intention du Sainct Esprit, c'est à savoir que les Iuifs eussent un miroir, et un patron pour cognoistre, comme ils avoyent à observer la doctrine de salut qui leur estoit donnée, puis que cest homme qui estoit de nation estrange s'estoit ainsi conservé en telle pureté. Et c'est le principal que nous avons à retenir du nom qui est icy contenu, quand il est dit, qu'il estoit de la terre de Hus. Il est vray que ceste terre ici par aucuns est mise plustost en l'Orient: mais il y a au 4 des Lamentations de Ieremie (v. 21) le mesme mot, mis pour signifier une partie d'Idumee. Nous savons que les Idumeens estoyent descendus d'Esau. Il est vray qu'encores ils avoyent la circoncision, mais d'autant qu'ils s'estoyent esgarez de l'Eglise e Dieu, il n'y avoit plus de signe de l'alliance. Si nous prenons donc que Iob ait esté de la terre de Hus, il estoit Iduméen, c'est à dire, de la lignée d'Esau. Or nous savons ce qui est dit par le Prophete, (Malac. 1, 2) combien qu'Esau, et Iacob fussent freres germains, voire d'une ventrée, que Dieu avoit choisi Iacob par sa pure bonté et avoit reietté

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Esau, et l'avoit maudit avec tout son lignage. Voila comme le Prophete en parle pour magnifier la misericorde de Dieu envers les Iuifs, leur monstrant qu'il ne les avoit pas eleus pour quelque dignité qui fust en leurs personnes, veu qu'il a reietté le frere aisné de Iacob, auquel appartenoit la primogeniture, et qu'il avoit choisi celui qui estoit le moindre, et l'inferieur. Ainsi donc combien que cest homme fust descendu de la lignee d'Esau toutesfois si est - ce que nous voyons en quelle integrité il a vescu, et comme il a servi à Dieu, non seulement quant à converser avec les hommes en droiture, et equité: mais pour avoir une religion pure, qu'il ne se polluoit point aux idolatries et superstitions des infideles. Quant à ce nom de Iob, il est vray qu'aucuns le translatent comme pleurant, ou criant: mais les autres le prenent comme un homme d'inimitié, non pas qu'il haist, mais qu'il estoit comme un blanc, auquel on pouvoit tirer. Tant y a que nous ne devons point douter, que cest homme, duquel le pays est icy marqué, duquel le nom est exprimé, n'ait esté, qu'il n'ait vescu, et que les choses qui sont ici escrites ne luy soyent advenues: à fin que nous ne pensions point que ce soit un argument controuvé, comme si sous quelque nom on nous proposoit ici ce qui n'a iamais esté tait. Car nous avons desia allegué le tesmoignage d'Ezechiel, et celuy de sainct Iaques, qui monstrent bien que Iob a esté à la verité, et aussi quand l'histoire le declare, nous ne pouvons point effacer ce que le Sainct Esprit a voulu dire si notamment. Or au reste nous avons à noter, que de ce temps là, combien que le monde se fust aliené du vray service de Dieu, et de la pure religion, neantmoins qu'il y avoit encores plus d'integrité beaucoup, qu'il n'y a point auiourd'huy, mesmes en la Papauté. Et de fait nous voyons comme du temps d'Abraham Melchisedech avoit Eglise de Dieu, et avoit les sacrifices, qui estoyent sans pollution aucune. Et ainsi combien que la plus part du monde fust enveloppee en beaucoup d'erreurs, et de fausses fantasies, et meschantes' toutesfois Dieu avoit reservé quelque petite semence à soy, et y en avoit tousiours d'aucuns qui estoyent retenus sous la pure verité, voire en attendant que Dieu establist son Eglise: et qu'il choisist un peuple, c'est à savoir, les successeurs d'Abraham, à fin qu'ils cogneussent qu'ils estoyent separez du reste de tout le monde. Or il est bien vray que Iob a vescu depuis ce temps là, mais l'Eglise de Dieu n'estoit pas encores ainsi dressee, comme elle a esté depuis: car nous savons cependant que les enfans d'Israel ont vescu en Egypte, qu'il sembloit que tout devoit estre aneanti. Et mesmes nous voyons à quelle extremité ils sont venus en la fin, quand Pharao commande que les

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masles soyent tuez: et au desert encores semble-il que Dieu les ait reiettez: quand ;ils sont venus au pays de Chanaan, ils ont de grands combats contre leurs ennemis, et mesme le service de Dieu n'est point encore là dressé, ni le tabernacle, comme il seroit requis. Dieu donc n'ayant point encores dressé un estat d'Eglise qui fust apparent, a voulu qu'il y demeurast tousiours quelque petite semence entre les Payens, à fin qu'il fust adoré, et que cela aussi fust pour convaincre ceux qui s'estoyent destournez du droit chemin, comme les Payens: car il n'a fallu sinon Iob pour estre iuge de tout un pays. Noe a condamné aussi le monde, comme l'Escriture en parle, d'autant qu'il s'estoit tousiours maintenu en pureté, et a cheminé comme devant Dieu, combien que chacun l'eust mis en oubly, et que tous se fussent esgarez en leurs superstitions . Voila donc Noe qui est iuge de tout le monde pour condamner les incredules, et rebelles. Autant en a-il esté de lob, qui a condamné tous ceux de ceste region, pource qu'il servoit purement à Dieu, et les autres estoyent pleins d'idolatries, d'infametez, de beaucoup d'erreurs: et cela venoit parce qu'ils ne daignoyent pas cognoistre quel estoit le vray Dieu vivant, et comment, et en quelle sorte il vouloit estre honoré: tant y a que Dieu a tousiours eu ce regard (comme i'ay dit) que les meschans, et incredules fussent rendus inexcusables. Et pour ceste cause il a voulu qu'il y eust tousiours quelques gens, qui suivissent ce qu'il avoit declaré aux Peres anciens. Tel a esté Iob, comme l'Escriture nous en parle, et l'histoire presente monstre bien, comme il a purement servi à Dieu, et qu'il a conversé entre les hommes en doute droiture. Il est dit, Qu'il estoit un homme enter. Or ce mot en l'Escriture se prend pour une rondeur, quand il n'y a point de fiction, ne d'hypocrisie en l'homme, mais qu'il se monstre tel par dehors comme il est au dedans, et mesmes qu'il n'a point d'arriere boutique pour se destourner de Dieu, mais qu'il desploye son coeur, et toutes ses pensees et affections, qu'il ne demande sinon de se consacrer à Dieu, et s'y dedier du tout. Ce mot ici a esté rendu Parfaict, tant par les Grecz que par les Latins: mais pource qu'on a mal exposé puis apres le mot de Perfection, il vaut beaucoup mieux que nous ayons le mot d'Integrité. Car beaucoup d'ignorans, qui ne savent pas comment se prend ceste perfection, ont pense, Voila un homme qui est appelé parfait, il s'ensuit donc qu'il y peut avoir perfection en nous, cependant que nous cheminons en ceste vie presente. Or ils ont obscursi la grace de Dieu, de laquelle noue avons tousiours besoin: car ceux qui auront cheminé le plus droitement, encores faut-il qu'ils ayent leur refuge à la misericorde de Dieu: et si leurs pechez ne leur sont pardonnez, et que Dieu

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ne les supporte, les voila tous peris. Ainsi donc combien que ceux qui ont usé du mot de Perfection, l'ayent bien entendu, toutesfois d'autant qu'il y en a eu qui l'ont destourné à un sens contraire (comme i'ay dit) retenons le mot d'Integrité. Voici donc Iob, qui est nommé entier. Comment? c'est pource qu'il n'y a eu nulle hypocrisie, ne fiction en lui qu'il n'a point eu le coeur double: car l'Escriture quand elle veut mettre le vice repugnant à ceste vertu ici d'integrité, elle dit, Coeur et coeur, c'est à dire, double coeur. Notons donc, qu'en premier lieu ce titre est attribué à Iob, pour monstrer qu'il a eu une affection pure et simple, qu'il n'a point eu comme un oeil d'un costé, et l'autre d'autre, qu'il n'a point seulement servi à Dieu à demi, mais qu'il a tasche de s'adonner là du tout. Vray est que nous ne pourrons iamais avoir telle integrité que nous tendions à ce but la, comme il seroit à souhaitter: car ceux qui suivent le droit chemin, encores vont ils en clochant, ils sont tousiours debiles, qu'ils trainent les iambes, et les ailes. Ainsi donc est - il de nous, cependant que nous serons environnez de ce corps mortel: iusques à ce que Dieu nous ait desveloppez de toutes ces miseres, ausquelles nous sommes subiets, iamais il n'y aura en nous une integrité qui soit parfaite, comme nous avons dit. Hais tant y a neantmoins qu'il nous faut venir à ceste rondeur, et que nous renoncions à toute feintise et mensonge. Et au reste notons que la vraye saincteté commence par dedans: quand nous aurions toute la plus belle apparence du monde devant les hommes, que nostre vie seroit si bien reglee, qu'un chacun nous applaudiroit, si nous n'avons ceste rondeur, et integrité devant Dieu, ce ne sera rien. Car il faut que la fonteine soit pure et puis que les ruisseaux en decoulent purs: autrement l'eau pourroit bien estre claire, et si ne laissera point d'estre amere, ou avoir quelque autre mauvaise corruption en soy. Il faut donc que nous commencions tousiours par ce qui est dit, Que Dieu veut estre servi en esprit et en verité du coeur, ainsi qu'il eu est parlé au 5. de Ieremie (v. 3). Il faut donc que nous apprenions en premier lieu de former nos coeurs à l'obeissance de Dieu.

Or apres que Iob a esté nommé entier, il est dit, Qu'il estoit droit: ceste droiture ici se rapporte à la vie qu'il a menee, qui est comme les fruicts de ceste racine, que le Sainct Esprit avoit mis auparavant. Iob donc a-il eu le coeur droit et entier? sa vie a esté simple, c'est à dire, il a cheminé, et vescu avec ses prochains sans nuire à personne, sans faire ni iniure, ni moleste à nul, sans appliquer son estude à fraude, ni à malice sans cercher son profit aux despens d'autruy. Voila donc ce qu'emporte ceste droiture, qui est ici adioustee. Or par cela nous sommes admonnestez d'avoir une conformité

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entre le coeur et les sens exterieurs. n'est vray (comme i'ay dit) que nous pourrons bien nous abstenir de mal faire, nous pourrons bien avoir belle apparence devant les hommes, mais ce ne sera rien, si devant Dieu il y a de l'hypocrisie cachee, et de la fiction, quand on viendra à ceste racine, qui est au dedans du coeur. Que faut-il donc? que nous commencions par ce bout-la, comme i'ay dit: mais si est-ce que pour avoir bonne integrité, il faut que les yeux, et les mains, et les pieds, et les bras, et les iambes respondent, qu'en toute nostre vie nous declarions que nous voulons servir à Dieu, et que ce n'est point en vain que nous protestons, que nous voulons garder ceste integrité au dedans. Et voila pourquoy aussi S. Paul exhorte les Galates (6, 25) de cheminer selon l'esprit, s'ils vivent selon l'esprit: comme s'il disoit, Il est vray qu'il faut que l'Esprit de Dieu habite en nous, et qu'il nous gouverne: car ce ne seroit rien d'avoir une belle vie, qui pleust aux hommes, et qui fust en grand' estime, sinon que nous fussions renouvelez par la grace de Dieu. Mais quoy? Il faut que nous cheminions, c'est à dire, il nous faut monstrer par effet, et par nos oeuvres comment l'Esprit de Dieu regne en nos mes, car si les mains sont pollues ou de larcins, ou de cruauté, et autres nuisances, que les yeux oyent entachez de mauvais regards et impudiques, de convoitises du bien d'autruy, ou d'orgueil, et de vanité que les pieds courent au mal (comme l'Escriture en parle) par cela nous monstrons bien que le coeur est plein de malice, et de corruption: car il n'y a ne pieds ne mains, ni yeux qui se conduisent d'eux-mesmes: la conduite vient de l'Esprit, et du coeur. Ainsi donc apprenons d'avoir ceste conformité que l'Escriture nous monstre en ce passage, quand il est dit, Que Iob ayant ceste integrité et rondeur, a vescu aussi droitement, c'est à dire, qu'il a conversé avec ses prochains sans aucune nuisance, sans cercher son profit particulier, mais qu'il a gardé equité avec tout le monde. Et voila aussi en quoy Dieu veut esprouver si nous le servons fidelement, ou non: non pas qu'il ait besoin de nostre service, ne de tout ce que nous lui pouvons faire: mais quand nous faisons bien à nos prochains, que nous gardons loyauté à un chacun, comme nature mesme nous enseigne, en cela nous rendons tesmoignage que nous craignons Dieu. Nous en verrons beaucoup, qui feront des grands zelateurs, s'il ne tient qu'à disputer, et à faire beaucoup de devis, pour dire qu'ils s'estudient de servir à Dieu, et de l'honorer: mais cependant si tost qu'ils ont affaire à leurs prochains, on cognoist ce qu'ils ont au coeur: car ils cerchent leur advantage, et ne font pas conscience d'attirer à eux, et de tromper quand ils en auront la puissance par quelque moyen

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que ce soit. Ceux donc qui cerchent leur avantage et profit, il n'y a nulle doute qu'ils Sont hypocrites, et que leur coeur est corrompu: quelques beaux zelateurs qu'ils soyent, Dieu declare qu'il n'y a qu'ordure et poison en leur coeur. Et pourquoy? s'il y a rondeur, il faut qu'il y ait droiture. c'est à dire, si l'affection est pure au dedans, quand nous conversons avec les hommes, nous procurerons le bien d'un chacun, tellement que nous ne serons point adonnez a nous, et à nostre particulier, mais nous aurons ceste equité, que Iesus Christ dit estre la reigle de vie, et toute la somme de la Loy, et des Prophetes, que nous ne facions à aucun sinon ce que nous voudrions qu'on nous feist. Ainsi donc notons, qu'en ceste louange de lob il y a beaucoup de gens qui sont condamnez, quand non seulement le Sainct Esprit declare, que cest homme a eu une integrité devant Dieu, mais aussi droiture et rondeur entre les hommes. Ceste rondeur qu'il prononce servira de sentence et condamnation à tous ceux qui seront pleins de malice, à tous ceux: qui ne demandent qu'à ravir et attrapper le bien d'autruy, qui ne demandent qu'à piller la substance des autres. Ceux-la sont condamnez en ce mot ici.

Or il sensuit qu'il craignoit Dieu, qu'il estoit homme craignant Dieu, et se retirant du mal. Et aussi quand Iob a eu ceste louange d'avoir gardé droiture et equité entre les hommes, il falloit bien qu'il cheminast devant Dieu: car sans cela le reste n'estoit rien estimé. Vray est que nous ne pouvons vivre avec nos prochains (comme desia i'ay dit) sans faire mal a nul, procurant le bien d'un chacun, si ce n'est que nous regardions à Dieu: car ceux qui suivent leur naturel, encores qu'ils ayent de belles vertus (ce semblera) toutesfois ils sont preoccupez de l'amour d'eux-mesmes, et n'y a qu'ambition qui les pousse, ou quelque autre regard, tellement que tout ce qu'il y a d'apparence de vertu en eux, est corrompu par cela: mais combien que nous ne puissions point avoir ceste droiture sans craindre Dieu, si est-ce que ce Sont deux choses distinctes, que de servir Dieu, et honorer nos prochains, comme aussi Dieu les a distinguees en sa Loy, quand il a voulu qu'elle fust descrite en deux tables. Notons donc, que comme par ci devant sous ce mot de droiture, le Sainct Esprit a voulu declarer comme lob a conversé entre les hommes, aussi quand il dit, qu'il a eu crainte de Dieu, il veut amener la religion qui estoit en luy. Or par cela nous sommes admonnestez, que pour bien regler nostre vie, il faut que nous regardions Dieu, et puis nos prochains: que nous regardions Dieu (di-ie) à fin de nous adonner à luy, à fin de luy rendre l'hommage qui luy est deu: que nous regardions nos prochains,

SERMON I

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à fin de nous acquiter de nostre devoir envers eux selon que nous sommes admonnestez pour les aider, pour vivre en equité, et droicture: et puis que Dieu nous a conioints les uns aux autres, qu'un chacun advise d'employer toutes ses facultez au bien commun de tous. Voila comment c'est que nous avons à regarder et Dieu, et les hommes pour bien reigler nostre vie, car celuy qui se regarde, il est certain qu'il n'a que vanité en soy: car si un homme veut ordonner sa vie, tellement qu'il semble aux hommes qu'il n'y ait que redire on luy et cependant que Dieu le desavouë, qu'est-ce qu'il gaignera, quand il aura mis grand' peine de cheminer, en sorte qu'un chacun le magnifie? Il n'y a que pollution quant à Dieu, et faut que la sentence escrite en sainct Luc. (16, 15) soit accomplie, Que ce qui est haut et excellent devant les hommes, n'est qu'abomination devant Dieu. Notons donc que iamais nous ne pourrons ordonner nostre vie comme il appartient, si nous n'avons les yeux fichez en Dieu, et à nos prochains. En Dieu, et pourquoy? fin que nous sachions que nous sommes creez à sa gloire, pour le servir et adorer: car combien qu'il n'ait pas affaire de nous, comme auront nos prochains, et que cela ne luy apporte ne chaud ne froid, si est-ce qu'il a voulu avoir des creatures raisonnables, qui le cogneussent, et l'ayans cognu, luy rendissent ce qu'il luy appartient. Au reste quand il est parlé de la crainte de Dieu, notons que ce n'est pas une crainte servile (qu'on appelle) mais c'est pour l'honneur que nous luy devons, comme il est nostre pere et nostre maistre. Craignons-nous Dieu? il est certain que nous ne demanderons qu'à l'honorer, et à estre du tout siens. Le cognoissons-nous? Il faut que ce soit en telle qualité comme il se declare, c'est à savoir, nostre Createur, et celuy qui nous maintient, et qui monstre une telle bonté paternelle, qu'il faut bien que nous luy soyons enfans, si nous ne luy voulons estre par trop ingrats. Il faut aussi que nous cognoissions la maistrise et superiorité qu'il a sur nous, à fin que luy rendans l'honneur qui luy est deu, un chacun de nous aprenne à luy complaire en tout et par tout. Voila comme sous ce mot de crainte de Dieu, toute la religion est comprinse, c'est a savoir tout le service, et l'hommage que les creatures doivent à, leur Dieu. Or c'a esté une vertu bien excellente en Iob de craindre ainsi Dieu, veu que tout le monde s'estoit destourné du droit chemin. Quand nous oyons cela, apprenons que nous n'aurons nulle excuse, encores que nous conversions entre les plus desbordez du monde, si nous ne sommes adonnez au service de Dieu, comme nous devons. Or cecy est bien à noter, pource qu'il semble à beaucoup de gens quand ils sont entre les espines, que les voila quites et bien

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excusez: et si puis apres ils se corrompent, s'ils hurlent entre les loups (comme on dit) que c'est tout-un, et que Dieu leur pardonnera. Au contraire, voici Iob qui est appelé homme craignant Dieu. En quel pays? ce n'est pas en Iudee, ce n'est pas en la ville de Ierusalem, ce n'est pas au temple: mais c'est en un lieu pollu, au milieu de ceux qui estoyent du tout pervertis. Estant donc entre telles gens, si est-ce qu'il s'est conservé, et a vescu tellement, qu'il a cheminé purement avec ses prochains, combien que tout fust alors plein de cruautez, d'outrages, de pilleries, et de choses semblables. Notons que cela nous retournera à tant plus grande vergongne, si de nostre costé nous ne regardons à nous conserver purement au service de Dieu, et de nos prochains, quand il nous en donne une telle occasion comme nous avons, c'est à savoir que iournellement la parole de Dieu nous est preschee, que nous sommes enhortez, qu'il nous redresse quand nous avons failli. Il faut bien donc que nous soyons attentifs a, ce qui nous est ici monstré.

Or pour conclusion notons bien ce qui est ici adiousté au texte, qu'il s'est retiré du mal. Car voici comme lob a surmonté toutes les difficultez, et combats qui l'eussent empesché de servir à Dieu, et de vivre droitement avec les hommes, c'est pource qu'il s'est recueilly à soy, qu'il a bien cognu que s'il se fust donné licence de faire comme les autres, qu'il eust esté un homme du tout adonné à vices, qu'il eust esté ennemi de Dieu, Iob donc n'a point ainsi cheminé en la crainte de Dieu, en telle rondeur et integrité sans beaucoup de combats, sans que le diable ait machiné de le pervertir, et le mener aux corruptions de tout le monde: mais il s'est retiré du mal, c'est à dire, il s'est retenu. Que faut-il donc que nous facions? encores que nous soyons en l'Eglise de Dieu, si est-ce que nous verrons beaucoup de maux: et (quoy qu'il en soit) iamais il n'y aura telle rondeur ni pureté, que nous ne soyons meslez parmi beaucoup de contempteurs, de gens desbauchez, qui seront tisons d'enfer, pestes mortelles pour tout infecter. Il faut donc que nous soyons sur nos gardes, veu qu'il y a de grands scandales, et dissolutions, par lesquelles nous serions incontinent desbauchez. Que faut-il donc? retirons nous du mal: cest à dire bataillons contre tels assauts à l'exemple de Iob: et quand nous verrons beaucoup de vices, et de corruptions regner au monde, encores qu'il nous faille estre meslez parmi, que neantmoins nous n'en soyons point pollus et que nous ne disions point comme de coustume, qu'il nous faut hurler entre les loups: mais plustost que nous advisions à l'exemple de Iob de nous retirer du mal, et de nous en retirer en telle sorte que Satan ne puisse nous y faire

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adonner pour toutes les tentations qu'il nous mettra en avant: mais que nous souffrions que Dieu nous purge de toutes nos ordures et infections, comme il nous l'a promis au nom de nostre Seigneur Iesus Christ, iusques à ce qu'il nous ait retirez des souillures, et pollutions de ce monde, pour nous

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conioindre avec ses Anges, et nous faire participans de ceste felicité eternelle, à laquelle nous devons maintenant aspirer.

Or nous nous presenterons devant la face de nostre bon Dieu etc.

SERMON SECOND

SUR LE I. CHAPITRE.

2. Or sept ils masles luy estoyent nais, et trois filles. 3. Et avoit grande chevance de bestail: à sçavoir sept mille moutons, et brebis, trois mille chameaux, cinq cens couples de boeufs, cinq cens asnesses, et grand' famille, tellement qu'il surmontoit tous ceux d'Orient. 4. Et ses fils alloyent et faisoyent convives par leurs maisons, un chacun en son iour: ils convioyent aussi leurs trois soeurs pour manger et boire avec eux. 5. Quand le tour des banquets estoit accompli, Iob envoyoit vers ses enfans, et les sanctifioit: et se levant de matin il offroit holocaustes selon le nombre d'eux: car il disoit, Possible mes enfans auront peché, ils n'auront pas benit le Seigneur en leurs coeurs. Ainsi donc Iob en faisoit tous les iours.

Nous vismes hier les louanges que le Sainct Esprit attribuoit à Iob, non pas tant pour luy, comme pour nostre instruction, afin que nous sachions comme nous avons à regler notre vie, c'est que nous cheminions en rondeur de coeur, qu'il n'y ait point de fiction en nous, et cependant que nos oeuvres aussi rendent tesmoignage d'une telle simplicité. Au reste, que nous craignions Dieu, sachans que c'est à luy qu'il nous faut rapporter toute nostre vie, et que c'est à son honneur que nous devons estre dediez. Et pource que nous sommes tousiours environnez de beaucoup de scandales, et que le diable machine de nous destourner du bon chemin, que nous soyons sur nos gardes pour nous retirer du mal, pour nous recueillir à Dieu, attendant que nous soyons du tout separez des pollutions de ce monde par la mort. Or maintenant il s'ensuit au texte, Que Iob estoit un homme fort riche, et mesmes une grande partie de son avoir nous est ici recitee. Ce n'est point peu de chose d'avoir sept mille bestes blanches, d'avoir cinq cens couples de boeufs, tant d'asnesses, tant de chameaux. Voila donc une grande chevance pour un homme: et de fait il est dit, qu'il surmontoit tous ceux d'Orient. Or nous verrons ci apres pourquoy ceci nous est recité: car sa patience a esté tant plus louable quand estant despouillé d'un si gros bien, estant mis a povreté extreme, toutesfois il est demouré paisible comme s'il avoit perdu bien peu de chose. Voilà donc Dieu qui l'a tant mieux experimenté. Mais cependant notons quelle a esté la vertu de Iob quand les richesses ne l'ont point aveuglé en orgueil, et n'ont point fait qu'il s'attachast par trop au monde, ou qu'il quittast le service de Dieu: comme nous voyons que beaucoup sous ombre qu'ils sont riches, sont si fiers, qu'il est impossible de les donter, ils abusent de leur credit pour opprimer les povres gens, et outre ce qu'ils sont pleins de cruauté, il y a aussi bien des pompes, tellement que les richesses ont beaucoup de mauvaises queues. Ce n'est point donc en vain qu'il nous est ici dit que Iob estant ainsi riche, neantmoins a tousiours persisté au service de Dieu, et qu'il s'est tenu en ceste simplicité, dont il est ici fait mention. Or à son exemple les riches de ce monde sont admonnestez de leur devoir, c'est qu'ils regardent bien quand Dieu leur a mis abondance entre mains, qu'ils n'y soyent point enveloppez, comme aussi le Pseaume les exhorte: et puis suyvant ce que sainct Paul dit à Timothee (1. Tim. 6, 1,), Qu'ils ne soyent point eslevez en fierté, et qu'ils ne mettent point leur esperance aux choses caduques de ce monde, et où il n'y a nulle certitude: car celuy qui est auiourd'huy bien riche, pourra estre appovri demain, quand il plaira à Dieu. Ainsi donc, voyans que ces biens ici sont fragiles, et que nous en pouvons estre tantost privez, les riches (dit S. Paul) doivent bien regarder à eux, pour ne point s'appuyer là dessus, et ne faire point une idole de leurs biens, comme s'ils estoyent certains de les posseder, et d'en iouir à tousiours, mais qu'ils soyent prests de les resigner. Et en somme (comme il est dit en un autre passage) (1. Cor. 7, 29) que ceux qui ont

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champs et vignes, et prez, et terres, argent et marchandise regardent d'en user comme s'ils navoyent rien, qu'ils soyent povres de coeur. Voila donc ce que nous avons à noter sur ce passage.

Et qu'on n'allegue point qu'il est bien difficile de se maintenir purement au milieu de tant de richesses, veu que Iesus Christ mesmes les appelle espines: car l'exemple de Iob condamnera tous ceux qui ne se gardent point impollus, quelque difficulté qu'il y ait. Il est bien certain qu'un homme riche aura beaucoup plus d'affaires à. cheminer en la crainte de Dieu, qu'un povre. Vray est que la povreté de soy apporte beaucoup de tentations: car quand un homme est en necessité, alors il regarde, que doy-ie devenir? et le diable le pousse à deffiance: sur cela il sera induit à murmurer contre Dieu, comme nous voyons que beaucoup se despitent. et leur semble que Dieu leur fait tort et ne savent de quel costé se tourner, et puis ils concluent; Puis que ie ne puis gaigner ma vie par mon labeur sans faire tort à autruy, il faut que i'y procede autrement. Sur cela ils se donnent licence de piller et desrober, et font beaucoup de mauvais tours, et choses dommageables à leurs prochains. Voila (di-ie) les tentations qu'apporte la povreté. Mais si on fait comparaison, il est certain que les plus riches auront de plus grands assauts beaucoup, d'autant que Satan est tousiours apres pour leur bander les yeux, afin qu'ils se mescognoissent, et que s'estans oubliez, ils s'eslevent contre Dieu qu'ils, soyent du tout attachez à ce monde, qu'ils se moquent de la vie celeste, qu'ils se persuadent que rien ne leur peut nuire, qu'ils abusent de leur credit en beaucoup de sortes, qu'il ne leur chaille de rien, qu'ils ne puissent porter nul ioug, qu'ils ne se vueillent assubietir à nulle raison, qu'il leur semble que les autres ne sont pas dignes de converser avec eux, tellement que s'il leur estoit possible, ils raviroyent la clairté du soleil aux povres, d'autant qu'ils le font à croire, qu'ils meritent bien d'estre separez, et mis comme en un reng à part. Voila donc les corruptions qu'apportent les richesses et autres, infinies: mais si est-ce qu'il n'y a nulle excuse pour ceux qui sont riches. Pourquoy? Voici Iob qui sera constitué leur iuge devant Dieu, d'autant qu'il n'a point esté corrompu ne perverti par une grande abondance, et quantité de biens qu'il avoit, que tousiours il n'ait servi à Dieu en simplicité. Or si les riches sont rendus inexcusables, que les povres aussi regardent bien à eux: car nous avons desia dit, qu'il est plus facile à un homme à qui Dieu n'aura point donné si grande abondance, de cheminer simplement, qu'à ceux qui ont grand' vogue. C'est comme si quelqu'un estoit en une petite nacelle, et en une riviere petite:

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et bien, il est vray qu'il pourra chanceler, il est vray qu'il pourra heurter contre quelque arbre, contre un bord de la riviere, mais il n'est pas en tel danger, comme celui qui est en quelque navire au milieu de la mer, là où les vagues, et les tempestes sont beaucoup plus impetueuses. Ainsi (di-ie) est-il des povres et des riches: car estans en ce monde, il est vray que nous nageons, et pouvons estre agitez de tempestes, nous pouvons heurter contre quelque chose, et estre tousiours en danger: mais les povres sont comme en un petit ruisseau, et les riches sont comme au milieu de la mer qu'il ne faut rien pour les abismer en quelque gouffre. Si donc il n'y a nulle excuse pour les riches, que sera-ce de ceux, ausquels Dieu donne le moyen de se contenir en simplicité? Nous voyons donc, qu'il y a ici instruction generale pour servir à tous, et à grands et à petis, et qu'il faut qu'un chacun face son profit de l'exemple qui nous est ici mis devant les yeux Or cependant la vertu de Iob est bien à priser: car nous oyons la sentence de nostre Seigneur Iesus Christ qu'il est bien difficile qu'un homme riche entre iamais au royaume des cieux. Non pas que les richesses de soy empeschent que nous ne servions à Dieu comme i'ay dit: mais cela procede de nostre malice, et corruption, que tant s'en faut que nous prenions occasion d'estre attirez à Dieu par les biens qu'il nous eslargit, que plustost nous en sommes eslongnez. Cependant donc nous voyons que ç'a esté une vertu admirable en Iob, quand au milieu de telles richesses, il n'a point eu les yeux bandez pour concevoir quelque fierté en son coeur, qu'il n'a point cheminé par dessus les autres, qu'il n'a point oublié Dieu, qu'il n'a point esté un homme dissolu en vanitez, ni en pompes, mais qu'il a poursuivi son train qu'il avoit commencé. Voila donc la vertu qui estoit louable en lui. Mais c'est afin que si nous ne pouvons parvenir à estre du tout egaux, qu'un chacun regarde à soy, et que nous tendions à ce but qui nous est proposé. Au reste nous voyons aussi que les richesses ne sont point à condamner de soy, comme il y a des phantastiques qui imaginent qu'un homme riche ne peut estre Chrestien, car qu'on trouve des povres qui puissent estre accomparez à Iob en telle vertu, et alors on condamnera les richesses: mais quand on aura bien cerché tous les povres du monde, à grand' peine s'en trouvera-il un qui approche de cest homme ici. Puis qu'ainsi est donc, notons que les richesses de soy, et de leur nature ne sont point à condamner, et mesmes c'est un grand blaspheme contre Dieu, si on reprouve tellement les richesses, qu'il semble qu'un homme qui les possede en soit du tout corrompu, car les richesses dont procedent-elles, sinon de Dieu? On s'adresse donc à Dieu

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quand on les condamne. Et puis il nous faut noter, qu'il faut que Dieu besongne beaucoup plus miraculeusement en un homme riche qu'en un povre, comme nous avons dit. Car nous avons monstré la difficulté qu'aura un homme, quand les biens lui abondent, à se maintenir en simplicité et droiture. Il est donc besoin que Dieu desploye une vertu singuliere de son sainct Esprit pour conserver les riches, afin qu'ils ne se corrompent pas. Or si on mesprise une telle grace de Dieu, ne s'esleve-on point à l'encontre de lui ? Par cela donc nous sommes admonestez de ne point condamner les richesses de soy: comme aussi nous voyons que nostre Seigneur Iesus Christ nous le monstre, conioignant au royaume des cieux les povres avec les riches, quand il parle du Lazare en sainct Luc. Il dit bien là que les Anges ont porte le Lazare, combien qu'il fust reietté des hommes, que ce fust une povre creature dont on ne tenoit conte. en sorte qu'il estoit là delaissé de tous: neantmoins voila les Anges qui portent son esprit au sein d'Abraham. Et qui estoit Abraham? Un homme riche, et en bestail, et en argent, et en famille, en toutes choses, excepte en possessions, et champs, car cela aussi ne lui estoit point licite. Il falloit qu'il attendist que Dieu loi donnast le pais de Chanaan en heritage. Il est vray qu'il acheta bien un sepulchre, mais il n'avoit nul heritage, cependant si est-ce que son avoir estoit bien gros. Quand donc nous voyons que l'ame du Lazare est portee par les Anges au sein d'Abraham, qui est le pere des fideles, cognoissons que Dieu par sa grace, et par sa bouté infinie appele et les riches et les povres à salut. Et e est à ce propos aussi que S. Paul dit, (1. Tim. 2, 4) que Dieu veut que tous hommes soient sauvez, car il parle des princes et des rois, lesquels s'abusent ordinairement en leur grandeur, et ne' se peuvent renger à Dieu: il leur semble mesme qu'ils ne soyent plus hommes mortels: tant y a que Dieu en discerne d'aucuns, et ne veut point que tout soit perdu' et perisse. Voila donc ce que nous avons noter. Mais cependant que les riches ne se flattent point, mais qu'ils cognoissent qu'ils sont comme sur une glace, où ils pourroyent bien tost trebuscher, qu'ils sont comme au milieu des espines, qu'il faut bien donc qu'ils se gardent songneusement d'estre picquez. Voila donc comme nous devons tous estre incitez à solicitude pour nous recommander à Dieu, à fin de cheminer selon la volonté.

Or sur ce qu'il est dit, que lob avoit sept enfans masles, et trois filles, notons que c'est pour signifier que Dieu avoit mis sa benediction sur lui pour le faire prosperer en toutes sortes. Et (comme desia nous avons touche) nous verrons ci apres mieux la cause pourquoi tout ceci est exprimé, et l'intention du sainct Esprit, c'est à savoir, que c'a

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esté une vertu beaucoup plus grande à Iob de porter patiemment que Dieu l'ait privé de tout ce qu'il lui avoit mis entre les mains. Or il est dit aussi bien, comme ses enfans s'estoyent portez' et comme lui aussi de sa part les avoit gouvernez en la crainte de Dieu. Et c'est à fin que nous sachions quand Dieu l'a affligé, qu'il a monstré par effect qu'il peut disposer de ses creatures à son plaisir, qu'il nous faut baisser les yeux encores que nous soyons confus, ne voyans point la raison pourquoi Dieu traitte ainsi rudement les hommes, et faut que nous confessions qu'il est iuste, attendans qu'il nous revole pourquoi c'est qu'il dispose les choses ainsi.

Or maintenant poursuivons ce qui nous est ici recité. Il est dit, Que les enfans de Iob faisoyent tous les iours des banquets l'un apres l'autre, chacun à son tour, et appelloyent leurs soeurs pour venir à leur compagne. Il est vrai que nature incitera bien les freres d'avoir amour mutuelle ensemble: mais tant y a que les hommes sont si malins, qu'il y en a bien peu qui regardent ce qu'emporte la fraternité. Qu'ainsi soit nous en verrons plusieurs qui sont ennemis mortels comme chiens et chats: ils sont freres, mais cependant ils ne laissent point d'avoir haines et rancunes entre eux tellement que l'un voudroit avoir mangé l'autre. Nous en verrons donc de tels (comme les hommes s'abastardissent en cruauté) que les freres ne sauront que c'est de concorde, ne d'amitié: et encores que cela n'y soit point, si est-ce qu'un chacun est tellement adonné à soy, qu'il y en a bien peu qui s'entr'aiment comme Dieu les instruit. Voici donc le sainct Esprit qui nous met devant les yeux un miroir, pour nous faire contempler qu'il y a eu bonne concorde et amour entre les enfans de Iob, et que mesmes ils se sont tousiours exercez en cela, à fin de ne donner nulle mauvaise suspicion l'un à l'autre. Car les banquets qu'ils faisoyent, n'estoyent sinon pour rendre tesmoignage de leur fraternité et concorde. Et voila pourquoi il est dit notamment: Qu'ils envoyoyent querir leurs soeurs, à fin que l'amitié se declarast par tout. Voici une grande vertu, mais cependant si voit-on que Iob a craint, qu'il n'y eust de la faute en ce qui estoit institué pour bien, et pour une bonne fin: neantmoins donc voici Iob qui pense , Dieu y sera offensé. Or cest exemple est bien notable: il est vrai que c'est une chose aussi plaisante à Dieu qu'il y en ait point, que concorde et amitié entre les hommes, mesmes entre les freres. Nous oyons ce qui est dit au Pseaume (133), c'est une chose ioyeuse quand les freres sont unis, c'est comme la rosee qui descend pour donner substance, et nourriture aux champs, c'est comme l'onction, qui a decoulé de la barbe d'Aaron, a fin que l'odeur en fust espandue sur

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toute sa robe. Voila deux similitudes, qui sont pour monstrer que Dieu aime paix, et amitié entre les hommes, et sur tout entre les freres: c'est assavoir que c'est pour entretenir le genre humain, tout ainsi que les champs, et les prez prennent nourriture de la rosee du ciel, et aussi que c'est une chose qui est de bonne odeur devant Dieu, que ce lui est un sacrifice bon et agreable, tout ainsi que l'odeur de ceste onction sacree qui fut mise sur la teste d'Aaron. Or cependant il est là parlé de ceux qui s'entretiennent selon Dieu: car les meschans pourront bien avoir quelque affection d'amour l'un à l'autre, ils pourront bien se bander pour faire leurs complots: mais tout cela est maudit, il faut que l'amitié viene de Dieu, et qu'elle s'y rapporte. Et voila pourquoi le nom de fraternité est mis, à fin que nous soyons enseignez de lever les yeux à Dieu, et y avoir nostre regard, quand il est question d'avoir amour mutuelle les uns aux autres.

Cependant nous voyons ici que les choses qui sont les meilleures au monde, encores pourront tirer quelque corruption de la malice des hommes. En cela nous voyons que c'est de nostre nature, depuis qu'Adam a peché: depuis qu'il s'est oublié, c'est assavoir que lors le bien a esté converti en mal, voire combien que nostre intention soit bonne. Exemple, quand un mari aime sa femme, qu'un pere aime ses enfans, ce sont choses bonnes et sainctes, et louables: et neantmoins on ne trouvera point un homme au monda qui aime sa femme en telle mesure, qu'il n'y ait que redire, qui aime ses enfans d'une amour pure et entiere: mais il y aura tousiours quelque meslinge, quelque corruption. Et comment cela? Quand Dieu a ordonné, que le mari aime sa femme, et que notamment il est dit, Aimez vos femmes, comme vos propres corps, cela doit-il estre attribué à vice? Le bien peut-il estre converti en mal? Or cela vient de nostre maudite nature: comme il ne faudra qu'un grain de sel, ou une goutte de vinaigre pour corrompre le vin. Ainsi est-il de ce que les hommes ne se peuvent tenir en mesure, qu'ils n'auront point leurs affections si bien reglees, qu'il n'y ait a redire, qu'ils ne soyent a condamner en beaucoup d'endroits. Ainsi donc ne trouvons point estrange que Iob ait pensé que ses enfans pouvoyent avoir offensé Dieu en ce qui estoit bon et louable en soi, non point qu'il condamnast que les freres convinssent ensemble, mesmes qu'ils fissent bonne chere les uns avec les autres pour s'entretenir en amitié: Iob ne condamne point cela, mais cognoissant l'infirmité des hommes il sait qu'il est bien difficile de tenir mesure, qu'il n'y ait cependant quelque vice meslé parmi. Et pour ceste cause il a esté sur ses gardes, et a sanctifié ses enfans. Mais cependant

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encores nous avons à noter, que lob a bien regardé, et cognu ce que l'experience nous monstre, qu'en tous banquets il y a tousiours quelque desordre, là où Dieu ne sera point honore comme il doit. Premierement, si on s'assemble, il y aura de la superfluité quelques fois aux viandes, et ceux qui seront assemblez par compagnie mangeront et boiront outre leur portion ordinaire. Et bien, on ne pense point a tous ces exces-la, et les plus saincts gens craignans Dieu y sont surprins. Vray est qu'ils ne seront point gourmans pour se farcir le ventre, et pour se saouler comme des pourceaux, tant moins encores seront-ils yvrongnes pour avoir leur esprit abruti: non, mais tant y a qu'ils peuvent bien exceder mesure. Et pourquoy? Nous voyons que sans y penser on s'escoule en cela. Ainsi donc voila desia un mal qui se fait en ces banquets, encores qu'ils soyent instituez pour bonne cause, et que l'intention de celui qui convie ses amis, et de ceux qui y viennent pour lui tenir compagnie, soit bonne: car à grand peine se passera-on qu'il n'y ait quelque faute, de laquelle mesmes on ne s'apperçoit point. Et puis quand on est là, combien y a-il de propos frivoles qui se tienent? La où on devroit manger comme en la presence de Dieu, et se resiouri comme avec ses Anges, il y aura des vanitez beaucoup, qui transporteront les hommes tellement, qu'il semble à beaucoup, qu'ils ne font point bonne chere, sinon qu'ils s'esgayent ie ne say comment: ie di mesmes des bons. Il y a encores d'autres mauvaises queues: et selon qu'on y pensera de pres, nous verrons que Dieu y est offensé, en plusieurs sortes. Ainsi donc notons bien, que Iob n'a point esté sans cause en perplexité, et en doute si ses enfans avoient peché contre Dieu, veu qu'ils faisoient ainsi des banquets, encores (comme i'ay dit) qu'ils fussent des gens fideles. Or si ainsi est, que là où les banquets sont reglez le mieux qu'il est possible, encores y a-il de la faute que Dieu condamne: que sera-ce de ceux qui chassent Dieu de leur compagnie, et de leur table, comme ordinairement on en usera? Car s'il est question de faire banquets, par où commence-on? Est-ce par invoquer le nom de Dieu? O il sembleroit que ce fust matiere de melancolie: il faut donc que le nom de Dieu soit enseveli. Est-on bien saoul? de rendre graces, il n'en est point de nouvelle. Car il faut qu'il leur souviene de la bonne chere qu'ils ont faite, c'est à dire qu'ils soyent pourceaux. Car si on pense à Dieu il semble que toute leur ioye qu'ils ont prinse en banquetant, soit changee en dueil, et puis tout y sera desbordé, tellement que il ne sera question que de tenir propos vilains et dissolus, ou bien propos de trahisons et malices, qu'il ne sera nouvelle, sinon de deschirer son prochain, qu'on ma

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chinera contre cestui-cy, et contre cestui-là. Voila qu'emportent les banquets. Ainsi donc, puis que les hommes sont tant enclins à vices, il est impossible qu'il n'y ait de la faute, encores qu'ils ne se laschent point la bride du tout. Ceux donc qui s'assembleront pour complotter en toute malice et trahison, ie vous prie, ne faut-il point qu'il y ait là comme un gouffre d'enfer? Ainsi donc notons bien ce passage, à fin que quand nous aurons cogneu que les hommes sont tellement enclins à vice, qu'ils corrompent le bien, et le convertissent en mal, nous soyons tant plus sur nos gardes, à fin que quand il sera question de boire et de manger les uns avec les autres, nous passions tousiours condamnation, d'autant que Dieu y est offensé. Or il est vray que nous ne devons point avoir des scrupules, des superstitions, comme il y en a qui ne mangeront point un morceau de pain en repos de conscience, quand on leur dira, qu'il faut bien adviser à soy, là dessus il leur semble, Et bien, nous ne pouvons ne boire ne manger sans offenser Dieu: et puis quand ils ont fait de tels scrupules, pour dire, nous pechons, quelque chose que nous sachions faire: et à la parfin, bien, il faut donc nous desborder du tout. Il y en a (di-ie) qui se trouveront tels. Or ce n'est pas ainsi qu'il nous en faut faire, et ce n'est pas là que l'Escriture nous meine: mais soyons vigilans, et faisons bon guet, à fin que nous ne soyons point surprins. Quand nous serons assis à table pour boire et pour manger, que nous prions Dieu, luy demandans qu'il nous face la grace de nous tenir en telle sobrieté, qu'estans nourris à ses despens, nous soyons tant mieux disposez à le servir, que la viande ne soit point pour nous charger, mais pour nous sustanter, et nous donner vigueur, à fin que nous puissions tant mieux nous employer au service de nostre Dieu: qu'il nous face là grace de passer par ces choses corruptibles, à fin que nous aspirions tousiours à ceste vie celeste, à laquelle 11 nous convie par sa parole: car ce n'est point pour vivre un iour, ou dix, ou cinquante ans que Dieu nous entretient en ce monde, mais à ce que nous parvenions à ceste gloire celeste. Voila donc comme il nous en faut faire: et puis sommes-nous à table, mangeons pour estre refectionnez, tout ainsi comme si Dieu nous appateloit: et combien que nous soyons en ce monde prenans nostre nourriture de la viande, que nous sachions, Voici Dieu qui se monstre pere cavera nous, et nous testifie que nous sommes ses enfans, Il a le soin de ces povres corps icy, qui ne sont que pourriture, et encores veut il que son amour s'estende iusques la. Que donc nous soyons resveillez, et que nous soyons tant plus asseurez de la bonté de nostre Dieu, et de son amour paternelle, quand nous voyons qu'il nous

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nourrit ainsi et sustante. Et voila pourquoy sainct Paul dit (1. Cor. 10, 31): Que soit que nous beuvions, ou mangions, il faut que nous facions le tout au nom de Dieu. Il y en a beaucoup à qui il semble qu'on ne se doit point souvenir de Dieu, quand il est question de boire et de manger: et c'est là qu'il nous faut tant plus penser de Dieu. Quand il donne ceste vertu au pain par sa parole, que nous en sommes sustantez, ne voila point Dieu qui nous monstre sa presence, et comme il a sa main estendue sur nous? Ainsi donc c'est là où il nous faut plus penser de lui: car voila comme les boire, et le manger sera sanctifié, quand nous ferons le tout au nom de Dieu. Or cependant quand ce viendra à rendre graces, que nous sachions qu'il nous pourra estre eschappé quelque faute: et bien, Dieu nous pardonnera ce mal-la, moyennant que nous tendions à lui.

Et voila pourquoy il est ici dit notamment, Que Iob, apres que le tour estoit fait aux banquets de ses enfans, leur mandoit, qu'ils se sanctifiassent, et puis il offroit un sacrifice solennel pour chacun d'eux, disant: Possible mes enfans auront peché, qu'ils n'auront poinct benit Dieu: combien que de tout cela nous en dirons en la fin. Nous voyons donc que Iob n'estoit point comme ceux, qui apres avoir fait scrupule, concluent qu'il se faut desborder du tout. Mais Iob va au remede, c'est à savoir, et bien, Dieu nous supportera en nos infirmitez: encores que mes enfans n'ayent point fait du tout leur devoir, si est-ce que Dieu aura pitié et d'eux et de moy. Demandons lui donc pardon. Cependant Iob ne defend point à ses enfans de faire leurs banquets accoustumez. Et pourquoi? Car la chose de soy estoit bonne, comme nous avons dit. Si Iob eust dit, voici une chose meschante, Ô il n'eust point sacrifié: car ç'eust esté abuser du nom de Dieu, et prendre une mauvaise couverture. Les sacrifices ne sont pas ordonnez, à fin de nous retenir en mal, et qu'un chacun se nourrisse, et se flatte en ses peschez, pour dire, Ie pourray sacrifier, et voila Dieu qui sera contente. Iob donc ne sacrifie point pour dire que il entretiene une chose mauvaise: mais il cognoit que se s enfans font bien, quand ils font un tel recueil l'un à l'autre, et que c'est une chose louable. D'autant qu'il cognoist cela, il ne veut point trouver à redire à ce qui est bon, mais il cerche le remede à ce que s'il y a quelque faute cachee il plaise à Dieu de la corriger: pour dire, Et bien, ii faut demander pardon à Dieu, à fin qu'il supplie à nostre infirmité. Nous voyons donc comme Iob y procede, comme aussi nous y devons proceder. Or au reste notons, que quand Iob a mandé à ses enfans qu'ils se sanctifiassent, il a monstré en cela l'instruction, qu'il leur avoit donnée des leur enfance, c'est à savoir de servir à

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Dieu. S'il estoit dit simplement que Iob a sanctifié le Seigneur, on diroit, Et bien, c'estoit un preud'homme quant à lui, mais il n'a pas eu grande solicitude de ses enfans: ce lui a esté assez de s'acquitter envers Dieu, mais il a mis la bride sur le col aux autres. Or à l'opposite il est dit, qu'il leur a mandé, qu'ils se sanctifiassent, et cela se fust fait en vain, et eut este inutile, sinon qu'ils eussent long temps desia esté enseignez, comme ils devoyent cheminer en la crainte de Dieu. Et combien que desia ils fussent devenus hommes d'aage, et que chacun eust sa maison, et sa table à part: si est-ce neantmoins que Iob ne laissoit point de les tenir tousiours sous quelque discipline. Voila donc une instruction qui nous est bien utile, c'est à savoir, que les peres doivent tellement conduire leurs enfans, que Dieu soit honoré de tous. Et d'autant nous faut-il mieux noter ceste doctrine, que nous voyons qu'elle est si mal pratiquee. Car auiourd'huy ceux qui ont des enfans veulent bien qu'ils soyent enseignez: mais qu'ils soyent menez d'un zele, et affection de Dieu, à grand peine en trouvera on de cent l'un. Quoi donc? chacun pense à son profit. Il dira bien, ie voudrois que mon enfant fust enseigné: mais quoi? quand il aura bon esprit, qu'il parviene, qu'il se face valoir, qu'il amasse des biens, qu'il soit en credit, et en honneur. Voila les regards qu'auront les peres, quand ils voudront que leurs enfans soyent enseignez: mais de tendre à ceste simplicité pour dire, Ie me contente que mon enfent serve à Dieu, estant asseuré que Dieu le benira, qu'il le fera prosperer, et encores qu'il soit povre selon le monde, ie me contente que Dieu soit son pere: combien y en a-il qui ayent une telle consideration? Et Dieu aussi rend le payement aux peres tel qu'ils ont merité: car il leur semble qu'ils ont beaucoup fait quand ils auront avancé leurs enfans: et Dieu permet que leurs enfans leur crevent les yeux, que ce soyent des bourreaux qui les tormentent. Nous voyons cela à l'oeil: mais ils ne cognoissent point que c'est Dieu qui les chastie, et à bon droit. Et ainsi d'autant plus nous faut il bien noter la doctrine que nous monstre ici le sainct Esprit sous l'exemple de Iob, c'est à savoir que les peres tienent leurs enfans en telle bride, qu'ils les sollicitent à servir à Dieu. Et mesmes ceste circonstance n'est point à oublier, c'est à scavoir, que combien que les enfans de Iob fussent desia en aage d'homme, neantmoins le pere les tient tousiours comme en humilité, et les exhorte de demander pardon à Dieu, quand ils l'ont offensé, et de se purifier. Or auiourd'hui si tost que les enfans auront dix ans, ils cuideront estre hommes: il leur faudroit donner des verges quinze ans apres que ils portent les enseignes d'homme, et qu'il semble que ce soit merveilles: car ce ne sont que

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petites ordures et de souffrir nulle correction, nulle doctrine, il n'en est nouvelle: il leur semble qu'on leur feroit tort, et iniure. ou contraire nous voyons comme il en est ici parlé. Mais quoi ? les peres sont bien dignes que leurs enfans ne leur obeissent point, et qu'ils ne s'assubietissent point à eux: Et pourquoi? car celui qui veut estre honoré, il faut qu'il soit honorable, c'est à dire, il faut qu'il monstre de quoy. Comment est-ce qu'un pere acquerra authorité envers ses enfans pour estre obey d'eux, et pour les entretenir en crainte? quand il aura une telle gravité, et attrempance en soi que les enfans devroyent avoir honte de luy contredire, et de se rebecquer à l'encontre de luy. Mais si les peres reiettent toute crainte de Dieu, comment est-ce que leurs enfans leur obeiront, quand eux. mesmes ne rendent point l'honneur à Dieu qui lui appartient? Voila donc qui est cause que les enfans se monstrent ainsi incorrigibles, et qu'on ne les peut tenir en bride: c'est d'autant que les peres sont desobeissans à Dieu. Or tant y a, que les peres, et les enfans sont ici condamnez: les peres pour leur nonchalance, s'ils ne regardent à instruire leurs enfans en la crainte de Dieu: et aussi les enfans, s'ils ne se laissent point gouverner par leurs peres. Et ils ont ici un bel exemple, car il est parlé de ceux qui pouvoyent dire, Et mon pere m'a tenu en bride du temps que i'estoye ieune, mais maintenant faut-il que ie soye tousiours tenu sous la verge? Les enfans de Iob pouvoyent parler ainsi, mais nous voyons combien qu'ils tienent mesnage, que neantmoins ils sont tousiours sous la conduite du pere: car il n'est pas dit au texte, qu'ils ayent contredit à ce qu'il leur a commandé, comme il est parlé des enfans d'Hely: mais ils ont obey, à fin d'estre participans des sacrifices qu'il offroit pour eux. Quand donc nous voyons cela, c'est bien pour condamner tous ces petits rustres, qui font des braves; et leveut les cornes, ils ne savent que c'est de discipline en façon que ce soit, ce ne sont que merdailles, et neantmoins ils veulent contrefaire les hommes: et ceux qui estoyent aagez, et advisez pour conduire un mesnage, encores voyons nous qu'ils estoyent retenus sous la conduite, et l'obeissance de leur pere.

Au reste quant à ce mot de sacrifier, c'est selon la costume ordinaire de la Loy, que pour participer aux sacrifices, il falloit qu'on se purifiast pour y estre disposé deuëment. Et combien que Iob ne fust pas au pays là où la Loy de Moyse estoit escrite, ou bien mesmes qu'il a esté, comme il est vray-semblable, devant que Moyse fust nay: toutesfois cela a esté tousiours retenu entre les fideles, que quand ils devoyent sacrifier à Dieu, ils ont eu quelque signe de purgation, c'est à dire, de se nettoyer de leurs ordures, desquelles ils eussent

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tellement que nous le pouvons tousiours contempler comme en face, cependant que l'Evangile se presche: car là Dieu se revele privément à nous. Ainsi donc il faut que nous ayons cest' affection et zele que i'ay dit, c'est à savoir, que nous lui soyons pleinement dediez, renonçans à toutes les ordures qui nous empeschent de le servir et honorer.

Or il s'ensuit: e Iob sacrifiot selon le nombre de ses enfans. Nous avons desia touché' en brief, combien que Iob craignist que ses enfans n'eussent offensé Dieu, toutesfois qu'il ne leur defend point de converser ensemble, pource qu'il sait que c'est une chose bonne: mais il cerche le remede des infirmitez, ausquelles les hommes sont enclins et subiets. Au reste on pourroit demander, comment c'est qu'il a peu sacrifier, veu qu'il n'estoit point enseigné en la Loy, mesmes qu'il est vray semblable qu'il avoit vescu devant que Moyse fust nay. Or les sacrifices que les hommes offrent à Dieu sans foy, meritent d'estre reprouvez. Comment donc Iob a-il peu sacrifier, n'ayant nulle certitude de la volonté de Dieu? Or nous avons à reduire en memoire ce qui fut touché en la premiere lecture, c'est à savoir, que Dieu a voulu iusques à ce que son Eglise fust dressee entre les Iuifs, et que sa loy fust publiee par escrit, qu'il y eust tousiours quelque semence et residu par le monde, de gens, qui l'invoquassent en pureté de coeur. Il est vrai que tantost apres le deluge les enfans de Noë se sont corrompus: ie di ceux qui sont descendus de sa race, lesquels ayans la memoire toute fresche d'une vengeance si horrible de Dieu, n'ont pas laissé d'inventer beaucoup de superstitions, et d'aneantir le vray service de Dieu: tant y a toutesfois qu'il y en a resté quelques uns qui se sont maintenus en ceste pureté que Dieu commandoit. Et cela a esté à fin que Dieu eust tousiours quelque Eglise en ce monde, et quelque petit nombre de gens qui l'invoquassent, et cependant il a voulu aussi que cela tournast en condamnation aux incredules, et qu'ils fussent rendus tant plue inexcusables. Nous savons que les hommes taschent tousiours de se couvrir de ce titre d'ignorance, et leur semble qu'ils sont absous devant Dieu, quand ils ont ce bouclier: mais Dieu a voulu qu'il y eust quelque petit nombre de gens tousiours qui le servist en toute pureté, et ceux-là ont esté comme les iuges de tous ceux qui se sont destournez et esgarez du droit chemin. Ainsi en a-il esté de Iob. Tant y a que nous savons aussi que dés le commencement du monde, Dieu a institué les sacrifices: car s'ils eussent esté inventez à l'appetit des hommes, ce n'eust esté que fatras que Dieu eust reietté;, et singeries. Et d'avantage nous savons que les sacrifices d'Abel ont esté preferez à ceux de Cain, à cause de la foy. Or si Abel eust forgé

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ceste façon de sacrifier à Dieu, il n'eust peu avoir aucune foy: car c'est le principal que Dieu nous conduise, et nous gouverne, et la foi ne peut iamais estre sans obeissance, il faut qu'elle responde à ce que Dieu aura institué. Ainsi donc nous voyons que Dieu a esté l'auteur des sacrifices qui ont esté depuis la creation du monde. Car quand il a commandé aux hommes de luy sacrifier, ce n'a pas esté qu'il ne leur ait monstré la fin et à quel but cela tendoit: car si les hommes eussent offert des bestes brutes sans intelligence, cela eust esté de nulle valeur, cela n'eust servi que de moquerie Or nous savons que Dieu instruit les siens pour leur salut. Ainsi donc il n'y a nulle doute, que Dieu commandant les sacrifices n'ait aussi monstré quel en est le vray usage, et comment ils pourront estre profitables aux hommes pour leur salut. Or ç'a esté a fin qu'ils se cognussent tous indignes d'approcher de lui, et qu'ils avoyent merité, la mort, qu'il falloit qu'ils se recogeussent tous coulpables, et cependant aussi qu'ils recogneussent qu'il y avoit encores quelque moyen de se reconcilier à luy. Et ainsi en premier lieu notons, que ceux qui ont usé droitement des sacrifices, et selon la volonté de Dieu, ont testifié qu'ils estoyent coulpables de mort, comme si on passoit une obligation autentique de quelque dette. Et voila aussi pourquoy sainct Paul parlant aux Colossiens (2, 14) des ceremonies de la Loy, les appelle des obligez, et des cedules, qui sont pour tenir les hommes accablez devant Dieu, pour monstrer qu'ils ne peuvent point fuir la condamnation de mort eternelle, n'estoit qu'il y eust un remede que Dieu donnast par sa misericorde gratuite. Or c'est desia une leçon bien bonne et bien utile, quand les hommes se recognoissent et confessent coulpables devant Dieu, et qu ils se mettent devant leurs yeux, ce qu'ils ont merité, que quand une beste brute est là tuee, ils cognoissent que c'est à cause de leurs pechez. Voila comme Dieu a voulu induire les hommes à humilité. Cependant il les a voulu aussi nourrir en esperance, que combien qu'ils fussent si miserables, neantmoins il y auroit un sacrifice offert, par lequel les pechez seroyent lavez. Voila comme les Peres anciens ont usé des sacrifices. Or cependant les Payens ont fait le semblable, mais ç'a esté sans foy: d'autant qu'ils n'ont pas cognu le Dieu, auquel ils devoyent faire hommage: d'autre costé ils n'ont point cognu que leur service fust agreable à Dieu, ils n'en ont eu nulle certitude: bref ils n'ont seu à quelle fin ni à quel propos ils sacrifioyent. Ainsi donc tout s'est fait à l'aventure, comme on dit, ç'a esté une peine frivole, mesmes Dieu a eu en detestation tous les sacrifices qui ont esté faits sans intelligence, et sans foy. Il est vray qu'il y avoit assez de pompes, mais cela n'a rien valu, d'autant qu'il nous

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faut tousiours retenir ceste regle que l'Apostre nous donne, que les sacrifices n'ont rien valu exterieurement, sinon d'autant qu'ils estoyent fondez en l'obeissance de Dieu et de sa parole.

Or il est vray, que Iob n'avoit point la Loy escrite, mais il suffit qu'il ait eu la doctrine qui estoit venue de Dieu, et laquelle Noé avoit donnee a ses enfans. Ceux qui ont perseveré en cela n'ont point esté enseignez par les hommes, et combien qu'ils ouissent la doctrine par les hommes, tant y a qu'ils ont tenu comme de Dieu ceste regle là: car il suffisoit bien que Dieu les enseignast de sa volonté, sans qu'il usast du moyen de ses Prophetes, comme il a fait depuis. Nous voyons donc maintenant que les sacrifices de Iob n'ont point esté faits à la volee, mais qu'il y a eu une foy certaine.

il est dit? que Nohah apres le deluge a sacrifie à Dieu, voire prenant les bestes pures, par cela nous voyons qu'il avoit instruction du ciel: car ce n'estoit point à luy à discerner les bestes, pour dire, En voici qui sont pures et nettes, et les autres sont souillees: il falloit que Dieu l'eust instruit à cela. Ainsi donc en est-il de Iob, qui fait des sacrifices, non point qu'il on soit auteur seul: mais ; il se renge à la volonté de Dieu, par laquelle il est conduit et gouverné: et cela est propre à la foy, ainsi que nous avons dit. Or là dessus nous avons à noter en premier lieu, que des le commencement du monde Dieu a tellement permis les hommes aller en tenebres, que toutefois il leur a laisse quelques tesmoignages par lesquels ils fussent convaincus de leur malediction: et n'y eust-il que les cerimonies externes, cela estoit bien assez pour condamner les incredules. Au reste nous voyons aussi comme les hommes sont adonnez du tout à mal, veu qu'ils pervertissent les choses bonnes et sainctes: et quand Dieu leur a declaré sa volonté, ils la convertissent tout au rebours, et à l'opposite. Quand donc nous voyons que les hommes sont ainsi volages, cognoissons que nous avons besoin de prier Dieu, qu'il nous retiene en bride, et qu'il ne permette pas que nous declinions de la pureté de son service, comme il nous on adviendroit, sinon qu'il nous y retinst. Or cependant nous sommes aussi admonnestez, que ce n'est pas le tout de servir à Dieu on apparence, et d'avoir quelque belle monstre: mais que le principal est que nous le servions, sachans quel il est, et cognoissans sa volonté pour nous y tenir. Car il y a eu grande parade aux sacrifices des Payens, et mesmes aussi de ceux qui ont droitement servi à Dieu: et toutesfois les uns ont esté reprouvez, et Dieu les a eus en abomination, et les antres luy ont esté agreables. Les Payens sacrifioient on grand pompe, ils avoyent encens et parfums, et choses semblables, et les Iuifs mesmes en la Loi en faisoyent autant. Mais quoy ? Voila les Payens qui

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veulent honorer Dieu sans l'avoir cogneu, d'autant qu'ils ne savent que c'est de Dieu, ne de sa maiesté: il faut bien qu'ils sacrifient à des idoles, qu'ils ont forgees et basties en leur cerveau. Dieu donc n'accepte point aucun service sinon celui qui lui est fait quand on l'a cognu. Voila pour le premier. Or pour le second, il faut que le service de Dieu soit spirituel. Les Payens ont estimé que Dieu seroit appaisé, quand on luy auroit offert un boeuf, ou un veau: et c'est une grande moquerie, comme si Dieu estoit transfiguré, et quand il seroit courroucé contre les hommes, qu'ils le peussent appaiser par ce moyen-la. Il faut donc avoir ceste reigle en premier lieu, que le service de Dieu est spirituel: il faut monter plus haut qu'à ces figures visibles: car elles nous doivent mener à une fin celeste, et non pas nous retenir ici bas en ce monde sans es lever nos esprits au ciel. Voila donc comme les fideles ont tousiours regardé à Dieu, quand ils ont sacrifié: et puis ils ont esté advertis de leurs vices, et de leurs pechez, à fin de s'y desplaire: Les Payens n'ont rien cognu de cela.

Nous voyons donc maintenant qu'il ne nous faut point arrester à l'exterieur, quand il est question de servir à Dieu, mais il faut venir au principal, c'est à savoir, que nous cognoissions, quel est le Dieu que nous devons adorer, que nous sachions comment, et eu quelle sorte nous devons approcher de luy, et que les ceremonies (desquelles nous usons) nous conduisent à ce service spirituel, duquel il est ici parlé. Exemple: Les Papistes auiourd'huy auront beaucoup de ceremonies semblables à nous: car ils plieront bien les genoux quand ils voudront prier, ils auront d'autres telles choses: et bien, cependant nous voyons qu'ils ne savent où s'adresser, qu'ils s'en iront plier les genoux devant un marmouset de bois, ou de pierre, en cela monstrent-ils qu'ils ne savent que c'est de Dieu: et ainsi il faut que tout ce qu'ils pensent avoir de religion soit pollu, et prophane. Ils feront assez de singeries, mais ils pervertissent tout, d'autant qu'ils ne regardent point à ce que Dieu a commandé, plustost ils suyvent leurs propres inventions, et leur semble qu'ils ont beaucoup fait, quand ils auront amassé beaucoup de pieces. Or ils se travaillent en vain, d'autant qu'ils ne se retienent pas sous la regle de la parole de Dieu. Voila en quoi nous differons d'avec ceux qui ne cognoissent point qu'il y a un Dieu que nous devons adorer, et venir à lui par le moyen de nostre Seigneur Iesus Christ, et qu'il nous le faut servir selon sa parole. Quand nous aurons cognu cela, nous pourrons bien dire, que les sacrifices que nous offrirons sont agreables à Dieu, et qu'il les accepte. Mais notons aussi que beaucoup abusent mesmes de ceste forme, qui est bonne et saincte, d'adorer

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Dieu, d'autant qu'ils y vont brutalement. Comme quoy? Il est vray que nous n'aurons point icy d'idoles, il est vray que nous n'aurons point tous ces menus fatras qui sont en la Papauté, dont le service de Dieu est infecté, et corrompu. Mais combien y en a il qui pensent s'estre acquittez, quand ils auront fait quelque ceremonie, qu'ils auront oste leur bonnet, ou ployé leur genouil?? Les voile ( ce leur semble ) quittes devant Dieu, et cependant ils ne regardent point a ceste humilité, que i'ay dite, que quand nous approchons de Dieu, il faut que nous nous rendions coulpables devant luy a cause de nos pechez, ils ne regardent point le moyen de cercher grace en nostre Seigneur Iesus Christ, ils ne regardent point de se dedier a Dieu en toute pureté, pour luy estre sanctifiez:: rien de tout cela. Ils auront bien des ceremonies externes:: voire, mais ( comme i'ay dit) tout cela n'est rien. Ainsi donc apprenons de servir Dieu en esprit et en verité, et la foy sera une bonne guide a cela, quand nous aurons nos yeux fichez sur la parole de Dieu, laquelle nous conduira tousiours a nostre Seigneur Iesus Christ, qui est le patron celeste, et auquel il faut que nous contemplions quelle est la volonté de Dieu son pere, pour nous y ranger. Voila quant aux sacrifices, desquels il est ici fan' mention.

Or quand il est dit, que Iob offroit des sacrifices selon le nombre de ses enfans, c'est pour monstrer, qu'il n'a point espargne sa substance, laquelle Dieu luy avoit mise entre mains. S'il eust este povre homme, il n'eust pas laisse d'estre agreable a Dieu, encores qu'il n'eust apporté nuls sacrifices: mais d'autant qu'il a le moyen et la faculté de ce faire, il est dit, qu'il s'y employe. Or maintenant appliquons cecy a nous. I'ay desia dit, que nous n'avons plus les sacrifices, qui ont este devant la venue de nostre Seigneur Iesus Christ: mais quand il est question de prier Dieu (comme c'est le principal service qu'il demande, que nous l'invoquions) que nous confessions, que tout nostre bien gist en luy, et que nous luy rendions actions de graces pour ses benefices, et que nous taschions de nous sanctifier et corps et ames, afin que le tout soit consacré a son honneur, et que nous servions aussi a nos prochains de ce qu'il nous a donne, sachans que nous sommes au monde, a fin que nous communiquions les uns avec les autres, tellement que personne ne soit adonne a soy, mais qu'on profite aux membres, ausquels Dieu nous aura conioints et unis. Puis qu'ainsi est donc, qu'un chacun regarde a sol. Il est vray que de prier Dieu, cela est commun a tous: mais encores si faut-il qu'un chacun de nous se solicite selon la cognoissance qu'il a. Quand un homme sera mieux instruit que les autres, il est certain

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qu'il don' avoir tant plus grande vehemence et ardeur a prier Dieu, il don' avoir plus grande sollicitude. Voila donc comme nous devons regarder quelle est nostre faculté et mesure. Et puis quand ce vient a, nous offrir a Dieu, il nous faut regarder ce qu'il nous a mis entre mains, selon qu'un chacun a receu, il sera tant plus coulpable, s'il ne glorifie Dieu. Ainsi donc quand Dieu nous aura eslargi de son Esprit plus amplement qu'aux autres, il faut que nous advisions d'en communiquer a nos prochains: que ceux qui auront conseil, advisent d'en donner aux autres: ceux qui auront abondance, qu'ils regardent d'en subvenir a ceux qui en auront necessité. Voila donc comme il nous faut conformer a ce qui est dit de Iob, que selon le nombre de ses enfans il a offert sacrifice. Au reste quand il est dit, Que Iob a sacrifie pour ses enfans, c'est pour nous monstrer, que ceux qui ont charge d'autrui, doivent estre vigilans, et quand il y aura quelque faute, qu'ils s'en doivent tenir coulpables devant Dieu. Et ceci est bien a noter: car nous voyons comme l'ambition regne au monde: si un homme a beaucoup d'enfans, il se resiouit d'avoir tant de creatures humaines, qui soyent sous luy et sous son obeissance: s'il a dequoy nourrir grosse famille, il se plaist en cela. Mais quoy? Il n'y a que pure ambition: car on ne regarde point la charge qui est la coniointe. Il est vray que Dieu fan' grana honneur aux hommes, quand il leur donne ceux qu'il a creez a son image et semblance pour leur estre subiets: mais cependant cest honneur la emporte obligation grande, que ceux qui ont famille a gouverner, doivent tousiours estre vigilans. Car si Dieu est offense en une famille, celuy qui en est le chef et le conducteur, se don' tenir coulpable, il don' gemir devant Dieu, comme s'il estoit entache de la faute qui a este commise: et combien qu'il n'y set pas consenti, si doit-il considerer, Ie ne me suis point acquité de mon devoir, encores que ie veille et nuict et tour, combien que ie ne cesse d'exhorter et mes enfans, et mes serviteurs, et chambrieres a ce qu'ils servent a Dieu, encores est-il impossible que ie face tout ce qu'il appartient. Car ie voy mes enfans qui offensent Dieu, ie voy dos fautes en mes serviteurs et en mes chambrieres: a qui tient il? Combien que ie mette peine de les instruire, si est-ce qu'encores y a-il beaucoup a redire: car ie ne leur monstre pas tel exemple que ie devroye: quand ie chemineroye en la crainte de Dieu comme il appartient, il faudroit qu'ils se conformassent a moy: et ainsi ce qu'ils declinent du droit chemin, peut estre par ma faute, et par ma coulpe: il faut donc que ie leur monstre tel exemple, que ie veux qu'ils suivent. Si les peres et les maistres qui ont enfans et serviteurs en leur subietion avoyent ce regard, les choses

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seroyent mieux ordonnees qu'elles ne sont pas. Et sur tout ceci don' estre observé diligemment des Princes, et des Magistrats, qu'il faut qu'ils soyent vigilans, et qu'ils facent bon guet sur ceux qui leur sont commis en charge: que s'il y a des fautes, il faut qu'ils s'en tienent coulpables, s'ils voyent qu'il y ait des scandales et des dissolutions, qu'ils cognoissent, que c'est d'autant qu'ils ne se sont point acquittez de leur devoir. Autant en est-il des Ministres de la Parole, que s'ils voyent que l'Eglise ne se gouverne pas. comme elle don', qu'il y set des troubles et contradictions, que mesme le nom de Dieu soit blasphemé, il faut qu'ils en souspirent, et qu'ils portent ce fardeau-la, sachans bien que Dieu leur monstre, qu'ils ne se sont pas. acquitez comme il appartenoit. Et voile pourguoy S. Paul dit (2. Cor. 12, 20), qu'il s'est humilié, a cause des vices qui estoyent en l'Eglise de Corinthe. Voila Dieu m'a voulu faire ici vergogne, cit-il. Et S. Paul avoit-il consenti aux paillardises, aux rapines, aux dissolutions et aux autres vices semblables de ceux de Corinthe? II avoit tasche de les reprendre en tout et par tout. Et pouvoit-on dire qu'il leur eust monstre le chemin pour se desborder? rien de tout cela. Or combien qu'il se fust acquitté selon les hommes, iusques au bout, si-est ce toutesfois qu'il ne laisse point encores de sentir que Dieu l'a voulu comme deshonorer en partie, tellement qu'il faut qu'il face le dueil des scandales, et des desbordemens qui sont advenus en l'Eglise de laquelle il avoit la conduite, et la charge. Si S. Paul qui a eu un tel zele a faire son devoir, neantmoins s'est senti coulpable, quand il y a eu quelque mal en l'Eglise, ie vous prie que sera-ce de nous qui sommes froids comme glace au prix de luy? Que sera-ce de ceux qui ne tienent gueres de conte que Dieu soit honoré: et moyenant qu'ils facent leur profit, et qu'ils se maintienent en leur estat, ce leur est tout un? Notons bien donc ce qui est ici dit, que Iob a sacrifié selon le nombre de ses enfans: et que nous advisions de nous humilier devant Dieu, et de luy demander pardon, non seulement quand le mal sera advenu, mais que nous prevenions tant qu'il nous sera possible. Comme quoy? que les peres tienent leurs enfans en bride courte, que les maistres advisent bien, que Dieu soit servi et honore par dessus eux, que leurs maisons soyent reiglees en toute pureté, que ce soyent comme petites eglises de Dieu: et que ceux qui sont en charge et office plus honorable soyent tant plus diligens: que les Magistrats advisent de faire loix, qui soyent propres pour tenir le peuple en bonne police, et pour retrencher toutes choses qui sont contraires au service et a l'honneur de Dieu. Quand ils auront fan' cela, qu'ils advisent bien de faire garder un bon ordre. quand il aura

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esté institue: qu'ils ne ferment point les yeux, pour faire semblant de ne voir goutte, quand il y aura quelque faute commise: mais qu'ils ayent tousiours la medecine preservative en main: que les Ministres de la Parole n'attendent pas. que tout soit depravé et que le diable set la vogue: mais si tost qu'ils apperçoivent qu'il y a quelque bresche, et que les choses ne suivent pas. un bon train, qu'ils taschent d'y remedier le plustost qu'il leur sera possible, afin que les choses n'aillent point en empirant comme elles ont de coustume.

Or maintenant il s'ensuit que Iob disoit: Possible mes enfans auront peché, et auront benit Dieu. Il y a ainsi de mot à mot, mais le mot de Benir, se prend aucunesfois pour Maudire: comme quand il est dit, que Naboth avoit benit Dieu et le Roy c'est a dire, maudit. Et nous en verrons encores ci apres de tels exemples, et exposerons plus amplement, comme ce mot a esté mis en ceux significations contraires. Mais devant que venir-la notons ce qui est ici dit au texte, que Iob disoit: Possible mes enfans auront peché. Ici nous voyons que Iob n'a pas. attendu que Dieu luy envoyast quelque message pour le menacer, a cause des pechez de ses enfans, mais qu'il a prevenu et qu'il s'est sollicité sans que personne l'incitast, disant: Possible que mes enfans auront failli. Or c'est un poinct que nous devons bien observer: car auiourd'huy il y en a bien peu qui puissent souffrir qu'on les admoneste, et que leurs fautes leur soyent remonstrees: combien que leurs vices soyent notoires en tout et par tout, si est-ce qu'ils trouveront le moyen (s'il leur est possible) de s'excuser, et de se couvrir: mesmes quand on voudra reprendre ceux qui ont failli, il se faut apprester a soustenir une guerre mortelle tellement qu'on sera ennemi capital de ceux desquels on procurera le salut. Or si les hommes ne peuvent endurer qu'on les redargue quand ils auront failli, comment d'eux - mesmes et de leur bon are se condamneront-ils, pour se redarguer, et dire, Possible que i'ai commis une selle faute, ou moy, ou les miens? Or nous voyons ici que Iob a tousiours pense en soy, Possible que tes enfans auront peché.- Et ainsi donc le S. Esprit nous declare quel est nostre office: c'est assavoir, que quand nous aurons apperceu que nous sommes tous coulpables de condamnation, un chacun se don' picquer et aiguillonner pour se faire son procez de son bon are. Par plus forte raison quand Dieu nous fan' ceste grace de nous soliciter, et que nous avons gens qui nous exhortent a faire nostre devoir, si sur cela nous sommes rebelles à Dieu quand il nous envoye de tels messagers, il est certain (di-ie) que si nous ne souffrons d'estre redarguez par eux, ce n'est point aux creatures mortelles que nous nous addressons, mais nous nous

SERMON III

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rebecquons à l'encontre de la maiesté de Dieu, qui nous vouloit recuire a salut, quand il voyoit que nous estions preste de nous precipiter en perdition eternelle. Voila pour un Item.

Or cependant nous voyons que Iob n'a pas seulement pensé pour soy, mais pour ceux qui luy estoyent commis en charge, suivant ce que nous avons dit. Mais auiourd'huy on fait bien tout le contraire. Car si un homme se peut excuser, incontinent il prendra couverture sur le premier qu'il pourra. Un homme aura-il fait ceci, ou cela ? il mentira plustost pour s'exempter, qu'il ne cognoistra sa faute: s'il a ou enfans, ou serviteurs, il cerchera la son garent. O voila, i'avoye entendu que cela fust fait, et il n'a pas tenu à moy. Nous voyons que la pluspart cerche de tels subterfuges. Or il s'en faut beaucoup que lob remette le fardeau sur les autres: car il cognoist que si ses enfans ont failli, il faudra qu'il en rende conte. Ainsi donc apprenons de ne nous point flatter en hypocrisie, et de bien penser de ne point nourrir les vices, auxquels nous devons remedier, entant qu'en nous est. Voila ce qui nous est ici monstre. Cependant on pourroit demander si Iob se devoit ainsi tourmenter en vain, sinon que les fautes lui fussent cognues: car il semble que ce soit bien assez quand un homme appercevra qu'il a failli, que lors il s'humilie devant Dieu: mais d'imaginer, possible que i'auroye failli, que i'auroye commis un tel mal, il semble que cela soit superflu. En premier lieu retenons ce qui est dit par Salomon au 28. chap. (v. 14): Bien heureux est l'homme craintif, ou qui se fait craindre: (car le mot emporte cela) c'est à dire, qui s'induit à estre craintif: mais celuy qui endurcit son coeur (dit-il) trebuschera en tout mal. Quand Salomon parle ainsi' il nous monstre, que nous devons cheminer en solicitude, regardans de pres à nous, si nous pourrions avoir commis quelque faute. Or ceste crainte ici est double: c'est assavoir, qu'il nous faut craindre pour l'advenir, et nous faut craindre pour le passe: craindre pour l'advenir, que nous cognoissons bien que nous devons cheminer droitement en toutes nos voyes, que nous ayons tousiours cest advis et prudence, d'interroguer la bouche de Dieu, comme le Prophete Isaie nous commande (30, 2), et de nous recommander à son S. Esprit, afin qu'il nous donne la sagesse de ne nous point esgarer ne çà ne la en façon que ce soit Voila comme il nous faut estre craintifs pour ie temps advenir. Pour le passe: encores que nous n'ayons point cognu les fautes que nous aurons commises, qu'il nous soit passe beaucoup de vices a travers des yeux sans les appercevoir, si faut-il neantmoins que nous y

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poncions pour nous y desplaire, et nous condamner. Voila donc comme il nous faut estre craintifs pour le passe, et pour l'advenir. Et c'est ce que nous avons à noter sur ce passage, quand Iob dit: Possible, mes enfans auront peché, combien qu'ils n'y ayent point pense. Et c'est le soin que nous devons avoir de nous soliciter à invoquer Dieu, qu'il nous pardonne nos fautes, afin qu'il ne permette point que nous declinions ne çà ne la: mais que nous demourions au chemin qu'il nous monstre.

Pour conclusion, quand Iob dit, Possible, mes enfans auront benit le Seigneur: notons que ce mot est pries pour Maudire, combien qu'il signifie Benir: et cela est pour plus grande detestation, afin que nous sachions quelle faute c'est de ne point benir Dieu, c'est a dire, de ne luy attribuer point la louange qu'il merise de nous. Car defaict cela nous doit faire dresser les cheveux en la teste, et devons avoir horreur quand il est parle de maudire Dieu. Voila donc pourquoy ce mot de benir Dieu a este applique en usage contraire. Tant y a en somme qu'il est dict, Que Iob a craint que ses enfans n'eussent point benit Dieu comme il appartenoit, et que s'ils ne le benissoyent, c'estoit comme le maudire. Or le principal est, qu'il nous faut regarder comme nous avons à glorifier Dieu en toute nostre vie: car voila aussi pourquoi nous sommes creez, et que nous vivons. Quand donc nous voudrons que nostre vie soit approuvee de Dieu' que nous tendions tousiours à ce but-la, qu'il soit benit et glorifie de nous, et que nous ayons un tel zele et une affection ardente de servir à sa gloire: que nous cognoissions que c'est une chose insupportable, voire execrable jusqu'au bout, quand son Nom est blasphémé par nous, et qu il est comme maudit, 'est à dire, que nous sommes cause que sa gloire est Gomme aneantie veu qu'il a mis son image en nous, afin qu'elle v, reluise. Que donc nous ne soyons point desbordez comme beaucoup lesquels ne vivent sinon pour blasphemer Dieu c'est à dire, pour luy estre execrables, d'autant que son Nom est blasphémé en eux. Cognoissons que telles gens sont comme des monstres faits contre nature: mais prions Dieu qu'il nous face la grace de cognoistre pourquoy c'est qu'il nous a mis au morde, C'est assavoir, a ce que nous le magnifions, attendans ceste iournee bien heureuse, en laquelle il nous recueillie tous à soy, quand nous aurons tellement conversé en ce monde, que nous n'y aurons cerché sinon qu'il nous gouverne, nous assubiettissans a luy en tout et par tout.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

IOB CHAP. I.

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Q U A T R I E M E S E R M O N

SUR LE I. CHAPITRE.

6. Advint un iour que les fils de Dieu vindrent pour comparoistre devant le Seigneur, aussi Satan vint entre eux. 7. Et le Seigneur dit a Satan, D'ou viens-tu? Satan respondant dit au Seigneur, De circuir, et de chasser sur la terre. 8. Et le Seigneur dit a Satan: As-tu prins garde a mon serviteur Iob, lequel n'a point son pareil en terre, homme entier et droit, et craignant Dieu, et se retirant du mal? etc.

Nous avons veu par ci devant quelle estoit la vie et conversation de Iob entre les hommes: maintenant il nous est declare comme Dieu a dispose de luy, afin que nous sachions, que vivans ici bas, nous ne sommes point gouvernez par fortune, mais que Dieu a l'oeil sur nous, et qu'il y a toute autorise, comme aussi c'est bien raison, veu que nous sommes ses creatures. Or nous verrons ci apres, gomme Dieu a voulu affliger Iob: mais tant y a qu'ici il est principalement touche que Dieu a la conduite du monde, et que rien ne se fait, qui ne soit dispose par luy. Pour exprimer cela, l'escriture use d'une façon qui est convenable a nostre rudesse, car nous sommes tant infirmes, que nous ne comprendrons iamais la maiesté de Dieu ainsi haute qu'elle est, nous ne pourrons point parvenir iusques la. II faut donc que Dieu descende pour estre comprins de nous, c'est a dire, qu'il ne se monstre point selon sa gloire, qui est infinie, mais selon qu'il voit quel est nostre sens, qu'il s'y accommode. Brief, iamais nous ne cognoistrons Dieu tel qu'il est, mais nous le cognoistrons en telle mesure qu'il lui plaira de se manifester a nous, c'est a dire, selon qu'il cognoist qu'il nous est utile pour nostre salut. Or geste façon de parler que nous voyons ici, quand il est dit, que les Anges ont comparu devant Dieu gomme on un iour solennel est prinse des Rois de ce monde, lesquels tiendront leurs estats et leurs assises. Il est certain (comme l'Escriture le monstre en beaucoup d'autres passages) que les Anges sont tousiours devant Dieu, combien qu'ils executent ses mandements, gomme il est dit, qu'ils nous environnent pour faire un camp, afin de nous garder, que Dieu leur a ordonne de nous conduire, afin que nous soyons gomme en leur sauvegarde. Qu'il est dit aussi, qu'ils executent son ire, et sa vengeance sur les meschans. Mais tant y a que les Anges qui sont esprits, ne sont point empeschez de servir a Dieu, et de lui obeyr, d'executer son iugement foi bas, encores qu'ils soyent cependant en sa presence tousiours. Et de

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fait, quand nostre Seigneur Iesus dit, Que les Anges qui ont la garde des petits enfans, voyent et contemplent tousiours la face du Pere: par cela il nous est signifie, combien que les Anges nous assistent, et que nous sentions leur vertu pour nous maintenir, que toutesfois ils iouyssent cependant de la gloire de Dieu, et qu'ils ne sont point eslongnez de luy. Et pourtant en ce passage quand il est dit, Qu'ils sont comparus, ce n'est pas que quand Dieu les envoye, ils soyent separez de sa maiesté, et privez de la vie celeste, du temps qu'ils font leur voyage: mais pource que nous sommes rudes et grossiers, l'Escriture nous a voulu accomparer Dieu aux princes terriens afin que nous cognoissions d'une façon plus privee et familiere gomme les Anges ne font rien de leur mouvement propre: mais que c'est Dieu qui leur commande, comme il a tout empire sur eux et qu'ils lui viennent rendre conte, que rien ne lui est cache, que les Anges n'ont point une autorise propre, ni separee: et combien qu'ils soyent appeliez Puissances, Principautez et Vertus, que ce n'est pas que Dieu leur ait resigné son office, ce n'est point qu'il se soit despouillé de sa vertu, ce n'est pas qu'il demeure oisif au ciel: mais c'est d'autant que les Anges sont instrumens de sa vertu, afin -tutelle soit espandue par tout. Voila donc ce que nous avons a, recueillir de ce passage, c'est assavoir que Dieu besongne tellement par le moyen de ses Anges pour gouverner les choses humaines, que tout vient a conte devant lui, tellement qu'il n'y a rien qui luy eschappe.

Et au reste quand il est dit, Que Satan est aussi venu parie' les Anges, ce n'est pas qu'il se soit insinue la, gomme aucuns l'ont entendu, pour faire du bon valet, qu'il se mette la en la trouppe: mais au contraire le S. Esprit nous a voulu signifier, que non seulement les Anges de paradis, qui, obeissent a Dieu de leur bon are, et qui sont du

tout enclins et adonnez a gela, lui rendent conte, à mais aussi les diables d'enfer, qui luy sont ennemis f et rebelles tant qu'il leur est possible, qui taschent f de ruiner sa maiesté, qui machinent a brouiller ! tout: qu'il faut que ceux-la (en despit de leurs f dents) soyent subiets a Dieu, et qu'ils lui rendent conte de tout ce qu'ils font, et qu'ils ne puissent rien attenter sans sa permission et son congé. Voila donc gomme Satan est comparu au milieu des S Anges. Or cependant la façon toutesfois est bien diverse: Car quand les Anges nous guident,

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qu'ils font ce que Dieu leur a commande, ils ont ce naturel-la de se renger a lui, ils n'ont autre inclination que de lui obeyr, et aussi il habite et regne en eux par son S. Esprit. Voila pourquoy nous disons, Ta volonté soit faite en la terre comme au ciel: voyans qu'ici bas il y a tant de contradictions, il y a des rebellions horribles contre Dieu, nous luy demandons qu'il ait ici son regne paisible, comme la haut, la où ses Anges lui sont du tout

obeissans. Mais les diables obeissent a Dieu, comme forçaires, c'est a dire, non point de leur bon are, mais d'autant que Dieu les y contraint: ils voudroyent bleu resister a sa vertu, et l'opprimer s'ils pouvoyent, mais il faut qu'ils suivent par tout la où il les veut mener. Et voila pourquoy notamment des Anges sont appeliez (en ce passage) Enfans de Dieu, et le diable a son titre d'adversaire: car Satan signifie cela en Hebrieu. Il est vrai que les hommes seront bien quelquefois intitulez Enfans de Dieu, à cause qu'il a imprime son image en eux, sur tout les fideles d'autant qu'ils sont reformez a la semblance de nostre Seigneur Iesus Christ, qui est l'image vive de Dieu son Pere, et qu'aussi ils ont receu l'Esprit d'adoption, qui leur est un gage, que Dieu leur porte un amour paternel. Nous serons bien donc appelez enfans de Dieu. Autant en est-il des Princes et Magistrats: car ils ont ce titre honorable, qui leur est attribue' d'autant que Dieu les a magnifiez, et qu'il les a constituez en ce degré-la, afin qu'il soit cognu en leurs personnes. Voila donc comme le nom d'enfans de Dieu sera bien applique aux hommes: mais les Anges sont ainsi appeliez en l'Escriture, d'autant qu'ils approchent de Dieu, et qu'ils sont comme rayons de sa clarté: et de fait, puis que Dieu les nomme Principautez, et Vertus, et Hautesses, c'est bien raison aussi que nous recognoissions qu'ils sont comme fils de Dieu, d'autant qu'il ne faut point separer la vertu qui est en eux, d'avec celle de Dieu, mais ce sont ruisseaux qui decoulent de ceste fontaine, et source: et nous faut tousiours venir là. Cognoissons donc que cest honneur appartient aux Anges d'estre tenus et reputez enfans de Dieu, pource que sa gloire se monstre et se declare en eux. Et I d'autant plus sommes nous tenus a la bonté infinie de nostre Dieu, lequel les a constituez nos serviteurs par le moyen de nostre Seigneur Iesus Christ. Tous ainsi que le Seigneur Iesus, qui est Fils unique de Dieu son Pere, voire et naturel (car ce n'a point este de grace qui luy soit survenue, que cest honneur luy appartient, mais il est Fils naturel, et pour ceste cause il est unique) tout ainsi donc que nostre Seigneur Iesus Christ n'a point este espargné pour nostre redemption et salut, aussi par son moyen les Anges, qui sont enfans de Dieu sont constituez nostre service, comme l'Apostre

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le monstre en l'Epistre aux Hebrieux (1, 14), et comme aussi il fut declare en ceste eschelle de Iacob, ou il est dit, que les Anges descendoyent du ciel en terre, et Iesus Christ prononce que cela est accompli en son royaume, Vous verrez (dit-il) les Anges descendre du ciel aux hommes. (Iean 1, 51.) Ainsi donc quand nous voyons que Dieu a constitua ses Anges pour servir a nostre salut: d'autant sommes nous plus obligez à sa miser)

corde. Et aussi il nous a fait cest honneur, que son Fils n'a point pries la nature des Anges pour nous estre redempteur, comme aussi l'Apostre le dit: (Heb. 2,16) mais il s'est vestu de nostre corps, et de nostre substance. Quand nous voyons que le Fils de Dieu s'est ainsi approche de nous, qu'il a voulu avoir une nature commune avec les hommes, cognoissons que c'est de la que procede ceste autre grace, que les Anges s'employant pour nous, et veillent, et c'est aussi leur propre charge et vocation que de procurer nostre salut. Suyvant cela ici le sainct Esprit les discerne d'avec Satan, et monstre qu'ils sont serviteurs de Dieu volontaires. Pourquoy? comme ses enfans. Quand un enfant obeit à son pere, il ne le fait point maugré soy, mais d'autant qu'il y est enclin, que nature l'enseigne a ce faire, qu'il y a un amour qui l'induit a s'acquitter de son office, c'est donc ainsi qu'en font les Anges.

Satan est d'autre cosse adversaire car combien qu'il comparoisse devant Dieu, et qu'il faille qu'il rende conte, neantmoins ce n'est pas qu'il plie de son bon are, ce n'est pas qu'il demande d'estre subies a Dieu: ains il s'esleve à l'encontre, il est enflammé d'une rage si enorme qu'il voudroit avoir ruine la puissance de Dieu, s'il luy estoit possible. Ainsi donc il retient son naturel corrompu, c'est d'estre tousiours ennemi: mais si est-il force par contrainte de venir faire hommage a celuy qui a tout empire souverain sur ses creatures. Or Satan est aussi subies a Dieu, d'autant qu'il ne faut point imaginer que Satan ait aucune principauté que celle qui luy est donnee de Dieu. Et c'est bien raison que tout luy soit subies, puis que tout procede de luy. Les diables ont este creez de Dieu aussi bien que les Anges mais non pas tels qu'ils sont. Il nous faut tousiours reserver cela, que la malice qui est aux diables procede d'eux, quand ils ont este apostats pour s'eslongner de la fontaine de justice, qu'ils ont quitte Dieu, et se sont destournez de luy. Voila comme ils ont este pervertis, et n'y a eu que mal en eux: comme quand le peché est en la nature des hommes, ce n'est pas que Dieu l'y ait mis de creation, mais c'est pource que Satan a espandu sa malice plus loin, quand l'homme a este seduit par son astuce pour subvertir le bien de Dieu. Voila donc les diables qui ont este maudits d'eux

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IOB CHAP. L

mesmes, et ce qu'ils sont cruels, pleins de rebellion, pleins de mensonge, pleins de meschanceté, cela est venu de ce qu'ils se sont destournez de leur (Createur, Comme l'Escriture nous enseigne. Au reste ils ne laissent pas d'estre tousiours sous la main de Dieu: et de fait que seroit-ce si nous n'avions ceste cognoissance? Car quand il est dit, Que le diable est prince du monde, ce seroit pour nous effrayer n'estoit que nous cognussions qu'il y a une bride par dessus, qui le retient et empesche de faire ce qu'il voudroit. Car si la puissance de Satan n'estoit point limitee, il auroit incontinent la vogue sur nous. Nous savons qu'il ne demande que nostre perdition, comme aussi il est nostre ennemi mortel, ainsi qu'il en est parlé en d'autres passages, qu'il circuit comme un lion bruyant (I. Pier. 5, 8), il est tousiours apres la proye pour la devorer. Si donc les diables n'estoient point subiets à Dieu, et qu'ils peussent attenter ce que bon leur semble, et qu'ils eussent une licence desbordee, et que Dieu ne les retinst point, helas! nostre condition seroit bien miserable: car nous serions exposez en proye sans aucun remede. Et où seroit nostre foy? quelle certitude aurions-nous d'estre gardez? car nostre ennemi est trop puissant. Ainsi donc c'est l'un des articles le plus necessaire que nous ayons, de savoir que le diable est tenu en bride et quelque chose qu'il soit enragé contre nostre salut, que neantmoins il ne peut rien faire sinon d'autant qu'il luy est permis d'enhaut. Et aussi l'Escripture nous dit bien tous les deux, c'est assavoir que Satan est le prince du monde, qu'il a son empire en l'air par dessus nous, et que nous ne pouvons rien, qu'il nous peut devorer que nous luy sommes comme subiets, que nous sommes ses esclaves de nature, tenus en ses liens: et que luy toutesfois est subiet à Dieu maugré qu'il en ait. Or ces deux poincts sont divers mais il n'y a point de contrarieté, et tous les deux nous sont bien utiles, et nous apportent une bonne instruction. Car quand l'Escriture nous monstre que le diable a un tel pouvoir, et qu'il regne ici, et que les hommes sont comme sous ses pieds, qu'ils sont en sa tyrannie, qu'il les tient en ses liens, c'est afin que nous cognoissions nostre povreté. Car nous voyons quel est l'orgueil des hommes, ils se glorifient tellement qu'ils se veulent eslever par dessus les nues, et en sagesse, et en vertu, et en tout. Or quand les hommes se sont ainsi eslevez, Dieu prononce à l'opposite, qu'ils sont esclaves de Satan, qu'ils sont tenus sous sa servitude. Allez-vous attribuer une grande noblesse? Allez-vous eslever? mais le diable domine par dessus vous, quoy qu'il en soit. Voila donc comme Dieu rabbaisse le caquet aux hommes, et les rend confus. Apres, les a-il ainsi humiliez?

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il les resveille aussi, afin qu'ils cheminent en plus grand' crainte. Car si nous ne pensions point avoir d'ennemi qui nous fist la guerre, et qui ne fust pas si puissant, nous serions nonchalans, et vivrions ici comme en paix. Voici Dieu qui nous declare que Satan est un lion bruyant, qui a tousiours la gueule ouverte pour nous engloutir: que nous n'avons point armures pour luy resister, sinon qu'il nous en donne: qu'il faut que nostre force viene de luy: cela est bien pour nous faire penser à nous, et que nous soyons sur nos gardes, et ne soyons point endormis: car le diable nous auroit tantost prins au despourveu. Ainsi donc voila pourquoy l'Escriture nous dit que le Diable est prince du monde voire afin de nous humilier en premier lieu, et puis de nous instruire à. crainte et sollicitude, que nous invoquions Dieu, le prians qu'il ne permette point que nous tombions entre les laqs de Satan: et puis que nous luy demandions qu'il nous fortifie, comme il a promis de faire, et que nous facions tousiours bon guet. Au reste aussi d'autre costé, afin que la puissance de Satan ne nous soit point trop terrible pour nous faire perdre courage, et nous mettre en desespoir, il nous est dit, qu'il ne peut rien sans l'authorité de Dieu, qu'il faut qu'il prenne son congé de là, et que quand il aura ietté feu et 'flamme, si ne peut-il rien, sinon que Dieu luy permette ce que bon luy semblera. Il est vray que le diable ne laissera point d'estre forcené, il se iette à l'abandon: mais quoy qu'il en soit, si est-ce que Dieu ne luy permettra iamais de faire sinon ce qu'il trouvera bon, et non plus. Voila donc a quel propos il nous est ici declaré, que le diable se met entre les enfans de Dieu: ce n'est pas qu'il s'insinue, comme s'il eust esté de la compagnie, et du rang des Anges, mais c'est pour nous monstrer qu'il est sons l'obeissance de Dieu, comme les Anges: toutesfois c'est bien en une autre qualité, car le sainct Esprit le nomme adversaire, les Anges: sont appelez enfans de Dieu, pour signifier que les Anges: obeissent de leur bon gré, qu'ils sont serviteurs volontaires, et Satan est forcé, qu'il n'y a que necessité, et contrainte en luy.

Or venons maintenant à ce que l'Escriture adiouste: Que Dieu à demandé à Satan, d'où il venoit, et il a respondu, De circuir la terre, voire pour faire la chasse. Quand un tel recit est fait, cognoissons tousiours que c'est pour nostre infirmité, car Dieu n'a que faire de s'enquerir que c'est que Satan a fait au monde. Mais quoy? d'autant que nous ne comprenons point ces choses en nostre rudesse, et en une si petite mesure, comme elle est en nostre sens il faut (comme i'ay dit) qu'il y en ait une declaration qui nous soit convenable. Et en cela voyons-nous la bonté de Dieu,. de ce qu'il se conforme à nous, d'autant que nous ne pouvons

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point parvenir à luy, que nous ne pouvons pas monter si haut, il 8e rend familier, il est comme transfiguré, afin que nous cognoissions ce qui nous est bon et propre. Quand Dieu approche ainsi de nous, ie vous prie, ne devons nous point estre confus de honte si nous sommes lasches à l'escouter? Et en cola voyons nous quelle est la vilenie de ceux qui veulent priver de toute doctrine les povres idiots: car ils disent que l'Escriture saincte est trop obscure, qu'on n'y peut mordre. Vray est que d'autant qu'il n'y a que tenebres en nous, l'Escriture nous sera difficile, mais cependant si voit-on comme Dieu a promis d'esclairer les petis, et les humbles. Et de fait nous voyons comme il y procede: car à quel propos ceci nous est-il declaré ainsi privéement, et à la façon des hommes? Dieu nous monstre qu'il ne veut pas seulement instruire les grands clercs, et ceux qui seront bien subtils, et qui auront esté exercez à l'escole, mais qu'il se veut accomoder iusques aux plus rudes idiots qui soyent. Quand Dieu procede ainsi de son costé, quelle ingratitude est-ce, quand les hommes reculent, et qu'ils prenent cest ombre-la, et ceste couleur de dire, qu'il leur est impossible d'atteindre au sens de l'Escriture saincte ? car nous voyons comme Dieu s'accommode à nous. Cependant nous avons à recueillir principalement que le sainct Esprit nous a voulu monstrer quel est l'office de Satan, quel est son naturel, à quoy il s'employe, et s'applique du tout: c'est (comme nous avons dit) qu'il ne cesse comme un lion bruyant de chasser apres la proye: et sainct Pierre use notamment de ceste similitude-la, afin de nous resveiller, et que nuict et iour nous soyons sur nos gardes, et que nous invoquions Dieu, afin qu'il nous defende contre tous les assauts de nostre ennemi, et tout ce qu'il pourra machiner contre nous. Il est vray que nous ne verrons point Satan et n'appercevrons pas aussi à l'oeil ce qu'il appreste, et machine pour nostre perdition: mais d'autant plus avons-nous à craindre ses cautelles et astuces. Et voila pourquoy sainct Paul dit (Ephes. 6, 12), que nous n'avons pas à batailler contre la chair, et contre le sang. Il signifie par cela, que si nous avions des ennemis visibles, et bien, nous pourrions aucunement eschapper de leurs mains, nous trouverions les moyens pour leur resister: mais voici (dit-il) les astuces spirituelles qui bataillent contre nous: là nous ne voyons goutte, sinon que Dieu nous donne les yeux de foy pour savoir comme Satan nous est contraire, voire par les tentations qu'il nous met au devant, et par lesquelles il nous solicite à mal, et tasche de nous desbaucher. Ainsi donc nous devons avoir cest article pour resolu, c'est que les diables sont tousiours à procurer nostre perdition et qu'ils circuissent la terre, que

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iamais ils ne sont eslongnez de nous, qu'ils ne cerchent les moyens pour trouver entree: si tost qu'il y a quelque petite bresche, ils entrent à nous pour nous precipiter en perdition eternelle, et nous sommes surprins devant que nous ayons cuidé estre assaillis: comme chacun cognoist par experience, que nous ne sentons point quand le diable nous est prochain, et cependant nous voyla navrez à mort. Parquoy quand nous sentirons quelque mauvais desir en nous, que l'un sera mené d'une concupiscence mauvaise, l'autre de ceci, l'autre de cela: notons que c'est l'ennemi qui besongne ainsi finement. Voila donc comme par effect nous cognoissons que les diables machinent à l'encontre de nous: voire ceux à qui Dieu a donné la prudence le cognoissent car les meschans et les reprouvez, combien que lé diable les possede, et qu'il besongne en eux avec toute efficace (comme sainct Paul en parle aux Thessaloniciens) (2. The. 2, 9) toutesfois ils n'apperçoyvent pas que le diable soit rien, et ne se font que mocquer de tous leurs vices: ils sont ensorcelez à mal tellement qu'ils ne le sentent point: car ils sont stupides, comme sainct Paul en parle en un autre lieu (Ephes. 4, 19). Mais les fideles quand ils auront leur ame infectee de quelque mauvaise affection, que Satan aura tant brassé, qu'il aura entree en eux ils cognoistront, que c'est Satan qui les a surprins et qu'ils ne se sont point apperceus quand il leur a donné la bataille, et l'alarme. Or il ne faut point que nous attendions une telle espreuve, mais craignons en croyant à ce qui est dit, car Dieu monstre le soin qu'il a de nous, et comme il ne veut pas que nous soyons surprins par faute d'avoir cogneu nos adversaires, quand il nous dit, que les diables circuissent tousiours la terre, chassans apres la proye. Si on nous disoit que les ennemis sont prochains, et qu'il y eust quelque bandes qui deussent venir ici, chacun seroit sur ses gardes: on adviseroit tous les moyens de se defendre, et de leur resister. Et pourquoy cela? A cause que nous sommes charnels, et nous avons soin de garder ceste vie caduque. Or voici Satan qui est nostre ennemi, il a des cautelles, et des astuces plus dangereuses, et plus meschantes que tous les ennemis du monde, il demande à precipiter tout en ruine: nous savons la puissance qu'il a, comme desia il a esté traitté: il est dit notamment, qu'il est prochain de nous, et qu'il nous assiege de tous costez, et qu'il a mille moyens de nous circonvenir. Quand tout cela nous est dit, s'il ne nous en chaut, n'est-ce pas signe qu'il y a une stupidité plus que brutalle, et que nous ne pensons point à la vie celeste, et que nous ne concevons rien, sinon ce que nous voyons, tout ainsi que les bestes brutes? Or si faut-il que ceste doctrine nous profite, quand il nous est declaré,

IOB CHAP. I.

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que Satan ne cesse de circuir le monde et qu il est tousiours à la chasse, qu il n'est point oisif: et pourquoy? pource qu'estant ennemi de nostre salut, il ne demande sinon nous mener en une mesme perdition en laquelle il est venu.

Quant à ce que Dieu parle ici: N'as tu point consideré mon serviteur Iob, homme droit, et entier, qui craint Dieu, et se retire d?` mal? C'est pour signifier que Dieu despite Satan en ceux ausquels il a fait grace de cheminer selon sa volonté. Et en cela voyons-nous à quelle condition Dieu nous a mis au monde, c'est que nous soyons ici comme miroirs de sa vertu: quand il nous a fait ce bien de nous gouverner par son sainct Esprit, il nous met comme sur un eschaffaut, afin que sa bonté et. misericorde se cognoisse en nous, et sur cola il se glorifie contre Satan en nos personnes. Or c'est m honneur inestimable que Dieu nous fait, quand il nous choisit, nous povres vers de terre, pour estre glorifié en nous contre Satan, et qu'il fait ses triomphes sur nous. Regardons que c'est des hommes. Helas! et Dieu on pourra-il rien tirer qui puisse servir à sa gloire? Il cet bien certain que non: car il n'y a que mal. Hais quoy? Dieu apres nous avoir choisis, espand de son sainct Esprit sur nous, et nous eslargist de ses graces, et la dessus il veut estre glorifié en nos personnes, et en fait ses triomphes à l'encontre de ses ennemis. Or par cela nous sommes admonnestez, quand il plaira à Dieu de nous exercer en beaucoup de combats, et de tentations, de ne point trouver la chose estrange: mais quand nous aurons entendu que Dieu nous exerce, le fruict qui procede de nos combats, nous doit bien contenter' c'est assavoir que Dieu soit glorifié, que sa vertu soit cognuë, afin que Satan demeure confus en tous ses efforts. Quand donc l'issue de nos combats est telle, et si heureuse, ie vous prie ne les devons-nous pas porter patiemment? Au reste tout ainsi que Dieu despite Satan en la personne de Iob, aussi nous avons à despiter tous nos ennemis, quand ceste protection de Dieu nous est bien imprimee au coeur, et que nous cognoissons que c'est luy qui habite, et qui regne en nous par son sainct Esprit, que c'est luy qui nous garde, et nous sert de rempart, et de forteresse. Et voila aussi comme sainct Paul en parle au huitieme des Romains (v. 10). Car apres avoir monstré que les fideles sont invincibles, quand l'Esprit de Dieu leur est un tesmoignage de vie, il dit que combien qu'ils ne l'ayent pas receu en plenitude et perfection, toutesfois encores qu'ils n'en ayent qu'une petite goutte, si est-ce que c'est une semence de vie pour les asseurer que Dieu accomplira ce qu'il a commencé. Quand donc les fideles ont une telle certitude, que Dieu leur a donné de son sainct Esprit, afin de

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leur monstrer que iusques à la fin il leur sera Pere, là dessus ils peuvent lever leur voix et leurs sens, et se peuvent glorifier contre Satan, contre la mort, et contre toutes choses. Et pourquoy ? D'autant que rien ne les peut separer de ceste amour que Dieu leur porto, et qu'il leur a une fois monstree eu nostre Seigneur Iesus Christ. Voila donc comme il nous en faut faire, et ce que nous avons à retenir, comme il en sera traitté plus amplement, sur tout quand il sera exposé ci apres, que c'est des maux que Satan a brassé contre Iob, et comme il nous les faut prendre. Mais ie touche pour le present simplement ce qui est necessaire à ce passage.

Venons à ce qui est au texte, là où il est traitté de la droiture de Iob. Il est vray que desia nous avons declaré tout ceci: pourtant il seroit superflu de ramener les choses qui ont desia esté touchees es, il suffira que nous en facions un petit recueil, afin de reduire en memoire ce qui nous cet bien utile de savoir. Voici donc pourquoy derechef le sainct Esprit nous a declaré la vie de Iob, c'est afin qu'elle nous soit comme un patron pour noue y conformer. Voulons-nous donc renger nostre vie à Dieu, et à son service? que nous ayons en premier lieu ceste integrité de coeur, que nous ne soyons point doubles, et que nous ne servions point à Dieu en apparence seulement, des pieds et des mains et des yeux, mais que le coeur marche devant, et qu'il y ait une affection pure et simple pour nous adonner à Dieu, que nous soyons du tout siens, que nous haissions toute hypocrisie. Voila par quel bout il nous faut commencer, si nous voulons que nostre vie soit bien reglee, et que Dieu l'approuve. Or il faut que la droiture viene quant et quant de la crainte de Dieu, c'est à dire, que par dehors nous monstrions ce qui est caché la dedans: que s'il y a bonne racine, qu'il y ait quant et quant bons fruicts: que les oeuvres rendent tesmoignage que nous ne faisons point protestation en vain 'adorer Dieu, et de nous assuietir du tout à lui. Or cela consiste en deux choses, que nous ayons droiture, et equité avec nos prochains: Voila pour un Item. Et pois que nous ayons religion pour servir Dieu, rapportans le tout à luy. Et ceste droiture tond là, qu'un chacun ne se retire point à part, pour cercher son profit, mais que nous communiquions ensemble, comme Dieu nous a liez et unis en un corps, qu'un chacun regarde à servir à ses prochains, qu'il y ait ceste communauté fraternelle, et ceste equité de ne faire à autrui sinon ce que nous voulons qu'on nous face. Voila donc comme Dieu, esprouve quels nous sommes c'est assavoir, si nous conversons droitement avec les hommes sans nuire à nul, sans faire dommage, mais plustost taschans de faire service à tous. Or

SERMON IV

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il y a le principal, que nous rapportions le tout à. Dieu, sachans que nous sommes siens, et que c'est raison que nostre vie, et nostre mort luy soit offerte en sacrifice, que nous l'adorions, que nous luy facions hommage de ce qu'il nous a mis entre les mains, que nous protestions qu'il doit avoir toute superiorité sur nous, que Dar prieres et requestes nous confessions cela, que nous declarions que c'est de luy que nous tenons tout. Voila donc le tesmoignage qu'il nous faut rendre de nostre integrité qui est cachee dedans le coeur comme une racine sera cachee sous terre. Or cependant si est-ce que nous ne pouvons pas cheminer comme il faut selon Dieu, que nous ne nous retirions du mal. Cela est aussi bien attribué à Iob, et sous sa personne nous avons un advertissement, que iamais nous ne servirons à Dieu sans difficultez grades, que le diable suscitera beaucoup d'empeschemens: que si nous voulons tenir le droit chemin, il nous faudra sauter par dessus des fossez, il nous faudra eniamber par dessus des pierres, marcher entre les espines. Voila donc beaucoup de troubles qui nous seront mis au devant pour nous divertir que nous ne cheminions comme Dieu l'ordonne, mesmes pour nous desbaucher du tout. Mais quoy? apprenons de pratiquer ceste leçon, que Iob s'estant retiré du mal, a servi à Dieu. Ainsi donc quand nous verrons tout le monde estre corrompu, que nous serons comme entre les espines, que nous ne verrons que mauvais exemples, que nous resistions à tout cela. Pourquoy? Si nous sommes si lasches de prendre excuse, que d'autant que le monde est malin et pervers, nous pouvons bien ressembler aux autres cela est trop frivole. Car Voici Iob qui nous est proposé pour condannation, car si celuy là s'est retiré du mal, auiourd'hui ne devons nous point faire le semblable? Sur tout quand Dieu nous advertit que nous ne pouvons point vivre sainctement sans grands combats, sans grandes difficultez? Mais quoi? il nous fait la grace de surmonter tous les assauts que Satan nous dresse, tellement qu'il n'y a point d'excuse pour nous, si nous ne faisons comme Iob a fait: car il n'a pas vescu en un temps là où tout fust bien reglé, que les hommes fussent comme des Anges. Nenni , nenni: Iob a esté entre des Idolatres, il y a eu beaucoup d'iniquitez, qui ont regne de ce temps-là, il y avoit beaucoup de vices au monde aussi bien qu'auiourd'hui: mais si est-ce que Iob n'a pas hurlé avec les loups (comme on dit) il s'est recueilli à soi sachant bien qu'il avoit à servir à Dieu. Ainsi donc auiourd'hui n'allegons point la corruption de nostre temps, et que tout est perverti, mais plustost cognoissons que Dieu nous sollicite par ce moyen-là, à estre tant plus soigneux de nous destourner de ce qui nous pourroit infecter. Quand nous voyons les vices

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estre Comme un mauvais air, il faut fuir cela. Si on me dit qu'une viande est empoisonnee, ie n'aurai garde d'y toucher: si on me dit, qu'il y a danger en un lieu ie n'iray pas. Et pourquoy donc ne sommes - nous soigneux quand Dieu nous declare, que tous les vices qui regnent au monde, sont autant de pestes mortelles? Et puis que Dieu a fait ceste grace à Iob de se retirer ainsi du mal, ne doutons point qu'auiourd'hui il ne nous assiste en pareille vertu.

Or finalement, et pour conclusion il est dit, Que Satan a voulu despiter Dieu, disant, Que lob ne le servoit point pour neant, pource qu'il l'avoit tellement benit iusques à ce iour-là: qu'il prosperoit en toutes ses affaires. Ainsi donc (dit-il) si Iob est hypocrite, on ne sait: mais si tu le touches de ta main, tu verras alors. Or nous voyons ici comme ]le diable tasche de tous costez à nous abysmer, et quand il voit qu'il n'a rien gaigné par un point, il invente et machine une autre rase nouvelle. Car il a des cautelles infinies, qui se forgent en sa boutique: et d'autant plus nous faut - il estre sur nos gardes. Il est certain (comme nous avons dit) que la prosperité corrompt plus les hommes, que ne font pas toutes les afflictions du monde. Car les richesses sont volontiers accompagnees d'orgueil, de pompes, de mespris de Dieu, de cruauté, de fraudes, et toutes choses semblables: et puis elles apportent les delices, les voluptez, tellement que l'homme s'abbrutit du tout. Tant y a que Satan n'ayant peu rien gaigner sur Iob par ce moyen-là, se destourne à un autre costé, et demande qu'il soit tenté par afflictions. Or cependant cognoissons que si est-ce que Dieu sait bien ce qui est propre pour esprouver et nostre foy, et nostre obeissance, et ne faut point que le diable l'advise. Mais ceci nous est dit notamment' afin que nous sachions d'un costé, que si Dieu nous envoye povreté, qu'il nous afflige, c'est afin que nous pensions à nous, et que nous ne soyons point eslevez non plus en prosperité qu'en adversité, et puis que nous soyons instruits à le prier selon les necessitez qui nous pressent. Cependant notons aussi que le diable est tousiours apres nous pour nous ruiner, s'il peut: que quand nous luy serons eschappez d'un costé, il suscitera incontinent une autre tentation nouvelle. Brief ce qui est dit en un mot en Zacharie, nous est ici declaré plus an long, c'est assavoir que Satan est l'accusateur. et le contraire de tons enfans de Dieu, comme aussi il en est parlé en l'Apocalypse, qu'il est l'accusateur de nos freres. Et notamment ceste vision est donnee à Zacharie, que Satan estoit pour accuser Iosua le grand Sacrificateur comme chef de l'Eglise' comme figure de nostre Seigneur Iesus Christ, qu'il estoit là pour le calomnier devant Dieu. Et ainsi voyans que nous

IOB CHAP. I.

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avons une si forte partie, voyans que Satan tasche tant qu'il luy est possible, de nous ruiner encores que nous ayons esté fortifiez long temps par la main de Dieu, cognoissons que nous avons bon besoin que Iesus Christ soit nostre advocat, et qu'il nous maintiene par sa vertu à l'encontre de Satan, afin que par ses cautelles et astuces nous ne soyons iamais circonvenus. Voila donc de

quoi noue sommes admonestez en ce passage, afin de nous recommander à Dieu, luy demandans qu'il nous fortifie contre les tentations de Satan, tellement que nous n'en soyons iamais vaincus, quand le Seigneur noue aura confermez en la vertu invincible de son sainct Esprit.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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CINQUIEME SERMON

SUR LE I. CHAPITRE.

9. Satan dit au Seigneur, Iob craint-il le Seigneur pour neant? 10 luy as-tu pas esté rempar de tous costez? n'as-tu point muni sa maison, et tout ce qu'il a? Ne fais-tu point prosperer toutes ses affaires, sa possession n'est-elle pas de longue estendue? 11. Mais que tu estendes ta main sur luy, et que tu affliges ce qu'il a, voir s'il ne te maudira point en face? 12. Le Seigneur dit à Satan, ie te permets toutes les choses qu'il possede, mais que tu n'attouches point à sa personne. Et Satan sortit de la precence du Seigneur.

Combien que icy le diable face son office, c'est de pervertir tout bien, et qu'il accuse faussement lob, comme s'il estoit un hypocrite: neantmoins si est-ce qu'il descouvre le mal qui est volontiers aux hommes, et auquel nous sommes enclins de nature. Car comme il est fin et rusé, il sait bien de quel costé il nous faut assaillir. Notons donc qu'icy le diable monstre une maladie, de laquelle nous sommes tous entachez, iusques à tant que Dieu nous en ait gueris par sa grace, c'est qu'en temps de prosperité nous pourrons benir Dieu, mais s'il nous afflige, que nous changeons de propos, et alors commençons à murmurer contre lui et oublions tout ce que nous luy avions attribué de louange cependant qu'il nous traitoit selon nostre souhait. Et ainsi il y aura beaucoup d'hypocrites, qui ne seront point cognus ne descouverts sinon que Dieu les afflige. Car cependant qu'ils sont à leur aise, et en repos, ils ne monstreront

point la rebellion qui est en eux, elle sera cachee. Et voila pourquoy tant souvent l'Escriture nous monstre que Dieu esprouve les siens, il les examine

par afflictions, il les met comme un or en la fournaise, non seulement pour estre purgez, mais aussi pour estre cognus: car les afflictions servent à ces deux usages: c'est que Dieu mortifie les vices qui

sont en nous, quand il nous afflige, nous sommes domptés, il nous commande de nous retirer de ce monde, de n'estre plus adonnez à nos voluptez et delices charnelles. Mais il y a plus: c'est que tout ainsi qu'en la fournaise l'or est esprouve, pour savoir s'il y a de l'escume, aussi Dieu monstre quels nous sommes, quand il nous afflige: car les hommes mesmes ne se cognoissent point devant qu'avoir esté ainsi esprouvez: devant qu'avoir passé par l'estamine le, il nous semblera que nous craignons Dieu, qu'il n'y a que redire en nous, et cependant il y aura des vices, qui nous sont incognus. Dieu nous les monstre, il nous les fait sentir, quand il nous envoye quelque trouble, quelque fascherie, et alors nous sentons quelle est nostre infirmité. Or si Dieu fait servir les afflictions à ses fideles comme d'un miroer, auquel ils se contemplent, par plus forte raison il monstrera envers les autres que c'est d'eux, s'il y a en leur coeur foy et obeissance, ou s'ils sont hypocrites, ou qu'ils le servent en verité. Voila ce que nous avons à noter de ce passage: et de fait l'experience nous le monstre. Car nous en verrons beaucoup, quand Dieu leur envoye tout selon leur appetit, ils parleront doux comme sucre (ainsi qu'on dit), ce bon Dieu sera tant loué que merveilles, voire quand ils trouveront leur escuelle dressee, que rien ne leur defaudra, Ô il leur sera bien aisé de confesser que Dieu est bon. Mais s'il commence à les traiter rudement, que les choses ne vienent point à leur gré, ils se chagrignent: si Dieu poursuit, et qu'il les rudoye encores plus: alors ils se desbordent en murmures, voire et desgorgent des blasphemes à l'encontre de lui, et encores qu'ils ne les prononcent de bouche, si est-ce que leur coeur est plein de venin, tellement qu'ils rongent leur frain, et despitent Dieu de ce qu'il les traite autrement qu'ils ne voudroyent. Voila donc comme en temps de prosperité il y en aura

SERMON V

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beaucoup qui beniront Dieu, mais ce n'est qu'hypocrisie, dy mesmes de ceux qui ne le pensent pas faire, car ce sont les pires que ceux-la, qui se flattent tellement, qu'ils ne cognoissent point leurs vices. Puis qu'ainsi est, notons que Satan a icy regardé les maladies, desquelles les hommes sont entachez. Et ainsi noua voyons à quel ennemi nous avons à faire, il nous guette, et espie de tous costez pour voir par où il pourra avoir quelque entree pour nous navrer. Ainsi donc notons bien, que quand nous aurons loué Dieu, et que nous l'aurons servi en temps de prosperité, ce n'est pas le tout: mais qu'il nous faut apprester quand il plaira à Dieu de nous affliger et nous exercer en beaucoup de maux, et de miseres, que toutesfois nous soyons tenus en bride, que nous ayons ceste humilité là de nous assubiettir à luy, que nous soyons patiens et paisibles pour recevoir toutes se corrections. Si nous ne sommes venus iusques à ceste espreuve, c'est à dire, si nous ne sommes patiens quand Dieu nous afflige, tout le service que nous luy ferons ne sera pas grand chose. } est vray que Dieu acceptera bien les siens en temps de leur prosperité: mais tant y a qu'il nous faut regarder pourquoy il nous fait passer par ceste estamine d'afflictions. D'autant plus donc devons nous bien retenir ceste doctrine ici. Et au reste, quand il est dit ici que les hommes estans troublez d'afflictions, maudiront Dieu en face, vray est que cela ne se fera pas du premier coup, car encores il y aura quelque reverence de Dieu qui est imprimee en nous, que si nous endurons quelque fascherie, Bien, nous gronderons en secret, nous aurons des despits à la traverse, mais d'ouvrir la bouche pour blasphemer Dieu, encores cela nous sera en horreur. Si est-ce que quand nous aurons esté ainsi chagrins, et que le mal s'augmente, ou qu'il dure par trop, alors nostre impatience s'allume comme un feu, et nous commençons à desgorger ce qu'auparavant estoit encores serré en nos coeurs. Voila comme à la longue ceux qui sont affligez, maudiront Dieu en face, c'est à dire, qu'ils se desborderont outre mesure, qu'ils n'apprehenderont plus la maiesté de Dieu pour s'humilier sous icelle, ils ne cognoistront point quand ils lui seront rebelles, ils n'auront plus ceste apprehension de son iugement qui les, empeschoit de se desborder. Et ainsi nous avons bien occasion de prier Dieu, afin qu'il tiene nos langues bridees, comme nos coeurs, et que iamais il ne souffre que nous tombions en tel excez de le maudire ouvertement: mais plustost que l'issue de ses chastimens qu'il nous envoye soit si heureuse, qu'elle nous tourne à profit et salut, comme aussi son intention est telle, quand il nous afflige. Voila ce que nous avons à recueillir

de ce passage.

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Or cependant notons que Satan parle ici en verité, combien qu'il soit le pere de mensonge, quand il dit, que Dieu a esté comme un rempar à Iob, et qu'il a muni sa maison de tous costez, et qu'il l'a fait prosperer. Voila comme il se transfigure en Ange de lumiere, car aussi estant devant Dieu il faut bien qu'il desguise les choses: car là ii n'auroit point lieu d'user de telles tromperies, comme il en use envers les hommes pour les decevoir. Ainsi Satan prend des principes qui sont vrais, mais c'est pour les appliquer à mal: car il ne demande que la perdition de Iob. Or il dit, que Dieu luy a esté un rempar. Cognoissons donc, que si nous sommes maintenus en ce monde, il faut que Dieu y mette la main: car quelle est nostre vie, et a combien de povretez est elle subiette? Nous ne pourrions donc consister une minute de temps, si nous n'estions conservez par la grace Ri race de Dieu. Autant en est-il de tout ce que nous possedons qu'il faut que Dieu nous munisse. Et de fait qui est-ce qui parle ici? Satan, lequel luy mesme nous viendroit abysmer, et en nous, et en nos personnes, Si nous n'estions comme bien emmuraillez, que Dieu nous servist de rempar, comme aussi nous le verrons en la procedure du texte. Car si tost que Satan a son congé, nous voyons comme il racle tout le bien de Iob, et en quelle impetuosité il y va. Auparavant donc il falloit que Iob fust muni de la grace de Dieu, et qu'elle lui servist de rempar tout à l'environ. Or ceste doctrine nous est bien utile: car nous sommes admonnestez par cela de prier Dieu, veu qu'estans en ce monde, nous sommes comme en une forest pleine de brigands, qu'il luy plaise de nous garder. Et voila pourquoy aussi en l'Escriture ces titres ici luy sont attribuez, qu'il est nostre bouclier et escusson, il est muraille et fossé, et rempar, et bastillon, et tour, et forteresses. Pourquoy est-ce que l'escriture use de tant de mots pour signifier que vaut la protection de Dieu? et c'est afin que nous soyons enseignez, que sans luy nous peririons cent mille fois le iour, qu'il faut qu'il veille incessamment sur nostre salut. Voila donc comme i'ay dit, qu'il est besoin que les hommes cognoissent que leur vie n'est rien, qu'elle est tant fragile que rien plus, qu'elle est subiette à une infinité de morts, d'autant que par cela ils sont sollicitez de prier Dieu qu'il les reçoive en sa garde: et quand ils auront vescu un iour: il faut qu'ils cognoissent que Dieu les a maintenus, et qu'ils luy attribuent la louange du tout. Voila ce que nous avons à observer de ce passage. Or si Satan qui est ennemi de toute verité confesse que c'est Dieu qui est rempar aux hommes, et est contraint de parler ainsi, comme estant à la torture: puis que Dieu nous fait gouster sa vertu, et nous la fait sentir,

IOB CHAP. T.

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quelle ingratitude sera ce si nous en confessons moins que Satan, qui par ses mensonges ne demande sinon d'obscurcir, voire d'aneantir du tout la grace de Dieu, afin qu'elle ne soit point cogneu cogneuse? Ainsi donc nous voyons que ceux qui ne pensent point à ceste protection de Dieu, sont pires que le diable, et faut bien qu'ils soyent abrutis, voire ensorcelez du tout. Voila quant à ce mot.

Il est dit consequemment, Que Dieu a permis à Satan, de faire ce que bon luy sembleroit sur tous les biens de Iob, moyennant qu'il ne touchast point à sa personne. Ici de prime face on pourroit estre esbahi, comment Dieu permet ainsi Iob son serviteur, à l'appetit de Satan: faut-il que le diable ait ce credit envers Dieu, que quand il demandera licence de nous malfaire, Dieu luy ottroye? Et il semble qu'il luy favorise, il semble qu'il se iouë cependant de nous comme d'une pelotte. Mais notons que quand Dieu a permis ceci à Satan, ce n'a pas esté pour luy gratifier, il n'a point esté esmeu de faveur qu'il luy portast: mais Dieu avoit ordonné cela en son conseil: et il n'a point esté esmeu par la requeste de Satan, ni induit à souffrir que Iob fust ainsi affligé: il l'avoit desia ainsi decreté en son conseil, quand Satan n'eust sonné mot, qu'il n'eust point fait une telle demande, si est-ce que Dieu vouloit affliger son serviteur, et le vouloit pour iuste cause, laquelle il nous a manifestee. : mais quand elle nous seroit incognue, si faudroit-il baisser la teste, et dire, que Dieu est iuste et equitable en tout ce qu'il fait. Voila donc le premier article que nous avons à noter c'est assavoir que Dieu n'a point ici exaucé Satan comme s'il eust esté esmeu de ses requestes: mais de son bon gré, voulant affliger Iob, il a ottroyé à Satan, ce qu'il lui demandoit: ouy pour despiter Satan, et pour avoir un plus grand triomphe contre luy, en le rendant confus. Car Satan faisoit bien son conte que Iob maudiroit Dieu en face, c'est à dire, qu'il blasphemeroit à bouche ouverte quand il seroit ainsi battu rudement. Et pourquoy cela? car Satan regarde quels nous sommes, c'est assavoir, que nous sommes tantost escoulez comme eau, que toute nostre vertu n'est rien. Or cependant, il n'apprehende point la grace de Dieu, combien elle est forte et invincible en nous: il est vray qu'il la sent, et l'experimente maugré qu'il en ait, mais cependant si est ce qu'il ne la cognoist point. Et voila comme il est abusé: voila sur quoy il fait son conte, que quand il pourra avoir son congé de nous tourmenter, nous serons bien tost vaincus, nous serons incontinent engloutis de tristesse, et que estans desesperez, nous blasphemerons Dieu. Voila ce que Satan espere, et ce qu'il pretend. Voire: mais Dieu luy resiste, et se moque de ce qu'il avoit ainsi esperé, car il met

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là au devant la grace de son saint Esprit, et Satan demeure confus voyant qu'il n'a peu venir au bout de ce qu'il vouloit attenter contre les serviteurs de Dieu, que le tout est venu au rebours, et à l'opposite de son intention. Ainsi donc Dieu cognoissant quelle seroit l'issue des afflictions de Iob, avoit determiné en son conseil de l'affliger, voire n'estant point incité à cela par Satan. Et pourquoy donc est-ce que l''Escriture saincte nous dit icy, que cela s'est fait à la requeste de Satan? Or c'est pour deux raisons. Premierement, afin que quand nous serons battus des verges de Dieu, nous sachions que Satan sollicite cela, ouy pour nous mettre en desespoir. Et c'est ce que sainct Paul nous remonstre au passage qui a esté allegué ces iours passez, que nous avons la guerre contre les puissances spirituelles, et non point contre la chair et le sang. Si tost donc qu'il nous adviendra quelque mal, sachons que Satan nous l'a machiné, à fin de luy resister par foy, et que nous soyons munis et armez de la puissance de Dieu, et cognoissans que Satan a une si grande puissance en nous, que nous recourions au refuge à celuy qui nous peut fortifier. Voila donc à quoy l'Escriture regarde.

Et puis pour le second, elle nous veut aussi monstrer la bonté paternelle de Dieu envers nous, entant qu'il nous supporte comme ses enfans, et qu'il ne donne point telle licence sur nous, que nostre ennemi desireroit bien, et mesme qu'il ne prendroit point plaisir à nous affliger, n'estoit qu'il cognust que cela fust propre pour nostre salut. Vray est qu'il nous faut avoir cela pour resolu, quand nous ne cognoissons point pourquoy Dieu nous afflige, que nous le confessions tousiours estre iuste: mais cependant si faut-il encores que nous ayons ceste doctrine imprimee en nos coeurs, c'est à savoir que Dieu nous aime si tendrement, qu'il ne demande sinon à nous reduire, il nous espargne, il nous tient comme en son giron: car voila comme l'Escriture en parle. Maintenant donc quand nous voyons que Satan vient allumer le feu, et qu'il demande à Dieu que Iob soit persecute, notons que l'Escriture nous monstre que Dieu ne nous traite point si rudement sans cause, que ce n'est point à la poursuite de nostre ennemi, d'autant qu'il ne demanderoit sinon de nous tenir à repos, et à nostre aise, s'il nous estoit expedient: mais pource qu'il est bon que nous soyons ainsi exercez par afflictions, voire par les mains de Satan. Et bien, Dieu luy permet, d'autant qu'il cognoist qu'il est bon et profitable pour nous. Voila (di-ie) ce que nous avons à noter. Or qu'ainsi soit, prenons un exemple divers. Au premier livre des Rois dernier chapitre, il est parlé aussi bien comme Dieu a tenu ses assises, il y a une telle description comme elle

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est icy, que le Prophete a veu Dieu, qui estoit assis sur son throsne, et que là il demandoit, Qui est-ce qui me seduira Achab? Satan n'anticipe point la, il ne vient point dire, Si tu me donnois congé pour decevoir Achab, ie ferois tout ce que tu voudrois, mais Dieu commence: Oh trouveray-ie (dit-il) un esprit de mensonge, qui aille decevoir Achab? car ie veux qu'il soit abysmé iusques au profond des enfers. Or pourquoy est-ce que Dieu parle ainsi? d'autant qu'il est question d'executer une iuste vengeance contre un hypocrite, un contempteur plein de cruauté, un ennemi mortel de tout bien. Voila Achab, qui a perverti tout le service de Dieu, il a tout pollué avec ses idoles: cependant il est plein de rebellion et de malice contre les Prophetes, il ne veut prester l'oreille à nulle admonition. Quand il est ainsi endurci en ses vices, tellement qu'on ne gaigne rien à le vouloir retirer au' droit chemin, quand Dieu a tout essayé, et qu'il voit que c'est un homme perdu, alors il tient ses assises, et demande, Qui est-ce qui seduira Achab? Car Dieu veut faire là office de iuge. Nous voyons donc que quand Dieu veut punir les meschans, et executer son ire à l'encontre, selon qu'ils en sont dignes, il n'attend pas d'estre sollicité par Satan, mais il anticipe. En ce passage quand il est question d'affliger Iob, c'est à dire, que Dieu traite rudement l'un de ses enfans, il faut que cela vienne à la poursuite de l'ennemi. Voila la diversité que nous monstre la raison pourquoy la requeste est ottroyee à Satan en ce passage. Ainsi donc notons bien que l'Escriture en toutes sortes nous veut tousiours instruire à glorifier Dieu, et que cognoissans sa bonté envers nous, nous prenions occasion de le magnifier: et cependant que nous apprehendions que sa vengeance est iuste contre tous les meschans, et que s'il IOB punit, il fait son office, à fin qu'il soit craint, et redouté, et honoré de tout le monde, voila ce que nous avons à retenir.

Or cependant on pourroit encores trouver estrange, comme Dieu se sert ainsi de Satan: mais nous avons desia dit, que nous serions bien tost escoulez, si nous n'avions cest article bien conclu en nous, que IOB diables sont sous la conduitte de Dieu, tellement qu'ils ne peuvent rien faire sans son congé. Mais il y a encoures plus, c'est à savoir, que les diables sont comme bourreaux pour executer les iugemens de Dieu, et les punitions qu'il veut faire sur les meschans: ils sont aussi comme verges, par lesquelles Dieu chastie ses enfans. Brief, il faut que le diable soit instrument de l'ire de Dieu, et qu'il execute sa volonté, non pas qu'il le face (comme nous avons dit) de son bon gré, mais d'autant que Dieu a l'empire souverain sur toutes ses creatures, et qu'il faut qu'il les plie, et les tourne là où bon luy semble. Mais il

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y a icy une grande diversité, que nous avons à noter, car quand Dieu a permis à Satan d'affliger Iob, il luy a dit, Voici tu pourras foudroyer sur toute sa substance: mais que tu n'attouches point à sa personne. Et encores apres qu'il a ruiné tout son bien, il dit, Tu pourras toucher sa personne, mais tu n'approcheras point de son ame. En cela encores voyons nous que Dieu reserve tousiours l'ame de Iob, tellement que Satan ne peut sinon le tourmenter en ses biens, et en sa vie mortelle, et en son honneur: car il n'a point ceste vertu d'entrer iusques en l'ame, afin de seduire Iob, et de le faire desborder à impatience. Cecy sera mieux entendu par la similitude contraire. Quand Dieu permet à Satan d executer son ire sur les incredules, il ne luy permet pas seulement de les affliger en leurs biens, de les affliger de maladies, ou en quelque autre façon, mais il va plus outre, c'est qu'il luy donne vertu d'erreur, et de pouvoir tromper, comme desia nous avons allegué l'exemple d'Achab. Voila Dieu qui dit, Qui me seduira Achab? Et Satan dit, ie seray esprit de mensonge en la bouche de ses Prophetes. Nous voyons donc la une licence qui est beaucoup plus grande quen'est pas ceste cy: car il n'est pas question seulement qu'Achab soit trompé de quelque moyen exterieur: mais voila les Prophetes qui le trompent sous ombre de verité. Et c'est-ce que S. Paul exprime (2. The. 2, 10), que quand les hommes ne veulent point obeir à Dieu, et à sa verité, et qu'ils ne s'y veulent point renger, sur tout quand Dieu leur a fait la grace de se manifester à eux et leur monstrer le chemin de salut, s'ils sont si malheureux de reietter une telle grace de Dieu, et de la refuser, alors voila Dieu qui leur envoye des faux Prophetes, et seducteurs, qui non seulement pervertiront toute bonne doctrine, mais aussi seront creus: car il leur donnera efficace d'erreur. Il faut bien poiser ce mot-la, comme aussi il emporte beaucoup. Car qu'est-ce à dire, efficace d'erreur? C'est quand Dieu retire sa clarté de nous, que nous avons les esprits esblouis, nous sommes stupides tellement que nous ne discernerons non plus que les bestes brutes: encores que la fosse soit toute patente devant nous, nous trebuscherons là sans y voir goutte. Et pourquoy ? Pource qu'il n'y a plus d'advis, ni de prudence en nous, d'autant que Dieu a donné la puissance a Satan de nous tromper et seduire, voire de nous aveugler du tout, et de nous ensorceler, tellement que nous ne sachions nous tourner ne çà ne là, que nous ne tombions en quelque tromperie nouvelle. Voila (di-ie) comme Dieu besongne envers tous incredules et reprouvez, c'est qu'il donne efficace d'erreur à Satan, tellement qu'il les peut tromper sans qu'ils s'en apperçoyvent. Or il n'en fait pas ainsi envers les siens quand il

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les afflige: car combien que Satan les assaille si est-ce toutesfois que tousiours ils sont preservez et ont dequoy repousser ses tentations: car Dieu les a armez de sa vertu, tellement que Satan ne peut sinon ce qui luy est permis: et Dieu luy met la barreau devant, en sorte que de quelque furie qu'il y procede, si est ce qu'il est tenu court, qu'il ne peut sinon ce que porte le bon plaisir de Dieu. Voila ce que nous avons à noter: et cependant nous avons à observer aussi que c'est des iugemens de Dieu, tels qu'il les exerce et sur les bons et sur les mauvais. Il est vray que si nous vouions sayvre nostre opinion, nous pourrons nous esmerveiller comment cela se fait, que Dieu donne telle autorité, et telle vogue à Satan de nous pouvoir seduire. Cela donc nous semblera bien estrange à nostre fantasie. Mais quoy? il nous faut humilier, voyant que l'Escriture en parle ainsi' et attendre le iour que nous concevions mieux les secrets de Dieu, lesquels nous sont auiourd'huy incomprehensibles, et que pourtant il faut que nous apprenions à les magnifier, que noua adorions les iugemens de Dieu, qu'ils nous soyent admirables, iusques à ce qu'ils nous soyent mieux cognus. Car nous avons une trop petite mesure pour les cognoistre maintenant du tout. Il faut donc que nous cheminions en humilité, cognoissans en partie, iusques à ce que nous ayons plenitude de revelation au dernier iour: mais quoy qu'il en soit, si ne faut-il point que nous ignorions ce que l'Escriture nous monstre, c'est à savoir, que Dieu se sert tellement de Satan, qu'il est tousiours prest de seduire les hommes quand ils l'ont merité, et sur tout quand ils refusent d'obeir à la verité, qu'il faut qu'ils soyent transportez en mensonge.

Quant est des fideles, Dieu les permettra bien aussi quelque fois à Satan, tellement qu'ils seront seduits, comme en la fin Iob n'a pas esté exempt de ce mal là: et nous voyons aussi ce qui est dit en l'histoire saincte de David: car quand il a nombré le peuple d'où est-ce que cela est avenu? Ie texte porte que c'est le diable qui a suscité tout ce mal, quand David a ainsi nombre le peuple de Dieu. David donc estant du nombre des enfans' de Dieu, ne laisse pas d'estre quelquefois mis en la puissance de Satan pour estre trompé. Or Quand nous voyons cela' nous avons bien matiere de prier Dieu, et nous venir rendre sous l'ombre de ses ailes, et nous tenir là cachez: car si une telle chose est advenue a David, que sera-ce de nous ? Cependant notons aussi que quand Dieu permet une telle vogue à Satan sur ses fideles ce n'est que pour peu de temps. Et voila pourquoy il est dit, que sa vertu est sur les incredules, et sur tous rebelles: ce n'est point sans cause que S. Paul (Ephes. 2, 2) met ceste distinction là: il opere

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(dit-il) maintenant en tous incredules, il met le regne de Satan en ceux qui sont separez d'avec Dieu, et qui sont retranchez de son Eglise. Et pourquoy ? Car voila ses limites, mais quand il peut navrer les enfans de Dieu, nostre Seigneur permet cela pour les humilier, afin que quand ils seront tourmentez ainsi durement, et que cependant ils resistent aux assauts qui leur sont livrez, ils cognoissent que cela n'est point d'eux: mais qu'ils sont soustenus d'ailleurs, c'est assavoir, de la grace de Dieu, et de la vertu de son S. Esprit. Ainsi donc ordinairement quand Dieu permet à Satan de tenter ses fideles, c'est pour leur faire servir le tout comme de medecine. Et en ceci voyons nous une bonté merveilleuse de Dieu qu'il convertit le mal en bien: car qu'est-ce que peut apporter Satan sinon tout venin, et poison? car nous savons qu'il n'a que mort en luy: car il en est appellé le prince. Ainsi donc tout ce que Satan pourra produire tend à la ruine des hommes, et pour les abismer. Or cependant Dieu trouvera le moyen, que le mal qui est en Satan nous sera converti à salut. Et voyla comme S. Paul a esté medeciné, comme il le confesse, apres avoir parlé des revelations si hautes, qu'elles luy estoyent donnees. Dieu (dit-il) a prouveu que ie ne m'eslevasse point par trop (2. Cor. 12, 8). Voila une bonne provision' et bien utile pour S. Paul, car nous savons que l'orgueil est pour nous precipiter aux abysmes, qu'il n'y a rien qui irrite plus Dieu: car il faut qu'il se declare tousiours ennemi des orgueilleux, et de ceux qui presument en façon que ce soit de leur vertu. Or S. Paul estoit en ce danger-la, si Dieu n'y eust remedié. Et la façon quelle est-elle? c'est (dit-il) qu'il m'a envoyé le messager de Satan qui m'a souffleté. Voila Satan qui besongne en S. Paul, voire par la permission de Dieu. Et l'issue quelle est-elle? Il est vray que Satan cuidoit abismer S. Paul, que son intention estoit bien de le desbaucher, afin qu'il quittast le service de Dieu, et qu'estant fasché des troubles et miseres qu'il enduroit incessammet, il se retirast un peu de la Chrestienté: voila que Satan pensoit. Mais quoy ? Dieu regarde à une autre fin, c'est qu'il veut tenir en bride son serviteur, afin qu'il ne s'oublie point, qu'il ne s'esleve point par trop. Et pour ceste cause il est souffleté: car il use de ceste similitude-la notamment, que Dieu ne l'exerce pas comme un gendarme en un camp de bataille, pour luy donner une victoire glorieuse: mais il le soufflette avec ignominie et opprobre, Et faut que le sainct Apostre estant doué de dons si excellents de l'Esprit de Dieu soit là subiet à Satan, qu'il luy crache au visage, qu'il luy face beaucoup d'ignominies. Nous voyons donc comme Dieu, convertit le mal en bien, quand il nous fait servir tous les aiguillons de Satan à medecine, et que par ce

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moyen-la il nous purge des vices qui sont cachez en nous. Et ainsi nous avons à louer Dieu en tout et par tout, voire combien que de prime face ses iugemens nous soyent trop rudes à nostre phantasie, et que nous ne les puissions pas concevoir selon nostre sens charnel. Quand donc nous avons bien tout consideré, nous aurons tousiours dequoy magnifier Dieu. Voila quant à ce passage, ou il est dit, Que Dieu a donné congé à Satan d'affliger Iob: voire, mais qu'il luy a defendu de ne point toucher à sa personne. En somme nous avons à noter, que quand Dieu permet que nous soyons ainsi assallis de Satan, qu'il nous face des assauts beaucoup et bien rudes, toutesfois il y va par mesure, il cognoist nostre portee, et ce qui nous est expedient.

Or pour la fin il est dit, Que Satan est sorti de la presence du Seigneur. Non pas que Satan ait fait ce que bon luy a semblé, comme si Dieu ne l'eust plus veu: mais c'est pour signifier quelle est la fureur de Satan, quelle est sa façon accoustumee, c'est assavoir, qu'il a fait du pis qu'il a peu, sans regarder qu'il estoit subiet à Dieu: qu'il a usé de sa rebellion, et qu'il a foudroyé sur les biens de Iob, Combien qu'il y a encores une autre chose signifie en ce mot, c'est assavoir, que Satan a monstré par effect ce congé qu'il avoit obtenu. Car nous avons dit, qu'ici ce conseil estroit de Dieu, et qui n'estoit point cognu des hommes, nous a esté declaré. Car cependant l'Escriture aussi parle des choses qui nous sont patentes, comme tantost apres Iob a esté despouillé de toute sa substance: comme ses enfans luy sont morts, comme il a esté affligé en sa personne, cela a esté notoire à tous. Mais tous n'ont point cognu ce qui a esté recité par ci devant, c'est assavoir, que Dieu avoit tenu ses assises, et que tout estoit disposé par son conseil, et que rien n'estoit advenu sans sa providence. Ceux qui ont eu les yeux de foy pour comprendre cela, l'ont entendu: les autres ont apperceu seulement les choses qui se faisoyent. Et voila pourquoy il est maintenant dit, Quo Satan est sorti de

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la presence du Seigneur. Car l'Escriture saincte discerne entre les choses exterieures qui se font, et le conseil de Dieu, qui ne se cognoist point sinon des fideles, qui s'eslevent par dessus toute leur raison, et tous leurs sens naturels. Car nous ne parviendrons iamais à la cognoissance de la maiesté de Dieu, si ce n'est que nous soyons eslevez par dessus toutes nos facultez. Or maintenant l'Escriture retourne à l'histoire, quand elle dit, Que Satan est sorti de la presence du Seigneur, c'est à dire qu'on a cognu visiblement, et d'une façon patente comme il a affligé Iob. Voila ce qui y est. Et au reste, cela est tousiours pour exprimer le naturel de Satan, c'est qu'avec une rage desbordee il iette fleu et flamme, Gomme s'il vouloit tout abysmer: brief, que c'est son office de tenter, comme il est dit aussi, quand il est parlé, que Iesus Christ a esté tenté, Voici celuy qui tente. Ce mot-la et titre est attribué notamment a Satan. Pourquoy? afin que nous sachions qu'il ne demande sinon de ruiner tout, sinon de mettre le goure humain on confusion. Et voila pourquoy il n'est point oisif, qu'il circuit, qu'il tracasse pour nous mener a perdition avec luy: cependant il ne demande sinon d'estre exempt de l'obeissance de Dieu, et de pervertir tout. Quand nous cognoissons cela, nous devons estre tant plus incitez à prier nostre Dieu, qu'il nous reçoive entre ses mains, et en sa garde, car quand il nous y aura receus, nous serons à sauveté contre tous les troubles que Satan nous machinera. Mais si Dieu s'est une fois eslongné de nous, qu'il nous ait seulement lasché la main, nous serons incontinent vaincus de Satan. Voila donc comme nous sommes instruits d'un costé à nous humilier, cheminer en crainte et solicitude, d'autre costé à invoquer Dieu, sachans que quand nous serons secourus de luy, rien ne nous defaudra: voire encores qu'avec grandes difficultez il nous faille batailler, que neantmoins nous soyons asseurez de la victoire qu'il a promise à tous les siens.

Or nous nous prosternerons devant la maiesté de nostre Dieu etc..

IOB CHAP. I.

SIXIEME SERMON

SUR LE I. CHAPITRE.

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13. Un iour que ses fils et les filles mangeoyent, et beuvoyent du vin en la maison de leur frere ai né, 14. Un messager vint à Iob disant, Les boeufs la

labouroyent, et tes asnesses paissoyent aupres. 15. Et voici les Sabéens qui se sont ruez dessus, et les ont prins, et ont tué les serviteurs au trenchant de l'espee, et ie suis eschappé seul pour t'annoncer ceci. 16. Et comme celuy-la parloit, en voici un autre qui dit, Le feu de Dieu est descendu du ciel, et a bruslé les moutons, et les serviteurs, et ie suis seul eschappé pour le t'annoncer. 17. Et comme celuy-la parloit encores, voici un autre disant, Les Chaldéens ont ordonné trois bandes, et se sont ruez sur les chameaux, et les ont prins, et ont frappé aussi les serviteurs au trenchant de l'espee, mais ie suis seul eschappé pour le te venir reveler. 18. Comme celuy parloit, voici un autre disant, Tes fils et tes filles mangeoyent et beuvoyent du vin en la maison de leur frere aisé, 19. Voici un vent impetueux du costé du desert qui s'est rué contre la maison, et a frappé les quatre coings d'icelle, et est tombes sur les ieunes gens, et sont morts, et ie suis eschappé seul pour le t'annoncer.

Il est dit (Pseau. 34, 8) que les Anges de Dieu feront leur camp tout à l'entour des fideles: et Geste histoire nous monstre, combien il nous est mestier d'estre ainsi environnez et munis. Car nous voyons quelle est la rage de Satan contre tous ceux qui craignent Dieu. Si nous regardons bien quelle est la condition de nostre vie, nous trouverons, que nous sommes subiets à cent mille especes de morts, et ne saurions marcher un pas,

que nous n'en soyons navrez: et nous savons bien dire que ce n'est rien que de l'homme voyant la fragilité qui est en luy. Mais cependant nous ne regardons pas assez quelle est la malice de Satan lequel nous espie lequel machine tout ce qu'il peut contre nous, afin de nous mettre en desespoir. Tant y a qu'ici nostre Seigneur nous a voulu advertir quel besoin nous avons d'estre gardez par ses Anges, lesquels bataillent contre tons les assauts de Satan qui sont dressez contre nous. Car tout ainsi que Satan est nostre adverse partie, aussi Dieu employe ses Anges pour nous maintenir, et veut qu'ils soyent ministres de nostre salut. Or peur mieux cognoistre ce que i'ay touché, notons en premier lieu, que Iob est ici affligé en diverses sortes, c'est assavoir, en tout son bien et en ses enfans. Satan estoit tenu bridé qu'il ne pouvoit rien attenter sur sa personne, ains seulement sur ses biens: il monstre bien que Dieu les luy a

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abandonnez, et puis ses propres enfans en respondent, qui luy sont aussi chers que sa vie. Il y a encores un autre poinct, c'est qu'il ne perd pas son bien d'une façon, ni ses enfans aussi: mais le diable a ceste ruse de luy envoyer des tentations diverses: car il luy suscite des ennemis d'un costé, il se sert d'autre part de la foudre du ciel, et des tourbillons de l'air. Voila donc comme ce serviteur de Dieu est tourmenté en diverses sortes: et cela pouvoit luy augmenter sa tristesse, et le troubler encores plus, pensant, Comment? non seulement les hommes me sont contraires, mais j'ay Dieu qui bataille contré moy. Voila quelle est l'astuce de Satan. Or il est vray que ceci nous semblera estrange du premier coup: et voila pourquoy il y en a qui cuident que Dieu nous ait ici proposé quelque similitude de patience, et que ce ne soit pas histoire, mais telles gens ne cognoissent pas que Dieu besongne envers ses serviteurs selon la mesure de foy qu'il leur a distribuee. Comme quoy? nous ne serons pas tentez tous egalement: car aussi Dieu ne nous a point fortifiez tous comme il seroit bien requis: il y en a qui sont debiles, et Dieu les supporte: et s'il les afflige, c'est pour les humilier, afin qu'ils soyent tant plus sur leurs gardes: et qu'ils l'invoquent plus soigneusement: les autres sont beaucoup plus robustes et puissans. Et pourquoy? Pource que Dieu leur a espandu de son Esprit en plus grande abondance. Or (comme i'ay desia dit) selon que Dieu nous distribue de la force qui est en luy, il nous exerce, il veut aussi que nostre foy soit esprouvee, cognoissant que cela ne nous est pas inutile, mais il sait pourquoy il le fait. Il n'est pas tenu de nous donner une seule goutte de vertu, il nous pourroit laisser en nos infirmitez, pour faire qu'à chacune minute de temps nous serions accablez et opprimez du tout: car nous n'avons nul moyen de resistance en nous, mais tant y a que Dieu nous fortifie par sa grace: toutesfois (comme i'ay dit) ce n'est pas d'une pareille façon: car les uns demeurent infirmes et les autres ont une plus grande vertu beaucoup. Et voila pourquoy les saincts personnages qui ont esté douez de graces excellentes ont aussi esté tourmentez beaucoup plus en leur vie. Qui est celuy de nous qui soit assailli si rudement comme a esté Abraham, et qui ait une vie si miserable, que iamais ne soit en repos? Car voila Dieu qui luy commande de sortir du pays de sa naissance, et quand il l'a delaissé, il demeure là à languir au milieu du chemin, iusqu'à ce que son pere

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soit trespassé. En la fin il entre en ceste terre-la voire ne sachant de quel costé il se doit tourner car Dieu ne daigne pas luy dire, quel est le pays où il l'appelle, mais il le tient là comme le bec eu l'eau. Est-il là venu? on le tourmente, on le fasche, il n'y a qu'inquietude et puis quand les hommes l'ont bien fasché, la famine le persecute, qu'il faut qu'il se retire, sa femme luy est là ravie. Et puis quand il retourne, c'est à recommencer: et pour la seconde fois il faut qu'il aille cercher pasture ailleurs: et cependant Dieu luy dit, Ne te chaille, ie te donneray ceste terre, tu en seras seigneur et maistre: ouy, mais il n'en voit rien. Cependant il n'a point de lieu pour se loger, et toutesfois Dieu luy promet de le faire heritier du monde. Et puis, quand il semble qu'il doive avoir lignee, il n'en a point: et toutesfois voila où il falloit que fust son salut: mais il est vieil et caduque, et cependant Dieu luy dit, tu n'auras point de salut, si tu n'as lignee: et comment ? le voila desia en tel aage, qu'il n'en pouvoit pas attendre. Et bien Dieu luy a-il donné Ismael? il faut qu'il soit banni et retranché de la maison. Et puis en la fin quand il a Isaac selon la promesse, Dieu luy arrache son propre enfant, et luy dit, Va le tuer. C'est encores plus que ce que nous oyons de Iob: car si un pere oit que ses enfans soyent accablez de la foudre, ou bien qu'on les ait meurtris, il est vray que cela luy est bien aigre, et dur à porter: mais qu'il aille tuer son enfant de sa propre main, c'est une chose par trop extreme. Et il faut qu'Abraham en viene là. Et puis quand Dieu luy a rendu son fils, comme s'il l'eust ressuscité de la mort, il luy monstre quelle est la promesse qu'il luy avoit donnee, Ie t'avoye dit iusques à maintenant, que tu serois heritier de ceste terre: or tant s'en faut que tu en iouysses que tu entres en possession ta vie durant, qu'il faudra que tes successeurs en soyent dechassez qu'ils soyent en pays estrange sous une tyrannie fort cruelle par l'espace de quatre cens ans. Nous voyons que Dieu a exercé son serviteur Abraham d'une façon estrange, et non accoustumee entre les hommes. Pourquoy? car aussi l'avoit il fortifié par son sainct Esprit, et pourtant il luy a donné de grands assauts et bien rudes. Voila donc comme Dieu besongne en ceux qui sont les plus excellens, afin qu'ils nous soyent comme miroirs et exemples pour les ensuyvre. Et de fait on ne fera point de tels ouvrages en une petite boutique comme en une grande, là où il y aura matiere et multitude d'ouvriers, que tout sera bien equippé, et en ordre: et s'il y a une petite boutique, on n'y pourra pas faire grand' besongne. Ainsi Dieu en use-il.

Voila donc comme il a fallu que Iob nous ait esté constitue comme un patron, et que Dieu l'ait

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affligé iusques au bout, afin que quand nous ferons comparaison de nous avec luy, chacun ait honte, veu qu'il ne peut souffrir quelque affliction ou legere, ou moyenne: car nous sommes si delicats que c'est pitié. Si Dieu nous envoye quelque adversité il n'est point question de regarder en quoy il nous espargne, mais nous sentons nostre mal, et ne voulons point estre consolez en apprehendant la bonté de Dieu en ce qu'il nous supporte. Comme quoy? Un homme sera malade, il conçoit une telle apprehension de son mal, qu'il ne pense à autre chose, et ne regarde point, Dieu me donne ici des moyens beaucoup pour me soulager, ie suis secouru en mon mal, on a souci de moy, ie suis servi (comme l'un aura sa femme, l'autre ses enfans, l'autre ses serviteurs, qui luy assisteront) ie voy donc que Dieu encores ne m'afflige pas outre mesure: il aura (di-ie) les remedes, qui luy seront tout appreste ;, il aura du bien, ou il sera subvenu d'autruy. Or il n'est point question que nous pensions à tout cela, mais le mal nous occupe en telle sorte que nous sommes là pour ronger nostre frein, pour nous tourmenter et fascher, voire et nous despiter à l'encontre de Dieu. Et c'est une ingratitude trop vilaine que celle-la: car nous devons tousiours penser quand un mal nous tourmente' helas! si ce bon Dieu n'avoit pitié de moy, que seroit-ce ? Ie n'endureroye point seulement ce mal-ci, mais i'en ay merité de plus grans, et Dieu trouveroit bien le moyen de m'affliger d'avantage: car il est dit, qu'il a ses verges cachees en ses coffres, et quand il luy plairoit les desployer contre nous, nous sentirions bien d'autres coups. Si nous pensions à telles choses, il est certain qu'au milieu ides plus grandes fascheries et molestes que nous puissions avoir en ce monde, nous serions consolez, nous sentirions quelque soulagement en nos maux: mais nous n'en faisons rien: tant y a que ceste doctrine n'est pas escrite en vain. Ainsi donc notons, que Dieu en la personne de Iob nous a voulu donner un miroir, auquel nous contemplions' que "si nous sommes affligez, il ne faut point que nous facions nos maux si grans, que nous soyons si delicats pour dire, Ie ne puis avoir pis. Gardons nous bien de despiter Dieu en telle sorte, comme font beaucoup d'inconsiderez, mais que ceci nous viene en memoire: il est vray que mon mal m'est {fort pesant, mais c'est pource que ie suis trop delicat. Et où est-ce que i'en seroye donc, si mon Dieu ne me tendoit la main? car il ne seroit point question que i'eusse ceste affliction ici seulement: il en a bien d'autres et de plus grandes, et de plus excessives. Dieu sait le moyen qu'il doit tenir en m'affligeant, que s'il luy plaisoit il me pourroit mettre en des abysmes si profonds que ie seroye là comme iusques aux enfers. Il faut donc que

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maintenant ie regarde à sa bonté, et que ie le remercie de ce qu'il a pitié de moy, et qu'il m'espargne. Et qu'ainsi soit, voila Iob qui estoit homme comme moy, et sembloit bien qu'il fust muni iusques au bout, et ie voy comme Dieu l'a affligé, non point seulement en, une espece, mais en plusieurs façons. Ainsi donc quand ie me seray mis en une balance avec luy, c'est bien raison que ie soye patient, et que ie m'humilie sous la main forte de mon Dieu, que ie me renge à sa bonne volonté, demandant qu'il me gouverne, et qu'il dispose de moy comme de sa creature, qui est en sa main. Quand nous en ferons ainsi, nous sentirons que Dieu est tousiours prest de secourir à ceux qui ont fiance en luy, et qui s'y reposent.

Or combien que nous voyons en Iob une vertu admirable, si est-ce qu'il estoit homme fragile comme nous. Et qu'ainsi soit, comment eust-il ainsi esté fortifie, sinon que Dieu y eust mis la main? Et auiourd'huy ceste vertu de laquelle il a usé envers Iob, est-elle amoindrie ? Dieu a-il changé ou de propos, ou de nature? nenni. Ainsi donc quand nous voyons que Dieu a fortifié Iob, venons aux promesses qui ne sont pas pour un homme seul, mais appartiennent à tous. Voila Dieu qui declare, que si nous sommes estonnez de la foiblesse de nostre chair, quand nous aurons nostre refuge à luy, il a dequoy y remedier: si nous sommes abbatus, qu'il a dequoy nous fortifier, voire encores que nous soyons autrement destituez de tout. Quand donc le remede nous est ainsi presenté de Dieu, pour secourir à toutes nos foiblesses, ne doutons point, tout ainsi qu'il a soustenu son serviteur Iob, qu'il ne besongne aussi bien auiourd'huy en nous: car il ne veut sinon seeller les promesses qui sont communes à tous, et en la personne d'un homme il nous en donne là le tesmoignage et l'experience, afin que nous ne doutions pas que ce qu'il a dit, il le fera. N'allegons point donc ceste excuse, Et voire ie suis homme. Et Iob n'estoit-il pas homme? Abraham n'estoit-il pas homme? David aussi bien? Et comment est-ce qu'ils ont resisté aux tentations? O voire: mais ils ont este aidez. Et Dieu n'est-il pas auiourd'huy semblable à soy, a-il changé depuis ce temps-la? A-il voulu aider seulement a trois on a quatre ? Quand il a dit, Ie seray vostre forteresse et rempar, ie vous assisteray en toutes vos necessitez, a-il seulement parlé à Iob, à Abraham, et à David? n'a-il point parlé à toute son Eglise? Ainsi donc, si nous ne voulons accuser Dieu de mensonge, il nous faut conclurre hardiment, que tout ainsi que Iob a esté assisté de Dieu, aussi bien le serons nous. Hais quoy? quand nous sommes destituez de la grace de l'Esprit de Dieu, cela procede de nostre malice, et que nous n'estimons pas le bien

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qu'il est prest de nous faire, quand il nous fait ses promesses: combien qu'il viene au devant de nous, et qu'il ne cerche sinon à desployer sa vertu pour nous maintenir, toutesfois nous luy fermons la porte. Et ainsi, cognoissons bien à quelle intention ceste histoire nous est escrite, c'est (comme i'ay desia dit) à ce que nous cognoissions comme Dieu afflige les siens: et d'autre costé, que nous sachions qu'il n'oublie pas de leur donner secours au besoin, que selon que la necessité est grande, aussi le remede est tousiours appresté en temps opportun. Et au reste, nous avons ici un beau tesmoignage, que les afflictions ne sont pas tousiours signes que Dieu nous haysse. Et si nous n'avons cela, il est impossible que nous soyons patiens en nos adversitez: car ce n'est point sans cause que S. Paul dit au 15. des Romains (v. 4), qu'il nous faut avoir consolation avec patience. Si un homme ne se console en Dieu, quand il voudra monstrer une grande vertu et invincible, si est-ce qu'on ne pourra point appeller cela patience: il ne sera point patient comme il appartient: ce sera ce qu'on dit en proverbe, Patience de Lombard, c'est à dire, patience par force, et contrainte, comme une mule rongeant son frain. Vray est que ceux qui sont tels, cependant voudront faire les constans, ils ne voudront point fleschir, ils diront bien, Voila une mauvaise fortune, mais si faut-il que nous soyons constans. Voila quelle est la patience des incredules: combien qu'ils soyent renommez au monde comme gens courageux et vertueux, ils ne laissent point de s'eslever à l'encontre de Dieu, et de l'accuser: bref chacun d'eux se veut faire iuste. Ie ne say (diront-ils) pourquoy ceci m'est advenu, sinon que fortune m'est contraire, ou Dieu est oisif qu'il ne pense point aux choses, on bien la condition des hommes est telle. Ainsi donc cependant telles gens ne laissent point d'avoir leur coeur plein de venin. Or Dieu veut que nous soyons patiens d'une antre façon, c'est assavoir, que nous soyons prests de tout endurer, sachans que le bien et le mal nous procede de la main de Dieu: que nous souffrions qu'il nous chastie, ne demandans sinon d'estre gouvernez par luy, renonçans à toutes nos affections. Et si cela nous semble fascheux, que nous bataillions contre nos mauvais appetits, et que nous y resistions en sorte qu'il demeure luy seul maistre: car il est impossible que nous ayons ceste patience ainsi franche et libre, sinon que nous prenions matiere de nous consoler en Dieu. Et comment sera-ce? Il faut bien que nous sachions qu'il ne demande point nostre perdition, quand il nous afflige, mais plustost qu'il procure nostre salut: car celuy qui estime et iuge que Dieu luy soit contraire, il est impossible qu'il n'entre en une fascherie et angoisse, voire en une frenaisie pour faire de la

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beste sauvage, et s'eslever à l'encontre de Dieu. Aimerons-nous Dieu quand nous penserons qu'il ne demande sinon à nous perdre et à nous destruire? Ainsi donc c'est une chose bien necessaire que ceste-ci, que nous soyons tous resolus quand Dieu nous afflige, que ce n'est pas pourtant signe qu'il nous haysse, ne qu'il nous tiene comme ses ennemis, mais plustost par ce moyen-la il procure nostre salut. Et voila où consiste nostre victoire, comme S. Paul dit en la mesme Epistre au 8. chap. (36) si nous apprehendons ceste amour de Dieu en Iesus Christ, que nous soyons bien persuadez que Dieu nous a adoptez pour estre de ses enfans, car ayans ce principe-la, nous ne serons point troublez d'affliction. Pourquoy ? Car puis que Dieu nous aime, nous ne serons iamais confus: et tant s'en faut que nos afflictions empeschent nostre salut, qu'elles nous seront tournees en aide' et Dieu besongnera en telle sorte' que nostre salut sera avancé par ce moyen la.

Ainsi donc voyans que Iob qui estoit aimé de Dieu, qui estoit des plus excellens qui fussent alors au monde, a esté si grievement affligé, sachons que Dieu quelquesfois permet que nous endurions des adversitez bien dures et fascheuses, il ne laisse pas pourtant de nous avoir en sa protection, il ne laisse pas de nous aimer' et en nous aimant de nous pourvoir de ce qui nous est bon et utile. Mais il nous faut venir à ce qui est ici couché, c'est assavoir que Dieu n'a pas seulement affligé Iob en son bien, mais en ses enfans. Ceci est bien à noter: car quelquefois celuy qui se monstrera bien vertueux en une espece de tentation, sera incontinent abbatu en l'antre. Exemple, Il y pourra avoir un homme qui mesprisera tellement les biens de ce monde, que s'il a esté bien riche, et s'il est appovri, on ne le verra point abbatu, mais il demeurera paisible, Et bien, i'ay esté riche, Dieu m'a voulu affliger, ie suis despouillé de mon bien, et de ma substance, Dieu soit loué. On dira, Cest homme-la est si constant qu'il semble qu'il n'ait nulle apprehension de son mal: voila une grande vertu à luy. Ouy: mais s'il est assailli d'un autre costé, qu'il luy adviene quelque tentation nouvelle, le voila tellement troublé, qu'il n'y a nul moyen de le resiouir. Ce n'est donc point assez que nous soyons patiens contre une espece de mal, mais il faut que nous ayons resisté à tout. Et voila pourquoy aussi nostre Seigneur nous exerce en diverses sortes. Et il nous faut bien noter ceci: car nous trouvons estrange, apres que Dieu nous aura envoyé quelque adversité quand nous cuidons estre eschappez, que voila un second mal qui retourne: ceci (di-ie) est bien dur a nostre sens, mais Dieu a iuste raison de nous susciter ainsi des tentations diverses, afin que (comme i'ay desia dit) nostre

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patience se declare. Or si les biens sont chers à l'homme, encores ses enfans luy Sont plus precieux. Et voila pourquoy aussi nostre Seigneur a voulu que ce fust le dernier message, comme si Iob estoit ici mis a la torture. Quand un homme sera mis à la torture, on luy augmentera tousiours de plus en plus le tourment, iusques à ce qu'il n'en puisse plus, qu'il soit a l'extremité. Satan aussi a eu cest artifice envers Iob: car c'est comme s'il le mettoit premierement a la corde, quand il luy fait annoncer, Voila tes boeufs et tes asnesses qui ont esté ravis par les Sabeens, les brigands sont venus qui ont meurtri les serviteurs. Et bien, voila un homme à la torture: mais quand on luy vient dire, Voila le feu qui est tombé du ciel, et à consumé tout le bestail, c'est comme si on mettoit aux pieds un contrepoids à un povre homme, afin que le mal luy croisse, et qu'il luy soit beaucoup plus grief. Et a la fin voila l'extremité, quand on luy annonce la mort de ses enfans. Apprenons donc quand nous serons eschappez d'un mal, qui nous semblera estre bien pesant, et bien difficile à souffrir que Dieu nous en pourra envoyer un autre qui sera beaucoup plus excessif. Et pourquoy cela? Car Satan aussi nous presse de son costé, et Dieu luy permettra, à telle fin que nous avons declaré ci dessus, c'est que nous passions par un tel examen, afin que Dieu soit glorifié en nous, que nous ayons tant plus grande occasion de luy rendre graces, quand il nous aura delivrez des assauts d'un tel ennemi et si puissant qu'est Satan. Quelque fois aussi il le fait pour nostre durté: quand il voit que nous sommes rudes à l'esperon, que nous sommes tant tardifs et lasches, il faut qu'il nous picque tant plus rudement, comme on dit en commun proverbe, A rude asne, rude asnier. Mais tant y a, qu'ici en l'exemple de Iob nous n'avons sinon à observer ce que i'ay desia touché. Or il y a aussi bien ce que nous avons dit, que les tentations de Iob ont esté diverses en un antre moyen car les brigands luy ont volé son bien, et son bestail, la foudre du ciel en a bruslé une grande partie, un grand tourbillon a renversé la maison, en laquelle estoyent ses enfans, et ils ont esté accablez dessous. Si les ennemis fussent venus qui eussent ravi tout le bestail et qu'en la fin ils se fussent ruez sur la maison, et sur les enfans de Iob, cela n'eust pas esté si dur ne si estrange, que quand il est dit que la foudre est tombee du ciel qu'un grand vent impetueux a tué ses enfans: car Iob estoit ici sollicité de dire, Qu'est-ceci? les hommes me sont contraires et Dieu se constitue aussi mon ennemi, car d'où vient la foudre du ciel? d'où vienent les vents si impetueux? Il est dit que les vents sont messagers de Dieu, qu'ils sont pour executer ses commandemens, comme s'il avoit ses herauts: il est dit,

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que le feu du ciel est comme un signe de sa presence.

Or donc Iob pouvoit conclurre, Voici Dieu qui me fait la guerre d'un costé, les hommes de l'autre, il n'y a ne ciel ne terre que tout ne se dresse contre moy. Helas! que puis-ie devenir? sur cela il pouvoit estre du tout abysmé en desespoir. Nous voyons donc que quand les tentations sont ainsi diverses, nous sommes beaucoup plus affligez: et l'experience aussi le monstre, chacun le peut sentir en soy: car si nous sommes tourmentez en une sorte, voire encores que ce soit iusques au bout, encore concevons-nous quelque esperance: mais quand un homme nous aura persecute d'un costé, qu'un antre se viene eslever contre nous, et que le nombre de nos ennemis croisse, et que nous soyons pressez de toutes parts, qu'il semble aussi que Dieu nous soit contraire, alors nous n'en pouvons plus, nous quittons tout (comme on dit) comme povres gens desesperez. Or quand nous voyons que ceci est advenu à Iob, notons-le bien pour en faire nostre profit, sachans que Dieu veut aussi bien esprouver nostre foy' et nostre constance par diverses tentations. Quand les hommes nous feront quelque fascherie et iniure, il nous semble que Dieu nous fait tort, si incontinent il ne nous en venge, tellement que nous voudrions que le ciel mesme se dressast à l'encontre de nos ennemis, pour nous venger de l'iniure qu'ils nous ont faite, et ne regardons pas que c'est Dieu qui nous veut ainsi esprouver, et qu'il sait ce qui nous est bon et expedient mieux que nous mesmes. Cependant on pourroit ici demander, comment c'est que le feu est venu du ciel pour brusler le bestail de Iob, car le diable n'a point en sa puissance les foudres, et les tempestes nous ne luy attribuons point un tel empire, qu'il domine en l'air, qu'il suscite des tourbillons, et des orages quand il luy plaira. Or la response est facile à cela: combien qu'il faudra que ceste matiere soit deduite plus à plein au sermon suivant. Mais encores notons, combien que les vents soyent les herauts de Dieu, et qu'ils executent sa volonté, et que la foudre ait une semblable nature, si est-ce que le diable machine parmi, comme Dieu se sert de luy, ainsi que desia il en a esté traitté. Ne trouvons point donc estrange que le diable ayant un tel congé de Dieu (comme il a esté declaré) puisse esmouvoir les foudres, et les tourbillons et tempestes: non pas qu'il le puisse faire toutes fois et quantes qu'il le voudroit bien, mais Dieu se sert de luy comme il luy plaist. Voila donc la question soluë, qu'il ne se faut point esbahir que le diable ait ainsi suscité une tempeste et orage pour abbatre une maison, qu'il ait esmeu la foudre du ciel, c'est d'autant que Dieu luy avoit permis cela, et mesmes qu'il l'a

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conduit pour exercer la foy et la patience de son serviteur.

Or cependant d'autre costé nous avons aussi à noter, que la patience de Iob a esté tant plus vertueuse et louable de ce qu'il est tombé de si haut, et qu'il sembloit qu'il fust si bien muni, et toutesfois quand il s'est trouvé pleinement destitué, qu'il ne laisse point de benir Dieu: cela (di-ie) est digne de plus grande louange, car nous savons comme ceux qui sont en prosperité s'oublient. Ie ne di pas seulement les mondains, et ceux qui ne pensent nullement à Dieu, mais les fideles, qui auront cheminé en la crainte de Dieu tout le temps de leur vie, et mesmes qui retienent encores ceste affection-la, si est-ce qu'ils seront enyvrez quand ils auront tout à souhait, ils s'oublieront, et ne se cognoistront plus. Regardons ce qui advint à Ezechias, combien qu'il fust du tout adonné à servir Dieu, et à faire son office, si est-ce que quand il voit qu'il est eslevé plus que de coustume, il n'envoye plus vers le Prophete Isaie, il n'est plus question de cercher conseil de Dieu, mais il fait tout à sa phantasie, il se magnifie tant qu'il provoque l'ire de Dieu en un moment, monstrant ses richesses par ambition, tellement qu'il faut que la main de Dieu tombe sur luy bien rudement à cause de sa folie, et outrecuidance, de laquelle il estoit transporté. Et c'est aussi ce que dit David (Pseau. 30, 7), I'ay dit en mon abondance, on en ma felicité, iamais ie ne seray esbranlé. David savoit bien comme il avoit esté eslevé de Dieu. iamais il n'a obscurci sa grace, mais plustost il a voulu qu'il en fust memoire iusques en la fin du monde, que Dieu l'avoit retiré de la fiente des bestes, qu'il l'avoit constitué en estat royal. Il magnifie cela, il veut qu'on en parle apres sa mort, il ne se vante point de sa noblesse, il ne s'attribue rien: et toutesfois apres que Dieu l'a establi en son royaume et quand il se voit en repos, il commence à se hausser, et dit qu'il a fait ceste conclusion qu'il ne sera iamais esbranlé. Or David nous monstre là que c'est de nous, quand nous sommes à nostre aise, que nous sommes enyvrez en ceste folie-la, qu'il nous semble que iamais Dieu ne nous changera nostre estat, quand nous sommes en nos voluptez et delices. Voila ce que nous avons bien à noter, que c'a esté une vertu admirable en Iob, quand il a resisté à ceste tentation si soudaine et si grande, et non pas à une, mais à tant qui luy sont venues tout en un coup, et nous voyons comme il y resiste. Un peu auparavant il estoit en telle prosperité, qu'il sembloit qu'un chacun luy favorisast, il n'y avoit celuy de qui il ne fust magnifie: brief, Satan mesmes dit, qu'il semble que Dieu le tiene en son giron, Il est en ta main (dit-il) tu le conserves, tellement qu'il semble que tu le mignardes. Cependant nous

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voyons comme il est traité en une minute de temps, et ce luy pouvoit estre une chose bien dure. D'autant plus donc sommes nous advertis quand Dieu nous envoyera quelque prosperité, que nous ne laissions pas d'estre sur nos gardes. Car il est certain que si Iob n'eust bien esté resveillé souventesfois de cette trompette pour dire, Qui suis-ie? quelle est ma condition? qu'il se fust bien trouvé confus quand Dieu l'eust affligé. Advisons donc de cheminer en crainte et en tremblement, sur tout quand nous verrons que Dieu nous envoyera quelque prosperité mondaine, car c'est alors que le diable est an guet pour nous surprendre, et qu'il nous pourra mettre quelque tentation au devant, à laquelle nous n'aurons iamais pensé. Voila donc ce que nous avons encores à noter sur ce passage: quand il est dit, que du temps que Iob estoit si bien fondé, qu'il sembloit qu'il eust tant de rempars, que nul mal ne le peust attoucher: toutesfois qu'en un moment et la fondre du ciel, et un tourbillon de l'air, et les ennemis le despouillent de tout ce qu'il a, qu'il est là iusques à l'extremité, excepté sa personne, que Dieu reservoit encores à des tentations plus griefves.

Or au reste revenons au propos que i'ay desia touché, c'est assavoir que nous cognoissions quelle est la rage de Satan contre les fideles. Nous avons veu ci dessus comme Dieu le tenoit en bride, Tu ne toucheras point à la personne de Iob, et cependant si Voit-on en quelle furie il y a procedé. Or regardons maintenant les moyens qu'il a pour nous tourmenter. Car autant d'infirmitez que nous avons, autant de povretez qui sont en ce monde, autant d'adversitez qu'il y a, autant sont-ce de dards que Satan a desia tout aguisez contre nous: il nous en peut navrer, et nous faire autant de playes mortelles, si ce n'est que Dieu y pourvoye. Puis que le diable

a tousiours telles armures, et que nous sommes tous descouverts de nostre costé, ie vous prie si ce n'estoit que Dieu y remediast, que seroit-ce de nous? d'autant plus avons-nous à rendre graces à nostre Dieu, quand nous voyons que Satan ne peut rien sinon ce qu'il luy permet. Cependant nous avons tousiours à invoquer Dieu pour dire, Helas Seigneur. si nous n'estions en ta protection, que seroit-ce de nous? Il est vray que tu nous chasties pour quelque temps: mais en cela tu nous declares ta bonté paternelle, quand tu ne permets point que nous soyons exterminez du tout, attendu la rage de l'ennemi à qui nous avons affaire: que si tu luy laschois la bride contre nous, il faudroit que nous fussions devorez plus soudain, que ne seroit pas une povre brebis entre cent mille loups. Voila donc comme il faut que nous soyons au guet, que nous veillions, et soyons sur nos gardes, pour prier Dieu qu'il ne permette point que nous soyons exposez en proye à Satan, car s'il a bien eu l'audace de combatre contre le Sauveur du monde, comme nous voyons que nostre Seigneur Iesus Christ en a esté assailli, sachons qu'il se ruera bien plus hardiment sur nous. Et pourtant, recevons les armures que Dieu nous donne pour luy resister, c'est assavoir sa parole, comme S. Paul nous rameine-là, quand il nous veut bien armer contre toutes les tentations du monde et de Satan. Recevons donc ce que Dieu nous donne que nous ne soyons point lasches à nous aider de tous les moyens lesquels il nous met entre les mains, afin de nous en pouvoir aider à la necessité. Voila ce que nous avons à retenir en somme de ceste doctrine, si nous voulons bien profiter en ce qui est ici monstré par l'exemple de Iob, attendans que le reste se deduise plus au long.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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S E P T I E M E S E R M O N

SUR LE I. CHAPITRE.

20. Adonc Iob se leva, et deschira sa robe, et tondit sa teste, et se ietta en terre, et adora, 21. Et dit, ie suis sorti nud du ventre de ma mere, là ie retourneray nud: le Seigneur l'a donné, et le Seigneur l'a osté, le nom du Seigneur soit benit. 22. En tout ceci Iob ne pecha point' et n'attribua rien de desraisonnable à Dieu.

Nous disons bien que patience est une grande vertu, comme aussi elle est: cependant il y en a bien peu qui sachent que veut dire ce mot de Patience: en quoy, on peut iuger qu'il ne nous. chaut gueres d'estre patiens' et d'avoir ceste vertu, laquelle nous prisons tant. Or Dieu voyant une telle nonchallance aux hommes, leur veut mettre devant les

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yeux ce qui nous est tant necessaire. Car si nous ne sommes patiens, il faut que nostre foy s'esvanouisse: car elle ne se peut entretenir sans ce moyen. Et qu'ainsi soit, Dieu veut que parmi les miseres de ce monde, nous ayons tousiours un coeur paisible, et que nous soyons tellement asseurez de sa bonté, que cela nous resiouisse et nous contente, et que nous puissions nous glorifier contre Satan et contre tous nos ennemis. Et comment est-il possible, sinon que nous regardions plus haut que à ce monde, et que nous contemplions, que combien que nostre condition soit miserable quant à l'opinion de la chair, toutesfois puis que nostre Dieu nous aime, il nous doit bien suffire? Or ce passage ici est aussi excellent qu'il y en ait point en l'Escriture saincte, pour nous monstrer qu'emporte le mot de Patience. Et il faut que nous y soyons enseignez, si nous voulons que Dieu nous recognoisse patiens en nos afflictions. Nous dirons bien communément, qu'un homme sera patient, encores qu'il n'ait point de vray patience: car quiconque souffre du mal, on l'appellera patient: mais cependant retenons que pour estre patiens, il faut que nous moderions nostre tristesse. S'il y a du mal, qu'il soit adouci, en recognoissant que Dieu ne laisse pas de procurer nostre salut tousiours, qu'il faut que nous soyons subiets à luy, que c'est bien raison qu'il nous gouverne selon sa volonté. Voila en quoy se monstre la patience. Mais il n'y a rien meilleur ne plus utile, que de contempler le miroir qui nous est ici proposé. Nous avons veu que IOB pouvoit estre abysmé, ayant eu tant de mauvaises nouvelles, or il est dit qu'il s'est levé, et a deschiré sa robe, s'est tondu, et s'est ietté à terre pour s'humilier devant Dieu. Ici nous voyons en premier lieu, que ceux qui sont patiens ont bien quelque affliction qu'ils se sentent faschez et angoissez en leur coeur car si nous estions comme un tronc de bois, où une pierre il n'y auroit nulle vertu en nous: un homme qui n'aura point d'apprehension de son mal, sera-il digne d'estre loué ? nous verrons bien un povre phrenetique qui rira, et se moquera de tout le monde, et cependant il est au bord du sepulchre, mais c'est qu'il n'a point sentiment de son mal. Cela donc ne merite point d'estre tenu ne reputé pour vertu, car c'est plustost une stupidité: les bestes brutes quelquefois ne sentent rien, mais elles ne sont pas vertueuses pour cela. Ainsi donc notons que le mot de Patience ne signifie pas que les hommes soyent eslourdis, qu'ils n'ayent nulle tristesse, qu'ils ne soyent point faschez quand ils sentiront quelque affliction: mais la vertu est, quand ils se pourront moderer, et tenir telle mesure, qu'ils ne laisseront point de glorifier Dieu au milieu de toutes leurs miseres: qu'ils ne seront point troublez d'angoisse, et tellement engloutis, que de quiter là

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tout: mais qu'ils batailleront contre leurs passions iusques à ce qu'ils se puissent renger à la bonne volonté de Dieu, et conclure comme fait ici IOB, et dire qu'il est du tout iuste.

Voila ce que nous avons à noter, quand il est dit, Que IOB a deschiré sa robe, et a tondu son chef: car telles façons estoyent accoustumees au pays d'Orient, comme nous savons, qu'il y avoit plus de ceremonies en ces regions-la que non point en ces pays froids où nous habitons. Car quand il advenoit quelque chose, qui pouvoit esmouvoir les hommes à grande fascherie, en signe de dueil ils desciroyent leurs vestements. Voila pour un Item. Et puis au pays là où on avoit accoustumé de nourrir les cheveux, on se tondoit en faisant le dueil: comme à l'opposite, là où on se tondoit quand on faisoit le dueil on laissoit croistre là cheveleure. Ce sont donc signes de dueil que prend ici IOB quand il descire sa robbe, et qu'il se tond. Or il est certain qu'il ne le fait point par feintise, comme bien souvent ceux qui se veulent contrefaire prenent des masques, afin qu'on estime qu'ils sont en grande tristesse, et ne laissent point de rire en leur coeur. IOB n'a pas usé d'une telle hypocrisie. Sachons donc quand il a desciré sa robe, et qu'il a tondu ses cheveux, qu'il a este angoissé et fasché iusques au bout, et quand il s'est ietté par terre, ç'a este encores un autre tesmoignage pareil. Mais il semble que IOB lasche ici la bride à sa tristesse, qui seroit un vice à condamner. Car nous savons que les hommes ne sont que par trop excessifs et desbordez en leurs passions. Car combien qu'ils se restraignent, et se repriment tant qu'ils peuvent, si est-ce qu'encores ils ne laissent pas de passer mesure, et n'y a rien plus difficile que de nous moderer tellement, que nous tenions reigle et compas. Nous voyons que les hommes ne se peuvent pas resiouyr, qu'ils ne s'esgayent par trop: le dueil et la tristesse est une passion beaucoup plus violente, et qui transporte plus les hommes, que ne fait point la ioye. Ainsi donc nous avons à estre sur nos gardes toutes fois et quantes que Dieu nous envoye quelque adversité, car c'est la où nous avons accoustumé de nous desborder le plus. Or ici il est dit, que IOB a desciré sa robe: il semble qu'il se vueille plus picquer pour estre plus triste qu'il n'estoit (car un homme qui se voit ainsi deffiguré, il s'estonne de soy-mesme) et puis quand il vient iusques aux cheveux, on pouvoit dire qu'il a cerché comme des aides pour s'aguillonner et augmenter son dueil, et que c'estoit comme se donner des coups d'esperon. Et cela (comme i'ay dit) seroit bien à condamner: mais en premier lieu notons que l'Escriture nous a ici voulu exprimer, que la tristesse de ce sainct personnage estoit si grande, et si vehemente, qu'il ne s'estoit

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peu contenir, qu'il n'usast des façons accoustumees iusques à descirer sa robe, pour monstrer qu'il sent oit une telle angoisse, qu'elle l'avoit navré iusques au profond du coeur. Voila ce que l'Escriture nous exprime. Or cependant combien que les hommes doivent estre sur leurs gardes, pour ne point estre engloutis de tristesse quand ils sont affligez: si faut-il toutesfois que quand Dieu nous envoye du mal, nous y pensions. Car la façon commune est bien mauvaise, quand on repousse toute fascherie: et toutesfois voila où en ont este les hommes, quand ils ont voulu avoir patience, ils ont esteint toutes pensees de leurs maux, ils les repoussoyent bien loin' et s'en eslongnoyent: brief, ils eussent voulu estre abbrutis en telle sorte, qu'ils ne cognussent plus rien, ne discernassent. Or tout au rebours quand Dieu nous afflige, ce n'est pas pour nous donner des coups de maillet sur la teste, afin que nous soyons estonnez et assoupis, mais il nous veut induire à penser à nos miseres. Comme quoy? outre ce qu'il nous faut reduire en memoire nos pechez pour en demander pardon, et pour estre tant plus soigneux à l'advenir de cheminer comme il appartient, nous sommes aussi instruits que c'est de nostre vie afin de ne nous y point plaire, afin de n'estre point enflez de vanité, ne de presomption comme nous sommes, et puis de cognoistre l'obligation que nous avons à nostre Dieu de ce qu'il nous traitte si doucement, qu'il nous porte comme en son giron: et puis quand nous voyons qu'il a le soin de nostre vie, que nous regardions plus loin, c'est à dire, que nous tendions au royaume eternel, là où est nostre vraye ioye et repos. Voila donc comme Dieu ne laisse pas de nous estre pitoyable quand ils nous envoye quelque affliction: car c'est afin qu'examinans ce qui est en nous, nous cognoissions aussi quelle est nostre condition. Et aussi il est bon et utile que les fideles, quand Dieu les afflige, s'incitent de penser à eux, Qui suis-ie? qu'est-ce que de moy? Et pourquoy est-ce que ie suis ainsi affligé? qu'ils pensent (di-ie) à toutes ces choses. Or voila comme Iob a peu deschirer ses vestemens, et puis tondre sa teste sans offenser Dieu: non point qu'il se voulust là precipiter en une fascherie trop grande, mais cela tendoit à humilité: comme aussi c'a esté aux anciens un signe de repentance: car si Dieu envoyoit quelque peste, ou quelque guerre, ils vestoyent un sac, et iettoyent de la poudre sur leurs testes. Pourquoy cela? Ce n'estoit point pour nourrir une mauvaise tristesse dont parle sainct Paul (2. Cor. 7, 10), laquelle ii dit estre selon le monde (il nous la faut fuir) mais c'a esté pour une autre tristesse qu'il dit estre selon Dieu, quand les hommes apres s'estre cognus povres pecheurs vienent devant leur Iuge, qu'ils se condamnent là, et monstrent qu'ils sont dignes d'estre

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confus. Car celuy qui se vest d'un sac, qui a la poudre sur la teste, proteste qu'il n'a plus de quoy se glorifier, qu'il faut qu'il ait la bouche close, qu'il soit là comme si desia il estoit ensevely, pour dire, Ie ne suis pas digne que la terre me soustiene, mais il faut qu'elle soit par dessus moy, et que Dieu me iette si bas, que ie soye comme foulé aux pieds.

Voila Gomme en a usé Iob, voyant que Dieu le solicitoit à humilité, il s'y est bien voulu renger: et pour ceste cause, il a deschiré sa robe, et a tondu ses cheveux. Or cependant si voyons nous (comme i'ay desia touché) que la patience n'est point sans affliction, qu'il faut bien que les enfans de Dieu soyent tristes, sentans leurs maux: et neantmoins qu'ils ne laissent point d'avoir la vertu de patience, quand ils resistent à leurs passions, en sorte qu'ils ne se despitent point contre Dieu, qu'ils ne passent point mesure, qu'ils ne regimbent point contre l'esperon, mais plustost qu'ils donnent gloire à Dieu: comme il s'ensuit quant et quant au texte, que Iob s'estant ietté à terre, l'a fait pour adorer. Or il est vray que ce mot icy signifie s'incliner, ou se mettre bas, mais il se rapporte à ceste fin de s'humilier devant Dieu, et luy faire hommage. Nous en verrons qui se iettent par terre, mais ils ne laissent pas d'estre forcenez, tellement que s'il leur estoit possible, ils monteroyent par dessus les nues pour faire la guerre à Dieu. Nous en verrons de ceux qui sont ainsi transportez de despit, mais c'est à cause qu'ils ne peuvent pas se ruer à l'encontre de Dieu, comme ils voudroyent. Or Iob tout au rebours se iette par terre, à fin d'adorer, voire regardant à Dieu pour s'humilier devant sa haute maiesté. I 'Car quand nous sentons la main de Dieu, c'est alors que nous luy devons faire plus d'hommage que iamais. Vray est que si Dieu nous traitte doucement, nous devons estre esmeus par cela de venir à luy, comme de fait il nous y convie. Ceste grande bonté de laquelle il use, qu'est-ce sinon qu'il nous veut attirer à soy: mais d'autant que nous sommes si laschez à y venir, il faut qu'il nous adiourne, et qu'il monstre quel droit il a par dessus nous: comme quand un prince voit son vassal qui est tardif à faire son devoir, il luy envoye son officier pour le sommer. Ainsi Dieu voyant que nous ne tenons conte de venir à luy, ou bien que nous n'y venons pas d'une telle affection, ne si ardente comme il seroit bien requis, nous solicite, et nous adiourne. Iob donc cognoissant quelle est la fin et le vray usage des afflictions, s'est ietté par terre, à fin de faire hommage à Dieu, pour dire, Seigneur, il est vray que par ci devant ie t'ay servi et honoré, cependant que ie prosperoye, et que i'estoye en mes grans triomphes, ie me suis pleu à te faire service. Mais quoy? ie ne me suis

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point assez cognu, et ie voy maintenant quelle est ma fragilité, que nous sommes miserables creatures. Ainsi donc, Seigneur, ie viens maintenant te faire un hommage nouveau, quand il te plaist de m'affliger en ce monde: Seigneur ie me ren volontairement à toy, .et ne demande sinon de me rendre subiet à ta main, quoy qu'il en soit. Voila quant à ce mot où il est dit, Que Iob s'est ietté à terre, ayant ceste affection d'adorer Dieu.

Or venons maintenant à ce qui est dit, c'est à savoir, que Iob recognoist que c'est des hommes, Ie suis sorti nud du ventre de ma mere (dit-il) et là ie retourneray nud. Quand il dit là, il entend d'un autre, c'est à savoir, du ventre de la terre qui est la mere de tous: Ou bien, comme un homme qui a le coeur serre, il n'exprime pas tous les mots mais il parle comme à demi, ainsi que nous verrons, que ceux qui sont tristes iusques au bout n'exprimeront pas tous leurs mots Toutesfois ceste protestation est assez claire, c'est à savoir, que Iob veut dire, Et bien, il faut donc que ie retourne en terre, comme ie suis sorti du ventre de ma mere. Il est vray qu'on pourroit prendre ce passage doublement: à savoir, premierement que ce fust comme une sentence generale. Voila les hommes qui viennent nuds au monde, et quand ils y retournent c'est le semblable, qu'ils n'emportent pas leurs richesses, ni leurs honneurs, ne leurs pompes, ne leurs delices, qu'il faut qu'il s'en aillent en pourriture, qu'il faut que la terre les recoyve. Mais l'autre exposition est plus convenable, que Iob applique cecy à sa personne, comme s'il disoit: I'estoye sorti nud du ventre de ma mere, pour un temps Dieu m'a voulu enrichir, que i'ay eu grande quantité de bestail, i'ay eu grosse famille, i'ay eu multitude d'enfans, bref, i'estoye bien revestu des graces et des benedictions que Dieu m'avoit eslargi. Or il veut que ie m'en aille tout nud, il m'avoit enrichi de toutes ces choses, et il me les a ostees, afin que ie retourne en mon premier estat, et que ie me dispose maintenant d'aller au sepulchre. Or ceste sentence cy est bien à noter: car Iob n'eust peu mieux approuver sa patience, qu'en se deliberant d'estre tout nud, d'autant que le bon plaisir de Dieu estoit tel. Il est vray que les hommes ont beau tergiverser: ils ne peuvent point faire force à nature, qu'il ne faille en despit de leurs dents qu'ils retournent tous nuds au sepulchre. Et mesmes les Payens ont dit qu'il n'y a que la seule mort qui monstre quelle est la petitesse des hommes. Pourquoy ? Car nous avons un gouffre de cupidité, que nous voudrions engloutir toute la terre: si un homme a beaucoup de richesses, de vignes, de prez, et de possessions, ce ne luy est point assez: il faudroit que Dieu creast des nouveaux mondes, s'il nous vouloit ras

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sasier. Et bien sommes-nous morts? il ne faut de terre que de la longueur de nous, pour nous mettre là en pourriture, et pour nous reduire à neant. Ainsi donc, la mort monstre que c'est de nous, et de nostre nature: et neantmoins on en voit beaucoup qui bataillent contre une telle necessité: ils feront des sepulchres braves, ils auront des funerailles triomphantes: il semble que telles gens veulent resister à Dieu, mais si est-ce qu'ils n'en vienent point à bout. Or tant y a que la condition generale des hommes est telle: mais quant à nous, il faut que nous souffrions patiemment d'estre despouillez quand nous aurons esté revestus de biens et de richesses: que nous souffrions (di-ie) que Dieu nous prive de tout, et que nous demeurions tous nuds et desnuez, et que nous soyons appareillez de retourner au sepulchre en tel estat. Voila (di-ie) en quoy nous approuverons que nous sommes patiens. Et c'est ce que Iob a voulu signifier en ce passage. Et ainsi toutes fois et quantes que nous aurons faute des biens de oc monde, que nous aurons faim et soif, que nous serons pressez de quelques afflictions, et que nous n'aurons point de secours, pensons à nostre origine, regardons à nous, et qui nous sommes, et d'où nous sommes procedez. Car les hommes abusent du soing paternel que Dieu a d'eux, les provoyant de ce qu'il leur faut. Il est vray que nous devons avoir bien cela imprimé en nos coeurs, c'est à savoir que Dieu ne veut point que rien nous defaille, qu'il ne nous a point mis au monde qu'il ne nous y vueille nourrir: mais si est-ce qu'il nous faut tousiours cognoistre, que Gela nous vient d'ailleurs, et que nous ne cuidions point avoir de droit ce que nous tenons de la bonté gratuite de nostre Dieu. Si un homme me nourris soit de sa pure liberalité, et qu'il me dist, Venez tous les iours, vous aurez tant de vin, tant de pain, ie vous veux entretenir: et ce ne sera pas que ie m'oblige à vous, mais ie vous donne cela: si ie voulois là dessus intenter proces pour obliger celuy duquel ie dois mendier chacun iour, recevant substance de sa main, si ie voulois faire une rente de oc qu'il me donne de sa pure liberalité, ne seroit-ce pas une ingratitude trop vilaine? Ie meriterois qu'on me crachast au visage. Or d'autant plus sommes nous tenus de recevoir les biens que Dieu nous fait avec toute modestie, sachans qu'il ne nous doit rien: et pource que nous sommes povres, qu'il nous faut venir à luy pour mendier tous les iours de sa liberalité infinie. Ainsi donc quand nous aurons quelque necessité, recourons là (comme i'ay dit) et cognoissons, D'où suis-ie sorti? du ventre de ma mere, tout nud, une povre creature miserable: il m'a fallu secourir et me nettoyer de la povreté, en laquelle i'estois, qu'il falloit que ie perisse du tout

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sinon que i'eusse esté secouru d'ailleurs: Il a donc pleu à Dieu de me nourrir et entretenir iusques à maintenant, et me faire des graces telles, que le nombre en est infini. Et pourtant si maintenant il me veut affliger, c'est bien raison que ie porte le tout patiemment, puis qu'il vient de sa main. Voila donc ce que nous avons à noter de ce qui nous est monstre par Iob, Ie suis sorti nud du ventre de ma mere, et ie retourneray aussi nud au sepulchre. En somme, nous pensons quand Dieu nous aura donne des biens en main, que nous les aurons possedez pour quelque temps, que la proprieté nous en doive demeurer, que nous serons tellement accompagnez de nos richesses, qu'elles viendront avec nous iusques au sepulchre, que nous n'en devons iamais estre destituez. Or ne faisons point ce conte-la: car ce n'est que pour nous tromper: mais au contraire sachons que si le bon plaisir de Dieu est de nous oster les biens, qu'il nous aura eslargis, qu'il faut que du iour au lendemain nous soyons prests d'en estre privez, qu'il ne nous face point mal d'estre despouillez en une minute de temps de tout ce que nous aurons peu acquerir en tonte nostre vie.

Au reste Iob nous mene encores plus outre, en disant que Dieu l'avoit donné, et qu'il l'a osté, et pourtant que le Nom du Seigneur soit benit. Quand il dit que Dieu l'avoit donné, il monstre que c'est bien raison que Dieu dispose ce qu'il nous a mis entre les mains, puis qu'il est sien, car quand Dieu nous envoye des richesses, ce n'est pas qu'il quitte son droit, qu'il n'ait plus de seigneurie (comme il l'a doit avoir) estant Createur du monde. (Car ce mot de Createur emporte, qu'il a tellement tout fait, qu'il faut que toute puissance et empire souverain luy demeure. Et combien que les hommes possedent chacun leur portion selon que Dieu leur a eslargi des biens de ce monde, si est-ce qu'il faut qu'il en demeure tousiours Seigneur et maistre. Iob donc cognoissant cela, s'assuiettit du tous à la bonne volonté de Dieu: et c'est une chose que nous confessons tous estre plus qu'equitable: mais cependant il n'y a celuy qui s'y vueille ranger. Et qu'ainsi soit, si tost que Dieu nous aura laissé iouyr trois iours de quelque bien il nous semble, s'il nous l'oste, qu'il nous face grand' iniure: nous murmurons à l'encontre de luy. Et qu'est-ce à dire cela? C'est l'ingratitude que i'ay touchée n'a gueres, qu'il nous semble quand Dieu s'est monstré une fois liberal envers nous par sa bonté gratuite, qu'il ne nous doyve iamais faillir, quelque chose que nous facions. Voila donc une sentence qui sera assez commune, mais si mal pratiquée, qu'on voit bien qu'elle est entendue d'un bien petit nombre. Or d'autant plus nous faut-il bien penser que ceci veut dire, Le Seigneur l'avoit

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donné, et le Seigneur l'a osté: que nous cognoissions quelle liberté nostre Seigneur a de nous donner iouissance de ses biens, et aussi quand il luy plaist de nous en priver en une minute de temps. Et voila pourquoy sainct Paul nous exhorte (1. Cor. 7, 30), que d'autant que la figure de ce monde passe, et que toutes choses s'escoulent et s'esvanouyssent, nous possedions, comme ne possedans point, c'est à dire, que nous n'y ayons point nostre courage attaché: comme il est dit en un autre lieu (1. Tim. 6, 17), Qu'il ne nous faut point arrester en ceste incertitude des richesses, que nous ne soyons tousiours prests de dire avec Iob, Quand Dieu nous aura despouillé de ce qu'il nous a donné, et bien, Seigneur tu as usé de ton droit, tu l'avois donné, et tu l'as osté quand il t'a pleu. Voila donc quelle est la somme de ce passage, c'est à savoir, que toutes fois et quantes que nous pensons .aux biens de ce monde cecy nous vienne en memoire, que nous tenons le tout de Dieu. Et à quelle condition? ce n'est pas en proprieté, qu'il n'y vueille plus rien pretendre, et qu'il n'y ait plus nulle maistrise: mais s'il lui plaist de le mettre entre nos mains, c'est à ceste condition-là, qu'il le retire quand bon luy semblera. Cognoissons donc que nous sommes d'autant plus tenus à luy quand il nous aura fait iouyr de quelque bien, un iour, un moys, ou quelque espace de temps, et apres s'il nous en despouille, que nous ne le trouvions point trop estrange: mais recourons à ceste cognoissance que i'ay dite, Quo Dieu retient tousiours une telle superiorité par dessus nous, qu'il peut disposer du sien comme bon luy semble. S'il est licite aux hommes mortels d'ordonner de leur bien comme ils veulent, n'en doit on pas attribuer beaucoup plus au Dieu vivant? Voyans donc comme Dieu doit avoir ceste maistrise, non seulement sur ce que nous possedons, mais aussi sur nos personnes, et sur nos enfans, humilions-nous devant luy pour nous assubiettir du tout à sa saincte volonté, sans contradiction aucune. Mais quoy? il y en a bien peu qui facent cest hommage à Dieu. Il est vray que tous diront bien que c'est Dieu qui leur a donné tout ce qu'ils possedent: mais quoy? ils se l'attribuent, et s'eslevent comme en despit de luy. Et qu'est cela? Ie vous prie, n'est ce pas une moquerie ? voire c'est une hypocrisie par trop lourde, quand apres avoir protesté que nous tenons tout de Dieu, nous ne voulons iamais neantmoins qu'il en dispose, nous ne voulons point qu'il change rien, mais qu'il nous laisse là en paix, et qu'il nous quitte, comme si nous estions separez d'avec luy, et exemptez de sa iurisdiction. C'est autant comme si quelcun disoit, O ie suis content de cognoistre qu'un tel est mon Prince,. ie luy feray assez d'hommage et d'obeissance: mais qu'il

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n'entre point en ma maison et qu'il ne viene point rien demander, qu'il ne me face nulle fascherie. Le monde ne pourroit pas souffrir une telle vilenie, et neantmoins voila comme on se iouë avec Dieu. Et qu'est-ce que veut dire ceste confession, Quo nous tenons .tout de luy, et cependant que noua ne vueillions pas qu'il y touche? Nous voyons donc comme le monde se moque ouvertement de Dieu: mais si faut-il toutesfois que nous suyvions ce qui nous est ici monstré, c'est assavoir, puis que Dieu noue a donné ce qui est en nos mains, qu'il le repete, et le retire quand il voudra.

Or encores ce qui est adiousté quant et quant emporte plus, Que le nom de Dieu soit benit. Car on cela Iob se submet tellement à Dieu, qu'il le confesse estre bon et iuste, combien qu'il soit ainsi affligé rudement de sa main. I'ay dit que ceci emporte plus, d'autant qu'encores quelqu'un pourroit attribuer à Dieu toute puissance souveraine pour dire, Et bien, puis qu'il l'a donné il le peut bien oster: mais cependant il ne confesseroit pas que Dieu le feist iustement et par bonne raison, comme il y en a beaucoup que quand ils sont ainsi affligez ils accusent Dieu de cruauté té, ou de trop grande rudesse, tellement qu'ils ne peuvent pas luy reserver ce droit là, qu'il retire ce qu'il leur a donné: et ne regardent point (comme i'ay dit) qu'ils possedoyent le bien à telle condition qu'ils en pouvoyent estre desnuez du iour au lendemain. Il y en a bien peu qui ayent ceste ci cosideration là, tellement qu'ils demeurent là paisibles, et confessant qu'il n'y a rien meilleur sinon de s'assubiettir du tout à la maiesté de Dieu, et de recognoistre que s'il nous laissoit aller selon nos appetits, il n'y auroit que confusion: mais quand il nous gouverne selon sa volonté, que c'est pour nostre profit et salut. Voila où il nous en faut venir. Et ainsi, nous voyons maintenant que ceste sentence emporte beaucoup quand il est dit, Le nom du Seigneur soit benit. Car il ne nous faut point seulement esplucher les mots, il nous faut regarder de quelle affection ceci procede, et qu'il est dit en verité et sans feintise. Car comment est-il possible que nous benissions le nom de Dieu, si ce n'est en le confessant iuste premierement? Or celuy qui murmure contre Dieu, comme s'il estoit cruel et inhumain, celuy-la maudit Dieu, entant qu'en luy est, il s'esleve à l'encontre de luy: celuy qui ne recognoist pas que Dieu est son pere, et qu'il est son enfant, qui ne rend point tesmoignage de sa bonté, il ne benit point Dieu. Et pourquoy? Car tous ceux qui ne goustent point la misericorde et la grace que Dieu fait aux hommes quand il les afflige, il faut qu'ils grincent les dents, qu'ils iettent et desgorgent quelque venin à l'encontre de luy. Benir donc le nom de Dieu, emporte que nous

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soyons bien persuadez qu'il est iuste et equitable en sa nature: et non seulement cela, mais qu'il est bon et misericordieux. Voila comme nous pourrons benir (à l'exemple de Iob) le nom de Dieu: ce sera en cognoissant sa iustice et son equité, et puis en cognoissant aussi sa grace, et sa bonté paternelle envers nous.

Et voila pourquoy aussi le texte adiouste pour conclusion: Qu'en toutes ces choses Iob n'a point peché, et n'a rien attribué à Dieu de desraisonnable. Ici il y a de mot à mot: Iob n'a rien mis en avant, ou imposé à Dieu, qui fust sans raison: et c'est une façon de parler qui est bien digne d'estre observee. Pourquoy est-ce que les hommes se despitent ainsi, quand Dieu leur envoye les choses tout au rebours de leur appetit, sinon d'autant qu'ils ne cognoissent point que Dieu fait tout par raison, et qu'il a iuste cause? Car si nous avions cela bien imprimé en nos coeurs, Tout ce que Dieu fait est fondé en bonne raison, il est certain que nous aurions honte de nous rebecquer ainsi à l'encontre de luy: quand, di-ie, nous saurons qu'il a iuste occasion de disposer ainsi des choses, comme nous le voyons. Or donc il est dit notamment, que Iob n'a rien attribué à Dieu sans raison, c'est à dire, qu'il n'a point imaginé que Dieu feist rien qui ne fust iuste et equitable. .Voila pour un Item. Mais il faut noter sur tout ce mot En Dieu, ou à Dieu: cela emporte beaucoup, car nous ne pensons point que la chose soit si execrable de parler ainsi des oeuvres de Dieu, comme nous faisons, si tost que Dieu ne nous envoye point ce que nous avons souhaitté, nous disputons à l'encontre de luy, nous entrons en procez, non pas que nous en facions semblant, mais la chose monstre qu'il est ainsi toutesfois. Nous regardons tous les coups: Et comment ceci est-il advenu? Mais de quel courage est-ce que cela se prononce? d'un coeur envenimé: comme si nous disions Il falloit que la chose allast autrement, ie ne voy ici nulle raison: et Dieu cependant sera condamné entre nous. Voila comme les hommes se iettent hors des gonds. Et en cela que font ils ? C'est comme s'il acousoyent Dieu d'estre ou un tyran, ou un escervelé qui ne demande sinon de mettre tout en confusion. Voila quel blaspheme et horrible il sortira tous les coups de la bouche des hommes. Et toutesfois il y en a bien peu qui y pensent. Mais tant y a que le S. Esprit nous a voulu enseigner, que si nous voulons rendre gloire à Dieu, et benir son nom comme il appartient, il nous faut estre persuadez, que Dieu ne fait rien sans raison. Ainsi donc que nous ne luy attribuons point ni cruauté, ni ignorance comme s'il faisoit les choses par despit et à la volee, mais cognoissons qu'il procede en tout et par tout avec une iustice admirable, avec une bonté et sagesse infinie. tellement qu'il n'y a nue tonte droiture et

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equité en tout ce qu'il fait. Or il est vray qu'ici il y aura un article a deduire, c'est assavoir comme Iob recognoist que Dieu luy a osté ce qui luy avoit esté ravi par les brigans: ce qui nous semble bien estrange: mais cela ne se peut declarer pour l'heure, nous le reserverons a, demain. C'est assez d'avoir monstre, que si nous sommes affligez, il ne faut point que nous pensions que cela adviene sans raison, mais que c'est Dieu qui a juste cause de ce faire. Et pourtant quand nous serons faschez et angoissez, que nous recourions à luy, que nous le prions qu'il nous face la grace de cognoistre que

rien ne nous advient en ce monde, sinon qu'il le dispose: voire et d'estre certains qu'il le dispose en telle sorte que le tout revient tousiours a nostre salut. Et quand nous aurons ceste cognoissance-la, elle nous fera porter patiemment les afflictions qu'il nous envoyera. Ce sera aussi pour nous faire humilier devant luy, et que luy nous ayant fait ouster sa bonté paternelle, nous ne demanderons sinon de le glorifier en tout et par tout, tant en affliction comme en prosperité.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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S E R M O N P R E M I E R

SUR LE II. CHAPITRE.

Ce Sermon contient l'exposition de la fin du premier chapitre, le Seigneur l'a donne, aussi le seigneur l'a osté, etc. Item ce qui s'ensuit au 2. chapitre.

1 Il advint un iour, que les enfans de Dieu se presenterent devant le Seigneur, entre lesquels vint Satan pour se presenter au Seigneur. 2. Et le Seigneur dit a Satan, D'ou viens-tu ? Satan respondit au Seigneur disant, De circuir et rauder par la terre. 3. Et le Seigneur dit a Satan, As-tu pries garde à mon serviteur Iob ? auquel il n'y a nul pareil en terre, homme entier, droit, craignant Dieu, et se retirant du mal, et qui retient encores son integrité? Ne m'as-tu point cherché afin que ie le destruisisse sans cause? 4. Et Satan respondit au Seigneur, L'homme donnera peau pour peau, et tout ce qu'il a pour garder sa vie. 5. Mais maintenant que tu estendes ta main, et que tu l'affliges en sa chair, et tu verras s'il ne te maudira point en face. 6. Et le Seigneur dit a Satan, Voici, il est en ta main: mais garde son ame.

Nous avons declaré par ci devant comme il faut que le diable estant (comme il est) ennemi morte de Dieu, toutesfois rende obeissance a son createur, auquel il est subiet: non point qu'il le face de volonté, mais par force. Tant y a que le diable estant ainsi enrage, comme il est a nuire et ruiner tout le monde, quelque chose qu'il attente, ne qu'il puisse machiner, et pratiquer, ne peut rien accomplir sans la volonté de Dieu. Or tout ainsi que Satan est tenu en bride, aussi vent tous les meschans du monde. Vray est qu'ils se desbordent tant qu'ils pouvent, et leur semble qu'ils pourront resister a Dieu, et aussi il ne tient point a eux,

mais si est-ce que cependant Dieu accompli" sa volonté par eux, tellement qu'ils sont comme instrumens, desquels il besongne et se sert. Et cest article nous est fort bien exprime en la confession que fait Iob, disant que Dieu, qui luy avoit donne les biens qu'il possedoit, les luy a ostez. Or il est certain que Satan avoit fait tout cest orage, que Iob fust despouillé de sa substance, et que ses enfans mourussent: pourquoy donc est-ce qu'il attribue cela a Dieu? mesmes nous avons veu par ci devant que les brigans et voleurs luy avoyent ravi son bien: faut-il que Dieu soit declaré auteur d'une telle volerie, et brigandage? Il semble qu'on le vueille envelopper parmi les pechez des hommes: car nous ne pouvons pas excuser ceux qui vent venus envahir la substance, et le bestail de lob. Voila des brigands que nous pouvons condamner et toutesfois Iob ne dit pas, c'est Satan qui m'a ainsi tout ravi, ce sont les brigans qui m'ont despouillé: il dit, C'est Dieu qui l'a fait. Iob blaspheme il en parlant ainsi? Non, car Dieu approuve on dire, comme desia nous avons veu, qu'il n'a rien attribue a Dieu, qui fust hors de raison. Il

confesse que Dieu estoit juste et equitable, et l'a glorifié comme il appartenoit: si est-ce neantmoins qu'il prononce, que c'est Dieu qui a fait ce qu'ont fait les brigands, et ce qu'aussi a fait le diable. Or donc nous voyons ici comme Dieu tousiours est en degré souverain pour conduire les choses qui se font ici bas, et pour les disposer, afin de les amener a telle issue, que bon luy semble. Et il n'est

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point ici question de iuger selon nostre sens, comme il y a des gens outrecuidez, lesquels veulent estre sages, en assubiettissant et Dieu, et toute sa parolle à leur fantasie. Ce sont des bestes, voire si lourdes que rien plus. Il n'y a ne savoir, ni esprit: mais afin de se faire valoir ils diront, qu'ils ne trouvent pas bon que Dieu face ainsi tout: car il seroit auteur de peché. Qu'ils arguent donc le sainct Esprit, qui a ainsi parlé, car il nous faut là renger, et quand on aura bien disputé et en une façon et en l'autre, ai faut-il venir à ceste conclusion-la, que nous ne comprenons point la grandeur et la hautesse des oeuvres de Dieu, sinon d'autant qu'il luy plaist nous en donner quelque goust, voire selon nostre mesure qui est bien petite. Il n'y a que Dieu seul qui cognoisse ses oeuvres, c'est un abysme profond (comme dit l'Escriture Pse. 36, 7]) et nous n'avons nul moyen d'y parvenir, tellement que tous ceux qui s'en voudront enquerir, demeureront confus, sinon qu'ils y procedent en toute reverence et humilité. C'est donc l'office de Dieu de nous donner à cognoistre ce qu'il fait, et comment, et pourquoy: et cependant nous avons à nous contenter de ce que l'Escriture prononce. Et encores que cela nous semble estrange, et que nous ne le puissions comprendre selon nostre capacité, et nostre raison, si faut-il que nous confessions que Dieu est iuste: et combien que nous ne le comprenions pas, attendons que ce dernier iour soit venu, auquel nous ne cognoistrons plus en partie, ne comme en obscurité (ainsi que dit sainct Paul 1. Cor. 13, 9. sv.) mais nous contemplerons face à face ce qui nous est maintenant monstré comme en un miroir. Ainsi donc voici un passage excellent pour nous monstrer, comme Dieu conduit et gouverne tout le monde par sa providence. Mais nous avons à noter plus outre, à quel propos le sainct Esprit nous declare que Dieu fait tout, et que rien ne peut advenir sans sa volonté. 'C'est afin que nous puissions despiter Satan, et tous les iniques, quand nous voyons qu'ils pratiquent et machinent beaucoup de choses, que nous sachions qu'ils ne pourront venir à bout de leurs entreprinses.

Voila donc comme Dieu nous veut asseurer de sa protection et nous monstrer, que tant s'en faut que Satan soit le maistre pour accomplir ce qu'il voudra, que Dieu se servira de luy. Puis qu'ainsi est, appliquons la doctrine de l'Escriture saincte à tel usage: c'est assavoir, combien que nous soyons environnez d'ennemis, combien que nous soyons ici comme brebis en la gueule des loups, toutesfois que nous ne laissions point de nous confier en Dieu, et de nous asseurer, qu'estans sous l'ombre de ses ailes, nous serons certains de nostre salut. Pourquoy? Pource qu'il a l'empire souverain sur

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toutes creatures, tellement qu'il tient mesme Satan, et tous les meschans de ce monde bridez, et qu'il amene toutes choses à telle issue que bon luy semble. Voila sur quoy il nous faut appuyer, afin que nous invoquions Dieu paisiblement, et l'ayans invoqué, que nous sachions qu'il nous guidera. Or cependant il nous faut retenir ce qui a esté touché, c'est assavoir, de ne point estre iuges de Dieu: car c'est trop usurper. N'est-ce point une arrogance diabolique, que les hommes ne veulent point confesser que Dieu est iuste, sinon entant qu'ils le cognoissent tel: et veulent qu'il s'aneantisse et s'abaisse iusques là, pour dire, Voici, il faut que ie vous rende conte. Tous ceux qui s'eslevent en un tel orgueil, ne sont-ils pas bien dignes que Dieu les abysme du tout? Il est bien certain. Et aussi voila pourquoy Salomon dit (Prov. 25, 27), que tous ceux qui se veulent enquerir de la maiesté de Dieu par trop, et plus qu'il ne leur appartient, seront abysmez en leur orgueil, qu'ils demeureront confus. Il ne nous reste donc, sinon que nous ayons ceste sobrieté la de prier Dieu qu'il nous enseigne de ce qui nous est bon et utile, et que nous recevions tout ce qu'il nous dit pour bon et iuste, sans nous rebecquer à l'encontre: voila comme nous avons à y proceder. Or il semble à d'aucuns qu'ils ont beaucoup gaigné quand ils auront trouvé quelques disputations frivoles, pour dire que Dieu ne fait pas toutes choses, lesquelles se font et par Satan, et par les mechans. On allegue pour response, que quand les meschans font quelque mal, Dieu ne besongne point là: mais il permet, et donne simplement le congé. Or ayant l'authorité d'empescher et la puissance, quand il le permet, n'est-ce pas autant comme s'il le faisoit ? C'est donc une excuse par trop frivole, et aussi Dieu n'a que faire de nos mensonges pour maintenir sa verité et sa iustice. Il ne faut point que nous amenions de tels subterfuges pour clorre la bouche aux meschans, qui veulent blasphemer contre la saincteté l de Dieu, mais c'est assez d'avoir ce que l'Escriture saincte nous dit. Car que Dieu non seulement permette et donne le congé, mais aussi qu'il execute sa volonté et par Satan et par les meschans, il appert par ce que l'Escriture ne dit point, Seigneur, tu l'as permis, mais tu l'as fait: comme David quand il confesse ses pechez et transgressions. quand Dieu l'a si griefvement puni, il dit (Pse. 39, 10), Seigneur, de qui me plaindray-ie? car ie voy que c'est ta main: et toutesfois David estoit persecuté par les meschans: il appelle cela la main de Dieu. Voila comme le Seigneur mesmes en parle: voulons nous estre plus sages que luy ? luy ferons-nous nous à croire qu'il a besoin de nos belles couleurs l afin de l'asseurer, qu'on ne luy puisse faire nulles

reproches? Car voila comme il parle de ses

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oeuvres: quand il veut punir David de ce qu'il avoit ravi Beth-sabee, il luy dit, Tu l'as fait en cachette, et ie le feray tesmoin le soleil, dit-il. Comment cela? que est-ce que Dieu devoit faire à David? C'est qu'Absalon viendra ravir les femmes de son pere, et les violer en la presence de tout le peuple, en la presence du soleil. Voila un inceste qui est execrable, et contre nature, et neantmoins Dieu declare et prononce: Ie le feray, car ainsi dit-il. NOUS voyons donc qu'il n'y a pas un simple congé, mais que Dieu besongne tellement, qu'il faut que les meschans soyent instrumens de sa volonté, comme nous avons dit. Et de fait, ie vous prie, l'office d'un iuge sera-ce de donner congé au bourreau de faire ce qu'il voudra? Quand un iuge doit cognoistre d'un malfaicteur, et le sentencier, selon l que les loix et l'equité le portent, dira - il au bourreau, Ie te donne congé, va fay de cest homme ce que tu voudras? mais au contraire, il prononce la sentence, et puis selon icelle il met le malfaicteur entre les mains du bourreau pour en faire l'execution. Voici Dieu qui est iuge souverain du monde: ne luy ferons nous point deshonneur, en disant qu'il donne congé à Satan pour faire ce que bon luy semblera? ne seroit-ce pas se moquer de la iustice de Dieu, et pervertir tout ordre ? Il est bien certain. Ainsi donc notons quand les meschans se desbordent, et qu'ils ne demandent qu'à mettre tout en confusion, que Dieu neantmoins est par dessus eux, et qu'il conduit et gouverne les choses, tellement que rien ne s'accomplit sans sa providence, et qu'il ne l'ait ainsi disposé. Et voila pourquoy notamment il est dit qu'il souldoye ceux qui sont transportez de leur ambition, ou avarice, à faire les guerres, à faire tous les troubles du monde, que Dieu les a comme à son service: car il les nomme ses serviteurs. Mon serviteur Nabuchodonozor, dit il (Ierem. 25, 9). Et quel est Nabuchodonozor? Pour le premier c'est un idolatre, et puis un meschant qui ne demande qu'à espandre le sang humain, et que renverser tout le monde, entant qu'il luy est possible: il n'y a ni equité, ni droiture en luy: toutesfois Dieu declare qu'il est son serviteur. Et en quoy? Il ne faut pas qu'il permette ici seulement, ce seroit une bestise de parler ainsi: quand les asnes sauroyent parler, ils auroyent plus de raison que ceux qui veulent ainsi contrefaire les sages. Or donc voici Dieu qui execute ainsi ses commandemens et ses decrets, voire: mais cependant notons que le mal ne luy peut pas estre imputé en façon que ce soit: Satan demeurera coulpable en sa malice, les hommes sont redarguez et convaincus par leur conscience propre qui est leur iuge, et Dieu sera glorifié en tout ce qu'il fait. Et comment cela? Nous savons que toutes choses doivent estre

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estimees selon l'intention et la fin qu'auront les hommes.

Or regardons maintenant comment c'est que Dieu conduit et gouverne ce qui se fait ici bas. Il est vray, comme nous avons desia veu, que Satan ne demande qu'à destruire, et à ruiner tout: mais Dieu de l'autre costé, a bien une autre fin. Car toutes ses oeuvres sont appelees iugemens, et l'Escriture parlant ainsi, par ce seul mot nous veut oster toutes les mauvaises fantasies qui nous peuvent venir au devant, tellement que c'est une marque qui est pour iustifier toutes les oeuvres de Dieu, c'est assavoir, que ce sont iugemens et droitures. Or qu'il soit ainsi, voila Dieu qui punira ceux qui l'ont offensé: et qui est-ce qui pourra contester contre luy qu'il ne face bien ? Apres il voudra exercer ses fideles à patience, il voudra mortifier leurs affections charnelles, il les voudra instruire à humilité: ces choses la peuvent elles estre condamnees de nous? Il est bien certain que non: mesmes qu'on prenne les plus meschans: en despit de leurs dens, si faudra-il qu'ils glorifient Dieu, quand on leur demande s'il n'a point la puissance de chastier les vices des hommes, et leurs transgressions, et s'il ne luy appartient pas aussi d'humilier les siens, d'exercer l'obeissance de leur foy, et les don ter, afin qu'ils apprennent de renoncer au monde. Sie donc Dieu regarde à ce but-la, il s'ensuit que toutes ses oeuvres sont iustes et droites combien que les hommes y trouvent à repliquer. Il est vray que les meschans ne cesseront de gronder et d'abbayer à l'encontre de Dieu, quand ils ne pouvent mordre: mais si faudra-il qu'il en adviene, comme dit David au Pseaume 51 (v. 6) c'est assavoir que Dieu en iugeant sera iustifié. Ce n'est point sans cause que David parle ainsi: car il cognoissoit que Geste audace et malice est aux hommes, qu'ils ne demandent sinon à s'eslever contre Dieu, et ietter propos à l'esgaree. David donc, voyant qu'il y a ceste audace et perversité au monde, dit, Et bien, il est vray que les creatures se desborderont iusques là et en tel excez, qu'il faudra que Dieu soit blasphemé, qu'il faudra qu'il soit mis en tout opprobre, et que les creatures soyent comme son iuge mais si est-ce qu'il sera iustifié, quand les hommes auront bien murmuré contre luy: en la fin et pour conclusion sa iustice apparoistra en despit de leurs dens. Ne nous esbahissons point donc s'il y a des murmures contre la doctrine: car il faut qu'ainsi soit, et le S. Esprit, comme nous voyons, l'a ainsi prophetizé: mais il reste que nous cheminions en simplicité d'esprit, nous contenans de ce que Dieu nous declare de soy. Voila donc comme nous avons à pratiquer ceste doctrine.

Or cependant retenons la consolation qui nous

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est ici donnee, et que nous en soyons munis, c'est assavoir, que et Satan, et tous les meschans de ce monde pourront s'eslever contre nous: mais tant S a qu'il faut qu'ils passent sous la main de Dieu, et qu'ils executent sa volonté. Ce sera bien par force maugré leurs dents, mais si faut-il qu'ainsi soit puis que Dieu a l'empire souverain de tout le monde, et que tant le diable que les meschans luy soient subiets et qu'ils ne facent rien sans sa volonté Et voila pourquoy il est dit derechef, que Satan a comparu entre les enfans de Dieu devant luy. Or (comme nous avons desia declaré) Satan ne s'est point voulu desguiser par hypocrisie pour se mesler parmi les Anges, mais il faut qu'il compare devant Dieu pour rendre conte: non point que cela se face en lieu certain, mais l'Escriture parle ainsi, s'accommodant à nostre rudesse pource que nous ne concevons pas que toutes choses sont presentes à Dieu, et qu'il a une telle puissance et maistrise que rien ne luy est caché. Quand cela nous est exprimé, il faut recognoistre, que l'Escriture s'accommode à nostre raison, et qu'elle nous enseigne par tel moyen, qu'il est convenable à nostre sens. Dieu donc est ici accomparé à un prince qui tiendra ses assises, ou ses estats, et lors il faut que tout viene devant luy, et que tout soit là iugé. Voila pourquoy il est dit, qu'un iour certain le diable est comparu avec les Anges. Notons donc, que comme Dieu envoye ses Anges pour nous guider, et estre ministres de nostre salut, tellement qu'ils sont comme ses mains, et instrumens de sa vertu pour nous maintenir: aussi au contraire il envoye le diable pour nous fascher et nous tourmenter. Or il sait à quelle fin il le fait. Il est vray que du premier coup nous pourrons bien estre estonnez, quand nous ne verrons point de cause pourquoy Dieu fait ceci ou cela: mais où sera aussi l'approbation et l'examen de nostre foy, sinon en giorifiant Dieu, et que là où nous sommes confus, toutesfois nous concluons que tout ce qui procede de Dieu, est droit et iuste, et qu'il n'y a que toute fermeté eu ses voyes,. Si nous n'avons cela, comment nostre foy sera-lle approuvee? Et de fait l'histoire presente nous en est une belle instruction. Car si nous ne considerions pourquoy Dieu a voulu ainsi affliger son serviteur IOB, il nous semblera que nous ayons belle matiere de nous plaindre de luy. Comment ? si Dieu punit les meschans, et bien, encores en cela nous ne pouvons pas contredire mais si un homme chemine en droiture et simplicité, pourquoy est-ce que Dieu le livre entre les, mains de Satan? Si on dit, O il luy a permis tant seulement: mais si Satan estoit ainsi en sa liberté attendu la fureur qu'il a, si nous estions ainsi exposez en proye, ne faudroit-il pas que nous fussions abysmez du premier coup? Mais au contraire,

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nous voyons que Dieu veut que la patience de son serviteur soit ainsi cognue: et s'il y a d'autres raisons qui nous sont cachees pour un temps, voire pour toute nostre vie, il faut que nous demeurions la tout court, et que nous confessions que tout ce qu'il fait est bon, voire sans que la fin nous en soit cognue. Ainsi donc combien que nous ne voyons pas les diables a l'entour de nous, combien aussi que nous ne voyons pas les Anges, si faut-il que nous ayons ceci pour conclu, que Dieu envoye et les uns et les autres, voire pour nous maintenir d'un costé, et pour nous affliger de l'autre. Et nous avons tousiours besoin de cognoistre cela que Dieu a iuste raison de nous chastier, que quand nous serions abysmez cent fois le iour, nous en sommes bien dignes: mais (comme desia nous avons declare) Dieu n'a point tousiours ce regard quand il nous afflige: mais quelquesfois il vent que Satan nous tourmente ainsi, à ce que nous soyons victorieux contre luy, et que nostre victoire en soit tant plus anoblie selon que nous aurons esté assaillis rudement. Il nous veut aussi exercer par prattique, à ce que nous soyons craintifs, que nous ne prenions point occasion de nous eslever, que nous ne soyons point endormis en une vaine confiance et presomption comme nous avons accoustumé. Dieu donc nous resveille tellement, que nous regardons, que si nous n'estions soustenus de luy, ce seroit pitié: mesmes si nous n'estions relevez: d'autant qu'il nous adviendra de choir tous les coups, et de trebuscher, et pourtant il faut que Dieu mette la main dessous, ou nos cheutes seroyent mortelles. Dieu donc nous veut faire sentir cela. Mais sur tout sachons que les Anges ont un soin special de nous, afin de nous guider, comme aussi Dieu les a constituez ministres de nostre salut, et nous a commis en leur garde: et voila pourquoy ils sont nommez Vertus et Principautez. Cependant les diables ne cessent de troubler et ruiner tout, tant qu'ils peuvent: et cela n'advient point sans la volonté de Dieu: mais afin que nous soyons resveillez par eux, que nous soyons exercez en tentations, afin que nous ayons tant plus grande victoire et plus excellente, quand nous aurons vaillamment combatu, et que Satan n'aura peu rien gaigner contre nous, d'autant que nous aurons esté munis de la vertu d'enhaut, pour resister à toutes ces tentations. Voila ce que nous avons à retenir en bref de ce passage

Or pource que ceci a esté desia exposé auparavant, ie n'insisteray pas, mais reduiray brievement en memoire ce qui a esté touché. Dieu demande à Satan, d'où il vient, et il declare qu'il a raudé par tout le monde, et a fait tons ses circuits et discours. Quant à IOB, il luy demande, N'as-tu pas prins garde a mon serviteur Iob? En ceci encores

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l'Escriture s'accommode à nostre rudesse: car Dieu n'a que faire d'interroguer Satan. Toutes choses (comme nous avons dit) luy sont presentes: mais pource que nous ne comprenons point cela, il faut que nous ayons quelques façons de parler, qui nous soyent plus familieres, et que Dieu ne se monstre pas tel, qu'il est en son essence infinie (car nous en serions engloutis) mais qu'il se monstre tel que nous le concevions, et tel que nous le pouvons porter. Et en cela voyons nous sa grande bonté envers nous, d'autant que quand nous ne pouvons point parvenir à luy, il descend ici bas, afin que nous le cognoissions, voire autant qu'il nous est utile: car nous serions accablez, si nous presumions d'entrer en sa grande maiesté. Si nous ne pouvons regarder le soleil, que nos yeux n'en soyent esblouys, ie vous prie comment contemplerons nous la gloire de Dieu en sa perfection? Il est impossible, iusqu'à ce que nous soyons reformez: comme dit S. Iean que nous le verrons tel qu'il est, quand nous serons semblables à luy (1. Iean 3, 2). Maintenant contentons nous d'estre de ses enfans, et d'avoir la grace de son adoption seelles en nos coeurs par le Sainct Esprit. Et puis cognoissons le en l'image, en laquelle il se monstre à nous. Or tant y a qu'ici nous voyons ce qui a esté touché, que Satan ne cesse (comme dit S. Pierre) de faire ses circuits, comme un lion bruyant, qu'il cerche tousiours nouvelle proye. Puis qu'ainsi est, faisons bon guet, et soyons sur nos gardes: car apres que sainct Pierre nous a ainsi menace, il adiouste, Resistez lui constamment en foy. Or par cela il nous monstre qu'il ne faut point que nous soyons effrayez, encores que Satan ait une telle vertu, et qu'il soit appelé ie prince du monde: que nous ne craignions point (di-ie) d'estre abysmez par lui, moyennant que nous soyons armez de foy. Car nous aurons assez de force, et nous serons asseurez de la victoire, quand nous serons appuyez en Dieu, et en la grace de nostre Seigneur Iesus Christ, de laquelle il est parlé en sainct Iean au dixieme chapitre (v. 29): Le Pere (dit-il) qui vous a mis en ma main, est plus fort que tous: ne craignons point que Satan surmonte son createur. Or Dieu nous a rendus entre les mains de nostre Seigneur Iesus Christ, afin qu'il soit bon gardien, et fidele et de nos ames, et de nos corps. Appuyons nous donc sur cela, mais ne laissons pas d'estre en crainte et en solicitude. Ceux qui sont nonchallans se trouveront tous les coups surprins: car aussi l'asseurance que nous avons en Dieu, ne nous rend pas stupides, elle ne nous fait pas oublier les dangers, ausquels nous sommes, mais seulement elle nous soustient, afin que nous ne defaillions point en combattant. Tant y a que ceux qui s'endorment et qui se flattent, mesprisent l'aide de Dieu, et son secours.

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Nostre Seigneur dit, Ie vous soustiendray, ne craignez point, combien que Satan en ses assauts foudroye, et qu'il semble que tout doive abysmer: tant y a que vous serez à sauveté sous moy et sous ma main. Mais quand il dit cela, il ne veut pas qu'on presume de soy, et qu'on s'en contente, mais au contraire il dit, Venez à moy, retirez vous sous ma protection, que ie soye vostre forteresse contre ceux qui machineront vostre mal.

Or quand nous voyons que nous sommes assaillis de tant d'ennemis, tant plus devons nous cognoistre combien nous avons besoin de l'aide de Dieu: mais nostre asseurance est, que quand nous serons sous sa protection, Satan, ni les meschans ne pourront venir à bout de ce qu'ils ont entreprins contre nous. Notons donc comme le diable nous est depeint au vif, et que quand le S. Esprit prononce, qu'il ne cesse de faire ses discours et circuits par la terre, il faut que nous soyons tousiours au guet que nous veillions, afin de prier Dieu, et d'avoir tout nostre refuge à luy, et aussi de nous armer de plus en plus en foy, et que nous entrions en camp de bataille pour combatre vertueusement, iusques à ce que Dieu nous face iouyr de ceste victoire qu'il nous a promise. Or quand il est ici dit de Iob, que Dieu demande specialement à Satan de luy, c'est signe (comme nous avons desia declaré) qu'alors il avoit bien peu de compagnons qui servissent purement à Dieu. Et voila pourquoy notamment il est dit qu'il s'est retiré du mal: car tout estoit plein de corruptions, il n'y avoit qu'un deluge d'iniquité. S'il y eust eu beaucoup de iustes par le monde, que Iob eust eu beaucoup de semblables qui se fussent adonnez avec luy à servir Dieu, il n'eust point parlé d'un seul homme: mais notamment il dit de Iob, Il n'a point son semblable. Par cela donc nous sommes admonestez de ne nous point corrompre quand nous serons avec les meschans, et que quand nous verrons tout le monde estre desbauché et perverti, il ne faut point que nous prenions exemple de là pour nous laisser transporter: mais retenons nous en droite obeissance sous la conduite de Dieu, prions le qu'il nous fortifie par son Sainct Esprit, afin que nous ne soyons point pervertis par les scandales que nous verrons, et que le diable nous mettra en avant pour nous seduire. Puis donc , que Iob a ainsi converse en toute integrité, combien que toutes les corruptions du monde fussent I alors (car tout estoit corrompu) notons que quand l les choses seront bien confuses, qu'il ne nous faut point donner licence excessive à tout mal, mais qu'il nous faut regarder à Dieu, et estre appuyez sur luy, et cheminer comme devant sa face. Car voila aussi le tesmoignage qui est attribué aux saincts Peres qui ont vescu iustement: c'est qu'ils

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n'ont point regardé à ce que faisoyent les hommes, pour dire, I'auray le congé d'en faire autant, ie ne veux point estre meilleur que mes voisins: mais ils ont cognu, Voici Dieu qui nous voit cheminer en ce monde, il faut donc que nous soyons comme devant luy, et que nous ayons là nostre veuë fichee et arrestee. Nous avons dit ci dessus qu'emportent ces qualitez, et ces titres que Dieu attribue ici à Iob, qu'en premier lieu il avoit ceste rondeur de coeur: car c'est aussi le vray fondement sur lequel il nous faut appuyer: nous pourrions avoir toutes les vertus du monde, pour estre prisez et honorez, qu'il sembleroit que nous fussions des Anges, si est-ce que ce ne sera qu'ordure de toute nostre vie, et pollution devant Dieu, sinon que ceste fontaine de coeur soit nette et pure: car voila où nos oeuvres seront estimees.

Ainsi donc qu'un chacun descende en soy et qu'il s'espluche: car nous aurons beau plaire aux hommes, toua se contenteront de nous, et nous applaudiront: et nous ne laisserons point d'estre execrables devant Dieu, s'il y a de l'hypocrisie en nostre coeur et que nous ne soyons point purgez de toute feintise: bref, que nous ne soyons point doubles, que nous n'ayons point un coeur, et un coeur, comme l'Escriture dit en un autre passage. Or si nous sommes ainsi affectionnez de servir à Dieu, la vie aussi respondra, et nous cheminerons comme il appartient. Nous en verrons qui voudroyent bien estre reputez les plus iustes du monde: mais quoy? il ne faut que leur vie pour les dementir: ils sont tant gens de bien que merveilles: ouy, à pleine bouche, mais à pleins yeux, à pleines oreilles, à pleins pieds, à pleines mains, ce sont des diables encharnez, ce sont des pestes mortelles pour infecter tout le monde. Ainsi donc notons bien qu'il faut qu'avec la rondeur soit coniointe la preud'hommie, que nous conversions avec les hommes, sans nuire à nul, taschans d'aider à nos prochains, monstrans l'amitié laquelle Dieu nous commande. Voila donc en quoy nous monstrons nostre rondeur: c'est la vraye touche, sur laquelle Dieu nous esprouve: tout ainsi que l'or sera examiné ou à la touche, ou en la fournaise, ainsi la rondeur du coeur se monstrera par nostre preud'hommie, quand nous converserons entre les hommes sans aucune nuisance, sans appetit d'attirer à nous le bien d'autruy, que nous serons sans cruauté, sans orgueil, sans ambition: mais au contraire que nous serons debonnaires pour aider à chacun, que nous serons pitoyables pour secourir à ceux qui sont en necessité, que nous tascherons de nous employer selon la faculté que Dieu nous donne. Or tout ainsi que nous avons à cheminer en droiture et equité avec nos prochains, il faut aussi que nous craignions Dieu. Car ce n'est point raison que les

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hommes ayent leur droit, et ce qui leur appartient, et que Dieu soit frustré cependant: car c'est par luy qu'il faut commencer, comme il a le degré souverain. Ainsi donc nous avons à nous employer tellement à servir à nos prochains, que cependant Dieu ne soit point mis en oubli. Et c'est une chose qui est bien à noter: car quelquefois nous verrons une apparence de vertu aux hommes, qu'on dira qu'ils sont petis Anges, personne ne se plaindra d'eux: mais quoy? ils ne regardent point à Dieu, ains plustost le mesprisent. Ainsi donc ce n'est point sans cause que Dieu voulant ici approuver son serviteur Iob, mot ces deux choses ensemble, qu'il a conversé droitement avec les hommes, et qu'il a eu aussi ceste pieté, c'est à dire une vraye affection d'adorer le Dieu vivant. Or si est ce qu'il habitoit en ce monde ici parmi beaucoup de corruptions: et quand nous considererons l'integrité, en laquelle il a vescu, nous serons bien lasches, si nous ne persistons à tous les maux doit nous serons environnez. Il est dit que Iob s'est retiré du mal: et ainsi ne pensons point servir à Dieu sans difficulté: car nous serons solicitez à mal faire et de costé et d'autre. Comment donc marcherons nous comme il appartient? Il nous faudra appliquer nostre estude à nous retirer du mal, voire lequel mesme est en nous. si le mal estoit seulement prochain, encores nous faudroit-il estre attentifs à nous en retirer: si nous sentons quelque puanteur, incontinent nous tournons la face. Et ie vous prie quand Satan ne demande qu'à nous empunaisir, et que tout est plein d'infection, n'avons nous point bien matiere de nous retirer? Mais (comme i'ay dit) le mal est en nous c'est comme une fournaise ardente de tant de cupiditez mauvaises qui nous transportent, ce sont autant de contradictions de la volonté de Dieu: toute la nature de l'homme (dit sainct Paul) (Rom. 8, 7) n'est sinon inimitié contre Dieu. Que donc nous soyons tant plus soigneux de pratiquer ceste doctrine ici, c'est assavoir, de nous retirer du mal. Et comment nous en retirerons nous? En premier lieu regardons à nous, et à toutes nos affections meschantes, qui sont pour nous faire destourner de Dieu. Il y a puis apres les meschans, qui sont comme des boutte-feux pour nous inciter tant plus à mal, ce sont pestes mortelles.

Ainsi donc quand nous voyons tant d'iniquitez, tant de dissolutions, et de desbordemens parmi le onde, que les vices ont ainsi la vogue, que faut-il faire? Retirons nous, fuyons les occasions, comme aussi sainct Paul allegue ce tesmoignage, Retirez vous, et fuyez loin de Babylone, vous qui portez les vaisseaux du Seigneur (Es. 52, 11). Par cela S. Paul signifie, que puis que nous sommes baptisez au nom de nostre Seigneur Iesus Christ, il faut que

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SERMON IX

nous soyons sanctifiez et de corps et d'esprit, que nous soyons adonnez à Dieu, dediez à son service: ce qui ne se peut faire, que nous ne nous retirions des pollutions qui nous pourroyent corrompre. Et ainsi donc fuyons les mauvaises occasions: quand noua verrons le monde estre ainsi desbordé en tous vices, advisons de nous en retirer, ayans nos yeux fichez en Dieu, lequel nous sanctifie. Or maintenant nostre Seigneur adiouste un titre, qu'il n'avoit point fait au paravant, c'est assavoir que Iob gardoit encore son integrité. En ceci nostre Seigneur louë sa constance, laquelle n'estoit point apparuë iusques à ce qu'il ait esté navré au vif. Iob au paravant estoit homme craignant Dieu, il estoit entier il avoit Geste rondeur que i'ay dite, il avoit ceste preud'hommie, pour converser avec ses prochains. Il est vray qu'encores ceci estoit beaucoup d'avoir tant de belles vertus, mais on n'avoit point cognu s'il y avoit une telle constance en luy, qu'il demeurast en son integrité. Or maintenant Iob est-il despouillé de tout son bien? a-il perdu ses enfans? si est-ce qu'il benit le nom de Dieu, il cognoist qu'il doit vivre à ceste condition-la, que si Dieu lui donne des biens, qu'il en use, et que s'il en est privé, qu'il s'appreste d'estre tout nud et miserable, et qu'il ne regimbe point contre celui qui a toute puissance et autorité. Voila donc une constance invincible, qui a esté cognue en Iob, laquelle auparavant n'avoit point une telle approbation. Or par cela voyons nous, qu'il nous est necessaire

d'estre affligez, et que combien que nous le trouvions de prime face, dur et fascheux, toutesfois si nous est-il utile. Et pourquoy? Car nous ne pensons point à l'aide de Dieu, comme il appartient, iusques à ce que nous ayons cheminé par beaucoup de dangers, et que nous en soyons venus à bout, que nous ayons esté victorieux par dessus toutes les tentations. Ainsi donc notons bien, que tout ainsi que Dieu a declaré, que Iob retenoit son integrité, encores qu'il fust fort affligé, il faut aussi que nous passions par là, c'est assavoir, que nous soyons tousiours prests de servir à Dieu, de nous donner du tout à luy, encores que nous soyons tentez en diverses sortes. Et pourquoi? pour retenir nostre integrité. Nous voyons donc comme il est necessaire qu'un chacun de nous soit ainsi exerce, afin que d'un costé nous cognoissions la necessité que nous avons de l'aide de Dieu: et d'autre part, a ce que nostre foy soit tant mieux approuvee, et que la vertu du sainct Esprit se monstre et se declare tant mieux en nous, quand nous aurons obtenu la victoire des tentations, et des combats, lesquels noua seront livrez par Satan. Que donc nous soyons premunis de ceste vertu celeste pour resister à tous combats, iusques à ce que nous en ayons pleine victoire, quand nous serons recueillis au repos eternel du royaume celeste.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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NEUFIEME SERMON

QUI EST LE II. SUR LE II. CHAPITRE.

7. Satan sortit de 16 presence au Seigneur, et frappa Iob d'une playe mauvaise depuis la plante de son pied iusques au sommet de sa teste. 8. Lors il print un tais pour s'en gratter, et estoit assis aux cendres. 9. Et sa femme luy dit, Retiens-tu encores ta simplesse? Beni le Seigneur et meurs. 10. Il luy respondit, Tu parles comme une des folles femmes. Nous recevons le bien du Seigneur, ne recevrons nous point le mal? En tout ceci lob ne pecha point en ses leures.

Nous avons ici à noter, que quand Dieu a retiré sa main de nous, il nous faut apprester à souffrir de plus grans maux, que ceux desquels nous serons eschappez. Car voila comme Dieu

procede quand il afflige les siens: s'ils sont encores novices, qu'ils ne soyent point accoustumez à endurer mal, il les espargne, comme on ne chargera point un petit enfant ainsi qu'on feroit un homme. Dieu donc regarde nostre portee, et selon que nous sommes exercez à endurer les afflictions, il nous les envoye petites ou moyennes: mais quand nous y sommes, comme endurcis, alors il nous peut bien charger d'avantage: car il nous a donné aussi dequoi le porter. Et nous voyons comme il parle à Pierre, disant, que du temps qu'il a esté ieune, il l'a laisse à son aise et en repos, mais quand tu seras vieil (dit-il) on te ceindra, tu seras lié et garrotté, tu seras trainé où tu ne voudras point. Nous voyons donc comme Dieu regarde si

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nous sommes encores tendres pour nous supporter: et au reste, quand il nous a fortifiez, qu'il nous envoye des afflictions plus griefves et pesantes, d'autant que l'usage nous doit desia avoir plus fortifié. Ceci a esté declaré en la personne de Iob, afin qu'un chacun de noua en reçoive instruction pour soy. C'estoyent des choses bien dures, que Iob fust despouillé de .sa substance, qu'il eust perdu ses enfans, qu'il fust appovri: mais c'est bien autre chose quand Satan le frappe en sa personne, qu'il est plein d'une mauvaise rongne, de laquelle on ne sait point du tout l'espece sinon que c'estoit comme une ladrerie: et de faict l'Escriture saincte nous monstre qu'il falloit bien que le mal fust extreme. Le voila donc comme reietté de la compagnie des hommes, luy qui avoit este auparavant honoré de tous, il est là comme une charongne pourrie, tellement qu'il faut qu'il creve, par maniere de dire, en sa puantise, qu'il endure une douleur si extreme que rien plus: car telles playes ne peuvent pas estre sans une grande inflammation gui le tourmentoit iusques au bout. Nous voyons donc maintenant que ce mal dernier estoit beaucoup plus excessif que toutes les afflictions qui luy esteyent desia venues auparavant. Et c'estoit aussi ce que Satan disoit, Ouy, l'homme ne quittera-il point tousiours peau pour peau? ne baillera-il point son propre enfant pour sa rançon, moyennant qu'il eschappez? encores pense-il avoir beaucoup gagné, celuy qui a sauvé sa vie: encores qu'il ait tout perdu, si est-ce qu'il y a dequoy se consoler, et adoucir sa douleur. Voila l'astuce de Satan, qu'il a prinse du naturel des hommes: il est vray que cela ne s'est point trouvé en Iob, mais cependant si est-ce que nous sommes tous enclins à ceste affection, c'est que nostre vie nous est si precieuse, que tout le reste nous sera plus aisé à porter que le mal que nous endurons en nos personnes. Or tant y a que nous voyons ici une constance invincible en ce serviteur de Dieu: car s'il avoit persisté en son integrité, quand Dieu l'avoit affligé en ses biens, et en ses enfans, il a fait le semblable quand on l'a veu persecuté si rudement on son corps, qu'il n'y avoit point une seule place de santé, qu'il estoit là en pourriture, en des douleurs, et en des tourmens extremes: quoy qu'il en soit, il ne laisse point de benir Dieu. Apprenons donc (suyvant ce que i'ay desia dit) si Dieu nous fait eschapper d'un mal, de nous disposer à en souffrir et deux et trois, qui seront plus grands et plus excessifs. Et c'est bien raison aussi, que Dieu (selon qu'il nous a fortifiez) nous envoye des charges qui sont plus pesantes: car en cela il regarde à nostre salut. Mesmes il nous faut bien noter ceste circonstance, que Iob n'a point esté long temps que les afflictions ne soyent tousiours

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accreuës. Dieu le plus souvent nous donnera quelque relasche, tellement que s'il a esprouvé nostre patience par quelque adversité, et bien, nous aurons loisir de reprendre nostre halaine, et d'adoucir la tristesse que nous aurons eue, et puis Dieu nous envoye quelque autre calamité: mais ici il frappe coup sur coup. Car Iob apres avoir esté visité en ses biens d'une espece, le voila incontinent affligé d'un'autre: quand les voleurs luy ont pillé tout son bestail, la foudre vient du ciel pour luy consumer le reste: ses enfans meurent là comme si la main de Dieu leur estoit ennemie, et puis il endure quant et quant en sa personne. Voila donc pour accabler Iob, quant il auroit une vertu admirable en soy: mais Dieu veut besongner d'une telle façon en luy, afin qu'un chacun de nous regarde quand nous somme. affligez, que Dieu ne laisse point de nous estre pere. Car il n'a iamais abandonné son serviteur Iob, combien qu'il soit venu à telles extremitez. Et quand nous souffririons la moitié d'autant que luy, ou la dixieme partie, aurons-nous excuse en murmurant? plustost n'avons-nous point dequoy rendre graces à Dieu de ce qu'il a regard à nostre infirmité, quand il nous afflige selon ce qu'il voit que nous le pouvons souffrir? Et à quoy tient-il que nous ne soyons affligez autant ou plus que Iob? est-ce que Dieu n'ait point autant d'authorité sur nous? Est-ce que Satan auiourd'huy soit plus humain ? Noua savons qu'il y a une mesme rage de Satan nostre ennemi mortel, qu'il est tousiours d'une semblable affection qu'il estoit, et retient sa nature, c'est à dire d'estre comme un lion, ayant la gueule ouverte, et bruyant pour nous devorer. Si Dieu luy laschoit la bride, il est certain que nous aurions à endurer autant ou plus que Iob. Or nos afflictions sont moyennes et douces, si on les accompare à celles dont il est ici parlé. Concluons donc que Dieu se monstre benin et pitoyable envers nous, quand nous sommes chastiez ainsi doucement de sa main, qu'il tient un tel moyen, que nous ne sommes pas pressez iusques au bout, qu'il n'y a point ceste rigueur si grande et si excessive, comme nous la voyons en la personne de Iob.

Au reste, ici il nous est monstré comme les hommes doyvent renoncer à eux-mesmes afin de s'adonner du tout à Dieu. Or il est impossible cependant qu'un homme se plaist, ie di quand mesme il seroit bien accoustumé de servir à Dieu, qu'il ne recule tousiours au lieu d'avancer. Et qu'ainsi soit, celuy qui se plaist en soy-mesme, il se plaira aussi en ses delices, en son aise, il demandera d'avoir toutes ses commoditez, et tout ce que son appetit porte. Or Dieu nous veut traitter tout à l'opposite. Comment cela? Est-ce que Dieu se delecte à nous molester? Nenni: mais d'autant

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qu'il nous cet utile d'estre ainsi domptez, et de nous humilier pour monstrer la subiection que nous luy devons rendre. Si Dieu en ce qu'il nous envoye se conformoit à nostre volonté, on ne pourroit pas bien discerner que c'est d'estre obeissans: mais quand il nous traitte tout au rebours de nos appetis, et que nous luy sommes alors subiets, que nous tenons sous sa bride toutes nos affections, afin de nous renger à luy, et de luy attribuer cest honneur, qu'il nous gouverne, voire selon sa bonne volonté et comme il le dispose. En cela monstrons-nous que nous luy sommes obeissans. Voila ce qui nous est declaré en ce passage. Or nous voyons comme il faut que Iob combate contre toutes ses affections, qu'il en soit despouillé, qu'il se tiene là comme captif: ou autrement il se iettera hors des gonds, il s'eslevera à l'encontre de Dieu, ou pour le moins il sera despité, en sorte qu'il ne fera que se tempester là dedans, que Dieu n'aura ni credit, ni superiorité en luy. Apprenons donc à l'exemple de Iob de resister à toutes nos affections, et de les mettre bas, si nous voulons servir à Dieu. Car il est impossible qu'il iouisse de nous comme il appartient, iusques à ce que nous soyons venus là: c'est assavoir que nous renoncions à nous-mesmes, et que nostre vie ne nous soit point si precieuse, que nous n'aimions mieux de nous rendre subiets à celuy auquel nous sommes, et auquel il nous faut dedier nostre vie, que d'estre ainsi adonnez à nos commoditez et à nos aises. Vray est que nous pouvons bien demander à Dieu qu'il nous assiste, et qu'il nous envoye ce qui nous est propre. Mais cependant si faut-il tenir ceste mesure, qu'il en face comme il cognoist estre bon, et encore que nostre appetit soit au contraire, qu'il nous face la grace de nous conformer à luy, et suyvre par tout où il nous appellera. Et c'est ce que nous avons à pratiquer tout le temps de nostre vie. Quand un mestier sera difficile, il faut avoir plus de temps à l'apprendre, et y a plus d'artifice. Or ceste leçon ici nous cet difficile tant et plus, ie di à la pratiquer. Il est vray que nous confesserons assez, que c'est bien raison que Dieu soit le maistre, et qu'il regne par dessus nous, que nous ne venions point à nous rebecquer contre luy: mais quand se vient au fait, il y a bien peu qui se rengent là. Ainsi donc apprenons tout le temps de nostre vie de raccorder ceste leçon, et nous y exercer, iusques à ce que nous y ayons profité comme il est besoin. Mais pource qu'il en sera traitté plus amplement ci apres, ie ne fay que toucher ces choses comme en passant.

Venons à ce qui est adiousté au texte: c'est assavoir, que la femme de Iob le vient soliciter à desespoir. Comment? demeures tu encores en ta simplesse? Benis Dieu, et meurs. Sans que nous ayons

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des soufflets qui allument le fou, desia le diable trouve assez de moyens en nous pour nous' soliciter. Car nous savons qu'en nostre nature il y a tant de rebellions, que c'est pitié: au lieu que nous devrions estre paisibles pour nous assubiettir à Dieu et d'esprit et de volonté, nous concevons des phantasies volages, et n'y a celuy de nous qui n'ait en son cerveau comme une garenne de telles resveries, desquelles il cet comme enyvré, comme nous savons que toutes les cupiditez de nostre chair sont ennemies à Dieu. Ainsi donc il n'y aura personne qui DC se desbauche, quand nous n'aurions point des boutefeux, qui nous viendroyent soliciter à l'encontre de Dieu, qui nous viendroyent induire à desespoir: brief quand Satan ne prendra point des instrumens hors de nous, afin de nous decevoir, il en trouvera assez en nos personnes: les ennemis sont desia au dedans: car (comme i'ay dit) toutes nos phantasies volages sont autant d'adversaires à Dieu: toutes nos affections sont armées à l'encontre de luy, pour nous faire rebecquer contre les afflictions, quand il nous les envoye. C'a esté donc une double guerre à Iob, quand outre ce qu'il pouvoit estre tenté en soy, sa femme le solicite à desespoir: c'est comme le comble de tout mal. Or Dieu permet que ceci adviene à ses fideles, et sur tout quand il les veut experimenter au vif. Et cela n'a point esté seulement en Iob: mais nous le voyons sur tout en David: nous le voyons aussi en nostre Seigneur Iesus Christ. Voila deux miroirs ausquels Dieu -nous a voulu representer ceste espece de tentation. Car les plus grieves complaintes que fait David, c'est qu'on s'est mocqué de l'esperance qu'il avoit en Dieu, tellement qu'il estoit là en opprobre d'un chacun, qu'on tiroit la langue contre luy, O le voila, il sembloit qu'il fust assis au giron de Dieu, il l'appelloit son protecteur, son bouclier, sa forteresse il se vantoit de l'invoquer, d'avoir son refuge à luy: bref, il sembloit que iamais Dieu ne le deust abandonner, et on voit maintenant comme il luy en a prins. Tous les maux que David a enduré ne luy ont pas esté si durs, et ne l'ont pas navré si mortellement, comme ces reproches qu'on luy faisoit. Et de fait Satan voit qu'il nous tient comme à la gorge, quand il aura gagné ce point sur nous: car il n'est point question là de nous picquer, et navrer aux bras ou aux iambes, mais il vient droit au coeur, et à la gorge, quand il a tant fait que les meschans se moquent de nous comme si nous avions esperé en Dieu en vain, et que nous fussions frustres de l'attente que nous avons euë en luy. Voila donc pour aneantir nostre foy, si nous donnons lieu à une telle tentation. Or ce qui est ainsi advenu à David, a esté accompli en nostre Seigneur Iesus Christ. Il faut donc que nous qui sommes ses membres soyons conformes à

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luy, et que ceste similitude-la s'accomplisse en nos personnes. Et ainsi apprestons - nous à resister quand nous endurerons des maux, et que les mechans nous viendront piquer, qu'ils se moqueront de nostre foy, afin de nous faire tellement desesperer, qu'il nous semble que Dieu nous soit contraire; que nous soyons abbreuvez de luy d'une vaine esperance, quand nous n'y trouvons pas le secours que nous y avons attendu. Armons-nous contre une telle tentation, afin de ne point succomber. Il est vray (comme i'ay desia dit) qu'elle est fort difficile à surmonter, mais nous voyons ce qui est ici escrit de Iob: celuy qui l'a soustenu, n'est-il pas aussi bien puissant pour nous aider à ce que nous ne defaillions point? Tant y a que nous avons ici l'exemple, qu'apres que Satan nous aura tourmentés, que nous aurons esté visitez, et en nos personnes, et en nos biens, et en tout le reste, pour le comble il faudra encores que nous soyons moquez, et que nostre foy soit assaillie. Or cela ne se peut faire, que le Nom de Dieu ne soit blasphemé. Et pourtant nous devons estre faschez et angoissez iusques au bout quand cela advient. Car les incredules en nous reprochant que nous sommes reiettés de Dieu, l'accusent de mensonge comme s'il nous avoit trompé, il faut donc que ceci nous fasche et nous tourmente: mais quoy qu'il en soit, que nous ne defaillions point pourtant, et que nous reduisions on memoire ce qui est advenu à Iob, à David et ce que Iesus Christ nous a monstré afin que nous ne trouvions point estrange si nous sommes configurez à son image. Car voila à quelle condition Dieu nous a entez au corps de son Fils, ainsi qu'il est le patron general de tous fideles comme S. Paul en traitte au huictieme des Romains. Or regardons maintenant qu'emporte ceste tentation qu'amene la femme de Iob, Retiens-tu encores ta simplesse? comme si elle disoit, que gagnes tu à servir à Dieu? car ton intention a esté en le servant d'estre supporté de luy, qu'il t'eust agréable et qu'il monstrast par effect qu'il estoit ton pere. et tu vois qu'il t'est comme ennemi, et qu'il te persecute. Ainsi donc ton integrité ne te profite rien. Voila quelle est sa conclusion. Quant à ce qui s'ensuit, Benis Dieu et meurs, on l'expose en diverses sortes, car nous avons veu que ce mot de Benir se prend aucunesfois pour maudire: et cest usage, c'est à dire, ceste façon de parler, est pour nous instruire à detester les blasphemes contre Dieu, comme une chose qui ne se doit pas nommer. Il-nous est donc signifié, que de murmurer contre Dieu, de le maugreer, et desgorger quelque parole qui soit contre son honneur, cela est si detestable que nous le devons avoir en horreur: comme mesmes nous voyons que sainct Paul, quand il parle des paillardises, et d'autres dissolutions vilaines, et

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de gourmandises, et de larcins, que cela (dit-il) ne soit point mesme nommé entre vous. Et pourtant on expose ce passage ici, Benis le Seigneur, c'est à dire, despite Dieu, et puis tu mourras: Venge-toy de luy une fois devant que mourir, car tu vois bien qu'il t'a trompé. Or il n'y a nulle doute, que ceste femme ici ne soit une organe de Satan: il ne se faut point donc esbahir si elle est comme une Proserpine, que ce soit une furie d'enfer pour mettre Iob en une telle rage qu'il s'esleve à l'encontre de Dieu, qu'il viene hurter contre sa maiesté. Mais quand on aura bien regardé, le sens naturel est plustost, Bonis Dieu et meurs, c'est à dire, Bien que tu persistes tant que tu voudras à benir Dieu, mais tant y a que tu n'y gaigneras rien: c'est temps perdu, il te faudra mourir aussi bien: cela donc est tout resolu: car tu vois que tes prieres ne sont point exaucées de Dieu: quand tu le glorifies, c'est tout un, tout cela ne parvient point iusques au ciel: tu as beau donc ici t'humilier devant Dieu mais si faut-il que tu meures comme un povre desesperé: n'attens point que Dieu s'appaise envers toy, ne que sa fureur s'adoucisse, il faut que tu passes par là. Vray est que le sens revient tousiours à un: et pourtant il ne nous faut pas trop insister sur les mots, car c'est le principal aussi que nous ayons la doctrine telle que nous la donne le Sainct Esprit. Pour le premier, et sans aucune difficulté, comme contiennent ces mots, il est certain que ceste femme de Iob n'a tendu sinon a' cela de le mettre en desespoir, afin qu'il s'aigrist à l'encontre de Dieu, et qu'il perde tout sentiment, et qu'au lieu de benir Dieu comme il avoit fait, il le despite, et se iette à travers champs comme une beste sauvage.

Or ici nous avons bien à considerer ce qui est dit de Iob: car c'est une instruction commune pour tous fideles Retenons la donc, et l'appliquons à nostre usage. Il est vray que ce mot ici est procedé de la bouche d'une femme: mais combien en trouvera on qui diront auiourd'huy le semblable? C'est l'usage ordinaire du monde: car nous ne servons à Dieu sinon à bonnes enseignes, comme on dit. Et mesmes les hommes n'ont point de honte de confesser leur incredulité par proverbes: ils diront qu'il ne faut pas tellement se fier aux branches, qu'on ne se tiene au corps de l'arbre, comme s'ils disoyent, qu'il ne se faut pas du tout fier en Dieu. (les choses-la où tendent-elles sinon pour monstrer que nous n'attribuons nul honneur à Dieu? mais nous le concevons selon que les choses se portent. Si Dieu nous fait du bien, encores pourra-il bien estre que nous monstrerons que nous sommes tenus à luy: mais s'il nous traitte mal, incontinent ce sera à dire, Et à quel propos nous travaillons nous? Et ainsi notons bien que si Iob

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a esté tenté, et solicité par sa femme, Satan aura beaucoup de supposts auiourd'huy qui nous pourront induire à semblable tentation, sinon que noue soyons armez et munis pour y resister. Voila donc ce que nous avons à faire. Au reste, quand bien mesmes les meschans ne nous viendront pas ainsi piquer, si est-ce que ceux qui ont le plus profité en l'escole de Dieu, encores pourront-ils concevoir de telles phantasies. Nous voyons mesmes que David confesse de soy, qu'il a esté comme sur une glace (Ps. 73, v. 2), qu'il est cuidé renverser quand il a fait ces discours, voyant que les meschans sont souventesfois bien traittez, qu'ils s'enyvrent de voluptez en ce monde, qu'ils ne languissent point comme font les bons: au contraire, que les povres fideles boyvent ici de l'eau d'angoisse, que Dieu ne cesse de les affliger. Il proteste donc que finalement il est venu iusques à dire, Et quoy? Ie travaille d'avoir les mains nettes et pures, et n'est-ce pas temps perdu? n'est-ce pas un labeur inutile? David confesse qu'il a esté solicité d'une telle tentation, non pas qu'il y soit trebusché, mais cela luy est venu au devant, et il y a resisté constamment Ainsi donc notons, quand le diable nous apportera de telles allumettes pour nous enflammer tant plus à l'encontre de Dieu en nos afflictions, que nous ne luy donnions point d'audience, afin de n'estre point circonvenus par luy: et pour ce faire que nous ayons premedité ceste doctrine de longue main, laquelle est pour nous donner la victoire contre tels combats. Et voila aussi pourquoy il est dit en Isaie, Dites, Il y aura loyer pour les iustes c'est à dire, Concluez ainsi: Quand vous verrez les choses confuses, tellement qu'il semblera que tout ordre soit renversé, et que Dieu favorise aux meschans, et haysse les bons, ou bien qu'il n'y ait plus que fortune qui domine, que Dieu dorme au ciel, qu'il ne gouverne plus les choses d'ici bas: si est-ce qu'il vous faut tousiours avoir cela conclu en vous: il y aura fruict pour les iustes. Ainsi donc il est vray qu'il n'y peut avoir pire tentation que ceste-ci, de cuider que nous perdons nostre peine en servant à Dieu, benissant son nom, et nous tenant sous luy: mais si faut-il que nous soyons persuadez que Dieu ne veut point frustrer ceux qui l'honorent et le servent. Si nous n'avons cela, il est impossible que iamais nous ayons le moindre desir qu'on sauroit dire, de nous adonner à Dieu: si nous pensons que Dieu nous tourne le dos, qu'il se moque quand nous travaillerons icy bas, qu'il ferme les yeux, et que ce soit temps perdu de cheminer en toute solicitude, et qui sera celuy qui pourra s'appliquer à bien faire? Ainsi donc d'autant qu'il faut que ceux qui servent à Dieu, et qui en approchent de plus pres, ayent cela tout resolu, qu'il remunere ceux qui le craignent: nous

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voyons que la pire tentation et la plus mortelle que Satan nous puisse mettre au devant, c'est quand il nous semble que nous perdons temps, quand nous prions Dieu, et que nous avons nostre recours à luy. Et d'autant plus nous faut-il estre vigilans contre une telle tentation, que nous voyons qu'elle est si mauvaise et si dangereuse. Cependant notons qu'il nous faut estre munis contre les plus grands amis que nous ayons. Il est question ici de ne point acquiescer ni à ma femme, ni à mon prochain simplement, voire à celuy à qui ie me fie. Car il nous faut estre tellement conioints les uns avec les autres, que nous regardions tousiours à Dieu, et que le lien de nostre concorde et de nostre amitié procede de luy. Retenons aussi que si un homme a un diable en la maison qui le tourmente, s'il en a deux ou trois, d'autant plus faut-il qu'il soit sur ses gardes: tant s'en faut, que cela serve d'excuse à ceux qui se despitent à l'encontre de Dieu: car il nous declare que nous avons à nous garder de toutes parts. Et pourquoy? Satan nostre ennemi est trop subtil, il regarde de quel costé il entrera mieux, et s'il y a quelque partie foible, ce sera où il fera bresche. Or les plus faciles entrées qu'il ait a nous, ce sera par l'amour que portera le mari à sa femme, et un ami singulier à celuy auquel il se fie. Satan voit bien que nous donnons entrée à ceux-la: ainsi donc il taschera de s'en servir contre nous tant plus. Or cela ne doit point diminuer les amitiez qui sont bonnes et selon Dieu: mais il faut que le mari prie Dieu, qu'il ne permette point que sa femme luy soit comme un tison d'enfer, pour allumer un feu d'impatience, ou de desespoir en luy, pour l'induire à blasphemer: il faut aussi que la femme prie Dieu, que son mari la conduise comme il appartient, et qu'il soit tousiours pour l'instruire en bien comme son chef et son superieur. Et puis quand Dieu nous a donné des amitiés, et des accointances, que noue le prions qu'il face servir tout cela à son honneur, que ce soit pour nous avancer les uns les autres au chemin de salut et non point pour nous desbaucher. Voila donc ce que nous avons à faire en premier lieu. Et au reste que nous advisions que chacun et femmes et maris, et amis, et parens nous aident à servir Dieu et que nous tendions tous là. Sur tout quand nous voyons que Dieu habite en eux, et qu'il s'en sert Gomme de ses propres mains, afin de nous guider. Hais si un ami ou un parent, ou une femme tasche de nous desesperer, ô il est question de renoncer à tout: car il faut que Dieu soit preferé, il faut que de luy nos amitiez commencent et qu'elles se rapportent aussi là comme à leur vray but. Voila ce que nous avons à noter en ce passage comme aussi Iob nous en a monstré l'exemple.

Or il dit, Tu as parlé comme une des folles

IOB CHAP. II

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femmes: voire, Recevons nous le bien de la main du Seigneur, et nous n'en recevrons point le mal ? Quand Iob respond, que sa femme a parlé en folle, par cela nous sommes admonestez, qu'il nous faut redarguer vivement tels blasphemes, d'autant qu'ils sont desgorgés de Satan. Car si nous voyons qu'un espee tire contre nous, voire d'un coup d'estoc, qui soit pour nous navrer à mort, que devons-nous faire là dessus? nous laisserons-nous là tuer, ne faisans semblant de rien? nenni: mais nous regarderons de nous destourner du coup, et le repousserons si nostre vie nous est chere. Et ainsi quand Iob a veu qu'il estoit ainsi persecuté de sa femme, et qu'elle n'estoit pas seulement pour luy causer quelque mal en son corps, mais pour le mettre au profond d'enfer, il luy resiste vivement. Voila donc en quelle vertu nous y devons proceder, et n'est point question de nous iouër avec Satan, quand nous voyons un ennemi si furieux, ne que nous y allions comme s'il n'y avoit que quelque petit assaut, qui fust facile à surmonter. Et au reste Iob a eu aussi regard à ce qui a desia esté recité: car (comme nous avons dit) si on nous reproche que c'est une chose frustratoire d'esperer en Dieu, il est vray que nous sommes troublés, et que c'est assez pour esteindre nostre foy: mais cependant Dieu est accusé d'estre desloyal et se mocquer des siens, mesmes de n'estre point iuste: tout ce qui luy est propre luy est ravi, il ne sera plus Dieu, sinon qu'il discerne entre le bien et le mal pour avancer ceux qui l'ont servi en integrité, qu'il soit Iuge du monde, et que il soit prest d'exaucer ceux qui auront recours à luy. Si Dieu est despouillé de telles vertus, il est certain que voila et sa gloire et sa divinité, et son essence qui est abolie. Ainsi donc Iob n'a peu souffrir de tels blasphemes, comme aussi il est dit au Pseaume (69, 10), Que le zele de la maison de Dieu nous doit ronger le coeur, et nous doit consumer, et l'opprobre qu'on luy fait, doit revenir sur nous: qu'il fait que nous soyons angoissez en cela, quand nous voyons que l'honneur de Dieu est blessé. Si donc nous sommes de ses enfans, il faut que nous. nous opposions à cela. Voila ce que nous avons à noter, quand Iob redargue ainsi vivement sa femme, Tu as parlé comme une folle. Or cependant notons que ceste response ici doit estre faite contre les tentations semblables, de quelque part qu'elles viennent, et qu'elles nous soyent dressées. Sur tout quand nous sommes troublez par les phantasies mauvaises de nostre chair, il faut que nous ensuyvions lob, comme aussi c'est là qu'il nous faut exercer nos fascheries: et au lieu que nous avons accoustumé de nous despiter contre ceux qui nous auront picquez, ou qui nous auront fait quelque iniure, qu'un chacun commence à se tempester contre soy: que nous regardions, Or ça

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i'ay un tel vice: quand i'auray bien tout regardé, ie me courrouce contre mes ennemis, si quelqu'un a machiné mal contre moy, ie ne puis avoir nulle patience, ains ie suis transporté d'un appetit de vengeance pour luy rendre la pareille: et quand i'ay fait bonne consideration, ie ne trouve point de pire ennemi de mon salut que moy mesme c'est à dire, ceste meschante nature, et les affections mauvaises, que ie conçoy là dedans, sont autant d'inimitiez pour empescher mon salut: il faut donc que ie me courrouce en moy-mesme, puis que c'est de là que procedent mes plus grands ennemis. Quand donc il nous viendra telles tentations, comme nous voyons qu'il en est ici advenu à Iob apprenons d'y resister constamment sans nous flatter, afin d'en pouvoir venir au dessus. Quand nous verrons que nous sommes induits par quelques mauvaises fantasies pour nous rebecquer à l'encontre de Dieu, comme nostre nature est pleine de rebellion, et de repugnance contre luy, que nous ne nous flattions point pour dire, comme d'aucuns, que c'est nostre naturel, et que nous ne le pouvons pas corriger: cognoissons que telles excuses ne nous serviront de rien, mais il faut batailler constamment et resister: et n'est point question de dire tout simplement, O il nous faut garder, ou ie ne say quoy. Nenni non: mais il faut entrer en ce combat, voire et en un combat vif, où il nous faut appliquer tour, nos sens, et toutes nos estudes, on iamais nous n'en viendrons à bout. Voila dequoy nous sommes advertis en ce passage.

Or quand Iob adiouste: Si nous recevons le bien

du Seigneur' pourquoy ne recevrons - nous aussi le mal? Il met ici un argument naturel, qui est pour nous induire à porter patiemment les maux et les adversitez que Dieu nous envoye. Car si nous sommes obligez à un homme, que nous ayons receu tant de biens de luy, nous regarderons, Voici cest homme qui m'a fait du bien beaucoup. Si sur cela nous n'endurons quelque chose de ceux à qui nous sommes tant tenus, ne dira-on pas qu'il y a une ingratitude trop vilaine en nous? Selon donc que nous sommes obligés aux hommes mortels, nous serons aussi patiens, quand il nous faudra endurer quelque mal pour eux. Si un enfant est prest d'endurer de son pere, quand il cognoist que le pere l'a engendré, qu'il l'a nourri, qu'il le tient encores en sa maison: si l'enfant est retenu, combien que son pere luy soit rude, pour cognoistre neantmoins que c'est bien raison qu'il endure de luy: si (di-ie) nous attribuons cela aux creatures, que devons - nous au Createur ? Voici Dieu qui nous fait tant de biens, et n'endurerons-nous nul mal de luy, quand il luy plaira? De doit-il point avoir la maistrise par dessus nous, et nous affliger quand bon luy semble ? Ce regard - la

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nous doit bien faire plier le col, et nous tenir paisibles: et c'est l'argument que fait ici Iob. Il avoit desia dit auparavant. Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a osté: c'estoit une autre raison: car il signifioit on cela quand Dieu nous donne des biens que ce n'est point pour nous en faire proprietaires (comme on dit) mais qu'il nous les donne pour un usage temporel, et que tous les iours noua soyons prests de lui remettre ce qu'il nous a donné. Voila donc une raison naturelle que Iob amenait: maintenant il on amene une autre seconde: Et quoy? Nous recevons le bien de la main du Seigneur, pourquoy donc n'en recevrons-nous le mal? car quand nous sommes ainsi tonus à Dieu, il y a une ingratitude trop vilaine, si nous ne voulons souffrir pour luy. Au reste si nous voulons bien considerer ceste raison, il nous faut on premier lieu faire comparaison de Dieu avec les creatures et puis pour le second, il nous faut comparer les biens que Dieu nous eslargist, avec ceux que noua pouvons recevoir des hommes. Quand Dieu viendra en reng, ie vous prie, tout l'honneur et toute l'authorité qu'on doit attribuer aux creatures, qu'est-ce sinon une petite goutte, au pris de ce qui est deu à Dieu, et de ce qu'il merite? Ainsi donc notons bien que quand nous serions plus patiens à souffrir les afflictions cent mille fois que nous ne sommes quand le mal nous viendra du costé des hommes, ausquels nous sommes obligez, encores n'est-ce rien fait. Pourquoy ? Pource que la maiesté de Dieu surmonte toutes IOB creatures, tellement que nous ne pouvons nous acquitter on"

vers luy comme il appartient: et encores que nous facions nostre devoir envers les hommes, il est impossible de venir à bout de ce que nous devons à Dieu. Mais sur tout, il nous faut noter les graces qu'il nous distribue de sa main tous les iours. Contons bien: il est vray que quand nous aurons conté, il faudra confesser avec David (Pseau. 40, 6), qu'il n'y a ne nombre ne mesure. Et pourquoy ? Car c'est un abysme de la bonté de Dieu, en sorte qu'il faut que nous y soyons ravis toutes fois et quantes que noua y pensons. Et qu'ainsi Boit, si un homme regarde des sa naissance, et mesme devant sa naissance, comme Dieu s'est monstré pere envers luy, ie vous prie, devant que nous venions à la centieme partie, ne faudra-il point que noua soyons confus? Puis qu'ainsi est donc que les graces de Dieu sont innombrables, et qu'elles ne se peuvent comprendre nullement: pourquoy ne recevrons-nous les maux qu'il nous envoye? car encores que nous fussions affligez beaucoup plus que noua ne sommes pas, ai est-ce que tousiours les benefices de Dieu surmonteront de beaucoup plus que toutes les afflictions que nous pourrons souffrir de sa main. Ainsi donc notons bien ceste raison de Iob, afin que quand Dieu nous affligera, noua portions patiemment le tout, cognoissans que c'est bien raison que nous recevions le mal de sa main puis que nous on avons receu tant de biens. Mais ce qui reste de ceste sentence sera reservé à demain, pource qu'elle ne pourroit pas estre maintenant deduite plus au long.

Or nous prierons ce bon Dieu etc.

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DIXIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE II. CHAPITRE.

ce Sermon contient le reste de l'Exposition du verset dixieme, et puis les versets suyvans.

11. Or trois amis de Iob ayans ouy tous les maux qui luy estoyent advenus, c'est assavoir, Eliphas Themanite, Baldad Subite, et Zophar Naamathite, vindrent du lieu ou ils habitoyent: car ils s'accorderent de venir pour avoir compassion de luy, et le consoler. 12. Or en levant leurs yeux de loin ne le cognurent pas, et puis ils esleverent leurs voix, et gemirent et descirerent leurs robes, et ietterent la poussiere su; leurs chefs vers le ciel, 13. Et s'assirent avec luy à terre par l'espace de sept iours, et de septnuicts, tellement que nul ne sonnoit mot, car ils voyoyent que sa douleur estoit grandement augmentee.

Nous traittasmes hier en somme que veut dire ceste sentence. de Iob, Nous avons receu le bien

de la main du Soigneur, pourquoy n'en recevrons nous le mal? c'est pour monstrer que les hommes sont par trop ingrats s'ils ne cognoissent qu'estans obligez à Dieu de tant de benefices, et de graces qu'ils ont receuës de luy, ils ne doivent refuser de souffrir quelques afflictions quand il les veut ainsi exercer. Or il y en a qui l'entendent diversement, Nous recevons le bien de la main du Seigneur, comme si Iob esperoit qu'à l'advenir encores Dieu luy seroit tel, comme il l'avoit senti auparavant. Il leur semble donc que Iob a voulu consoler sa femme, et soy-mesme, en disant, le mal ne durera pas tousiours, si Dieu nous afflige, cela n'est pas qu'il vueille continuer iusques au

IOB CHAP. II.

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bout, en la fin encores aura-il pitié de ceux qui sont ainsi angoissez. Mais le sens naturel est celuy que nous avons desia exposé, c'est assavoir que Iob reduisant en memoire les biens qu'il avoit receus de la main du Seigneur, se tient oblige à luy iusques là qu'il faut qu'il soit patient en toutes adversitez. Et de là nous avons à recueillir une bonne doctrine et utile, c'est toutes fois et quantes que les maux nous pressent, que nous coignoissions que Dieu s'est monstré si bon Pere envers nous et en tant de sortes, qu'il ne nous faut point esbahir s'il nous chastie par fois, et que pour cela nous ne devons point estre incitez, ni esmeus à murmurer contre luy. Or cependant il est certain que Iob ne pouvoit pas estre consolé, sinon qu'il appliquast au temps à venir les graces qu'il avoit desia recenës de Dieu. Car si nous cognoissions seulement que Dieu nous a esté bon pour le temps passé, et que nous n'eussions rien plus, que seroit ce? nous ne pourrions pas estre patiens comme il a desia esté dit. Il faut que nous soyons asseurez de la bonté et de l'amour de Dieu, il nous faut tousiours esperer en sa grace ne doutans point qu'il ne poursuyve à nous aimer, encores qu'il nous traitte rudement. Iob donc a tellement reduit en memoire les benefices qu'il avoit senti au paravant de la main de Dieu, qu'il a fait ceste conclusion, que Dieu n'avoit point changé de propos, ni de nature, encores qu'il l'afflige, qu'il ne laisse point d'estre tousiours bon et iuste. Quand nous aurons ceste consideration-la, voila qui pourra adoucir nos tristesses. Il est vray que les maux qui sont contraires à nostre nature, nous seront bien aigres à porter' et bien difficiles: comme des medecines seront ameres et fascheuses, mais si est - ce qu'on adoucit les medecines, afin qu'elles puissent plus aisement estre receuës. Dieu nous donne aussi dequoy adoucir les afflictions, afin que nous ne soyons point contristez par trop. Et voila le principal, c'est que combien qu'il nous semble que Dieu nous soit contraire, toutesfois attendu que nous l'avons experimenté si bon, et qu'en tant des sortes il nous a fait sentir son amour, nous ne doutions point qu'il ne poursuive iusques en la fin, Pour ceste cause il est dit, que Iob en tout ceci n'a point offense en ses levres. Or ici il ne nous faut point entendre que Iob ait esté un hypocrite, et qu'il ait glorifié Dieu de bouche, et cependant qu'il ait ou une affection au coeur toute contraire. Pourquoy donc est-ce qu'il est dit, qu'il n'a point peché on ses levres? c'est pour monstrer qu'il a ou une vertu admirable. Vray est que quelquefois combien que nous concevions des mauvaises fantasies, qu'encores nous nous retenons, et ne nous eschappe point de mauvais propos. Comme quoy? Un homme sera tenté de se despiter à l'encontre de Dieu, il luy viendra beau

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coup d'imaginations au cerveau, qu'il s'esleveroit volontiers contre Dieu, mesmes il conçoit des blasphemes. Or sur cela il se reprime, et se redargue soy-mesme: Povre creature comme l'entons tu ? Voila donc comme au milieu de nos tentations Dieu nous fait la grace de resister, en sorte que nous ne venons point-là à l'extremité pour blasphemer ouvertement contre luy: non point que cependant nous ne soyons coulpables d'avoir conceu telles choses, et qu'il ne nous faille condamner devant Dieu: toutesfois si est-ce qu'il faut bien que l'Esprit ait besongne on nous, quand nous n'avons point consenti à telles tentations et ne nous y sommes point pleus. On pourroit bien prendre ce passage on ce sens-la, Que Iob n'a point offensé en ses levres, c'est à dire qu'il n'est point venu iusques à l'extremité: combien qu'il fust solicité à mal, toutesfois qu'il y a resisté, que le mal ne l'a point du tout vaincu, mais qu'il a bataillé constamment. Non obstant quand nous aurons bien tout regardé, il n'y a nulle doute, qu'ici Iob ne nous soit mis au devant comme un homme vrayement parfait on patience. Et pour mieux comprendre cela, notons ce que dit Sainct Iaques (3, 2), Que celuy qui n'a point peché en sa langue est parfait par dessus tous. Et pourquoy ? Nous voyons combien les hommes sont volages à parler, qu'aucunesfois devant que nous ayons conceu une chose, elle est dite: celui qui se peut retenir, tellement qu'il n'a aura point un mot qui lui sorte que bien moderé, et bien compassé, celui-la monstre qu'il est doué d'une grace singuliere.

Voila ce que nous avons à noter ici de Iob, que tant s'en faut qu'il se monstre rebelle à Dieu, que mesmes toutes ses paroles sont si bien reiglees, qu'au lieu que les hommes sont si legers, qu'ils ne peuvent point moderer leurs langues, Iob s'est humilié devant Dieu. Or par cela nous sommes instruits d'invoquer Dieu, afin qu'ils nous face la grace de n'user iamais de propos qui tendent contre l'honneur de son sainct nom. Car nous savons que la langue doit estre principalement dediee à l'honneur de Dieu. Il est vray qu'il nous y faut appliquer tous nos membres: comme il a tout creé, c'est bien raison aussi que le tout se rapporte à sa gloire: mais il veut que les langues resonnent on nos bouches, tellement qu'elles soyent instrumens à le glorifier: que si nous les appliquons à l'opposite, c'est pervertir l'ordre de nature. Or tant y a que nous sommes adonnez à ce vice (comme i'ay dit) et qu'il n'y a rien plus difficile que de nous retenir. D'autant plus donc avons nous besoin d'invoquer Dieu, afin qu'il nous gouverne on telle sorte, que mesmes nous ne prononcions point un mot, qui ne soit à son honneur. Au reste, si quelquefois nous concevons des meschantes fantasies, comme il

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est impossible en telle fragilité que nous n'ayons beaucoup de mauvaises cupiditez, et Satan nous induira à ceci, ou à cela, sachons que desia nous sommes coulpables devant Dieu, et qu'il luy en faut demander pardon: mais cependant que nous combations vaillamment, et que ces choses ici soyent mises sous le pié, et que nous facions comme il fut hier dit. Car Iob non seulement redargue sa femme, mais il monstre sa folie. Il faut donc que nous advisions de ne point entrer en dispute et en procez contre Dieu, mais plustost que nous apprenions de nous reprimer, voire et nous redarguer vivement. Voila comme il nous faut estre apres pour condamner un tel vice qui est en nous. Et en cela voyons nous la bestise qui a regné et regne encores auiourd'huy entre les Papistes: car en leurs synagogues ils diront, que quand un homme entrera en doute, s'il y a un Dieu ou non, si Dieu est iuste ou non, quand il concevra des blasphemes en sa teste, horribles et enormes, moyennant qu'il n'y consente point du tout, que cela n'est point peché. Si un homme est solicité à desrober, ou à meurtrir son prochain, ou à blasphemer, ou à s'adonner à paillardises, qu'il sente des affections là dedans qui le transportent, ils disent que tout cela n'est point peché. Ne faut-il pas que telles gens soient pires que bestes brutes? Si est-ce que voila une resolution toute commune entre les Papistes: et ils sont bien dignes de telles resolutions, d'autant que il n'y a qu'hypocrisie en eux: qu'ils veulent amoindrir tellement les pochez, que ce ne soit plus rien: ils feront des pechez veniels quand l'homme aura offensé Dieu mortellement: quand il aura commis un peché le plus enorme du monde il ne faut qu'un aspergez d'eau beniste, et les voila aquittez envers Dieu. Or de nostre part (comme i'ai desia dit) advisons que si nous sommes solicitez de quelque mauvaise doute, desia nous sommes condamnez devant Dieu. Prevenons donc son iugement, que nous soyons nos iuges, et passions condamnation, et cependant ne doutons point que Dieu n'ait pitié de nous, et qu'il ne nous supporte en nos infirmitez, moyennant que par la grace de son S. Esprit, nous reiettions telles choses, et que nous n'y consentions point pour mettre à execution les mauvaises fantasies que nous aurons conceu en nostre esprit. Voila comme nous en devons faire.

Or il est dit consequemment: Que trois amis de Iob ayans entendu tous les maux qui luy estoyent advenus, ont prins conseil de le visiter: Et comment? pour avoir compassion de luy, et pour le consoler. Il semble bien de prime face que Dieu vueille alleger son serviteur Iob, quand il lui envoye des personnages qui monstrent avoir pitié de son mal, et qui sont savans et prudens pour le pouvoir

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consoler, comme nous verrons bien par leurs disputes tantost apres, que c'estoient gens exquis. Or donc en eust peu iuger que desia Dieu vouloit tendre la main à Iob pour le delivrer des maux qu'il lui avoit envoyé: mais nous verrons que ceste visitation de ses amis, a esté pour aggraver son mal, et pour le plonger iusques au profond des abismes. Par cela que nous soyons admonnestez, si quelque fois nous avons esperance d'estre retirez de nos afflictions, et si la chose n'advient pas comme nous l'avons attendu,, qu'il ne nous faut point trouver cela nouveau. Car nous voyons que Iob a esté frustré de son espoir qu'il a eu en voyant ses amis, et qu'ils lui ont esté comme des diables pour le tourmenter beaucoup plus qu'il n'avoit esté auparavant. Mais tant y a que leur affection n'estoit point telle, ils ne vienent point là pour se moquer de Iob ils n'y appontent nulle malice, ni iniquité: mais ils ont une droite charité envers lui et entiere. Car il est dit, qu'ils veulent avoir compassion de lui, c'est à dire, recevoir une partie de son mal entant qu'il leur est possible porter une telle douleur, comme s'ils eussent esté conioints et unis à sa personne. Voila à quelle fin ils vienent, et toutesfois nous voyons qu'il y a pour Iob de l'affliction plus grieve. Soyons donc admonnestez par un tel exemple, qu'encores que nous ayons bonne affection envers nos prochains, et que nous demandions de les soulager en leurs maux, il faut bien que Dieu nous y conduise, ou autrement ceste bonne intention-la ne vaudra rien. Quand donc nous voyons nos prochains qui travaillent, qui sont en quelque necessité, il est vray que nous devons demander à Dieu qu'il nous face la grace d'avoir compassion d'eux, et de les secourir: mais ce n'est pas le tout encores. Et pourquoi? nous n'avons pas l'esprit de prudence, en sorte que nous irons à la traverse, il nous semblera que nous faisions le mieux du monde, et ce sera pour desesperer une povre personne, laquelle sentira desia assez son mal. Nous voyons qu'il y en a beaucoup de zelateurs qui seront tout ardens, ils auront quelque desir de se monstrer charitables envers ceux ausquels ils pourront aider: mais quoy? il n'y aura nulle dexterité, nulle façon: quand ils viendront à une povre creature qui sera desia affligee, ils lui apporteront un tourment nouveau. Et d'où procede cela? C'est qu'il n'y n point de conseil ne de prudence. Il faut donc que Dieu besongne en ceci, autrement (comme i'ay dit) si nous voulons subvenir les uns aux autres en nos necessitez, quand Dieu nous aura donné ceste affection-la prions-le qu'il nous donne quant et quant le moyen et l'adresse, que nous puissions donner ce qui est bon, et ce qui est utile, que nous sachions traitter les gens selon qu'il leur sera propre et convenable à leur

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nature: que s'il y a une personne qui soit en trop grande angoisse, que ce que nous lui apporterons de consolation soit si bien appliqué à son usage, qu'il en sente quelque allegement. Il nous faut prier Dieu qu'il nous donne cela: car ceste vertu ne se trouvera point en nous, et puis Dieu nous a-il donne la prudence? Il faut qu'il nous donne encores une humanité en nous, afin de n'estre point trop rigoreux contre ceux desquels nous pourrions desesperer, mais que nous soyons plus enclins à une affection pitoyable, c'est à dire, que nous soyons humains, que nous esperions bien de leur salut, comme il est dit, que la charité espere tout. Voila donc ce que nous avons à noter.

Et au reste quand nous ferons comparaison de ceux ci avec nous, il est certain que nous cognoistrons qu'il est besoin que Dieu nous y gouverne. Pourquoi? Ce ne sont pas ici des idiots, comme desia nous avons déclare, ce ne sont pas des estourdis, mais grands personnages' et advisez iusques au bout, comme ils se déclarent: et neantmoins, nous voyons comme ils y procedent, qu'il ne tient point à eux que IOB ne soit abismé iusques aux enfers. Et qui est cause de cela? Dieu nous a voulu monstrer qu'il n'y a sagesse ni discretion en l'esprit des hommes, qu'il n'y a ne regle ni mesure, sinon celle qu'il donne. Sachons donc si nous n'avons cela, que nous ne pourrons consoler ceux qui seront ainsi affligez. Car si les amis de IOB (qui estoyent si excellens) lui ont ainsi defailli,, par plus forte raison nous y defaudrons, si ce n'est que Dieu supplee, et qu'il nous donne de quoy pour nous y porter comme il appartient. Voila ce que nous avons à retenir. Au reste, quand il est dit: Qu'ils ont prins conseil d'avoir compassion de luy, et de le consoler, en ces doux mots il nous est monstré quel est le devoir de ceux qui voyent leurs amis et leurs prochains endurer quelque mal. Il y a donc deux choses qui sont requises à consolation, et puis au secours: car nous pourrions nous employer iusques au bout pour subvenir à ceux qui ont faute de nostre aide, mais cela ne sera point grand chose, si nous n'avons le courage d'estre comme eux, et nous conioindre là comme si nous sentions leurs maux en nos personnes. Nous pourrions donner tout nostre bien aux povres, que s'il ny a charité, cela n'est rien. Sainct Paul en parlant ainsi (1. Cor. 13, 3) se declare, monstrant que nous pourrons bien faire beaucoup de belles choses, qui toutesfois ne seront que mensonge et vanité, sinon que nous ayons charité qui conduise le tout. Et nous en verrons qui s'employeront vaillamment s'il faut aider à quelqu'un, mais ils n'ont point de sentiment ne d'apprehension. Voila pourquoy il est dit, que les amis de IOB sont l venus pour le consoler, et comme pour le retirer

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de son mal, et avoir compassion de lui. Et de fait, il n'y a celui de nous qui ne demande ceste consolation icy en premier lieu, c'est qu'on ait compassion de nous. Exemple: si qu'elqu'un endure du mal, et bien qu'on le viene servir, qu'on lui face tout ce qui sera possible: s'il a ce iugement, que ceux qui lui font du bien ne s'en soucient, et qu'ils ne soient pas touchez de son mal cela lui vient comme à regret. Il est vray qu'il recevra le bien qu'on lui fait: mais il n'estime cela gueres au pris d'une doleance: tellement que quand en ne lui feroit nul secours, et qu'il n'auroit point d'aide, s'il voit neantmoins, Ces povres gens ici sentent mon mal comme mes propres membres, il prisera beaucoup plus cela que tout le secours qu'on lui sauroit donner. Ainsi donc quand nous voudrons nous acquitter de nostre devoir envers ceux qui seront affligez, commençons par ce bout, c'est assavoir d'avoir pitié de leurs maux, d'en sentir une partie entant qu'en nous est. Voila une vraye approbation de charité. Il cet vray cependant, que nous devons aussi monstrer ceste compassion là par effect. Il y en a qui seront assez esmeus voyans les adversitez de leurs prochains: mais cependant ils sont là comme des souches qu'on ne peut tirer aucun secours d'eux, tant ils sont abbatus. Or il faut que nous suivions ce moyen ici de tellement estre pitoiables et tendres en nos affections, quand nous verrons quelqu'un endurer du mal, que nous ayons tousiours les mains à delivre pour lui subvenir selon la faculté que Dieu nous donne. Il ne faut point donc que noue ayons nos coeurs tellement assoupis, que nos courages soyent abbatus, qu'ils soyent rendus stupides du tout: mais plustost il faut que ceste pitié s'estende plus loin, et qu'elle nous incite à cercher comme nous pourrons donner remede aux maux que nous voyons en nos prochains.

Et c'est ce qui est ici dit en second lieu, Que les amis de IOB estans venus pour se lamenter avec lui, quant et quant l'ont voulu consoler, qu'ils ne sont pas là venus seulement pour pleurer, et dire, Nous sentons une partie de ton mal, mais que ça esté pour le soulager, s'il leur eust esté possible. Voila donc leur affection pour laquelle ils sont venus. Mais quoy? ils defaillent au milieu du chemin: quand ils entreprenent le message, ils sont bien disposez: mais ils ne tienent point le moyen qui est requis et necessaire: c'est qu'estans arrivez ils ayent tousiours ceste compassion envers IOB, et puis qu'ils cerchent les moyens de le consoler, qui lui sont propres, et qu'ils tendent du tout à cela. Or ils ne le font point, mais au contraire ils sont là comme esperdus. Et qu'est ceci? Il n'y a nulle doute qu'il ne se trouvent comme scandalisez en la personne de IOB voyans une telle

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extremité d'affliction, qu'il leur semble que Dieu ne le traitteroit point si asprement, s'il n'estoit un homme reprouvé. Ils conçoivent donc un tel scandale par les maux qu'ils voyent excessifs en Iob, qu'ils perdent courage de le consoler. Et voila pourquoy il est dit au Pseaume (41, 1), Bien heureux est l'homme qui est entendu sur l'affligé. David avoit passé par là comme Iob: car il avoit enduré de grandes adversitez, en sorte qu'il estoit là comme reietté de Dieu, ainsi que nous avons dit par ci devant. Et en disoit, Or voila, ne voit-on pas bien, que ç'a esté une chose vaine quand il s'est glorifié d'esperer en Dieu, qu'il s'est tousiours promis que Dieu lui subviendroit? et nous voyons tout le contraire. D'autant donc que David estoit condamné des hommes sous ombre que Dieu le persecutoit, et qu'il vouloit exercer sa patience en beaucoup de sortes: il dit, Bien-heureux est l'homme qui est entendu sur l'affligé. Par cela il signifie que Dieu sur tout demande, si en voit quelqu'un qui soit angoissé pour estre affligé durement, que sous ne concevions point du premier coup pour dire, O celuy-la est damné, Ô Dieu monstre bien qu'il le veut retrancher, il n'y a plus d'esperance, le voila desesperé. Que nous ne soyons point si rigoreux, mais que nous ayons ceste prudence pour dire, Et bien, attendons que Dieu voudra faire: les afflictions sont communes tant aux bons qu'aux mauvais, et quand elles adviennent aux bons, elles ne sont pas sans cause. Quand Dieu les afflige, si nous n'appercevons point la raison pourquoy, si est ce qu'il nous faut contempler Dieu estre iuste. Nous verrons donc les afflictions communes aux esleus de Dieu, à ceux qu'il tient pour ses enfans, et à ceux qui sont reprouvez, et qui vont en perdition. Or d'autant que ce n'est pas à nous de iuger, sinon que Dieu nous ait monstré quelle sera l'issue des afflictions, il faut qu'on se tiene en suspens, comme en dit, Cest homme est - il affligé ? Et bien, cognoissons la main de Dieu, et commenceons par nous-mesmes, pour dire, Helas, i'en ay bien merité autant ou plus: povre creature regarde si tu n'as pas offensé ton Dieu en tant de sortes qu'il te pourroit punir cent mille fois plus, que celui que tu vois tant endurer. Que donc nous regardions à cela pour conclure? Et bien, voila un povre homme qui est bien rudement traitté: vray est qu'il a esté de mauvaise vie, et c'est à bon droit qu'il souffre, mais si est-ce que nous ne savons point encores ce que Dieu veut faire. Voila la prudence à laquelle David nous exhorte, que nous attendions voir si Dieu voudra delivrer ceux qu'il persecute de sa main, combien que ce soit à bon droit. Et ainsi apprenons d'estre munis contre tous les scandales qui nous peuvent advenir, que nous

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ne soyons point troublez quand les choses excederont nostre fantasie, que pour cela nous ne soyons point empeschez de faire tousiours nostre office, que le coeur ne nous faille point au milieu du chemin. Il est vray que ceste doctrine est bien difficile à pratiquer: mais d'autant plus nous y faut -il mettre de peine, et Dieu nous fera la grace d'en venir a bout. C'est ce que i'ay dit du commencement, que si nous avons ce desir et ce zele de consoler nos prochains, que nous demandions à Dieu qu'il nous garnisse du moyen de ce faire, afin que quand ce viendra à l''executer, nous ne soyons point là inutiles, comme souches de bois. Or toutesfois si ne faut-il point trouver trop estrange, que les amis de lob se soyent ainsi effrayez, voyans l'estat auquel ils l'ont trouvé: car il est desfiguré iusqu'au bout tellement qu'il ne le peuvent cognoistre de prime face, comme dit le texte Il est vrai qu'ils avoyent une telle affection enracinee en leur coeur, que le voyans ainsi miserable, si n'ont-ils pas laissé toutesfois d'encores monstrer qu'ils l'aimoyent: mais tant y a que l'ayans cognu ils ont esté estonnez. Il est dit consequemment, Que ayans eslevé leurs voix, ils se sont mis à pleurer. Ces larmes ici ne sont point venues d'une feintise, c'estoit une bonne affection qu'ils avoient: mais tant y a que d'autant qu'ils s'estoient effrayez à cause de la grandeur des maux que Iob enduroit, les voila troublez, et retardez de pouvoir faire leur office, comme ils avoyent pretendu. Ce n'est pas donc le tout d'avoir quelque amour, et d'en monstrer les signes, mais il faut que ceste amour-la soit bien reglee, afin que nous puissions servir les uns aux autres, comme Dieu le commande.

Touchant de ce qui est dit, Qu'ils ont deschiré. leurs robes, et qu'ils ont ietté la poussiere sur leur teste, qu'ils se sont iettez à terre, qu'ils ont esté par l'espace de sept iours et sept nuicts sans sonner mot: en ceci nous voyons ceste compassion, de laquelle nous avons parlé ci dessus: mais outre cela nous voyons qu'ils se sont voulu humilier avec Iob, comme pour interceder envers Dieu, afin qu'il eust pitié de lui. Car quand les Anciens iettoyent la poudre sur leur teste, c'estoit en signe d'humilité, et de recognoissance de leurs pechez: ils cognoissoyent en premier lieu quelle estoit leur condition pour dire, Dieu nous afflige-il? pensons à ce que nous avons mis en oubli, c'est assavoir, que nous ne sommes que pourriture, que ce n'est rien de nous: car les hommes en prosperité s'enyvrent, ils s'esgayent, ils voltigent en l'air, ils ne sont point touchez de solicitude: mais quand Dieu frappe sur eux, alors ils se tempestent, ils ne savent d'où ils sont venus, ne là OU ils doivent retourner. Et ainsi les Anciens, afin de se reduire tout cela en me

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moire, usoyent de ceste ceremonie, comme se rendans coulpables par ce moyen devant Dieu, comme s'ils eussent esté povres mal-faicteurs. Et c'est ce qui est requis à ceux qui ont offense, c'est assavoir, qu'ils demandent pardon en cognoissant leurs fautes, qu'ils se rendent coulpables devant Dieu, et qu'ils retournent à luy avec une vraye repentance. Or Iob avoit bien l'occasion d'ainsi faire, et ses amis ne pouvoyent point declarer aussi leur amitié, sinon qu'ils fissent le semblable: car nous sommes tenus de nous mettre en la personne de nos prochains, pour demander pardon à Dieu en leur nom: le plus grand secours que nous puissions faire à ceux qui sont en necessité, c'est de prier Dieu qu'il ne les reiette point du tout. Or nous ne pouvons pas secourir par nos prieres ceux qui sont affligez, sans avoir ce que i'ay recité, c'est assavoir, que nous leur tenions compagnie pour nous humilier devant Dieu, que nous venions là pour faire le dueil avec eux. David proteste, (Pseau. 35, 13.14) qu'il a fait cela pour ses ennemis mesmes, que quand il les a veu aller en ruine, il en a esté angoisse en son coeur, il en a ietté les larmes ameres, et les souspirs. Si David a fait cela pour ses ennemis qui l'avoient persecuté, comment ne le ferons-nous pour ceux que nous cognoistrons enfans de Dieu? Il est vrai qu'il nous faut ensuivre David c'est que nous prions pour nos ennemis (car sans cela Iesus Christ ne nous advouë point pour ses disciples) mais c'est une lascheté par trop grande, si nous n'avons telle pitié de ceux ausquels nous appercevons quelque signe de pieté et de religion, qui sont instruicts en une mesme doctrine: quand donc ils vienent pour demander pardon à Dieu, il faut que nous soyons conioints avec eux en cela. Voila (di-ie) ce que nous avons à noter quand il est dit, Que les amis de Iob ont deschiré leurs robes, qu'ils se sont iettez par terre, qu'ils ont ietté de la poudre sur leurs testes. Cependant notons que combien que telles ceremonies soyent signes de repentance, il ne faut point penser que les hommes soyent acquittez, quand ils auront vestu un sac, qu'ils auront bien pleuré, qu'ils auront usé de telles façons de faire, tellement qu'il semble qu'il n'y ait que humilité et affliction en eux: plustost il nous doit souvenir de ceste sentence de Ioel (2, 13), Rompez vos coeurs, et non pas vos robes. Par cela Ioel signifie, que ce n'est rien quand les hommes auront de grandes ceremonies, et qu'ils se tourmenteront beaucoup en apparence, sinon que leurs coeurs soyent rompus auparavant. Et quelle rompure est -ce que Dieu demande en nos coeurs ? (''est que nous soyons abbatus et humiliez devant luy, que quand nous appercevons quelques signes de son ire, quand mesmes nous sentons desia les coups de sa main, nous soyons patiens, cognoissans

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que le tout vient à cause de nos pechez, que nous ne facions pas comme beaucoup, lesquels estans battus des verges de Dieu rongent leurs frains comme des mules, lesquels conçoivent ie ne say quelle aigreur et amertume, qui est pour les faire despiter à l'encontre de Dieu, combien qu'ils facent semblant d'estre bien domtez. Or au contraire (comme i'ay dit) il faut que nos coeurs soyent rompus, suivant l'exhortation qui nous est faite au Pseaume (17, 3), que nous desployons nos coeurs devant Dieu, afin qu'il cognoisse tout ce qui est }à dedans. Suivans donc ceste sentence du Prophete Ioel, que nous ne rompions point nos robes, mais nos coeurs plustost: car en cela se monstrera la vraye repentance. Mais il est impossible que nos coeurs soyent vrayement rompus qu'aussi nous ne declarions par experience ceste humilité -la, que nous confessions nos vices, afin de donner gloire à Dieu. Et en cela voit-on quelle moquerie c'est de ceux qui pensent avoir beaucoup fait, quand ils accorderont qu'ils ont failli: ils auront commis une offense enorme contre Dieu, ils auront scandalizé son Eglise. Et bien, si en arrache d'eux quelque petit mot, qu'on leur vueille faire cognoistre leurs fautes: ce sera à dire, O c'est trop: il leur semble que Dieu est trop aspre, et trop rigoureux contre eux. Or tant y a qu'il ne nous faut point penser que Dieu nous reçoive comme repentans, sinon que nous luy apportions ce sacrifice, duquel il est parlé au Pseaume 51 (v. 19). Et quel sacrifice? que nous ayons nos coeurs et nos esprits en destresses, en sorte que nous n'en puissions plus, que nous soyons; tellement confus d'avoir commis les pechez desquels nostre conscience nous remort et accuse, que nous ne sachions que devenir, iusqu'à ce que nous avons trouvé grace en nostre Dieu. Voila donc quant a ce poinct, que la penitence ne consiste pas en ceremonies, elle a son siege au coeur de l'homme, mais cependant si faut-il qu'elle se declare par signes, et si nous avons une affection bien reglee, qu'elle apparoisse devant les hommes, que nous n'ayons point seulement ce mot en la bouche pour dire, Nous avons offensé, mais que le coeur parle premier que la langue.

Or quand il est dit, que les amis de Iob ont esté sept iours et sept nuicts assis là avec luy ce n'est pas qu'ils ne se soyent bougez de la, mais qu'ils ont esté par l'espace de sept iours se lamentans là avec luy, et se iettans par terre, et mesmes qu'ils ont rendu bon tesmoignage de leur amour envers luy, quand ils se sont privez de toutes delices, et de toutes commoditez, afin d'estre là en dueil avec celuy lequel ils vouloyent consoler. Voila quelle est la somme. Or cependant il est dit, qu'ils n'ont sonné mot: et en cela nous voyons ce que i'ay desia touché, c'est qu'ils se sont troublez par

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trop, voyans la main de Dieu estre si rigoureuse sur Iob. Car ils estoyent venus en propos deliberé pour le consoler: maintenant ils sont comme muets. Qui en est cause? Est-ce qu'ils ayent oublié tous les argument qui pouvoyent servir à consolation? Nenni, ils avoyent l'esprit bien disposé, comme nous verrons ci apres. Pourquoy donc est-ce qu'ils se taisent? Pource qu'ils sont preoccupez de ceste fantasie. Comment? nous estimions que cest homme fust serviteur de Dieu, et bien si Dieu l'avoit afflige, nous pensions encores qu'il y eust ordre de le consoler: or nous voyons que Dieu le delaisse, qu'il a mis des marques en luy pour monstrer que c'est un homme reprouvé, qu'il n'y a plus d'esperance en luy, nous ne voyons donc point de moyen pour le consoler. Voila la cause de leur estonnement: et ils devoyent regarder aux promesses de Dieu, par lesquelles il nous testifie, que quand il nous semblera que tout soit perdu et desesperé pour nous, il y pourra encores mettre remede: or ils ne l'ont point fait. Par cela donc nous sommes advertis (comme i'ay desia touché) de prier Dieu, qu'il nous retiene, afin que nous ne soyons point esmeus d'une telle compassion, ou en nos maux propres, ou en ceux de nos prochains, que nous concluyons qu'il nous faille desesperer. Car le

diable ne demande sinon de nous faire une telle conclusion, et nous mettre en teste que Dieu nous a reiettez: Estimes-tu (dira-il) que Dieu te vueille iamais recevoir à merci, veu que tu l'as offensé en tant de sortes? Si nous donnons lieu à telle tentation, voila comme nous sommes destituez de la grace de Dieu, et de toutes ses promesses. Et ainsi prions Dieu tant plus soigneusement qu'il nous fortifie en telle sorte, que nous puissions repousser tels assauts de Satan, que quand nous serons affligez en nos propres personnes, ou bien que nous verrons nos prochains endurer, nous ne soyons point abbatus par trop, mais que nous prenions courage pour faire ceste conclusion, Et bien il est vrai que ces afflictions ici sont grandes, mais il faut tousiours esperer en Dieu, et esperer qu'il convertira ce mal ici en nostre salut, comme il fait servir au profit de ses fideles tout ce qu'il leur envoye en ce monde. Quand donc nous aurons ce regard-là, nous ne serons iamais destituez de soulagement en nos afflictions, nous ne serons iamais forclos de l'aide de Dieu, moyennant que nous ayons nostre refuge à luy.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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L'ONZIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE III. CHAPITRE.

1. Cela fait, Iob ouvrit sa bouche, et maudit son I iour, 2. Si respondit Iob, et dit, 3. Que le iour auquel ie fu nay perisse, et la nuict en laquelle il fut annoncé, qu'un enfant masle estoit conceu. 4. Que ce iour-la soit obscurci de tenebres, que le Dieu d'enhaut ne le requiere point, qu'il n'y ait point de clarté pour illuminer. 5. Que les tenebres, et une ombre espesse l'obscurcisse, qu'il soit saisi de nuees, que les chaleurs du iour le bruslent. 6. Que ceste nuict soit saisie d'obscurité, qu'elle ne soit point contee entre les iours de l'an, qu'elle ne viene point au nombre des mois. 7. Que c'este nuict-la soit solitaire, qu'il n'y ait point de ioye en icelle. 8. Que ceux qui ont accoustumé de maudire les iours, la maudissent, et ceux qui eslevent lamentation. 9. Que les estoiles soyent obscurcies en icelle, qu'il n'y ait point d'attente de clarté, et que les paupieres de l'aube ne la voyent point: 10. D'autant qu'elle n'a point clos les portes du ventre qui m'a porté, afin de cacher les fascheries de mes yeux.

Nous avons à considerer ici l'intention du S. Esprit, afin que nous appliquions tonte ceste doctrine à nostre usage. Iusques ici nous avons veu la patience de Iob, et comme il s'est du tout assubietti à Dieu, mesmes qu'il n'a cessé de le benir, combien qu'il fust iugé miserable entre les hommes. Or maintenant il semble bien qu'il tourne tout au rebours, et qu'il se despite à l'encontre de Dieu: mais quand nous aurons bien tout regardé de pres, il y a ici un combat, où d'un costé l'infirmité de l'homme se declare, et de l'autre nous voyons qu'il y a encores quelque vertu pour resister aux tentations. Iob donc est ici comme en bransle au milieu: là où auparavant il n'y avoit que constance et vertu en luy, il y a un meslinge, que l'infirmité de sa chair le fait cliner en sorte qu'il murmure contre Dieu: mais cependant, si est-ce que son intention n'est pas telle de se constituer ennemi de Dieu. Mais tant y a qu'il luy eschappe

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dos mots qui sont mauvais, et qui procedent aussi d'une affection vicieuse, et qu'on ne pourroit absoudre. Voila le premier article que nous avons à observer, cest assavoir, quel est l'estat de Iob qu'il ne se monstre point si ferme comme auparavant: mais il y a un combat tel, qu'il monstre bien qu'il est homme fragile, et qu'il De peut pas venir à bout comme il voudroit bien des tentations, qu'il ne s'assubiettit pas à Dieu d'un courage si paisible, comme il seroit requis, et comme il avoit accoustumé de faire. Or nous avons ici un advertissement bien utile: car en premier lieu nous voyons que les hommes ne peuvent sinon ce qu'il leur est donné d'en-haut. Apprenons donc de ne nous point glorifier en nos vertus, comme nous voyons que la pluspart s'abusent, qu'il leur semble qu'avec leur franc-arbitre ils peuvent monts et merveilles. Or il DO nous faut point tromper en telles imaginations, mais sachons que d'autant que nous serons soustenus de Dieu, nous pourrons tenir bon: mais si tost que Dieu nous laschera la main, nous serons abbatus. Il n'y a rien donc dequoy les hommes se puissent glorifier: mais il faut qu'ils dependent du tout d'enhaut, et qu'ils recourent là, quand ils voudront estre bien fortifiez. Cependant nous voyons le changement qui est advenu soudain à Iob: car il ne semble point qu'il ait occasion nouvelle de se despiter ainsi, et de maugreer le iour de sa naissance: et toutesfois il fait cela sept iours apres qu'il s'estoit monstré ainsi patient: il semble que ce soit un homme tout divers, mais il ne faudra que tourner la main, que toute nostre vertu s'esvanovyra, sinon que Dieu continue à nous assister. Et voila pourquoy l'homme est accomparé à un ombrage: ce n'est point seulement pource que nostre vie est ainsi fragile et caduque, mais c'est que nous sommes inconstans, qu'il n'y a nulle tenure en nous que nous changeons propos, et quelquefois nous aurons des bouffees, qu'il semblera que nous ayons un courage de lion, et tantost nous serons effeminez, qu'il n'y aura plus ni raison, ni sens: tant s'en faut que nous ayons la magnanimité de combatre contre les tentations, que nous ne voudrions point mesmes ouir rien qu'on nous remonstre. Notons bien donc ce changement qui est ainsi soudain aux hommes, afin que nous soyons sur nos gardes: et quand nous aurons invoqué Dieu le matin, qu'au long du iour nous facions le semblable: bref, que nous pensions tousiours à Dieu sans nous en destourner en quelque maniere que ce soit. Voila donc comme nous devons tousiours estre en solicitude: voila comme nous devons perseverer en prieres et oraisons.

Venons maintenant à ce qui est exprimé au texte, Que Iob a maudit le iour de sa naissance. Il y en a qui veulent excuser du tout Iob, comme

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s'il avoit esté transporté en son mal, sans toutesfois blasphemer contre Dieu. Les autres imaginent, qu'il a oublié ceste patience qu'il avoit eue par ci devant, et qu'il s'est du tout desbordé, qu'il ne luy est plus souvenu de glorifier Dieu, mais qu'il a esté transporté de ses passions, qu'il a parlé comme un homme insensé. Il redarguoit auparavant sa femme de folie, mais il se monstre fol au double, maudissant le iour auquel il fut né. Or il est certain que Iob n'est point venu en ceste extremité la: car tousiours il a eu ce but d'obeyr à Dieu, comme nous verrons. Mais cependant il y a eu moyen, c'est assavoir, qu'en bataillant il n'a pas laissé d'estre navré, il n'a point laissé de recevoir des coups, il a chancelé, il a fleschi. Ainsi donc retenons ce moyen-la, c'est assavoir que Iob n'a pas eu une perfection si entiere comme auparavant: combien que le mal l'eust pressé, et qu'il semblast qu'il eust defaillir au milieu du chemin, tant y a qu'encores il a poursuivi son cours, et vouloit obeyr à Dieu: mais cependant (comme dit S. Paul au 7. des Romains) (v. 19) il n'a pas accompli le bien qu'il desiroit. S. Paul traitte là de soy-mesme, et confesse que combien que tout son desir fust de s'adonner à Dieu, neantmoins il n'en venoit pas à bout: mais il estoit empesché par sa nature, qui estoit par trop debile. Si S. Paul a confessé cela, ne trouvons point estrange que le semblable soit advenu à Iob, c'est qu'il avoit voulu se renger à la bonne volonté de Dieu, mais non pas que son affection ait esté du tout parfaite tellement qu'il est venu à clocher et fleschir. Et de fait nous voyons ce qui advint à nostre pere Iacob, quand Dieu a voulu signifier que les fideles quand ils combattront contre les tentations, ce ne sera point qu'ils ne remportent quelques mauvais coups, et que les marques n'y demeurent. Voila Iacob qui bataille contre l'Ange de Dieu, et pourquoy? non pas qu'il soit ennemi de Dieu, mais d'autant que le Seigneur qui examine les siens, veut ainsi esprouver ses enfans comme nous l'avons veu au premier chapitre. Ii est dit donc que le sainct patriarche Iacob combat contre l'Ange, et luitte: il semble bien que Dieu le veut exercer, et aussi il le dispose à soustenir les combats qui luy seront dressez, tellement, que Dieu l'anoblist, et luy donne le nom d'Israel, qui signifie, Puissant envers Dieu. Or cependant a-il une telle victoire, qu'il demeure en son entier? Nenni, mais il a sa cuisse foulce, tellement qu'il en cloche, et en est boiteux tout le temps de sa vie. La victoire est siene, mais cependant si faut-il qu'il soit humilié. Voila comme les fideles resistent aux tentations, c'est qu'en quelque endroit ils pourront bien flechir, voire en telle sorte que Dieu les humiliera tout le temps de leur vie, qu'ils auront occasion de cognoistre leurs infirmitez

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pour en gemir mais cependant si est-ce qu'en combatant ils obtienent la victoire, et Dieu ne permet point qu'ils soyent du tout accablez. Les enfans de Dieu donc se doivent consoler en cela, c'est assavoir que quand Dieu leur envoyera quelques afflictions, ils pourront bien sentir des tristesses interieures en leur coeur, et telles, qu'ils ne sauront de quel costé se tourner, comme en dit: et mesmes il leur eschappera de se desborder, ils useront de propos qui ne seront point excusables, mais parmi Geste infirmité-la, encores la vertu de Dieu ne laissera point d'habiter en eux pour les soustenir, tellement qu'ils sentiront qu'ils ont tousiours quelque bonne affection, et encores que les iambes defaillent, le coeur neantmoins tiendra bon, comme dit le proverbe. Voila ce que nous avons à noter en ce passage. Or pour mieux cognoistre en quoy Iob a failli, et iusques où, notons comment c'est qu'il est licite aux hommes de s'ennuyer de leur vie. Il y a bien eu des Payens beaucoup lesquels Cognoissans les miseres de la vie terrestre, ont dit, que le iour de la naissance ne doit point estre une feste de ioye, mais plustost de dueil, pource que l'homme quand il vient ici, c'est à dire, la creature humaine, commence par pleurs. Voila une creature qui est pleine de toute turpitude, la plus vile, et la plus miserable qu'il est possible de penser: et puis si nous pensons bien, c'est un abysme infini que des povretez ausquelles nous sommes subiets. Ainsi donc si nous regardons à l'estat et condition de la vie presente, en aura occasion de dire, qu'on doit pleurer quand les enfans naissent, et quand les hommes meurent, que plustost en se deust resiouyr, d'autant qu'ils sont delivrez de beaucoup de maux. Or les Payens ont ainsi parlé, si est-ce que leur sens ne pouvoit pas atteindre là, où Dieu nous conduit par sa parole: car ils n'ont cerché en la vie presente sinon d'y estre, non point du tout pour boire, et pour manger, mais aussi pour estre en honneur, pour se faire valoir, pour achever chacun son cours. Cependant nous avons l'Escriture saincte, qui nous monstre, que Dieu nous mettant ici bas, imprime en nous son image, nous avons à recognoistre la noblesse et dignité qu'il nous a donnee par dessus-toutes creatures. Quand il n'y auroit que cela, que Dieu nous forme à son image et semblance, qu'il veut que sa gloire reluise en nous, ie vous prie n'avons-nous point de quoy nous esiouyr, et de quoy le magnifier? D'avantage, cependant que nous avons au monde à boire et à manger, nous avons tesmoignage que Dieu est nostre Pere. Car pourquoy est-ce que la terre produit substance? afin de nous nourrir: cela n'advient pas de fortune, mais c'est Dieu qui l'a ainsi ordonné. Et pourquoy? d'autant qu'il se veut declarer Pere envers nous. Voila donc les aides qui

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sont pour nous entretenir ici bas, nous sont autant d'approbations de l'amour paternelle de nostre Dieu. Ne devons nous pas priser un tel bien mesmes le pouvons nous assez priser comme il lé merite? Or il y a encores plus, que Dieu nous veut exercer ci bas en l'esperance de la vie celeste, qu'il nous en donne quelque goust, il nous y appelle, il veut estre servi et honoré de nous, afin que nous cognoissions que nous sommes siens, et qu'il nous a receus pour estre de sa maison, et de sa famille. Quand donc toutes ces choses seront bien notees n'avons-nous point bien à magnifier la grace qu'il nous a faite, quand il nous a ici mis au monde en ceste vie presente? Or cependant il est vray qu'il y a dequoy gemir et pleurer, d'autant que quand nous sommes ici, nous sommes en un abysme de toutes miseres: mais quoy? il nous faut regarder d'où cela procede. Les Payens n'ont cognu sinon que la condition des hommes estoit miserable: mais il nous faut regarder pourquoy Dieu nous a assubiettis à tant de maux: c'est à cause du peché. Car il nous faut venir à ceste premiere creation de l'homme, que Dieu n'a point esté chiche de ses biens, qu'il ne les ait eslargi, comme celuy qui est la fontaine de toute largesse. Il s'est donc monstré plus que liberal envers le genre humain en la personne d'Adam: mais nous avons esté privez de telles benedictions, il a fallu que Dieu nous ait retranchez ses biens qu'il nous avoit donnez, d'autant que nostre pere Adam par son ingratitude s'estoit desbauché. Ainsi donc quand nous disons que toutes les mise es de la vie presente, sont les fruicts de nos pechez, nous avons occasion alors de souspirer: non point de ce que nous sommes ainsi miserables, que nostre condition est si dure et fascheuse, mais de ce que nous sommes adonnez a tant de vices, à tant de rebellions à l'encontre de Dieu, que au lieu que son image devroit reluire en nous, il semble que nous ayons conspiré à le despiter. Et voila comme S. Paul se lamente (Rom. 7, 24). Voila le vray dueil que doivent mener les Chrestiens, non pas d'avoir froid et chaut, non pas d'endurer et maladies, et autres calamitez, mais de ce qu'ils se voyent comme en une prison et servitude de peché. Miserable que ie suis (dit S. Paul.) Est-ce qu'il soit impatient, et qu'il s'esleve a l'encontre de Dieu? nenni, mais il est organe du S. Esprit, et nous monstre comme en ceste vie presente, nous avons à souspirer et gemir incessamment. Et pourquoy? Car nous avons une prison mortelle qui nous environne, et nous sommes subiets à tant de cupiditez mauvaises, que nous ne pouvons pas venir à bout de nous dedirer à Dieu, que nous sommes pleins de tant de corruptions qui ne cessent de nous inciter à mal. Voila comme nous avons à nous lamenter

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à l'exemple de S. Paul, lequel nous en donne la regle.

Mais voici Iob qui maudit le iour de sa naissance: et en cela il n'est point excusable, en ne peut dire qu'il ne soit excessif. Et pourquoy? Car il faut que nous conioignions les deux ensemble: c'est assavoir, que Dieu quand il nous a creez, a imprimé son image en nous, qu'il nous a fait cest honneur, que nous fussions excellens par dessus toutes creatures: en cela nous avons tousiours à benir son nom, et combien que ceste vie soit tant pleine de miseres que rien plus, si est-ce que nous ne pouvons pas assez priser le bien inestimable que Dieu nous a fait, quand il nous a donné la vie presente, d'autant qu'en nous y entretenant, il nous fait sentir par experience, qu'il a le soin de nous, et qu'il ne nous veut point delaisser, quoy qu'il en soit. Quand nous avons cela, n'avons nous point de quoy nous resiouyr au milieu de toutes nos afflictions? Ainsi donc l'homme fidele parlant de sens rassis iamais ne maudira le iour de sa naissance, quelque mal qu'il endure. Iob donc en maudissant ainsi le iour de sa naissance, a esté ingrat à Dieu, et ne peut-on dire, qu'il ne soit coulpable d'avoir excedé ses limites. Au reste notons' que les enfans de Dieu pourront aussi benir le iour de leur naissance. Ie di en ne considerant point leurs povretez pour se lamenter avec sainct Paul, mais simplement en regardant au bien que Dieu leur a fait quand il les a mis au monde. Il est vray que les Payens ont abusé de cela: car quand ils ont celebré le iour de leur naissance, ç'a esté pour se desborber en beaucoup de folies, et pompes superflues: mais l'origine et la source de celebrer le iour de la nativité, 'a esté que les saincts Peres ont cognu que c'estoit bien raison de rendre graces à Dieu, et que ce iour là leur fust solennel, afin de s'induire a benir Dieu. Voire: car si nous avons passé quelques annees de nostre vie, combien qu'incessamment nous devions reduire en memoire les benefices de Dieu, si est-ce qu'il est bon encores qu'au iour que nous sommes entrez au monde, il y ait un memorial perpetuel pour dire, Voici l'an qui est passé. Dieu m'a amené iusques ici: ie l'ay offensé en beaucoup de sortes, il faut que maintenant ie luy en demande pardon: mais sur tout il m'a fait des graces grandes, il m'a tousiours entretenu en l'esperance de salut qu'il m'a donnee il m'a delivré de beaucoup de dangers: et ainsi ii faut que ie reduise cela en memoire. Et maintenant que i'ay à entrer en une autre annee, il est bon que ie me prepare au service de Dieu: car les mauvais passages que i'ay passé, m'ont monstré combien i'ay besoin de son secours, et que sans luy ie seroye perdu cent mille fois. Voila donc comme les saincts Peres ont celebré le iour de leur nais

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sa ce: et c'estoit un exercice qui estoit bon et profitable. Les Payens (di-ie) en ont abusé et auiourd'huy nous voyons comme ceux qui s'appellent Chrestiene, se mocquent pleinement de Dieu, quand ils font la feste de leur naissance: car il n'est question ne de prieres, ne d'action de graces, ne de cognoissance de leurs pechez, ne des benefices de Dieu, mais de s'esgayer d'une façon brutale. Or tant y a (comme i'ay dit) que nous avons tousiours à benir le iour de nostre naissance. Et pourquoy? d'autant que Dieu nous a ici mis en ce monde, afin que nous fussions ses enfans: il ne nous y a pas mis comme des veaux, et des chiens, mais comme creatures raisonnables qui portons sa figure. Et au reste, d'autant que nous avons esté baptisez au nom de nostre Seigneur Iesus Christ, et que Dieu, outre la creation, nous a adiousté cest avantage-la, qu'il a imprimé sa marque en nous, afin que nous fussions comme de ses alliez, il nous a receus de son Eglise, en cela nous avons à benir Dieu doublement. Et ainsi, ceux qui par despit des maux et des afflictions qu'ils endurent, maudissent le iour de leur nativité, monstrent bien qu'il y a de l'ingratitude en eux, et qu'ils sont troublez par trop de leurs passions. Ainsi en a-il esté en Iob. Or d'autant plus avons-nous à prier Dieu incessament, qu'il nous retienne: et que quelquesfois il permet qu'il nous eschappe quelques mauvaises paroles, et que nous ne soyons pas fermes, comme il seroit à requerir, toutesfois qu'estans esbranslez, nous ne tombions point, mais qu'il nous redresse, et que nous apprenions de recueillir nos sens pour nous reprimer: et quand nous voyons qu'il y aura eu quelque fragilité en nous, que nous condamnions un tel vice, afin de nous retourner bien tost au droit chemin. Voila ce que nous avons ici à noter.

Or quand il est dit, Maudite soit la nuict, en laquelle il a esté annoncé, Voila un enfant masle qui est conceu: il semble bien que Iob vueille ici despiter Dieu: car si nous avons occasion (comme i'ay desia dit) de benir nostre Createur, en ce qu'il nous a faits à son image' et semblance, encores y a-il ceste condition, que les hommes sont preferez aux femmes au genre humain. Nous savons que Dieu a constitué l'homme comme chef, et luy a donné une dignité et preeminence par dessus la femme: et voila pourquoy aussi sainct Paul dit (1. Cor. 11, 7), que l'homme ira le chef descouvert, d'autant qu'il est la gloire de Dieu, et la femme la gloire de l'homme. Il est vray que l'image de Dieu est bien inprimee par tout: mais si est-ce que la femme est inferieure à l'homme; il faut que nous allions par ces degrez-là que Dieu a instituez en l'ordre de nature. Ainsi donc c'est raison que Dieu soit glorifié et au; masles, et aux femelles: toutesfois

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il doit estre principalement glorifié, quand un homme, c'est à dire un masle sera nay: et tout au rebours Iob dit, Quand en a rapporté qu'un masle estoit nay, que ceste nuict-là soit maudite. Et à quel propos ? car selon que Dieu a disposé les iours, ne falloit-il point trouver bon tout cela? Et lob convertit tout au rebours: voire, mais nous voyons ce que i'ay touché, qu'il s'esvanouyt tellement en ses passions, qu'il met en oubli les graces de Dieu, dont il avoit parlé ci dessus. Car il avoit dit, Et bien, si nous avons receu des benefices de Dieu' pourquoy est-ce que noua ne recevrons point le mal? car nous sommes tenus à nous assuiettir à luy. Iob devoit bien reduire cela en memoire: mais d'autant que c'est une chose plus excellente, qu'un masle soit nay qu'une femme, il dit' que maudite soit la nuict, en laquelle il a esté conceu. Or en tout cela nous sommes instruits (comme i'ay touché) de prier Dieu qu'il nous fortifie et qu'il nous donne force et vertu pour resister aux tentations, veu que cestuy-ci (qui est un miroir de patience) a esté ainsi transporté. Et pourtant si quelquefois nous sommes troublez par quelques excez, que nostre chair nous pousse, en sorte qui nous n'ayons point un courage si paisible pour obeir à Dieu, comme il seroit à desirer: que cela ne soit point pour nous faire perdre courage, puis que nous voyons qu'il en est autant advenu à Iob. Il nous faut donc humilier, cognoissans nostre fragilité et cependant prendre courage, iusques à ce que Dieu nous ait donné pleine victoire. Au reste nous avons aussi à noter, que ceux qui auront des enfans se doivent tellement resiouyr d'avoir des enfans masles, qu'ils ne reiettent point leurs filles: comme nous en verrons de fols, qui sont menez d'ambition, qu'il leur semble que Dieu leur fait grand tort, s'il ne leur envoye des enfans masles. Et pourquoy ? Afin qu'ils puissent gouverner la maison, qu'ils se puissent faire valoir qu'ils puissent entrer en crédit. Voila comme les hommes veulent comme perpetuer leur vie: et cependant si Dieu leur donne des filles, c'est pour leur profit, et ils ne le cognoissent pas: ils voudroyent donc que Dieu consentist à leurs fols appetits. Aussi Dieu punit souventesfois ceste outrecuidance: car il donnera des enfans masles à ceux qui les appetent par trop; et ils leur creveront les yeux en la fin, ils seront des gouffres pour abysmer leur substance. Les peres pensent bien que les enfans augmenteront tousiours la maison, quand il y aura des enfans masles et le plus souvent cela sera cause de mettre une maison en opprobre' qu'on la monstrera au doigt. Et qui est cause de cela? C'est pource que les hommes ne se rengent point à Dieu, et à sa volonté. Quand les hommes desirent d'avoir des enfans, ce desir-la

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est bon, moyennant qu'il soit bien reglé: mais il faut venir là, Seigneur, si tu me donnes lignee, que ce soit afin que ton nom soit honoré apres moy: et si tu me fais la grace d'estre nommé pere, que ie puisse tellement instruire les enfans que tu m'auras donnez, qu'ils soyent vrayement tiens, qu'ils apprenent à te servir, que tu les conduises selon ta bonne volonté. Voila (di-ie) comme il faut que les peres et meres se contentent: quand Dieu leur envoyera un enfant, et qu'ils en voudroyent avoir trois ou quatre, quand il leur envoyera une fille, et ils voudroyent bien avoir des masles, qu'ils disent, Et bien Seigneur: tu cognois ce qui nous est bon, il nous y faut renger. Voila (di-ie) où la benediction de Dieu se monstrera. Mais pource que les hommes ont des appetis desordonnez, il faut que Dieu se moque d'eux, et de leur folie. Cependant aussi nous sommes exhortez de ne point mespriser les uns les autres: car si Dieu a honoré les hommes en leur donnant ceste dignité qu'ils sont comme chef au genre humain, et que les femmes soyent en degré inferieur, que les hommes pour cela ne s'enorgueillissent point. Et de fait nous oyons ce que dit sainct Paul (1. Cor. 11, 11): Il est vray que le genre humain est venu de l'homme, c'est assavoir d'Adam: mais comment est-ce qu'il consiste sinon par les femmes? Si les hommes se pouvoyent separer d'avec les femmes, et avoir un petit monde à part, ils auroyent bien occasion de se glorifier: mais maintenant qu'un homme se regarde, il ne pourra pas dire' Mon pere, qu'il ne dise quant et quant Ma mere. Ainsi donc puis que le genre humain consiste par la femme il faut que nous sentions que nous sommes obligez les uns aux autres. Et puis à quelle condition est-ce que la femme a esté creée? Il est vray qu'elle doit estre aide à l'homme, et qu'il faut qu'elle luy soit subiette: mais tant y a qu'elle est compagne de l'homme, ainsi que l'Escriture l'appelle. Car il est dit, qu'entre toutes les creatures de Dieu, il n'y avoit point d'aide qui fust propre a Adam. Et pourquoy? Pource qu'il n'avoit point sa nature semblable aux bestes, qu'il estoit d'une creation plus excellente. Or si les femmes sont compagnes des hommes, il n'est point question de mespris, que les hommes 'es foulent aux pieds, qu'ils les reiettent, ou n'en tienent conte: mais il faut qu'ils soyent unis ensemble de ce lien mutuel, cognoissans, Et bien, Dieu nous a creez, et formez, et nous maintient par les hommes, et par les femmes: mais c'est afin que nous vivions d'un commun accord par ensemble, sachans qu'il y a un lien de communauté, que Dieu a consacré entre nous, comme inviolable. Voila ce que nous avons à retenir pour garder un bon moyen.

Or venons maintenant à ce qui est ici recité,

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Il est dit, Que Iob a desiré, que le iour de sa naissance fust obscurci de ternebres qu'il fust bruslé de la chaleur du iour et des orages et tempestes, qu'il fust effacé du cours de l'an, que la nuict n'eust nulles estoilles, qu'elle ne vinst point au calandrier pour estre sous la conduite de la lune. Or il semble qu'il vueille ici pervertir tout ordre de nature: mais en cela voyons-nous comme nos passions sont bouillantes. Il est vray que si les hommes se pouvoyent contrister sans excez en leurs afflictions, cela ne seroit point à condamner. Pourquoy? Nostre Seigneur Iesus n'a point esté impassible comme nous voyons que quand il a enduré dl; mal, il l'a senti, il a gemi et a esté contristé: et toutesfois c'estoit l'Agneau de Dieu sans macule, tellement qu'il n'y avoit que redire en luy. Comment donc est-ce qu'il y a eu tristesse en luy, sinon (comme i'ay desia dit) que ceste tristesse-la a esté moderee comme il appartient, et n'a point esté mauvaise ne vicieuse de soy: mais toutes nos passions sont mauvaises, pource qu'elles sont enveloppees de quelque rebellion à l'encontre de Dieu, ou de quelque desfiance, ou de quelque excez de nostre chair. Si Dieu nous envoye du bien, ce n'est pas mal fait de nous en resiouir: et mesmes nous ne pouvons pas luy en rendre graces que nous n'ayons nos coeurs eslargis pour sentir le bien qu'il nous a envoyé. Mais quoy? les hommes ne se peuvent iamais esgayer, qu'ils n'offensent Dieu: il y aura tousiours de la vanité: comme si Dieu leur envoye des richesses, il y aura ie ne say quelle ambition, ie ne sai quoy meslé parmi: ou bien ils n'invoquer ont point Dieu d'une telle ardeur comme ils avoyent accoustumé, ils s'arrestent par trop, et s'adonnent à ce qu'ils ont en main. Bref, si tost que les hommes se voudront resiouir, ou contrister, il y aura tousiours de l'excez, à grand' peine se pourront-ils tenir d'offenser Dieu, d'autant que iamais ils n'ont une bride telle comme il seroit requis, mais ils s'esgarent. Et sur tout quand le mal est grand, il est bien difficile que les hommes ne s'oublient, et qu'ils ne soyent transportez, ainsi qu'il en est advenu ici à Iob, quand il dit qu'il voudroit, Que ce iour-la fust effacé de l'an. Et a-il disposé les iours de l'annee ? que veut il ici changer en l'ordre de Dieu ? Quand nostre Seigneur nous monstre la sobrieté que nous devons garder en sermens, il dit, Vous n'avez point la puissance de convertir un de vos cheveux pour le faire blanc quand il sera noir, et le faire noir quand il sera blanc: et comment donc iurez vous par vostre teste? Or ici Iob passe beaucoup plus outre: car il voudroit arracher les estoilles du ciel, et voudroit faire une bruslure par tout le monde pour dessecher la terre, il voudroit qu'il y eust et nuees et orages, et que tout se meslast à son appetit.

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En ce]a voyons-nous que quand les hommes sont par trop pressez de maux ils se desbordent tellement, qu'il n'y a plus nulle modestie, il n'y a qu'excez en eux. Quand nous voyons ceci en Iob, d'autant plus nous faut-il estre sur nos gardes, et que nous advisions bien de tellement nous lamenter en nos afflictions, que cependant Dieu soit benit en tout ce qu'il fait, que nous ne le provoquions pas: ie di mesme par inadvertance, car il est certain que Iob n'a pas voulu despiter Dieu à son escient, il ne l'a pas voulu maugreer: mais si est ce qu'il luy est advenu par inconsideration. (Car nos passions sont aveugles, nous n'avons point de prudence pour discerner, nous nous esgarons sans tenir ne voye, ne chemin. Cognoissans donc que nos passions sont ainsi excessives, tant plus avons nous à prier Dieu qu'il nous y modere. Or cependant si nous faisons comparaison de Iob avec ceux qui blasphement Dieu à gorge ouverte, ie vous prie combien telles gens sont-ils à condamner? Car Iob ayant servi Dieu tout le temps de sa vie, neantmoins est ici mis comme sur un eschaffaut par l'Esprit de Dieu, afin qu'on cognoisse sa povreté, qu'il soit humilié, qu'on sache que quand la grace de Dieu luy a defailli, il a esté en train de se mettre iusques aux enfers, s'il n'eust esté retenu. Puis que Dieu a voulu ainsi exercer Iob, qu'il l'a exposé à tel opprobre, à ce qu'il servist d'exemple et d'instruction, que sera-ce de ceux qui despitent Dieu, voire sans propos? Car il y en aura, que s'il leur advient quelque petit chagrin, qu'on les fasche, quand un homme les aura mis en colere, voila le nom de Dieu qui sera desciré par pieces: il leur semble que ceste excuse doit estre valable, Et pourquoy m'a-il courrouce? On leur viendra faire quelque petit despit, une mouche leur viendra voler à travers des yeux, et Iesus Christ sera desciré par pieces, et mort, et sang, et chair, et tout ce qu'il y a: comme si nostre Seigneur Iesus avoit prins chair humaine pour estre ainsi exposé en opprobre par ces monstres, qui ne sont pas dignes de vivre sur terre. Et cependant ils prendront leur excuse, pour dire, Un tel homme m'a courrouce. Et que ne t'attaches tu à l'homme? et encores quand tu t'addresserois à celuy qui t'aura fasché, si est-ce que Dieu est offensé en cela. Mais de se venir ainsi eslever contre Dieu, ne voila point des monstres contraires à nature? Et ainsi advisons de tellement moderer nos passions, que le nom de Dieu ne soit point blasphemé par nous, au lieu qu'il doit estre loué, et benit. Voila quant à un Item. Au reste, nous voyons que les hommes en blasphemant Dieu ont comme une rhetorique naturelle, qu'ils sont rhetoriciens, qu'il n'y a que redire. Dieu nous a donné langage, afin que nous le confessions bon, iuste et equitable en tout et par tout, et qu'en

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toutes nos paroles nous ayons ceste fin-la de parler de luy en toute reverence. Or nous parlons de Dieu si maigrement, quand il est question de l'honorer que rien plus, à grand peine peut-on arracher un petit mot, qui soit bien dressé: mais quand les hommes veulent blasphemer, alors les voila tant elegans que rien plus, il n'y a celuy qu'il ne semble avoir esté à l'escole pour avoir belle faconde. Ainsi en est-il ici: Iob ne l'a pas fait de propos deliberé (comme desia nous avons dit) car il s'est retenu tant qu'il luy a esté possible: il a bataillé contre la tentation: mais encore si voyons nous que son naturel le transporte tellement, qu'il ne se peut tenir d'avoir une rhetorique, qui est par trop coulante. Car à quoy sert-il qu'il met ici tant de façons de parler, qu'il les entasse comme en un monceau? D'autant donc que nous voyons un tel vice estre enraciné aux hommes, qu'avons-nous à faire? De prier Dieu qu'il nous ouvre la bouche, et qu'il nous face la grace que toutes nos paroles tendent à son honneur. Et au reste, qu'il nous reprime tellement, que nous advisions bien de ne point parler à la traverse, ni à la volee, quand il est question de parler et de ses iugemens, et de ses graces qu'il nous fait, et des corrections qu'il nous envoye, et de choses semblables: que nous ayons telle reverence à sa maiesté, que nos paroles soyent bien dressees, qu'il n'y ait rier d'infame, et tant moins de desbordé, comme nous voyons qu'il en est ici advenu à Iob.

Et mesmes nous devons estre tant plus incitez à cela par ce qu'il dit, Que ceux qui ont accoustumé de maudire les iours, maudissent le iour de ma naissance: ceux qui eslevent pleur et lamentation, que

ceux-la despitent la nuict en laquelle i'ay esté conceu. Quand Iob parle ainsi, nous voyons encores mieux comme les hommes n'ont nulle mesure ne fin, si tost que leurs passions ont commencé à bouillir: ainsi comme un pot, quand le premier bouillon sera passé, et qu'il aura ietté son escume, les autres viennent apres, qu'on ne les peut pas retenir. Ainsi en est-il donc de nos passions, qu'elles sont tellement excessives, qu'on n'en peut pas venir à bout du premier coup. Or au contraire nous voyons ce qui nous est enseigné en l'Escriture saincte: comme David quand il veut benir Dieu comme il appartient, il ne se contente pas d'appliquer tous ses sens, et toutes ses estudes pour ce faire, il ne se contente pas d'appeller les hommes avec soy: mais il dit (Pseau. 148), Vous terre, vous cieux, vous arbres, v us montagnes, vous gresle, vous neige, vous pluye, vous toutes creatures insensibles magnifiez Dieu. Nous voyons le zele qui doit estre en nous, quand nous voulons louer Dieu à bon escient: c'est que nous devons desirer que non seulement les hommes et les femmes s'appliquent de benir Dieu d'un commun accord avec nous, mais aussi toutes creatures insensibles: qu'il n'y ait rien en ce monde et haut et bas, que tout ne s'employe à glorifier Dieu: et cependant aussi que nous prions Dieu qu'il nous face la grace de nous y pouvoir employer, et de nous fortifier aussi contre toutes les tentations qui nous pourroyent advenir: et non seulement contre les combats qui nous seront faits par les ennemis au dehors, mais contre les affections qui sont dedans nous.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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D O U Z I E M E S E R M O N,

QUI EST LE II. SUR LE III. CHAPITRE.

Ce Sermon contient encores l'exposition du verset dixieme. Et les versets suivants.

11. Pourquoy ne suis-ie mort dés le ventre de la mere? Pourquoy n'ay-ie rendu l'esprit si tost que ie fus issu du ventre? 12. Pourquoy les genoux m'ont-ils receu? Pourquoy ay-ie allaicté les mammelles? 13. Car maintenant ie seroye gisant, et me reposeroye: ie seroye coy, et y auroit repos pour moy. 14. Avec les rois, et les conseillers de la terre, qui edifient les lieux deserts. 15. Avec les princes qui ont l'or, et qui amassent l'argent en leur maison. 16. Ou ie seroye non plus qu'un abortif qui est caché: comme l'enfant qui n'a point veu de clarté. 17. Là les meschans se

reposent de leur trouble, là ceux qui ont travaillé se tienent cois. 18. Les prisonniers sont là ensemble en repos, et nul n'oit la voix de l'exacteur. 19. Le grand et le petit sont là pareils: et le serf est affranchi de son maistre.

Nous avons declaré par ci devant, que si nous sommes tristes et faschez, la seule memoire des benefices de Dieu nous doit resiouir, ou pour le moins adoucir nos maux, et nos douleurs: comme si i'ay quelque adversité qui me presse, et que ie

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reduise en memoire que Dieu m'a fait tant de biens, cela me doit adoucir la tristesse. Or puis qu'ainsi est, il ne faut point que nulles afflictions nous facent oublier la cognoissance que nous avons des biens, et des graces de Dieu, et toutesfois il en advient ainsi. Et nous en voyons l'exemple en Iob, qui est le vray miroir de patience, car il devoit recognoistre, quelques maux qu'il endurast, qu'encores celuy estoit un grand heur, d'avoir esté mis en ce monde creature raisonnable, d'avoir porté l'image de Dieu, d'avoir esté nourri et substanté iusques en aage d'homme, afin qu'il cognust Dieu estre son pere. Voila des biens qui sont inestimables: neantmoins tant s'en faut que Iob les prise, qu'il voudroit iamais ne les avoir gousté. Nous voyons donc comme les tentations nous troublent et qu'au lieu que nous devons prendre quelque resiouissance ou allegement de nos douleurs aux benefices de Dieu, nous tournons cela en un despitement que nous voudrions que iamais Dieu ne nous eust fait nul bien, que iamais nous ne l'eussions cognu. Non pas que Iob ait du tout accordé à ceci, mais il luy eschappe des mots sans les avoir premeditez, et cela se fait par la violence du mal qu'il endure. Ce n'est pas donc tout, que nous ne consentions point à des meschans propos: mais il nous faut tellement tenir bridez, que si telles fantasies nous vienent en la teste, nous les repoussions de loin. Or qu'il y ait ici de l'infirmité grande et vicieuse, et à condamner, il est bien certain Car nous voyons l'exemple qui nous est monstré au Pseaume 22 en la personne de David, et mesmes de nostre Seigneur Iesus Christ. Là David est comme un homme destitué d'aide, que Dieu se monstre tellement contraire à luy: qu'il semble bien qu'il soit reietté du tout, et pourtant il s'escrie, Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'as-tu laisse? et cela est dit en la personne de Iesus Christ comme chef de tous fideles. Or apres s'estre ainsi lamenté, neantmoins il adiouste, Seigneur tu m'as tiré du ventre de la mere, tu m'as recueilli de la matrice, tu t'es monstré mon Dieu devant que ie te peusse ne cognoistre, ni invoquer. David se met cela au devant afin de rendre graces à Dieu, d'en chanter à son nom au milieu de ses tristesses: et puis il se conferme en bonne esperance pour le temps advenir, ne doutant point que Dieu ne le regarde encores en pitié, puis qu'il s'est monstré si benin et pitoyable envers luy. Voila une doctrine commune à tous, c'est que quand nous serons pressez d'adversitez, que nous n'en pourrons plus, mesmes qu'il semblera que ce soit chose frustratoire, et peine perdue de reclamer Dieu, si faut-il que nous sachions qu'il nous a creez, et que nous ayant mis en ce monde, il nous a imprimé son image, qu'il nous a donné beaucoup de sentimens, pour cognoistre

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qu'il nous tient de ses enfans. Cela nous doit faire eslever nos esprits en haut, pour luy rendre la louange dont il est digne, et puis cela nous doit servir d'aiguillon pour nous faire esperer en luy, ne doutans point qu'encores ne se monstre-il tel que nous l'avons senti auparavant. Vray est qu'il vaudroit mieux que iamais un homme ne fust nay, quand il est du tout abandonné ha mal, ainsi que nostre Seigneur en parle: Mal-heur par qui scandale viendra: il voudroit mieux que iamais un tel homme n'eust esté creé (Matth. 18, 7). Voire' mais quand il est question de souffrir quelques calamitez et fascheries, il ne faut point que cela nous despite tellement que nous oublions la grace qu'il nous a monstree, quand il luy a pleu de nous faire fouir de la clarté de ce monde: voire à telle condition, que nous soyons ses enfans d'autant qu'il a imprimé son image en nous. Il y a eu donc de l'ingratitude en Iob: mais notons cependant, qu'il n'a point parlé comme celuy qui consentoit à tels propos: il a esté agité en sorte que ceci luy est eschappé de la bouche: neantmoins si a-il retenu en son coeur que Dieu luy avoit fait tant de biens, qu'il avoit bien raison de les recognoistre. Or par cela nous sommes enseignez, combien que Dieu nous fortifie par son sainct Esprit, que nous ayons quelque patience et vertu pour resister aux maux: que neantmoins il y aura de la fragilité meslee parmi, en sorte que la douleur nous transportera qu'il y aura comme une tempeste en nous si impetueuse, que nous ne pourrons pas nous moderer du tout comme il seroit bien requis. Or par cela nous sommes advertis de cheminer en crainte, et d'estre tousiours sur nos gardes, prians Dieu qu'il subviene et donne secours à une telle infirmité, comme il la cognoist en nous. Au reste, si quelquefois nous sommes ainsi poussez à nous desborder, et à faire de telles complaintes: prions Dieu qu'il nous arme pour venir a bout d'un tel combat: mais quoy qu'il en soit, pratiquons la doctrine que i'ay dite: c'est de nous mettre au devant les benefices de Dieu, que nous avons receus pour le temps passé, afin que cela nous console, que l'angoisse ne domine point pour nous accabler du tout: mais que nous ayons quelque goust de la bonté de Dieu, afin d'esperer encores misericorde de luy, combien que nous n'en ayons nulle apparence, et qu'il semble que nous en soyons du tout forclos. Voila ce que nous avons à noter en ce passage.

Cependant nous voyons quand les hommes se sont desbauchez un coup, qu'il n'y a nulle fin. C'estoit desia par trop d'avoir dit, Pourquoy est ce que le ventre qui m'a porté n'estoit clos? Pourquoy suis-ie issu en ce monde? mais il adiouste encores, pourquoy est-ce que les genoux m'ont receu? Pour

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quoy ay-ie allaicté la mammelle ? En cela nous voyons que Iob ne vient point à considerer avec profit les benefices de Dieu, combien qu'il les ait senti en grand nombre, mais plustost il reiette le tout. Or c'est pour avoir mal commence: il nous faut donc bien regarder à nous et si tost que nostre Seigneur nous fait cognoistre quelque bien que nous aurons receu de sa main, que nous en soyons touchez, pour n'estre point si vilains ne si pervers, de convertir le bien en mal, car si nous commençons une fois à mettre en oubli les graces de Dieu, ou à les tourner à l'opposite que nous ne devons: il est certain que ce mal-la et ce vice poursuit iusques au bout, comme nous en voyons l'exemple en Iob. Quand Dieu a ouvert la matrice de nostre mere pour nous faire venir au monde, il nous donne encores des femmes qui nous recueillent: comme nous voyons qu'il est bien besoin, veu que la povre creature humaine sort en si grande necessité que rien plus. Cela est-il fait? Il appreste nourriture, par laquelle nous sommes sustantez, il convertit le sang de la femme en laict, afin que nous en puissions tirer substance. Dieu donc nous prouvoit ainsi du temps que nous n'avons ne sens ne raison, que nous sommes si subiets à mort, que nous n'y pouvons remedier, ne mesme demander qu'on nous secoure: Dieu previent et anticipe. Voila des graces de diverses especes. Or nous voyons que Iob les met ici en un faisseau, et despite tout. Par cela donc que nous soyons admonestez si tost que Dieu nous propose quelque benefice que nous aurons receu de luy, d'estre esmeus de sentir sa bonté paternelle, afin de le remercier: et quand nous aurons ainsi commencé, poursuyvons: car comme on dit en proverbe, A l'enfourner, on fait les pains cornus: et quand les, hommes se sont desbauchez une fois, ils ne savent plus tenir nulle mesure. Et si cela est advenu à Iob qui estoit doué d'une constance si singuliere que sera-ce de nous, qui ne sommes que fueilles? tellement qu'il ne faut qu'un petit vent pour nous abbatre? Cognoissons donc le besoin que nous avons de recourir à nostre Dieu, afin qu'il nous tiene la main forte.

Or quand Iob a ainsi parlé, il adiouste encores pis: c'est que s'il estoit mort, il auroit repos. La raison? C'est (dit-il) que la mort termine tout, qu'il n'y a plus ne riche ne povre, il n'y a plus ne serviteur ne maistre: ceux qui ont troublé le monde se tienent là coys, et ceux qui ont travaillé ont aussi un mesme repos. Ie seroy gisant et dormiroye, ie n'auroye plus nul souci ni apprehension de mal. Or il semble bien de primo face que Iob en parle ici comme un Payen qui n'a plus nulle esperance de la vie seconde, ni de la resurrection, si est-ce que iamais cela n'a esté effacé de son coeur: mais quel

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que fois les passions sont si grandes et si vehementes en nous, que la semence de Dieu est comme estouffee, que toute ceste clarté de religion que nous devons avoir, est troublee, que toutes les conceptions sont là sous le pié, qu'elles ne peuvent avoir nulle vigueur. Ceci est bien à noter, mais il a mestier d'estre declaré plus au long, pour estre bien entendu. Nous voyons comme les afflictions presentes nous aveuglent: si nous sommes en esté (car il faut prendre ces exemples familiers) que nous ayons chaud, il nous semble que c'est le mal le plus fascheux qu'on ait à souffrir: voila un homme qui sera tant pesant qu'il deffaut, il ne se peut plus porter, il voudroit avoir la gelee qui fendist les pierres: il luy semble qu'il seroit refreschi, et qu'il seroit mieux à son aise. Si nous sommes en hyver, la chaleur ne nous cousteroit rien à souffrir ce nous semble. Voila comme les passions p. sentes nous transportent, et cela adviendra à tous: si est-ce qu'il v en a qui sont plus tendres et delicats à souffrir un mal, que ne seront pas les autres. Selon donc qu'un chacun a son naturel et sa complexion, il se tourmente du mal qu'il endure, et se despite iusques au bout. Quand nous voyons de telles experiences, cognoissons que les hommes sont transportez par leurs passions, tellement qu'ils ne pensent à rien sinon à ce qui les fasche et les tourmente. Or cela se voit ici en Iob: car il est tellement pressé de son mal, qu'il regarde plus à ce qui luy doit advenir apres la mort, il ne pense point à la vie seconde. Ie di qu'il n'y pense pas, en parlant ainsi à la volee: il est vray qu'il en a bien la cognoissance et persuasion imprimee en son coeur, mais cela demeure comme un feu couvert, qui est comme estouffé de cendres. Et ne trouvons point estrange si les passions mauvaises et vicieuses nous font ainsi oublier! les choses que nous aurons cognues, et qui nous auront esté certaines. Car nous voyons que le bon zele a ou ceste proprieté-la et en Moyse, et en S. Paul. Quand Moyse demande à Dieu qu'il soit effacé du livre de vie, afin que le peuple soit sauvé: voila une affection bonne et sainte, et que Dieu approuve, et toutesfois il y a de la contradiction. Moyse pense-il que Dieu puisse exterminer ses eleus? Dieu est-il muable en son conseil? Moyse savoit bien qu'il estoit choisi de Dieu et adopte pour l'un de ses enfans: comment donc souhaitte-il d'estre effacé du livre de vie? c'est à dire, que iamais il n'eust esté recognu du nombre de ceux qui devoyent obtenir la vie eternelle. Il demande cela à Dieu: et est-ce par feintise' Nenny: mais il n'y a que son zele qui le transporte, qu'il est si ardent en luy, qu'il n'a sinon le salut du peuple qui luy soit recommandé. Quand il oit ceste sentence de condamnation, que Dieu doit

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ruiner tous les enfans d'Abraham, Qu'est-ce icy? Si ceste lignee que Dieu a choisi à soy, est ainsi exterminee, il faudra aussi que l'alliance de Dieu soit abolie: Seigneur donc que ie soye plustost rasé de ton livre que de dire, que tout ce peuple ici perisse. Moyse donc a esté saisi d'une telle angoisse qu'il se met en oubly: il ne regarde plus a soy, et ne regarde point qu'il faut necessairement que ceux que Dieu a esleus soyent conservez iusques en la fin, cela luy eschappe pour peu de temps: et voila pourquoy il demande d'estre effacé du livre de vie. Autant en est-il de sainct Paul: Ie voudroy (dit-il) (Rom. 9, 3) estre maudit pour mer, freres. Comment? Sainct Paul se cognoissoit estre membre de nostre Seigneur Iesus Christ sachant qu'il estoit instrument esleu pour le glorifier, vouloit-il renverser ceste grace la? vouloit-il rompre le cours du conseil de Dieu, sachant bien qu'il n'est point variable? Non, comme il declare tantost apres. Il y a donc de la contradiction en luy: voire, mais il n'y a nul inconvenient pour cela, car (comme i'ay dit) son zele qui est bon et sainct le pousse et l'enflamme, en sorte qu'il n'a point d'esgard à son salut pour le present: mais il desire que Dieu accomplisse sa promesse en la lignee d'Abraham, afin que son nom ne soit point blasphemé.

Nous voyons maintenant par exemple que les bonnes affections seront quelque fois comme exorbitantes aux enfans de Dieu, et qu'elles leur feront oublier ce que ils cognoissoyent et qui leur estoit tout certain. Or puis qu'ainsi est, il ne nous faut point trouver nouveau si Iob a esté si fort pressé, qu'il parle ici comme à l'estourdie, qu'il face tout commun et esgal apres la mort, qu'il semble à son dire que les hommes perissent, et qu'il n'y ait point une vie seconde. Ce n'est pas qu'il n'ait bien conceu en son esprit une autre sentence et engravee en son coeur: mais il parle comme un homme ravy en extase: car la douleur l'aveugloit tellement qu'il n'estoit point a soy, qu'il estoit là comme une mer bouillante, en laquelle les vagues donnoyent les unes contre les autres Voila donc un beau miroir, afin que nous cognoissions que nos passions sont aveugles, d'autant qu'elles n'ensuyvent pas la raison pour cognoistre les choses qui nous devroyent estre les plus certaines, et les plus resolues du monde. Car que sera-ce de nous, si nous ne savons que nous sommes creez pour une, vie meilleure? Il vaudroit mieux que nous fussions des asnes, ou des boeufs: car les bestes brutes iouissent de la vie presence, elles mangent, elles se reposent, elles travaillent sans grande apprehension. Les hommes ne mangeront point un morceau de pain sans souci, au milieu de leurs voluptez ils auront beaucoup de remords: et puis il ne leur

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faut point de mal d'ailleurs: car ils seront leurs bourreaux chacun pour soy. Si donc nous n'avions point esperance de la vie seconde, que seroit-ce de nous ? Et de fait nostre Seigneur a voulu, que cela demeurast imprimé aux coeurs de tous, comme nous voyons que les payens. combien qu'ils fussent abbrutis, si est-ce qu'ils ont encores retenu quelque cognoissance de la vie seconde, et de l'immortalité de l'ame: et ceux qui ne l'ont point cognu, Dieu a laissé quelque marque par laquelle ils fussent rendus inexcusables: et ne fust sinon que les sepulchres qu'ils ont faits pour ensevelir les morts. Voila un tesmoignage de la resurrection. Or Voici Iob qui ne cognoist rien de tout cela. Que dirons nous donc, sinon ce que i'ay desia monstre, c'est assavoir que quand nous laschons la bride à nos passions, elles nous crevent les yeux, ou ce sont des bandeaux si espés, que nous ne voyons goutte, que nous parlons à tors et à travers, que nous n'avons nul sens rassis, que nous ne pouvons moderer nos propos? Voila à quoy il nous faut penser.

Mais d'autre part notons la grace qui a esté faite à Iob, de ce qu'il n'a pas du tout consenti à ces propos si extravagans (car c'estoit blasphemer Dieu) mais il luy est eschappe un propos volage. Si on luy eust demandé sur le champ, Que dis-tu? qu'il n'y ait nulle discretion entre les bons et les mauvais? que la mort soit pour tout finir? tu parles ici en incredule qui n'a iamais cognu que c'est de Dieu ne de religion, car Dieu nous instruit, qu'apres la mort il y a une meilleure vie que ceste-cy, il y a un heritage perpetuel qu'il a appresté aux siens, et à ceux qu'il a esleus: et quant aux reprouvez ils le cognoistront leur iuge, puis qu'ils l'ont mesprisé durant leur vie. Si Iob donc eust esté interrogué, il eust confessé telles choses, voire, et en verité: mais cependant il ne laisse pas toutesfois de s'abuser en telles choses. Et ainsi nous voyons que ce n'est pas le tout d'avoir cognu: mais il faut que nous perseverions en ceste cognoissance-la, pour resister aux tentations quand nous en serons assaillis. Car si nous avons leu l'Escriture saincte, que nous ayons esté aux sermons, et que nous ayons esté enseignez en ce qui est requis pour le salut d un homme, et que cependant nous soyons nonchalans, et que nous ne pensions plus à mediter les choses que nous aurons desia entendues: c'est autant comme si un homme estoit bien equippé, qu'il eust et hallecret, et heaume, et espee, et bouclier, et qu'il pendist tout cela au croc, et qu'il laissast rouiller ses armes, que l'espee tint au fourreau quand ce viendra au besoin. Il dira bien I'ay des armes toutes prestes, mais qu'il s'en aidé pour voir? Voila ses armes inutiles, car il les a là laissé rouiller: et d'avantage il ne saura pas

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manier une espee, Di un bouclier quand il en aura necessité. Autant en est-il de nous, que nous pourrons bien avoir cognu ce qui est bon et propre pour nostre salut, mais cependant noua cuiderons estre habiles gens, et nous ne saurons comme il faut appliquer le tout à nostre usage. Et puis ceste cognoissance là sera comme rouillee, qu'elle ne nous viendra point en memoire, quand il sera besoin, et que nous en aurons necessité. Voila donc une bonne instruction pour nous: c'est qu'il ne suffit point d'avoir cognu une fois ce que Dieu noua monstre pour nostre profit, mais il nous y faut exercer incessamment, il faut que la memoire noua en soit refreschie, afin que nous sachions quel est le vray usage de l'Escriture saincte. Or s'il est advenu à Iob ce qui est ici dit, lequel toutesfois avoit soigneusement medité la parole de Dieu (ie ne dy point parole escrite, mais ce que Dieu luy avoit inspiré), si (di-ie) quand ce vient au besoin, il ne laisse pas d'estre là eslourdy: helas que sera-ce de nous qui sommes beaucoup plus infirmes! Et ainsi prions ce bon Dieu, que si quelque fois pour nous humilier il permet que nostre infirmité domine par trop, et que nous n'ayons pas telle vertu pour repousser les assauts de Satan comme il seroit requis: que toutesfois cela soit effacé de son registre, et ne viene point en conte. Voila ce que nous avons à faire. Mais voulons-nous estre absous de Dieu? il nous faut condamner en premier lieu les vices que noua appercevons en nous. Au reste notons que de l'estat de la vie seconde, l'Escrire noua en monstre ce qui nous est expedient d'en cognoistre: c'est qu'il est vrai quand les hommes sont venus a la fin de leur course, que Dieu les retire d'ici bas: car ceste vie presente est accomparee à une course, ou à une lice. Nous avons donc achevé nostre course et nostre voyage à la mort: mais cependant noua ne laissons pas ou de travailler, ou d'estre en une ioye heureuse apres que nos ames sont separees de nos corps. Voila ce que nous avons à retenir.

Quant aux peines de la vie presente, comme d'avoir soucy de boire et de manger, de noua entretenir de vestemens, de nous garder des nuisances, ou du costé des hommes, ou du costé des bestes et bien tout cela cesse: mais cependant il est dit que les enfans de Dieu sont recueillis en ioye. Il est vrai que nous n'avons point encores ceste couronne qui nous est promise, et laquelle nous est apprestee: car il faut que tout le corps de Iesus Christ soit accompli et parfait ensemble. Et voila pourquoy il est dit (Coloss. 3, 3), que nostre vie est cachee en Iesus Christ iusques à ce qu'il apparoisse. Mais tant y a que les fideles sont desia participans de ceste ioye, estans au sein d'Abraham,

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qu'ils cognoissent que Dieu est leur Pere, et que ce n'est point en vain qu'ils ont esperé en luy. Et mesmes il nous faut noter ce que dit S. Paul, Que quand nous sommes enclos dedans ces corps mortels, nous cheminons en esperance, d'autant que nous n'avons point la veuë ni le regard des choses qui nous sont promises, tout cela nous est caché: mais quand nous sommes partis du monde, nous voyons ce que nous avons esperé, ce qui nous estoit auparavant caché, nous est alors declaré (Rom. 8, 23, 24. 2. Cor. 5, 7). Voila donc comme les fideles estans sorti i de ce monde sont en ioye avec Dieu, qu'ils cognoissent qu'estans membres de Iesus Christ ils ne peuvent perir, et le cognoissent beaucoup mieux, et avec une plus grande vertu qu'ils n'ont point fait durant ceste vie presente. Quant aux reprouvez ils sont comme des povres condamnez qui n'attendent sinon l'heure du supplice et du torment: mais desia ils sont asseurez de leur condamnation. Et voila pourquoi il est dit, que les diables sont enserrez en prisons obscures, et attachez comme à es chaines, iusques à ce qu'ils vienent a ceste confusion finale, qui leur est apprestee à la venue de nostre Seigneur Iesus Christ. Voila ce que l'Escriture nous monstre en brief de l'estat de la vie seconde, en attendant le dernier iour. Or il noua en est sobrement parlé, d'autant que nous sommes par trop adonnez à folles questions et curieuses: et nous voyons que les hommes aimeroyent mieux s'enquerir qu'on fait en paradis, que de savoir quel est le chemin d'y parvenir. Voici Dieu qui noua declare, Venez à moy, il nous monstre comme nous y pouvons venir, et il ne nous en chaut nous sommes tant froids que merveilles quand il est question d'approcher de lui selon les moyens qu'il nous donne: et cependant nous nous voulons enquerir, Et qu'est-ce de ceci ? et qu'est-ce de cela? Nous voulons savoir ce que Dieu nous cache: car il ne veut point que noua cognoissions maintenant sinon en partie. Et voila pourquoy l'Escriture saincte use d'une telle sobrieté: c'est afin que nous n'appetions point d'estre trop subtils en ces questions frivoles, mais que nous nous contentions de cognoistre ce qui nous est utile. Or tant y a neantmoins qu'il noua faut bien estre resolus en cest article, c'est assavoir qu'en la mort il n'y a point repos pour tous. Il est vrai que les hommes, mesmes les meschans (comme i'ay dit) seront deschargez des necessitez de la vie presente: mais cependant ils ne laissent pas d'estre tourmentez, sentans que Dieu est leur iuge duquel ils ne peuvent attendre nulle merci m car ils cognoissent que leur confusion est toute apprestee, et qu'ils seront abysmez aux enfers. Quand (di-ie) ils sont là adiournez, et convaincus, voila une inquietude qui surmonte tous les travaux, et tous les tour

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mens du monde. Il faut que nous cognoissions cela, afin que vivans ici bas nous prions à Dieu qu'il nous conduise par son sainct Esprit, afin de ne rien appeter qu'il ne nous soit licite, attendans tousiours qu'il accomplisse sa promesse de nous recueillir tous en son royaume celeste. Voila ce que nous avons à retenir.

Or au reste, combien que les propos de Iob soyent esgarez (comme desia nous avons dit) toutesfois si en pouvons nous recueillir quelque bonne doctrine et profitable. Comme quoy? Quand il dit, que les Rois et les Princes se bastissent des lieux deserts, il monstre l'ambition folle qui est en ceux qui sont adonnez au monde, et qui se veulent ici faire valoir. Quand les hommes conçoivent, et qu'ils machinent, et deliberent de bastir des maisons et des palais, nous savons qu'il y a souvent de l'excez, quand ils y procederoyent selon l'ordre de nature pour dire, Et bien Dieu veut que nous soyons logez ici bas, et que sur cela selon leurs facultez ils bastiroyent des maisons pour y habiter, ce seroit une bonne mesure qu'ils tiendroyent. Or ceux qui veulent se magnifier au monde DC se contentent point de cela, mais ils veulent imprimer une eternité de leurs noms en leurs palais et chasteaux, ils veulent qu'on les voye de loin. Qui a basti un tel lieu? c'a esté ce prince-la. Voila donc l'ambition qui outrepasse l'ordre de nature. Et c'est ce que Iob a voulu signifier: comme s'il disoit, les hommes vivans en terre ont beaucoup de soin qui les picque, en sorte qu'ils travaillent, et ne faut point qu'on les pousse d'ailleurs: car ils sont touchez de leurs propres cupiditez, tellement qu'ils combatent contre nature. Car qu'est-ce que se bastir des lieux deserts, c'est de faire des bastimens qui sont comme incroyables, tellement que quand on viendra en un lieu on s'esmerveillera, Comment a-il este possible de pouvoir bastir en ce lien là? Car si une situation estoit propre et aisee et qu'on y vist quelque beau bastiment, et bien, cela ne seroit point tant estrange, on s'en moqueroit, par maniere de dire: mais si on voit un lieu comme inacessible, et qu'un homme presume de dire, Ie le ferai valoir, voila un desert basty, voila comme un monde nouveau. Telles gens veulent quasi despiter Dieu: car ils veulent reformer le monde, et l'ordre que Dieu y a mis: ils veulent monstrer que rien ne les empesche: combien que Dieu leur ait mis des barres au devant, pour dire, vous ne passerez point outre, ils sautent par dessus. Voila que c'est de l'ambition qui est en plusieurs. Et c'est ce que Iob a ici voulu noter. Et ainsi (comme i'ay dit) ses propos sont bien extravagans: mais quoy qu'il en soit, si en peut on recueillir encores quelque bonne doctrine.

Et aussi quand il adiouste. Que le serf est

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affranchi de son maistre, que le povre et le riche seront tout un: cela est pour nous monstrer que les hommes ne se doivent point glorifier en leur grandeur presente, comme sainct Paul parle des principautez, et en parle comme David. Car voila ce qu'il dit au Pseaume (82, 6), l'ay dit, vous estes dieux: c'est à dire, que les princes et ceux qui sont constituez en dignité, sont lieutenans de Dieu, qu'ils ont préeminence par dessus le reste du monde: comme si Dieu les avoit privilegiez. Mais quoy? vous estes hommes mortels, et mourrez comme hommes, et ainsi advisez à vous. Voila comme ceux qui sont eslevez en haut estat De se doivent point esblouyr les yeux, mais doivent recognoistre que leur condition est fragile, que si le monde passe avec sa figure, ce n'est de rien de leurs richesses, ne de leur credit ny honneur. Que donc ils ne s'y enyvrent point, mais que tousiours ils pensent à la mort: que ceux qui auront des serviteurs et des subiets regardent, Il nous faudra venir à conte, nous avons au ciel un maistre commun à tous, comme sainct Paul parle (Ephes. 6, 9): là il n'y a point acception de personnes, il n'y aura plus ne servitude ne maistrise qu'on puisse amener devant Dieu. Vray cet que la police terrienne, comme aussi la dignité des Magistrats est ordonnee de Dieu: mais tout cela ne concerne que le monde, et le monde prend fin: il faut donc que ces choses-la soyent aussi bien transitoires. Advisons donc de nous tenir tons en humilité et modestie, et de ne rien attenter qu'il ne nous soit permis de Dieu. Or revenons maintenant au propos que nous avons commence, c'est assavoir, que les propos de Iob ne laissent point d'estre enormes et excessifs, et qu'il n'y a nulle mesure, et que s'il y eust consenti, ce fussent esté des blasphemes horribles. Mais tant y a que d'autant qu'il n'a point eu une telle vertu en soy, qu'il se soit pou moderer, il y a eu beaucoup de mauvais vices, comme il faut que les hommes en combattant sentent qu'il y a tousiours de l'infirmité en leur chair. Et de fait nous voyons ici comme Iob parle des petis enfans: car quand il dit un abortif, c'est comme s'il vouloit monstrer, que quand Dieu a mis une creature humaine au ventre de la mere, il n'y a point d'ame: au contraire, nous savons quand la creature cet canceuë au ventre de la mere, que Dieu y inspire une ame,, il est certain que voila une semence de vie. Et ainsi Iob monstre bien qu'il n'est pas de sens rassis pour penser aux oeuvres de Dieu, et en iuger droitement, pour discerner entre le noir et le blanc, mais qu'il est confus. Et d'où procede cela? De ceste violence, comme i'ay dit, de ses passions. Voila comme une tempeste ou un orage, qu'il faut que lob soit sourd et aveugle. Quelque fois quand il tonne, que l'air est si fort esmeu qu'on ne peut

SERMON XIII

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rien ouyr: et bien nous sommes comme esperdus en toua nos sens, et puis nous sommes saisis de frayeur: quand nous voyons les esclairs, que nous entendons la foudre, qu'il y a quelque gresle impetueuse, il nous semble que nous devons estre abysmez, nous sommes comme retirez au dedans, tellement que nous n'osons pas sortir hors de nous-mesmes: ainsi en a-il esté de Iob. Et pourtant cognoissons ces choses, et cependant retenons aussi la doctrine que nous avons desia touchee. Il est vray qu'icy nous faut noter deux choses: car nous avons deux extremitez dont il nous faut garder. Les uns cuident qu'il n'y ait point de patience sinon qu'elle soit pour rendre du tout l'homme paisible: les autres s'ils oyent parler qu'un homme se despite contre Dieu, et lui resiste, ne laisse pas d'estre patient, neantmoins pourveu qu'à la parfin il se deplaise en son vice, et s'en repente. Ceux la se laschent la bride, et se permettent beaucoup de pechez, voire et cuident estre patiens quand ils auront ainsi despite Dieu par ce moyen et en cela ils se privent de la grace te Dieu. il nous faut

donc garder de ces deux extremitez-la. Ainsi notons que si nous sommes patiens pour nous assuiettir à la bonne volonté de Dieu, ce n'est pas que nous n'ayons quelques chagrina, que nous ne soyons là despitez tant plus quelque fois, et que nous ne sentions les vagues qui vienent heurter contre nous, tellement que nous serons la comme esperdus. Et bien, quand nous serons en tels combats, ne perdons point courage pourtant, mais invoquons Dieu: cependant sentons tousiours combien nous sommes coulpables devant lui, prions-le qu'il nous fortifie par la vertu de son sainct Esprit afin de pouvoir resister à tels combats, et desquels nous pourrions estre accablez du premier coup si nous n'estions soustenus de lui. Voila (di-ie) comme il nous en faut faire afin que quand Dieu nous aura donné quelque force et vertu, pour resister aux tentations, il l'augmente en nous iusques à ce que nous soyons venus à la fin de tons nos combats.

Or nous noue prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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TREIZIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE III. CHAPITRE.

20. Pourquoy donne-il clarté à ceux qui sont faschez, et la vie à ceux qui sont tristes en courage? 21. Qui attendent la mort, et ne leur vient point: qui la cerchent plus diligemment que les thresors? 22. Ils s'esgayeroyent et seroyent en liesse, ils auroyent grand ioye, s'ils trouvoyent le sepulchre. 23. De l'homme, duquel la voye est cachee, et laquelle Dieu a enserree. 24. Devant que prendre ma refection i'ay gemi, et mon hurlement est comme des eaux desbordees. 25. I'ay rencontré ce qui m'avoit tenu en crainte, et ce que i'avoye redouté m'est escheu. 26. Ie n'ay point esté en prosperité, ie n'ay point esté à requoy, ie ne me suis point reposé, et toutesfois ce mal m'est advenu.

La complainte que fait ici Iob est comme si Dieu faisoit tort aux hommes, quand apres les avoir mis en terre, il les exerce en beaucoup de miseres. Il fait donc son conte, que ai Dieu vent que noua vivions, il noua doit entretenir à nostre aise, et ne noua point fascher de beaucoup de troubles. Voila en somme ce qui est ici contenu. Il est vray que Iob n'a pas eu Geste intention de contester contre Dieu, comme s'il intentoit procez: mais cependant si est-ce que la douleur qu'il souffroit l'a transporté iusques là, que ces querelles lui sont sorties de la

bouche: Comment? pourquoy est-ce que Dieu nous met en ce monde? n'est-ce pas afin que noua le cognoissions Pere, et que sachans qu'il a le soin de nous, nous le puissions benir? Or au contraire on voit qu'il y a beaucoup de gens qui sont affligez, qui sont tourmentez de beaucoup de miseres: à quel propos Dieu les tient-il ici? Il semble qu'il vueille que son nom soit blasphemé: ceux qu'il traitte ainsi rigoureusement que peuvent-ils faire? Quand ils voyent la mort devant leurs yeux, ou qu'ils l'ont entre les dents, ils ne peuvent sinon gronder, et se despiter. Voila donc une occasion de murmurer contre Dieu, et il semble qu'il soit auteur de cela. Ici nous avons un bon advertissement et bien utile: c'est que nous sachions quand Dieu nous afflige, qu'il ne laisse pas toutesfois de nous donner quelque goust de sa bonté en aorte qu'au milieu des afflictions encores le pouvons-nous louer, et nous resiouyr en luy. Vray est cependant qu'il nous restraint bien nos ioyes, et nous les convertit en amertume: mais il y a un moyen entre benir le nom de Dieu et le blasphemer, c'est que nous l'invoquions estans pressez de maux, que nous ayons nostre refuge à luy, en demandant qu'il nous reçoive à pitié. Or les hommes ne peuvent iamais

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tenir ce moyen: mais si est-ce que Dieu regarde à cela quand il nous afflige. Notons donc en premier lieu, toutes fois et quantes que Dieu nous envoye quelques troubles et fascheries, il ne laisse pas cependant de nous faire gouster sa bonté, qui cet pour adoucir, l'angoisse, qui pourroit tenir nos coeurs serrez. Comme quoy? Nous avons monstré par ci devant, que si les hommes regardent aux biens que Dieu leur a faits, et ne fust sinon qu'apres les avoir tirez de la matrice, il leur a donné vie, qu'il les a substantez dés leur enfance: cela est pour les faire resiouyr, quand ils seroyent accablez du tout de desespoir, mais qu'ils pensent, Et Dieu ne nous peut-il pas iustement affliger? Car nous sommes tenus de porter en patience le mal qu'il nous envoye, puis qu'il nous eslargit tant de benefices, nature nous enseigne à cela, Gomme Iob l'a monstré ci dessus. Voila donc comme ceste seule pensee nous doit adoucir nos tristesses: comme on voit qu'en une medecine qui sera trop amere, on y mettra du sucre, ou du miel, cela servira de confiture, en sorte que le malade pourra mieux prendre ce qui autrement seroit comme pour l'estrangler. Or il y a encores plus, que Dieu nous monstre l'usage des chastimens, qu'il nous envoye, qu'il ne veut point que nous perissions tontes fois et quantes qu'il nous afflige: mais que c'est pour nostre bien et pour nostre salut: il nous promet qu'estans fideles, il ne souffrira point que nous soyons tourmentez outre mesure, ains qu'il nous supportera. Ainsi Jonc, si nous sommes affligez, il n'est point question de nous despiter à l'encontre de Dieu, comme si nous ne trouvions en luy que toute rudesse: car nous sommes consolez en nos afflictions, tellement que si nostre ingratitude ne nous empesche, nous pouvons nous resiouyr, et dire que le nom de Dieu soit benit, encores qu'il ne nous envoye point tout à souhait. Voila quant au premier poinct.

Or cependant il nous faut aussi noter le second article que i'ay desia touché, c'est assavoir, qu'encores que nous n'eussions que destresse, que nous fussions là tenus comme à la torture, que nous n'eussions rien pour nous resiouyr: toutesfois si ne nous faut-il point precipiter à despiter Dieu, mais il nous faut plustost l'invoquer: comme il est dit Que celuy qui est triste qu'il prie. Sainct Iaques (5, 13) nous monstre là le moyen que nous avons à tenir. Si nous sommes ioyeux, chantons, dit-il: non point à la façon du monde qui s'esgaye, et se desborde, ne cognoissant point les biens venir de Dieu: mais rendons louange au Seigneur de nostre ioye: et si nous sommes faschez et angoissez, il y a les prieres, que nous demandons à Dieu qu'il ait pitié de nous, et qu'il modere sa rigueur. Voila donc comme les fideles, quand ils seront iusques au

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bout de leur sens, qu'ils n'en pourront plus, si ne doivent-ils point se ruer contre Dieu, et se plaindre de luy: ils ne doivent point estre si excessifs comme ceux qui sont pleins de fierté et de rebellion: mais pensons plustost, Seigneur me voici une povre creature ie ne say que devenir, ie ne say que faire, sinon que tu me reçoives à merci, et que tu te monstres pitoyable pour m'alleger de ceste affliction laquelle ie ne puis plus porter. Voila donc comme les enfans de Dieu doivent porter leurs maux en patience, combien que Dieu les chastie rudement pour un temps

Or Iob monstre combien qu'il eust medité ceste doctrine. qu'il n'en estoit point assez muni pour resister aux tentations, car il dit ici: Pourquoy est-ce que Dieu donne clarté à ceux qui sont ainsi affligez de courage? Il ne cognoit point que Dieu a iuste raison de tenir les hommes au milieu de beaucoup de fascheries: et combien que leur condition soit miserable ici bas, toutesfois que Dieu est iuste: et que s'il nous punit, s'il nous exerce en beaucoup de sortes, il ne faut point que nous entrions en procez contre luy sous ombre qu'il nous tient ici comme maugré nous, que nous sommes enserrez en une prison, estans en ceste vie. Il ne faut pas que nous concevions nul despit pour cela, Iob ne l'a point assez consideré. Or s'il est advenu à un tel personnage de se fascher, et se picquer contre Dieu, à cause qu'il n'a point eu ce regard que i'ay dit d'autant plus devons nous bien applicquer nostre estude à tous ces deux poincts: c'est assavoir que nous sachions que iamais Dieu ne nous delaisse, et pourtant que nous ne soyons point contristez par trop quand il nous envoye quelques adversitez estans certains qu'il nous chastie tellement que cependant il adoucit nos douleurs, voire s'il ne tient à nous, et à nostre ingratitude. Secondement quand nous serons tant angoissez que rien plus, que Dieu nous convie, et nous exhorte à venir à luy, il nous solicite, di-ie, d'avoir nostre recours à prier toutes fois et quantes que nous sommes comme desnuez que nous n'en pouvons plus. Voila le vray remede c'est que nous invoquions nostre bon Dieu, afin qu'il ait pitié de nous, et que nous ne soyons point confus iusques là de dire, Ie ne say que faire: d'aller à Dieu, il n'y a point de propos. Gardons nous d'un tel trouble, mais sachons que nostre salut nous est tousiours asseuré, quand nous invoquerons Dieu, il nous sera tousiours pitoyable au milieu de nos afflictions. Quand nous aurons ces deux articles bien imprimez en nostre memoire, nous ne dirons plus, Pourquoi est-ce que Dieu retient ici ceux qui sont affligez de courage? car nous voyons pourquoi il le fait. Il y a tant de raisons pourquoy Dieu chastie les hommes: car quels sont nos pechez? Ie nombre en est infini. Apres si nous regardons, à

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nos cupiditez, il y en a aussi bien un abysme qui a mestier d'estre corrigé: il faut que Dieu nous mortifie. Si nous regardons combien nous sommes adonnez au monde, il est besoin que nos affections en soyent retirees par les chastimens de Dieu. Apres, quel est nostre orgueil et presomption? il faut que Dieu nous humilie: combien sommes nous froids à demander son aide? il faut qu'il nous solicite à cela. Apres, nostre foy ne doit-elle point estre esprouvee et cognoue? Ne voila point assez de raisons pourquoy Dieu nous tient ici, et veut que nous soyons miserables, qu'il n'y ait que peines, fascheries, et tourmens et angoisses en toute nostre vie ? Dieu n'a il point assez de raisons pour ce faire? Voila un Item. Et puis tousiours il nous appelle à soy, et nous y donne accez: et quand nous avons un tel remede en nos maux, n'est-ce pas bien pour nous contenter? Voila comme nous devons estre armez et munis contre ceste tentation, laquelle a regné par trop en Iob, combien qu'il n'en ait point esté du tout vaincu.

Or quand Iob parle ici de ceux qui demandent le sepulchre, et qui fouyroyent volontiers apres comme un thresor caché, qui desirent de mourir, et ne peuvent: il se met en ce reng-là comme nous verrons par la procedure. En quoy il conferme son infirmité et son vice: car il n'est point licite au fidele de vivre à regret, et souhaiter ainsi la mort. Vray est que nous pouvons bien souhaiter la mort pour une raison: c'est en considerant que nous sommes ici detenus en ceste servitude de peché, que nous ne servons point à Dieu en telle liberté comme il seroit à souhaitter, mais que nous sommes pleins de beaucoup de vices. Voyans cela il est certain que nous pouvons souspirer, demandans à Dieu qu'il nous retire bien tost de ce monde: mais ce n'est pas (comme il en est ici parlé) que noua hayssions nostre vie, et que nous soyons faschez d'estre ici retenus, pource que nous y sommes traittez trop rudement: il faut que nous portions patiemment nostre condition, en attendant que Dieu nous delivre. Et nous voyons que S. Paul tient ceste mesure-là, quand il dit aux Romains (7, 24. 25) Helas! qui me delivrera de ce corps mortel? car i'y suis malheureux. Mais cependant il dit, Graces à Dieu par nostre Seigneur Iesus Christ. Voila donc S. Paul d'un costé qui s'appelle malheureux, il demande d'estre retiré du monde: et toutesfois il se contente, il est à repos, puis qu'ainsi est que Dieu le conserve, et combien qu'il soit subiect à beaucoup de povretez, qu'il sait que Dieu ne l'abandonnera iamais. Voila son contentement. Or pour mieux comprendre le tout, notons que Iob a failli en deux sortes: c'est assavoir qu'il n'a point eu le regard qu'il devoit en desirant la mort, et puis il n'y a point tenu mesure. Voila deux fautes qui

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sont bien lourdes. Quand ie di que Iob n'a point eu les yeux appuyez au but qu'il devoit, i'enten qu'il a souhaité la mort, non point à cause qu'il se voyoit une povre pecheur, et qu'il ne pouvoit advenir à ceste perfection à laquelle nous devons tous aspirer: mais estant pressé de ces maux il estoit fasché, tant pource qu'il enduroit en sa personne, que pource qu'il avoit desia enduré en ses biens. Et ainsi il appete la mort, pource qu'il luy semble que Dieu le presse par trop. Voila donc la premiere faute que i'ay dite.

Mais quand nous applicquerons ceci à nostre usage, encores sera-il mieux entendu et esclarci. Si un homme s'espluche bien et s'examine, et qu'il regarde, Ie suis adonné à un tel vice, ie bataille à l'encontre, et n'en puis venir à bout: et n'est point question seulement d'un vice, mais i'en ay et deux et trois: voila qui me tormente. Il est vray que ie ne m'y lasche point la bride, ie ne m'y play point, ie crains la vengeance de Dieu, et me retien en sorte que ie ne suis point du tout vaincu: mais il s'en faut beaucoup que ie soye fervent à servir à Dieu et à resister au monde, et à ma chair, comme il seroit bien requis: car ie suis retenu et empesché par mes cupiditez propres. Si un homme se cognoist tel, apres avoir fait bon examen de sa vie, sur cela il dit, Et mon Dieu ie me voy ici en un estat miserable, et quand en seray ie delivré ? car il faut que ie porte le peché en moy, et combien qu'il n'y regne point, si est-ce qu'il y habite. Et qu'est-ce que peché, sinon le sceptre du diable, par lequel il domine sur nous ? Ie suis donc esclave de Satan, et de la mort. Et mon Dieu faut-il que ie demeure tousiours en ceste langueur? Un homme Chrestien pourra bien avoir de tels souspirs, demandant à Dieu d'estre affranchi d'une telle captivité, en laquelle il se voit: ainsi quand il est question de nous fascher, que nous ne regardions point ni à froid ni à chaud, ni à povreté, ni à maladies, mais que nous regardions à nos pechez: et mesmes quand Dieu nous affligera en quelque sorte que ce soit, que cela nous advise de monter plus haut: ne nous arrestons point au mal corporel, mais cognoissons, Voici les fruicts de nos fautes: d'autant que nous avons contrevenu à la volonté de Dieu, c'est bien raison qu'il se monstre iuge sur nous. Quand nous aurons ainsi cognu nos pechez, que cela nous cause un regret en nous, et qu'il nous solicite à concevoir ceste doleance dont parle sainct Paul (2. Cor. 7, 11). Voila donc quant au premier poinct.

Or ce n'est poinct assez de penser à cela, c'est à dire de souhaitter la mort en telle sorte que nous avons dit: mais il faut encores que nous y tenions mesure. Ie di non seulement de la souhaitter pour bonne cause: mais il faut aussi que nostre desir

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soit modere, et qu'il soit reglé au bon plaisir de Dieu. Et cela fera que l'excez qui est ici monstré en Iob, sera reprimé comme d'une bride. I'ay desia touché cest article en un passage que i'ay allegué de sainct Paul. Car apres avoir faict sa complainte, apres avoir souhaité d'estre retiré de ceste prison de mort, il adiouste, Ie ren graces à mon Dieu: il ne laisse point d'estre paisible au milieu de telles complaintes et regrets. Et pourquoy? Car il voit que c'est bien raison que Dieu soit le maistre, et qu'il nous gouverne à son plaisir, et que nous attendions en patience l'issue telle qu'il vous la voudra donner. S. Paul voyant cela, conclud quant et quant, que combien qu'il soit un povre pecheur, toutesfois il sait que Dieu le conduira en sorte que son salut ne peut perir. Sainct Paul donc a regardé à ces deux choses. Et pourtant il dit qu'il rend graces à Dieu, combien qu'il soit miserable. Ainsi nous en faut-il faire: et quand nous le ferons, non seulement nous serons prests d'endurer beaucoup de miseres en ce monde, pour honorer Dieu, afin qu'il soit glorifié en nos personnes, et en nostre humilité, mais nous serons contens de souffrir pour nos prochains, comme sainct Paul aussi nous le monstre par son exemple. Il dit aux Philippiens (1, 22. 23), Que quant à luy, ce luy seroit bien un meilleur parti d'estre retiré d'ici bas: mais pour l'amour de vous (dit-il) il faut que ie vive, d'autant que ie cognoy que mon labeur vous est encores necessaire, et que Dieu m'employe pour l'edification de vostre foy: voila ie me renge à luy. Et puis apres il dit Encores que ce fust mon profit de m'en aller bien tost, ie suis content de demeurer ici. Voila comme S. Paul a exhorté tous fideles de s'assubiettir tellement au bon plaisir de Dieu, qu'en vivant en ce monde non seulement ils portent patiemment leurs afflictions, mais qu'ils soyent aussi prests de souffrir pour leurs prochains, en sorte que leur labeur soit utile pour le bien commun, et qu'ils servent à l'Eglise de Dieu. Voila donc ce que nous avons à noter.

Mais quoy? ceste doctrine n'est pas entendue pource qu'il y en a bien peu qui la pratiquent. Car si Dieu nous laisse à repos, nous voila aveuglez en une ioye vaine et frivole: nous sommes du tout yvres, tellement que nous ne savons plus que c'est ni de mort, ni de nostre fragilité: nous ne discernons plus rien. Et si Dieu nous visite de quelques afflictions, il n'est plus question que de blasphemer, ou si les blasphemes ne sortent point de la bouche, il y aura les mescontentemens, les murmures, l'impatience qui sera pleine de rebellion. Or quand on est là, combien y en a-il qui pensent à leurs pechez, et qui gemissent sous un tel fardeau, et aussi qui regardent cependant à l'aide que Dieu leur donne, et comme il ne permet pas qu'ils

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soyent du tout vaincus par Satan, et sur cela qui prenent leur contentement, et leur resiouissance en ce qu'il les sauvera? Ie nombre en est bien petit: et cela toutesfois n'est pas escrit en vain. Or en general maintenant nous avons à considerer que les fideles peuvent bien souspirer et gemir tout le temps de leur vie, iusques à ce que Dieu les ait retirez du monde, tousiours souhaittans leur fin, c'est à dire la mort, et toutesfois qu'il faut qu'ils se retienent en sorte qu'ils se submettent du tout au bon plaisir de Dieu, sachans qu'ils ne sont pas à eux-mesmes. Ie di en premier lieu, que les fideles peuvent bien souspirer, estans comme faschez de languir en ceste prison de leur chair: voire pour la cause que i'ay touchee, d'autant qu'ils ne servent point à Dieu en telle libertè comme il seroit requis: mais qu'ils trainent leurs cordeaux, qu'ils fleschissent, et qu'ils declinent souventesfois. Qui plus est, nous devons souspirer entant qu'il nous est licite: mais nous le devons faire toutes fois et quantes que nous entrons en ceste consideration, que nous sommes si lasches quand il est question de servir à Dieu: cela nous doit piquer à demander que Dieu nous retire du monde, et a regarder à ceste vie qui nous est preparee aux cieux, et laquelle nous sera revelee pleinement à la venue de nostre Seigneur Iesus Christ. Et par cela nous voyons que non seulement il sera permis aux enfans de Dieu de souhaitter la mort, mais ils le doivent faire: car ils ne monstrent point une vraye approbation de leur foy, sinon qu'ils cerchent à sortir de ce monde: comme de fait toutes choses tendent et aspirent à leur but, or nostre but est là haut, nous devons donc courir iusques à ce que nous ayons achevé le chemin, auquel Dieu nous a mis: et desirer que ce soit bien tost. Retenons tousiours toutesfois la cause que i'ay dite, qu'il ne faut pas que nous soyons solicitez à souhaitter la mort, d'autant que les uns seront subiets à maladies, les autres à povretez, les autres à ceci, et à cela: mais c'est d'autant que nous ne sommes pas pleinement reformez à l'image de Dieu, et que nous avons beaucoup d'imperfections en nous. Voila, di-ie, la cause qui nous doit piquer et soliciter à desirer la mort, c'est assavoir, afin qu'estans despouillez de ce corps mortel, qui est comme une loge pleine de toute puantise et infection, nous soyons pleinement reformez à l'image de Dieu, et qu'il regne en nous, et que ce qui est de corruption de nostre nature, soit du tout aneanti. Et au reste, que nous tenions ceste mesure-la de vivre et de mourir à la volonté de Dieu: que nous ne soyons point adonnez à nos appetis: mais que nous soyons là comme en sacrifice: que nostre vie ne soit point à nous, mais à nostre Dieu, pour dire, Seigneur, ie cognoy ma fragilité: cependant que tu

SERMON XIII

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me voudras tenir en ce monde, et bien, i'y suis, et c'est bien raison que i'y demeure: mais quand tu m'en voudras retirer, ie n'ay point ma vie precieuse, elle est tousiours à ton commandement, pour en disposer comme il te plaira. Voila (di-ie) comme il nous en faut faire. Et cependant que nous ayons tousiours nos affections paisibles, voire en telle sorte que nous puissions tousiours louer le nom de Dieu, sachans qu'en la vie et en la mort il se monstrera tousiours Pere et Sauveur envers nous.

Or apres que Iob a ainsi parlé, il adiouste, Que ceux qui sont ainsi angoissez en leur coeur, s'esiouyroyent pleinement de ioye, qu'ils s'esgayeroyent ayans trouvé le sepulchre. En quoy il monstre qu'il parle d'une affection brutale et confuse, qu'il ne tient ni regle, ni modestie: car il confesse que nous perissons là. Ainsi donc nous voyons comme il est tombé, et non pas d'une cheute mortelle, mais il est tombé à demi, et Dieu l'a relevé puis apres, comme nous verrons. Tant y a neantmoins qu'il nous faut bien condamner ceste infirmité ici en Iob: c'est à dire, ce qu'il s'est trouvé si abbatu de tristesse, qu'il ne pouvoit plus gouster la bonté de Dieu, pour avoir seulement quelque petite resiouissance, de laquelle il se soustinst. Or voyans que cela luy est advenu, d'autant plus devons nous estre soigneux à prier Dieu, que la tristesse ne domine en nous, en sorte que nous en soyons du tout opprimez. Que donc nous soyons tousiours soustenus et appuyez, tellement que nous combations contre la tristesse, et que nous sentions qu'il est bon de vivre ici à la volonté de Dieu: et que combien que nous y ayons beaucoup de regrets et de fascheries, si est-ce qu'il faut que nous demeurions resolus en ce poinct-la, qu'encores nous est il bon d'estre ici retenus en ce monde. Et pourquoy? afin que Dieu soit glorifié en nous, afin que nostre foy soit esprouvée, afin que nous l'invoquions, et que nous protestions qu'il nous est tousiours Pere, encores qu'il nous afflige, et que nous soyons par Ce moyen-la preparez à la vie celeste. Il faut que ce goust de ceste bonté paternelle nous donne tousiours affection de tendre à Dieu, et que nous ne nous laschions point la bride à une affection excessive, et brutale, comme nous voyons que Iob l'a eu ici. Or cependant il monstre, d'où luy est venue ceste tristesse qui l'a du tout ainsi englouti, et d'où aussi elle procede à ceux qui sont tellement faschez, qui ne peuvent recevoir aucune consolation pour attremper leurs maux.

Il dit, A l'homme duquel la voye est cachee, et que Dieu a enserré, Gomme s'il avoit mis des hayes tout à l'entour, afin qu'on n'y peust entrer. Ceci doit bien estre encores noté: car Iob monstre en quoy il a failli, c'est qu'il ne s'est point remis assez à la providence de Dieu. Cependant tontes

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fois il nous descouvre une maladie, à laquelle nous sommes tous subiets: c'est, que nous voudrions voir tout ce qui nous doit advenir, quelle sera nostre condition, nous voudrions que tout cela nous fust declaré: tellement que quand nous sommes en perplexités, que nous ne savons ce qui adviendra de nous, et que le mal nous presse, et que nous n'y voyons point d'issue, alors il nous est bien aisé de nous desesperer. Voila un mal qui est par trop commun et ordinaire. Or il nous le faut bien noter, afin que nous cerchions le remede à l'opposite. Quelle est donc l'inclination des hommes ? C'est qu'ils voudroyent bien sauter iusques aux nues pour savoir quel sera le cours de toute leur vie. Et nous voyons comme ils deliberent, ie feray ceci et cela. Les hommes disposent de toute leur vie,. comme dit Salomon (Prov. 16, 1), se moquant de l'outrecuidance qui est en eux car ils ne peuvent pas remuer le bout de la langue sans que Dieu les y conduise, et toutesfois ils disposent de ceci et de cela. Et quelle moquerie est-ce? car ils ne peuvent pas remuer le bout de la langue, et cependant ils vont dire, Voila ce que ie feray d'ici à dix ans: comme aussi sainct Iaques s'accorde avec Salomon se moquant de ceste outrecuidance, qui est aux hommes (Iaq. 4, 13). Or cependant que Dieu nous laisse à nostre aise, chacun se fait a croire ce que bon luy semble, nous pensons estre des petis dieux: mais si tost que Dieu tourne la main, et que nous sommes battus de ses verges, nous voila tellement esperdus, que nous ne savons que devenir: il ne nous semble pas que iamais il soit possible de sortir de nos affections, nous regardons de costé et d'autre, et nous n'y voyons point d'issue: nous sommes là comme enserrez, tellement que nous ne pouvons pas apprehender la bonté et la puissance de Dieu pour nous secourir. Et c'est l'affection que nous monstre ici Iob, qui est une maladie par trop commune, comme nous l'experimentons assez: car il n'y a rien qui nous fasche et nous tourmente tant, que quand nous-nous voyons enserrez, et que nous ne cognoissons point les issues de nos maux, et ne savons ce qui nous peut advenir, tellement qu'estans assaillis de toutes parts, nous faisons ceste conclusion, que nous n'en pouvons iamais sortir sans estre accablez et ruinez du tout. Avons nous ceste maladie? Venons au remede: car si le mal n'est medeciné, il nous faudra tomber en ceste passion excessive, de laquelle il est ici parlé, que nous souhaitterons la mort comme gens desesperez, et que nous n'aurons nul allegement en nos maux, sinon de demander que Dieu nous abysme du tout. Or le remede propre à ceste maladie est de nous remettre à la providence de Dieu: que celui-la voye clair pour nous, et que si nous sommes aveugles, si nous sommes en tenebres, que nostre

IOB CHAP. III.

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Dieu nous conduise, comme il sait qu'il nous est bon. qu'il nous guide en toutes nos entreprinses. Voila aussi où l'Escriture saincte nous rameine. Ieremie dit (10, 23) Seigneur ie cognoy que les pas de l'homme ne sont pas à luy: c'est à dire, que l'homme entreprend par trop quand il veut ordonner de sa vie. Sachans donc que Dieu nous veut humilier, quand il nous ferme les yeux, tellement que nous ne voyons pas là Où c'est que nous devons parvenir, et que nous ne savons pas du iour au lendemain ce que nous avons à faire, mais que Dieu nous entretient au iour la iournee (comme on dit) ainsi qu'un mercenaire quand il aura esté loué pour un iour, il no sait du lendemain qui le pourra mettre en oeuvre. Voila comme Dieu veut que nous vivions, afin que nous apprenions de dependre du tout de luy: Seigneur, il est vray que ma vie est fragile, mais cependant tu cognois ce gui me doit advenir, tu l'as preveu, Seigneur donc ie me remets en ta main. I'auroye des solicitudes qui me porroyent tourmenter et affliger beaucoup: mais ie m'en descharge sur ton giron: moyennant que ie soye certain d'estre en ta protection et sauvegarde, ie me contente. Voila comme il nous en faut faire: et quand nous aurons ceste providence de Dieu bien imprimée en nos coeurs pour dependre du tout d'icelle, encores que nous soyons agitez de beaucoup de troubles en ce monde: voila un bon fondement, qui fera que nous demeurerons fermes, et constans en nostre vocation pour servir à Dieu selon sa volonté tout le temps de nostre vie. Apprenons donc de nous arrester à ceste providence de Dieu: et quand nous verrons les choses si confuses au monde, que nous ne saurons de quel costé nous tourner, que nous ne laissions pas pourtant d'estre paisibles, et en repos, sachans que Dieu dispose et conduit tellement toutes choses, qu'il n'y a rien qui puisse empescher le salut de ses fideles, puis qu'une fois il les a receus en sa protection. Voila ce que nous avons à noter sur ce passage.

Or en la fin Iob adiouste, Qu'il n'a nul repos, qu'il est en tristesse devant qu'il prenne sa refection, et toutesfois (dit-il) si est-ce que ie n'ay point esté par ci devant comme beaucoup, ie ne me suis pas enyvré en ma prosperité, mais i'ay tousiours craint le mal qui m'est advenu. Notons bien ceste plainte de Iob: car il monstre d'un costé que son mal est extreme: et cependant (dit-il) à quelle occasion est-ce que Dieu me traitte ainsi? Car quand Dieu menace les hommes, il dit, Pource que tu t'es enivré en tes delices, pource que tu as esté comme aveugle, pource que tu t'es changé quand ie t'ay fait du bien, que tu ne m'as pas recognu, voila pourquoy ie t'affligeray. Et notamment Dieu monstre

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qu'il ne peut porter ceste confiance charnelle qui est aux hommes, quand ils pensent estre tousiours à leur aise: et quand ils diront Paix et asseurance, voila la tempeste qui les accablera soudain, laquelle ils n'ont point prevenuë. Nous voyons do no comme Dieu punit ceste presomption et temerité qui est aux hommes, lesquels quand ils prosperent, cuident qu'ils pourront tousiours ainsi demeurer, et cependant ils ne cognoissent plus qu'ils sont en la main de Dieu, ils ne cognoissent plus leur fragilité. Or Dieu ne peut souffrir cela: car quand nous sommes à nostre aise, il faut que nous remettions le tout en Dieu, et cependant que nous soyons prests d'estre affligez quand il luy plaira et comme il cognoistra qu'il en est besoin. Ainsi donc puis que Dieu menace ceux qui se sont ainsi aveuglés en leurs delices, Iob voyant qu'il est tant affligé et tourmenté , s'estonne de cela, d'autant qu'il ne s'est iamais enyvré en son abondance, mais qu'il a tousiours preveu le mal qui luy est advenu: il n'a point cuidé qu'il demeureroit à iamais en l'aise et prosperité en laquelle Dieu l'avoit mis, comme ceux qui ne pensent plus à leur vie immortelle, quand Dieu les aura eslevés par dessus les autres. Il dit, qu'il a premedité tousiours les maux qui luy pouvoyent advenir. Comment donc est-ce qu'il a esté ainsi surprins? Or combien que cela ne se puisse pas deduire maintenant tout au long, si est-ce que nous avons à recueillir en un mot, Puis que Iob (qui s'estoit tousiours appresté à endurer le mal que Dieu luy envoyeroit) a este saisi de telles angoisses, et si grandes, qu'il faut bien que nous-nous gardions d'avoir beaucoup pis, comme nous le meritons. Que si Dieu nous espargne, et nous supporte pour un temps, ne concevons point là dessus une vaine fantasie et frivole, pensans que nul mal ne nous puisse advenir. Que si nous le pensons, il faudra que Dieu nous resveille à bon escient, et qu'il nous monstre quelle puissance et authorité il a par dessus nous. Que faut il donc? Que nous soyons vigilans pour faire bon guet, et sur tout quand Dieu nous traitte doucement, et que nous n'endurons nul mal, que nous regardions neantmoins à ce qui nous peut advenir à l'exemple de Iob: que si le mal qu'il a craint luy est advenu, sachons que nous ne sommes pas plus aigus qu'il estoit pour prevoir de loing le mal qui nous peut advenir. Aussi quand nous y serons tombez, que nous ne laissions pas pourtant de recourir à nostre Dieu: comme nous voyons que Dieu a assisté à son serviteur en la fin: et combien qu'il semblast qu'il fust desia abysmé au gouffre d'enfer, que toutesfois Dieu luy a tendu la main: que nous esperions donc aussi le semblable pour nous.

Or prions cc bon Dieu, etc.

SERMON XIV

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QUATORZIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE IV. CHAPITRE.

Ce sermon contient encores l'exposition dos deux derniers versets du chapitre 3 et puis le

chapitre 4 comme il s'ensuit.

1. Eliphas Themanite respondit et dit, 2. Si on essaye propos, te sera-il fascheux? Et qui est-ce qui se pourra tenir de parler? 3. Voici tu en as enseigné beaucoup, t?' as confermé les mains lasches: 4. Tu as redressé par tes paroles ceux qui tomboyent, tu as fortifié les genoux debiles, et tremblans. 5. Maintenant que le mal t'est advenu tu es troublé: quand il t'a touché, tu es estonné. 6. N'est-ce pas là ta crainte, ta fiance, ton esperance, et l'integrité de tes voyes?

Sur le propos de Iob que nous traittasmes hier, il reste do savoir, quand nous sommes en prosperité, si nous ne pouvons pas esperer que Dieu continuera pour le temps advenir, et estre à repos: car il semble que Iob signifie que les fideles doyvent tousiours estre en doute et en suspens, et que ce qu'ils tienent à une main, ils doyvent cuider, qu'il leur sera tantost osté en l'autre. Sur cela notons qu'il ne faut point, que nous concevions plus que ce que Dieu nous promet: car c'est vaine presomption et frivole, quand les hommes se font accroire ce que Dieu leur laisse en doute. Et de fait Dieu chastie ceste outrecuidance-la, quand nous imaginons ce que bon nous semble, et concluons qu'il en sera ainsi. Dieu ne veut point que nous ayons autre appui que sa parole, qui est la verité certaine laquelle ne peut mentir. Quand donc les hommes presument d'eux-mesmes, il n'y a que vanité et mensonge: et ne se faut point esbahir s'ils sont frustrez de leur attente: car nostre Seigneur à bon droit s'en moque, quand ils passent ainsi mesure. Et ainsi il nous faut tenir ceste regle generale, que nostre confiance doit estre du tout arrestee aux promesses de Dieu. Or regardons maintenant ce que Dieu nous promet. Il dit que s'il a pensé de nous auiourd'huy, de main il ne nous mettra point en oubli non plus, et tout le temps de nostre vie nous serons assistez par sa main. Voila quelle est sa promesse. Nous pouvons bien donc nous tenir asseurez que Dieu nous aura tousiours en sa garde, et que par ce moyen nous ne serons point en danger de tomber en ruine: mais cependant si faut-il que nous facions nostre conte d'estre subiets à beaucoup de povretez: car nostre Seigneur no nous dit point qu'il nous tiendra enserrez en un cabinet, que nous ne verrons

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nul mal que nous ne saurons que c'est de fascherie, que nous serons tousiours en ioye et en liesse. Il ne nous promet point cela: mais seulement que nous serons aidez et secourus de luy en nos necessitez. Il faut donc que nous cognoissions que Dieu nous veut exercer en beaucoup de maux, et que nous sommes subiets aux afflictions communes de la vie presente: mais cependant il nous doit suffire d'estre aidez de luy, et que nous ne serons point delaissez iusques à l'extremité. Puis qu'ainsi est, nous voyons bien maintenant qu'il ne nous faut point endormir, quand nous serons en prosperité, comme si cest estat-la estoit perpetuel, que rien ne se deust changer. Et de fait en presumant ainsi, nous passons nos limites: et pourquoy? Car Dieu nous declare que nous pourrons bien souffrir beaucoup de maux, mais qu'il nous aidera tousiours. Or cependant nous bataillerons, voire serons assaillis de toutes parts. Et pourtant ceux qui passeront ainsi leurs limites, seront punis de leur temerité, comme nous avons desia dit. En somme les fideles pourront tousiours estre en doute, et cependant ne laisseront pas d'estre en repos. Et pourquoy? Car quand nous cognoissons les changemens et revolutions de ce monde, il faut que nous soyons en crainte et en solicitude, et qu'un chacun s'appreste à recevoir les coups quand il plaira à Dieu de nous affliger. Mais cependant nous savons que nous ne pouvons tomber que sur nos pieds, d'autant qu'estans soustenus de la main de Dieu, nous savons que nous ne pouvons estre accablez du tout, d'autant qu'il nous releve. Voila donc comme nous ne pouvons estre tourmentez de trop grande inquietude, et toutesfois nous pouvons estre ennuyez en nos tristesses, non point pour nous eslongner de Dieu et ne tenir conte de l'invoquer, mais pour avoir nostre recours à luy. Bref il y a grande diversité entre ceste nonchalance à laquelle nous sommes enclins de nature, et selon nostre chair, et la seureté que nous avons nous appuyans sur les promesses de Dieu. Car quand nous avons ceste presomption charnelle c'est comme une yvrongnerie qui nous rend stupides, qu'il ne nous chaut de Dieu, ne de son aide, et faisons nostre conte que tout ira bien sans qu'il regarde à nous, ne qu'il y pense. Mais si nous sommes appuyez sur la parole de Dieu 7 nous l'invoquerons, nous

IOB CHAP. IV.

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regarderons et ça et là que ce n'est rien que de nostre vie, que nostre condition est miserable, et que la mort nous menace de tous costez, qu'il y a des povretez infinies qui nous environnent. Sur cela nous prions Dieu, nous gemissons, et cependant s'il luy plaist de nous affliger, nous sommes apprestez à recevoir les coups en toute humilité. Voila comme il nous en faut faire. Et il y a encores plus, c'est que l'homme fidele entre en soy, il cognoist ses pechez, il regarde qu'il y a tousiours occasion nouvelle, pourquoy Dieu le peut affliger à bon droit. Ainsi donc encores que nous eussions les promesses, que Dieu nous voulust entretenir en ce monde comme estans cachez sous ses ailes, tellement que nous fussions là en paix,. et sans aucune fascherie, si est-ce que nos pechez sont cause qu'il faut qu'il nous chastie, qu'il nous monstre quelque rudesse. Dieu ne peut souffrir que nous allions ainsi en decadence, et s'il nous laissoit ainsi à l'abandon sans aucun chastiment, ce seroit nostre perdition. Si les peres terriens gastent leurs enfans quand ils les tienent trop mignards, il est certain que nous sommes encores plus depravez si Dieu ne nous chastie, et qu'il ne nous monstre quelque signe de severité: car nous abusons de sa bonté à tous propos, comme l'experience le monstre. Les fideles donc cognoissans qu'ils ne cessent d'offenser Dieu, doyvent aussi cognoistre, que pour leurs pechez il y a des verges apprestées, et quo du iour au lendemain Dieu pourra changer la prosperité de laquelle ils iouissent maintenant et sur cela les rudement traiter. Ainsi donc notons qu'il ne nous faut point endormir tellement quo quand Dieu nous tient ici on repos, quo tousiours nous no regardions à ce qui nous peut advenir: et que nous ne soyons prests do recevoir les afflictions qu'il nous envoyera.

Maintenant venons à ce qui est ici recité, c'est assavoir qu'Eliphas Themanite l'un des amis de Iob qui sont venuz pour le consoler est entré en propos contre luy. Or il luy dit en somme, qu'il voit bien que ce qu'il avoit eu en apparence de crainte de Dieu et de pureté n'a esté que feintise: d'autant qu'il est ainsi desbordé, et qu'il ne peut recevoir patiemment la correction que Dieu luy envoye. Mais il entre puis apres plus outre, c'est assavoir, qu'il faut bien que Iob soit un homme reprouvé, puis que Dieu le traitte ainsi rudement. Et pourquoy? Car les bons ne sont point affligez iamais en telle extremité. Voila donc le proesme qui est ici prins par cest Eliphas qui dispute ici contre Iob. Or il nous doit souvenir do ce quo i'ay declaré par ci-devant, c'est assavoir, quo Iob a une bonne cause, mais il la demene tresmal: ses parties ont mauvaise cause, et la demenent tresbien: comme quelquefois on pourra

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donner couleur à une cause mauvaise, ainsi an font-ils. Nous avons à noter cela: car autrement tous les propos qui nous sont ici recitez seroyent confus. lob (comme nous avons touché) a bonne cause: car il cognoist que Dieu l'afflige, et combien qu'il se repute pecheur, comme il est digne de telles corrections, si est-ce qu'il se resoud que Dieu n'a point regardé à cela, quand il luy a envoyé des adversitez si grandes: que ce n'a point esté à cause de ses pechez, mais que il y a quelque raison secrette laquelle luy est incognue. Cependant il ferme la bouche, et dit, qu'il ne pourra point gaigner en plaidoyant contre Dieu: mais si ne laisse-il pas à user do beaucoup de propos extravagans, et voila pourquoy i'ay dit, qu'il demene mal sa bonne cause. Or ceux ici qui le visitent prenent un principe qui n'est pas vray, c'est assavoir, que les hommes sont tousiours traitez de Dieu en ceste vie terrestre selon qu'ils le meritent. Ce propos-la est du tout faux: car nous voyons l'opposite, et l'Escriture le monstre, l'experience aussi nous en est une seconde probation. Tant y a que cependant ceux qui parlent ainsi ne laissent pas d'avoir dos argumens bons et saincts et dont nous pouvons aussi recueillir une doctrine bonne et utile. Or pour mieux comprendre le tout, reduisons en memoire ce qui est dit au Pseaume (41,1), Bien-heureux est l'homme entendu sur l'affligé: c'est à dire, qui iuge prudemment de celuy qui est affligé. Et quelle est ceste prudence - la ? C'est que Dieu le delivrera au iour d'adversité. Voila donc ce que le sainct Esprit requiert de nous, si nous ne voulons estre iuges temeraires et pervertir les oeuvres de Dieu: quand nous voyons des povres personnes qui sont tant batues qu'elles n'en peuvent plus, que nous sachions que Dieu est tellement pitoyable qu'il leur subviendra: que ce n'est pas à dire qu'il les vueille ruiner du tout.

En somme, si nous voulons estre iuges prudens des chastimens et corrections que Dieu envoye aux hommes, il nous faut attendre l'issue: il ne faut point quo nous soyons bouillans dé donner sentence du premier coup: mais il faut que nous soyons moderez, que nous regardions ce qui plaira à Dieu de faire: et selon qu'il nous dit (Pseau. 30, 6), que son ire est brieve, et quo sa misericorde dure à vie, que nous soyons enclins à tendre do ce costé-la, c'est assavoir, à bien esperer et attendre une bonne issue et heureuse. Voila donc ce que nous avons à noter. Or ceci n'est point venu en memoire aux amis de Iob, et voila pourquoy ils se sont desbordez: ils voyent que Iob est affligé iusques au bout, sur cola ils concluent que Dieu veut monstrer eu luy un exemple d'homme reprouvé et que iamais cela ne luy seroit advenu, sinon qu'il eust esté meschant et pervers Et pourquoy? Car

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ils ne conçoivent point ce que l'Escriture nous monstre, que le propre office de Dieu est de subvenir aux siens, quand ils sont en calamité. Et non seulement l'Escriture nous dit, que Dieu assiste aux affligez, mais qu'il retire du sepulchre ceux qui sembloyent desia estre morts. Combien donc que les afflictions soyent grandes et enormes, si faut-il encores que nous esperions le salut de Dieu qui sera contre toute opinion humaine, contre tous les moyens que nous aurons conceu. Et ce n'est point seulement en ce passage que l'Escriture parle ainsi, mais c'est une doctrine assez commune. Il est dit, que le iuste non seulement sera abbatu, mais qu'il pourra tomber sept fois le iour. Nous pourrons donc tomber plusieurs fois, mais Dieu aura sa main preste pour nous soustenir, tellement que nos cheutes ne seront point mortelles, voire iusques à nous froisser mais que Dieu nous delivrera. Voila comme l'Escriture parle. Vray est qu'il y a bien quelques promesses, où il semble que Dieu separe la condition de ses enfans d'avec celle des reprouvez, et des contempteurs de sa parolle: comme quand il dit (Pseau. 32, 9), que l'homme endurci sera domté à force de coups, ainsi qu'une mule et un cheval retif, que Dieu ne cessera de frapper à grands coups sur ceux qui luy sont ainsi rebelles et obstinez: au contraire que ceux qui espereront en luy, seront environnez de misericorde, c'est à dire, que Dieu de tous costés les benira, et les fera prosperer. Voila une promesse magnifique, laquelle semble exempter les enfans de Dieu de tous maux: mais il nous faut tellement exposer ces promesses-la, que nous regardions à ce qui est dit, que Dieu veut estre cognu le Sauveur des siens, en les retirant du sepulchre. Ainsi donc, si Dieu nous environne de sa misericorde, ce n'est point pour nous tenir si delicats, que iamais nul mal ne nous attouche,. que nous ne soyons point souffreteux, que nous n'ayons nulle disette, que nous ne soyons iamais contristez. Dieu ne veut point user de ce moyen-la (car aussi ne nous est-il pas convenable) mais il veut que nous passions parmi le feu et l'eau, c'est à dire, par beaucoup de miseres: et que nos passions soyent si dures que nous ne sachions que devenir. Et sur cela il veut remedier à nos necessitez, afin que nous sachions que c'est de luy que nous tenons nostre salut. Voila donc en quelle sorte nostre Seigneur besongne. Et ainsi notons que pour bien iuger il faut que tousiours ceci nous viene en memoire, c'est assavoir, que Dieu ne punit pas seulement ceux qui sont les pires, mais au contraire, qu'il exerce la patience de ses fideles qu'il les afflige et les traitte plus rudement qu'il ne fait pas les plus meschans. Brief, regardons tousiours a ceste issue, comme i'ay dit, et De nous esbahissons point si nous ne voyons le secours de

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Dieu du premier iour. Voila un principe qu'il nous falloit mettre, afin que nous sachions faire nostre profit de ce qui nous est ici recité.

Or quant aux mots dont use ici Eliphas, il y a, Si on tente parole, ou, si on leve parole: car l'un et l'autre se peut dire, pource que le mot a double signification. Et pource que ce nom de Parole se prend aucunes fois pour la chose, aucuns entendent Si Dieu te tente, faut-il que tu sois ainsi tourmenté? faut-il que tu sois tant esmeu? Car nous savons que l'Escriture appelle tentation quand nous sommes agitez, et que Dieu nous esprouve en quelque façon que ce soit. Le sens donc seroit tel, faut-il que tu te chagrignes contre Dieu quand tu vois qu'il t'examine, et qu'il te tente? c'est a dire, qu'il veut esprouver ce qui est en toy? Mais quand tout sera regardé de pres, le sens naturel est, Si on essaye parole. Et pourquoy? Car Eliphas adiouste quant et quant, Et qui est-ce qui se pourra contenir de propos? comme s'il disoit, Tu es tant excessif contre toute raison qu'il faut qu'on te redargue, quand on seroit le plus attrempé du monde, encores seroit-on contraint de te reprendre, voyant ton enormité, et que tu es ici comme une beste sauvage. Il faut donc que tu sois reprimé, car tu y contrains les plus modestes qu'on sauroit dire. Voila le sens naturel. Or en somme, Eliphas veut ici monstrer que Iob n'a point cheminé droitement, ne en pure conscience devant Dieu. Voila le premier. Et puis il entre en cest argument general, que i'ay touché, c'est assavoir, que iamais les iustes ne sont ainsi oppressez d'affliction, mais que c'est un signe de la vengeance de Dieu. Et pourtant, quand il cognoist Iob estre ainsi tourmenté, il iuge qu'il est un homme reprouvé. Voila les deux articles.

Or venons au premier. I1 luy dit: Tu as par ci devant enseigné tout le monde, tu as fortifié les genoux tremblans, tu as redressé les mains lasches, tu as corrigé ceux qui ont failli, tu as consolé ceux qui estoyent tourmentez: et maintenant te voila troublé quand le mal t'est advenu: Ie conclu donc que ceste crainte que tu as eu de Dieu n'estoit sinon ceste attente que tu pretendois, que Dieu te seroit tousiours favorable. Bref tu as servi Dieu à credit: ce n'estoit pas que tu t'adonnasses à luy à bon escient, mais. selon que tu as esperé qu'il te seroit tousiours propice: et bien, tu as esté content de le servir, mais maintenant que tu le sens trop rude, tu quittes son service: on cognoist donc qu'il n'y a eu qu'hypocrisie en toy. Voila on somme tout le discours de la dispute que fait ici Eliphas. Or il est vray que nous ne considerons point ce qui est en nous, quand nous conseillons les autres, ou que nous les admonestons, ou que nous les reprenons: chacun saura bien faire cela, voire les plus

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idiots. Car (comme on dit en commun proverbe) il est aisé à ceux qui sont sains de consoler les malades: mais quand nous pourrons monstrer par effect que ce que nous disons aux autres est en nous, et que nous parlons de coeur: voila une vraye approbation que nous n'y procedons point par feintise. Nous en verrons qui seront eloquens tant et plus, qui auront le babil tant à propos que merveilles, et iamais la langue ne leur faudra, s'il faut parler. Mais quoy? quand ce vient que Dieu les touche du bout du doigt, ils ne savent plus que c'est de consolation, ne de rien. Que faut-il donc? quand nous parlerons à nos prochains, que nous leur monstrions que nous avons vrayement imprimé en nos coeurs ce que nous leur disons de bouche. Voila comme nous y devons proceder. Or ce n'est pas à dire, que nous devions laisser de consoler, et exhorter et reprendre les uns les autres. Car ceux qui ne tienent conte de chastier ceux qui faillent et consoler les affligez, et redresser ceux qui errent, ceux-la monstrent qu'il ne leur chaut ne de Dieu, ne de son service. Car si nous aimons Dieu d'une droite affection, il est certain que nous cercherons, entant qu'en nous sera, que tout le monde face le semblable. Un vray Chrestien ne se contentera point de cheminer droit, mais il voudra attirer tout le monde à un mesme accord. Et ainsi il nous faut praticquer ce que sainct Paul aussi nous monstre (Thes. 5, 11), de nous instruire mutuellement les uns les autres, mais ai est-ce (comme i'ay dit) qu'ils nous faut parler de coeur. Et comment? C'est que quand ce viendra. à l'examen, nous monstrions par effet, que nous n'avons point parlé comme dehors, mais que la parole, laquelle nous est sortie de la bouche retenoit cependant sa racine là dedans. Or nous voyons ici quel est l'usage de la parole de Dieu, c'est assavoir non seulement d'enseigner et de monstrer ce qui est bon, mais aussi de corriger ceux qui ont failli, de redarguer ceux qui se desbordent, de confermer les debiles, et ceux qui sont foibles, et de petit courage. Et de fait le Prophete Isaie (35, 3) attribue cela aux Prophetes, et à tous docteurs de l'Eglise, à tous ceux qui ont charge de porter ceste parole de Dieu, c'est assavoir que non seulement ils proposent ce qu'il leur est commandé pour dire, Voila cc que Dieu veut qu'on vous declare, mais qu'il y ait aussi ceste vivacité de picquer et aiguillonner ceux qui sont lasches, do donner vertu a ceux qui sont debiles, de relever ceux qui sont tombez de retirer au bon chemin les errans. Voila donc quel est le vray usage de la parole de Dieu, et c'est aussi la façon de bien enseigner, quo de cognoistre l'efficace de l'Evangile, comme aussi de fait quand sainct Paul nous monstre (2. Tim. 3, 16) comment c'est que nous devons appliquer l'Escriture

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saincte à nostre instruction, il ne dit pas seulement que c'est pour savoir ce qui est bon, et pour discerner entre le bien et le mal: mais c'est aussi pour nous exhorter, pour nous reprendre et pour nous conveincre.

Or par cela nous devons estre tant plus incitez à recevoir la parole de Dieu avec un desir, et avec une affection allaigre et amiable, quand nous voyons que tout ce qui nous est propre pour nostre salut, est là comprins. Dieu ne nous apporte point donc seulement ce qu'il nous faut savoir, mais voyant nostre fragilité il y veut remedier, et veut que sa parole serve à cela, qu'elle nous fortifie, voyant que nous sommes fragiles, et que nous sommes subiets à tomber, il nous redresse puis apres, voyant que nous sommes enclins à hypocrisie, et à nous flatter en nos vices, il nous picque, afin que nous sentions nos maux pour ne nous y point complaire. Quand donc nous voyons que Dieu a si bien prouveu à toutes choses qu'il cognoist nous estre utiles, qu'il veut que sa parole nous serve à tout cela, ne devons-nous point estre plus enflammez à recevoir ceste parole: quand nous voyons que c'est un tel thresor, ne la devons-nous point recevoir (di-ie) d'une affection amiable? quand elle est plus douce que miel, ainsi qu'il en est parlé au Pse. 19 (v. 11). Et ainsi quand nous oyons la parole de Dieu, il nous faut savoir pourquoy. Il y en a qui voudroyent qu'on ne fist autre chose que de dire, Voila ce que nous devons entendre sur ce passage, qu'on fist des expositions froides, qu'il n'y eust nulles exhortations, qu'on ne reprinst point les vices, qu'il n'y eust nulle vivacité. Voire, mais ce seroit deroguer à la doctrine de Dieu que cela, c'est comme qui couperoit les nerfs à un corps à ce qu'il n'y eust plus nulle vertu. Que faut-il donc? Quand nous venons an sermon, ou qu'un chacun de nous lit en son particulier, que nous sachions que Dieu non seulement nous veut monstrer ce qui est bon, pour dire, Tendez là, mais il nous veut redarguer en nos pechez, afin que ce nous soit un message pour nous picquer, pour nous apprendre de nous humilier, devant luy. A-il fait cela? regardons aussi combien nous sommes paresseux, que nous ne tendons point à luy d'un tel zele qu'il seroit requis, en sorte qu'il faut qu'il nous donne des coups d'esperon, qu'il nous solicite, et que toutes ces exhortations servent à ceste fin-la de nous humilier, et nous assubietir franchement à sa volonté. Voila donc comme nous avons à faire servir la parole de Dieu à nostre usage, et comment c'est que nous la devons pratiquer. Sur tout ceux qui sont commis en ceste charge doyvent bien regarder, qu'ils ne seront pas quittes, quand ils auront fidelement proposé au peuple ce qui est bon: mais qu'il faut aussi qu'ils ayent ceste vigueur

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d'exhorter, afin que ceux qui sont lasches soyent aucunement picquez, et consoler ceux qui sont en destresse, afin qu'ils se resiouissent en Dieu: de reprendre ceux qui se plaisent en leurs vices, et les picquer en sorte qu'ils soyent confus, et ayent honte d'eux-mesmes. Or tout ainsi que les ministres et docteurs doyvent appliquer ces choses à tous en public, aussi chacun de nous le doit faire envers soy, suyvant ce que dit l'Apostre en l'Epistre aux Hebrieux (12, 12): car allegant le passage du Prophete Isaie, il dit; qu'il ne faut point que nous attendions que les autres parlent, mais que chacun de nous doit estre son docteur: comme s'il disoit, Voila le Prophete Isaie qui commande à tous ceux qui sont constituez au nom de Dieu pour porter sa parole, qu'ils confortent les genoux tremblans, qu'ils redressent les mains qui sont lasches, qu'ils relevent ceux qui sont abbatus, qu'ils retirent les errans au droit chemin: mais neantmoins mes amis (dit-il) notez qu'il faut qu'un chacun de vous subviene à celuy qui est foible et debile, qu'il fortifie celuy qui est trop lasche et paresseux, qu'il console ceux qui sont abbatus de tristesse, bref qu'un chacun s'employe à ce qu'il cognoistra estre propre et expedient pour le salut de ses prochains. Et au reste qu'un chacun de nous face office de prescheur envers soy. Voila ce que nous avons à noter de ce passage. Et quand cc tesmoignage est attribué à Iob, qu'il en a enseigné plusieurs, c'est pour nous monstrer en premier lieu l'excellence de la vertu qui a esté en luy Mais nous devons aussi bien estre instruits à faire le semblable, c'est qu'entant qu'en nous est, nous attirions tout le monde avec nous pour servir à Dieu d'un commun accord. Vray est que tous ne seront point douëz de si grandes graces, mais il faut qu'un chacun regarde sa mesure, et qu'ils s'employe selon que Dieu luy a donné de faculté envers ses prochains. Cognoissons donc que ce que Dieu a imprimé en nous pour l'edification commune de son Eglise, il faut qu'un chacun s'en acquite, et que selon les graces qu'il a receuës, qu'il profite aux autres, et que nous communiquions tous ensemble, à ce que d'un accord nous tendions a Dieu, et qu'un chacun proteste qu'il a tasché de servir à ses prochains.

Or venons maintenant à la conclusion quo fait Eliphas. Puis qu'ainsi est (dit-il) que tu es troublé quand le mal t'est advenu, il faut dire que tu n'as esté qu'un hypocrite, et que lu crainte que tu avois n'estoit qu'une fiance, et une attente que Dieu te seroit tousiours favorable. Vray est que si Iob eust esté tel comme Eliphas le presuppose, son dire seroit vray: car (comme desia nous avons touche) en cela cognoit-on les hypocrites quand ils savent babiller pour instruire les autres, et qu'ils ne declarent point que la doctrine leur serve, ils ont

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un beau boute-hors, mais ils ne retienent rien au dedans pour leur servir quand se viendra au besoin. Apprenons donc d'estre un chacun de nous son maistre et son docteur, et si nous voulons que ceste doctrine soit profitable à nos prochains, il faut que nous commencions chacun de nous à soy. Mais comme Eliphas fait tort à Iob quand il dit, qu'il le trouve estonné, comme s'il n'y avoit plus ne sens ne raison en luy, cognoissons que pour nous humilier, Dieu pourra bien permettre que nous serons ainsi traittés: mais il faut tousiours presupposer cela que quelques tentations qui advienent aux enfans de Dieu, ils ne defaudront point du tout, mais que Dieu leur subviendra en sorte qu'ils auront de quoy se confermer, et se fortifier, encores que de nature ils soyent foibles et debiles, voire iusques à trebucher sans se pouvoir lever sinon que Dieu y mette la main. Cognoissons donc que quand nous aurons enseigné les autres et que nous aurons fait merveilles de redarguer les rebelles et obstinez, de redresser les errans, de fortifier ceux qui estoyent lasches, si nous ne monstrons par effect que nous avons parlé de coeur et d'affection, nous serons tant plus coulpables, et à condamner. La condamnation donc sera plus grande à ceux qui se seront meslez d'enseigner les autres, quand ils ne feront point leur profit de la doctrine. Or cela nous doit bien faire cheminer en crainte et en humilité. Quand donc il est question d'enseigner, que nous cognoissions, Il est vray que Dieu veut que ie serve à mes prochains, mais ai-est-ce que ie suis mon iuge, ie porte sa parole, il faut donc que ie m'instruise moy-mesme, autrement ce sera à ma grande confusion et horrible, sinon que ie conforme ma vie à ce que ie di et prononce de ma bouche. Sur tous les ministres de l'Evangile doyvent bien penser à ceci. Et voila pourquoy aussi sainct Paul dit, (1. Cor. 9, 27) qu'il se redargue, et qu'il se condamne afin d'estre le premier en reng, quand il sera question de condamner les autres. En somme nous qui avons la charge de porter la parolle de Dieu serons tant plus coulpables, si nous n'avons fidelement enseigné, que mesme Dieu ait desployé les graces de son sainct Esprit sur nous, sinon que nous ayons commencé par nos personnes. Et ainsi, devons nous corriger les autres? corrigeons nous. Devons-nous exhorter les autres? exhortons nous, et quo nous menions tousiours le premier reng: mesmes quand nous reprenons ceux qui ont failli, pratiquons ce que dit $. Paul (Galat. 6, 1), qu'il nous faut corriger ceux qui ont failli avec toute humanité. Et qu'ainsi soit (dit-il) regarde à toy, et si tu te vois fragile, il faut donc que tu supportes tes prochains, et cependant que cela n'empesche pas les admonitions vives que Dieu nous commande.

Voila ce que nous avons à recueillir pour faire

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nostre profit de ce passage, que toutes fois et quantes qu'il plaira à Dieu de nous corriger en quelque façon que ce soit, nous monstrions que quand nous avons voulu consoler les autres estans en pareilles afflictions, nous avons esté bons docteurs et fideles envers noue.

Quant à ceste sentence-la oh il est dit: Ta crainte donc n'a elle point esté feinte? ton esperance,, et la simplicité de tes voyes ? Ici Eliphas veut monstrer à Iob, qu'il a esté un hypocrite, ne servant à Dieu sinon pour convoitise qu'il avoit d'apparoistre et d'estre veu. Or il est certain que si nous ne servons à Dieu, que selon que nous craindrons de l'avoir contraire, c'est une façon servile. Or Dieu ne veut point que nous soyons comme mercenaires on le servant, mais il veut que nous y allions d'un franc courage, que nous soyons adonnez à luy pour dire, Seigneur nous sommes tiens, c'est raison qu'un chacun de nous se dedie à toy, et qu'il tasche de glorifier ton Nom. Voila donc comme nous devons avoir une affection liberale de servir à Dieu, et non point que nous soyons menés d'une contrainte servile. Il est vray qu'en d'autres passages il est bien dit, que nous pourrons bien servir à Dieu, regardans que nous ne serons point frustrez en nostre labeur, comme il en est parlé au Pseau. 19 et aux lieux semblables. Mais tout ceci s'accorde aisement, c'est assavoir qu'il faut que nous soyons menez d'une affection gratuite en servant à Dieu, et neantmoins que nous soyons tous asseurez que Dieu ne permettra point que nostre labeur soit inutile, comme aussi sainct Paul en parle. Dieu est iuste (dit-il) lequel ne permettra

point que vous travailliez en vain, que ce soit peine perdue quand vous estes ainsi affligez. L'Escriture saincte est pleine de ceste doctrine-là, et mesmes il est dit en somme, Que ceux qui esperent en Dieu ne perdront point leur salaire. (1. Cor. 15, 58

2. The. 1, 7; Hebr. 6, 10.) Quant au premier donc nous pouvons bien regarder aux promesses que Dieu nous a faites, que nous ne perdrons point nostre peine eu le servant, que nous ne serons point frustrez de nostre attente, mais que nostre loyer est ample au ciel. Cependant toutesfois si faut-il que le service que nous rendons à Dieu soit liberal, c'est à dire que quand il luy plaira de nous affliger, nous ne laissions pas pourtant de demourer en son obeissance, et de cheminer en sa crainte aussi bien que quand il nous traitte doucement, et qu'il nous maintient en bonne prosperité. Et en ce faisant voila comme nous n'aurons point un louage, de mercenaires pour dire, O ie serviray à Dieu moyennant qu'il me face selon mon desir. Ce ne seroit point le servir comme enfans si nous y procedions ainsi, mais comme ceux qui sont louez au iour la iournée. Que faut-il donc? que nous ayons une affection liberale pour nous dedier pleinement à Dieu, pour nous adonner du tout à son service, voire tant en affliction comme en prosperité, sachans que nostre peine ne sera point frustratoire, quand nous y aurons procedé en telle simplicité, mais pource que ce-propos ne se peut pas deduire maintenant tout au long, nous reserverons le reste à demain.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc..

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QUINZIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE IV. CHAPITRE.

Ce sermon contient encore l'exposition du verset 6 et puis ce qui s'ensuit.

7. Pense, ie te prie, qui est l'innocent qui iamais perit, ou si les droicturiers ont esté extermine.? 8. Comme i'ay veu, ceux qui labourent iniustice et sement travail, les recueillent, 9. Ils perissent par le souffle de Dieu, ils sont consumez par le vent de sa bouche. 10. Le rugissement du Lion, la voix du Leopard, et les dents des Lionceaux sont dissipees. 11. Le Lion perit par faute de proye, et les faons des Lionnesses sont exterminez.

Nous avons a retenir en premier lieu ce qui fut hier declaré, c'est assavoir, que pour bien servir Dieu, il nous faut estre menez d'une affection liberale pour nous adonner à luy sans avoir esgard qu'il nous traite bien ci apres et nous envoye tout ce que nous souhaitons. Car ceux qui veulent ainsi obliger Dieu à eux pour recevoir de sa main tout ce qu'ils appetent, premierement se monstrent estre trop charnels, et addonnez à leurs cupiditez: et puis

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ils veulent obliger Dieu d une façon trop estrange, ils ne sont point comme enfans envers leur pere: car il y a un regard servile gui les pousse, ils sont mercenaires, louagiers. Que faut-il donc? Qu'en nous remettant au bon plaisir de Dieu nous ayons ceste constance-la en nous, de l'honorer tant en affliction qu'en prosperité, quelque chose qu'il face ou dispose de nous, que nous demandions d'estre siens et de perseverer en son obeissance. Si cela n'est, tout nostre service ne luy sera point agreable: combien qu'il plaise et soit beaucoup estimé en ce monde. Et ainsi ne rapportons pas la crainte et reverence que nous portons à Dieu, à l'attente que nous aurons qu'il nous face du bien selon nostre appetit. Mais encores qu'il nous soit rude et aspre, que quelquefois il semble qu'il vueille foudroyer contre nous, que neantmoins nous demourions là comme en bride, pour dire, Seigneur, c'est raison que tu domines sur tes creatures. Aussi ce n'est point à un enfant de commander à son Pere, ne de luy imposer loy, ains de dire: Me voici, tu me gouverneras selon ta bonne volonté, et cependant ie proteste que ie ne demande sinon que t'estre subiet. Voila ce que nous avons à faire. Or il est vray que nous savons bien (comme l'Escriture nous monstre) que ce n'est point peine perdue de servir à Dieu, il nous a promis ample loyer que nous ne serons point frustrez d'une telle attente: mais tant y a que ceste affection liberale que i'ay dite precede, afin que nous ne facions point une paction avec Dieu, pour dire, qu'il nous soit obligé selon nos appetis, qu'il faille que par necessité il nous accorde tout ce que nous aurons imaginé en nostre cerveau. Voila comme les serviteurs de Dieu cognoissans qu'il a leur service agreable, et qu'il ne sera point inutile, ne seront point appuyez toutesfois sur le loyer qu'il leur a promis: tant s'en faudra qu'ils vueillent renger Dieu à leur fantasie, ils ne luy viendront point imposer necessité, de faire ceci ou cela, mais en toute humilité ils se remettront a tout ce qu'il luy plaist de faire. Or ici quand ie parle du loyer, ie ne traite point si le loyer nous est deu ou non: car nous ne sommes pas sur ceste matiere. Quand nous aurons fait tout ce qui est possible, Dieu ne nous sera point redevable, mais quand il nous promet loyer, i'entens qu'il est gratuit, que cela n'est pas que nous l'ayons merité, ne que nous en soyons dignes, mais c'est d'autant que comme il nous a receus en sa grace, il veut aussi advouer nos oeuvres, ouy lesquelles il fait par son sainct Esprit: car il n'y à rien en nous quant au bien, mais ce que Dieu nous a donné, il le recognoist, comme si nous luy apportions: et quand il reçoit ainsi nos oeuvres par sa pure bonté, cela est pour nous donner tant meilleur courage de le servir, regardans à ses pro

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messes, où il nous testifie, que nostre loyer est ample au ciel, mesmes qu'en ce monde il nous benira, et que rien ne nous pourra defaillir. Nous pouvons donc ietter là les yeux, et nous consoler: mais cependant (comme i'ay dit) que nous ne facions point nostre conte que Dieu nous doive traitter à nostre guise: plustost advisons de nous remettre entierement à luy, et nous assubiettir du tout à sa bonne volonté. Voila la doctrine que nous avons à recueillir de cc passage, laquelle nous est plus qu'utile: car c'est la marque qui discerne les hypocrites d'avec les enfans de Dieu, un hypocrite en temps de prosperité, pourra bien magnifier Dieu à pleine bouche: mais si les choses luy tournent au rebours de son souhait, alors on le voit tout changé. Et qui est cause de cela? C'est pource que telles gens ne portent nulle reverence à Dieu, sinon d'autant qu'il s'accommode a eux. Et quelle reverence est cela? Si ie me veux servir de quelqu'un, et bien, pource que i'en pourray tirer du profit, ie luy feray bonne mine: et s'il s'aperçoit de cela, il me reiettera comme un vilain, et à bon droit. Et si les hommes mortels ne peuvent souffrir une telle ingratitude, que sera-ce quand nous viendrons à Dieu? Faut-il que nous l'aimions, ou que nous luy facions honneur seulement entant qu'il nous sera utile? quelle moquerie? ne voila point l'ordre de nature tout perverty? Mais s'il y a vraye amitié nous honorerons un homme pour les vertus que nous cognoissons en luy, et pource que nous pouvons vivre ensemble d'un commun accord, pour honorer Dieu. Quand (di-ie) Dieu nous donne de telles marques, nous pourrons bien servir et honorer un homme. Ainsi donc, nous aurons bien ce regard-la envers les creatures. qui ne sont rien. Or quant à Dieu, il faut qu'il soit honoré à cause de soy-mesme, d'autant qu'il le merite: il faut que nous soyons tellement ravis à son honneur que nous ne pensions point à nous, sinon en second lieu, et en un degré inferieur. Voila donc les hypocrites qui se declarent, en se despitant contre Dieu au temps d'adversité, et quand il ne les traitte point à leur fantasie. Et pource que la plus part sont adonnez à un tel vice, voila pourquoy nous devons tant mieux observer ceste doctrine.

Or maintenant Eliphas adiouste: Regarde qui est le iuste qui ait iamais peri? regarde si les droituriers ont esté extermines? Eliphas prend ici une sentence qui est vraye, comme i'ay desia dit, que les raisons qu'il a amenees contre Iob sont bonnes et saintes, combien que la cause soit mauvaise, Tant y a donc que les principes qui sont ici mis en avant, sont tirez de la pure verité de Dieu. Parquoy c'est autant comme si le sainct Esprit avoit prononcé ce mot, Que iamais l'homme iuste

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n'est peri, iamais les droituriers n'ont esté exterminez: et cela De peut advenir. Et pourquoy ? Car Dieu a promis d'avoir le soin des iustes, comme il est dict (Pseau. 34, 16), Les yeux du Seigneur sont sur les iustes, et ses oreilles sont prochaines à leurs oraisons pour les exaucer, et les secourir au besoin. L'Escriture est pleine de cela, c'est que Dieu a sa main estendue pour conserver les bons qui l'invoquent, et qui se fient on luy. Car il faudroit que le diable fust plus puissant que Dieu, si les iustes perissoyent, d'autant qu'il nous faut tousiours revenir à ceste sentence de Iesus Christ, Le pere qui vous a mis entre mes mains, est plus fort que tous, Il signifie que iamais nostre salut ne sera en danger, quand Dieu nous aura prins en sa garde. Pourquoy? Il veut desployer sa vertu pour nous maintenir. Concluons donc que nostre salut est en bonne seureté quand Dieu en aura prins le soin. Ainsi donc ceste doctrine est bien certaine, que les iustes ne peuvent perir, que les droituriers ne peuvent estre exterminez. Mais il y a grande difference entre perir, et entre estre affligé: car les afflictions ne seront point tousiours pour perdre les hommes, comme nous avons desia traitté en partie. Mesmes les afflictions seront si grieves quelquefois qu'il semblera qu'elles soyent mortelles. Que faut-il ? Que nous concluyons ce que nous avons monstré par ci devant, puis que Dieu s'attribue cest office de retirer du sepulchre, que nous ne doutions point quand nous aurons bien enduré, que nous ne soyons secourus de luy. Voila donc comme Eliphas applique mal son propos, comme si desia lob estoit peri, et que Dieu l'eust abandonné du tout sans aucun remede. Or il n'en est. pas ainsi. Vray est que c'estoit un povre homme tout deffiguré, on avoit horreur de le voir, c'estoit un spectacle qui pouvoit monstrer l'ire de Dieu: mais tant y a que Dieu ne laissoit pas de l'aimer, comme nous pourrons voir, et l'experience le monstrera en la fin. Eliphas donc cet preoccupé d'une frayeur, qui le fait mal iuger, d'autant qu'il ne laisse plus de lieu à la misericorde et a la pure bonté de Dieu: voila en quoy il a failli. Et ainsi apprenons quand nous verrons un homme ainsi miserable, qu'il semblera bien que c'en soit fait, que il n'y ait plus nul espoir de salut, apprenons (di-ie) de magnifier la bonté de Dieu, et d'esperer qu'encores il pourra mettre remede aux maladies qui semblent incurables. Il est vray que selon les hommes tout sera perdu, mais Dieu a des moyens qui nous sont incomprehensibles pour secourir aux siens, quand il se veut declarer pitoyable envers eux. Attendons iusques à ce qu'il nous ait monstre la fin, et cependant demeurons en suspens, afin que nous ne soyons point iuges trop excessifs ne temeraires.

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Voila ce que nous avons à noter, qu'il faut que nous cognoissions la vertu de nostre Dieu estre si grande, qu'il pourra secourir à ceux qui sont comme accablez, qu'il les pourra vivifier combien que desia ils soyent en la mort. Mais il ne nous faut point seulement appliquer ceste doctrine à nos prochains, il faut que nous la pratiquions chacun de nous en soy. Et pourquoy? Car quand Dieu nous envoye des afflictions grandes, nous concevons incontinent ce qui est ici dit à Iob: il ne faut point qu'un Eliphas viene pour nous tourmenter et pour nous faire accroire que nous sommes desesperez: il n'y a celuy qui n'ait en soy comme une semence de despit pour se fascher et tourmenter en ses afflictions, voire pour se ietter en desespoir: nostre nature porte cela. Ainsi donc quand Dieu nous afflige nous sommes solicitez de ceste phantasie: Comment Dieu a promis de secourir aux siens: tu es ici languissant, voire iusques à l'extremité, tu invoques bien Dieu, et il ne te respond point: oh sont ses promesses? 'lu vois bien qu'il t'a reietté, il ne te faut plus donc penser qu'il te recognoisse des siens: car si tu en estois, il est temps, ou iamais qu'il te regardast en pitié. Or il ferme les yeux il dissimule, te voila donc abandonné du tout de luy. Voila les tentations, ausquelles nous sommes subiects: et qui nous vienent au devant à ce que nous soyons du tout desesperez. D'autant plus donc avons-nous besoin d'estre munis contre un tel combat. Et en quelle sorte? C'est (comme i'ay dit) qu'un chacun responde quand son esprit luy met au devant telles tentations, et qu'il dise, Il est-vray que le iuste ne perit iamais, il est vray que les droituriers ne peuvent estre exterminez: mais qu'est-ce perir ? ce n'est pas d'estre simplement affligé. Et pourquoy? Car l'Escriture saincte nous dit, que Dieu ressuscite les morts, qu'il donne vigueur à ceux qui sont du tout abbatus, qu'il restaure ceux qui sont navrez comme à mort. Quand l'Escriture parle ainsi, n'est-ce pas pour monstrer que Dieu desploye sa vertu envers tous povres affligez? Ouy, car quand il est dit, vous qui estes morte, qui estes desia pourris en la terre, levez vous, recevez pleine vigueur, et verdoyez comme les herbes, à qui est-ce qu'Isaie parle? C'est aux fideles. Il faut donc que les fideles soyent comme des charongnes pourries quelquefois, et que Dieu leur rende vigueur. Car ainsi que nous voyons les herbes verdoyer au printemps, qui estoyent comme mortes l'hyver, il faut que Dieu besongne ainsi en nous. Il y a beaucoup d'autres passages qui se rapportent à une mesme fin. Ainsi donc cognoissons que Dieu ne veut pas garder les siens comme les tenant mignards, mais qu'il les veut retirer du sepulchre, qu'il veut d'une façon admirable les maintenir, à fin qu'ils cognoissent que c'est a luy

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à-qui appartient de dominer par dessus la mort pour donner vie. Et puis nous avons ceste promesse que le Seigneur a les issues de mort. Voila une promesse bien notable. Quand David nous veut monstrer comment c'est que Dieu nous conduit, il dit (Pseau. 68, 21), que les issues de mort luy appartiennent. Et pourquoy cela? Il signifie que nous sommes comme precipitez en la mort à chacun coup, que nous ne pouvons point marcher un pas, qu'il ne semble que ce soit fait de nous, mais Dieu a des issues de mort, dit-il. Ainsi donc notons bien ces sentences-là, afin que nous soyons tous munis, quand le diable nous viendra souffler en l'aureille, Et qui es-tu? ne voie-tu pas quo tu n'as nul secours d'enhaut? les iustes no perissent point. Que nous ayons donc ces responses ici pour rembarrer Satan: il est vray que les iustes ne perissent pas mais ie ne suis pas aussi peri. Mais tu es semblable à un trespassé: et mon Dieu est celuy qui a les, issues de mort en sa main. Et c'est ce que dit David en l'autre passage (Pse. 23, 4), Quand ie seroye en l'ombre de mort, pource que ie me confie tousiours en toy, ta houlette Seigneur me conduira: moyennant que tu sois mon protecteur, ie seray exempté de tout mal. Voila donc comme nous avons à pratiquer ceste doctrine.

Or il s'ensuit: Que ceux qui sement extorsion, ou qui labourent extorsion, et qui sement travail, les recueillent. Ce qui est confermé par similitude: car Eliphas dit; que le rugissement des lions est abbatu, que leurs dents sont cassees, les lionceaux sont destituez de proye. Par cela il signifie, que ceux qui ont esté pleins de cruauté, et de violence, seront mattez de la main de Dieu, Mais au paravant il avoit dit: Que les meschans perissent par le souffle de Dieu, et par le vent de sa bouche. Or quant à la premiere sentence, c'est (di-ie) une similitude prinse des laboureurs de la terre, quand il dit, Ceux qui labourent iniquité, et qui sement moleste ou travail. Ces deux mots sont conioincts en l'Escriture, assavoir Iniquité et Moleste, pour signifier les extorsions et excez que les meschans commettent pour fascher et tourmenter leurs prochains: et ` aussi le mot de Moleste est attribué à ceux qui De donnent aux autres qu'ennuy et fascherie. Or il est dit qu'ils labourent premierement, pource que ceux qui veulent ainsi nuire à leurs prochains, et leur faire quelque dommage, ils font leurs preparatifs: comme un laboureur, quand il veut semer, il faut qu'il face passer la charrue devant, il faut que la terre soit accoustree. Ainsi les meschans machinent au dedans leurs iniquitez, leurs trahisons, desloyautez, qu'ils inventent des fraudes, et des tromperies, et puis quand ils ont tout conceu, ils cerchent tous les moyens de mettre en execution leur mauvaise entreprinse: et c'est ce labourage duquel parle ici

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Eliphas. Or il dit, que sur cela ils sement moleste, c'est à dire quand ils ont fait leurs preparatifs, ils se ruent sur }es povres gens pour les piller et ronger. Mais ceux-là (dit-il) recueillent ce qu'ils ont semé, c'est à dire, Dieu fait retourner sur leur teste tout le mal qu'ils ont conceu, et qu'ils ont inventé contre les autres. Voila encores une sentence qui est vraye, et nous la faut prendre comme du sainct Esprit, voire pour en recueillir doctrine generale. Et pour l'appliquer à son vray usage, il nous faut prier Dieu qu'en cest endroit il nous donne esprit de prudence, afin que nous ne tournions point l'Escriture ne çà ne là pour la tirer tout au rebours, ainsi que nous voyons qu'il en a esté fait par Eliphas. Or quand l'Escriture saincte dit, Que ceux qui labourent iniquité, et sement travail, le recueillent, c'est une menace que Dieu fait contre les meschans qui se cuident bien advancer, quand ils sont comme bestes ravissantes, qui pillent l'un, qui mangent l'autre, mesmes qui devorent tout, et leur semble qu'ils soyent victorieux, et se plaisent en cela. Or nostre Seigneur leur declare qu'ils s'abusent bien: car il fait retourner à leur confusion tout ce qu'ils entreprennent. Voila donc une menace par laquelle Dieu veut reprimer l'audace et malice des hommes, les voulant tenir en bride, afin qu'ils vivent ensemble en bonne charité et droiture, que nul ne tasche de molester son prochain: comme aussi à l'opposite nous ouyons la promesse qui nous est donnee, Celuy qui seme benediction la recueillira (2. Cor. 9, 6). S. Paul parle là des aumosnes: il dit que si nous semons envers nos prochains de ce que Dieu nous a donné, que nous recueillirons: voire que nous aurons en abondance de ses graces et benedictions, que Dieu desployera ses richesses, que quand nous serons en necessité, il se monstrera benin et liberal envers noue. Ceste premesse donc est pour donner bonne affection à tous fideles de s'eslargir envers leurs prochains, et de leur subvenir. Maintenant nous voyons le vray usage de ceste doctrine, c'est que nous nous gardions bien de rien machiner de nuisance ne de fraude. Et pourquoy? Tant s'en faut que par ces mechantes praticques-la, ou par moyens illicites nous puissions nous avancer, que Dieu nous rendra confus en la fin. Voila donc comme nous devons reprimer toutes nos meschantes cupiditez, afin de garder droiture et raison avec nos prochains.

D'autre part puis que toute nuisance desplait à Dieu, et toute extorsion, advisons bien de nous contenir en equité, c'est a dire, que nous taschions de bien faire, que non seulement chacun de nous s'abstiene de tout mal, mais que nous advisions si Dieu nous a donné quelque faculté, que nous profitions les uns aux autres, communiquans mutuelle

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ment ensemble. Or là dessus assemblons aussi les sentences de l'Escriture saincte qui se rapportent à une mesme fin. Malheur sur toy qui ravis: car il faudra qu'on te pille à ton tour (Isa. 33, 1): et puis, En telle mesme que les hommes auront fait, il faudra qu'il leur soie rendu. Quand nous oyons toutes ces sentences-la, sachons que Dieu retourne tousiours sur les meschans tout ce qu'ils auront machiné de mal. Il tombera (dit l'Escriture parlant du meschant [Pseau. 7, 16]) en la fosse qu'il a cavee: Et puis, Iugement sans misericorde sera a celuy qui est sans misericorde et sans pitié (Iaq. 2, 13). Ouyans telles sentences que nous tremblions, et que nous advisions de cheminer en iustice, et en droiture si vraye avec nos prochains qu'on cognoisse que nous sommes tousiours retenus par la crainte de Dieu. Voila ce que noua avons à noter de ce passage en somme. Or cependant si un homme est affligé apres avoir bien fait si on le persecute quand il aura demandé paix et accord avec tous, il ne faut point que nous concluyons qu'il soit de ce reng de ceux qui recueillent travail et moleste, d autant qu'ils l'ont semé. Et pourquoy? Car nous ouyons l'Escriture saincte qui nous dit du contraire, que Dieu permettra bien cela pour esprouver la patience des siens. Nous voyons les exemples qui nous sont recitez en l'Escriture saincte. David proteste (Pseau. 120, 7) qu'il n'a demandé sinon concorde, et cependant qu'il n'a pas laissé d'estre tourmenté tant et plus. Avoit-il irrité ses ennemis? Leur avoit-il donné occasion de luy mal-faire? Mais il dit qu'il est hay sans cause: et en cela il se monstre vray membre de Iesus Christ. Il nous faut donc revenir à ce que dit S. Pierre, voire alleguant le Pseaume, Celuy (dit-il) qui desire de prosperer, et d'estre benit de Dieu d'avoir sa condition paisible, qu'il cherche la paix qu'il s'adonne à bien faire (1. Pier. 3, 10). Voila ce que Dieu nous promet, c'est assavoir une benediction ordinaire, que quand nous serons adonnez à bien, qu'il nous conduira, et ne permettra point qu'on nous tourmente outre mesure. Mais quoy? Si vous souffrez neantmoins pour avoir bien fait, remerciez Dieu, dit-il. Or quand il dit, si vous demandez paix avec chacun, vous la trouverez, il adiouste quant et quant, qu'il y aura tousiours de l'ingratitude telle au monde, que les meschans feront mal à ceux qui n'auront demandé que leur salut. Quand donc nous en verrons quelques uns affligez, il ne faut point conclure, que c'est pource qu'ils avoyent semé iniquité, qu'ils avoyent semé travail et moleste: car nous ne savons pas pourquoy c'est quo Dieu les visite ainsi. Il est vray quand nous aurons cognu un homme meschant, ô le iugement de Dieu sera visible et notoire sur luy. Si un homme a esté un contempreur

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de Dieu, qui ait mené vie dissolue et scandaleuse, nous n'en pouvons iuger que ce que l'Escriture en prononce: mais si nous voulons iuger du premier coup sans avoir cognu un homme sinon seulement de ce que nous le voyons estre affligé, et venons à dire qu'il est maudit, voila un iugement temeraire, et trop audacieux, lequel aussi Dieu reprouve. Il nous eu faut donc abstenir, et y proceder en telle modestie et attrempance, comme nous avons monstré ci dessus.

Or apres que Eliphas a parlé ainsi, il adiouste, que telles gens, c'est à dire qui ont machiné fraudes et violences pour opprimer leurs prochains, et qui ont mis en execution leurs meschantes pratiques, que ceux-la seront ruinez par le souffle de Dieu, et par l'esprit de sa bouche. En quoy il monstre qu'encores que les hommes cessent, Dieu fera son office, punissant ceux qui auront esté ainsi adonnez à excez, à cruautez, et nuisances. Or ceci est encores bien vray, et merite bien d'estre noté de nous. Et pourquoy? Qui est-ce qui fait endurcir les meschans, et qui est cause qu'ils poursuivent leurs iniquitez? D'autant qu'il leur semble que personne n'osera gronder contre eux, que s'ils sont comme bestes sauvages qu'on les craindra, et qu'un chacun sera tellement effrayé, qu'a leur seul regard ils feront trembler tout le monde, et que quand ils auront pillé tout ce qu'ils auront peu, personne ne leur pourra contredire, d'autant qu'ils auront pour appaiser ceux qui leur pourroyent nuire: comme nous voyons que ceux qui auront ainsi usé de mauvaises pratiques auront tousiours les corruptions en main, afin de clorre la bouche à ceux qui les pourroyent chastier. D'autant donc que les meschans s'adonnans ainsi à mal faire pensent eschapper tonte punition du costé des hommes, il est dit, qu'ils periront du souffle de Dieu, c'est à dire, combien que les hommes cessent de leur office, qu'il n'y ait nulle iustice, que ceux qui ont l'administration du glaive se taisent, et facent des idoles, qu'il n'y ait personne qui maintiene le droit et la raison, qu'on supporte les meschancetez, que Dieu neantmoins ne sera point oisif au ciel. Retenons donc que quand tout le monde nous applaudira en nos iniquitez, nostre condition n'en sera point meilleure pourtant, nous n'aurons rien gaigné quand nous serons ainsi flattez des hommes en nos vices: car il faudra venir à conte devant le Iuge celeste. Voila un Item que nous avons à observer. Et ainsi quo nul ne se bande les yeux pour s'adonner à mal quand il voit, Et bien quand i'auray tiré cela à moy, personne n'y osera contredire. Voire: mais nous ouyons ce qui est ici dit, que si les hommes nous donnent licence de mal faire, Dieu cependant est-il oisif? advouera-il le mal? n'a il point declaré que tout ainsi qu'il est

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prochain à ceux qui l'invoquent, qu'aussi il voit et marque de ses sourcils tous les meschans, tous ceux qui font violence et extorsion? Puis qu'ainsi est donc, que cela nous induise à cheminer en crainte, sachans qu'il nous faudra rendre conte devant nostre Iuge, et que nous n'aurons rien gaigné quand les hommes nous auront favorisez. Voila ce que nous avons à noter.

Mais ceste sentence poise beaucoup quand il est dit, Que les meschans perissent du souffle de Dieu, et du vent de sa bouche: car en cela il nous est signifié, qu'il ne faut point que Dieu ait grand equippage, ne qu'il s'arme quand il est question de reprimer ceux qui sont ainsi revesches, qui devorent tout, qui s'adonnent a des fraudes pour decevoir leurs prochains, mesmes qui sont pleins de cruautez et de violences pour devorer tout le monde: il ne faut point que Dieu face grand amas de gens pour se munir, il no faut point qu'il cerche des moyens çà et là pour les accabler: qu'il souffle seulement, et voila tout abbatu. Nous voyons donc maintenant que ceste façon de parler ici emporte beaucoup quand il est dit, que les meschans perissent par le souffle de Dieu, et par le vent de sa bouche: comme Isaie parlant en general des hommes, nous met ce souffle ici, afin de nous monstrer combien nostre condition est fragile, et pourtant, que nous avons besoin d'estre maintenus de Dieu, ou autrement nous pouvons perir à chacune minute de temps. Et au reste, que nous sachions, qu'encores que les meschans ayent la rogue en ce monde, qu'ils triomphent, qu'ils soyent forts et robustes, et semblent estre invincibles, qu'il ne faut pas grand' force pour les ruiner: car le seul souffle de Dieu sera assez puissant pour les abysmer.

Or venons maintenant à ce qui nous est dit du royaume de nostre Seigneur Iesus Christ: car ceste vertu est attribuee au vent de sa bouche, et à sa parole, c'est assavoir, que les meschans en seront exterminez. Voila comme Isaie en parle (11, 4), et sainct Paul applicque ce tesmoignage-la au dernier advenement de nostre Seigneur Iesus Christ (2. The. 2, 8). Comment donc est ce que Iesus Christ regne? C'est quand ses ennemis sont confondus par sa simple parole, qui est comme un souffle: il ne faut point d'autre foudre pour les ruiner. Puis qu'ainsi est, advisons à nous: car toutes fois et quantes que l'Evangile se preche, Dieu foudroye sur tous comtempteurs, sur tous ceux qui veulent faire des endurcis et des obstinez contre luy. Il est vray que nous n'appercevrons point pour un temps la vertu de ceste parole pour punir les meschans: mais si faut-il qu'ils sentent en la fin que Dieu n'a point dit en vain par son Prophete, et confermé par son Apostre, que Iesus Christ destruira l'inique par le vent de sa bouche, et par la

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vertu de sa parole. Et ainsi craignons ceste sentence, assubiectissons nous à l'Evangile, afin de ne point sentir la vertu qui y est enclose, à nostre confusion, mais que ce soit à nostre salut que nous l'experimentions. Voila quant à ce passage. Or il y a puis apres la similitude des lions, des lionceaux, des faons, des lionnesses, que tout cela sera abbatu. Il n'y a nulle doute qu'Eliphas ici ne signifie que Dieu desploye son bras robuste contre ceux qui sont excessifs, et qui sont violents contre les hommes, brief qui ressemblent à des lions, et des bestes sauvages. Voila quelle est la somme. Vray est que nous verrons ceux qui sont debonnaires estre affligez, qu'il semble que Dieu les vueille casser et briser, comme nous en avons l'exemple en David: mais tant y a que ceste sentence ne laisse point d'estre vraye, voire si nous considerons le iugement de Dieu comme il y procede le plus souvent. Car des punitions que Dieu fait en ce monde, il ne faut point faire une regle qui n'ait nulle exception. Quand il est dit, qu'il y aura iugement sans misericorde à ceux qui sont sans pitié: il ne faut point que nous prenions cela en tout et par tout selon ce que nous voyons de present: car il ne faut pas que nous concluyons, que tous ceux qui sont cruellement persecutez, ayent esté cruels pourtant. Nous voyons comme il en est advenu à nostre Seigneur Iesus Christ, qui est le chef et le miroir, et le patron de tous les enfans de Dieu. Nous voyons aussi ce qui est advenu à beaucoup de fideles. Mais comme i'ay desia dit, il nous faut prendre ceci comme un iugement ordinaire. Qu'ainsi soit nous oyons la promesse à l'opposite, Que bien-heureux sont les debonnaires, car ils possederont la terre. Iesus Christ nous dit là, que si nous sommes benins et amiables, que nous conversions avec nos prochains en toute douceur, que nous taschions de bien faire à chacun, nous iouirons de la terre, c'est a dire, qu'il nous entretiendra en paix, quo nous ne serons point molestez. Ouy: mais, comme nous avons desia declaré, ce n'est pas à dire que nous soyons exemptez de tout mal: seulement Dieu fera que nous possederons la terre, ouy entant qu'il nous sera expedient, voila ce que nous avons à retenir. Ainsi donc ne trouvons point estrange ce qui est dit en ce passage, c'est assavoir, que les dents des lions seront brisees, que le bruit qu'ils font sera abbatu, c'est a dire que Dieu desployera là son bras et sa vertu pour matter ceux qui auront esté pleins d'orgueil, pleins de fierté, qui ne demandent qu'à manger et devorer tout. Dieu donc monstre là son bras fort, comme nous le voyons ordinairement. Car oh est-ce que Dieu declarera ses iugemens plus grans et plus notables, que sur ces lions qui ont esté comme bestes enragées, adonnez à

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proye, et mesmes qui se sont repeus du sang humain? Nous oyons comme Dieu se declare là Iuge plus notamment qu'il ne fait pas sur les petis, et sur ceux qui n'ont point exercé telle violence. Et ainsi apprenons de craindre les iugemens de Dieu et les prevenir d'autre costé, et toutes fois et quantes qu'il executera telles choses sur ceux qui se sont adonnez à nuire à leurs prochains, glorifions-le, sachans qu'il se veut monstrer Iuge de tout le monde, et qu'il veut avoir pitié de ceux qui sont iniustement affligez, qu'en la fin il sera leur garent, et qu'il monstrera par effect qu'il ne les a iamais mis en oubli, mesmes du temps qu'il sembloit qu'ils fussent reiettez du tout. Que faut il donc? Que nous contemplions les iugemens de Dieu comme nous les pouvons appercevoir quand il nous les

monstre. Car ce monde est comme un theatre, là où Dieu nous propose beaucoup d'exemples, desquels il nous faut faire nostre profit pour cheminer en sa crainte, et nous abstenir de tout mal, pour bien faire à nos prochains, pour cheminer en toute rondeur et droiture avec eux. Et quand nous en ferons ainsi, ne doutons point que nous ne sentions la vertu de nostre Dieu pour nous maintenir, encores qu'il nous faille cheminer en ce monde parmi beaucoup de miseres, que brief nous y soyons comme entre mille morts, et que nous n'appercevions point encores le salut qu'il nous a promis, que neantmoins nous ne laisserons pas d'estre maintenus de luy d'une façon miraculeuse.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc..

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LE SEZIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE IV. CHAPITRE.

12. Mais une chose m'a esté apportée en cachette, de laquelle mon oreille a un peu ouy. 13. Entre les pensees des visions de nuict quand le dormir saisit les hommes: 14. Crainte et tremblement est venu sur moy, et a espouvanté mes os. 15. le vent alloit ca et là, et a faict herissonner le poil de mon corps. 16. Il s'est arresté, et ie ne cognoissoye point sa face: une image s'est presentée à mes yeux, et i'ay entendu une voix en silence. 17. L'homme est-il plus iuste que Dieu? l'homme est-il plus pur que son Createur? 18. Voici il ne trouve point fermeté en ses serviteurs, et a mis vanité en ses Anges. 19. Combien plus ceux qui habitent maisons d'argille, desquels le fondement est de poudre? Iesquels sont consumez, et exterminez par la tigne?

Apres qu'Eliphas a monstré sa raison, que Iob n'avoit point servi loyaument à Dieu ni en pureté de coeur, pour le moins qu'il fust affectionné de ce faire: il adiouste ici l'authorité de Dieu pour monstrer que Iob ne peut, et ne doit nullement repliquer qu'il ne soit condamné de Dieu à bon droit. Or aucuns estiment qu'ici Eliphas se vante d'avoir revelation, qu'il n'avoit point toutesfois: mais quand tout sera bien regardé, il n'y a nulle doute que ce qu'il pretend, que Dieu luy a revelé telle chose, cela est certain. Car il nous faut tousiours retenir ce principe, que les sentences generales qu'il met en avant sont bonnes, mais il les applique mal.

Et quant à ce que Dieu l'avoit ainsi inspiré, nous ne le devons trouver estrange: car auiourd'hui nous sommes enseignez d'une autre façon, que les Peres de cest aage-la. Dieu parle à nous, mais comment? c'est que les Prophetes sont organes du S. Esprit: nous avons l'Evangile où Dieu se declare priveement. Voila donc la façon de parler que Dieu tient auiourd'hui en son Eglise: c'est qu'il nous a manifesté toute sa volonté en l'Escriture saincte. Auparavant Dieu s'est declaré à ceux ausquels il a voulu faire ceste grace. Et comment? Par visions, comme l'Escriture saincte nous en rend tesmoignage. Ainsi donc sachons qu'Eliphas a esté homme excellent: il ne faut point que nous trouvions nouveau que Dieu luy soit apparu en vision de nuict, et qu'il ait cognu ce que l'Escriture auiourd'huy nous enseigne. Ce n'est point donc une gloire faussement pretendue que ceste-ci: mais Eliphas ne faut qu'en cest endroit, qu'il destourne mal à propos en la personne de Iob ce qui luy estoit revelé à une autre fin et usage, car voila Dieu qui luy monstre, qu'il faut que les hommes cheminent en humilité. Voila où a tendu ceste vision qui luy a esté donnee, qu'il ne faut point que les hommes se plaisent, ne qu'ils s'enorgueillissent, cuidans estre iustes, cuidans valoir beaucoup: mais qu'ils sachent qu'il n'y a que peché en eux quand ce vient à se trouver devant Dieu, qu'il faut qu'ils demeurent là confus, qu'ils regardent

SERMON XVI

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à leurs corruptions, et qu'ils s'y desplaisent. Eliphas avoit receu une telle doctrine qui estoit bonne. Or maintenant il mot tout le fardeau sur Iob, et pense avoir gaigné sa cause pour opprimer celuy qui avoit fidelement servi à Dieu. Nous voyons donc qu'Eliphas en general ne se glorifie point en vain d'avoir esté enseigné de Dieu: mais il a mal profité en cest endroit, d'autant qu'il ne regarde point à soy, mais qu'il veut opprimer Iob sans que la verité soit telle.

Venons maintenant à deduire le tout par le menu. Il dit, Qu'une chose luy a esté apportee en cachette, et que son oreille en a ouy quelque peu, voire (dit-il) en vision de nuict, que i'ay ouy un souffle, lequel s'est demené ça et là, et en la fin il y a eu une voix qui a parlé à moy en silence. Vray est qu'il adiouste, qu'il y a eu une image mais qu'il n'a point cognu que c'estoit, sinon qu'il a esté espouvanté iusques à fremir en tout son corps, que les poils de sa chair se sont dressez d'horreur et estonnement et en a esté comme transi. Le tout tend à ceste fin, de monstrer qu'il n'apporte point ici des songes, mais que c'est le tesmoignage de Dieu, lequel doit estre receu avec toute authorité. Et de fait voila pourquoy en toutes les visions qu'ont eu les Peres anciens, Dieu a mis quelques marques qui estoyent pour espouvanter, pour donner quelque frayeur et crainte, cela servoit pour authoriser sa parole, afin qu'elle fust tant mieux receuë. Car nous voyons aussi comme les hommes ne sont point esmeus pour escouter Dieu parler comme ils doivent, sinon qu'il leur face sentir sa maiesté. Si un homme de quelque estat parle à nous, c'est merveilles que nous sommes plus attentifs à luy donner audience, que quand nous lisons l'Escriture saincte. D'où procede cela, sinon que nous sommes charnels et brutaux? Or Dieu pour remedier à un tel vice a tousiours voulu donner quelques signes de sa maiesté, afin que sa parole fust receuë, et que les hommes la tinssent plus autentique. Et ainsi quand il est parlé en l'Escriture saincte de quelques visions tousiours il est dit que les saincts Peres ont conceu quelque frayeur: et non sans cause: car il falloit qu'ils fussent ainsi preparez à humilité pour obeir simplement à Dieu. Il y a encores une seconde raison: c'est, que combien qu'il semble que nous soyons bien affectionnez à ouyr Dieu, toutesfois nous ne sommes point capables de recevoir ce qu'il nous dit, sinon que nostre chair soit domtee. Car il y a cest orgueil interieur qui nous enfle, en sorte que nous ne cognoissons point ce qui nous est bon ne propre, iusqu'à-ce que Dieu nous ait abbatus. Voila pourquoy iamais Dieu n'est apparu aux hommes qu'il ne leur ait donné quelque sentiment de crainte, afin qu'ils ne se plaisent plus, qu'ils ne s'estiment plus en eux-mesmes, ni en leur vertu

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propre. Nous voyons donc maintenant à quoy se rapporte ceste longue description que fait ici Eliphas. Or il dit, que c'est une chose secrete, et de laquelle il a quelque peu entendu. Il est vray que de prime face ceci sembleroit ridicule, quand il appelle chose secrete que Dieu soit pour le moins aussi iuste que les hommes, ou comme il conclud en la fin, Que les hommes n'ont garde d'estre si iustes que luy. Chacun confesse cela, les Payens mesmes n'y ont iamais contredit. Quel mystere y a-il donc en ce propos? Sachons qu'il est plus que necessaire: mais combien que les hommes s'accordent à ce poinct, qu'il n'y a que Dieu seul qui soit iuste, et qu'en comparaison de luy nous sommes pleins d'infirmité: tant y a que nous ne le cognoissons point assez: cela aussi n'est pas bien imprimé en nous. Car si nous estions persuadez en pleine certitude de la iustice de Dieu, et de nos vices, il est certain que nous ne douterions point comme nous avons accoustumé de faire: on n'orroit nuls murmures en nos bouches, il n'y auroit nulles contradictions, ne repliques en nos coeurs: nous serions tous coys: quand il plairoit à Dieu de nous rendre confus, nous confesserions que ce seroit à bon droit. Or est il ainsi qu'on voit, que les hommes se rebecquent contre Dieu si tost qu'il les touche: ou bien quand encores en les espargnant il leur monstre leurs pechez, ils ne veulent point venir à une vraye confession. Et ainsi par cela on peut cognoistre, que tous sont enflez de presomption, et qu'ils ne cognoissent point quelle est la iustice de Dieu pour s'humilier sous icelle. Et ainsi ce n'est point sans cause qu'Eliphas appelle ceci un secret quand Dieu se monstre luy seul iuste, et que les hommes ayent honte de leurs povretez, et qu'ils se cognoissent miserables. Et voila comme S. Paul le prend, quand il dit, que c'est une chose incognue et cachee aux hommes (au 3. dos Romains v. 21) c'est assavoir, qu'en Iesus Christ Dieu a voulu desployer sa iustice, afin quo tout le monde se recognoisse redevable à Dieu. Il est vray qu'on ne dira point qu'il y ait difficulté en ceci: mais tant y a (comme desia nous avons monstré) quo les hommes s'attribuent tousiours ie ne say quoy, et ne se peuvent despouiller de ceste vaine arrogance tellement qu'il leur semble bien quo par leur franc arbitre ils peuvent merveilles. Sur cela ils se font accroire qu'ils acquierent des merites envers Dieu. Au contraire Dieu veut estre cognu luy seul iuste et qu'on ne trouve aux hommes que toute iniquité. Voila quant à ce poinct

Or Eliphas disant, Qu'il a entendu quelque peu de ceste parole, monstre bien qu'il no s'esleve point par trop. Car il n'usurpe pas une perfection de sagesse pour dire que rien ne luy est eschappé, qu'il n'ait tout comprins iusques au bout: mais il

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dit, qu'il y a eu quelque goust de ceste doctrine de Dieu, qu'il en a conceu une partie. Nous voyons donc qu'ici il parle modestement: monstrant qu'il n'est pas comme un Ange du ciel, qu'il contemple la gloire de Dieu en pleine vision, mais que selon la rudesse des hommes il a esté enseigné pour savoir communiquer à ses prochains ce qu'il avoit recel de Dieu. Voila en somme ce qu'il veut dire. Or car cela nous sommes advertis, combien que Die se declare priveement a nous, que ce sera beaucoup que nous cognoissions en partie, qu'il ne faut point que nous cuidions avoir une intelligence si entiere, qu'il n'y ait que redire: car ceux qui s'attribuent cela se trompent, et cependant ils se ferment la porte laquelle leur seroit ouverte pour venir plus avant. Et ainsi notons bien que ce sera beaucoup fait quand nous aurons quelque petit goust, quelque entree en la cognoissance de la verité de Dieu. Si cela s'entend des Prophetes et Docteurs que Dieu a choisis et constituez, et ausquels il a fait des graces plus excellentes, que sera ce de nous? comme nous en voyons ici l'exemple en Eliphas. Car il nous est proposé, non point comme un idiot du commun peuple, mais comme celuy auquel Dieu s'estoit apparu: et neantmoins il declare qu'il n'a entendu que quelque peu. Voila donc ce que nous avons ici à retenir en premier lieu. Or si cela nous estoit bien persuadé, on ne verroit point une telle outrecuidance en nos propos: car chacun se fait accroire qu'il n'ignore rien, et les moins exercez en l'Escriture saincte voudront avoir ceste reputation-la d'estre si subtils et aigus qu'ils ne parlent qu'en raison, comme si le S. Esprit estoit en leur manche. Et d'où vient un tel orgueil, sinon que ceux qui sont encores à l'A, B, C, cuident avoir tout apprins? Et au reste, cest orgueil-la apporte avec une nonchalance, car la plus part ne tienent conte de profiter. Et pourquoy? Il leur semble qu'ils sont venus au bout de toute science: quand beaucoup de gens ont ouy parler trois mots de l'Evangile, les en voila si farcis qu'ils n'en peuvent plus: il n'est plus question de rien savoir, mesmes ils veulent enseigner les antres, brief ils sont plus que docteurs. Or Dieu se mocque d'une telle presomption: car ce peu qu'ils pouvoyent avoir receu, il faut qu'il leur soit osté: et ainsi ils demeurent là vuides suivant ce qui est dit au cantique de la vierge Marie, Que ceux qui ont esté pleins de vent, s'estimans estre riches, et presumans d'eux-mesmes, ont esté affamez (Lue. 1, 53). Apprenons donc de tellement louër Dieu de ce qu'il nous a donné, et cognoistre que nous aurons besoin d'estre tousiours plus avancez , que nous ayons ce desir qui nous solicite de profiter de plus en plus, et que nous y venions en toute modestie. Et d'autant plus que nous serons familierement

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enseignez de Dieu et de sa parole, que nous soyons tousiours comme petis escoliers, que nous n'y allions point avec une telle fierté qu'il nous semble que tout soit en nostre cerveau, mais que nous y allions selon nostre mesure, comme i'ay dit. Car il faut qu'il n'y ait que Iesus Christ. qui ait toute perfection de sagesse, afin d'en distribuer à chacun en mesure et certaine portion. Et au reste notons bien la circonstance de ce lien. Car il est question de la iustice de Dieu dont nous avons parlé, et de cognoistre que nous sommes pleins de pechez et de corruptions: que nous applicquions bien donc toute nostre estude à ceste doctrine, sachans bien que nous n'en viendrons point à bout. Parquoy tant plus donc nous faut il la mediter, appliquans toute nostre vie à cela: car si on l'eust bien cognuë, on ne fust pas tombé en de si horribles tenebres en la papauté. Mais quoy? la il leur semble que ce soit une chose superflue de traicter de la iustification gratuite de la foy: ils trouvent cela quasi une doctrine sauvage, et se mocquent de quoy noua insistons tant la dessus. Voire: mais ici il nous est monstré que ceux qui ont eu des visions celestes à grand' peine ont ils cognu quelque peu d'un tel secret. Ainsi donc que nous sachions qu'il nous faut estre diligens à cest article ici, que quand nous y aurons bien appliqué tous nos sens, encores n'en comprendrons nous pas la centieme partie de ce qui en est. Et qu'ainsi soit, la iustice de Dieu n'est-ce pas une chose infinie? Et de nos corruptions n'est-ce pas comme une mer, ou une abysme? Ainsi donc il ne se faut point esbahir, qu'Eliphas monstre ici, que de cest article il n'en a en sinon quelque petit goust.

Or venons maintenant à ce qu'il adiouste, c'est, Que l'esprit alloit ça et là (on le vent) que son corps en a herissonné, que ses poils luy sont dressez par toute sa chair, qu'une image luy est apparue laquelle il n'a point cognu: en la fin il a ouy la voix en silence. Tout cela s'est faict à ce but, que i'ay touché, c'est assavoir, qu'il falloit qu'Eliphas fust preparé à recevoir ce que Dieu luy vouloit dire, et qu'il fust preparé en telle sorte qu'il cognust, c'est Dieu qui parle, afin que sa doctrine luy fust autentique, et au reste qu'il fust humilié, qu'il ne fust plus haussé de nulle presomption: comme les hommes s'attribuent tousiours ie ne say quoy. Il falloit bien qu'Eliphas fust du tout aneanti afin qu'il cognust sa povreté pour donner gloire à Dieu. Or il est vray, qu'auiourd'huy nous n'aurons pas les visions telles qu'elles ont esté de ce temps la: mais il faut que nous cognoissions quand Dieu a donné de tels signes aux Peres anciens, qu'ils nous doyvent auiourd'huy servir. Et ainsi quand noue avons à lire l'Escriture saincte, que nous venons au sermon, que ce soit estans touchez de la maiesté

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de Dieu pour luy porter reverence, que nous no profanions point sa saincte verité en l'estimant comme si on nous faisoit quelque conte do plaisanterie, mais que nous sachions, Puis que nostre Createur parle à nous, il faut que tous genouils plient devant luy: il faut que les hommes tremblent à ce qu'il dit. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage. Et au reste nous savons comme Dieu en publiant sa Loy a monstré dos signes pour effrayer tous ceux, lesquels il vouloit enseigner pour ce temps-la: et de faict le peuple a dit, N'approchons point de Geste montagne, car nous mourrons tous si Dieu parle à nous. Voila donc Dieu qui a voulu authoriser sa Loy on telle sorte que le peuple est confus de tant de miracles qui luy sont manifestez. Et a-ce este seulement pour ceux qui estoyent de ce temps la? Nenni: mais Dieu nous a voulu aussi bien advertir de sa vertu, laquelle est permanente iusques en la fin du monde. L'Evangile a eu encores plus grande approbation pour estre magnifié. Ainsi donc rien ne nous peut et ne nous doit empescher de recevoir la parole de Dieu avec toute humilité, sinon que nostre ingratitude et malice nous creve les yeux. Si nous ne pouvons contempler toutes les vertus, que Dieu a monstrees, cependant nous avons à nous contenter quand Dieu nous enseigne par sa parole, sans appeter des visions nouvelles: comme il y a beaucoup d'esprits volages qui voudroyent que les Anges doscendissent du ciel, qui voudroyent que quelque revelation leur fust apportée. Or eu cela ils font grand'iniure à Dieu, ne se contentans -point de ce qu'il se declare si privéement à nous. Car quand nous avons l'Escriture saincte, il est certain que rien ne nous peut faillir: sur tout en Geste clarté de l'Evangile nous avons une perfection de sagesse, comme S. Paul le monstre. Puis que ainsi est donc, ceux qui sont encores chatouillez d'un vain desir d'avoir quelques visions monstrent bien que iamais ils n'ont cognu que c'est de l'Escriture saincte. Contentons-nous donc qu'il a pleu à Dieu nous reveler tant par ses Prophetes, comme par nostre Seigneur Iesus Christ son Fils, sachans qu'il nous fait là une conclusion finale sans passer plus outre. Et de fait nous voyons oh en sont venus ceux qui se sont ainsi voulu esgarer, et voltiger outre leurs bornes: car voila d'où est venue l'horrible confusion qui est en la Papauté: voila sur quoy c'est que le Pape fonde toute sa doctrine, car il dit, que les Apostres n'ont point declaré tout ce qui estoit utile pour l'Eglise' et que le S. Esprit est venu, afin qu'on peust bastir des articles nouveaux, et qu'on s'arrestast aux saincts conciles. D'autant donc que le Pape et tous ses complices ne se sont point tenus à la pureté de l'Escriture saincte, il a fallu que Dieu les ait aveuglez en

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ces resveries, que nous voyons qui sont si lourdes et si brutales entr'eux, et qu'en la fin ils ayent esté comme abbrutis iusques a adorer les pierres et les pieces de bois, que les choses soyent là si confuses, que les petis enfans mesmes en devroyent avoir honte. Cela est venu de Geste curiosité diabolique, qu'ils ne se sont point contentez d'estre enseignez simplement en l'Escriture saincte. Voila sur quoy aussi est fondée la religion des Turcs: Mahomet a dit qu'il estoit celuy qui devoit apporter revelation pleine outre l'Evangile. Ainsi donc il a fallu qu'ils ayent esté du tout abbrutis. Et auiourd'huy nous voyons que ces povres bestes-la s'amusent à des choses si sottes et si lourdes que rien plus: mais c'est une iuste vengeance de Dieu, qu'il les a mis en sens reprouvé. Autant en a-il esté d'autres fantastiques, et de nostre temps mesmes que ceux qui ont troublé l'Eglise ont voulu avoir leurs visions: et c'est l'un des articles de cc malheureux qui a esté bruslé. Car il disoit que le S. Esprit n'a point regne encores, mais qu'il devoit venir: le meschant fait ce deshonneur à Dieu, comme si les Peres anciens n'avoyent eu qu'un ombrage du S. Esprit, et comme si une fois ayant esté espandu visiblement sur les Apostres, il s'estoit retiré incontinent, tellement que l'Eglise ait esté destituée du S. Esprit. Voila ce qu'il met en avant, et quant à luy il se veut faire un Mahomet pour avoir le S. Esprit, à sa poste: mais on voit comme le diable l'avoit transporté: et il faut que Dieu ameine telles gens iusques la, afin que nous les ayons en plus grande detestation. Or de nostre costé suyvons l'ordre que i'ay desia dit, c'est assavoir que nous soyons enseignez selon que Dieu nous a institué la regle, et que nous ne soyons point si temeraires de vouloir obliger Dieu pour le faire condescendre à nos appetis, ni à nostre guise. mais que nous nous contentions de l'escriture saincte, veu que Dieu nous a enclos en ces bornes-là.

Au reste quant à ce qu'Eliphas dit, Qu'il a ouy la voix en silence c'est pour monstrer que Dieu l'avoit preparé en sorte qu'il a retenu ce qui luy avoit esté dit. Car un homme estant ravi comme en extase, pourroit bien ouir quelque chose, et neantmoins il n'auroit point un certain recueil pour estre reduit à soy: comme il y en a beaucoup quand ils viendront au sermon, ils auront bien ouy les propos qu'on aura tenus, mais ils n'en auront point d'apprehension, tellement que si on leur demande, qu'est-ce qu'on a traicté, ils n'en sauront parler d'un mot. Et pourquoy? Car ils bastissent des chasteaux en Espagne (comme on dit) les uns pensent ici, les autres là., ils ne font que voltiger en l'air, ils ne sont point la arrestez pour donner silence a Dieu. Car toutes telles vaines fantasies que nous concevons, et qui nous vienent en l'esprit,

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sont autant de tumultes pour empescher que Dieu ne soit point ouy et escouté, comme il doit. Ainsi donc ceux qui vaguent en leurs imaginations ne peuvent pas comprendre ces choses pour dire, Voila une doctrine gui nous doit estre commune, nous en devons estre resolus par foy. Pour ceste cause Eliphas dit, Que ceste voix est venue en silence: car il mettoit auparavant, que Dieu l'avoit tellement disposé, qu'il falloit qu'il escoutast, et qu'il fust attentif à ce gui luy seroit dit. Or c'est ce que i'ay desia touché, que quand nous venons pour ouir la parole de Dieu, il ne faut point que nous ayons nos esprits ainsi vagabonds ça et là, mais qu'ils soyent retenus en bride pour donner pleine audience à Dieu, que nos affections charnelles et nos vanitez ne nous desbauchent point, et ne nous destournent ne çà ne là: bref que nous soyons paisibles pour escouter tout ce que Dieu voudra dire, afin que cela soit vrayement entendu do nous. Voila donc ce que nous avons à recueillir de ce passage.

Or venons maintenant à la doctrine que traicte ici Eliphas. l'homme sera-il plus iuste que Dieu? et l'homme sera-il plus pur que son Createur? Voici il ne trouve point de fermeté, (ou verité) en ses serviteurs, il a iugé qu'il y a folie (ou vanité en ses Anges: que sera-ce donc de ceux qui habitent en maisons d'argile? Eliphas met ici en premier lieu la sentence, et comme le theme qui luy est propose, c'est assavoir que c'est une rage aux hommes de se vouloir glorifier en comparaison de leur Createur. Ne faut-il pas que les hommes soyent desprouveus de sens et de raison, quand ils se veulent ainsi glorifier en comparaison de Dieu? Voila le theme. Or pource que les hommes ne quittent pas aiseement leur authorité pour passer condamnation, voici une raison qu'il adiouste pour confermer sa doctrine, c'est que si Dieu examine ses Anges, il y trouvera à redire, il n'y aura point de fermeté en eux, mais ils se trouveront creatures vaines et debiles. Si les Anges sont tels, que sera-ce des hommes gui habitent en maisons de fange? Car qu'est-ce que de Dos corps? Quel fondement y a-il? quelque fermeté qu'il semble y estre, il ne faut qu'une petite pluye pour abbatre tout Puis qu'ainsi est donc, sachons maintenant que nous ne pouvons pas subsister en la presence de Dieu, si nous venons là; presumans d'y apporter quelque iustice, veu que les Anges mesmes n'y peuvent satisfaire. Voila en somme ce qui nous est ici dit. Or nous avons à regarder comment c'est qu'il est ici fait mention des Anges. Aucuns pource qu'il leur sembloit qu'il y eust de l'absurdité, que Dieu ne trouvast point ses .Anges du tout iustes, ont conclu qu'ici il n'estoit point parlé des Anges qui ont persisté en l'obeissance de Dieu, mais de ceux

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qui sont cheus, et sont devenus apostats. Car les diables ont esté Anges de Dieu, mais ils n'ont point retenu le degré auquel ils avoyent esté creez, et sont tombez d'une cheute horrible, tellement qu'il faut qu'ils soyent les miroirs de perdition. Voila donc comme plusieurs ont exposé ce passage, Veu qu'il n'y a point eu de fermeté aux Anges, lesquels sont trebuschez ici bas, que sera-ce des hommes qui ont un fondement d'argille? Mais il ne faut point que nous cerchions des expositions contraintes pour magnifier les Anges: car il est ici parlé des serviteurs de Dieu, et ce titre est honorable. Eliphas n'eust point dit, Dieu ne trouve point de fermeté en ses serviteurs: mais il eust dit, Voila les diables qui estoyent auparavant deputez au service de Dieu: or ils sont trebuschez d'une façon si horrible que par leur cheute tout a esté esbranlé, que le genre humain mesme est venu en semblable perdition, qu'il a esté attiré à une mesme ruine. Eliphas eust parlé ainsi: mais il dit, Dieu ne trouve point de verité en ses Anges, il y trouve folie, ou vanité: il ne dit pas rebellion ou apostasie, mais il dit seulement vanité, il parle plus doucement. Ainsi donc quand tout sera bien consideré, il n'y a nulle doute qu'ici Eliphas ne parle des Anges qui servent à Dieu, et qui s'y adonnent du tout. Et comment donc est ce qu'il dit qu'il n'y a point de fermeté, mais plustost qu'il y a de la vanité et inconstance? Quand sainct Paul dit (1. Tim. 6, 16), qu'il n'y a que Dieu seul immortel, il est certain qu'il exclud. toutes creatures: et toutesfois nous savons que les Anges sont esprits immortels: car Dieu les a creez à ceste condition-la pour n'estre iamais aneantis, non plus que l'ame des hommes ne doit iamais perir. Comment donc accorderons nous ces passages; que les Anges sont creez pour vivre à iamais, et qu'il n'y a que Dieu seul-immortel? La solution est bien aisee. Car les Anges sont immortels, entant qu'ils sont soustenus par la vertu d'enhaut, et que Dieu les maintient, luy qui est immortel de nature, et la fontaine de vie est en luy: comme il est dit Pseaume 36 (v. 10): Seigneur la fontaine de vie gist en toy, et en ta clarté nous verrons clair. Or puis qu'ainsi est donc qu'il n'y a vie qu'en Dieu seul, et toutesfois cela n'empesche point qu'il n'y ait vie espandue sur toutes creatures, laquelle procede de sa grace: voila comme les Anges sont immortels, et toutesfois ils n'ont nulle fermeté en eux, mais il faut que Dieu les conforme par sa pure bonté: sans cela il en adviendroit ce qui est dit au Pseaume centquatrieme (29), Quand tu auras retire ton Esprit, tout defaudra. Qui est-ce donc qui donne vigueur aux Auges de paradis, sinon l'Esprit de Dieu? Et ainsi nous voyons qu'ils n'ont pas. d'eux-mesmes ce que Dieu leur a donné, et qu'ils n'en peu

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vent pas avoir une iouyssance permanente, sinon que Dieu continue Geste grace qu'il a mise en eux. Or tout ainsi que nous parlons de la vie, il faut aussi parler de la iustice. Les Anges ne sont point fermes sinon que Dieu leur tiene la main, ils sont bien nommez Puissances et Vertus: mais c'est d'autant que Dieu execute sa puissance par eux, et qu'il les conduit: brief les Anges n'ont rien en eux mesmes dequoy ils se puissent glorifier. Car tout ce qu'ils ont do puissance, et de fermeté, ils le tienent de Dieu, ils luy sont d'autant plus redevables. Quant à ce qui s'ensuit que Dieu y trouve, ou y met (car le mot emporte Gela, que Dieu y met) folie ou vanité: ce n'est pas que la vanité qui est aux Anges soit de Dieu, mais il dit qu'il l'y met par iugement: c'est à dire que comme iuge il prononce qu'il y a folie et vanité aux Anges, c'est à dire qu'il y a de la faute, voire, et qu'ils ne pourroyent pas subsister devant luy, quand il les voudroit traitter à la rigueur. Il est vray que ceci semble nouveau à ceux qui no sont point exercez en l'Escriture saincte: mais si nous cognoissons que c'est do la iustice de Dieu, il no se faut point esbahir que les Anges mesmes soyent trouvez coulpables, quand il les voudroit accomparer à luy: car il nous faut tousiours revenir à ce point, que les biens qui sont aux creatures sont en mesure petite au pris de ce qui est en Dieu, qui est du tout infini. Il noua faut donc tousiours discerner entre l'un et l'autre: voila les Anges qui ont des vertus admirables, voire si nous regardons à nous (car cependant que les Anges demeureront au reng des creatures, nous les pourrons bien glorifier) mais quand nous viendrons à Dieu, il faut que la grandeur de Dieu engloutisse tout, ainsi que nous voyons le soleil qui obscurcit toutes les estoiles du ciel. Et qu'est-ce du soleil? c'est une planete aussi bien que les autres: neantmoins pource que Dieu a donné à ceste creature-la d'avoir plus de clarté que les autres estoiles, il faut que tout soit englouty qu'on n'apperçoive point les estoiles quand le soleil domine. Et que sera-ce donc, quand Dieu viendra en avant? comme dit le Prophete Isaie, qu'il n'y aura plus ne soleil ne lune, que la clarté de Dieu sera telle qu'elle sera veuë et cognuë par tout. Quand Isaie parle du royaume de Dieu, il monstre qu'il faut quo tout soit aneanti et qu'il n'y ait que Dieu seul qui soit glorifié (Isa. 24, 23). Puis qu'ainsi est donc rapportons à cela ce qu'est ici dit, c'est assavoir quo Dieu trouve defaut aux Anges, combien qu'ils soyent ses serviteurs. Or cela n'empesche point quo le service des Anges qu'ils rendent à Dieu ne soit parfait, selon qu'il peut estre aux creatures: comme de fait quand en nostre oraison nous demandons. à Dieu que sa volonté soit faicte on la terre comme au ciel, nous protestons

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qu'il n'y a point de contredit en l'obeissance qui luy est rendue par les Anges, mais qu'il domine en eux d'une façon si paisible, qu'ils sont du tout conformez à sa volonté, mais il nous faut tousiours retenir ce que i'ay touché, c'est assavoir que quand on demeure aux degrez et au reng des creatures, il y aura aux Anges une perfection, voire comme aux creatures mais quand ce vient à Dieu, ceste perfection-la est comme engloutie ainsi que les estoiles n'apparoissent plus quand le soleil donne sa clarté. Et an reste il nous faut bien noter cc que dit S. Paul (Colos. 1, 20), que Iesus Christ est venu pour recueillir les choses qui estoyent tant au ciel qu'en la terre. Or il monstre par cela, que les Anges ont leur fermeté en ceste grace de nostre Seigneur Iesus Christ, entant qu'il est Mediateur de Dieu et des creatures. Il est vray quo Iesus Christ n'a point esté Redempteur des Anges: car ils n'ont point besoin d'estre rachetez de la mort en laquelle ils ne sont iamais tombez: mais il à bien esté leur Mediateur. Et comment? afin qu'il les conioigne à Dieu en toute perfection: et puis il faut qu'il les maintiene par sa grace, et qu'ils soyent preservez afin de ne point tomber. Or puis qu'ainsi est que Dieu trouve à redire en ses Anges, c'est à dire, qu'il n'y a point de fermeté, sinon qu'ils soyent maintenus d'enhaut, que sera-ce de nous? Il nous faut venir à ce qu'Eliphas adiouste. Les hommes sont ils d'une telle gloire, voire d'une telle vertu que les Anges de paradis? qu'on regarde leur condition, car comment est-ce que nous sommes creez? nous habitons en ces loges corruptibles et caduques: glorifions-nous tant que nous voudrons, mais tant y a qu'il n'y a que vanité en nous, c'est à dire, nos corps sont autant de terre et de poudre, et faut quo tout s'en aille on corruption. Puis qu'ainsi est donc quo nous habitons on maisons do fange, voulons nous estre plus excellens que ceux qui habitent eu la gloire de Dieu, et contemplent desia sa face? Voila les Anges qui ne sont point subiets à nuls changemens ni revolutions de ce monde, ils habitent desia en ceste immortalité celeste, et nous experimentons que nostre vie n'est qu'un souffle, qu'il ne faut qu'une minute pour nous ravir de ce monde. Puis qu'ainsi est donc, comment est-ce que nous presumons encores de nous? Brief, il n'y a nulle fermeté aux hommes, laquelle ne s'escoule et ne s'esvanouisse tantost. Ainsi donc apprenons quand il est question de Dieu et de nous de bien regarder d'un costé, Voila Dieu. Il est vray que nous n'apprehendons point sa vertu puissante, comme il appartient: mais les Anges qui sont maintenant plus prochains de luy, et qui contemplent sa face n'ont point encores une telle perfection qu'il n'y trouvast à redire s'il les vouloit examiner à la rigueur. Que sera-ce

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donc do nous' si nous regardons à l'infirmité qui y est? que sera-ce de nos vertus, quand nous les voudrons accomparer à celles des Anges, qui sont creatures si nobles et si excellentes? Voila donc ce que nous avons à retenir maintenant de ce

passage. Car le reste ne se pourroit pas deduire pour le present.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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LE DIXSEPTIEME SERMON,

QUI EST LE IV. SUR LE IV. ET V. CHAPITRE.

Ce sermon contient encore l'exposition du 18. et 19. versets du quatriéme chapitre et ce qui s'ensuit

20. Dés le matin iusqu'au vespre, ils sont abbatus, et d'autant que nul n'y met le coeur ils perissent à iamais. 21. Leur excellence ne s'en ira-elle point en eux? ils periront, non pas en sagesse.

CHAPITRE V.

Appelle maintenant s'il y a qui te responde, et regarde à quelqu'un des Saincts. 2. Il est certain que le despit tue le fol, et l'envie met à mort I'insensé.

Nous avons desia veu à quoy tend ce propos, c'est assavoir afin d'humilier les hommes, d'autant qu'ils sont bien loin de la perfection des Anges. Or est-il ainsi, que si Dieu vouloit iuger de ses Anges à la rigueur, il y trouveroit à redire: que sera-ce donc de ceux qui sont Ai fragiles, pour dire en un mot, qu'ils n'ont en eux que vanité? Cependant il pourroit sembler que ce qui est ici recité ne fust point suffisant pour prouver l'intention d'Eliphas. Car combien que les hommes soyent debiles, combien que leur vie ne soit rien, il ne s'ensuit pas pourtant que devant Dieu ils soyent ne pecheurs ne coulpables: car ce sont choses separées de dire que nostre vie est caduque , et s'esvanouit en une minute de temps, et que Dieu nous puisse condamner. Mais quand tout sera bien regardé, les raisons qui sont ici amenées sont à propos: car il n'est point simplement parlé de la fragilité des hommes, quant à leurs corps, mais qu'ils habitent ici en ceste chair corruptible, et qu'ils sont si terrestres qu'ils ne pensent point à eux' combien qu'ils ayent tousiours la mort devant I les yeux. Il noua faut aussi noter la comparaison telle qu'elle est ici mise entre les Anges, et les hommes mortels. Voila les Anges qui sont prochains de Dieu. et contemplent sa gloire ;ils sont

du tout adonnez à son service: et toutesfois il n'y a point de fermeté en eux, sinon d'autant qu'ils sont soustenus par la grace do Dieu: ils pourroyent mesmes s'escouler, et s'esvanouir n'estoit que Dieu les conservast par sa pure bonté. Or venons maintenant aux hommes. Oh est-ce qu'ils habitent ? ils sont bien eslongnez de ceste gloire celeste, ils sont ici en ceste loge caduque: car que sont-ce que nos corps? Nous sommes donc en des sepulchres à parler proprement: car nos corps sont des prisons aussi obscures pour empescher que nous ne regardions à Dieu, comme si desia nous estions sons terre. Quel est nostre fondement ? Poudre: et cependant nous ne regardons point neantmoins, que nous allons tousiours en decadence, que la mort nous menace incessamment: nous ne regardons point à cela. Il ne se faut point donc esbahir si aux hommes il n'y a que toute povreté, veu que les Anges qui sont si prochains de Dieu n'ont pas une perfection tant exquise que si Dieu vouloit entrer en iugement avec eux, il ne les condamnast. Nous voyons maintenant que l'argument dont use ici Eliphas est bien propre et convenable: mais il reste de boiser les mots qui sont ici touchez pour en faire nostre profit. Il est vray quand on nous parle de la briefveté de nostre vie, nous estimons que ce soit quasi une chose superflue: car qu'est-ce qui ne le cognoist ? mais ce n'est point sans cause que Die' nous en traite tant souvent, et nous le reduit en memoire: car si nous avions bien comprins que c'est de nostre vie, il est certain qu'en premier lieu nous ne serions point tant adonnez au monde, comme nous sommes nous n'y aurions pas nos pensees tant eslourdies et puis nous regarderions au royaume des cieux, et serions là arrestez du tout. Or Nous mesprisons la vie celeste, et sommes tant ici envelopez qu'on ne nous en Peut retirer. Il s'ensuit donc que nous

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ne savons que c'est de ce qu'un chacun confesse, c'est assavoir, que nostre vie n'est qu'une ombre qui passe; que l'homme est semblable à une fleur, ou à une herbe qui verdoye, mais qu'incontinent elle desseche et fletrist. Bref, combien que les proverbes ayent esté assez communs, et soyent tousiours quant à la briefveté de ceste vie humaine, si est-ce que cela ne nous entre point au coeur. Et voyla pourquoy nous sommes exhortez à y penser mieux, et de faict si nous pouvions conter nos ans comme Moyse en parle au Pseaume nonante v. 12, il est certain que nous serions enseignez tant à penser à la mort, qu'à tendre au but auquel Dieu nous appelle. Hais quoy? nous ne savons conter sur nos doigts. Car voila l'enfance qui est telle, que ceux qui sont là ne different quasi rien d'avec les bestes brutes, sinon qu'ils empeschent beaucoup plus, et font plus de nuisances et de molestes, mais il n'y a ni intelligence ni raison aux petis Et bien, approchons nous de l'aage d'homme? les cupiditez sont bouillantes, qu'on ne nous peut tenir en bride. Sommes-nous venus en aage d'homme? cela se passe tantost: et puis la vieillesse nous adiourne, qu'il ne reste sinon que nous sommes ennuyez de vivre, et que nous faisons ennuy et peine aux autres. Si donc nous savions conter par nos doigts le cours de nostre vie, il est certain que nous ne serions point tant hebetez comme nous sommes. Et pourtant ne pensons point avoir perdu nostre temps quand nous aurons applique nostre estude à ceste doctrine, c'est assavoir que nous cognoissions que nostre vie n'est rien, et qu'il y a cent mille morts, qui nous menacent en la plus grande vigueur que nous ayons ici bas. Quand quelqu'un de nos parens ou amis trespasse, que nous voyons aussi porter quelque corps en terre, nous savons bien dire, Et qu'est-ce que de la vie humaine? S'il y a quelque grande desolation en une ville, ou en un pays, nous sommes encores plus esmeus: mais cela nous eschappe incontinent. Or nous avons besoin de nous exercer en-ceste doctrine tout le temps de nostre vie: et voila pourquoy l'Escriture nous en parle ainsi. Quant au passage present il est dit en premier lieu, que les hommes habitent en maison d'argile, et que leur fondement n'est que poudre: c'est à dire, si nous estimons seulement la vie presente, en quoy est-ce qu'elle consiste? c'est que nous sommes ici enclos dedans des loges qui no tendent qu'à corruption. Que sont-ce que nos corps ? Voila donc quelle est nostre fermeté, c'est assavoir, que tout s'en va en poudre incontinent, et sommes consumez on par vers, ou de vent, c'est à dire plustost qu'un ver nous sommes esteincts qui n'est rien, et lequel nous n'estimons pas une creature vivante, et nous sommes consumez plustost que

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cela. Voila donc ce qui nous est ici dit en premier lieu.

Et puis Eliphas adiouste, Que dés le matin iusques au soir les hommes perissent, et sont consumez. On expose ceci comme s'il estoit dict qu'en peu de temps les hommes perissent: et cela est bien vray. Mais cependant il y a d'avantage, c'est assavoir, que nous ne passons minute de nostre vie que ce ne soit comme pour approcher de la mort. Si nous regardons bien, quand l'homme se leve le matin, il ne sauroit marcher un pas, il ne sauroit prendre sa refection, il ne sauroit tourner la main, que ce ne soit tousiours en vieillissant: sa vie s'accourcist: nous devons donc cognoistre à veuë d'oeil que nostre vie nous eschappe et s'escoule. Voila que c'est d'estre consumez du soir et du matin. Or il est dit puis apres que les hommes perissent à iamais, d'autant que nul n'y pense. Nous avons à traiter ces deux articles pour faire nostre profit de ceste doctrine. L'un est que quelque chose que nous facions, la mort nous soit tousiours devant les yeux, et que nous soyons solicitez d'y penser. Cela (comme i'ay dit) sera bien cognu des hommes, les Payens en ont bien seu parler ainsi: mais quoy? chacun se voudra faire docteur pour enseigner ce qui est ici contenu, et cependant nul n'en est bon disciple: car il n'y a celuy qui monstre que iamais il ait cognu que c'est d'estre consumé depuis le matin iusques au soir: c'est à dire que toute sa vigueur est debile, et qu'il n'y a nulle fermeté en nous pour nous tenir en un estat permanent: mais que tousiours nous tendons à la mort, qu'elle approche de nous, et qu'il faut que nous venions là. Il est vray que si nous n'avions que ceste simple doctrine, ce ne seroit sinon pour nous tempester et fascher: comme quand les Payens ont cognu que nostre vie estoit si caduque, ils ont fait leur conclusions, qu'il val oit mieux ne naistre iamais, et que quand nous estions trespassez bien tost, c'estoit le meilleur pour nous. Voila comme les Payens ont reieté la grace de Dieu, ne cognoissans point l'honneur qu'il nous faict quand il nous met en ce monde, voire pour se monstrer Pere envers nous. Car estans creatures raisonnables, ayans l'image de Dieu imprimée en nostre nature, nous avons tesmoignage qu'il nous tient ici comme ses enfans: et de mespriser une telle grace, de dire, qu'il vaudroit mieux que iamais nous n'eussions esté creez, ne voila point un blaspheme? Ainsi donc ce n'est point assez que nous cognoissions que vivans en ce monde nous sommes consumez à chacune minute do temps: mais il faut venir au second article, assavoir que quand nous aurons contemplé combien nostre vie est fragile, nous regardions comme nous sommes restaurez par la grace de Dieu, et mesmes comme nous sommes soustenus par luy: comme les

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doux sont aussi conioints au Pse. 104 (v. 29, 30). Car il est dit, que tout s'en ira à neant, si tost que Dieu aura retiré son Esprit et sa vertu. Voire: mais le Prophete aussi adiouste, que si Dieu espand sa vertu, tout est renouvellé on ce monde, que tout reprend vigueur de luy. Voila donc ce que nous avons à noter, c'est assavoir, quand nous aurons cognu que nous sommes moins que rien, et que nous sommes assuiettis tellement à la mort, qu'il faut que nous y courions par maniere de dire maugré nos dents, que nous cognoissions aussi qu'en ceste infirmité si grande, Dieu nous tient la main, que nous sommes appuyez sur sa vertu, que nous sommes confermez par sa grace. Voila en quoy nous avons à nous resiouir: mais le principal est que nous regardions au bien et à l'heur que Dieu nous fait par dessus l'ordre de nature quand il nous restaure par sa parole comme il est dit au Prophete Isaie (40, 6 ss.), Toute chair n'est que foin: il est vray que pour un temps l'homme verdoye, et florist, mais c'est pour flaistrir tantost: au reste la parole de Dieu demeure à iamais, voire non point seulement pour estre permanente aux cieux, mais afin qu'en icelle nous ayons vie qui nous demeure, que nous soyons rachetez de la corruption universelle de ceste vie terrestre, à ce que Dieu habite en nous, afin que nous soyons participans de son eternité. Voila donc oh il nous faut venir pour bien faire nostre profit de ceste doctrine, comme nous en parlerons encores derechef tantost. Au reste voyans que nous defaillons ainsi, que depuis le matin iusques au soir nous allons tousiours pour estre consumez, d'autant plus devons nous employer le temps que Dieu nous donne, veu qu'il est si bref. Dieu nous a mis en ce monde afin de nous exercer à son service: si nous avions longue espace de temps, encores ne pourrions-nous estre trop diligens ni attentifs à faire nostre devoir pour nous en acquiter quand il est question de faire hommage à Dieu et de nos corps et de nos ames: mais voyans qu'il ne faut que tourner la main, et nous voila au bout, ne devons-nous pas estre beaucoup plus attentifs de courir? comme aussi l'Escriture nous exhorte, monstrant que ceste vie ici n'est que une course, qu'il ne faut point que nous cheminions comme d'une façon lasche, mais qu'un chacun s'incite, qu'un chacun se picque, et s'aguillonne. Voila donc ce que nous avons encores à noter de ce passage, quand il est dit que depuis le matin iusques au soir les hommes sont consumez.

Or venons maintenant à ce qu'Eliphas adiouste. Il dit, Qu'ils perissent à iamais d'autant que nul n'y pense. On pourroit ici demander si nous fuyons la mort quand nous n'y pensons point: car il est dit au Pseaume quaranteneufieme (v. 11), que les sages et les fols sont tous amassez en un troupeau.

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Ainsi donc il faut que nous cognoissions que tout le genre humain cet enclos sous ceste necessité la de mourir. Et pourquoy donc est-il ici dit, Que tous perissent à iamais, d'autant que nul n'y pense ? En premier lieu Eliphas nous a ici voulu enseigner, que les hommes sont comme abbrutis quand ils ne regardent point à eux, car nous devons tousiours rapporter à la cause presente ce qu'il dit ici. I} ne traitte pas en general que la vie humaine est caduque pour s'arrester là, mais il nous veut monstrer qu'estans ici povres creatures rempans sur terre, nous ne pouvons pas atteindre à la perfection des Anges, ni en approcher. Ainsi donc quand il dit que tous perissent à iamais, d'autant que nul n'y pense, il signifie, que les hommes s'en vont, estans comme abbrutis sans iugement, sans discretion, et sans avoir premedité la mort de long temps: et pourtant ils se trouvent surprins. D'autre costé il veut monstrer que c'est des hommes en leur nature, sinon que Dieu les ait recueillis à soy, et qu'il les ait gouvernez par son sainct Esprit afin qu'ils entendent à sa doctrine. Voila deux poincts que nous avons ici à noter. Or quant au premier ceci approche du passage que nous avons aussi bien allegué du Prophete (Pseau. 49, 14. 15): car là le Prophete se moque de la nonchallance des hommes lesquels feront leur conte de tousiours demeurer ici bas, combien qu'ils doivent bien appercevoir que c'est de leur vie, c'est assavoir qu'il ne faut que tourner la main et la voila cassee. Mais nul n'y pense, il semble que les hommes prenent plaisir à s'abuser, et à se mettre en oubly, ils ne regardent point à leurs issues, mais ils se font à croire qu'ils sont comme des idoles: n'est-ce pas s'abrutir à son escient que cela ? Or le Prophete dit que ceste folie-la est redarguée, qu'on cognoit bien par experience que les hommes se deçoivent, et se précipitent en ruine, quand ils se bastissent une telle immortalité qu'ils imaginent qu'ils demeureront tousiours ici bas. Voila donc une folie qui est convaincue à l'oeil: mais tant y a (dit-il) que leurs successeurs n'en viennent point plus sages, ils sont là amassez en un troupeau comme des moutons, le sepulchre engloutist et grands et petis: et cependant nul n'y pense. Voila qui se rapporte aux propos d'Eliphas. Ainsi donc notons, que le sainct Esprit nous veut admonester qu'estans ainsi caduques nous devons tousiours avoir devant les yeux là mort, afin que nous y tendions, et que nous ne soyons point saisis de frayeur quand Dieu nous voudra retirer de ce monde, que nous ne soyons point estonnez: comme nous voyons que la pluspart sont saisis d'un tel estonnement, qu'ils ne savent où ils en sont. Quand donc nous aurons ainsi premedité de longue main quelle est nostre fin, et à quelle condition nous sommes creez

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alors nous ne perirons point comme fols sans y penser.

Or il v a encores plus, c'est assavoir qu'il nous faut regarder plus loin qu'à ce simple propos, si nous ne voulons perir à iamais. Pourquoy? Car il est ici parlé des hommes en leur nature. Or il est certain qu'il faut que nous soyons tous consumez si nous ne regardons à ce renouvellement que Dieu fait par sa vertu spirituelle. Et pour mieux comprendre cela, prenons ce qui est dit au Pseaume 102 (v. 27 ss.). Là, afin que les hommes ne se prisent point en leur estat, et qu'ils ne se glorifient point d'aucune vigueur, le Prophete nous donne mesmes les cieux pour exemple. Combien que nous voyons là une maiesté si haute que nous sommes contraints d'estre ravis en estonnement, toutesfois si faut-il que les cieux mesmes vieillissent, et qu'ils se changent et qu'ils s'en aillent en corruption comme une robe: et que sera-ce donc des hommes? ne faut-il pas qu'ils soyent beaucoup plus fragiles? Mais cependant (dit-il) les fils des fils habiteront: quand nous serons adonnez à la crainte de Dieu, nous aurons une condition ferme, et bien establie. Voila le Prophete qui separe de l'ordre commun de nature les enfans de Dieu, quand ils ont ceste semence de vie en eux dont aussi parle sainct Paul au 8. des Romains (v. 10, 11). Car voila comme il nous console, d'autant que nous sommes chargez de ce fardeau et de ceste masse corruptible de nostre corps: nous avons (dit-il) l'Esprit de Dieu qui est semence de nostre vraye vie et par la vertu d'iceluy nous serons une fois pleinement restaurez. Et ainsi notons bien, que ceux qui pensent comme ils doivent à leur fragilité, apres avoir cognu qu'ils ne sont rien, qu'il n'y a que vanité et mensonge en eux, ceux-la ne perissent point du tout. Et pourquoy? Car ils cerchent le remede qui leur est presenté de Dieu, c'est qu'ils seront recueillis de ceste servitude de mort, et que Dieu les renouvelle apres les avoir choisis à soy, qu'il fait decouler sa vertu sur eux, qu'ils puisent de ceste fontaine de vie. Voila donc comme ceux qui pensent bien et à la vie presente, et à l'issue, ne peuvent estre consumez à iamais, d'autant que Dieu remedie à leur condition miserable, en laquelle nous sommes nez de nature, et les appelle à soy. c'est ce que nous avons à recueillir de ce passage: et c'est ce que i'avoye touché n'agueres, assavoir que quand nous aurons simplement cognu que nostre vie n'est rien, cela ne nous profitera pas beaucoup. Pourquoy ? Nous demourerons confus. Mais si nous voulons prendre courage, il faut que nous regardions tous les deux, c'est assavoir que voyans la povreté qui est en nous iusques à tant que nous soyons prochez de nostre Dieu, nous gemissions: que nous ne facions point comme font ces gens prophanes

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qui sont enyvrez en leurs pompes ou delices, ou richesses, qui se trompent et deçoivent de leur bon gré: comme nous avons dit qu'il nous faut oster tous ces bandeaux-la, ouvrir les yeux et puis apres que nous venions à nostre Dieu, ayans cognu la miserable condition en laquelle nous sommes, que nous sachions que Dieu nous tiendra la main, d'autant qu'il ne demande que de nous subvenir et nous retirer des tenebres ausquelles nous sommes de nature. Voila ce que nous avons à noter en somme.

Or il est dit quant et quant, Que l'excellence des hommes sera ostee en eux, et qu'ils periront non point en sagesse. Il est vray qu'il faut que nous soyons humiliez par la mort, c'est à dire que Dieu nous despouille de toute gloire, et que nous soyons comme reduits à neant, afin de cognoistre que toute nostre fermeté et vertu ne procede d'ailleurs sinon de la bonté gratuite de nostre Dieu: bref que nous vivions non pas en nous, mais d'autant qu'il plaist à Dieu de nous approcher de soy, et que nous puisions de ceste plenitude qui est en luy, comme il nous l'a donnee en nostre Seigneur Iesus Christ. Car c'est la fontaine qui nous est ouverte, et que Dieu nous monstre, et à laquelle il nous convie afin que do là nous soyons rassasiez. Il faut donc quo nous soyons aneantis en nostre nature: mais cependant nous savons que Dieu nous revestira apres nous avoir despouillez. Et voila pourquoy sainct Paul en disant quo nous gemissons cependant que nous avons à vivre ici bas, non point (adiouste-il, que nous appetions d'estre desnuez (car nous demandons d'estre, voila où nostre nature nous pousse) mais nous savons (dit sainct Paul [2. Cor. 5, 2]) qu'il y a un edifice meilleur qui nous est appresté, quand ceste loge ici sera abbatue, et que Dieu nous aura revestus de son immortalité, et qu'il nous aura reduits en nostre vray estat. Et c'est en ceci que nous differons d'avec les incredules, ceux qui ne goustent rien de la grace do Dieu. Et voila pourquoy il est dit en ce passage, Toute leur excellence ne sera-elle point ostée avec eux ? Or si on contemple quel est l'estat des hommes, et qu'on regarde ce que c'est d'eux, il faut conclure qu'ils sont aneantis par là mort: mais nous avons la grace de Dieu qui nous est un secours supernaturel, tellement qu'en perissant, nous ne perissons point, estans desnouez, nous sommes incontinant revestus comme i'ay desia dit. Et voila pourquoy Eliphas adiouste, Non point en sagesse. Car il veut tousiours condamner les hommes d'autant qu'ils sont si stupides, qu'ils ne pensent nullement à eux. Notons donc que c'est une grande sagesse de nous preparer à la mort, et quand nous y sommes venus, de passer par là allegrement: que nous aurons (di-ie) beau

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coup profité, et au regard do Dieu nous serons reputez sages, quand nous aurons bien apprins ceste leçon ici, et que nous la pourrons pratiquer pour en recevoir le fruict, et neantmoins nous voyons qu'un chacun la fuit: car c'est matiere de melancolie, tellement que si on parle de la mort, chacun se despite et se chagrigne. Tant y a neantmoins que si les hommes n'appliquent là leur estude il faut qu'ils s'esvanouissent en tous leurs sens, et en tous leurs conseils: il faut que toute la plus grande prudence qu'ils cuident avoir soit tournée en folie. Et pourquoy? y a il folio plus grande que de se mescognoistre? oh est toute la prudence et discretion 7 sinon de regarder à nous? Et ainsi ceux qui ne pensent point à la mort, et qui no la reduisent point en memoire, ceux-la se transportent tant qu'il leur est possible: ils veulent faire des chevaux eschappez en se mettant en oubly. Nous voyons donc que c'est autant comme s'ils vouloyent ensevelir tout le sens et toute la raison quo Dieu leur a donnée. Ce n'est point donc sans cause qu'Eliphas condamne ici les hommes, d'autant qu'ils meurent et non pas en sagesse: c'est à dire que combien que Dieu les ait advertis là où il falloit venir, et qu'il leur ait mis leur but devant pour dire, Tendez là, ils s'esgarent tout le temps de leur vie, ils ne savent où ils vont: quand il est question do partir d'ici ils grondent, ils murmurent, ils resistent à Dieu et bataillent contre luy, et encores qu'ils ne profitent rien, si est-ce qu'ils monstrent une rebellion furieuse.

Or donc maintenant nous voyons en somme ce que nous avons à noter de ce passage: il reste de voir la conclusion que fait ici Eliphas, c'est qu'il dit à Iob, que quand il se tournera de tous costez, il ne trouvera nul fidele qui soit de son reng, ne son compagnon, mais qu'il est comme reietté de Dieu. En cela voyons nous que quand il parle ci dessus des hommes' il les a prins en leur pur naturel c'est à dire ne regardant point à la grace speciale que Dieu fait aux siens, quand il leur ouvre la porte de son royaume, qu'il leur donne esperance de salut, qu'il les gouverne par son sainct Esprit, qu'il les fait tendre à une vie meilleure, et permanente. Eliphas donc a voulu ici mettre les hommes à leur condition et estat tels qu'ils l'ont, cependant qu'ils sont separez de Dieu. Et cela se monstre quand il dit à Iob, Tu ne pourras trouver un seul homme fidele, qui soit de ton reng, ne quo tu le puisses dire ton compagnon. Pourquoy? Car (dit-il) le despit tue les fols et l'envie, ou le chagrin, ou une cholere qui est pour ronger l'homme comme une beste sauvage, c'est cela, dit - il, qui meurtrit les insensez. Or il est vray que selon quo desia nous avons declaré, Eliphas applique ceci tresmal à la personne de Iob et luy fait grande iniure:

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mais cependant si est-ce que ceste doctrine ne laisse pas d'estre vraye et bien utile. Et comment? C'est assavoir que toutes fois et quantes que nous sommes chastiez de la main de Dieu, nous avons à regarder à ceux qui ont marché devant nous, ils ont enduré semblables tormens et angoisses. Car si nous voyons les enfans de Dieu qui nous monstrent le chemin, il ne faut point que nous soyons faschez d'estre conioints avec eux. Comme quoy? Nous voyons les saincts Peres qui ont esté excellens par dessus les autres, ceux-la ont enduré tant de maux quo rien plus: si Dieu no les a point espargnez, pourquoy demanderons nous plus de privilege qu'eux ? Ainsi donc toutes fois et quantes quo nous voyons les enfans de Dieu avoir esté batus do beaucoup de verges, avoir esté tourmentez en beaucoup do maux et do fascheries, nous avons dequoy nous consoler et nous resiouir. Car il nous faut tousiours regarder à l'issue, et comme Dieu no les a iamais abandonnez, mais a eu pitié d'eux, quand ils sont venus à telles extremitez. Ainsi nous devons esperer qu'il en fora autant do nous. Voila pour un Item. Au reste si nous voulons quo Dieu nous soit pitoyable et propice en nos adversitez, gardons-nous de nous despiter contre luy, ne do regimber contre l'esperon: car autrement ceste sentence s'accomplira sur nous, c'est que le despit tue le fol: comme s'il estoit dit, que ceux qui se despitent et grincent les dents à l'encontre des afflictions, monstrent qu'ils ont mal profité en l'escole do Dieu. Et que gaigneront-ils en la fin ? Ce sera pour redoubler leur mal: quand ils auront escumé leur rage à l'encontre de Dieu, qu'ils auront desgorgé mesmes des blasphemes, pensent-ils pourtant avoir gagné leur cause? Helas il ne le faut pas ils s'abusent bien: car (comme i'ay dit) ce sera tousiours pour redoubler leur affliction. Voila comme le despit tue le fol. Et puis quand ils sont envieux sur les autres, voulans contester à l'encontre de Dieu, de ce qu'il les traite plus rudement que cestui-ci, ou cestui-la: que fait telle ialousie, sinon qu'ils se consument d'eux mesmes, qu'il faudra questans peris, on la fin ils soyent aneantis du tout? Voila ce quo nous avons à recueillir de ce passage.

Or les Papistes ont esté trop sots, quand ils se sont servis de ce propos d'Eliphas pour prouver qu'on doit invoquer les saincts trespassez, et qu'on doit avoir son refuge à, eux, Voila, il est dit quo Iob regarde à quelqu'un des Saincts, et qu'il le cerche, voir s'il luy respondra. C'est bien à propos: car est-il dit ici que Iob aille cercher des morts qui intercedent pour luy envers Dieu ? Mais au contraire (comme desia nous avons monstré) il n'est question, sinon qu'il ne trouvera nul des saincts qui soit de son reng. Et pourquoy? Car

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les saincts en leurs afflictions ont esté tousiours d'un esprit debonnaire, et Dieu les a tellement chastiez, qu'il a moderé sa rigueur, que l'issue a esté bonne et heureuse: et combien que pour un temps ils ayent esté comme reiettés de sa main en sorte qu'on ne pouvoit point appercevoir qu'il eust le soin d'eux, toutesfois si se sont ils remis à luy, ils l'ont tousiours invoqué, sachans bien qu'ils ne seroyent iamais abandonnez de luy, Di frustrez du salut qu'il leur avoit promis. Voila l'intention d'Eliphas. Ainsi donc nous voyons comme les Papistes sont faussaires, et qu'ils ont manifestement corrompu l'Escriture saincte. Vray est qu'il leur faut pardonner en une chose, ie ne dy point seulement en leur bestise, mais d'autant qu'il falloit bien qu'ils pervertissent l'Escriture saincte pour prouver leurs songes. Ils veulent faire à croire qu'on doit prier les saincts trespassez: et de cela l'Escriture saincte n'en sonne mot: on ne peut pas avoir une seule syllabe de bonne probation. Or ils le veulent prouver: il faut donc qu'ils confondent tout, et que le blanc soit tourné en noir. Mais cependant nous avons à detester toutes inventions humaines qui ont esté folement controuvées sans l'authorité de Dieu. Et pourquoy? Car premierement les hommes s'esgarent du droit chemin de salut quand ils suyvent leurs imaginations propres: et puis cela est cause que l'Escriture saincte est en la fin descirée par pieces, qu'on la corrompt, et qu'on renverse tout. Apprenons donc de detester tout ce que les hommes auront forgé en leur cerveau, et nous tenons à ceste simplicité, que nous ne devons appeter de rien savoir, sinon ce que Dieu nous a declaré de sa propre bouche. Or pour conclure notons bien ces deux articles que nous avons desia entamez, c'est assavoir, toutes fois et quantes que nous sommes affligez de la main de Dieu, que nous advisions si les fideles qui ont cheminé devant nous, n'ont point esté en semblable condition: si nous voyons que Dieu les ait exercez par beaucoup de fascheries, consolons nous quand il faudra que nous les ensuyvions, et cognoissons que Dieu ne nous laissera non plus qu'il les a delaissez au besoin. Et au reste quand nous voyons auiourd'hui que Dieu nous afflige tant en general qu'en particulier, et qu'il faut que nous endurions beaucoup et tourmens et de fascheries, cognoissons que nous en sommes bien dignes, attendu l'ingratitude qu'on voit en nous. Car quand il a pleu à

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Dieu de nous appeller à la cognoissance de son Evangile, qu'il nous rend tesmoignage que nous sommes ses enfans, comment est-ce que nous faisons profiter ceste grace-là? Au contraire il semble que nous prenions plaisir à l'aneantir, et la rendre inutile. Comment est-ce que Dieu est servi et adoré de nous? Nous devrions estre comme petis Anges par maniere de dire, attendu la clarté de l'Evangile que Dieu nous donne. Cependant nous voyons que c'est: qu'il n'y a que malice et hypocrisie en la plus part: nous saurons bien faire quelque protestation de foy, mais qu'on examine la vie, et on trouvera qu'il n'y a nulle conformité à l'Evangile, qu'il semble plustost que nous ayons conspiré à l'encontre de Dieu de nous eslongner de luy. Nous voyons comme ceux qui avoyent quelque. belle apparence s'abbrutissent: et ainsi sachons que Dieu nous visite par ses fleaux à cause de nos pechez: toutesfois ne laissons point d'esperer tousiours en luy, de l'invoquer, le prians qu'apres avoir ensevely nos fautes passees, il nous conduise tellement à l'advenir, que ce soit pour nous attirer à soy. Et afin qu'il ait pitié de nous, que nous venions en esprit d'humilité à luy, que nous n'ayons point ce despit, et ce chagrin duquel il est ici parlé, sachans que cela ne seroit que pour irriter de plus en plus la vengeance de Dieu, et l'enflammer contre nous. Quand nous viendrons ainsi à l'estourdie, il faudra aussi que Dieu hurte rudement contre nous, comme il est dit au Pseaume 18 (v. 27): Tu seras revesche à ceux: qui le seront. Car si les hommes veulent faire des bestes sauvages, il est dit que Dieu frappera sur eux à tors et à travers. Et ainsi gardons-nous de ce despit, et d'un tel chagrin: mais cognoissons plustost que nous sommes dignes de cent mille morts, sinon que Dieu ait pitié de nous, et qu'il nous subviene par sa bonté infinie. Et quand nous en serons ainsi, ne doutons point que Dieu n'accomplisse ce qu'il nous a promis, c'est assavoir qu'apres qu'il nous aura batus, voire de verges humaines, gardant telle mesure, que nous ne serons point du tout accablez, qu'encores retirera-il sa main de nous, et le sentirons propice et favorable en nostre Seigneur Iesus Christ: comme c'est en luy qu'il a desployé les richesses de sa bonté, et de son amour paternelle envers nous.

Or nous nous prosternerons devant le throne de sa maiesté etc.

IOB CHAP V.

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LE DIXHUITIE ME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE V. CHAPITRE.

3. I'ay veu le fol iettant sa racine, et i'ay incontinent maudit sa maison. 4. Ses enfans seront loin de salut, ils seront foulez en la porte sans que nul les delivre. 5. L'affamé mangera sa moisson, et la ravira du milieu des espines, et celuy qui a soif humera ses richesses. 6. L'affliction ne procede point de la poudre, ne la moleste ne germe point de la terre. 7. Mais l'homme est né au travail, et les flammettes volent en haut etc.

Nous avons veu par ci devant que gaignent ceux qui se despitent contre Dieu, qui l'accusent de cruauté, qui se desbordent en toute impatience: c'est assavoir qu'ils empirent leur mal, qu'il faut qu'ils soyent consumez en leur despit, et en leur rage. Or d'autant que souventesfois les contempteurs de Dieu prosperent et sont à leur aise, il est ici parlé de leur condition, cependant qu'on les estimera heureux selon le monde. Eliphas dit, quand il a veu un homme fol estre en prosperité, qu'il n'en a point iugé à la façon commune, pour dire, Cest homme-la est heureux, il est benit de Dieu, mais il a cognu que l'issue en seroit mauvaise, et qu'il seroit persecuté iusques en sa race. Or combien qu'Eliphas applique mal ce propos à la personne de Iob, si est-ce que la doctrine est de Dieu, et du S. Esprit, et non point d'un homme mortel. Car Dieu souvent prononce une telle sentence, afin de nous divertir de ceste fausse opinion que nous pourrions avoir, quand nous ne voyons point du premier coup que ceux qui se desbordent ainsi à mal soyent punis, mais nous semble plustost que Dieu leur favorise. Nous savons quelle est l'opinion commune: car nous estimons les choses selon qu'elles se peuvent voir à l'oeil, et nostre esprit ne s'estend point plus outre. Si Dieu leve la main, et qu'il face quelque iugement visible, à grand' peine le daigne-on regarder: mais s'il dissimule, et qu'il attende les pecheurs en patience, il nous semble qu'il soit endormi, et ne gouverne plus le monde, qu'il laisse aller les choses sans qu'il y vueille remedier. Voila comme nous sommes stupides. Mais nostre Seigneur nous monstre que les meschans au milieu de leur felicité ne laissent pas d'estre maudits, et qu'il ne faut point que nous leur portions envie de leur bonne fortune, qu'ils appellent. Car il faudra qu'ils soyent punis au double, tellement qu'il vaudroit beaucoup mieux qu'ils fussent miserables: car leurs delices leur cousteront par trop cher Voila en somme ce quo

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di ici Eliphas. Et voila pourquoy i'ay dit qu'il nous faut bien noter ceste sentence, d'autant qu'elle contient une doctrine fort utile. Or pour faire nostre profit de ce qui est ici contenu, premierement il nous faut noter, que ce mot de fol, est mis pour tous ceux qui ne regardent point a Dieu. Car combien qu'on estimera sages ceux qui savent bien faire leur profit, et leurs besongnes, comme on dit, l'Escriture saincte declare, qu'il n'y a autre sagesse sinon la crainte de Dieu. Quand donc nous regarderons à Dieu, que nous reiglerons nostre vie selon sa volonté, que nous mettrons toute nostre esperance en luy pour y avoir nostre refuge, voila quelle est nostre vraye sagesse. Et voila pourquoy sainct Paul dit (Colos. 1, 28), que ceux qui sont enseignez en l'Evangile, sont sages en perfection: car ils trouvent là comme ils ont à disposer toute leur vie sans faillir, ni errer. Combien donc que les hommes soyent pleins d'astuce et de finesse, et qu'ils cuident aussi estre fort prudens, si nous faut-il tenir à ce qui nous est ici enseigné, qu'il n'y a que vanité et folie, cependant que la crainte de Dieu ne regne point.

Or venons maintenant à ce qui est dit. I'ay maudit le fol cependant qu'il iettoit sa racine, voire et ay maudit sa maison sur le champ. Quand il est parlé de ietter racine, c'est pour exprimer, qu'il semble bien que la prosperité doive durer comme bien ferme et establie. Si Eliphas eust dit, I'ay veu le fol eslevé en haut en grande dignité, il n'eust point tant exprimé comme il fait: car il dit qu'il estoit planté, pource que les contempteurs dé Dieu et tontes gens pervers esperent tousiours avoir la fortune en leur manche. Et comme un arbre qui sera bien planté, qui aura racine profonde combien qu'il y ait des vents et orages, si est-ce que l'arbre demeure. Ainsi il semblera que les meschans apres que Dieu les aura eslevez, doivent tousiours regner, que leurs triomphes ne doivent iamais defaillir. Or Eliphas dit, qu'ayant veu une telle apparence, il n'a pas laissé de maudire les meschans sur le champ, et dit sur le champ, ou, incontinent: c'est à dire, qu'il n'a pas attendu qu'il y vinst quelque changement: comme de prime face quand nous voyons les contempteurs de Dieu estre en leur vogue, et avoir le vent en poupe, comme on dit, nous attendons, et sommes comme esbahis et que sera-ce? Si nous appercevons qu'ils doyvent aller en decadence, alors nous changeons de propos: mais cependant que nous les voyons florir, nous ne savons

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que dire, nous sommes estonnez. Eliphas au contraire declare qu'il n'a point esté estonné pour cela, qu'il a prononcé selon ce que Dieu en prononce: car il ne vient point ici donner condamnation, ne iugement de sa teste, et selon sa phantesie, mais il declare que selon que Dieu nous monstre que les meschans seront confus en la fin, il s'y est attendu, qu'il n'a point esté esbranlé de nulle tentation: combien qu'il ait veu les meschans voler ainsi haut, que toutesfois il a perseveré en cela, Il faut qu'ils perissent. Nous voyons maintenant en somme ce qui est ici contenu. Or appliquons ceste doctrine à nostre usage, pour savoir combien elle nous est propre. Vray est que ce n'est point ce que nous avons à faire que de condamner les autres: car il faut qu'un chacun regarde plustost à soy. Et c'est aussi où nous devons appliquer nostre estude: car ceux qui se meslent si avant de iuger de leurs prochains, ils s'oublient, et Dieu ne les espargnera point, s'ils se sont flattez: il faudra qu'ils vienent devant leur Iuge, qui les traittera à la rigueur, d'autant qu'ils se sont ainsi endormis en leurs vices. Notons donc qu'il ne faut point que nostre esprit vague ne ci ne là pour espluscher le mal qui est en nos prochains: mais qu'un chacun doit entrer en soy, et examiner son estat et sa vie: et quand nous trouverons du mal en nous, il nous le faut condamner. Au reste? quand il est dit, que nous devons ainsi maudire les meschans, et contempteurs de Dieu, cela n'est point pour rapporter telle authorité comme à nous. Et comment donc? En premier lieu si les meschans nous affligent, qu'ils nous facent quelque tort ou iniure, nous cuidons que Dieu nous ait delaissé, qu'il n'ait plus le soin de nous. Et sur cela nous sommes tentez de nous fascher, comme si nous avions perdu nostre temps à cheminer en simplicité et droiture: Et comment? I'attendoye que Dieu me deust secourir en ma necessité si ie le servoye, si i'avoye ma fiance en luy, et il souffre que ie soye tourmenté iusques au bout, ie ne trouve nul allegement: quand ie l'invoque, il semble qu'il soit sourd. Voila une tentation bien mauvaise, quand il nous semble que Dieu ne tient conte de nous aider, si on nous outrage, et qu'on nous persecute. Et ainsi afin de nous consoler en toutes nos afflictions et molestes, il nous faut pratiquer Geste sentence: c'est que si les meschans font auiourd'huy leurs triomphes, qu'ils nous tienent le pied sur la gorge, ce n'est point que Dieu nous ait mis en oubli, ce n'est pas qu'en la fin il n'y vueille mettre remede. Attendons en patience, et nous trouverons que l'issue sera telle que Dieu noua l'a promis, c'est assavoir qu'il nous regardera en pitié.

Nous voyons donc maintenant le profit qui nous

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revient quand nous aurons maudit les meschans, c'est à dire que nous aurons cognu qu'il n'y a que malheur en toute leur condition. Or passons encores plus outre, quand nous verrons que les meschans ont meilleur temps que n'ont pas les bons et les enfans de Dieu, qu'ils sont rusez et cauteleux, qu'ils triomphent, et que mesmes il semble qu'ils soyent exemptez des miseres communes de la vie terrestre: quand (di-ie) nous voyons cela, nous sommes troublez, et ne savons que dire' ne que penser, car il semble qu'il vaudroit mieux s'adonner à mal qu'à bien, puis qu'ainsi est que Dieu ne met point meilleur ordre aux choses de ce monde. Or afin que nous ne soyons point incitez à mal faire, il nous faut avoir Geste conclusions, c'est que quand il semble que les contempteurs de Dieu soyent comme Rois et Princes, et qu'ils se plaisent, et se glorifient aussi en leur estat, ils ne laissent point d'estre maudits. Il est vray que ceste malediction ici ne s'apperçoit point du premier iour, elle est secrette: mais si faut-il qu'avec le temps elle se declare. Et d'autre costé il nous faut contempler ce qui ne se peut voir à l'oeil: voire le contempler par foy, d'autant que Dieu en a desia prononcé de sa bouche, il nous faut tenir a ce qu'il nous en a dit, et c'est l'argument du Pseaume 37. Pource que durant ceste vie mortelle nous voyons les choses si confuses, que non seulement les malins et pervers seront aussi à leur aise comme les bons, mais il semble que Dieu les vueille nourrir, et qu'il leur preste toute faveur. Les voila comme les Cedres en la montagne du Liban, ils sont eslevez, ils florissent, bref tout leur vient à propos, qu'il semble que la gresse leur face ietter les yeux dehors, comme il est dit au Pseaume 73 (v. 7). Que faut-il là dessus? Ie monde iuge que telles gens sont beniz: on leur applaudit de tous costez: il nous les faut maudire, c'est à dire, il nous faut tenir resolus que tout cela n'est rien. Et pourquoy? Car Dieu nous a declaré ce qui en est. Il ne veut point donc que nous ayons les yeux esblouys aux choses presentes, mais que par foy nous soyons asseurez que tout sera converti à mal et à ruine à ceux qui ne se rengent point à luy. Or quant à ce mot de Maudire, notons que ce n'est pas que nous devions souhaitter le mal, ne la confusion de personne, ie di d'un appetit de vengeance: comme nous sommes transportez souventesfois de nos passions tellement qu'il n'y aura qu'envie, ou amertume qui regne en nous, ou bien un zele fol et sans discretion. Mais quand il est dit, qu'Eliphas a maudit la maison du meschant, cela n'emporte sinon qu'il s'est tenu à ce que l'Escriture nous enseigne et nous monstre. Et de fait ce n'est pas à nous d'estre iuges: ce seroit une temerité trop grande si nous usurpions ceste authorité à nous de

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dire, O celuy-la fera mauvaise fin, un tel demeurera confus. Il ne faut point que l'homme presume iusques là, mais c'est à Dieu seul de maudire et benir: de nostre costé nous n'avons sinon à nous accorder à ce qu'il dit, respondans, Amen Seigneur, toy seul es le Iuge competant de tout le monde. Il faut donc que nous escoutions ce qu'il nous declare et qu'un chacun acquiesce à son dire, que nous ne repliquions point à l'encontre, pour dire, Et comment est-il possible quo cela se face? comment en doit-il aller? non, puis que Dieu a dit le mot, il faut qu'un chacun se contente do cela. Nous voyons donc maintenant qu'emporte ce mot de Maudire.

Or il reste que nous recueillons en somme cc qui est ici contenu: car ces deux tentations qui nous sont mises en avant sont si communes, qu'un chacun de nous sent qu'il a besoin d'estre armé à l'encontre: car nous pourrions souvent defaillir, n'estoit que nous prinssions ceste conclusion qui est ici mise. Quand donc nous serons outragez iniquement par les meschans, qu'ils auront quelque avantage sur nous, qu'il semblera qu'ils nous doivent devorer, et que nous n'ayons nul moyen de les repousser, que nous facions valoir ceste sentence, et la reduisions en memoire: c'est que Dieu en la fin ne permettra point, que les meschans s'esgayent tousiours (car il pourra bien remedier aux choses confuses) et mesmes que nous cognoissions cela, quand desia il nous le monstre par effect et par experience. Voila donc une consolation inestimable que peuvent avoir les fideles quand on les opprime, et qu'on les tormente iniustement, c'est de cognoistre, que ceux qui les persecutent ainsi sont maudits de Dieu. Et au reste, cognoissons aussi à l'opposite, que nos afflictions sont benites, c'est à dire, combien qu'on nous iuge miserables, quand on nous regarde, qu'on nous mange la laine sur le dos, ce que nous soyons faschez et tourmentez, que Dieu ne laisse point de tellement disposer les choses que le mal nous est converti en bien, et que tout cela nous aidera à salut. Voila comme les enfans de Dieu se doivent resiouir au milieu de leurs tristesses. Et voila pourquoy il est dit au Pseaume (129, 4), que Dieu coupera les cordeaux des meschans qui trainent la charrue sur le dos de la povre Eglise, voire afin que les bons n'estendent leurs mains à mal faire: comme de fait si nous pensions que les choses deussent ainsi demourer confuses, et qu'il n'y ait point meilleure issue, nous sommes tentez de nous adonner à mal, et quand quelqu'un nous voudroit faire iniure, ce seroit à nous d'espiter à l'encontre. Voila donc comme ceux qui desirent de cheminer en la crainte de Dieu et en simplicité, pourroyent estendre leurs mains à mal c'est a dire s'adonner

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à ensuivre les meschans: mais Dieu declare qu'il coupera les cordeaux de ceux qui nous tourmentent ainsi, et qu'ils n'auront plus les moyens de nous affliger. Voila pour un Item.

Et puis quand nous voyons que ceux qui se moquent pleinement de Dieu, qui sont desbordez à tout mal, ne laissent point d'avoir la vogue, et qu'ils se donnent du bon temps, qu'il semble que la fortune leur rie, comme on dit, ne laissons pas de les maudire, c'est à dire que nous attendions en patience quelle en sera l'issue, et que nous sachions que toute leur prosperité leur tournera en confusion afin que nous ne leur portions point d'envie de cela. Et au reste apprenons d'appliquer le tout à nostre usage, comme i'ay dit. Cependant si Dieu permet pour nous humilier que nous endurions beaucoup en ce monde, que les uns soyent tormentez de maladie, les autres de povreté, qu'un chacun porte sa croix, ne cuidons point pour cela que Dieu nous ait oublié, ne que nostre condition soit pire. Et pourquoy? Car tout ainsi que nous maudissons les meschans, en leur prosperité, et savons que cela n'est qu'un songe qui sera incontinent escoulé: aussi au contraire sachons que quand il semblera que nous soyons reprouvez de Dieu, quand le monde en iuge ainsi, quand nostre chair et nostre nature nous incite à telle tentation, que Dieu nous convertit tout cela en bien, et qu'il nous afflige d'autant que nous avons mestier d'estre desveloppez de ce monde ici: et que par ce moyen aussi il fait office de medecin envers nous, qu'il nous veut purger de toutes nos mauvaises corruptions, et des cupiditez excessives de nostre chair qui feroyent que nous serions comme des chevaux trop engraissez qui regimbent à l'encontre de leur maistre. Dieu donc prouvoit à tout cela. Et ainsi que nous tenions pour certain et resolu, que nous sommes benits quand le monde ne voit que malediction en nous: et mesmes quand selon la chair nous ne pourrons appercevoir que tout mal-heur, que neantmoins par foy nous contemplions, que d'autant que Dieu nous aime et declare qu'il cet nostre Pere, que nous ne pouvons tomber que sur nos pieds. Voila donc en somme ce que nous avons à retenir.

Mais advisons bien que nous ne iettions une telle sentence de malediction sinon sur les fols. Or nous ne pouvons pas estre iuges des fols, que nous n'ayons l'Esprit de Dieu qui nous conduise en telle prudence, que nous ne iugions point à l'aventure. I'ay desia declaré quels sont les fols dont Eliphas parle, c'est assavoir ceux qu'on cuide les plus sages, qui se glorifient en leurs finesses et astuces: voire, mais d'autant qu'ils ne craignent point le Dieu vivant, et que mesmes ils sont tellement transportez qu'ils ne regardent point à eux, voila pourquoy il n'y a que folie. Voulons nous

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iuger de telles gens? en premier lieu que nous regardions à Dieu, et puis secondement qu'un chacun entre en soy pour se bien examiner: car voila quelle est la vraye sagesse, et en quoy elle consiste. Ie di qu'il nous faut regarder à Dieu en premier lieu, c'est assavoir pour nous assubiettir du tout à luy, pour le servir en vraye humilité, et nous renger à sa parole, pour mettre nostre fiance du tout en sa grace, pour l'invoquer, et pour avoir nostre refuge a luy. Voila donc par quel bout il nous faut commencer pour avoir une vraye regle de sagesse. Et puis entrons en nous pour cognoistre nos vices et nos povretez, afin de nous y desplaire pour gemir quand nous voyons que nous ne tendons pas à Dieu comme il appartient. Quand nous en ferons ainsi, nous pourrons avoir une bonne discrétions pour iuger des fols. Car combien que le monde applaudisse aux meschans, nous ne laisserons pas de les vilipender, voire et de les hair, et avoir en detestation, comme il en est parlé au Pseaume 15 (v. 4). Car nous ne devons priser sinon ceux qui cheminent en la crainte de Dieu. Voila ceux qui doivent estre et honorables, et honorez entre nous: car tous ces contempteurs de Dieu qui se plaisent en mal, il nous les faut tenir comme fange et ordure: cela nous doit estre comme puantise, tellement que nous de les puissions porter. Car aussi ils ne vivent qu'au deshonneur de Dieu, et quand on leur fait la cour, et qu'on leur applaudist, il faut que nous les detestions comme canailles, comme ordures qui ne font qu'empunaisir tout le monde.

Voila donc comme nous devons proceder pour estre iuges accordans avec Dieu. Et cependant pratiquons aussi le mot qui est ici mis quand Eliphas dit, Que sur le champ il a iuge, que ceux qu'on estimoit estre parvenus au comble de toute felicité sont maudits: c'est pour signifier qu'il ne faut point que nous changions de propos selon les revolutions que nous verrons au monde, quand nous verrons les meschans eslevez, qu'il nous semblera que tout soit perdu, ou bien que Dieu ne face plus son office, ou que c'est tout un de bien vivre, ou mal, et qu'en bien faisant nous ne gaignions rien. Que donc nous ne soyons pas si legers et si volages à iuger selon que les choses advienent: mais recognoissons que durant les troubler, du monde nous devons tousiours faire ceste conclusion, que ce que Dieu nous a une fois declaré s'accomplira. Bref, il n'est point question que nous mesurions les iugemens de Dieu selon nostre fantasie: mais escoutons ce qu'il nous dit, encores que nous n'appercevions pas du premier coup l'effect ni l'accomplissement de ce qui est contenu en l'Escriture saincte: que la foy besongne ici, et qu'elle nous retiene, et que nos sens ne s'esgarent pas ne ça ne là, mais que

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nous disions, Puis qu'ainsi est que celuy-la est un contempteur de Dieu, qui mene une vie dissolue, il ne se peut faire que l'issue n'en soit mauvaise. Et pourquoy ? non pas que nous l'ayons desia cognue, ne que le malheur se declare, mais pource que Dieu l'a dit: que cela nous suffise. Au reste, apprenons de dire cela comme il est ici contenu: car Eliphas n'entend pas qu'il ait ouy dire aux autres, Voila un tel sera maudit, il sera malheureux: mais il dit, qu'il a eu ceste foy-la en Dieu: et combien qu'il vist les choses confuses en ce monde, il a esté persuadé neantmoins qu'il n'y avoit que les enfans de Dieu qui fussent benits, et ceux qui l'honoroyent, et s'appuyoyent sur sa bonté: voire combien qu'ils fussent affligez, qu'on se moquast d'eux, qu'on les reiettast, qu'ils fussent en opprobre, qu'il semblast qu'ils ne fussent que sots, d'autant qu'ils n'avoyent point la vogue en ce monde, que neantmoins ils ne laisseroyent d'estre receus et advouez de Dieu, combien que le monde en estimast au contraire. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage.

Or si le temps a iamais esté de pratiquer ceste doctrine, il l'est auiourd'huy: car le monde est plein de mespris de Dieu. Il est vray qu'on verra assez de finesses, et que les esprits sont assez aigus et subtils auiourd'huy: mais cependant on voit que nul ne regarde à Dieu, ou le nombre en est bien petit, que les hommes cheminent à l'estourdie, qu'il n'y a quasi plus de religion: on voit cela. Nous voyons aussi que l'iniquité regne iusques au bout, voire tellement que la plus part est devenue effrontee, qu'il n'y a plus de honte de mal faire. Nous voyons les choses ainsi confuses: cependant qui sont ceux qu'on estimera estre les plus favorisez de Dieu? les pires, et ceux qui sont plus desbordez, moyenant qu'ils soyent subtils et aigus pour bien conduire leurs affaires, qu'ils soyent pleins d'astuces et de cautelles, les voila sages et prudens. Mais combien quo les meschans soyent ainsi estimez, et que chacun les prise, toutesfois que nous les tenions pour maudits, d'autant que Dieu leur est contraire, et qu'il ne leur peut pas estre propice. Cependant que nous detestions ainsi le mal, voire et que nous le facions sur le champ: c'est à. dire que nous n'attendions pas que Dieu leve sa main, et qu'il besongne de quelque moyen manifeste: car ce seroit luy faire trop peu d'honneur que cela, de n'estimer de sa iustice, sinon ce que nous en appercevons. Mais quand les meschans se plairont, et qu'ils s'esleveront en leur bonne fortune qu'ils appellent, que nous les ayons en opprobre et en detestation, et qu'ils nous soyent comme maudits, quoy qu'il en soit.

Mesmes nous devons bien noter, ce qu'Eliphas adiouste, c'est que les enfans des contempteurs de

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Dieu, tomberont à la porte, et seront eslongnez de salut, sans que nul les secoure. Il signifie que si Dieu n'accomplit ici ses iugemens, il pourra bien besongner iusques à la race de ceux qui sembleront estre eschappez de sa main. Comme quoy? Il y en aura d'aucuns qui s'adonneront à tout mal, cependant qu'ils vivent, et Dieu souffrira que iusques à la mort ils amassent, qu'ils s'augmentent tousiours, et qu'ils entassent des richesses de nouveau. Or tant y a puis que tout cela est maudit, que les richesses, et leur revenu est aussi bien maudit: non point que la malediction s'apperçoive en la personne du pere, mais elle se monstrera aux enfans. Par ceci nous sommes admonnestez que Dieu a des façons diverses d'executer sa vengeance, et là dessus apprenons de cheminer en crainte et en solicitude. Or il est vray que de prime face on pourroit trouver estrange, comme Dieu punit les enfans à cause des peres: mais ceste doctrine est assez commune en l'Escriture. Et au reste il est ici parlé de ceux qui sont semblables à leurs peres: car Dieu se monstrera bien Sauveur de ceux qui sont sortis et descendus d'un mauvais parentage, comme nous en voyons les exemples en l'Escriture saincte: mais tant y a que le plus souvent il faut que la race des meschans soit maudite: Gomme aussi Dieu le prononce, que sur la troisieme et quatrieme generation il poursuivra sa vengeance sur ceux qui le mesprisent, et qui s'eslevent à l'encontre de luy. Or il y a double façon de punir l'iniquité des peres sur les enfans: car aucunesfois Dieu fait misericorde aux enfans, et ne laisse pas toutesfois de chastier en leurs personnes l'iniquité des peres. Exemple, Voila un pere qui aura acquis force biens, mais ce sera par meschantes traffiques, par finesses, par fraudes, par cruautez: Dieu voudra avoir pitié de l'enfant d'un tel homme. Et que fera-il? Il luy ostera de Geste substance qui a esté mal acquise, pource qu'elle ne pourroit que luy apporter confusion: comme il est dit (Isaie 5, 24), Que telles richesses sont comme du bois qui en la fin allumera le feu do la flamme de l'ire de Dieu. Nostre Seigneur donc quand il voudra sauver le fils d'un homme meschant qui aura mal Vescu, il le despouillera du bien qui aura esté mal acquis, comme s'il luy faisoit une saignée afin qu'il puisse vivre, et qu'il ne soit point enveloppé au mal ni en la corruption que son pere a attirée à soy. Voila comme Dieu punit l'iniquité des peres sur les enfans, et comme il ne laisse pas d'estre le Sauveur des enfans, et de leur faire misericorde. Aucunesfois il passe plus outre: et d'autant que les peres ont esté si desbauchez, qu'ils ont mené une vie perverse, Dieu laisse-là leur lignée, tellement que la grace de son sainct Esprit n'habite point sur eux. Or quand nous sommes ainsi destituez

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de la conduite de Dieu, il faut bien que nous allions à perdition, il faut que le mal s'augmente de plus en plus. Voila comme les enfans des meschans portent l'iniquité de leurs peres c'est non seulement que Dieu les abandonne, qu'il les laisse en leur condition selon leur nature: mais aussi il permet toute puissance à Satan, et luy lasche la bride à ce qu'il domine en telles maisons. Et quand le diable aura seduit les peres, et qu'il les aura transportez a tout mal, les enfans seront desbordez en une rage plus excessive. Nous voyons donc maintenant ce qui est ici entendu: c'est assavoir, que quand les enfans des meschans seront destituez de la grace de Dieu, et qu'ils chemineront selon leurs desirs desbordez, qu'il faut qu'ils vienent à plus grande confusion que leurs peres. Et voila pourquoy il est dit, qu'ils seront destituez de salut, et tomberont à la porte, c'est à dire, qu'ils trebuscheront, non point en une forest entre les brigans, mais en pleine iustice. Car le mot de porte, signifie iugement en l'Escriture saincte, à cause que là on demenoit les causes: c'estoit où se faysoyent les assemblées publiques, bref c'estoit le siege de iustice. Et c'est ce qui est dit au Pseaume (127, 5), Que les enfans des bons, et de ceux qui sont benits de Dieu seront maintenus en la porte, et rendront leurs ennemis confus. Ainsi au contraire il est dit en ce passage, Que les enfans des meschans trebuscheront, et seront brisez, voire en pleine iustice. En quoy il est mieux exprimé, que Dieu les persecute si ouvertement, qu'on peut voir à l'oeil, que c'est luy qui y met la main.

Or il adiouste quant et quant, Que nul ne leur subviendra. Car quand Dieu veut mettre ainsi les hommes à perdition, il les destitue de tous moyens de secours et d'aide. Il est vray qu'aucuns attribuent cela aux hommes: mais il faut qu'on cognoisse que c'est Dieu qui les a desnuez, et destituez de tout secours, afin qu'ils ne soyent iamais relevez. Or quant est à nous (suivant ce que i'ay desia touché) nous avons tant plus d'occasion de baisser les yeux et de prier Dieu, qu'il nous face cheminer droitement en son obeissance, et qu'encores que nous n'appercevions point sa malediction ne sur nous, ne sur nos enfans, que toutesfois nous prenions ceste conclusion ici, que Dieu a des moyens qui nous sont incomprehensibles: que quand il nous semblera que toutes choses vont bien, et que nous aurons prouveu non seulement à toute nostre vie, mais apres nostre trespas, afin que nos enfans soyent asseurez: quand donc il nous semblera que nous ayons mis si bon ordre par tout, qu'il n'y aura que redire, que nous cognoissions que tout cela n'est rien, et que quand Dieu aura soufflé sur tous nos conseils et tous nos discours, il renversera tout. Cognoissans cela, que nous n'abusions point

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de sa patience: que s'il nous espargne pour un temps, que ce no soit point pour nous endormir, et nous flatter en nos vices: mais que nous apprenions de retourner à luy en temps opportun, et de prevenir ceste vengeance, de laquelle il menace tous contempteurs en ce lieu. Or cependant Dotons, que souventesfois ceci pourra advenir aux bons, et à leurs enfans, qu'ils seront persecutez iniustement: mais le S. Esprit presuppose ce qui est vray, et que nous pouvons aussi tenir en pleine certitude et infallible, c'est que si nous sommes affligez et molestez, Dieu nous regarde pour y prouvoir en la fin: quand il nous aura assez esprouvez, et qu'il nous aura humiliez, il convertira le mal en bien, et le tournera a salut, comme nous avons dit. Mais au contraire quand il est dit, quo la race des meschans trebuschera, qu'elle sera eslongnee de salut, c'est pour exprimer que Dieu quand il veut punir les meschans, il y procede en telle sorte, qu'on cognoist que ce n'est point pour les dompter afin qu'ils retournent à luy, que ce n'est point pour mortifier leurs affections charnelles, que ce n'est point bref pour les medeciner, mais pour les confondre, et les faire perir du tout. Voila que le S. Esprit presuppose. Et ainsi apprenons de discerner entre les afflictions dont Dieu use envers ses enfans pour leur profit, et les chastimens qu'il envoye aux meschans, non point pour les amender, mais pour se monstrer iuge à l'encontre d'eux.

Il s'ensuit, que la substance de telles gens sera ravie par les affamez, voire iusques à prendre le bled entre les espines: que non seulement leurs champs seront moissonnez par leurs ennemis, qui devoreront toute leur substance: mais qu'on raclera tout iusques entre IOB hayes: que s'il y a quelque chose cachee, comme deux ou trois espics de bled entre des buissons, cela sera glané. Ici Eliphas signifie que les iugemens de Dieu sur les meschans ne sont pas comme les corrections qu'il envoye sur ses enfans: mais qu'il monstre qu'il les a du tout reiettez, qu'il n'y a plus lieu de pitié, et qu'il ne leur veut point faire sentir sa bonté paternelle, d'autant qu'il ne les recognoit point pour siens. Voila quelle est la somme de ce qui est ici dit.

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Or là dessus nous avons à reduire en memoire ce que i'ay desia declaré: c'est assavoir que si on nous afflige, que nous soyons molestez et tourmentez par les meschans, que nous attendions en patience que Dieu y mette la main pour nous secourir. Et combien que nous n'appercevions pas ses iugemens du premier coup, que nous soyons asseurez toutesfois qu'il les executera en temps et lieu. Et quand nous en verrons l'execution, que cela nous induise à crainte, que nous soyons retenus en bride pour nous garder de tenter Dieu, quand nous voyons que sa vengeance est si horrible: comme sainct Paul aussi nous exhorte (Eph. 5, 6). Qu'on ne vous abuse point (dit-il) de vaines paroles: car pour ces choses la vengeance de Dieu a accoustumé de venir sur les incredules et rebelles. Quand donc Dieu nous monstre ainsi ses iugemens, que nous tremblions dessous, et que nous soyons comme tenus captifs sous sa crainte, nous assubiettissans du tout à ce qu'il dit et prononce. Et c'est ce qu'il adiouste (combien qu'il ne se puisse pas exposer pour le present) qu'il faut que nous acquiescions tellement à la volonté de Dieu, que nous respondions Amen à tout ce qu'il nous dit: cognoissans que les choses ne vienent point en ce monde par cas fortuit, que ce n'est point la terre qui afflige les Homme, ce n'est ne l'air, ne le ciel, mais l'homme porte le mal en soy. Que nous cognoissions donc cela, et quand il adviendra des afflictions en ce monde, que nous sachions que c'est la main de Dieu qui est sur nos pechez, et que tout le mal procede de nous, que nous en avons là dedans la source, et la matiere. Que nous cognoissions (di-ie) cela, afin de nous desplaire en nos vices, et en nous y desplaisant que nous prions Dieu qu'il nous retire à soy, qu'il face valoir les graces qu'il a mises en nous à nostre salut, afin qu'estans maintenus par sa vertu, laquelle il a desployee envers nous au nom de nostre Seigneur Iesus Christ, nous soyons papables de prosperer par sa benediction.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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LE DIXNEUFIEME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE V. CHAPITRE.

Ce Sermon contient encore l'exposition des versets 6 et 7 et ce qui s'ensuit.

8. Mais ie m'arraisonneray avec Dieu, et tourneray mon propos à l)ieu. 9. C'est luy qui fait oeuvres magnifiques, voire qui ne se peuvent sonder, qui fait des actes admirables sans [in. 10. Qui donne la pluye sur la terre, qui fait decouler les eaux par les rues.

Nous avons desia commencé à exposer quel est le sens de ce propos, c'est assavoir, Que le travail ne vient point de la terre, ne la fascherie de la poudre, mais que l'homme est nay au labeur. Car quand nous sommes faschez de quelque mal, nous regardons çà et la, et faisons nos discours, afin de trouver la cause hors de nous: cependant nous ne cognoissons point que Dieu noua afflige à cause de nos pechez, et que la source de toutes les adversitez, et des maux que nous endurons ici bas, doit estre cerchee en nostre vie. Nous sommes donc admonnestez par ceste sentence quand on nous parle des miseres de la vie humaine, et qu'un chacun aussi en sent sa part et sa portion, qu'il ne faut point que nos esprits vaguent, ne que nous facions de longs circuits de costé et d'autre: mais qu'un chacun entre en Boy pour esplucher ses pechez, et alors nous trouverons qu'il ne se faut point esbahir si nous sommes environnez de tant de povretez, si nostre vie est subiette à ceste condition si miserable. Pourquoy? Car tout ainsi que le bois porte en soy ceste nature et proprieté qu'il reçoit aisément le feu, et s'enflamme: ainsi en est-il de nous: car nous avons le peché qui est comme le bois et la matiere de toutes afflictions: l'ire de Dieu vient dessus, et il faut que nous en soyons consumez. Les flammettes donc volent en haut (dit Eliphas) que s'il n'y avoit une vertu secrete au fer quand on le bat sur l'enclume, il est certain que les flammettes n'en sortiroyent pas. Ainsi faut-il que nous sachions que le feu de toutes nos miseres est enclos en nous. Or nous aurons beaucoup profité ayans retenu ceste leçon: car combien qu'un chacun confesse que Dieu nous afflige iustement, si est-ce que nous n'entrons point en ceste consideration - la, mais plustost mettons peine à la fuir tant qu'il nous est possible. Si un homme a quelque adversité, Dieu le pousse, et l'incite de penser à ses pechez: or il n'en fait conte: qui pis est, il s'endort en son mal, et l'impute ou à ceci, ou à cela il trouvera quelque cas

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fortuit qu'il va cercher de loin, et n'entre point en examen de sa vie. Apprenons donc de n'accuser ne ciel ne terre, mais de prendre toute la charge et condamnation sur nous de ce que nous sommes ainsi subiets à tant de miseres et povretez. Comme quand nous verrons le temps estre contraire, qu'il y viendra ou gelee, ou tonnerre, ou gresle, que nous sachions que ce n'est point l'air qui est tel de soy: quand il y a secheresse, que ce n'est point le ciel qui soit ainsi endurci de sa nature: quand la terre sera sterile, que cela ne procede point de sa nature, mais nous sommes cause de tout. Et ainsi quand il est dit, que nous y sommes nais Eliphas presuppose, qu'estans nais à mal, estans du tout enclins à beaucoup de vices, il faut que nous soyons traitez de mesmes, il faut que Dieu nous responde selon que nous venons à luy. Or est-il ainsi que nous apportons du ventre de la mere toute corruption, tellement que de nature nous sommes adonnez a mal, et à peché: il faut donc qu'il y ait une condition semblable, c'est à dire, que Dieu nous sentant tels que nous sommes, nous envoye aussi ce qu'il cognoist nous estre propre, et ce qui est iuste et equitable. Et ainsi Eliphas n'entend point que Dieu nous ait creez pour estre ainsi traitez durement de luy: mais il prend la nature corrompue depuis que l'homme s'est destourné de Dieu, et dit, qu'il faut que sa condition soit telle, d'autant que nous ne sommes point capables que Dieu desploye sa bonté sur nous, et qu'il nous traite doucement, comme si nous luy estions du tout obeissans. Or pource que les hommes ne s'humilient iamais sinon qu'ils y soyent contraints par force' mais taschent à se rebacquer; ici Eliphas adiouste une seconde sentence, c'est assavoir qu'il retourne à Dieu, et qu'il se veut arraisonner avec luy, comme s'il disoit: Ceste doctrine ne peut estre receuë des hommes, assavoir quand on leur parlera qu'ils sont bien dignes d'estre affligez: et pourtant qu'il faut qu'ils ne se rebecquent point là dessus, mais qu'ils prenent le tout en patience, qu'ils n'imputent point aux creatures les maux qu'ils souffrent, mais qu'ils cognoissent plustost qu'ils en sont cause. Les hommes donc ne peuvent fleschir pour comprendre que ceci est vray, sinon qu'on les prepare à s'humilier, en leur monstrant quelle est la maiesté de Dieu. Et de fait, cependant qu'on nous propose nos pechez, et

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qu'on no nous fait point sentir que c'est à Dieu quo nous avons à faire, il n'y a celuy qui no vueille se tenir debout, ou qui n'ait ses repliques en la bouche, ou qui ne donne quelque couleur à son mal. Que si nous ne sommes du tout rebelles, il y aura toutesfois une nonchalance que ce nous sera tout un de tout ce qu'on nous dira, que nous ne serons point touchez ni esmeus de nos vices. Que faut-il donc? Iamais noua ne serons instruits à vraye humilité, iusques à tant qu'on noua ait fait cognoistre que c'est à Dieu que noua devons respondre, que nous sommes adiournez devant son siege pour le sentir nostre iuge: d'avantage aussi que nous ne pouvons pas eschapper de sa main, qu'il faut que toute nostre vie soit là cognue et examinee. Quand on nous aura amené iusques là, qu'il noua faut regarder à Dieu, nous sommes aucunement apprestez, tellement que nous ne sommes plus si nonchallans et endormis comme nous estions: il n'y a plus ceste hautesse et folle outrecuidance pour nous plaire, et pour nous flatter, nous venons à avoir quelque sentiment et apprehension de nos maux: mais sur tout quand on nous met devant les yeux la maiesté de Dieu, c'est pour nous faire sentir combien elle est espouvantable, et quand on nous propose sa grandeur, cela nous fait encores plus trembler. Nous voyons que ce n'est point ieu, qu'il n'est plus question ici de nous endormir, ne de nous faire à croire ceci ou cela. Pourquoy? Les flatteries n'ont plus de lieu, quand Dieu qui est un feu qui consume tout, apparoist, et qu'il nous faut approcher de luy, que nous appercevons que c'est luy qui fait decouler les montagnes, que c'est luy qui peut abysmer tout. Quand donc ceste grandeur de Dieu nous est cognuë, il faut que nous soyons abbatus sous icelle, et que nous oublions tout orgueil. Voila quant à ce propos d'Eliphas.

Or maintenant noua avons à considerer ceste doctrine pour l'appliquer à nous. En premier lieu toutes fois et quantes que noua sentirons quo nous ne sommes point assez esveillez pour nous condamner en nos vices, usons de cest ordre, qui nous est ici mis: c'est de regarder à Dieu. Comme quoy? Voila un homme qui est assez convaincu de ses pechez: mais tant y a qu'il marche tousiours et poursuit son train: si on le redargue, ou bien qu'il ait autrement remors en la conscience; il passe outre, et n'en fait pas grand scrupule: et pourquoy ? car il n'a point son regard à Dieu. Voila donc qui est cause de nous faire continuer en nos pechez: voila qui est cause que nous n'en sommes point abbatus en vraye humilité, c'est d'autant que nous ne sentons point que Dieu est nostre Iuge, et que c'est à luy que nous avons affaire. Il n'y a donc autre remede que celuy que

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i'ay dit: assavoir en premier lieu, que noua soyons comme resveillez en nos pechez: car autrement nous n'y panserons point pour nous y desplaire. Mais d'autant qu'il pourra estre que le diable nous aura comme ensorcelez, et encores que noua soyons contraints de sentir que tout ne va pas bien, nous demourerons là comme stupides: il faut venir au second poinct pour dire, Helas povre creature, tu ne peux pas eschapper la vengeance de ton Dieu: quand tout le monde t'auroit applaudi, encores ne pourras-tu point faillir d'estre là condamné. Or est-il ainsi que toutes creatures appereçoivent ton opprobre, tu devrois estre confus devant des petis enfans, et iusques aux bestes: tu ne te peux pas absoudre. Et que sera-ce quand il te faudra venir devant le Iuge celeste? ne penses-tu point qu'il y ait une horrible condamnation contre toy, puis que tu perseveres ainsi en mal? Voila donc le moyen de nous esveiller, quand nos pechez ne nous desplaisent point assez' et que nous n'en sentons point une affliction si vive et si ardente comme il seroit requis. Voila donc comme il noua faut raisonner avec Dieu, et non point nous arraisonner avec les hommes. Car nous cuidons bien avoir cause gagnee cependant que nous demeurerons ici bas: et aussi nous y tendons tousiours, comme nostre chair et nostre nature y est par trop adonnee: car si on reprend quelqu'un, il s'adresse à celuy qui parle, T'appartient-il ? quand tu auras bien regardé à toy, tu y trouveras encores plus à redire: tu me poursuis par trop: il semble que tu me pourchasses, il semble que ce soit pour me denigrer. Voila comme nous demeurons attachez aux hommes, si on nous reprend. Et nous en ferons autant envers Dieu: mesmes quand il n'y aura personne qui nous ait accuse, noua ne laisserons point encores de cercher un tel subterfuge? Comme quoy? Un homme pensant à soy, voit bien que ai Dieu le persecute, c'est à bon droit: mais il ira examiner ses voisins, Et cestui-ci n'est-il point pire que moy? oui bien aussi mauvais? Et un tel n'a-il pas merite une aussi grieve punition? Voila donc comme nous demandons tousiours de gaigner nostre cause en fuyant Dieu. Et pourtant il nous faut bien noter ceste doctrine, c'est qu'il ne nous faut point arraisonner aux hommes, c'est à dire, il ne nous y faut point attacher (car nous n'y profiterons rien) mais il nous faut plustost eslever tous nos sens, et regarder, Helas! voici mon Dieu qui m'afflige, il faut que ie sois attentif à considerer sa main, et sur cela que ie soye preparé à humilité, comme i'ay desia dit. Au reste quand i'ay dit, qu'en pensant à Dieu nous serons mieux touchez, i'enten que nous cognoissions Dieu tel qu'il est. Car les hommes le desguisent par leurs fausses imaginations, quand ils se font à croire ceci ou

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cela, et ployent Dieu ainsi qu'un roseau, ils se iouent avec luy comme avec un petit enfant. Qui pis est, on usera de plus grande licence avec Dieu, qu'on ne feroit point avec un petit enfant. Et d'où procede une telle rage, sinon que nous n'appréhendons point sa grandeur? Il ne faut point donc que nous pensions do Dieu en telle sorte, que nous presumions de le desguiser, et le faire tel que nostre phantasie le porte, et nostre appetit, mais quo nous le cognoissions tel qu'il se declare à nous, et que nous apprehendions aussi quel il est selon qu'il se demonstre par ses oeuvres. Quand nous aurons bien pensé à cela, il est certain que nostre caquet sera bien rabatu: nous ne serons plus si hardis ne temeraires de venir contester à l'encontre de luy, et nous faire à croire qu'il nous tourmente sans propos, et que nous ne l'avons pas merité. Il faudra que telles flatteries soyent mises bas, il faudra que toute hypocrisie s'en aille, et que nous demeurions là confus, effrayez de ceste maiesté si grande, laquelle nous aurons conceuë en nostre Dieu.

Voila donc un second article qui est bien digne d'estre noté, c'est que nous cognoissons Dieu en verité et non point en feintise. Et voila pourquoy S. Paul dit (Rom. 1, 21) que les hommes s'esvanouissent en leurs pensees, d'autant qu'ils transfigurent Dieu. Or ils le despouillent de sa gloire, et Dieu aussi les rend confusibles, tellement qu'il leur envoye un sens reprouvé, qu'il faut qu'ils s'abandonnent â. toute vilenie et opprobre, qu'ils se iettent là en telle infamie, qu'on ait honte de leur turpitude. Et pourquoy? Car ils n'ont point glorifié Dieu (dit-il) mais iniustement ils ont comme abatu sa maiesté, quand ils ont ainsi converti sa verité en mensonge, et qu'ils l'ont deguisé. Ainsi donc voyans que ceste maladie cet trop commune, et qu'un chacun en a quelque experience en soy, d'autant plus nous faut-il bien noter ceste doctrine ici: c'est assavoir quand nous penserons de Dieu, que ce soit avec toute reverence pour le cognoistre tel qu'il est, et non pas comme nous l'aurons imaginé faussement. Or il est vray que Dieu se declare à nous par sa parole, mais cependant si sommes nous inexcusables, quand nous ne l'aurons point consideré en ses oeuvres, comme là il ne se laisse point sans tesmoignage comme dit S. Paul au 14 des Actes parlant de l'ordre de nature qui est comme un miroir, auquel nous pouvons contempler quo c'est de Dieu. Notamment donc S. Paul dit (Actes 14, 17), que quand Dieu fait luire le soleil, qu'il envoye la pluye, qu'il envoye saisons diverses, qu'il fait fructifier la terre, en cela il ne se laisse point sans bon tesmoignage: c'est comme s'il plaidoit sa cause pour dire, Quand les hommes n'auront point cognu ma gloire et maiesté, n'auront

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point senti que i'ay tout en ma main pour gouverner les choses que i'ay creées, il ne faut point qu'ils alleguent ignorance: car en l'ordre de nature ils ont peu appercevoir qu'il y a un Createur qui dispose de tout. Ainsi donc ouvrons seulement les yeux, et nous aurons assez d'argumens pour nous monstrer quelle est la grandeur de Dieu, afin que nous apprenions de l'honorer comme il merite. Voila ce que fait ici Eliphas. Et c'est encores une doctrine qui nous est bien utile quand nous la pourrons pratiquer. En somme donc sachons toutes fois et quantes qu'il nous est parlé de Dieu qu'il n'est point question de penser: Nous avons tant seulement le mot: mais regardons ce qui est propre à Dieu: et ce qui ne se peut separer de son essence afin de le magnifier comme il en est digne. Si cela estoit bien receu, nous ne serions plus tant addonnez à superstitions comme nous sommes, et aussi nous ne serions pas ainsi prophanes. Il y a deux vices qui regnent, et ont tousiours regne au monde: l'un est un mespris de Dieu que les hommes ne s'en soucient gueres, et quasi luy marchent sur le ventre entant qu'en eux est. Il est vray qu'ils ne peuvent point atteindre à sa maiesté, mais si est-ce qu'on voit une arrogance si diabolique aux hommes, qu'au lieu d'adorer Dieu, et s'assubiettir à luy ils voudroyent le mettre sous leurs pieds, et triompher sans qu'il eust nulle authorité par dessus eux. Voila donc un mal qui est grand et enorme: et neantmoins il a esté de tout temps: c'est assavoir que les hommes sont prophanes, qu'ils ne cognoissent point la reverence qu'ils doivent à Dieu. Il y a l'autre vice de superstition, c'est que les hommes sous ombre de devotion iront cercher des folles phantasies çà et là. Et d'où procede ce mal-la? C'est que Dieu n'est pas vrayement cognu avec ce qui luy est propre: car si on eust apperceu qu'elle est sa puissance, iustice, bonté, il est certain qu'on n'eust point esté ainsi transporté. Car les hommes se forgent des petits dieux, c'est à dire des idoles en leur teste, et leur assignent leurs offices, comme s'ils distribuoyent les vertus qui appartienent à Dieu, et Sont du tout en luy, comme s'ils le mettoyent en pillage, et qu'un chacun en eust sa proye et son butin. Voila pourquoy i'ay dit, que nous devons estre tant plus attentifs à cognoistre que c'est vrayement de Dieu afin qu'il ne soit despouillé de son honneur, que on ne luy ravisse ce qui est sien, et ce qui reside en luy. Et comment cela se fera-il? I'ay desia touche en bref qu'il ne faut seulement qu'ouvrir les yeux: car en l'ordre de nature Dieu se declare tellement, que nous sommes inexcusables si nous ne luy attribuons ce qui est sien.

Et c'est ce que monstre ici Eliphas: car il commence a dire que les oeuvres de Dieu sont grandes

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et qu'elles ne se peuvent cercher, qu'il fait des actes admirables et sans fin. Ici Eliphas prend une sentence generale, et puis il specifie par exemples ce qu'il a dit en somme. c'est donc comme un proëme comme s'il prenoit en un mot ce qu'il veut dire: Dieu fait dos choses grandes et incomprehensibles, ses actes sont admirables, et sans fin. Quand nous aurons cognu que les oeuvres do Dieu sont grandes et incomprehensibles, no serons-nous pas contraints d'eslever nos esprits, et do sentir qu'il ne faut point que nous deguisions Dieu, no que nous imaginions rien do luy selon nostre sens naturel, mais qu'il faut monter plus haut? Il est certain que nous sommes amenez là maugré nous. Voila donc quelle est l'intention d'Eliphas. Les hommes quand ils regardent à Dieu ne sont point touchez d'une telle crainte, no d'une telle humilité qu'il seroit requis. La raison ? c'est qu'ils no pensent point à ses oeuvres. Quand on traitera des oeuvres do Dieu, chacun s'estime estre iuge suffisant pour en dire sa rastelee: et mesmes nous serons assez hardis (ou plustost audacieux) do le contreroller: car si Dieu ne besongne à nostre guise, nous serons pleins de murmures: nous dirons, Pourquoy ceci ne se fait-il ? Et pourquoy une telle chose va elle ainsi ? Qui est cause d'une telle audace, que les hommes s'attachent ainsi à Dieu, qu'ils intentent proces contre luy, et mesmes qu'ils se constituent comme ses iuges ? C'est d'autant que iamais ils n'ont senti combien les oeuvres sont grandes et incomprehensibles. Or si les oeuvres do Dieu sont incomprehensibles, avons-nous une mesure assez grande pour en declarer ce qui en est? Qu'est-ce que nostre sens? Quand nous l'aurons estendu au long, et au largo, pourra-il comprendre en soy la centime partie des oeuvres do Dieu, et de son conseil qui est si haut, que tout cela nous est caché? Il faut quo nous sortions hors de nous-mesmes, si nous voulons seulement gouster que c'est de la sagesse admirable et infinie qui apparoist aux oeuvres de Dieu. Si pour en gouster seulement un peu il faut quo nous surmontions tous nos sens, et que sera-ce quand nous voudrons tout enclorre, quo nous voudrons savoir tout ce qu'on est iusques au bout? Ie vous prie, y pourrons-nous parvenir? Nous voyons donc que les hommes sont plus qu'enragez quand ils presument ainsi de vouloir deliberer des oeuvres de Dieu lesquelles sont incomprehensibles. Or il est vray quo nous no pourrons nullement sonder les oeuvres do Dieu pour comprendre quelle on est la raison: mais si est ce que Dieu tient un bon moyen pour nous en donner une cognoissance telle qu'il cognoist nous estre utile. Et ainsi notons quo les oeuvres de Dieu sont incomprehensibles de soy, c'est à dire que si nous voulons esplucher par le menu tout ce

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qui y es, iamais nous no pourrons atteindre iusques au bout. Il faut donc quo nous soyons comme accablez sous ceste grandeur-là, et quo nous sachions quo si nous voulons estre iuges dos oeuvres do Dieu, nous avons à clorre les yeux d'autant quo nous ne pouvons point atteindre iusques aux secrets qui sont là contenus.

Au reste quand nous y aurons procedé on telle humilité, sachons que nous no sommes pas iuges competans pour cognoistre ce qui est trop haut et profond pour nous, quo nous prions Dieu qu'il nous donne Esprit de prudence, afin de bien iuger do ses oeuvres: et alors il nous fora grace quo nous sentirons ce qui nous est propre, non pas quo nous deduisions et dechiffrions tout ce qui on est que rien ne nous soit incognu, que tout passe par nostre fantasie: non, Dieu nous tiendra la bride courte, tellement que nous ne cognoistrons qu'en partie: mais cependant si est ce quo ceste cognoissance-là nous devra suffire, pource que rien do ce qui nous est bon et propre pour nostre salut ne nous sel I caché. Contentons-nous de cela: car autrement quelle ingratitude sera-ce quand nous voudrons ainsi entrer aux secrets do Dieu comme pour y lire, et que nous ne voudrons point quo rien nous eschappe: quand nous aurons une si folle curiosité de le vouloir assubiettir à nostre cerveau ? Voila donc les deux poincts que nous avons à noter. Or si ainsi est, que aux oeuvres de Dieu qui semblent les plus petites et basses il y a une sagesse infinie, que sera-ce de ce qui est plus grand, et qui surmonte toute nostre capacité? Et sur tout quand il est question de nostre redemption, quand il est question do ce quo Dieu seelle en nous par son S. Esprit, ce tesmoignage do nostre adoption: cela surmonte l'ordre commun de nature: mesmes quand il est dit qu'il nous a esleus devant la creation du monde, qu'il nous a choisis, non pas tous on general, mais ceux que bon luy a semblé, reictant les autres: ne voila point des secrets qui sont par trop hauts pour nous? Que faut-il donc faire? Sachons que nous sommes plus qu'inexcusables si on cest endroit nous ne cheminons on crainte et solicitude, attendu que ce sont choses incomprehensibles: et quand nous penserons parvenir si haut, ce sera pour nous rompre le col, quand nous voudrons ainsi voler par dessus les cieux, n'ayans nulles ailes. Au reste quand nous aurons donné gloire à Dieu, et confessé ceci do fait, et non seulement de bouche, que ses oeuvres sont incomprehensibles, qu'elles sont comme un abysme pour engloutir tous nos sons: quo nous no laissions pas do le prier qu'il nous en face sentir selon ce qu'il cognoist nous estre convenable à nostre capacité: et cependant que nous cerchions aussi on l'Escriture saincte ce qu'il nous en monstre. Car

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Dieu ne veut point que nous soyons nonchalans: il n'est point question de faire comme les Papistes: O il ne se faut point enquerir des secrets de Dieu, diront-ils. Et pourquoy donc l'Escriture saincte nous est elle donnee ? Dieu veut bien qu'on s'enquiere de luy, mais cependant il veut qu'on tiene le chemin qu'il nous monstre, c'est assavoir qu'en toute humilité on suyve ce qui est contenu en l'Escriture saincte. Mais quand nous aurons apprins ce que Dieu nous declare en son escole, tenons-nous-là: et s'il nous vient quelque fantasie à l'opposite, que nous ayons nos esprits fretillans pour demander plus qu'il ne nous appartient de savoir, advisons d'avoir ceste prudence et modestie de dire, Povre creature, faut-il que tu presumes d'avoir une instruction plus ample que celle que Dieu te donne en l'Escriture saincte? Ainsi donc poisons bien ce mot, afin de nous contenir en telle sobrieté que nous ne iugions point temerairement des oeuvres de Dieu.

Or il est dit quant et quant, Que Dieu est celuy qui fait des actes admirables et sans fin. Quand les oeuvres de Dieu sont nommees admirables, ou secrets (ce que le mot emporte) c'est afin que nous soyons induits à les adorer. Car Dieu ne veut point que nous cognoissions une telle grandeur en ses oeuvres, que . ce soit pour nous estonner, et pour nous en faire eslongner: mais au contraire c'est afin de nous attirer à une telle reverence que nous l'adorions disans, Seigneur quelle est ta puissance! Seigneur quelle cet ta vertu! quelle est ta bonté, iustice, et sagesse! Et de fait David cognoist bien la grandeur infinie des oeuvres de Dieu, et toutesfois il ne laisse pas de dire, Seigneur tes oeuvres sont pleines de sagesse, et de iustice (Pseau. 104, 24): il cognoist bien ce que nous avons à sentir des oeuvres de Dieu, et les adore neantmoins. Apprenons donc de ne point apprehender une telle grandeur aux oeuvres de Dieu, que nous demeurions là eslourdis comme bestes, que nous ne sachions que devenir, que nous n'ayons point d'instruction de bonne doctrine: mais que ceste grandeur-la soit pour nous reprimer, afin que nos esprits ne soyent point trop volages, que nous ne facions point des chevaux eschappez pour prendre une telle licence que i'ay dite, pour dire, Ie veux savoir comment il va de ceci et de cela. Non, mais que nous soyons modestes: car nostre vraye sagesse est d'ignorer ce que Dieu nous veut estre caché. Voila donc comme nous devons estre apprestez à humilité et modestie. Mais au reste sachons quant et quant que nous devons adorer les oeuvres de Dieu. Et comment ? Pour comprendre, selon nostre petite mesure, la sagesse, et iustice, et vertu infinie qui est là contenue, que nous sachions que Dieu ne

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fait rien sans raison, voire combien que cela ne nous soit point manifeste du premier coup. Car Dieu n'a point une raison presente tousiours en ses oeuvres, pour dire que les hommes l'apperçoivent: et puis ceste sagesse se nomme si profonde que c'est un abysme. Et ainsi donc apprenons d'adorer les oeuvres de Dieu encores que nous n'appercevions point tousiours la cause pourquoy il besongne ainsi. Voila donc comme les oeuvres de Dieu sont admirables.

Et notamment il dit qu'il n'y a nulle fin. En quoy les hommes sont encore mieux humiliez. Car si nous sommes venus à bout de quelque chose, ô il nous semble que rien ne nous peut eschapper, nous sommes tant habiles, que toutes les questions qu'on nous pourra mettre en avant seront incontinent soluës. Or prenons le cas que nous puissions bien iuger des oeuvres de Dieu, ou de deux, ou de trois, ou d'une centaine: que sera-ce? ce n'est rien encores. Et pourquoy? Car il n'y a point de nombre. Or est il ainsi que l'oeuvre de Dieu la plus petite, comme desia il a esté declaré, sera neantmoins pour nous accabler: quand donc nous viendrons à cest abysme où il n'y a point de fin, que sera-ce? Voila comme nous devons bien poiser ce qui est ici dit en general (comme une preface) pour nous faire entrer en meilleure consideration, que nous n'avons point accoustumé, de toutes les oeuvres de Dieu, afin de rendre à sa maiesté l'honneur que nous luy devons.

Or (comme i'ay desia touché) Eliphas ayant ainsi parlé en general, specifie disant, Que Dieu donne la pluye sur la terre, et fait decouler les eaux par les rues. Il semble bien que ceci ne soit point à propos. Car il est question seulement que les hommes sentent qu'ils sont affligez à bon droit et si Dieu les manie selon sa volonté, qu'il ne faut point qu'ils se rebecquent contre luy: car ils n'y gaigneront rien, et faudra qu'ils demeurent vaincus. Et pourquoy est-il ici parlé de la pluye? Il semble bien que ce soit une chose extravagante: mais il nous faut noter que quand il nous est parlé de l'ordre commun que Dieu tient en gouvernant ses creatures, c'est afin que nous appliquions le tout à nostre usage. Car il nous faut entrer en nous, apres que nous aurons discouru, que nous aurons tracassé de costé et d'autre: il faut recueillir nos sens, et appliquer toute Geste doctrine à telle pratique que i'ay dite, c'est que nous adorions Dieu comme il le merite. Voila pourquoy il est ici parlé de la pluye, et sous une espece il n'y a nulle doute qu'Eliphas n'ait comprins le tout, comme s'il disoit: Dieu non seulement a creé toutes choses et nous voyons qu'il y a un tel artifice au ciel et en la terre, qu'il faut que tous ceux qui y pensent en soyent estonnez: mais nous voyons aussi comme il

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dispose et conduit toutes choses qu'il donne la pluye et le vent' qu'il envoye aussi le contraire quand il luy plaist. Voila quant à ce propos d'Eliphas. Or au reste notons qu'il ne suffit point d'attribuer à Dieu cest honneur et ceste maistrise qu'il dispose de toutes ses creatures, mais qu'il faut regarder la fin pourquoy: c'est que nous soyons enseignez par ce moyen-la de nous assubietir à luy, et de le recognoistre comme nostre Pere, et nostre Maistre. Voila oh a tendu l'Escriture saincte: et nous deffaillons ici en deux poincts. Car en premier lieu nous ne regardons point à Dieu, soit qu'il pleuve, ou qu'il face beau, nous fermons les yeux. Il est vray que nous serons bien aises si, quand la pluye nous est propre, elle vient: mais cependant que nous cognoissions que Dieu l'envoye il n'est question: nos esprits sont si aterrez qu'ils ne montent point iusques là. Et aussi quand nous aurons le beau temps, que nous verrons le soleil pour iouir de sa clarté, nous ne regardons point toutesfois que c'est Dieu qui a allumé une telle lampe pour nous esclairer. Nous ne regardons donc nullement à Dieu: et c'est un grand vice, et trop brutal. Mais encores, prenons le cas que Dieu nous vienne en pensée, ce n'est pas tout: comme il y en a beaucoup qui diront, Et loué soit Dieu du beau temps: ouy quand ils voyent le temps qui leur est propre: mais cependant il mescognoissent tout cela: ils ne regardent point, C'est Dieu qui nous donne ce temps ici, afin de se monstrer Pere envers nous. Il faut donc que nous luy respondions et mesmes que nous luy soyons vrais enfans, et puis que nous cognoissions, Voila Dieu qui est obei de ses creatures, et cependant quelle obeissance a-il de nous ? Or tant y a qu'en contemplant l'ordre de nature nous devons estre induits à une crainte de Dieu, et quant et quant à gouster sa bonté, afin d'estre adonnez à luy, de nous dedier du tout à son obeissance. Voila comme nous devons pratiquer ceste leçon que nous monstre ici Eliphas: c'est assavoir quand Dieu envoye la pluye, et qu'il fait decouler les eaux par les rues. Et voila aussi comme l'Escriture saincte en parle. Et ie l'ay desia touché, que c'est une bonne prudence que ceste-ci de cognoistre à quelle fin et intention le sainct Esprit

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nous descrit ces choses: c'est qu'il faut que par cela nous apprenions à craindre et à honorer nostre Dieu, et cognoistre quelle authorité c'est que nous luy devons, et quelle maistrise il a par dessus nous: et de là que nous venions aussi a sa iustice, afin de nous humilier BOUS icelle. Vray est qu'Eliphas s'abuse entant qu'il applique ceci à la personne de Iob: mais (comme i'ay dit par cy devant) si est-ce que la doctrine est bonne et du sainct Esprit et ne faut point que nous la recevions comme d'un homme mortel, mais que nous disions l'Esprit de Dieu parle: il ne reste sinon que nous ayons la prudence et discretion pour savoir faire nostre profit en temps et en lieu de ce qui nous est icy monstré. Que nous ne soyons point donc comme Eliphas qui a mal converti le tout à la personne de Iob: mais quand nous aurons receu la doctrine generale, que nous aurons confessé qu'elle est vraye, qu'un chacun en soit instruit comme il appartient. Nous voyons donc maintenant en somme ce qui nous est ici monstré c'est assavoir que nous devons imputer tous les maux ausquels nostre vie est subiette à nos pechez, que nous n'accusions point ny ciel, ny terre, ny les autres creatures si nous ne prospérons, comme nous desirerions bien, mais qu'un chacun se condamne, que nous sachions que nous avons le bois en nous qui est la matiere pour allumer le feu de l'ire de Dieu: et d'autant que des nostre naissance nous sommes adonnez à mal, qu'il ne se faut point esbahir si nous sommes assubietis à tant de miseres et de povretez. Ainsi donc n'imputons point à Dieu quand nous serons molestez en plusieurs façons, mais regardons à la source, c'est assavoir que nos pechez sont cause de tous les maux que nous endurons en ce monde. Advisons donc de ne plus plaider à I'en contre de luy, comme avons accoustumé, mais plustost de passer condamnation, de cognoistre qu'il est iuste en nous affligeant, afin qu'en toute humilité nous apprenions de le craindre et de l'honorer comme il appartient. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage en attendant que le reste se deduise plus à plein.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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L E V I N G T I E M E S E R M O N ,

QUI EST LE III. SUR LE V. CHAPITRE.

11. Cest à luy d'eslever en haut les mesprisez, et ceux qui sont affligez de coeur, à salut. 12. Il rend vaines les pensees des malins, en sorte que leurs mains ne font point ce qu'ils entreprennent. 13. Il surprend les sages en leur finesse, et le conseil des rusez est dissipé, 14. Tellement qu'à midi ils cheminent en tenebres, et en plein iour ils tastonnent comme en la nuict. 15. Il retire l'affligé du glaive, de la bouche, et de la main de ceux qui sont plus forts.. 16. Ainsi il y aura esperance de residu pour l'affligé,

et l'iniquité aura la bouche dose.

Nous avons ici une sentence bien digne de memoire quand il est dit, Que Dieu esleve en haut ceux qui sont mesprisez. Car par cola nous sommes admonnestez de recourir à luy, quand nous voyons que nous sommes foulez des orgueilleux, qu'il semble qu'ils nous doivent abysmer du tout. Mesmes quand il est dit, Que Dieu retire à salut celuy qui est affligé de coeur. Si nous avons des maux qui nous tormentent, que nous soyons en extremes angoisses, apprenons d'invoquer nostre Dieu, puis qu'il s'attribue cest office de sauver ceux qui sont ainsi en telle destresse, qu'ils n'en peuvent plus. Vray est que Dieu pourroit bien donner aux siens telle prosperité que iamais ils ne seroyent affligez, mais il a iuste raison pourquoy il ne le fait point. Car nous voyons l'orgueil qui est en la nature des hommes, et s'il n'apparoist par tout, si est-ce que la semence y est cachee. Il faut donc que Dieu remedie à cela: le moyen est quand il nous afflige pour estre domtez. Il est vray que nous en verrons plusieurs qui souffriront beaucoup d'adversitez, et neantmoins pour cela ne s'humilient point. Car comme une beste retifve souffrira d'estre battue, et qu'on luy creve le ventre plustost qu'elle obeisse: ainsi en est-il de ceux qui sont obstinez iusques au bout: mais quand il plaist à Dieu de damier les hommes, il fait valoir les afflictions qu'il leur envoye, qu'elles leur servent comme de medecine pour les purger de cest orgueil et presomption, de laquelle autrement ils ne pourroyent pas se retirer. Nous voyons donc que ce n'est point sans cause que Dieu exerce ainsi les siens, voire qu'il permet qu'ils soyent contemptibles selon le monde, qu'on s'en moque, qu'ils n'ayent nulle authorité, ny credit, bref qu'il semble qu'il les ait reiettez. Pourquoy donc fait-il cela? Il est besoin d'estre en une telle escole. Pourquoy est-ce qu'il leur envoye tant de maux, qu'ils souspirent et gemissent, ne

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sachans de quel costé se tourner? C'est afin qu'ils l'invoquent, qu'ils ayent leur refuge à luy. Nous voyons donc comme par les afflictions nous sommes enseignez premierement de nous cognoistre afin de ne rien presumer de nous, de n'estre point enflez de fierté et d'arrogance: et puis afin de ne noue point esgayer par trop en nos cupiditez, mais plustost renoncer aux choses de ce monde, et finalement invoquer Dieu: car c'est le principal que cela. Car cependant que les hommes seront à leurs aises, combien qu'ils n'osent pas dire qu'ils se pourront passer de Dieu, si est-ce qu'ils monstrent par effect qu'ils sont tellement eslourdis qu'il ne leur chaut d'invoquer Dieu, ne de se recommander à luy:

Voila donc pourquoy Dieu permet que les gens soyent ainsi affligez, voire iusques à estre angoissez en leur coeur, qu'ils ne savent plus que devenir. Or donc retenons bien Geste doctrine, veu qu'elle nous est si utile: et au reste advisons sur tout de la pratiquer au besoin. Quand donc nous serons foulez des hommes, quand il semblera que nous devions perir, puis qu'il est ici declaré, que l'office de Dieu est d'eslever en haut ceux qui sont ainsi opprimez, et de donner salut à ceux qui sont tristes, ne doutons point qu'il ne face ce qu'il a promis: car il n'a point oublié sa nature il faut que nous sentions qu'il se monstrera tel qu'il a esté dés le commencement. Et voila pourquoy aussi il abbaisse ceux qui sont eslevez en quelque dignité et honneur. On pensera que ce soit la roué de fortune, quand on voit telles revolutions: les meschans murmurent que Dieu se iouë des hommes comme d'une plotte: mais c'est plustost à cause de l'ingratitude de ceux qui estoyent en dignité Car ils mescongnoissent dont le bien leur est venu, et puis ils sont tellement enyvrez en leur grandeur, qu'ils despitent Dieu et sont excessifs en beaucoup de sortes, il faut donc que Dieu abbate un tel orgueil. Et ainsi voila qui est cause que Dieu fait abaisser ceux qu'il avoit eslevez au paravant: c'est (di-ie) pource qu'ils ne se pouvoyent contenir en modestie, qu'ils ne pouvoyent donner gloire à Dieu, cognoissans quelle estoit leur dignité, et aucontraire l'honneur que Dieu leur avoit fait, mais ils s'oublioyent, ils s'eslevoyent sans mesure. Et pourtant il faut que Dieu leur monstre qu'ils ne sont rien, et qu'il se moque de leur orgueil. Et ainsi que ceux qui sont eslevez en dignité pensent de cheminer en la crainte de Dieu et en solicitude. Au reste

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ceux qui Sont petis et mesprisez ont assez de quoy se consoler (comme nous avons dit) ayans ceste promesse, que c'est à Dieu de donner salut à ceux qui sont en angoisse. Voila ce que nous avons a noter. Et combien que ceci ne se face point tousiours à l'oeil: si est-ce que ceux gui sont vrayement tristes de coeur, c'est à dire, qui sont tellement abbatus qu'ils recourent à Dieu, qu'ils ne demandent que d'avoir allegement de luy, sentiront l'effect de ceste doctrine. Et de fait en general nous sentons tous par experience comme Dieu esleve en haut ceux qui sont contemptibles: car qui sommes nous de nature? Quand Dieu nous adopte pour ses enfans, en quel estat nous trouve il? ne sommes nous point plongez en toute ordure et infection,' Et non seulement cela: mais il faut qu'il nous retire des abysmes d'enfer. Car quoy qu'on vueille dire, tant y a que de nostre nature nous sommes maudits, nous n'apportons que l'image de mort il n'y a que peché en nous et mesmes (comme il est dit en Ezechiel) (16, 4) nous sommes comme un enfant sorti du ventre de la mere, voire d'une mere qui sera' pleine de corruption, tellement qu'avec les povretez dont il sera enveloppé, il y aura des ordures, comme le Prophete parle la de chancre, et de toute vilenie. Voila donc quelle est nostre condition iusques à ce que Dieu nous ait nettoyez. Et ainsi puis que desia nous avons cognu chacun de nous en soy, et en son particulier comme Dieu nous a eslevez en haut nous appellant à l'esperance du royaume des cieux, et de la vie eternelle, voire nous ayant retirez des abysmes de mort, nous ayant nettoyez de nos ordures si puantes, n'avons nous pas occasion d'esperer le semblable pour l'advenir? Et pourtant sur tout quand nous sommes en destresses telles que nous n'en pouvons plus qu'alors nous luy presentions DOS requestes, qu'il luy plaise de nous subvenir, et d'avoir pitié de nous. Voila donc comme Dieu regarde à ceux qui sont comme reiettez du monde, afin de les secourir.

Or il s'ensuit maintenant, Qu'il dissipe le conseil des malins, afin que leurs mains n'exécutent toutes leurs entreprinses. Voici encores une autre consolation qu'il nous faut bien noter, pour estre patiens en ce monde, encores que nous soyons assaillis de tous costez de nos ennemis. Il est vray que Dieu nous espargne quelque fois qu'il no monstre pas la guerre ouverte, que les meschans n'auront pas. le moyen de nous persecuter, ou qu'ils seront empeschez ailleurs, on que Dieu tient en quelque sorte leur rage bridée, tant y a que nous n'aurons pas tousiours la guerre ouverte: mais il est impossible que les enfans de Dieu vivent en ce monde, que tousiours ils ne soyent en beaucoup de perils. Et pourquoy? Il faut qu'ils cheminent en simplicité.

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Il est vray qu'ils doivent avoir prudence, et nostre Seigneur aussi leur en donne tant qu'il leur est mestier: mais quoy qu'il en soit si ne faut-il point qu'ils se maintienent par ruses, par cautelles, par meschantes pratiques: s'ils sont entre les loups, il faut qu'ils soyent agneaux et brebis, s'ils sont entre les renards, il faut qu'ils soyent comme colombes, qu'ils ayent ceste simplicité que Dieu leur commande. Or nous voyons comme le monde est rempli de malice, que si on trouve quelque prud'homme, ce sera une semence bien claire (comme on dit) et bien rare. Si donc Dieu ne besongnoit pour dissiper les conseils des meschans, que seroit-ce de nous? Ne faudroit-il pas que nous perissions chacun iour cent fois? Ainsi donc voici un passage dont nous devons bien faire nostre profit: c'est que Dieu veille au ciel pour dissiper les entreprinses et machinations que feront les meschans contre nous. Car en premier lieu nous serions tentez, voyans qu'on nous guette, qu'on nous espie, qu'on ne demande qu'à nous surprendre, et circonvenir: nous serions (di-ie) tentez de faire le semblable: i'ay à faire à fin renard, il faut donc que ie face bon guet. Et comment? assavoir, A fin, fin et demi, comme on dit. Voila comme nous sommes adonnez a decliner au mal, et faire d'un diable deux (comme dit le proverbe) quand nous sommes ainsi assaillis par la malice des hommes. Or il n'y a nul moyen de nous retenir en l'obeissance de Dieu, et de nous faire marcher en simplicité et rondeur, sinon quand nous cognoissons que Dieu est nostre bouclier, et qu'il prouvoira bien à toutes les malices qu'on nous dresse. Il est vray qu'il nous en faut garder: voire entant qu'il nous le permet, c'est assavoir, ne declinans point de la droiture laquelle il nous commande: quoy qu'il en soit, que nous n'usions de nulle tromperie, que nous ne machinions rien de ce qui ne nous est pas licite. Quand nous irons en telle sorte, sachons que nostre Dieu saura bien trouver les moyens pour dissiper toutes les entreprinses de ceux qui cuident par leur astuce nous prendre comme an trebuchet. Dieu donc y prouvoira ainsi qu'il cognoist qu'il nous est utile. Et au reste il n'est rien dit ici, que nous n'experimentions tous les iours: car si les enfans de Dieu sont trompez par fois, si est-ce qu'ils cognoissent, que si Dieu ne les tenoit en sa protection, pour les sauver des filets et astuces de ceux qui ne demandent qu'à les circonvenir, tous les coups ils seroyent deceus, et non seulement en chose petite, mais en leur vie mesme: nous voyons cela.

Ainsi donc puis que nous avons telle approbation de ceste doctrine, nous y devons estre tant mieux confermez. Comme quoy ? Quand chacun regarde en soy, nous savons bien dire, qu'il n'y a

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que malice en ce monde, qu'on ne sait plus en qui se fier: de quelque costé qu'on se tourne on est en danger d'estre trompé, qu'il n'y a foy, ne loyauté ny en parens, ny en amis: nous sommes venus iusques à une telle confusion. Et bien, puis que chacun fait telles plaintes, regardons si nous ne sommes trompez que c'est Dieu qui nous garde. Car il semble que nous le devons estre à tous les coups: que seroit-ce donc si Dieu n'y mettoit remede? Ainsi qu'un chacun cognoisse comme il est preservé de la main de Dieu, et que ce n'est point sans cause qu'il a prononcé, que son office est de faire esvanouir les pensees des malins, afin qu'ils n'executent point leurs entreprinses. Il est vray qu'encores que Dieu donnast la force aux meschans d'executer tout, si est-ce qu'il pourroit bien prevenir toutes leurs machinations, et abatre tout cela car (comme il dit puis apres) il surprend les sages en leur astuce. Quelque fois Dieu aveugle ceux qui cuident estre bien subtils et habiles' qu'il les rend desnuez: voila un moyen qu'il a de sauver les siens. Mais encores qu'il lasche la bride aux meschans, qu'ils ayent beaucoup de conseils, qu'il semble que nous ne puissions eschapper nullement de leurs mains: quand donc Dieu leur a permis une telle licence, si est-ce qu'on verra à la parfin que tout sera esvanouy, que les choses s'escouleront, quand ils auront dressé toutes leurs pratiques, pour dire, Voila comme il faut faire, voila comme il faut proceder. Quand donc ils auront fait tous leurs preparatifs, qu'ils auront conclud, qu'il n'y aura nulle doute qu'ils ne vienent à bout de leur conseil, Dieu s'en moque, et on sera tout esbahy que tout ira au rebours de ce qu'ils auront pensé. Il est vray que nous n'appercevrons point comment cela se fait, mais c'est afin que nous cognoissions que Dieu besongne comme d'une façon admirable, et pourtant qu'il faut que sa grace soit tant mieux cognuë envers nous. Ainsi donc notons bien ce qui est ici dit en somme, Que Dieu permettra aux meschans d'avoir beaucoup de subtilitez, et de prudence, qu'il semblera qu'ils doivent ruiner toute l'Eglise, on bien s'ils taschent d'opprimer un homme, ou deux, ou trois, il semblera qu'on n'y puisse resister en quelque façon. Que faut-il faire là dessus? Que nous recourions à nostre Dieu pour dire, Et bien Seigneur, il est vray que voici nos ennemis qui ont beaucoup de finesses: quand il seroit question de batailler contre eux par ruses et cauteles, nous serions bien inferieurs, nous serions perdus. Mais quoy? il reste maintenant que tu destruises et faces voler en l'air toutes leurs entreprinses, afin qu'ils n'ayent point la vertu en leurs mains pour les executer. Voila comme nous devons recourir à Dieu suivant la promesse qui nous est ici donnee. Dieu donc pourra tenir les mains des meschans liees,

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quand il aura permis de faire leurs discours en leurs esprits, et d'entreprendre ceci ou cela, il souffrira qu'ils voltigent ainsi bien loin: mais cependant s'il est question de mettre à fin ce qu'ils ont consulté, ils seront empeschez, leurs mains seront liees, et quand ils cuideront avoir eu tout à commandement, ils seront destituez de tout conseil et advis, voire de toute force et vertu, d'autant que Dieu y aura prouveu d'une façon incomprehensible. Voila quant à ce passage.

Or Eliphas poursuit plus outre en disant, Que Dieu surprend les sages en leur astuce, et que le conseil des malins est brisé, voire tellement, qu'ils trebuchent en pleine clarté, comme en tenebres, et en plein midi, ils tastonnent comme en la nuict. Ici non seulement Eliphas declare, que Dieu ne permettra point aux meschans de faire ce qu'ils ont conceu en leur coeur: mais il adiouste, que Dieu les surprend en leurs finesses, et qu'il renverse leur conseil tellement qu'ils sont abrutis, voire en sorte qu'ils ne savent qu'ils font non plus que petis enfans, que leurs machinations sont du tout ridicules. Or il nous faut bien noter ces deux choses: car (comme i'ay desia dit) si nous voyons que Dieu n'empesche point nos ennemis d'avoir prudence en eux, et que de nostre costé nous n'ayons pas grands advis,, qu'il semble qu'il ne faille rien pour nous accabler, nous voila preoccupez de desespoir, pource qu'il nous semble que si Dieu nous vouloit aider qu'il s'avanceroit, et qu'il n'attendroit pas tant. Quand donc il tarde, nous sommes estonnez, et effrayez. Or il est bon que nous soyons patiens si Dieu ne resiste pas aux meschans quand ils complottent ainsi à l'encontre de nous: mais qu'il leur permette de faire leurs discours. Et pourquoy ? Car il viendra à temps de nous delivrer de leurs mains encores qu'ils pensent bien venir à bout de ce qu'ils ont entreprins pour nous ruiner. Mais encores Dieu quelque fois n'attend pas iusques là, il a pitié de nostre foiblesse, et voyant qu'il ne faut rien pour nous esbranler, il anticipe, et se haste de nous secourir. Et comment? Voila nos ennemis qui sont fins et cauteleux: d'avantage ils sont exercez, nous penserions que toutes les ruses du monde ont passé par leur cerveau: il y a aussi bien à craindre, quand nous voyons qu'ils ont fait l'experience de telles cautelles. Mais quoy ? Dieu les pourra eslourdir tellement qu'ils seront comme bestes, que là où on a cuidé qu'ils fussent si habiles que rien plus; ils deviendront comme petis enfans, qu'on sera esbahi de leur voir consulter des choses où il n'y a ne rime ne raison, comme on dit. Et qui fait cela? Ô, Dieu sait bien envoyer l'esprit d'yvrongnerie, que les hommes chancellent sans avoir beu goutte de vin, comme il le declare par ses Prophetes. Tout ainsi

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que c'est luy qui donne sens et prudence à ceux qui sont povres idiots, aussi à l'opposite il sait bien aveugler ces esprits qui cuident voir de bien loin, en sorte qu'en plein midi ils ne font que tastonner comme povres aveuglez. Voila donc ce qu'Eliphas a voulu ici monstrer.

Or ceste doctrine s'estend bien loin: car nous sommes enseignez quand nous verrons nos ennemis machiner tout ce qu'il sera possible contre nous, que nous les pouvons despiter estans asseurez que nostre Dieu rendra vaines toutes leurs entreprinses, comme nous voyons que le Prophete Isaie en parle en deux passages (8, 9. 10): Allez (dit-il) consultez, mais rien ne se fera. Et pourquoy ? Ie Seigneur dissipera tout. Allez (dit-il) faire vos grandes deliberations, assemblez vous: mais il faudra que tout soit renversé. Et pourquoy? Car Dieu tient son conseil au ciel, et fera que toutes vos malices et ruses seront renversees: vous ne gaignerez rien contre luy. Voila aussi de grandes forces qui sont dressees contre la ville de Ierusalem, le povre roy Ezechias est venu iusques à l'extremité, mesmes il ne pretend point de resister à son ennemi, voyant qu'il n'est point son pareil, il veut acheter la paix, il se despouille de toute sa substance, il est content que le temple do Dieu soit pillé, qu'il n'y demeure point la valeur d'une maille en la ville de Ierusalem, que son palais soit vuide de toutes richesses. Voila donc un povre roy gui ne demande sinon de payer telle rançon qu'on voudra, afin d'eschapper de la gueule du lion: il sembloit bien donc qu'ils deussent estre tous deffaits. Or sur cela Dieu envoye son Prophete, lequel se moque des ennemis: Or sus assemblez vostre conseil, machinez tout ce que vous pourrez, mais si est-ce que vous ne ferez rien de toutes vos entreprinses. Et pourquoy ? Car le Seigneur s'oppose à toutes vos pratiques pour maintenir son peuple et son Eglise. Voila pourquoy i'ay dit, qu'il nous faut adviser de pratiquer ceste doctrine. Quand donc nous sommes venus en tel poinct, que noua ne savons pas s'il y aura aucune issue pour nous, mesmes qu'il semble que desia nous soyons du tout peris, recourons à la bonté de Dieu, lequel trouvera bien des moyens qui nous sont incognus: mais sur tout quand nous verrons que les malins nous persecuteront pour la querelle de l'Evangile, ne doutons point que Dieu ne desploye specialement sa vertu en cest endroit-la. Comme auiourd'huy, il est vray que les ennemis de Dieu sont assez pleins de cautelles, ils ont leur maistre qui en a sa boutique bien garnie, c'est assavoir le diable: quand lé Pape et tous les siens n'auroyent pas grandes subtilitez en eux, si est-ce que le diable leur en forgera assez: mais encores nous voyons que toutes les meschantes pratiques

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sont de leur costé, nous voyons comme ceux qui cuident estre les plus habiles sont là à louage pour blasphemer contre Dieu, pour calomnier la doctrine de verité, pour nous rendre odieux à tout le monde: et puis ils trafficquent de tous costez afin que nous soyons ruinez. Quand toutes ces choses-ia nous passent devant les yeux, qu'avons nous à faire, sinon d'attendre en patience, voire sachans que Dieu saura bien tenir leurs mains lices, quand leurs cerveaux auront fait leurs grands discours, qu'ils auront circui toute la terre, qu'ils auront mesmes surmonté les nues, que Dieu ne permettra point qu'il y ait aucune execution: et au reste qu'il pourra bien rendre hebetez ceux qui cuident estre bien subtils et sages, qu'il les rendra (di ie) tellement stupides, que les petis enfans se pourront moquer de leur bestise: comme nous le voyons de fait: car si nous regardons comment c'est que la verité de Dieu est auiourd'huy combatue par ces Caphards, et par tous les supposts du Pape, nous verrons qu'ils sont si treslourds, qu'il ne semble point, que les hommes puissent venir à tel eslourdissement. Mesmes si on regarde à ceux qui cuident estre les plus habiles, il semble qu'ils ayent complotté avec nous, et que nous leur donnions gage pour se moquer de l'Antechrist qui est leur maistre: ils luy veulent gratifier, et ils le desnigrent d'autant plus. Et qu'ainsi soit, si on lit leurs livres, on dira qu'ils parlent en faveur de nous: et de moy ie le say. D'où est-ce donc que cela procede? Il n'y a nulle doute que Dieu n'accomplisse en eux ce qui est ici dit, et ie cognoy cela clairement.

Ainsi donc puis que Dieu nous monstre par effect, que ce n'est point en vain qu'il a prononcé ceci, apprenons de nous arrester à luy, ne doutans point qu'il ne puisse renverser toutes les pratiques et machinations de ceux qui cuident estre les plus habiles, qu'il les fera tastonner en plein midi, comme s'ils estoyent des aveugles en tenebres. Et notamment il dit, Que Dieu surprend les sages en leur astuce. Quand Eliphas use de ce mot de sagesse, il le fait comme accordant aux hommes, ce en quoy ils se glorifient. La sagesse est un don singulier de Dieu, et est une chose bonne et louable, et de fait d'où procede - elle, sinon du S. Esprit, qui en est la source et la fontaine, comme aussi l'Escriture saincte le monstre? et nous le cognoissons aussi, si nous ne sommes par trop ingrats. Puis qu'ainsi est donc que la sagesse est une chose si excellente, peut-elle estre condamnée? O, il est certain que tout cc que nous voyons d'esprit et de finesse aux meschans et aux ennemis de Dieu, ne merite point d'estre nommé sagesse. Mais quoy? d'autant qu'ils s'en glorifient et qu'on les repute ainsi selon le monde, Eliphas

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use de ce mot: comme aussi il est tout commun, et on dira, Voila un sage homme: Et qu'est-ce à dire, sage homme? Un homme diabolique en somme: car il faut qu'un homme n'ait point de loyauté, qu'il n'ait nu]le droiture en soy pour estre reputé sage, qu'il se puisse moquer de tout le monde, qu'il se puisse advancer, qu'il ait de belles couleurs pour tromper et seduire O, voila un homme plein de prudence, et cependant il n'y aura qu'hypocrisie et feintise. Et si un homme veut cheminer en simplicité et droiture, qu'il ne vueille faire tort à nul, o, on l'estimera comme un niais, un idiot, voire, combien qu'il y ait assez de prudence en luy, et que les meschans mesmes soyent contrains de le confesser, tellement qu'ils diront, Voila un homme que s'il se vouloit advancer, il est assez sage, mais il est trop nonchalant, il ne demande qu'à s'accaignarder là sans se mettre au hazard. Voila comme le monde on iugera. Et pourquoy? D'autant que cestui-la no s'adonne pas à fraudes et à rapines comme les autres. Ainsi donc pource quo le monde aura ce mot de sagesse en la bouche, et le prophane (qui est une chose sacree, mais on en abuse faussement) voila pourquoy Eliphas dit, Et bien, prenons le cas que ces rusez ici soyent sages (comme ils s'appellent) et comme aussi on les repute: il est vray qu'ils ne le sont pas, mais ie leur accorde ce titre: si est-ce que Dieu les saura bien surprendre en leur malice. Or ici il monstre que ceste sagesse do laquelle se vantent les meschans n'est pas digne d'un titre si honorable. Et pourquoy ? Car ce n'est que finesse, quand tout est dit. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage.

Or maintenant nous avons à recevoir admonition d'humilité, quand nous voyons quo Dieu se mot ici comme partie formele contre tous ceux qui machinent à leurs prochains quelque mal, et qui ne demandent qu'à les circonvenir par astuce. Quand nous voyons que Dieu se met là à l'encontre d'eux, qu'il monstre qu'il est leur partie adverse, ie vous prie ne devons nous pas bien nous retenir, encores que nous fussions tentez d'user d'astuces et finesses, et que nous eussions encores assez d'esprit pour en venir à bout? Comme souvent il adviendra que Dieu nous presente de bonnes gens, lesquels nous pourrions tromper, nous les pourrions mener par le nez, comme on dit: et bien, quand telles occasions se presentent, nous devons bien estre retenus voyans que Dieu declare, Si vous usez de fraude .et d'astuce, vous n'avez point la guerre aux hommes mortels. Il est vray qu'il vous sera bien aisé de circonvenir un povre homme, mais vous-vous addressez à moy, car ie viendray au devant, et vous monstreray que mon office est de rabatre et renverser toutes les meschantes

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pratiques que les malins auront ainsi machiné. Et ainsi glorifiez-vous en vostre sagesse tant que bon vous semblera, mais ie vous rendray confusibles, il faudra qu'un chacun se moque de vous. Et pourquoy ? D'autant que vous aurez entreprins contre moy, qu'il vous semble que vous pourrez bien venir à bout de vos finesses, et de toutes vos tromperies, vous sentirez qu'il n'y a nulle sagesse que de moy. An reste sur tout quand il est question de cheminer devant Dieu, advisons de nous devestir et purger de toute feintise, car la pire astuce qui soit au monde, c'est quand les hommes veulent tromper Dieu, non pas qu'ils parlent ainsi, no d'un tel langage, mais si est-ce qu'ils ont cela imprimé on leur coeur. Et ce n'est point aussi sans cause que le Prophete Isaie dit (29, 15): Malheur sur vous qui fouyssez des cavernes sous terre, qu'il vous semble que vous pourrez vous cacher. Et de qui ? De Dieu mesme. Et cela est par trop commun auiourd'huy. Quo voit-on on tout le monde? car comment est-ce premierement qu'on pense à Dieu? Il n'y a celuy qui ne pense estre assez fin pour eschapper do ses mains. Et voila pourquoy les meschans et comtempteurs de Dieu s'esgayent, et se font accroire quo ce n'est quo bestise à nous de craindre le iugement à venir. Quand ils voyent que nous insistons là dessus, assavoir d'exhorter le peuple à craindre l'ire et la vengeance de Dieu, comme elle nous peut estre preparée, ils s'en moquent, O voila des gens qui se tourmentent en vain, et ne laissons point de faire grand' chere: s'il faut venir devant Dieu, et bien le terme vaut l'argent. Voila les blasphemes diaboliques qu'on orra, et encores qu'ils no passent point par les bouches, si est-ce que les coeurs eu seront tous farcis. En somme, nous voyons l'impieté auiourd'huy estre si lourde et si enragée, qu'on peut bien dire que les hommes font leur conte de despiter Dieu. Apprenons donc de nostre costé de cheminer en telle simplicité que Dieu ne soit point contraint de lever sa main pour executer sa vertu espouvantable, de laquelle il est ici parlé, c'est que nous perissions, et soyons surprins en toutes nos astuces. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage.

Or il est dit consequemment, Que Dieu delivre du glaive, et de la main de ceux qui sont plus puissans, et que celuy qui est affligé aura esperance de residu, et que l'iniquité aura la bouche close. Ceci est encores adiousteé pour la consolation des enfans de Dieu. Car quelle est nostre condition en ce monde, sinon d'estre tormentez de beaucoup de fascheries, d'estre molestez d'angoisses, et de nuisances? Nous sommes donc en un combat assiduel: il est vray que Dieu nous espargne bien par fois, comme desia nous avons dit, voyant que nous sommes

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debiles, voyant aussi que: s'il laschoit la bride à Satan et à ses supposts, nous serions devorez du premier coup Et bien, nostre Seigneur nous tient là comme cachez sous ses ailes: mais cependant si souffrira-il qu'on nous moleste, qu'on nous fasche, qu'on nous donne beaucoup d'ennuis. Et pourquoy? Afin que nous soyons solicitez à demander son aide, afin aussi que nous apprenions d'estre sur nos gardes pour n'estre point surprins de Satan. Car il n'y a que ceste nonchalance qui est cause de nous ruiner, c'est quand nous ne recourons point à Dieu, tellement que nous soyons solicitez de l'invoquer. Voila donc comme il faut que nous soyons tous en ce monde, c'est assavoir affligez: et de fait le mot qui signifie Povre, et Affligé, signifie aussi bien Humble. Et pourquoy? D'autant que la povreté est la vraye maistresse pour induire les hommes à modestie, afin qu'ils ne s'eslevent point par trop en eux, qu'il n'y ait point ceste audace, et yvrongnerie spirituelle d'ainsi se hazarder: mais qu'ils cheminent selon leur mesure, cognoissans quo si Dieu ne leur survenoit à chacune minute do temps, ils seroyent perdus. Voila (di-ie) comme il faut que les enfans de Dieu soyent en ce monde environnez de beaucoup d'afflictions, si puis apres ils veulent estre participans du royaume de Dieu. Mais nous en verrons bien peu: car les riches sont communement enflez d'arrogance, ils sont tellement esblouis en leurs pompes et en leurs delices qu'il est bien difficile do les pouvoir faire humilier. Il est vray quo quand il plaist à Dieu, il peut aussi bien sauver des riches et des grands, comme des plus povres, et mesprisez: mais c'est en les tenant en bride, et qu'ils ayent des afflictions telles qu'ils soyent povres, ie di au milieu do leurs richesses, qu'ils cognoissent quo leur condition est miserable, et qu'ils soyent contraints de cercher Dieu, et qu'ils dependent du tout de lui. Voila donc où Dieu nous met en premier lieu: mais il est dit puis apres qu'il nous retire du glaive, qu'il nous delivre de la gueule et de la main de celuy qui est plus puissant. En somme Dieu ne veut point que ses fideles soyent maintenus par moyens ordinaires, qu'ils ayent les armées toutes prestes pour se revenger quand ils seront assaillis de leurs ennemis, qu'ils ayent grandes munitions, qu'ils ayent force alliances, et choses semblables, non: ils seront despourveus de tout cela selon les hommes: ou bien s'ils en ont, ce ne sera pas que leurs ennemis ne soyent plus forts et plus puissans, tellement qu'ils ne leur pourront pas resister par ce moyen-la. Voila donc comme il ne faut point que nous soyons maintenus par moyens humains: mais quand nous serons environnez de plus puissans que nous, lesquels ne demanderont qu'à nous abysmer, quand nous en serons sauvez,

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.c'est à fin que nous sachions que c'est Dieu qui nous garde, et qui nous préserve quand nous sommes sous sa protection, et que nous sommes cachez sous ses ailes, tellement qu'il ne permet point aux meschans d'executer leur rage sur nous, comme ils le voudroyent bien, et comme ils sont prests do le faire, si ce n'estoit qu'ils fussent empeschez d'en haut. Voila donc ce que nous avons à noter.

Et de fait nous en voyons auiourd'huy un miroir assez clair. Car comment en sommes nous? Il semble quo les ennemis de Dieu, qui sont enragez contre son Eglise, nous doivent manger à un grain do sol, comme on dit. Si on fait comparaison do puissance, helas quelle est elle de nostre costé ? Nous sommes comme un petit troupeau do brebis, et ils sont non seulement un troupeau de loups, mais un nombre infini: le monde est plein de ceux qui ne demandent qu'à nous manger les entrailles: et ils ne se contenteroyent point de nous avoir mis simplement à mort: mais il y a une cruauté, qu'on voit bien du tout estre infernale. Quand donc la puissance est telle, de ceux (di-ie) qui ne demandent qu'à nous ruiner, et que nous soyons du tout abysmez, et que neantmoins nous demeurons: quand nous ne serions qu'un iour en vie, en cela voit-on bien comme Dieu exerce oest office duquel il parle ici, c'est assavoir qu'il delivre de la gueule, et de la main du plus puissant celuy qui est affligé. Voila donc comme nous devons estre tant mieux confermez afin d'esperer en Dieu, que comme il a commencé il parfera, et que si sa povre Eglise est menacee qu'on conspire à l'encontre, qu'il semble que desia elle soit comme à demi opprimee toutesfois il pourra et saura bien remedier à toutes ces choses. Et pourquoy? il l'a dit, et il n'a pas oublié son mestier, il sait les moyens, combien qu'ils nous soyent incognus. Attendons le donc en patience.

Or pour conclusion il dit, Qu'il y aura esperance de residu pour l'affligé, et que l'iniquité aura la bouche close. Ici; il nous est monstré a quel propos tout ce que nous avons ouy iusques à maintenant a esté declaré, c'est assavoir à ce que nous apprenions d'esperer en Dieu: car c'est une chose bien difficile. Il est vray qu'un chacun protestera bien qu'il veut esperer en Dieu: mais cela encores emporte beaucoup plus que nous ne saurions dire, tellement que ceux qui auront estudié ceste leçon tout le temps de leur vie, ils auront beaucoup profité, quand ils auront apprins à demi, c'est assavoir d'estre bien persuadez que Dieu ne leur veut point defaillir. Quand (di-ie) cela sera bien imprimé en nos coeurs, ce sera beaucoup fait pour tout le temps de nostre vie. Et notamment il est dit, Esperance de residu (Rom. 4, 18), Et pourquoy? Car il faut que nous esperions contre esperance, c'est à dire,

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il faut que quand nous voudrons monstrer à bon escient quo nous esperons en Dieu, il n'y ait point d'apparence selon le monde que nous devions esperer, mais que la mort nous environne de toutes parts, que nous soyons là en tenebres, qu'il n'y ait point une estincelle de clarté pour nous resiouir: bref que nous n'ayons sinon le mot que Dieu nous donne pour dire, Ie seray vostre Sauveur, et que neantmoins cependant il semble qu'il nous tourne le dos, qu'il nous ait reiettez, qu'il semble mesme que Dieu favorise à nos ennemis, qu'il leur monstre le baston en la main, duquel nous soyons frappez, qu'il semble qu'il nous soit contraire. Quand tout cela sera, di-ie, si faut-il neantmoins que nous esperions tousiours en luy. Voila pourquoy il est dit, Qu'il y a esperance de residu pour l'affligé, comme si Eliphas disoit: Quand les enfans de Dieu seront venus iusques à l'extremité, qu'ils ne sauront plus do quel costé se tourner, qu'il n'y aura nul moyen d'eschapper, qu'ils ne laissent pas pourtant d'esperer, que Dieu se monstrera leur Pere et leur Sauveur, que iamais ne leur defaudra, moyennant qu'ils soyent appuyez sur ceste promesse, qu'il y aura esperance de residu pour l'affligé, et que s'ils voyent la mort devant leurs yeux ils ne laisseront pas de contempler la vie qui leur est apprestee. Voila comme nous devons prattiquer ceste doctrine. Cependant si nos ennemis ne sont confondus du premier coup, si est-ce que Dieu besongnera en telle sorte, qu'en despit de leurs dents ils demeureront confus. Et c'est ce qui est ici dit,

Que l'iniquité aura la bouche close, c'est à dire que les malins ne sauront que repliquer a l'encontre du iugement de Dieu. De nostre costé il faut que nous ayons la bouche ouverte pour glorifier Dieu: car il ne nous faut point ressembler aux meschans, lesquels estans confus ne laissent point neantmoins de blasphemer et grincer les dents, combien qu'ils n'ayent dequoy repliquer. Et c'est le mot qui fait la conclusion du Pseaume 107 oh il est parlé de la providence de Dieu, car il est dit, qu'apres que Dieu a puni les habitans d'un pays, à cause de leurs pechez, que les uns sont tormentez par guerre, ou par maladie, les autres souffrent beaucoup tant par mer que par terre, quand il vient à les delivrer de tous leurs maux, les bons ont dequoy le glorifier, et cependant l'iniquité a la bouche close, c'est dire, combien que les iniques ne demandent sinon à se moquer de Dieu, et à ietter des brocards à l'encontre de luy, si faut-il qu'ils soyent là enserrez et qu'ils ne sachent que dire, sinon qu'il faut qu'ils demeurent confus. Quand donc cela est dit, cognoissons quelle est la providence de Dieu, en gouvernant les choses d'ici bas. Et quand nous voyons ces iugements ainsi manifestes, que nous apprenions de glorifier son sainct Nom, et que cependant nous recourions à luy en toutes nos adversitez, et quand il nous aura secourus, que luy rendions l'action de graces, laquelle luy appartient.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

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LE VINGT ET UNIEME SERMON,

QUI EST LE IV. SUR LE V. CHAPITRE.

17. Voici, l'homme que Dieu corrige est bienheureux: voici, tu ne refuseras point le chastiement du Tout-puissant. 18. C'est luy qui fait la playe, et qui la lie: qui frappe, et qui apporte vie.

Par ci devant Eliphas a declaré quelle estoit la puissance de Dieu, afin que nous fussions mieux preparez à recevoir la doctrine qu'il adiouste. Car voila qui est cause que nous ne sommes point tant dociles qu'il seroit requis: c'est que nous ne cognoissons point quelle est la maiesté de Dieu pour estre touchez de sa crainte. Il est donc besoin que nous cognoissions comme Dieu gouverne le monde, et que nous considerions sa iustice infinie, et vertu,

et sagesse. Or si les meschans sont confus, d'autant que Dieu se declare envers eux, et s'ils ont la bouche close, que doit-ce estre de nous? Car il ne faut point que Dieu nous contraigne à luy faire hommage, c'est assez qu'il nous en donne occasion, qu'il nous monstre qu'il y a iuste cause, et nous y devons venir de nostre bon gré. Ainsi donc retenons ce qui a esté declaré ci dessus, qu'il n'est point question de se rire, ne de se iouer quand on nous propose les iugemens de Dieu, mais qu'il faut que toutes creatures tremblent.

Or maintenant il est dit: Que l'homme que Dieu chastie est bien-heureux: et pourtant il ne nous faut point refuser ses corrections du Tout-puissant. Si on

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noua mettoit en avant que Dieu ne fait point tort aux hommes quand il est leur Iuge, et qu'il use de grande severité et rigueur envers eux, vray est qu'encores cela nous devroit assez toucher, mais nous serions estonnez de ceste doctrine comme si on nous avoit donné d'un coup de marteau sur la teste. Que faut-il donc? qu'il y ait quelque douceur meslee, afin que nous prenions goust à ce qui nous sera dit, sachans qu'il nous est profitable à salut. Ainsi donc apres qu'Eliphas a declaré en general les iugemens de Dieu pour nous disposer à le craindre avec toute humilité, maintenant il monstre que Dieu nous veut estre amiable quoy qu'il en soit, mesmes quand il nous chastie, que iamais il n'use envers nous d'une telle rigueur, qu'il ne nous face sentir sa bonté et misericorde, afin que nous approchions de luy, et que nous ne soyons point effrayez comme ceux qui conçoivent un effroy pour estre confus. Dieu donc no veut point que sa maiesté nous soit ainsi terrible, mais il noua veut attraire à soy, afin que nous l'aimions, voire non seulement quand il nous fait du bien, mais aussi quand il nous chastie pour nos pechez. Voila en somme ce que nous avons à recueillir de ce passage. Mais il semble que ceste sentence soit contraire à ce qui est dit en l'Escriture saincte, c'est assavoir que toutes les miseres et calamitez que nous endurons en Geste vie terrestre procedent du peché, et par consequent de la malediction de Dieu. Comment cola conviendra-il, que nous soyons heureux quand Dieu nous chastie, et toutesfois que tous les maux qui nous viennent de sa main sont autant de signes de son ire, et que nous l'avons offensé, et qu'il nous maudit? Car d'où vient nostre felicité et nostre ioye sinon de Dieu? Et à l'opposite quand Dieu nous sera contraire, voila nostre vie qui est maudite. Or maintenant en sentant que Dieu est courroucé contre nous quand il nous afflige, en cela il n'y a aucune felicité, ce semble. Mais nous avons à noter, qu'Eliphas regarde ici l'intention et la fin de Dieu quand il chastie les hommes. Il est vray que Dieu signifie bien qu'il deteste le peché: et do fait l'ordre qu'il avoit institué en la creation du monde est troublé, quand nous ne sommes point traittez de luy paternellement. Voila donc comme toutes les adversitez do ceste vie nous monstrent quelques signes do la malediction de Dieu, afin que là nous apprehendions quo le poché luy desplait, qu'il le hait, et le deteste, et qu'il ne le peut porter, d'autant qu'il est la fontaine de toute iustice. Mais cependant apres quo Dieu nous a ainsi declaré la haine qu'il a contre le peché, il veut aussi quo nous sentions qu'il nous attire et exhorte, et convie à repentante. Et ainsi, Dieu nous afflige-il? c'est signe qu'il ne veut point que nous perissions, mais plustost il nous solicite do retourner a soy.

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Car les corrections sont autant do tesmoignages que Dieu est prest de nous recevoir à merci, quand nous aurons cognu nos fautes et que nous luy en demanderons pardon sans feintise. Puis qu'ainsi est donc il ne faut point trouver estrange ce que dit Eliphas, Que l'homme que Dieu chastie est bien-heureux. Mais nous avons à retenir ces deux poincts que i'ay touché: l'un est, que si tost qu'il nous advient quelque mal, l'ire de Dieu nous doit venir devant les yeux, que nous devons cognoistre qu'il ne peut porter le poché: et sur cela faut que nous sentions la rigueur de son iugement, que nous concevions en nous une tristesse de l'avoir offensé. Voila par quel bout nous avons à commencer. Et au reste que cependant aussi nous apprehendions la bonté de Dieu de ce qu'il ne nous laisse point aller en perdition sans nous retirer à soy, et qu'il nous veut reduire toutes fois et quantes qu'il nous afflige. Voila donc ce que nous devons concevoir en toutes nos afflictions. Mais il y reste encores une difficulté: car cependant nous voyons que les afflictions sont communes à tous. Dieu chastie ceux ausquels il veut faire merci: mais nous voyons aussi bien qu'il chastie les reprouvez, et toutesfois cela leur tourne en plus grande condamnation. Que est-ce qu'ont profité toutes les verges que Pharao a senti, sinon que ça esté pour le rendre plus inexcusable a cause qu'il est demeuré rebelle et incorrigible envers Dieu iusques en la fin? A cause donc que Dieu afflige les bons et les mauvais, et que nous voyons par experience que les afflictions sont autant de feu pour provoquer l'ire de Dieu d'avantage sur les reprouvez, il s'ensuit que Dieu chastie beaucoup de gens lesquels ne sont point reputez bien-heureux pourtant.

Or là dessus il nous faut noter, qu'ici Eliphas ne parle sinon de ceux que Dieu chastie comme ses enfans pour leur profit, comme il le declare par ce qui s'ensuit, Que Dieu lie les playes qu'il a faictes, qu'il les bande, il y met des emplastres, et guairit le mal. Voila donc comme Eliphas restraint ceste sentence a ceux ausquels Dieu fait tourner ses chastiemens en vraye correction. Or ce propos seroit un peu obscur, s'il n'estoit deduit plus amplement pour en avoir une resolution certaine et claire. Regardons comme Dieu besongne envers les reprouvez. Vray est qu'il exhorte tous hommes à repentante quand il les chastie, comme nous avons dit, c'est autant comme s'il les resveilloit pour dire, Cognoissez vos fautes, et n'y continuez plus, Retournez à moy, et ie suis prest do vous faire merci. Mais tant y a qu'on cognoist, que ces chastiemens là ne profitent pas a tous, et aussi il ne fait point à tous la grace de retourner à luy. Car ce n'est point assez que Dieu frappe de sa main, sinon qu'il nous touche là dedans par son sainct Esprit: il

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en seroit autant de noua comme do Pharao, sinon que Dieu amollist la durté de nos coeurs. Car les hommes sont semblables à des enclumes: quand on frappe dessus, ce n'est pas pour changer leur nature, car noua voyons qu'elles repoussent les coupa. Ainsi donc iusques à tant que Dieu noua ait touchez au vif là dedans, il est certain que nous ne ferons que noua rebecquer à l'encontre de luy, et noua envenimer de plus en plus: quand il nous aura chastié, nous grincerons les dents, nous ne ferons que tempester. Et de fait l'iniquité des hommes est ai meschante, ai obstince, et ai desesperee, que tant plus que Dieu les chastie, tant plus desgorgent-ils leurs blaphemes, et monstrent qu'ils sont du tout incorrigibles, qu'il n'y a nul moyen de les amener à raison. Apprenons donc que iusques à ce que Dieu noua ait touchez par son sainct Esprit, il est impossible que ses chastimens nous servent pour noua induire à repentance, mais plustost il noua feront empirer. Or ce n'est pas à dire que Dieu ne soit iuste en cela. Et pourquoy? Car les hommes sont convaincus, que si Dieu ne les tenoit ainsi enserrez en les punissant pour leurs pechez, ils pourroyent alleguer ignorance, et qu'ils n'y ont point pensé et qu'ils ont esté eslourdis, que Dieu De les a point sollicitez à recognoistre leurs fautes: mais quand ils ont senti la main de Dieu, que maugré leurs dents ils ont apprehendé son iugement, et ont este comme adiournez, et toutesfois ils n'ont point seulement poursuivi de mal en pis, mais ils se sont enflez contre Dieu en une rebellion toute manifeste: par cela noua voyons en somme qu'ils ont la bouche close, et qu'ils n'ont plus de replique pour eux. Voila donc Dieu qui monstre sa iustice toutes fois et quantes qu'il punit les hommes, encores que cela ne leur tourne point à correction pour les amender.

Au reste quand Dieu chastie les reprouvez c'est autant comme ai desia il commençoit à declarer son ire sur eux, et le fou s'allume. Or il est vray qu'ils n'en sont point consumez du tout pour le present: mais cc sont autant de signes de ceste horrible vengeance qui leur est apprestee an dernier iour. Voila donc comme beaucoup sont touchez de la main de Dieu, Iesquels toutesfois sont maudits: car ils commencent desia leur enfer en ce monde selon duc nous en avons les exemples en tous ceux qui no changent point leur mauvaise vie, quand Dieu leur envoye quelques afflictions, on les voit estre là comme des chiens qui s'aculent quand ils n'en peuvent plus: ils ne laissent point pourtant de monstrer tousiours une rage, ou bien ils sont comme des chevaux retifs ainsi que la comparaison nous est donnee au Pseaume 32 (v. 9), ou bien ils sont du tout stupides, qu'ils ne cognoissent point leur mal: ie di pour regarder à la main

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qui frappe, comme dit le Prophete. Ils crieront bien, helas, ils sentiront les coupa: mais quoy? ils ne pensent point à la main de Dieu, ils ne cognoissent point que c'est lui qui les visite. Noua voyons donc à l'oeil comme beaucoup de gens sont d'autant plus malheureux d'estre chastiez de Dieu, pource qu'ils ne profitent point en son escole, ils ne font point leur profit de ses verges: mais il est ici parlé notamment de ceux que Dieu chastie, les touchant de sainct Esprit. Cognoissons donc que Dieu noua fait un bien special, et que c'est un privilege qu'il ne donne qu'à ses enfans, quand il nous fait sentir sa main pour noua humilier sous icelle: quand nous aurons senti les corrections qu'il nous envoye, et qu'outre cela noue en sommes enseignez pour nous desplaire en nos fautes, pour gemir devant luy, pour recourir à sa misericorde. Quand donc noua aurons un tel sentiment des verges de Dieu, c'est signe qu'il a besongné dedans nos coeurs par son Sainct Esprit. Car c'est une sagesse trop haute, pour dire qu'elle croisse en l'esprit des hommes: il faut quelle nous procede de la bonté gratuite de nostre Dieu: il faut que le Sainct Esprit ait amolli auparavant ceste durté et obstination maudite à laquelle noua sommes enclins de nature. Cognoissons donc qu'il est ici notamment parlé des enfans de Dieu, lesquels ne sont point obstinez à l'encontre de sa main, mais sont mattez et domtez de son Sainct Esprit, afin qu'ils ne se rebecquent point contre les afflictions qu'il leur envoye. Or tant y a que ceste sentence sera trouvee estrange selon l'opinion de la chair. Pourquoy? Noua appellons toua les maux qui nous sont contraires, Adversitez. Quand nous endurons ou faim, ou soif, ou froid, ou chaud, noua disons que c'est autant de mal. Pourquoy ? Car nous voudrions avoir toua nos appetits et souhaits. Et de fait ceste façon de parler n'est point du tout sans raison, de dire, que les maux que Dieu nous envoye soyent Adversitez, c'est à dire choses contraires: mais il nous faut sentir la fin, c'est assavoir que Dieu noua afflige à cause de nos pechez. Et pourtant que nous ne soyons point abusez pour noua flatter.

Au reste i'ay desia dit, que non seulement il noua faut contempler que Dieu hait le peché quand il nous afflige, et que quand il noua adiourne devant luy: il faut que nous le sentions nostre iuge: mais aussi qu'il est mestier qu'il nous tende les bras, et nous declare qu'il est prest de se reconcilier avec noua, quand nous viendrons à luy avec vraye repentance. Ainsi donc voila comme noua cognoissons, que ceux que Dieu chastie sont bien heureux, nonobstant que nous fuyons, entant qu'il nous est possible, les adversitez. Et ainsi iamais nous ne pourrons consentir à ceste doctrine pour la recevoir de coeur, iusques à tant que par foy

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nous ayons contemplé la bonté de Dieu, de laquelle il use envers les siens quand il les retire à soy. Or pour mieux comprendre cela, regardons que devienent les hommes quand Dieu les laisse, et qu'il ne fait point semblant de les nettoyer de leurs pechez. Voila un homme qui sera adonné à tout mal: comme, prenons un contempteur de Dieu: et bien, il demeure paisible, Dieu ne fait point semblant de le chastier, on verra qu'un tel homme s'endurcit, et le diable le transporte de plus en plus, il vaudroit beaucoup mieux qu'il eust esté chastié auparavant. Et ainsi le plus grand malheur qui nous puisse advenir, c'est quand Dieu nous laisse croupir en nos iniquitez: car il faut en la fin que nous y pourrissions du tout. Vray est qu'il seroit bien à desirer, que les hommes de leur bon gré sans estre picquez vinssent à Dieu, qu'ils y adherassent sans qu'on les admonnestast de leurs fautes, et qu'on les redarguast: cela (di-ie) seroit bien à souhaitter, et encores plus qu'il n'y eust nulle faute en nous, que nous fussions comme Anges, ne demandans qu'à faire hommage a nostre Createur, à l'honorer et à l'aimer comme nostre Pere. Mais d'autant que nous sommes si pervers, que nous ne cessons d'offenser Dieu, que nous sommes hypocrites, ne demandans sinon à couvrir nos fautes, et qu'il y a cest orgueil si grand en nous, que nous voudrions que Dieu nous souffrist, et supportast en tous nos appetits, et en la fin nous voudrions mesmes estre ses iuges plustost qu'il fust le nostre. Voyant donc que nous sommes si pervers, il faut bien que Dieu use de quelque remede violant pour noue attirer à soy: car s'il nous traitoit seulement en douceur, que seroit-ce? Nous voyons mesmes cela en partie aux enfans: car si les peres et meres ne les chastient, ils les envoyent au gibet. Il est vray qu'ils ne l'apperçoivent pas, mais l'experience le monstre, et nous en avons les proverbes communs, D'autant plus qu'un pere voudra amignarder son enfant, il le gaste: et les meres encores plus: car elles ont ceste sottise de les natter, et cependant elles les perdent. En cela Dieu nous monstre comme de petis rayons de ce qui est beaucoup plus en luy: car s'il nous traittoit doucement, nous serions perdus et desesperez. Il faut donc pour se monstrer Pere envers nous, qu'il use de rigueur, veu que nous sommes d'une nature si difficile, que s'il usoit de douceur envers nous, nous n'en pourrions pas faire nostre profit. Voila comme nous pourrons apprehender la verité de ceste doctrine, Que l'homme que Dieu chastie, est bien heureux: c'est assavoir quand nous cognoistrons quelle est nostre nature, combien elle est revesche, combien elle est difficile à renger, et que iamais Dieu ne nous chastie que ce ne soit pour nostre profit, qu'il est besoin qu'il nous tiene en bride

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courte, et qu'il nous donne tant de coups de fouët, que nous soyons contraints de regarder à luy. Lors donc nous viendrons à conclurre, Bien-heureux est l'homme que Dieu chastie: voire quand il adiouste ceste seconde grace, c'est assavoir, qu'il fait valoir ses verges et ses corrections, que le sainct Esprit besongne dedans le coeur, tellement que l'homme n'est plus endurci pour s'eslever contre Dieu, qu'il a ceste sollicitude de penser à ses pechez, et qu'il est vrayement domté et humilié. Voila pourquoy i'ay dit, que le plus grand bien que nous puissions avoir c'est d'estre corrigez de la main de Dieu, en sorte que les corrections qu'il nous envoye nous sont plus utiles que le pain que nous mangeons, quand nous aurons tout conté, et rabatu. Car si nous mourons de faim, Dieu aura pitié de nous, en nous recueillant de ce monde: mais si nous vivons ici bas, ne cessans de provoquer l'ire de celuy qui se monstre un Pore si bènin et si liberal envers nous, ne voila point une ingratitude trop vilaine? Ie vous prie, no vaudroit-il pas mieux que nos meres nous eussent avortez, que de prolonger ainsi nostre vie à nostre condamnation? Or si Dieu previent, et qu'il use de chastimens comme de medecines preservatives, n'attendant pas que la maladie ait gagné par trop: no nous est-ce pas un grand bien, et quo nous devons souhaiter? Ainsi donc apprenons toutes fois et quantes que les corrections nous sont dures et ameres, et que nostre chair nous solicite à impatience, et à desespoir, de reduire en memoire ceste doctrine, Bien-heureux est l'homme que Dieu chastie, combien quo nostre fantasie no parlera pas ainsi: car au contraire nous cuiderons qu'il n'y a rien meilleur que d'estre espargnez et supportez. Mais tant y a quo nous cognoissons pas experience que ce n'est point sans cause quo le sainct Esprit a prononcé une telle sentence.

Toutesfois ce n'est pas à dire que les corrections que nous avons à endurer, ne nous soyent tousiours en elles mesmes aigres et fascheuses, ainsi que dit l'Apostre (Heb. 12, 11): et Dieu aussi veut bien que nous sentions des poinctures qui nous faschent: car si nous n'endurions nul mal quand Dieu nous corrige, oh seroit nostre obeissance ? Et puis comment apprendrions nous à nous desplaire en nos pechez? Comment aurions nous crainte du iugement de Dieu, pour en estre vrayement domtez? Il faut donc que nous soyons touchez du mal que Dieu nous envoye. Ainsi, combien que le mal nous soit converti en bien, et que Dieu par cela nous monstre qu'il nous aime, si faut-il qu'il y ait quelque picqueure et fascherie afin de sentir l'ire de Dieu, et nous desplaire en nos pechez. Mais cependant il faut monter plus haut, et quand nous aurons cognu que nostre nature

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est encline à tout mal: confessons que nous avons besoin que Dieu use do quelque aspre punition pour nous en purger: comme nous voyons les medecins qui useront quelque fois en leurs medecines d'une espece de poison, selon que les maladies sont grandes et enracinees. Le medecin voit bien que c'est pour affaiblir un povre homme, pour luy debiliter veines et nerfs: mesmes quand il n'y aura qu'une saignee bien douce, c'est autant tirer de la substance d'un homme, mais il faut qu'une telle violence de face pour remedier à un tel mal. Ainsi faut-il que Dieu besongne en nous, combien que ce luy soit un moyen extraordinaire. Car quand nous disons que nous sommes bienheureux estans chastiez de la main de Dieu, il faut que cela nous induise à humilité, voyans que Dieu ne peut procurer nostre salut sinon en se monstrant contraire à nous. Ne faut-il pas bien dire qu'il y ait une merveilleuse corruption aux hommes, que Dieu ne puisse estre leur Sauveur et leur Pere sinon en les traitant rudement? Car sa nature est de se monstrer benin à toutes ses creatures: quand Dieu suyvra l'ordre lequel il voudroit tenir quant à luy, il ne fera sinon espandre sa bonté sur nous tellement que nous serons rassasiez de sa grace pour y estre du tout ravis. Or maintenant s'il nous traitte selon son naturel, et selon qu'il est enclin à douceur, nous sommes perdus: pourtant il faut que Dieu change quasi de propos, c'est à dire qu'il se monstre envers nous autre qu'il ne voudroit estre. Et qui est cause de cela? Nostre malice desesperee. Et pourtant nous avons bien ici occasion d'estre du tout confus en honte, quand nous voyons qu'il faut que Dieu se desguise par maniere de dire, s'il veut que noua ne perissions point. Voila quant à ceste sentence.

Mais pource que nous ne pouvons pas bien appliquer ceste doctrine à nostre usage sans adiouster ce qui s'ensuit, conioignons tous les deux. Il est dit, Ne refuse point la correction du Tout puissant: car luy qui a fait la playe, la bande, et y met des remedes convenables, il guerit apres avoir envoyé le mal. Ici nous sommes exhortez à ne point refuser les corrections de Dieu: mais la raison est adioustee quant et quant, c'est assavoir, pource que Dieu y donnera bonne issue. Et voila en quoy consiste ceste felicité dont Eliphas a fait mention. Apprenons ici que quand Dieu nous veut exhorter à patience, il ne nous propose pas seulement, que nous ne pourrons pas eviter sa main, que nous perdons temps à luy estre rebelles, qu'il faut maugré nos dents passer par là, que nous ne pouvons pas resister à la necessité: car ce seroit une patience de Lombard, comme on dit, quand nous grincerions ainsi les dents et que cependant nous viendrions entant qu'en nous sera, nous eslever contre

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Dieu, que nous ne serions patiens sinon par force. Il faut donc si nous voulons estre patiens quant à Dieu, que nous soyons attirez d'un autre moyen, c'est assavoir que nous soyons consolez quant et quant, ainsi que S. Paul en parle au 15 (v. 4) des Romains, oh il met ces deux choses-la comme inseparables, c'est que pour avoir patience en toutes nos adversitez, nous prenions goust en la bonté de Dieu, que nous soyons resiouis de sa grace, que nous sachions que s'il nous afflige, c'est pour nostre salut. Et c'est ce qui nous est monstre en ce passage, quand il est dit, Ne refuse point la correction du Tout-puissant: car c'est luy qui est medicin de vos playes, c'est luy qui vous envoyera guerison de vos maux. Dieu donc nous declare ici qu'il ne veut point que les hommes s'assubietissent à luy pour dire, Puis que nous ne pouvons point faire autrement, il faut bien que Dieu soit le maistre, nous ne pouvons pas nous exempter de son empire. Or il n'est point question d'y venir en telle sorte, mais nostre Seigneur dit, Non: soyez patiens, humiliez-vous sous moy: et que vous preniez exemple à mes iugemens pour ne point murmurer à l'encontre, ne vous despiter: autrement il faudra que vous soyez batus de ma main, voire et en telle sorte que vous en serez accablez du tout. Mais si en toute humilité vous recognoissez vos fautes, et que vous m'en veniez demander pardon, vous sentirez allegement de vos maux, tellement qu'au milieu des plus grandes afflictions vous aurez occasion de me rendre action de graces. Voila (di-ie) ce qu'il nous faut mediter pour avoir une vraye patience. Or donc voyans que de nature nous sommes rebelles à Dieu, que si tost qu'il noue touche du petit doigt nous sommes faschez, voyans aussi que nous avons une telle fierté en nous qu'il nous semble que Dieu nous fait tort quand il nous chastie, quand (di-ie) nous avons ces deux vices-la si grans, il est bien difficile de nous en purger. D'autant plus devons nous mediter ceste doctrine qui nous est ici monstrée, c'est assavoir, que nostre Dieu en nous affligeant nous veut reduire à soy, ouy pour nostre bien et pour nostre salut.

Au reste il nous faut bien noter ceste promesse, qui est ici mise, c'est assavoir, que Dieu guerira les playes qu'il a faites. Il est vray que ceci n'appartient point à toue, mais il appartient à ceux qui reçoivent les corrections benignement. Et cependent notons que Dieu veut que tous soyent admonestez de retourner à luy, voyans une telle douceur qu'il leur monstre. Mais quoy? Il en y a beaucoup qui ne goustent point ce qui est ici contenu: et voila pourquoy aussi nous voyons tant d'impatience, tant de murmures, tant de blasphemes à l'encontre de Dieu. Les corrections sont partout: et où est la repentance? Il n'y en a point: mais

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nous voyons qu'il semble quo les hommes ayent conspiré de resister à Dieu iusques au bout. Pourquoy cela? D'autant qu'il y en a bien peu qui conçoivent ceste doctrine ici, ne qui reçoivent ceste promesse, pour dire, Seigneur c'est ton office de bander les playes que tu auras faites, et de donner guerison au mal. Et pourtant retenons bien ceste leçon, veu mesmes qu'elle est tant souvent reiterée. Car ce n'est point seulement en ce passage que le S. Esprit parle ainsi, mais nous voyons qu'il cet dit, Le Seigneur nous afflige, et au troisieme iour il nous guerit, tellement que Bail nous a donné quelque coup de verge, noua ne penserons pas pourtant qu'il ne nous vueille estre propice quand nous viendrons à luy. Quand telles exhortations nous sont faites aux Prophetes, c'est autant comme si Dieu nous disoit, Il cet vray que ie vous ay affligez pour quelque temps, mais ie poursuivray envers vous ma misericorde, elle sera perpetuelle: que si vous avez senti quelque ire, quelque signe de colere comme d'un pere qui sera courroucé contre ses enfans, ce n'est pas pourtant que ie vous aye hays, mais il a fallu que ie vous aye fait sentir le fruit de vos pechez, et que vous cognussiez que ie les ay en detestation: mais tant y a qu'en la fin vous sentirez que ie ne demande sinon de guerir les playes, et de donner guerison au mal que i'ay envoyé. Or il cet vrai que de prime face ceci encores ne nous sembleroit point estre convenable, que Dieu prenne plaisir à guerir les playes quand il nous aura navrez. Pourquoi ne nous laisse il en paix et en prosperité plustost? Mais i'ai desia monstré que les playes que Dieu fait, nous sont autant de medecines. Il y a donc double grace qui nous est ici monstrée: l'une est d'autant que Dieu quand il nous afflige procure nostre bien, qu'il nous attire à repentance, il nous purge de nos pechez, et mesmes de ceux qui nous sont incognus. Car Dieu ne se contente pas de remedier aux maux lesquels sont desia presens, mais il regarde qu'il y a beaucoup de semence de maladies cachées en nous. Il anticipe donc, il y met ordre, c'est un bien singulier qu'il nous fait que quand il semble qu'il viene contre nous l'espée desgainée qu'il nous monstre signe de courroux: toutesfois quoi qu'il en soit il se declare medecin. Voila pour un item. Et puis il y a la seconde grace qui nous est aussi bien monstrée, c'est assavoir, que Dieu lie les playes qu'il a faites, et y donne guerison. Et c'est ce que i'ai desia allegué de S. Paul (1. Cor. 10, 13), qu'il ne permet point que nous soyons tentez outre nostre portée, mais qu'il donne bonne issue à tous nos maux.

Ainsi donc combien que les corrections nous soient utiles, mesmes necessaires, et qu'il faille que Dieu nous sollicite en diverses sortes pour retourner

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à lui, si est toutesfois qu'il nous espargne, et ne regarde point à oc que nos pechez requierent, mais ce que nous pouvons porter. Et voila pourquoy il dit, qu'il nous chastiera en main d'homme, c'est à dire, qu'il n'y ira point selon sa vertu. Car que seroit-ce quand Dieu voudroit desployer son bras contre nous? helas qui seroit la creature qui pourroit subsister devant luy? mesmes il ne faut sinon qu'il monstre sa face courroucée, et voila tout le monde peri: et encores qu'il ne face point cela, seulement qu'il retire son Esprit, et il faut que tout defaille, comme il est dit au Pseau. 104 (v. 29). Mais il nous traite humainement, et cependant aussi il retire sa main quand il voit que nous sommes ainsi accablez, et que nous sommes courbez sous le fardeau, il nous espargne, voire moyennant que nous soyons d'un esprit humble, et debonnaire. Car nous savons ce qu'il declare en sa Loy, que si nous allons à l'estourdie contre lui, il ira de mesmes envers nous, comme il le dit aussi au Pseau. 18 (27): Ie serai revesche à l'encontre de ceux qui le seront. Nous aurons beau faire des obstinez contre Dieu, et des rebelles, et des furieux, ne pensons pas venir à bout de luy par ce moyen-la. Car il sera pervers avec les pervers, c'est à dire qu'il sera farousche quand il verra que les hommes useront contre lui d'une malice si obstinée, et qu'il faudra qu'ils soyent accablez du tout. Mais si nous avons une esprit debonnaire pour nous assubietir a la main forte de Dieu, i} cet certain que nous trouverons tousiours en luy ce qui est ici dit. Suivons donc ce qui nous est declaré par l'Apostre (1. Pier. 5, 6), Humiliez-vous (dit-il) sous la main puissante de Dieu: car quiconques baisse la teste, quiconques plie le genouil devant Dieu pour lui faire hommage: s'il tombe, il sentira la main de Dieu, pour le relever: mais qui s'eslevera contre Dieu, il faudra qu'il sente sa main lui estre contraire. Voulons-nous donc sentir la main de Dieu sous nous pour nous assister? Humilions-nous: mais quiconques se haussera, il faudra qu'il viene hurter contre la main de Dieu, et il sentira une foudre qui sera pour l'abysmer. Et ainsi retenons bien ceste doctrine quand il est dit: Ne refusez point les corrections du Tout-puissant. Quand nous aurons apprehendé la bonté de Dieu, que nous aurons cognu son amour paternelle, cela fiera pour nous adoucir les afflictions lesquelles autrement nous sembloroyent rudes et a pres. Hais cependant il faut qu'un chacun de nous applique à son usage ceste doctrine. Car il nous sera bien aisé de dire, Benit soit Dieu qui chastie ainsi les hommes, et cependant quand nous serons chastiez, qu'il ne soit point loué de nous, mais plustost que nous murmurions contre luy. Or il ne nous en faut pas faire en telle sorte: l mais quand nous serons affligez en nostre particulier,

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que nous recevions les corrections patiemment, et que nous prenions pour nous les exhortations que nous saurons bien donner aux autres. Cognoissons donc qu'il n'y a celui de nous qui n'ait beaucoup de vices en soy, et que ce sont autant de maladies que Dieu ne peut guerir sinon par le moyen des afflictions qu'il nous envoie. Il est vray s'il vouloit user d'une puissance absoluë, il le feroit bien autrement, mais nous ne parlons point de la puissance de Dieu, nous traittons seulement du moyen qu'il veut tenir envers nous. D'autant donc que Dieu veut tenir cest ordre là de remedier à nos vices en nous affligeant, il faut qu'un chacun pour soi estudie ceste leçon, afin que nous confessions tous avec David, Seigneur ç'a esté mon profit de ce que tu m'as humilié (Pseau. 119, 67). David ne parle point là des autres, pour dire, Seigneur tu as bien fait de chastier ceux qui ont failli, mais il commence par soy. Ainsi faut-il que nous en facions. Et c'est ce qui nous est ici monstré du S. Esprit, Voici l'homme que Dieu chastie est bien heureux. Et pourquoy? Car les hommes ne peuvent souffrir d'estre gouvernez de Dieu, ils se rebecquent et demeurent tousiours incorrigibles: pourtant il est besoin et profitable pour eux que Dieu les chastie. Or d'autant que nous voyons auiourd'hui la main de Dieu levée, et en general et en

particulier: nous devrions estre tant mieux touchez de ceste doctrine. On voit en quelles enormitez on est venu: et ainsi se faut-il esbahir si Dieu monstre une telle rigueur? Et encores est-il certain qu'il nous espargne beaucoup en ce faisant. Vray est qu'on ne voit pas qu'il punisse les meschans comme il nous fait, combien qu'ils soient rebelles et obstinez iusques au bout, et que pour toutes admonitions qu'on leur puisse faire ils ne se vueillent nullement renger à Dieu. Mais quoy? Il les adieurne par toutes les afflictions qu'il leur met devant les yeux en la personne des antres, et mesmes par celles qu'il leur fait sentir quelques fois en leurs personnes: et il les condamnera par contumace d'autant qu'ils demeurent ainsi rebelles et obstinez. Or de nostre costé prions-le qu'il ne permette point que nous soyons ainsi endurcis, mais que si tost qu'il nous monstrera les signes de son ire, qu'il besongne tellement en nous par son S. Esprit qu'il amollisse ceste durté de nos coeurs,, afin de donner lieu à sa grace, quand il nous aura receus à merci, comme nous en avons besoin, et comme nous le pouvons appercevoir si nous ne sommes par trop stupides.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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VINGTDEUXIEME SERMON,

QUI EST LE V. SUR LE V. CHAPITRE.

19. Il te delivrera de six afflictions, et en la septieme le mal ne te touchera point. 20. En temps de famine il te conservera de mort, et du glaive en temps de guerre. 21. Tu seras caché du fleau de la langue, et ne craindras point quand la calamité adviendra. 22. Tu te riras en la calamité et famine, et ne craindras point les bestes champestres. 23. Tu auras alliance avec les pierres, et les bestes sauvages seront reduites pour avoir paix avec toy. 24. Tu sentiras ton tabernacle estre en seurté, et en visitant ta maison tu ne seras point fasché. 25. Tu sentiras ta lignée augmenter, et ta race comme l'herbe de la terre 26. Tu viendras au sepulchre, estant plein comme un tas de bled est cueilli en son temps. 27. Voici, nous avons enquis de ces choses, il en est ainsi: escoute donc, et note le pour toy.

Nous traitasmes hier la consolation qui est ici mise à tous fideles quand Dieu les afflige: c'est que leurs playes ne sont point mortelles: car Dieu les delivre en la fin de leurs maux, mesmes que c'est luy qui est le medecin pour guerir leurs afflictions. Et de fait il les attrempe avec telle mesure, que nous ne sommes point du tout opprimez, pource qu'il nous supporte ayant pitié de la foiblesse qui est en nous. En somme donc Dieu fait par son conseil admirable que tousiours l'issue de nos afflictions est heureuse, et que nous avons dequoy nous resiouyr, voyant que c'est pour nostre bien et pour nostre salut: comme aussi sainct Paul en parle au 8. des Romains (v. 27). Or maintenant pour confermer ce propos, il est dit, Que Dieu delivrera les siens de six dangers, ou six afflictions, et

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qu'en la septieme le mal ne viendra point iusques à eux. Par cela il nous est signifié, que Dieu permettra bien que nous passions par beaucoup de miseres, et estans eschappez d'un mal, que nous rentrerons en l'autre, et que ce nous soit un exercice continuel pour tout le temps de nostre vie, qu'il n'y ait gueres de relasche pour les povres enfans de Dieu, qu'ils soyent tourmentez maintenant en une façon, maintenant en l'autre. Qui plus est, il faut et est expedient qu'ils soyent ainsi traittez à cause de leurs pechez: mais tant y a que Dieu donne bonne issue à leurs afflictions, combien que le nombre en soit infini. Voila en somme ce qui nous est ici monstré. Or nous avons besoin de ceste promesse 7 attendu l'ingratitude qui est en nous: car encores que nous ayons senti par experience que Dieu nous ait aidez et secourus en quelque mal: si puis apres nous sommes en danger, il nous semble qu'il n'est pas question d'attendre secours de luy. Ne voila pas une ingratitude et perversité trop grande? Tant y a que toutes fois et quantes que Dieu aide aux siens: c'est pour les asseurer au temps à venir, afin qu'ils puissent tousiours avoir leurs recours à luy, sachans puis que mon Dieu m'a aidé, et qu'il a eu pitié de moy en la necessité, il ne m'oubliera non plus tout le temps de ma vie: ie l'invoqueray, et auray mon refuge à luy: et ie suis certain qu'il est tousiours prest de remedier à tous les maux qui me pourront advenir. Voila donc comme Dieu nous veut asseurer de son secours, et nous ne nous y pouvons fier. A l'opposite quand il nous fait du bien, nous imaginons qu'il est las d'estre importuné de nous, qu'il ne voudra plus estre fasché, ou bien nous mettons en oubli son secours, tellement que nous ne concevons nulle esperance comme son intention seroit. Nous voyons donc que nous avons besoin de bien mediter ceste doctrine, c'est assavoir que Dieu nous delivrera de six afflictions: comme s'il estoit dit, qu'il ne nous faut point esperer en Dieu seulement pour un iour, ou seulement pour un coup: mais selon que nostre vie est pleine de beaucoup de miseres, que quand nous serons sortis d'un mal, il y en viendra encores un nouveau, que nous serons tourmentez de miseres infinies: d'autant donc que nous avons un combat continuel, et que nous serions incontinent accablez si nous n'avions Dieu prochain pour nous aider, que nous tenions pour certain qu'il n'y faudra point. Aucuns exposent ceci subtilement, comme s'il estoit dit, que Dieu tout le temps de nostre vie nous delivrera de maux, et en la fin qu'il nous en fera du tout sortir en nous recueillant hors de ce monde. Car comme le monde a esté creé en six iours, aussi la vie humaine est volontiers comprinse en ce nombre, et le repos est quand Dieu nous despouille de ce corps

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mortel: car voila comme il met fin à tous nos labeurs, torments et combats. Mais qu'il nous suffise d'avoir le simple sens de ce passage, c'est assavoir, que combien que nous soyons agitez de beaucoup de maux durant la vie presente, Dieu nous en fera sortir tousiours, et nous amenera à bon port. En somme il est ici parlé de sept corrections à la façon commune de l'Escriture saincte: car ce nombre de sept emporte une grande quantité, et comme infinie. Et voila pourquoy il est dit aux Proverbes (24, 16), Que le inste tombera sept fois le iour et sera relevé. Il est vray qu'aucuns entendent cela des pechez, mais Salomon ne parle sinon des cheutes que nous tombons d'autant que nous sommes batus de beaucoup de verges, que maintenant il y viendra quelque maladie, maintenant quelque autre adversité, maintenant on nous tourmentera, on nous fera quelque iniure. Voila donc les cheutes ausquelles les enfans de Dieu tombent, tellement qu'il semble au lieu de leur tenir la main forte, qu'il les laisse là tomber comme des petits enfans qui n'ont point de vertu. Mais quoy? Quand nous sommes ainsi tombez, Dieu nous releve tousiours: et mesmes comme il le dit en l'autre passage, il aura sa main au dessous, et ne permettra point que nous tombions trop rudement (Ps. 91, 12).

Apprenons donc par ce passage, que nous sommes admonnestez en premier lieu de n'estre point esbahis s'il nous faut venir en beaucoup de tribulations. Et pourquoy? Car Dieu nous a mis en ce monde à telle condition et à telle fin: il ne faut point qu'un chacun de nous se promette ceci ou cela. Et que gagnerons-nous de nous faire à croire d'avoir ce qui n'est pas en nostre main? Et Dieu aussi permettra tousiours que nous serons frustrez de nostre attente quand nous aurons esté si fols de conter sans luy, et que nous ne nous serons point remis à son gouvernement. Il ne faut point donc que nul se promette un repos continuel, veu que Dieu veut que nous combations et luy plaist d'ainsi nous exercer. Et au reste quand nous voyons que nous ne cessons de provoquer l'ire de Dieu, et qu'il y a tant de fautes en nous, faut-il sur cela que nous appetions d'estre à nostre aise, et en delices, et que nous n'en partions iamais? Ne seroit-ce point pour nous faire pourrir en nos ordures, sinon que nostre Dieu nous en purgeast par afflictions? Apprenons donc de nous apprester aux combats sachans qu'en vivant en ce monde nous n'y sommes pas comme en un paradis, mais nous y sommes pour y avoir beaucoup de miseres, et de fascheries d'autant que la volonté de Dieu est telle. Et ainsi cognoissons que les adversitez nous sont utiles, voire necessaires pour nostre salut, et qu'il faut que Dieu nous visite ainsi, et nous resveille. Voila quant au premier

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poinct, qu'ici le S. Esprit prononce, que les fideles seront suiets à beaucoup d'infirmitez Car il ne traitte sinon des enfans do Dieu, de ceux ausquels il fait misericorde, et toutes fois de ceux-la il dit, qu'ils ne seront point tormentez d'une affliction seule, mais ,de six, et de la septieme. Or cependant apres que nous aurons esté advertis d'estre patiens en toua nos maux, retenons aussi ceste consolation qui nous est donnée, c'est assavoir que Dieu iamais ne nous defaudra au besoin. Vray est qu'il ne nous subviendra point à toutes nos miseres pour nous en exempter du tout: mais tant y a qu'en temps opportun nous serons secourus de luy: et que cela nous suffise, combien que nous languissions, et que nous ne soyons pas si tost assistez de luy, comme nostre appetit le porte. Car nous avons nos desirs si bouillans que rien plus et Dieu differe, et nous laisse là pour esprouver nostre patience. Mais cependant qu'il nous suffise, comme i'ay dit, que Dieu nous a declaré, que nous ne serons pas frustrez de son aide, moyennant que nous attendions paisiblement iusques à ce qu'il cognoisse qu'il soit bon de nous delivrer. Voila ce que nous avons à retenir. Et pour conclusion quand Dieu nous aura fait sortir de beaucoup de maux qu'il ne permettra plus que nous y rentrions, mais nous en delivrera une fois pour toutes: c'est assavoir que Dieu ira tousiours augmentant sa bonté envers nous, et que si nous avons experimenté six fois, c'est à dire tant et plus, son aide, en la fin il se monstrera encores plus favorable envers nous, et declarera, que non seulement il nous veut tousiours tendre la main pour nous faire sortir des miseres où nous sommes: mais qu'il nous veut avoir en son repos eternel, qu'il veut mettre fin à toutes les fascheries desquelles nous sommes maintenant environnez. Ainsi donc que toutes les graces de Dieu qu'il nous a eslargi en la vie presente nous conduisent à ce but-la: c'est qu'en la fin nostre salut sera parfait et accompli. Dieu nous en donne maintenant quelque petit goust, mais attendons qu'il amene les choses à leur vraye perfection, et alors nous sentirons comme il est nostre Sauveur. Voila comme les biens que nous recevons en ce monde nous doivent donner une attente plus ample beaucoup, et plus haute de la bonté de Dieu, laquelle se monstre maintenant en partie, et non pas du tout.

Or apres qu'il a ainsi parlé il adiouste, Qu'au temps de famine nous serons delivrez. Aucuns entendent qu'ici Eliphas declare les sept afflictions dont il avoit parlé: mais ceste exposition-la tant subtile n'a point une fermeté où on se puisse arrester pleinement. Suyvons donc le sens naturel tel qu'il est: c'est assavoir, Que selon que les maux desquels Dieu nous afflige en ce monde sont quasi

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infinis, il faut que nostre esperance s'estende an long et au large, afin que nous attendions tousiours ceste delivrance qu'il nous a promise, ouy quelque espece de maux que nous endurions. Voila pourquoy il est ici parlé de la famine, de la guerre, des bestes sauvages, de quelques orages et tempestes, de feu, d'autres calamitez, comme nous voyons nostre povre vie estre assiegée de tant de sortes de maux que rien plus. Cela donc nous est declaré en somme que Dieu n'est point seulement pour nous retirer de famine, il n'est point soulement pour nous delivrer de la guerre: mais en quelque fascherie que nous soyons entrez, nous sentirons qu'il en a l'issue, comme il est dit, Qu'il a les issues de mort en sa main. Or ceci est bien necessaire: car nous voyons quelle est la perfection des hommes, c'est assavoir qu'ils distribuent les offices de Dieu d'autant qu'il leur semble qu'ils ne peuvent pas trouver remede à tous maux s'ils viennent en un mesme lieu. Voila pourquoy les. Papistes feront un sainct qui presidera sur les fiebvres, ou deux, ou trois, ou quatre: l'autre sera pour garder les fruicts de la terre: l'autre sera sur une telle maladie. Es pourquoy? Car ils imaginent, que s'ils ont leur recours à Dieu, quand ils sont en fiebvre, ou en hydropisie, s'ils vienent à lui pour estre aidez, qu'il ne pourroit point s'empescher de tant de choses, il vaut donc mieux qu'il y ait une office à part pour un tel sainct, ou qu'il y en ait deux, ou trois et puis que le semblable soit aussi bien à cestui-ci, et à cestui la. Voila comme les hommes par leurs superstitions diaboliques descirent par pieces la maiesté de Dieu, quand ils le despouillent ainsi de sa vertu, et la mettent aux creatures. Et ainsi notons bien ceste doctrine où il nous est declaré, que si Dieu retire de là peste, il retirera aussi bien du glaive, qu'il ne faut point qu'on aille distribuer son office à cestui ci, ou à cestui-la: que nous sachions qu'il veut estre Sauveur, non pas en partie, mais du tout. Ainsi donc ayons hardiment nostre refuge à luy, non pas en une espece de mal, mais quoy qu'il nous adviene, sachans bien que sa vertu sera estendue iusques à toutes les morts qui nous pourroyent menacer, comme il est dit qu'il n'a point seulement une issue pour nous delivrer de la mort, mais il a les issues qui nous sont incomprehensibles. Quand nous serons affligez d'un costé, Dieu nous fera sentir de l'autre qu'il nous assiste: quand nous serons enserrez, qu'il n'y aura nul moyen d'eschapper ce semble, Dieu en trouvera, voire à sa façon, c'est à dire par dessus le sens et opinion de la chair.

Or cependant nous sommes ici advertis derechef de nous preparer à patience, non pas seulement pour une espece de mal, mais pour tout ce qui nous peut advenir: comme nous voyons que

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les hommes sont nais à diverses afflictions. Or ie di ceci pource que ceux qui sont bien robustes pour endurer quelque mal, seront incontinent vaincus d'une autre tentation. Exemple on en trouvera qui pourront endurer povreté, mais une maladie les transporte tellement qu'ils se despitent contre Dieu, et n'y a nul moyen de les appaiser: les autres sauront bien porter maladie, ou ceci, ou cela, mais si on leur fait quelque tort ou iniure, qu'on tasche de leur faire deshonneur, là ils perdront toute patience. Il y aura donc quelque fois apparence de vertu en un homme quant à une espece de tentation mais aux autres il defaudra. Pour ceste cause il nous faut bien noter ce qui est contenu en ce passage, c'est assavoir que Dieu n'attribue point cela à louange quand un homme se monstrera vertueux en un endroit, et qu'au reste il sera froid, et incontinent abbatu: mais il faut que nostre patience aille plus loin, c'est assavoir, pour nous rendre paisibles en tout ce que Dieu nous voudra envoyer. Car quand nous sommes exhortez à estre patiens, Dieu ne nous met pas seulement devant les yeux un mal, ou deux ou trois, mais il dit, qu'un chacun de nous prenne sa croix, ou son fardeau. Et quel est ce fardeau la? Ce n'est point à nous de faire nostre pacquet, pour dire, I'en auray à telle mesure, et telle portion, mais c'est à Dieu de nous donner nostre charge. Or il nous advertit, que quand nous aurons esté persecutez en une façon, il faudra que nous rentrions en un combat nouveau, et tout divers. Il nous faut donc preparer a cela. Et voila pourquoy aussi les afflictions sont nommees Coupe, ou Verre: car tout ainsi qu'un medecin ordonnera à son malade telle quantité que bon luy semblera, le malade sera contraint de prendre un bruvage en telle portion que le medecin l'aura ordonné: ou bien un pere quand il nourrit ses enfans, il leur trenche leurs morceaux, et leur donne à boire et à manger selon son plaisir: ainsi il faut que Dieu dispose de nous et qu'il ait ceste authorité-là, de nous charger, et nous donner telle portion de miseres que bon luy semble. Puis qu'ainsi est retenons la doctrine qui est ici mise, que Dieu nous delivrera de famine en temps de sterilité, qu'il nous delivrera de glaive en temps de guerre, qu'il nous gardera des bestes sauvages, comme s'il estoit dit, Que les hommes ne seront point seulement assaillis de famine, on les autres de guerre, ou les autres de peste, ou les autres molestez de bestes sauvages, mais que les uns et les autres sentiront qu'ils peuvent avoir autant de nuisances, comme nous voyons qu'il y a de moyens pour nous fascher: que ce nous sont autant d'ennemis qui nous sont prochains: et que si nostre Dieu n'avoit tousiours sa main estendue s'il n'avoit pitié de nous pour nous delivrer, voilà

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cent mille morts qui nous menacent, et environnent de tous costez. Voila donc comme il faut qu'un chacun de nous pense bien aux dangers ausquels il est, que nous cognoissions combien nostre condition est miserable, afin d'estre tant plus soigneux d'invoquer Dieu. Mais cependant aussi que nous soyons prests à endurer patiemment, non seulement une espece de mal, mais un nombre infini, selon qu'il plaira à Dieu d'affliger chacun. Car il n'est point dit, que Dieu se contente quand il nous aura exercé en une sorte, mais il faut que nous passions par le feu et l'eau: c'est à dire que nous n'aurons point seulement une sorte d'afflictions, mais il faudra que quand nous serons sortis d'un mal, nous rentrions en l'autre. Voila en somme ce qui nous est ici signifié.

Or il est dit quant et quant, Que nostre alliance sera avec les pierres, et avec les bestes sauvages. En quoy Eliphas signifie que les choses qui ont accoustumé d'apporter nuisance et fascherie aux hommes, ne nous tormenteront point, comme sont les pierres des champs, et les bestes sauvages. Et comment les pierres des champs ? soit à cheminer, soit à labourer la terre: car nous savons que le labeur est beaucoup plus penible si une terre est pierreuse: qu'un povre homme travaillera beaucoup, ou il faudra que sa charrue se rompe souvent s'il ne destourne les pierres. Voila pourquoy donc nostre Seigneur declare, que les pierres no nous nuiront point soit à cheminer, ou au travail des champs: à cheminer (di-ie) pour avoir mauvaise rencontre. Il adiouste, Des bestes de la terre aussi: car nous voyons comme les bestes nous sont contraires. Or il est vray que de nature les bestes nous devroyent obeir, d'autant que Dieu a donné maistrise à l'homme sur toutes creatures, et mesmes il a creé les bestes à ceste fin-la, qu'elles fussent subiettes à, l'homme, qu'elles le recogneussent comme un Prince qui domine ici bas selon que Dieu l'a constitué. Mais tant y a qu'il faut maintenant que les bestes s'eslevent contre nous: et c'est d'autant que nous n'avons point fait hommage à Dieu de cest empire souverain qu'il a sur toutes creatures, et lequel il nous a communiqué. Comme si un homme tenant un fief d'un Prince, et estant son vassal avoit fait quelque offense, qu'il eust commis quelque trahison, ou qu'il se revoltast, le bien qu'il avoit sera confisqué. Ainsi nostre Seigneur en fait-il: car pour nostre ingratitude il a fallu qu'il nous ait despouillez des biens qu'il nous avoit mis entre mains: et mesmes qu'il ait armé les bestes sauvages, qui nous devoyent rendre pleine obeissance et qu'il les suscite iournellement contre nous. Voila d'où vient ceste contrarieté, et comme inimitié qui est entre les hommes, et entre les bestes.

Or il est dit ici, Que nous avons alliance avec les bestes, c est à dire, que Dieu retiendra la rage

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qui est aux bestes, qu'elles n'auront point affection de nous nuire. Il est vray qu'encores nous voyons bien que Dieu ne nous a point du tout desnuez do ceste domination qu'il avoit donnee à Adam. Car combien que les chevaux soyent des bestes pleines de fierté, les boeufs aussi, tellement qu'il semble qu'ils doivent foudroyer les hommes, encores les domte-on communement et on vient-on à bout. Et Dieu encores a voulu qu'il y eust quelques traces de sa bonté, puis que les hommes ont leur vie en ce monde, et iouissent de ses creatures en partie. Hais cependant ils n'ont pas en perfection telle alliance que Dieu a ici promise, car aussi ne leur seroit-il point convenable: il faut que nous soyons molestez et picquez par les bestes sauvages, afin que nous sentions les fruits de nostre rebellion contre Dieu. Tant y a toutesfois que c'est un don special que Dieu donne aux siens, quand ils sont sous sa garde et protection, c'est assavoir que les bestes sauvages leur sont paisibles, comme s'il y avoit alliance, et que Dieu y eust traité paix, qu'il fust là venu entre deux pour dire, Il est vray que les bestes vous ont esté iusques ici ennemis, mais ie veux qu'il y ait paix et accord entre vous. Voila donc ce qui est ici promis, voire comme un bien singulier a ceux qui se cachent sous l'ombre des ailes de Dieu. Or le moyen d'obtenir un tel privilege nous est encores monstré mieux en Osee (2, 18), quand il dit au second chapitre, que Dieu fers qu'il y aura alliance avec les bestes sauvages, voire par nostre Seigneur Iesus Christ. Car là il est notamment traitté de la restauration de l'Eglise qui estoit desolee et ruinee. Il est dit, que Dieu mettra paix par tout, et cependant il est adiousté par especial, qu'il fera que nous ayons alliance avec les bestes sauvages. Et pourquoy? Pource que Iesus Christ est heritier universel de toutes creatures, que tout luy est donné en main: et si nous sommes ses membres, nous serons participans du bien que le Pere luy a commis en toute perfection. Voila donc comme nous cheminerons parmi toutes les nuisances de ce monde sans que nous en soyons blessez, assavoir pource que Iesus Christ est nostre gardien, et qu'il preside sur nostre vie pour maintenir nostre salut. Cependant nous ne laisserons pas toutesfois d'estre molestez: comme il est besoin que Dieu nous chastie en diverses sortes: mais quoy qu'il en soit, si est-ce que nous sentirons que GO n'est point en vain que ceci a esté prononcé, c'est assavoir que Dieu rend les bestes sauvages comme domtees, tellement qu'elles ne s'eslevent point contre nous en une telle rage comme elles ont accoustumé, pource qu'il les tiendra là bridees. Or ici nous avons une doctrine bien utile, c'est assavoir, qu'il ne nous faut point mesurer l'assistance de nostre Dieu en ceste vie selon ce que nous voyons

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à l'oeil, mais selon le secours qui nous est promis d'enhaut. Et pourquoy? Car voila comme Dieu veut estre honoré de nous, c'est que nous contemplions les dangers qui nous sont prochains: et quand nous voyons qu'il y a tousiours comme une centaine de perils ausquels nous pourrions tomber, que nous ne laissions pas pour cela d'esperer en l'aide de nostre Dieu: Voici Seigneur il est vray que quand nous regarderons seulement ici bas, nous serons plus que confus, mais d'autant que tu as promis de nous assister au besoin, il faut que nostre vie maintenant s'appuye sur toy, il faut que nous la remettions entre tes mains. Voila un grand honneur que noua ferons à Dieu quand nous pourrons fermer les yeux à tous les dangers qui nous menacent, et que nous embrasserons la promesse qu'il nous a faite de maintenir nostre salut.

Or pour monstrer que les fideles se doivent du tout remettre à la protection de Dieu, il est dit, Qu'en temps de calamité et de famine, ils riront: non pas que nous soyons insensibles, ny mesmes que nous le devions estre: mais ce Rire ici emporte une telle confiance que nous ne soyons point effrayez comme sont les povres incredules, qui ne savent que dire si tost qu'ils se voyent en quelque hazard. Notons donc que les bons et les meschans sentiront bien le mal qui les presse, et apprehenderont les dangers pour les craindre. Mais cependant si un incredule voit quelque mal qui luy apparoisse, le voila tellement transporté de frayeur, qu'on ne le peut consoler. Et qui pis est, les hommes imaginent tousiours des torments, comme il est dit, Que le meschant fayra sans que nul le persecute: et en l'autre passage, qu'il ne faut qu'une fueille tomber d'un arbre pour espouvanter ceux qui n'ont point de foy en Dieu (Levit. 26, 17. 36; Prov. 28, 1). Voila donc comme les hommes, sinon qu'ils se fient en Dieu, et se remettent du tout à luy, seront espouvantez en sorte qu'ils ne pourront avoir nul repos: comme il est dit en la Loy (Deut. 28 66. 67), que leur vie sera pendante comme d'un filet: le matin ils diront, Sera-il possible que ie puisse aller iusques au soir? et le soir ils seront en perplexité assavoir s'ils pourront voir le matin. Voila donc comme ceux qui ne regardent point à Dieu sont en solicitude continuelle, et non seulement cela, mais ils sont en des angoisses si extremes, qu'ils ne savent s'ils sont vivans ou morts. Mais au contraire les enfans de Dieu apres qu'ils auront apperceu les maux, et qu'ils auront gemi, et seront saisis de quelque crainte, si est-ce qu'ils viendront tousiours là, Seigneur ie remets mon esprit en ta main, tu m'as racheté, tu es veritable, tu veux poursuyvre ta bonté sur moy iusques en la fin ainsi donc Seigneur que tu prouvoyes à tous mes dangers. Les fideleles ayans ainsi invoqué

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Dieu se confient qu'ils seront exaucez de luy, ils perseverent tousiours à l'invoquer: et encores qu'ils n'apperçoyvent point qu'il leur aide, si est-ce qu'ils vont tousiours leur train, sachans que leur salut est asseuré, d'autant qu'il est fondé en la verité de Dieu qui est infallible et immuable. Ainsi donc voila le Rire dont il est ici fait mention, ce n'est pas que les enfans de Dieu soyent stupides pour ne rien apprehender, qu'ils se moquent là quand Dieu les menace de quelque adversité: car ce ne seroit point vertu, ce seroit une brutalité plustost. Il faut donc que les enfans de Dieu craignent, et sur tout quand ils cognoissent que Dieu les visite pour leurs pechez, qu'ils y pensent de pres, et que mesmes ils apprehendent les maux de leurs prochains pour en avoir pitié: mais cependant ils se riront, c'est à dire, qu'ils pourront despiter tous maux: comme nous voyons que S. Paul en parle (Rom. 8, 34 ss.) quand il fait ses triomphes à l'encontre de povreté, de toutes maladies, de la faim, de la soif, du glaive, des choses presentes des choses advenir, voire mesmes quand il seroit question de batailler contre les puissances d'en haut S. Paul se glorifie là qu'il en viendra à bout. Et pourquoy? Car nous pouvons deffier toutes les nuisances que nous voyons advenir aux hommes, quand nous savons que Dieu nous a prins en sa garde, et qu'il veut estre nostre boucher.

Or il est dit consequemment, Que l'homme fidele visitera son tabernacle, et n'y trouvera point mauvaise rencontre qui le fasche: il sentira que son lignage sera augmenté, et que la race mesme de son bestail sera benite de Dieu. En ceci il nous est monstré, que Dieu pour declarer l'amour qu'il nous porte ne se contente point de remedier à nos maux, et de nous en delivrer, mais aussi qu'il nous benit en diverses sortes, et nous fait prosperer, afin que nous sentions sa grace sur nous. Voila quel est le sommaire de ce qui est ici contenu. Or comme nous avons besoin de considerer de pres la bonté de Dieu, pource qu'il nous subvient en nos afflictions: aussi d'autre costé en tous les biens qu'il nous eslargist, il faut que nous soyons attentif à cognoistre le soin paternel qu'il a de nous: et sur tout quand il nous recueillira de ce monde que nous cognoissions ce qui nous est ici monstré par le sainct Esprit, comme nous declarerons tantost: en somme qu'en tout et par tout Dieu sera la conduite des siens, et combien qu'en ceste vie mortelle ils ayent à endurer, qu'ils soyent subiets à beaucoup de changemens et revolutions, neantmoins Dieu les preservera, et sa benediction sera suffisante pour les garder iusques en la fin. Voila ce que le sainct Esprit nous a voulu monstrer par la bouche d'Eliphas. Or nostre Seigneur entre les autres graces qu'il promet aux hommes, et ausquelles il

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veut estre cognu benin et amiable, c'est quand il donne des enfans: car nous savons que la lignee est un honneur singulier que Dieu fait aux hommes, et mesmes s'il veut que sa bonté soit cognuë iusques aux bestes, si quand les bestes profitent et augmentent. Dieu veut qu'on apprehende sa bonté et faveur en cela, que sera ce donc quand il crée des enfans, et les forme à son image? Car en la nature humaine n'y a-il point une dignité et excellence beaucoup plus grande qu'en toutes autres creatures? Ainsi donc il ne se faut point esbahi que Dieu note tant souvent ceste benediction en l'Escriture saincte, comme une chose precieuse. Cependant si les hommes sont affligez de leurs enfans, qu'ils cognoissent que cela procede du peché, et que l'ordre de Dieu y est renversé: tant y a que nous pouvons sentir manifestement que Dieu ne sauroit mieux monstrer en ce monde l'amour qu'il nous porte, Di sa grande bonté, qu'en nous donnant lignee.

Finalement il est dit, que l'homme fidele sera recueilli au sepulchre comme un tus de bled sera recueilli en son temps, et mis au grenier: qu'ainsi l'homme y viendra en abondance, c'est à dire qu'il sera rassasié. Ici Eliphas a voulu dire, que Dieu preservera les siens de mort violente, et qu'il les conduira tellement en ce monde, que quand il en faudra partir, ce sera comme si on recueilloit du bled en la moisson. Or il vaut mieux qu'un bled soit mis au grenier. que de perir par les champs: que seroit-ce si on laissoit du bled aux . champs quand il est meuri? Il faudra que les grains tombent, et qu'ils viennent à mal, les oiseaux en mangeront une partie, L'autre sera pourri et gasté: mais s'il est recueilli au grenier, on l'applicque à bon usage. Ainsi donc Eliphas promet que Dieu apres avoir fait fructifier ses fideles en ce monde, qu'ils viendront à se meurir, et qu'il les recueillira à soy, comme on recueille le bled. Il est vray que ceci n'est point perpetuel: car nous verrons quelquefois que Dieu souffre que les siens tombent en mort violente, qu'il les retire de ce monde ici en fleur d'aage, voire en leur enfance. Nous voyons que Cain est venu iusques à une grande vieillesse, et Abel a esté ravi par le glaive. Comment sera-ce donc que Dieu preservera ses fideles iusques à ce qu'ils soyent bien meuris, comme si on amassoit le bled au grenier? Or il nous faut noter en premier lieu que quand l'Escriture parle de ces benedictions temporelles, elle signifie ce qui advient communement, et non pas tousiours. Et au reste il nous faut faire comparaison d'un plus grand bien à un moindre. Quand Dieu permet que les siens soyent retirez de ce monde bien tost, c'est pour leur profit. Car Dieu pourvoit mieux à un homme fidele quand il l'appellera à soy en l'aage de vingt ou trente ans, que s'il le laissoit vivre iusques à soizante. Et

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sur tout quand nous voyons le monde desbordé en telles corruptions, que tout est auiourd'huy confus, ceux que Dieu retire à soy ie vous prie ne devons nous point les estimer plus heureux que s'ils avoyent ici a languir? c'est un miracle si les hommes peuvent persister et qu'ils viennent iusques en l'auge de vieillesse: car nous voyons les filets de Satan qui sont tendus, et qu'il est bien difficile de cheminer parmi tant de desbordemens. Si donc Dieu retire les siens bien tost, sachons que c'est pour un plus grand bien qu'il le fait. Et mesmes sur cela nous avons à cognoistre, que s'ils sont privez de ceste benediction qui est petite au pris de ce que Dieu leur veut donner, ils ne laissent pas d'estre aimez et favorisez de luy quand il permet qu'ils tombent ainsi en une mort violente: comme ceux qui sont persecutez par les tyrans ont une mort plus precieuse beaucoup. Car ils presentent un sacrifice qui est plaisant à Dieu: et ce luy cet une offrande de bonne odeur, quand il voit que sa parolle est seellée par le sang des martyrs.

Ainsi donc quand nous ferons comparaison du plus petit au plus grand, nous trouverons que ceste promesse n'est iamais vaine envers les fideles, qu'ils ne sentent tousiours ceste benediction de Dieu, de les amener au sepulchre, comme le bled qui est cueilli en son temps: car quoy qu'il en soit, il les meurit tousiours. Si un fidele meurt en l'aage de trente ans, que fait-il? Il ne semble point qu'il sen soucie, il n'y aura point grande resistence, comme nous voyons aux incredules, quand mesmes ils seront vieux comme terre, ainsi qu'on dit. Voila un contempteur de Dieu, un homme prophane, qui n'aura iamais pensé à la mort, quand ce viendra que Dieu le pressera à bon escient' ce sera à grincer les dents, à se despiter, pensant resister à la mort: Et ne pourrois-ie encores prolonger ma vie d'un an? Il semble que ce soit un

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bois verd qui esclatte de tous costez. Au contraire, quand un fidele meurt encores qu'il endure beaucoup, il se remet à Dieu, et se console en luy, et encore qu'on voye resistence en son corps, si est-ce qu'il a son esprit paisible, et ne demande sinon de se conformer a la bonne volonté de Dieu, aimant mieux mourir quand Dieu l'appelle, que de vivre ici. Brief il ne demande que d'obeir à son bon Pere celeste. Nous voyons donc comme Dieu meurit tousiours les siens devant que les appeller de ce monde, tellement qu'ils sont pleinement rassasiez quand ils vienent au sepulchre, et que celuy qui apportera vingt ans au sepulchre sera plus meuri qu'un autre qui en apportera un milion par maniere de dire: comme nous voyons que les incredules s'enveniment à l'encontre de Dieu quand il les appelle là, tellement que iamais ne sont meuris ne rassasiez. Ainsi donc notons que iamais Dieu ne prive les siens de ce qu'il leur promet en ce passage, c'est assavoir que quoy qu'il en soit, ils viendront an sepulchre comme un bled qui sera bien meur, et qui pourra estre appliqué à bon usage. Et ainsi qu'un chacun de nous se contente, quand Dieu luy aura fait la grace de vivre en ce monde, ayant ce tesmoignage, que nous sommes vrayement des siens, et qu'il nous veut retirer à soy. Et combien que pour un temps il nous vueille entretenir en ce monde pour nous y exercer par beaucoup d'afflictions et de miseres, que nous ne laissions pas de gouster tousiours sa bonté, laquelle il nous fait sentir en tant de sortes, et de laquelle nous aurons pleine iouyssance apres la vie presente, quand il nous aura appellez à ce repos eternel qu'il nous a appresté, et lequel nous a esté acquis par la mort et passion de nostre Seigneur Iesus Christ.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc.

SERMON XXIII

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LE VINGTTROISIEME SERMON

QUI EST LE I. SUR LE VI. CHAPITRE.

Iob respondant leur dit: 2. A la miene volonté que ma destresse fust bien pesee, et qu'on mist aussi en la balance mes douleurs. 3. Elle seroit pesante plus que le gravier de la mer, parquoy mes paroles sont englouties. 4. Car les fleches du Tout-puissant sont en moy, desquelles le venin boit mon esprit' les frayeurs de Dieu sont dressees contre moy. 5. l'Asne sauvage bruira-il aupres de l'herbe, et le boeuf mugira-il aupres du fourrage? 6. Ce qui n'a point de saveur, et sans sel, se mangera-il? Ie blanc d'un oeuf sera-il savoureux? 7. Or ce que mon ame avoit refusé de toucher, est comme la maladie de ma chair. 8. A la miene volonté que ce que ie demande m'adviene, et qu'on m'ottroye ce que i'aime. 9. C'est que Dieu me froisse, et me brise, et que ie soye fendu de lui comme un arc.

Nous avons ici à considerer quel est l'estat d'un povre homme quand Dieu l'afflige, et qu'il luy fait sentir un tel mal, qu'il luy peut sembler qu'il a Dieu pour son contraire: nous voyons qu'il D'y a vertu aux hommes qui puisse subsister quand cela est. Il est bien vrai que Iob n'a pas esté iamais du tout abbatu, qu'il n'ait eu quelque patience, mais tant y a que ce n'a pas esté sans grandes difficultez, qu'il s'est peu ainsi recueillir pour avoir quelque comfort. Cependant (comme i'ay dit) nous avons à contempler en quelles angoisses est l'homme mortel, quand Dieu se declare comme sa partie adverse. Or il nous est bien utile de mediter ceste doctrine, d'autant que nous sommes par trop nonchalans, et mesmes il y en a bien peu qui pensent à ceste espece de tentation Car quand on nous parle de souffrir quelque mal, d'estre patiens en adversité, nous sommes charnels, et ne montons point plus haut que cc que nostre sensualité comprend: c'est à dire que nous pouvons endurer des maladies, on nous peut faire quelque tourment, ceci ou cela nous peut advenir. Or le plus grand mal qui puisse du tout accabler les hommes, c'est quand Dieu les presse, et qu'il leur fait sentir son ire, comme s'il estoit là à l'opposite d'eux pour dire, Comment m'avez vous ainsi offensé? Quand donc Dieu apparoist ainsi contraire aux hommes, voila une tentation qui surmonte tout ce que nous pouvons endurer en nos corps. Et voila pourquoy i'ai dit, qu'il est bon d'examiner de pres ce qui est ici contenu.

Iob donc dit, qu'il voudroit bien qu'on pesast ses destresses, et que de l'autre costé on mist en

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semble à la balance ses douleurs, c'est à dire, le mal qu'il endure et souffre. Car alors (dit-il) on verroit que ce mal ici seroit plus pesant que le gravier de la mer. Et que ainsi soit, Dieu a descoché ses fleches contre moy, voire des fleches envenimées, tellement que i'en suis comme bruslant, mon esprit en est comme humé, ou mon esprit est confit en amertume, à cause de ces fleches de Dieu qui m'ont ainsi percé. Voila par où il commence. Or il semble bien qu'ici il forme une complainte iniuste, quand il dit, que son mal est si grand, qu'il n'y pourroit avoir douleur pareille, ne qui responde. Et ceci approche de ceste complainte que faisoit Cain, laquelle (comme nous savons) n'estoit pas sans blaspheme. Car apres que Cain a ouy la condamnation que Dieu prononce contre luy, il est vrai qu'il ne se peut pas iustifier (car son peché est tout notoire, il est convaincu) mais il accuse Dieu de cruauté, ou de trop grande rigueur. Ma punition (dit-il) est trop grande, ie ne la puis porter, tu me dechasses de toute la terre, ie ne puis subsister devant ta face: comment me traittes tu ? Nous voyons là que ce miserable', combien qu'il ne puisse contredire qu'il ne soit iustement puni, toutesfois a son subterfuge, que Dieu ne le punit point en equité, mais qu'il passe mesure de rigueur contre luy. I'ai dit qu'il semble bien que lob face le semblable: car il dit, que s'il est en grand' destresse il ne s'en faut pas esbahir pource que l'affliction qu'il endure surmonte, et est beaucoup plus pesante: comme s'il disoit, qu'il ne se peut assez plaindre, veu que Dieu le traite si asprement. Or nous avons veu qu'il estoit venu iusques là de maudire le iour de sa naissance, qu'il eust voulu que sa mere l'eust avorté: et non seulement cela, mais il deteste le iour auquel il estoit nay. Il semble bien donc que Iob ne puisse pas estre excusé: et de fait (comme desia nous avons declaré) combien qu'il ait bonne cause, si est ce qu'il la deduit mal: et faut qu'on cognoisse en cest endroit quelque infirmité: cependant il ne laisse pas de parler en verité, quand il dit, que le mal qu'il endure est si grand, et si extreme que mesmes ses paroles sont englouties, qu'il est là comme un homme accablé qui n'a nulle vigueur, que tout ce qu'il pourra dire ne sera rien au pris de ceste affliction de laquelle Dieu le presse.

Notons donc que nous avons ici deux choses l'une est que nous voyons que c'est d'une povre creature, quand Dieu la presse de sou iuge

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ment, comme desia nous avons dit: et au reste, que nous cognoissions, qu'en combatant contre nos tentations, combien que nous mettions peine d'y resister, et de nous assubiettir à Dieu, toutesfois nous declinons ou ça ou là par infirmité, qu'il n'y a iamais telle vertu en nous, sinon que Dieu nous soustiene, et qu'il ne permette point encores que nous flechissions. Et pourquoy? Il est expedient de cognoistre que nous ne sommes point de fer, que nous ne sommes point comme des rochers, mais que nous sommes hommes mortels pleins de fragilité. Il est bon que Dieu nous face sentir cela. Et ainsi encores qu'il nous assiste en nos afflictions, tellement que nous ne soyons point vaincus: toutesfois si est-ce qu'il nous faut estre navrez, et que nous clochions, c'est à dire qu'il y ait tousiours quelque foiblesse qui se monstre parmi la vertu que Dieu nous donne. Voila les deux poincts que nous avons ici à regarder.

Or en premier lieu reduisons en memoire ce que i'ai desia touche: c'est que si nous sommés tentez, quand il y a quelque mal qui nous presse selon le corps, il nous faut encores plus craindre ceste tentation spirituelle, quand Dieu nous appelle en iugement, et qu'il est là comme nostre iuge, qu'il nous faut respondre devant luy, et rendre conte. Vrai est que nous apprehendrons beaucoup plus ce qui nous attouche selon la chair. Et pourquoy? Car nous sommes adonnez là du tout. Ainsi donc communement nous verrons les hommes qui craignent famine, ou peste, ou maladies, ou la mort, qui est l'extremité: si on nous menace de cela, nous sommes effrayez, si on nous parle de Dieu, nous De sommes gueres esmeus. Et pourquoy ? En cela monstrons-nous que nous sommes hebetez, voire iusques au bout, comme ceux qui ne different gueres d'avec les boeufs ou les asnes: d'autant que nous faisons si peu de cas de l'ire de Dieu, et de ceste damnation qui est apprestée à nos ames (ie di de ceux qui demeurent ennemis de Dieu) mais si on nous parle de quelque chose qui concerne la vie presente, nous sommes estonnez tant et plus. Tant y a que cependant que les autres demeurent stupides, Dieu ne laisse pas d'exercer les siens en telle sorte qu'il leur fait sentir son ire, et alors (comme i'ay dit) ils sont tentez sans comparaison plus que s'ils enduroient tous les maux lesquels il est possible d'imaginer. Quelque fois nous trouverons estrange, quo les fideles parleront ainsi: Et quoy ? Dieu s'est monstré envers moy comme un lion: il a desbrisé tous mes os, ie suis en un feu ardant, ie ne sui que devenir, mon ame est comme engloutie, mon corps est comme pourri, ie n'ai que puanteur en moy. Pourquoy I est-ce que les fideles parlent ainsi? Il semble I

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qu'ils soient delicats et effeminez, et toutesfois ce sont ceux qui ont esté les plus robustes et constans, et que nous voyons avoir esté gouvernez par l'Esprit de Dieu, pour avoir une magnanimité invincible. David n'a-il point eu une belle patience ? Dieu la exercé tant et plus, et nous voyons qu'il a surmonté tousiours, que iamais ne s'est desbauché pour affliction qu'il lui advint. Voila donc comme un gendarme qui a esté exercé en tous combats, voire et non pas un iour, ni un an, mais toute sa vie, et aiant tant d'experiences, il se plaint comme si iamais n'avoit senti nul mal, qu'il ne seust que c'est d'estre affligé. Voire: mais notons (comme i'ai dit) qu'il n'estoit point pressé de maux corporels: et combien qu'il fust sensible comme les autres, si est-ce qu'encores ne lui eust-il gueres cousté de supporter une maladie, ou souffrir quelque autre chose semblable. Qu'est-ce donc qui le pousse à se plaindre ainsi? (:C'est pource qu'il entre en soy, et qu'il est touché en sa conscience, comme si Dieu non seulement l'avoit abandonné mais qu'il luy fust ennemi mortel, qu'il le persecutast iusques aux enfers pour dire, Tu n'auras ni paix, ni trefves que ie ne t'abysme du tout. Quand donc David est ainsi pressé du sentiment de ses pechez, qu'il apperçoit que l'ire de Dieu est comme enflambee contre lui, voila qui le presse iusques au bout. Ezechias en sent autant. Car Dieu ne l'afflige point de maladie seulement, comme il nous pourra advenir communement: mais outre cela il luy monstre un signe de son ire. Il luy semble donc que Dieu vueille renverser et aneantir tontes les graces qu'il luy avoit faites auparavant: et puis que sa mort soit cause que le service de Dieu qui avoit esté establi par sa main, soit abbatu. Quand Ezechias conçoit une telle vengeance de Dieu et si horrible, il faut bien qu'il soit ainsi espouvanté. Et voila pourquoy il fait telles complaintes, comme elles sont contenues en son cantique.

Ainsi donc notons quand Dieu nous afflige selon le corps, que nous pouvons bien prendre les maux qu'il nous envoyera en patience: car cela n'est rien an prix de ceste angoisse qu'endurent ceux ausquels il fait sentir son ire et sa vengeance: et toutesfois il nous est utile de venir là. Et combien que ce nous soit une chose tant dure et amere, si faut-il neantmoins que nous y venions. Et pourquoi ? Car ceux qui ne conçoivent que leurs maux corporels n'ont garde de cercher guerison des maladies de leurs ames d'autant qu'ils ne les apperçoivent point: ils n'ont garde de cercher reconciliation avec Dieu, car ils n'apprehendent pas son iugement. Ainsi donc il nous est plus que necessaire (comme i'ai desia dit) d'estre navrez du iugement de Dieu, et que l'aians apprehendé nous soyons contraints de gemir sous telles angoisses,

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comme nous voyons qu'elles ont esté en Iob. Il est vrai qu'un chacun n'aura point pareille I mesure, et Dieu aussi cognoist nostre portée, selon qu'un homme sera debile, et que Dieu ne l'aura` point doué d'une si grande grace de son sainct Esprit: et bien, s'il lui fait sentir son iugement, ce sera en le supportant, il lui fera gouster sa misericorde au milieu de son ire, tellement qu'elle ne lui sera point espouvantable. Hais celui qui aura receu une force plus singuliere et lequel Dieu aura fortifié par son S. Esprit, ii faut que celui-la soustiene de plus grands hurts, et beaucoup plus rudes que ceux qui sont foibles comme petis enfans. Et voila pourquoy nous voyons en David, en Ezechias, en Iob de ces combats spirituels, qu'un chacun de nous ne trouvera point en soy. Il est vrai que nous en aurons nostre portion: car (comme i'ai dit) nous serions stupides sans cela, et ce seroit un signe que nous serions delaissez de Dieu, que nous aurions nos consciences par trop endormies: mais quand Dieu nous presse de son iugement, cola n'est que pour un pou, si nous faisons comparaison de nous avec ces saincts personnages qui ont combatu contre les douleurs de la mort, et d'enfer. Et pourquoy? Car Dieu les avoit armez, et mesmes il les avoit tellement munis de sa vertu, que combien qu'ils aient flechi, si est-ce qu'ils n'ont point esté abbatus entierement, et encores qu'ils aient esté abbatus, si est-ce que Dieu les a relevez. Or donc il nous faut bien noter ce qui nous est ici dit. Et au reste quand nous voyons que Iob est tant pressé, voire luy qui nous est comme un miroir de patience, apprenons de cheminer en solicitude: si cela est advenu au bois verd, que sera-ce du sec ? Nous voyons que Iob brusle ici d'angoisse, nous voyons que les torments l'eslourdissent en sorte, qu'il ne sait qu'il doit prononcer, que sera-ce donc quand Dieu nous voudra affliger en sa rigueur? ne faudra-il point que nous deffaillions du tout ? Or cela ne nous doit point estonner: mais si est-ce qu'il faut que nous craignions: car nous serons tous assez hardis loin des coups: comme nous avons accoustumé, tellement qu'il n'y a celuy qui ne se face vaillant iusques au bout, et nous semble que rien ne nous pourroit abbatre. Advisons plustost quelle est nostre foiblesse, afin de n'estre point enflez d'une vaine presomption, qu'il faut que nous cognoissions que nous sommes povres creatures, et que nous ne pouvons tenir bon une minute de temps contre les assauts qui nous peuvent estre livrez de costé et d'autre, sinon que nous recourions à nostre Dieu, le prians qu'il nous fortifie. Voila donc ce que nous avons à faire quand nous voyons l'exemple de Iob.

Et au reste notons bien ce mot, quand il dit, Que les fleches de Dieu sont en luy, et que le venin

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en boit son esprit, ou que son esprit boit le venin: car tons les deux se peuvent dire. Mais le principal que nous avons ici à noter, c'est que Iob signifie qu'il n'a point ici à faire aux hommes, que ce n'est pas comme quand nous endurerons quelques afflictions selon la chair: Ie cognoy (dit-il) que c'est Dieu qui me fait la guerre: et non seulement cela, mais ses fleches (dit-il) sont dedans moy, elles sont entrees iusques au coeur, et m'ont percé Or en premier lieu Iob monstre qu'il faut qu'il soustiene les combats comme si Dieu luy faisoit la guerre. Et qu'est-ce quand l'homme mortel qui n'est rien doit venir iusques là qu'il sente que Dieu s'addresse et s'attache à luy: et cependant qu'il puisse subsister? comment sera-il possible? Tant y a (comme i'ay desia dit) qu'il faut que nous soyons là amenez pour nostre profit. Et de fait nous profitons mal sous les verges de Dieu, si cependant nous faisons nos discours de penser aux hommes pour voir d'ou les maux nous procedent, et que nous demeurions ici bas: c'est tresmal regardé à nous. Pour exemple, celuy qui aura une maladie, s'il regarde, Un tel inconvenient m'est advenu, voila qui en est cause, et qu'il ne puisse souffrir quelque autre affliction, où Dieu luy baillera occasion de sentir son ire: cestui-la n'a garde de recevoir fruict et des chastiemens que Dieu luy envoye. Quand (di-ie) nous ne cessons d'alleguer ceci ou cela pour nous retenir aux creatures, nous profitons bien mal. Il faut donc monter iusques à ce degré, c'est que les maux nous vienent de Dieu, et qu'ils nous vienent à cause de nos pechez: là dessus que nous cognoissions que c'est autant comme si Dieu avoit tiré ses fleches, comme s'il nous avoit navrez. Et il faut quo nous en venions là. Ainsi donc meditons bien ce mot quand Iob dit, que les fleches du Tout-puissant sont descochees à l'encontre de luy: voire et notamment il dit qu'elles sont en luy, et que son esprit en est comme humé. En quoy il signifie que sa destresse vient de ceste frayeur de Dieu, comme il adiouste, que les frayeurs de Dieu sont dressees contre luy. Or pour mieux comprendre ce passage, notons que souvent Dieu affligera ce x qui sont obstinez et endurcis. Mais quoy? Leur esprit n'est point humilié pourtant: car ils repoussent tous les iugemens de Dieu, comme l'enclume repoussera le marteau. Mais Dieu navre ceux qu'il luy plaist quand il les veut humilier, tellement qu'ils sont percez iusqu'au bout, jusqu'au profond du coeur. Voila ce que Iob a voulu exprimer. Il est vray quelque fois que ceci adviendra bien aux reprouvez ce semble: mais quand tout sera conté et rabatu, c'est une grace speciale que Dieu fait à ses esleus et à ses enfans, quand il les perce ainsi tout outre, et qu'il leur fait sentir sa vengeance dedans leur coeur, telle

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ment qu'ils sont là comme engloutis, que leurs esprits sont là consumez. Cela nous sera bien dur, et nous le fuyrions ail nous estoit possible: mais si est-ce que Dieu par cela procure nostre salut, et vaut beaucoup mieux qu'ainsi soit, que si nous estions stupides pour repousser toutes les apprehensions que Dieu nous envoye quand il nous veut affliger pour nos pechez, et nous faire sentir que c'est une chose espouvantable de l'avoir contraire. Voila comme il nous faut faire nostre profit de telles navreures, cognoissans que Dieu nous veut humilier, afin que nous ne soyons point comme ces contempteurs. qui ne font que se moquer de ses iugemens: mais qu'il nous les veut faire sentir au vif, afin que nous tremblions dessous. Et au reste nous voyons la necessité que nous avons d'une telle medecine, veu que nous sommes tant eslourdis à suivre les appetis de nostre chair. Car qu'est-ce que profite la parole de Dieu en nous? comment sommes-nous esmeus de toutes les menaces qu'on nous fait? Il semble que nous devions tenir bon contre Dieu, et le despiter par nos defiances. Voila donc l'orgueil qu'on apperçoit communement aux hommes, et nous y serions subiets n'estoit que Dieu nous en purgeast par ce moyen ici: c'est qu'il se monstrast ainsi rude envers nous, que nous sentissions ses fleches entrer dedans nos coeurs, et que nos esprits en fussent tous humez.

Or Iob dit pareillement, Que les frayeurs de Dieu sont dressees contre luy Et pourquoy? car ses parolles sont comme englouties, ou consumees. Quand il dit, que les frayeurs de Dieu sont dressees contre luy, il signifie (comme desia i'ay touché) qu'il n'a point les hommes pour ennemis, mais que c'est Dieu luy - mesme qui luy fait la guerre. Il est vray que nous pourrons bien estre assaillis du costé des hommes, et toutesfois nous ne laisserons point de cognoistre ce qui est ici dit, c'est assavoir que Dieu arme ainsi ses creatures afin de nous monstrer son ire. En somme Iob de quelque costé que le mal le menace, mesmes qu'il le navre, il faut qu'il recognoisse que c'est la main de Dieu qui le touche et le presse. Et pour ceste cause il dit, les frayeurs. Il cognoist bien quelle est l'intention de Dieu quand il l'afflige, c'est assavoir à ce qu'il retourne à luy que Dieu ne demande sinon de recevoir les siens à merci, et de les delivrer du mal qu'ils endurent: mais en ces douleurs. qu'il souffre il ne peut pas apprehender la bonté dont Dieu veut user envers luy. Et voila qui est cause de nostre impatience, et que nous ne sommes point touchez Gomme il appartient pour rendre l'honneur à Dieu tel qu'il luy est deu. Qu'ainsi soit, quand nous parlons d'invoquer Dieu, et le requerir qu'il nous soit pitoyable, cela n'est que par ceremonie iusqu'à tant que nous ayons cognu que nous

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n'en pouvons plus, et que nous sommes comme povres damnez, que nous sommes comme creatures perdues: iusques à ce quo nous ayons bien cognu cela au vif, il est certain que ce no sera que par acquit que nous demanderons à Dieu qu'il ait pitié de nous. Et pourtant iamais l'homme mortel n'honore Dieu à bon escient, sinon qu'il soit confus en soy: car ce n'est point tout de dire que Dieu soit superieur par dessus nous, et que nous lui soyons subiets comme toutes creatures, mais il faut que nous lui rendions ceste louange-la, que lui seul est ;iuste, et qu'il n'y a en nous que toute iniquité, que nous ayons la bouche close, que nous n'ayons nulles excuses, afin de nous faire valoir: mals que nous cognoissions qu'il n'y a qu'opprobre pour nous, que nous meritons d'estre reiettez comme puants et execrables. Si nous n'en sommes venus iusques-là, ce n'est point honorer Dieu, et le servir, comme sainct Paul le monstre au 3. des Romains (v. 19). Car quand il parle de la gloire infinie de Dieu il dit, qu'il faut que nous venions devant lui en telle crainte et humilité, que nous soyons comme povres malfaiteurs ayans la corde au col, que nous soyons aux enfers, sinon qu'il nous en retire par sa bonté infinie. Ainsi donc ce n'est point sans cause que Dieu afflige les siens, et qu'il les presse en telle sorte qu'il les amene iusques-là: c'est afin qu'il soit glorifié par eux.

Touchant ce qu'il dit, que ses paroles sont englouties: c'est autant comme s'il disoit, qu'il ne parle point de rhetorique, comme nous verrons des hommes qui sont eloquens pour faire valoir leurs maux. Ceux qui seront mignars, quand ils endureront quelque petit mal, il ne faut point d'advocat pour plaider leur cause, il semble à les ouir parler qu'il n'y ait qu'eux dont on doive avoir compassion. Or ceux qui savent ainsi bien causer et babiller monstrent bien que leur mal ne les presse pas tant: car s'ils estoient touchez à bon escient, il est certain qu'ils monstreroient ce qui est ici dit. Et voila pourquoy au Cantique d'Ezechias (Isaie 38, 14) notamment il est parlé qu'il a gasouillé comme les arondelles, qu'il n'avoit plus voix humaine pour exprimer ce qu'il avoit conceu mais qu'il estoit là tellement enserré d'angoisse, qu'il ne savoit que dire, qu'il ne pouvoit coucher ses mots, pour monstrer quelle estoit son affection. Ainsi donc notons quand Dieu adiourne ainsi les siens, se monstre leur iuge, et les presse si vivement, qu'ils sont mesmes destituez de paroles, qu'ils sont si confus, qu'ils ne sauroient point exprimer leurs affections: combien (di-ie) que Dieu besongne ainsi, et qu'il nous rudoye le plus souvent: tant y a qu'il nous subvient d'un remede convenable, afin que nous ne demeurions point du tout confus. Et c'est ce que dit sainct Paul, que par son sainct Esprit il nous

SERMON XXIII

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donne des gemissemens qui ne se peuvent point exprimer (Rom. 8, 25). Quand sainct Paul parle des oraisons des fideles, ie di des meilleurs, quand Dieu nous fait prier à bon escient, il dit, qu'alors nous gemissons, voire: mais nous n'avons point de parole dressee: si on nous demandoit, Qu'est-ce que tu dis? qu'est - ce que tu demandes à Dieu? nous ne le saurions dire. Il faut que nous tenions cela comme une chose serrée, que nous ne puissions pas mesmes declarer de bouche ce que nous voudrions dire. Voila donc comme Dieu subvient à ce qui est ici dit: c'est qu'encores que toutes nos paroles soyent englouties, si est-ce qu'il nous donne une façon de le trouver, et de recourir à luy, laquelle il approuve, et encores que ce langage-la ne soit point entendu des hommes, et que celuy mesmes qui prie Dieu, soit là entortille, qu'il ne puisse point vuider ses propos, si est-ce que Dieu entend un tel langage. Or pais que nous voyons que Dieu exauce nos gemissemens quand nous sommes confus, que nous sommes abbatus en nous, que nous prenions en patience les maux qu'il nous envoye, attendu qu'il y donne telle issue que tout revient à nostre profit et salut. Voila ce que nous avons à noter sur ce passage.

Cependant Iob use ici de certaines similitudes, pour monstrer, que ce n'est point sans cause qu'il se lamente ainsi. Il dit, L'asne sauvage bruira-il aupres de l'herbe? Ie boeuf non plus quand il a sa prouvande. Et au reste, peut on manger une chose qui n'a nulle saveur, comme le blanc d'un oeuf sans sel? Par telles similitudes Iob signifie que et hommes et bestes se resiouissent quand les choses leur vienent à propos ou à leur souhait. Qu'est-ce que cerche un asne sauvage ? Il demande la pasture. Quand donc il a l'herbe à commandement, il n'a garde de bruire ne de se fascher. Pourquoy? il a ce qu'il demande. Un boeuf quand on luy donne sa prouvande, il se contente. Hais à l'opposite (dit il) comment est-il possible qu'on face trouver bon à un homme ce qui lui est contraire? mesmes nous ne mangerons point les viandes qui n'ont nulle saveur. Si on nous veut faire boire le blanc d'un oeuf, c'est pour nous faire vomir: car c'est une chose qui nous viendra à contre coeur. Puis que ce mot signifie ce qui n'a nulle saveur, que sera-ce d'une amertume, qui sera pour nous estrangler ? Et c'est bien encores pis de ces calamitez dont Iob estoit afflige: et pourtant là dessus il conclud, qu'il voudroit bien avoir son souhait, c'est assavoir, que Dieu le tuast de premier coup, et qu'il ne le fist point ainsi languir. Voila en somme ce qu'il dit ici.

Or en premier lieu notons que ceste sentence est bonne et vraye, mesmes que la doctrine qu'elle contient est utile: car il nous est expedient d'estre

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advertis de nos passions. Il y en a qui se font accroire de leurs vertus, et il est bon que nous cognoissions que nous avons besoin d'estre reprimez en nos desirs charnels. Et pourquoy? afin que si les choses nous vienent à propos, nous sachions, voici Dieu qui nous donne contentement, nous avons dequoy nous esiouir: et si les choses nous sont contraires: que nous cognoissions, voici Dieu qui DEUS afflige: et pourquoy? nous l'avons offensé, et il nous veut retrencher DOS morceaux. Il est bon donc que ces choses ici nous soyent cognues, et que nous les meditions que la memoire nous en soit souvent refreschie. Et mesmes c'est une grande honte aux hommes; quand ils ne discernent point, veu que les bestes brutes leur peuvent monstrer que selon leur mesure elles ont quelque discretion. Il est vray qu'il n'y aura iugement ni raison en un boeuf, ni en un asne: mais si est-ce que Dieu leur donne quelque sentiment, qui les conduit iusques là où leur nature va. Regardons maintenant, que c'est que Dieu donne a l'homme, qu'il doit avoir iugement: car à cause de cest esprit qui est imprimé en son ame, il faut bien qu'il ait discretion. Mais au reste notons, qu'il faut mesmes que nous combations contre tous nos appetis. Comme quoy? Un asne ne bruira point quand il aura sa pasture preste: aussi no fera point un homme, il se contente. Et bien: il est bon qu'un homme remercie Dieu quand il aura prosperité, qu'il cognoisse qu'il est autant tenu à Dieu, mais il ne faut point qu'il s'endorme là dessus. Apprenons donc qu'il y a ici deux choses: l'une est quand Dieu nous donne à boire et à manger, que nous sommes pires que les bestes brutes, si nous ne tenons conte d'une telle bonté, et que nous soyons stupides en nos consciences, que nous ne regardions point combien Dieu est liberal et benin envers nous. Voila quant au premier.

Or nous appercevons tout le contraire en beaucoup, et quasi en tous, car quelle est nostre ingratitude ? Si Dieu nous donne à boire et à, manger, avons nous ceste temperance comme les bestes brutes de nous tenir cois? Nenni, mais nous sommes comme gouffres insatiables. Quelles sont nos cupiditez, et combien excessives ? Voila un asne qui mangera: combien qu'il ait travaillé avec grande peine, quand on luy donne sa pasture, il se rassasie, et s'en va coucher là dessus, il se contente: et un homme a-il gourmandé plus que quatre ou cinq n'en sauroient engloutir? Il ne se contente point de cela, il ne regarde point ce qu'il luy faut, mais il veut tousiours entasser et amasser. Quand un homme aura son grenier plein, il a son ventre plus grand beaucoup: quand il aura une cave bien garnie, il luy semble que ce n'est rien: quand il aura la provision d'une douzaine de personnes encores

IOB CHAP. VI.

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ne se contentera-il pas, il sera là. comme un gouffre qui ne peut iamais estre rassasié. Voila donc comme les hommes seront transportez de leurs cupiditez, en sorte qu'ils ne seront iamais saouls: telle est leur ingratitude. Et quel iuge faut-il à telles gens ? .les asnes et les boeufs. Il ne faut point que les Anges descendent du ciel pour monstrer la condamnation de Dieu sur leurs testes. En l'ordre de nature on cognoist qu'il y a plus de raison et modestie beaucoup en ceste lourdise qui est là aux bestes, qu'aux hommes qui devroyent avoir autre consideration. Voila un Item que nous avons à noter. Mais d'autre part aussi apprenons qu'il ne nous faut point estre semblables aux bestes brutes en ne cerchant que la pasture. Car quand Dieu nous envoye prosperité, il ne nous faut point là retenir, il ne faut pas que ce soit nostre dernier but. Quoy donc? Usons de ceste prosperité, passans tousiours outre, et nous preparans si Dieu nous vouloit envoyer quelque affliction: afin que nous ne soyons point surprins, d'autant que nous aurons fait nostre conte d'estre tousiours bien à nostre aise. Gardons (di-ie) de nous endormir en telle nonchalance quand Dieu nous envoie pasture et que nous sommes traitez à nostre souhait: mais solicitons nous tousiours, afin d'aspirer au bien auquel il nous appelle. Voila pour un Item.

Or quand il est dit, qu'on ne nous pourra point faire manger ce qui est sans goust et saveur, que nous ne boirons point le blanc d'un oeuf sans sel: par cela cognoissons qu'il nous est bon (comme

i'ay dit) de premediter devant le coup, que et froid, et chaut, et viande sans saveur et tout le reste sont comme adversitez que nous fuyons de nature. Et bien, il nous faut sentir cela (car nous ne sommes pas insensibles) mais apprestons-nous, quoy qu'il en soit, à endurer patiemment ce qui n'a nulle saveur. Contentons-nous que Dieu fait cela pour nostre profit: et puis sachons, puis qu'il l'ordonne ainsi, que sa seule volonté nous doit estre de meilleur goust que toutes choses qui nous viendroyent bien à gré. Quel sera donc nostre sel pour nous faire trouver bon goust en toutes adversitez qui nous pourront advenir, tellement que nous les portions patiemment ? l'obeissance: que nous cognoissions, Or ça voici Dieu qui nous afflige. Et pourquoy? en premier lieu pource que nous en sommes dignes: et au reste pource qu'il vent avancer nostre salut par ce moyen-la. Voila (di-ie) qui nous fera trouver bonne saveur en ce qui estoit auparavant comme fade. C'est donc où il nous faut venir, quand nous voudrons trouver goust en toutes nos adversitez afin de recevoir patiemment les corrections qu'il plaira à Dieu de nous envoyer, de nous renger à son bon plaisir, ne demandans sinon que comme il a commencé il parface, afin qu'estans conduits et gouvernez par son sainct Esprit, nous ne cerchions sinon de l'aimer, servir, et honorer, et tenir pour bon et pour iuste tout ce qu'il luy plaira nous envoyer.

. Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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LE VINGTQUATRIESME SERMON.

QUI EST LE II. SUR LE VI. CHAPITRE.

8. Qui fera que ma demande viene, et que Dieu m'envoye ce que i'attens? 9. C'est qu'il me brise, et qu'il estende sa main, et me retranche. 10. Car encore alors auroy-ie allegement: ie m'esgayeroye en ma douleur, qu'il ne m'espargne point, et ie ne nieray point les paroles du Sainct. 11. Mais quelle est ma force, que ie puisse durer? Et quelle est ma fin, s'il faut que ie prolonge ma vie ? 12. Ma vertu est-elle comme de pierres? et ma chair est-elle comme d'acier? 13. Ie n'en puis plus, et ma puissance me defaut. 14. Celuy qui est affligé, doit avoir benefice de son amy: mais on delaisse la crainte de Dieu tout-puissant.

Nous avons à continuer le propos qui a desia esté commencé: c'est assavoir, Que Iob se tourmente ici, non pas pour le mal qu'il endure en son corps, mais d'autant que Dieu le tient comme un povre homme condamné, et qu'il se monstre son iuge, qu'il luy est contraire. Voila donc pourquoy Iob est plus affligé, que de tout le reste qu'il pouvoit souffrir: assavoir, pource qu'il sent la main de Dieu qui est appesantie sur luy, comme David en parle AU Pseaume 32 (v. 4). Or notons bien tousiours ceci. Car autrement nous ne saurions à propos il dit, Ie voudroye estre mort, ie voudroye que Dieu me tuast, ie voudroye estre retranché

SERMON XXIV

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du monde: car alors i'auroye quelque allegement, ie ne seroye plus ainsi pressé. Et luy sauroit-il advenir pis que la mort, et mesmes une mort que Dieu luy envoyast en laquelle il cognust que Dieu le veut abysmer? Ne voila point l'extremité de tous maux? Toutesfois il dit, Que si Dieu le consumoit du premier coup, il pourroit encores avoir patience: mais de languir comme il fait, et d'estre là ainsi pressé de longue main, qu'il luy est impossible de tenir mesure, que cela ne le tiene comme en un feu ardent. Notons bien donc ceste diversité qui est entre un homme qui sera du premier coup abysmé, et un autre que Dieu tient comme en la torture, et apres l'avoir affligé quelque temps il ne luy donne point de relasche, et il n'est point soulagé en son mal, mais faut qu'il continue tousiours. Venons maintenant à esplucher le propos que tient ici Iob. En premier lieu il monstre que son principal desir seroit de mourir et d'estre retranché. Vray est (comme nous avons touché par ci devant) que les enfans de Dieu peuvent bien souhaitter la mort: mais c'est à une autre fin et condition: comme nous devons tous avoir ce souhait de Sainct Paul (Rom. 7, 24), de sortir de ceste servitude de peché en laquelle nous sommes detenus. Sainct Paul n'est point là esmeu de quelques tentations de sa chair: mais plustost le desir qu'il a de s'employer au service de Dieu sans empeschement le pousse à souhaiter de sortir de ceste prison de son corps. Pourquoy? Car il faut qu'estans au monde nous soyons tousiours enveloppez de beaucoup de fascheries, nous ne cessons d'offenser Dieu estans ainsi infirmes. Sainct Paul donc regrette qu'il faut qu'il vive si longuement en offensant Dieu: et ce desir-là est bon et sainct, et procede du Sainct Esprit. Mais il y en a bien peu qui desirent do sortir du monde pour ce regard. Car cependant que nous sommes à nostre aise, il ne nous chaut gueres que nous ayons des vices et des imperfections, que nous De soyons point si prompts à servir Dieu, comme il seroit requis: cela ne nous touche point. Quoy donc? S'il nous advient quelque fascherie, si nous sommes en quelque langueur, si les choses ne nous vienent point à propos, alors nous souhaitons de sortir du monde: et n'est question que de nous fascher en despitant nostre vie.

Voila donc quel est le souhait de Iob: ce n'est pas que principalement il cognoisse quelle est sa condition: mais pource que le mal qu'il sent le presse, il voudroit avoir ceste demande de Dieu. Car non seulement il desire, mais il s'adresse à Dieu pour luy faire sa requeste. Et c'est encore un second mal: quand un homme desirant la mort ainsi que fait Iob, seroit là comme enserré et recueilli en soy, qu'il n'oseroit pas se presenter à

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Dieu pour le prier, si est-ce que desia il y auroit une offense trop grande: car il ne faut point que nous presumions de nous cacher, et d'avoir quelque retraite pour faire nos souhaits qui sont meschans et que Dieu reiette. Mais encores quand un homme viendra iusques à faire ceste demande à Dieu, il D'y a nulle doute qu'il ne peche au double. Et pourquoy? Car c'est une temerité par trop grande, si nous venons à prophaner le nom de Dieu. Comment est-ce qu'il nous faut le prier? Quelle reigle est-ce qu'il nous y faut observer? C'est que nous ne luy demandions rien qui ne soit accordant à sa volonté: comme Sainct Iean en parle en sa Canonique (5, 14). Et de fait nostre Seigneur Iesus Christ nous monstre bien qu'il nous faut tenir en ceste modestie-la, quand il nous met ceste demande, Que la volonté de Dieu soit faite. Voila donc Iob qui prophane le nom de Dieu, quand il luy ose faire une telle requeste et si excessive. Or donc en premier lieu ce qu'il sera licite aux hommes de souhaiter, quand leur vie sera ici assiegee de tant de povretez et miseres, que Dieu les delivre bien tost de ce corps mortel: ce n'est pas pour les fascheries qu'il nous faut ici endurer: mais c'est à cause que nous sommes tousiours subiets a beaucoup de vices. Voila pour un Item. Au reste notons que quand Dieu nous afflige, qu'il nous advient des choses qui nous sont aigres, pour cela nous ne devons point souhaiter la mort: mais plustost nous disposer au combat, puis que telle est la volonté de Dieu. Tiercement, quand nous desirons estre affranchis de ceste servitude de peché, que Dieu rompe ces liens qui nous tiennent maintenant: qu'on face cela par mesure que nous soyons prests d'estre humiliez tant qu'il plaira à Dieu: encores qu'il nous face mal, et que nous gemissions, d'autant que nous ne pouvons pas nous adonner pleinement à faire GO que Dieu nous commande: si faut-il que nous ayons premierement ceste consideration là: Et bien Seigneur si tu veux que ie te serve estant un povre pecheur, et qu'il y ait tousiours des vices cachez parmi, fais-moy la grace que ie recognoisse mes fautes, que ie gemisse devant toy, pour t'en demander pardon. Voila (di-ie) la mesure qu'il nous y faut tenir.

Au reste apprenons par l'exemple de Iob quand nous venons à Dieu, qu'il n'est point question d'apporter là nos desirs, et nos appetits, et de dire tout ce qui nous viendra à la bouche mais que nos requestes doivent tousiours estre conformes à ce que Dieu nous a promis, et à ce qu'il nous permet luy demander. Voila donc par où nous avons à commencer, si nous voulons prier Dieu comme il appartient: C'est que nous ne soyons point temeraires pour l'importuner de ceci ou de cela, mais que nous regardions bien ce qui nous

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est ici licite selon sa volonté. Car tous ceux qui demandent à Dieu, sans propos ce que leur courage porte, ceux-là, quel honneur luy font-ils? Ils le veulent assubiettir à leur poste. Voila (di-ie) une arrogance, qui est intolerable, quand un homme mortel veut dominer tellement que Dieu soit subiect à ce qu'il luy demandera. Et puis nous avons encores monstré, que Dieu veut que nous luy portions ceste reverence de nous enquerir pour savoir ce qu'il nous permet et ce qu'il trouve bon, et que nous facions cela en toute modestie. Advisons bien donc puis qu'il est advenu à Iob de se desborder ainsi, et faire à Dieu une requeste mauvaise, et que nous reprouvons nous-mesmes, que nous soyons sobres quand il est question de prier, et que nous ayons bien regardé devant la main ce que Dieu nous a promis ou permis. Or cependant le remede n'est pas que nous ne prions point Dieu, quand nostre chair nous solicite à desirer ceci ou cela: comme il y en aura d'aucuns quand on dira, que c'est pervertir la vraye oraison si on demande à Dieu quelque chose outre ce qu'il a approuvé: il s'en trouvera (di-ie) qui mettront en avant Et bien ie ne prieray point Dieu: car ie l'offenseroye si ie le veux ainsi assubietir à mes appetits: mais ie pourray bien faire mes souhaits en ceci ou en cela, et cependant ie ne veux point que Dieu soit assubieti à mes desirs. Or il ne faut point user de tel subterfuge. Que faut-il donc? Quand nous voyons qu'il y a des souhaits si fols pleins de vanité, et gui ne sont point seulement frivoles, mais du tout meschans: que faut-il? Il n'est point question de cercher des cachettes. Quoy donc ? Plustost desployons nos coeurs devant Dieu (comme l'Escriture en parle) (Pseau. 62, 9) que nous n'ayons rien là entortillé: mais si tost qu'il nous viendra quelque desir au devant. Or ça m'est-il licite de souhaiter telles choses? Dieu me le permet-il? Que nous venions faire un examen: que ce qui nous est entré au coeur soit là desployé, et quand Dieu l'aura cognu, que nous soyons disposez à le prier selon sa volonté. Quand nous en ferons ainsi, que nous penserons de nostre costé qu'il ne faut point que nous venions devant Dieu la teste levee, que nous soyons hardis iusques là de le sommer de faire ce que nous aurons conceu en nostre cerveau: mais qu'il faut que nous luy soyons subiets en tout et par tout. Quand donc nous tiendrons ceste mesure, voila nos appetis mauvais qui seront corrigez et reprimez, il y aura une bride pour cognoistre qu'il ne faut point que l'homme appete rien, sinon cc qu'il osera demander à Dieu. Et il ne faut point que nous presumions de rien demander, sinon ce que Dieu a ottroyé par sa parole. Si ainsi est, il faudra que nous soyons retenue, et que nostre chair ne domine point pour

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estre transportez à ceci ou à cela. Voila ce que nous avons à noter du passage de Iob.

Or cependant c'est une leçon bien mal pratiquée en tout le monde: car nous voyons que les uns feront leurs souhaits sans iamais s'assubiettir à Dieu, qu'il y aura une telle vanité aux esprits de beaucoup de gens qu'ils demanderont et ceci et cela: il n'est question que de forger et bastir des choses en leurs testes, et iamais ne prier Dieu. Voila un vice qui est intolerable. Comment? Que les hommes s'esgarent ainsi, là où Dieu les convie privément de venir à luy? Et quand il dit qu'ils pourront là estre deschargez reiettans sur luy toutes leurs solicitudes, que les hommes s'alienent ainsi, et qu'ils se reculent, n'est-ce point une trop grande perversité? Toutesfois c'est l'ordinaire, qu'un chacun espluche bien ce qui est en soy: ie vous prie, combien avons-nous de fols appetits qui nous esmeuvent à souspirer en nous, sans que Dieu en soit tesmoin? Les autres declinent à une extremité diverse: c'est qu'ils demeurent là comme stupides devant Dieu, et demandent ceci et cela sans savoir comment, sans avoir nulle regle né chois aucun. Or par cela voit-on que ceste doctrine (que i'ay desia mise en avant) est bien mal cognuë, non seulement de ceux qui n'ont point esté enseignez en la parole de Dieu: mais de nous. Et ainsi tant mieux devons-nous noter ce passage, afin qu'un chacun se tiene la bride courte, et que nous apprenions de renger nos appetits mieux que nous n'avons point fait: et pour ce faire que nous les desployons devant Dieu, sachans quo nous ne profiterons rien par nos subterfuges. Car il faut que tout viene à conte en son temps. Et ainsi apprenons toutes fois et quantes que nous serons induits et solicitez a desirer quelque chose de nous mettre là devant Dieu, qu'il soit nostre tesmoin. Et pour ce faire aussi que nous examinions bien tous nos pechez, afin de condamner tout ce que nous voyons n'estre point accordant à la volonté de celuy qui doit du tout dominer par dessus nous. Or revenons encores à ce que Iob dit, Que son souhait seroit , que Dieu le tuast et qu'il desployast sa main, pour le retrancher. Nous avons desia monstré en bref où tendent ces mots, c'est assavoir que Dieu abysmast du premier coup un homme, sans le faire languir. Voire: mais quel gain y a-il en cela? un homme aura il beaucoup meilleur marche? Ouy cc luy semble: car nous savons que s'il nous faut endurer quelque torment cela nous console quand il n'est pas long. Mais Iob a encore ici regardé plus loin, c'est assavoir, que quand Dieu se monstre Iuge, et que nous le sentons contraire à nous, c'est un torment insupportable: alors que nous voudrions que les montagnes tombassent sur nous, comme Iesus Christ aussi en parle (Luc. 23, 30):

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nous voudrions que tout le monde fust renversé, nous aimerions mieux quo toutes creatures s'eslevassent contre nous, et qu'une chacune nous apportast une mort, que nous eussions à passer par des dangers infinis, moyennant que nous ne veissions point la face de Dieu ainsi terrible contre nous. Voila donc à quoy Job a regardé.

Or il est vray que ceci ne sera pas cognu do beaucoup. Et pourquoy? D'autant que la pluspart sont stupides, qu'il n'y a quo durté et obstination. Si un homme ou une femme est pressee do maladie, ils crieront, helas s'il y a povreté, s'il y a famine, s'il y a autre chose, chacun se saura plaindre en son endroit: mais nous ne savons que c'est de cc torment spirituel, quand Dieu nous persecute nous monstrant combien son ire est espouvantable. Et qu'il soit ainsi nos consciences sont tellement endormies qu'à grand' peine en trouvera-on de cent l'un qui ait iamais gousté que veut dire la main de Dieu ainsi terrible que Iob la propose. Or tant y a que nous avons besoin d'estre mieux munis que nous ne sommes pas à l'encontre de telles afflictions, car si Dieu nous espargne pour un temps nous ne savons pas qu'il nous garde pour la fin. Nous en voyons beaucoup qui tout le temps de leur vie auront esté nonchallans et auront fait grand chere: voire mesmes quand on aura tasche de leur faire sentir que c'est de Dieu et de son iugement, ils auront tourné le tout en moquerie: quand cc vient à la mort Dieu leur rabat leur caquet, tellement qu'au lieu qu'ils avoyent esté adonnez à gaudisserie, il faut qu'ils sentent alors les frayeurs d'enfer, qu'ils soyent là comme enserrez: voire abysmez du tout, pource que Dieu a ietté sa foudre sur eux. Nous on verrons (di-ie) qui vienent en tel estat. Et pourquoy? Dieu punit cest orgueil duquel ils ont este enflez à leur escient pour le despiter. Ainsi donc apprenons quand l'Escriture nous parle de cest horreur que Conçoivent ceux qui sentent Dieu estre leur iuge, que c'est afin qu'un chacun de nous y pense. Or ca, il est vray que les maux corporels nous poisent beaucoup comme nous sommes du tout adonnez à nostre chair et à la vie presente: mais voici l'Escriture qui nous parle d'un mal qui cet plus à craindre beaucoup, et qui nous doit plus estonner, c'est quand Dieu nous fait sentir nos pechez, qu'il adiourne nos consciences devant luy, car alors il nous touche beaucoup plus, quo si nos corps estoyent deschirez par pieces, s'il nous faisoit tous les maux qu'il est possible. Puis qu'ainsi est, craignons Dieu, et ne pensons point avoir meilleur marché quand nous aurons fuy son iugement: mais tenons-nous là de nostre bon gré, et qu'un chacun viene à ceste obeissance d'examiner sa vie tellement quo ses pechez soyent là mis on conte. Voila donc

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comme il nous en faut faire quand nous oyons ici I les propos qui nous sont recitez.

Or lob dit, Qu'alors il auroit consolation, et qu'il s'eschaufferoit en sa douleur, ou bien qu'il se esgayeroit. Car le mot dont il use ici signifie Brusler et estre chauffé, et aucuns le translatent s'esgayer. Pour retenir la propre signification et naifve du mot, prenons, Ie seroye eschauffé en ma douleur. Il dit donc qu'il auroit allegement si Dieu estendais son bras pour le retrancher du premier coup: mais il luy fasche d estre miné, et que Dieu n'use point de sa force pour l'abysmer, à ce que son mal ait une brefve fin. Or il est vray que ceux qui sont ainsi soudain accablez ne laissent pas d'estre affligez: cela ne les allege pas tant qu'ils ne sentent grande douleur, mais Iob parle comme un homme passionné, qui ne sait plus où il en est: ainsi il luy semble qu'il n'y a consolation meilleure, sinon d'estre du tout raclé si tost que Dieu y aura mis la main. Comme quoy? Quand nous avons une passion presente il nous semble qu'il n'y a que ce mal-là en tout ie monde: quand quelqu'un est pressé d'une douleur qui est grande et excessive, il ne pense point à toutes les douleurs des autres, cc ne luy est rien: s'il cet en chaleur, il voudroit estre refroidi, voire on une glace: et toutesfois s'il est transi de froid, ceste passion-là luy sera aussi griefve à porter et aussi amere comme la chaleur qu'il aura enduree. Voire, mais quand un homme a froid ou chaud, ou qu'il a quelque autre chose qui le tormente en son corps, le voila tellement surprins qu'il luy semble que tous les maux contraires luy seront comme un allegement, c'est ainsi que nos passions nous transportent: et voila comme Iob a parlé. Notons donc que quand nous imaginons des allegemens, ce n'est pas que nous les eussions quand Dieu nous aura envoyé tous nos souhaits: nous trouverons que nous tomberons d'un mal en l'autre et qu'il n'y a autre allegement sinon que Dieu nous soit propice. Et qu'ainsi soit s'il luy plaist de nous donner patience quand nous perdrons un doigt, il nous la donnera bien quand nous perdrons toute la main: voire quand il faudroit perdre tout le corps. Il ne faut point donc que nous concevions le mal en soy: mais plustost en nostre fragilité. Car si nous sommes infirmes et delaissez à nous mesmes, il ne faudra rien pour nous confondre du tout et si Dieu nous a fortifié par sa grace, combien quo nous ayons à porter une grosse montagne, nous en viendrons à bout. Et pourquoy ? La vertu de Dieu y suffira bien. Il ne faut sinon un pied d'eau pour noyer un homme, et un autre se retirera de la mer. Quand Dieu donc nous tendra la main, encores quo nous fussions aux abysmes, nous en pourrons eschapper mais s'il ne luy plaist nous en

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delivrer, il ne faudra rien pour nous ruiner du tout. Puis qu'ainsi est, n'estimons point avoir allegement, quand Dieu aura changé l'espece du mal: mais cognoissons, quo nous n'en pouvons estre allegez, sinon que Dieu nous soit propice et favorable, sinon qu'il ait pitié de nous, et qu'il nous monstre qu'il nous a pardonné nos pechez. Voila le vray repos. Autrement il faut que nous soyons en inquietude perpetuelle: comme un malade quand il se tourne ça et là, il luy semble qu'il a quelque relasche, ou si on luy permet d'aller d'un lict à autre, le voila gueri ce luy semble. Or se est-il bien tourmenté? il voit que son mal le presse d'avantage: tant s'en faut qu'il soit amendé en rien. Ainsi en est il de nous: il nous semble que nous aurions meilleur marché si Dieu nous affligoit en une autre façon, qu'il ne fait pas, mais cela n'est point pour adoucir la douleur. Il faut en cest endroit avoir nostre refuge à Dieu et le prier qu'il retire sa main de nous, et quand il nous aura receus à merci, voila comme nous serons vrayement allegez.

Quant à ce que lob dit, Qu'il seroit eschauffé en sa douleur: il entend que sa douleur seroit adoucie pour se consoler: comme quand il y aura un grand feu sous un pot, la chair qui est dedans sera incontinent cuite quand le pot aura esté eschauffé: autrement une chair trempe là long temps, et s'affadit. Ainsi donc en est-il: il semble à Iob quand il faut que nous languissions, et que nous soyons en telles extremitez, que ce n'est sinon pour nous faire pourrir là en nos miseres. Or tant y a (comme i'ay dit) que ce n'est pas alors que les hommes laissent de se monstrer du tout desesperez assavoir quand Dieu ne les fait point languir: mais cognoissons que si Dieu veut prolonger nos maux, c'est assez qu'il nous donne patience, et quand il nous l'a donnee auiourd'huy, qu'il continue demain. Si Dieu besongne en telle sorte, et bien les maux sont aisez à porter, tellement que quand il nous abysmeroit cent mille fois, nous nous remettrons tousiours à luy, moyennant qu'il nous soustienne par ceste grace, qu'il nous a donnee du ciel: nous faisons sentir en nos coeurs ceste consolation de l'Escriture, Que si Dieu nous touche, soit qu'il nous frappe d'un doigt, ou qu'il nous frappe de la main, soit qu'il nous frappe à grands coups de marteau, soit qu'il nous face languir, soit qu'il nous consume tantost: si est-ce que rien n'adviendra sans sa volonté, et sa volonté tend à nostre salut, puis que nous sommes de ses enfans, il n'y a point de doute.

Or quand Iob dit, Qu'il ne m'espargne point, et ie ne supprimeray point les paroles du Sainct: il fait une protestation, laquelle il ne pouvoit pas tenir: mais c'est ainsi que parlent ceux qui sont transportez

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en leurs affections. Voila (dit-il) si Dieu m'avoit ainsi accablé du premier coup, si est-ce que ie ne le condamneroye point, mesmes ie ne voudroye point murmurer contre luy, ie beniroye plustost son nom, et confesseroye qu'il est iuste: mais quand ie suis tourmenté si longuement, et que ie ne puis avoir allegement, ie perds patience en cela. Voici comme les hommes y procedent, selon qu'il a esté declaré.

Mesmes Iob adiouste, Qu'il n'en peut plus, et que sa puissance defaut: que celuy qui est affligé doit avoir benefice de son amy. I'ay desia monstré qu'il falloit que Iob retournast à Dieu, et qu'il se tinst là. Mais quoy? Il s'adresse à ceux qui l'ont accusé, et c'est une tentation de laquelle il nous faut bien garder, comme c'est à ceste fin que le sainct Esprit nous amene ceste histoire en avant, afin que nous cognoissions, que quand les hommes nous vienent picquer, qu'ils se moquent de nous, et qu'ils nous poussent en desespoir, ou qu'ils s'efforcent de ce faire, il nous faut bien garder de nous aller attacher à eux. Pourquoy? Voila un homme qui me viendra dire, Et penses-tu que Dieu ait le soin de toy? Tu l'invoques: mais tu t'abuses en cela: et mesmes si Dieu ne t'avoit point comme detestable, et penses-tu qu'il t'eust exercé en telle extremité ? Tu te vois ici une povre creature damnee: n'apperçois-tu pas que Dieu t'est contraire? Si un homme me vient ainsi aguiser, voila une peste mortelle: mais il la faut repousser: sur tout, d'autant que nous avons les aureilles batues de telles tentations, que nous cognoissions, Voila Satan qui me vient ici mettre le feu à ce que ie m'aigrisse à l'encontre de Dieu. Or il faut que ie repousse toutes ces astuces: et que ie cognoisse apres que ie seray recueilli à moy que ie n'ay point à faire aux hommes, mais que c'est à Dieu. Et pourtant luy faut-il adresser nos complaintes pour dire, Seigneur tu vois, comme cest homme ne demande qu'à me mettre en desespoir: il vient ici pour me faire defaillir du tout, qu'il te plaise donc me recevoir à merci, et que ie sente que tout ce qu'il me faut endurer, ne vient point du costé des hommes, mais de toy seul, car combien que les hommes y besongnent par imprudence, ou mesmes malicieusement, et par fraude ou outrage, si est-ce que rien n'advient sans ta volonté: or ta volonté est bonne et iuste et pour mon salut. Voila comme il nous y faut proceder. Or Iob a failli en cest endroit, et sa faute nous doit servir d'instruction. Et de fait le S. Esprit a bien voulu, que ce sainct personnage qui est comme un miroir de patience, nous soit ici mis devant les yeux, et qu'il soit contemplé, afin que cela nous profite' et que nous en recevions doctrine laquelle nous puissions appliquer à nostre usage. Ainsi donc cognois

SERMON XXIV

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sons bien toutes fois et quantes qu'il y aura quelque grand mal qui nous adviendra, qu'il ne nous faut point prendre ces excuses, Et voire, ie ne puis porter ce mal-ici: mais si Dieu me traitoit d une autre façon, i'en viendroye bien à bout. Ne mettons point là nostre confiance: mais cognoissons qu'il ne faut rien pour nous faire perdre patience, pour nous destourner de Dieu, et nous rendre du tout rebelles à luy. Condamnons nous donc en nos vices, en tout et par tout, et cognoissons, Helas! si Dieu me vouloit exercer d'une autre sorte, ce qui est incognu maintenant se monstreroit: il y a beaucoup de maladies cachees en moy, que Dieu sait, et ie ne les cognoy pas: il faut donc que le me cognoisse, que ie le prie qu'il ne permette point, que tant de vices qui sont en moy se vienent ietter aux champs pour batailler à l'encontre de luy: mais plustost qu'il les purge et les corrige. Voila comme il nous en faut faire: et ce faisans nous ne prendrons point ceste conclusion à la volee que met ici Iob quand il dit, Ie ne murmureroye point si Dieu ne m'espargnoit point, ie ne nieroye point les paroles du Sainct. Qu'est-ce que de reprimer ou cacher les paroles du Sainct? C'est de ne point donner gloire à Dieu en tout et par tout. Iob donc dit en somme, Quand Dieu m'affligeroit iusques au bout, ie no voudroye point nier qu'il ne fust digne de toute louange, pour cognoistre,- Seigneur c'est à bon droit que tu m'affliges, ie suis ta creature, et quand ie suis en ta main dispose de moy à ta bonne volonté. Iob proteste bien qu'il feroit cela: mais il le proteste ne se cognoissant pas. Apprenons donc comme i'ay dit d'entrer en nous, et ne nous attacher point aux hommes. Car si tost que nous aurons fait une telle protestation, Dieu se moquera de nous: il n'y I aura que folie et vanité quand un homme dira, Si une telle chose advenoit, ie feroye ceci et cela. Si donc un homme en vient iusques là, il faudra que Dieu se moque de son arrogance. Et de fait quelle est nostre vertu? De quoy nous pouvons nous glorifier? Ainsi donc cognoissons, que de quelque bout que Dieu nous traite et manie, il nous faut tousiours avoir ceste prudence de le glorifier, le prians qu'il nous conduise tellement par son sainct Esprit, que selon qu'il luy plaira de nous affliger, il nous donne aussi la vertu de patience. Voila ce que nous avons à noter de ce passage.

Or cependant il adiouste: Quelle est ma force que ie puisse durer? ma vertu est-elle de pierre? ma chair est-elle comme d'acier? Ici Iob entre en ces complaintes, pour monstrer qu'il a iuste occasion de se despiter ainsi, voire combien qu'il passe mesure. Et pourquoy? Car Dieu de son costé est excessif à le chastier. Voila en somme ce qu'il,

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veut dire. Or nous voyons ce que desia i'ay touche, c'est assavoir que Iob est pressé de ceste douleur presente, tellement qu'il ne regarde point à tout le reste: mais plustost y est aveugle. Et c'est un poinct que nous devons bien noter. Car voila comme nous en sommes, et l'experience le monstre: toutes fois et quantes que nous avons quelque fascherie sans regarder à rien qui soit, nos yeux sont esblouis que nous ne discernons plus entre le rouge et le verd: mais nous decliquons et ceci et cela sans propos. D'autant plus donc nous faut-il observer ce qui est ici contenu. Iob dit ici. Quelle est ma vertu? Il est vray que sa vertu estoit nulle: mais quand il cognoit cela et s'y arreste, n'est-ce pas pour le rendre plus impatient qu'il n'estoit? Iob pense que sa vertu ne luy de" faille sinon en ce mal qu'il endure: or au contraire que les hommes s'espluchent, et qu'ils sondent bien ce qui est en eux, et ils trouveront que le moindre mal qui les travaille, et qui les picque,

n'est pas sans grande douleur, voire quant au corps:

mais cela n'est rien au pris de ce que Iob endure quant à ces tormens spirituels, dont nous avons parlé. Il ne demande point d'estre allegé de son

mal, pour cognoistre son infirmité, pour s'humilier

I devant Dieu, afin qu'il confesse que c'est raison qu'il soit ainsi traité Quoy donc? Il veut monstrer que Dieu le traite d'une façon extraordinaire, et ainsi que les hommes n'ont point accoustumé d'estre ainsi pressez. Il voudroit donc entrer avec Dieu comme en un camp de bataille, et que Dieu prinst espee pareille, ou ie ne say quoy. Voila comme Iob se precipite: mais il nous faut demander quelle est nostre vertu, et la cercher, non point en nous, mais en celuy qui nous fortifie. Car nous

I ne trouverons tousiours que vanité en nous: si nous pensons avoir la force pour porter un fardeau nous nous trouverons accablez dessous. Car nous defaillons de nous mesmes: il ne faut point qu'il nous viene mal d'ailleurs pour nous presser. Nostre vertu donc est nulle quant à Dieu. Il est vray qu'en apparence il semblera bien que nous ayons quelque vertu: mais ce n'est rien qu'un ombrage.

Ainsi donc ayans cognu que nostre vertu est nulle, concluons en general: Helas donc et que sera-ce si Dieu met la main sur moy? ne faut-il point que ie sente un plus grief torment, et quo toutesfois, ne pour cela ie ne m'esleve point à l'encontre de luy? Combien donc que Dieu nous afflige tant en nos corps qu'en nos ames: si est-ce que nous ne devons point murmurer contre luy pour le condamner, comme s'il nous faisoit tort. Mais quand nous cognoistrons que nostre vertu en tout et par

I tout est nulle, voila comme nous apprendrons de

, nous humilier devant Dieu, et luy demander qu'il

IOB CHAP. VI.

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nous fortifie, sachans quo c'est luy qui a l'esprit do force, et c'est à luy de nous le bailler.. Car autrement si nous n'estions soustenus de luy, et que cepandent il nous fallust endurer long temps, quo seroit-ce? Cognoissons qu'au premier assaut nous serions tantost abbatus. Il no faut point que Dieu face durer le mal pour nous accabler: car qui est celuy qui puisse promettre d'estre patient un seul iour ou une heure tant seulement? Il ne faut point donc que Dieu allonge les maux pour monstrer nostre foiblesse, et faire que nous en soyons convaincus: mais cognoissons que nous ne pouvons commencer rien de bien, ne parfaire encores tant moins. Et ainsi tant plus devons-nous estre incitez de requerir à Dieu, quo luy seul nous soustiene, qu'il nous releve mesmes quand nous serons abbatus. Voila en quelle sorte il nous faut considerer nostre foiblesse, et non point la considerer comme Iob, pour dire que Dieu ne tient point mesure envers nous: mais plustost cognoissons quo quand nous avons offensé nostre Dieu, et qu'il nous chastie, au lieu d'amender sous ses verges, nous empirons. Et pourquoy?. Pource que quand Dieu nous touche, il nous adviendra do blasphemer son nom: et voila l'extremité et le comble do tout mal. Ainsi donc apprenons que quand Dieu voudra remedier à nos vices, il faut qu'il abbate ceste arrogance diabolique qui est en nous, pour nous les faire cognoistre: autrement nous no pourrons nullement profiter on tous les chastimens qu'il nous envoyera. Et puis avons-nous ainsi cognu le mal qui est on nous? il nous y faut desplaire et cercher le remede, pour dire, Helas mon Dieu! Il est vray que ie suis si foible et si debile, qu'il n'y a que vanité on moy: mais cependant s'il te plaist do me

fortifier, tu n'as pas seulement une vertu do pierre ou d'acier: mais ta vertu est infinie. Quo toutes les pierres et 108 rochers viennent hurter à l'en. contre, qu'il y ait tempestes et orages, qu'il semble, quo tout le monde soit fondu on abysmes, si est-ce Seigneur quo ta vertu est tousiours invincible. Et ainsi donc qu'il te plaise do me munir do ton sainct Esprit, afin que si ie suis fragile on ma nature, ie ne me lasse point do batailler contre les tentations qui nous vienent assaillir. Quand nous on ferons ainsi, nous aurons beaucoup profité on ceste doctrine. Or cependant cognoissons aussi d'autre costé, que si Dieu outrepasse nostre mesure, et qu'il nous envoye do telles tentations, que nous n'ayons pas loisir de respirer, qu'il nous faille crier, helas quand donc Dieu nous envoyera une telle tentation, voire iusques à cent, quo sera-ce? Il est vray quo nostre nature y defaudra: mais quand Dieu aura pitié do nous, et que nous l'invoquerons à GO qu'il nous subvienne on nos maux voila comment nous on pourrons estre delivrez, et mesme surmonter le tout par patience. Il faut donc qu'on tout et par tout les hommes se preparent aux afflictions, qu'ils sentent la main de Dieu: et quo s'ils veulent estre secourus do luy pour resister aux combats qui leur seront livrez, ils ayent recours à Dieu, le prians qu'il les fortifie par la vertu de son Esprit, à ce qu'ils puissent passer constamment par toutes les miseres de ce monde, iusques à ce qu'ils soyent recueillis en ce repos eternel qui leur est appresté au ciel, comme il nous a esté acquis par nostre Seigneur Iesus Christ.

Or nous nous prosternerons devant la face do nostre bon Dieu etc.

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LE VINGTCINQUIEME SERMON,

QUI EST LE III. SUR LE VI. CHAPITRE.

Ce sermon contient le reste de l'exposition des versets 13 et 14 et ce qui s'ensuit

15. Mes freres m'ont trompé comme un torrent, comme les eaux qui passent par les vallees: 16. Elles se troublent de glace, et abondent en neige. 17 Et puis defaillent par secheresse, et s'ostent de leurs lieux par la chaleur. 18. Elles se destournent par divers chemins, et s'esvanouissent et perissent. 19. (Jeux qui les ont veu attendans aux quartiers de Thema, vienent en Seba: 20. Mais y estans, ils sont confus: y ayans esperé, estans venus au lieu, ils sont honteux.

21. Voila comme vous m'estes torrents: car vous avez esté estonnez à mon regard. 22 Vous ay-ie dit, Apportez, eslargissez moy de vos biens. 23. Que vous me delivriez de l'ennemy, que vous me rescouée de la main des tyrans?

La premiere sentence que nous avons ouye tend à ceste fin, qu'un homme qui est tant presse qu'il n'en pont plus, merite bien qu'on l'excuse,

SERMON XXV

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quand il sera excessif en ses passions. Et c'est ce que Iob allegue pour s'excuser. Combien (dit-il) que ie parle outre mesure, si ne faut-il point qu'on m'impute cela à grand' faute: car le mal m'y contraint. Or vray est que ceste couleur ici seroit receuë entre les hommes: mais quant à Dieu, ce n'est point pour estre iustifié, quand nous mettons en avant que le mal est si enorme, que nous De savons que faire: car Dieu le peut adoucir moyennant que nous le requerions. Et au reste, nous ne pouvons pas nous excuser en ceste façon-là, que Dieu ne soit accusé quant et quant, comme s'il n'avoit point regard à nostre salut, comme s'il nous traitoit sans aucune consideration. Il est vray que les hommes ne pensent pas à cela: mais si est-ce que quand nous parlons de Dieu, il ne faut point ouvrir la bouche, qu'en toute reverence et sobrieté Advisons maintenant si Dieu nous chastie par raison, ou non. Quand cela sera conclud, que Dieu nous afflige, sachant pourquoy, et qu'il ne passe iamais mesure, il ne faut point que cela soit de mise ne de recepte, quand nous viendrons nous excuser: il faut plustost passer condamnation. Ainsi donc voyans que Iob a failli en cest endroit, allons plustost au remede: c'est que si nous endurons de grandes adversitez, nous ayons nostre refuge à Dieu, le prians qu'il nous y vueille secourir. Faisans cela, nous trouverons que Dieu nous allegéra, autant qu'il en sera mestier: et au reste qu'il ne permettra point que nous defaillions. Combien qu'il semblera que nos calamitez soyent comme des gouffres pour nous engloutir, si est-ce que nous serons soustenus de la main de Dieu, et preservez en sorte que nous ne viendrons point à estre du tout abbatus. Il est vray quant à nous, que Dieu voudra bien que nostre infirmité soit cognuë, et qu'elle se monstre, afin que nous n'ayons point dequoy nous glorifier: mais plustost que ceste folle hautesse que nous avons en nous soit abbatue: cependant si est-ce qu'en temps opportun nous serons secourus de luy. Voila donc quant à ceste sentence.

Or il est dit, Que l'amy doit bien faire à celuy qui est affligé: mais Iob se plaint qu'on n'a point la crainte de Dieu. Ceste sentence nous devroit estre assez commune: car il ne faut point aller à l'escole pour dire, que nous ayons compassion de ceux qui endurent: cela est imprimé en tous. Il n'y a celuy qui ne le sache dire: sur tout quand nous sommes en affliction, chacun demandera qu'on ait pitié de luy, et qu'on pense à luy donner allegement. Voila donc une doctrine qui nous doit estre plus que cognuë: mais cependant il n'y a nul qui la pratique, et tant moins sommes nous excusables, comme les proverbes communs nous serviront d'autant de condamnation: les plus ignorans et les plus idiots qui soyent au monde, ne pourront

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pas dire, qu'ils n'ayent ouy ce qui est commun entre tous et accoustumé. Or quand on aura consideré les proverbes qui courent, on trouvera assez de tesmoignages pour redarguer ceux qui voudroyent prendre quelque couverture devant Dieu pour dire, Ie n'ay pas seu que c'est, ie n'estoye point enseigné, ie n'ay point esté adverti de cela: car nous savons bien dire qu'il ne faut point grever l'affligé: mais qu'on eu doit avoir compassion, et cependant nous n'y pensons gueres. Voila donc D eu qui n'aura que faire au dernier iour de nous former longs proces de la cruauté que nous exerçons envers nos prochains. Et pourquoy ? Car chacun peut estre son iuge en cest endroit. Or notons quand il est parlé de compassion et d'humanité, que cela s'estend bien loin: qu'il n'est pas question seulement quand un homme aura faim et soif, qu'on luy donne à boire et à manger, qu'on luy face quelque soulagement corporel: mais c'est que si un homme est troublé d'angoisses, qu'on tasche de le consoler: si un homme est environné de maux, qu'on ne viene point le picquer d'avantage, pour le rendre du tout confus: mais plustost qu'on tasche à le soulager. Ainsi l'humanité à laquelle nous sommes tenus de nature, ne gist point seulement à faire quelque plaisir: mais c'est n'estre point cruels pour reietter ceux qui sont en quelque adversité, pour n'y avoir nul regard, ou bien pour les condamner au double afin que leur mal croisse: mais plustost que nous soyons benins, que nous advisions de gemir avec ceux qui gemissent (comme l'Escriture nous exhorte) (Rom. 12, 15) et nous esiouyr du bien de nos prochains. Voila donc ce que nous avons à observer.

Or il est dit, Qu'on delaisse la crainte de Dieu quand on n'a point compassion des affligez. Et de fait si on retient la regle qui nous est donnee par nostre Seigneur Iesus Christ, ou verra bien qu'il n'y a nulle crainte de Dieu en nous, quand nous sommes ainsi retirez. Et pourquoy? Voila que nostre Seigneur Iesus nous remonstre, Que nous avons à ensuyvre nostre Pere celeste, si nous voulons estre tenus pour ses enfans (Matt. 5, 45. 48). Les Payens mesmes ont bien seu dire qu'il n'y a rien en quoy l'homme ressemble plus à Dieu pour s'y conformer, qu'en bien faisant, estant humain pour secourir à ceux qui sont en necessité. Or maintenant voila Dieu qui fera luire son soleil sur les bons et sur les mauvais. Ie verray mon frere, ie verray celuy qui est comme un miroir de ma chair et de ma nature, qui sera pressé de maux, et ie ne m'en soucie: n'est ce pas un signe et argument que ie ne pense point à Dieu, et que ie suis trop brutal? Et ainsi ce n'est point sans cause qu'il est dit en ce passage, Que ceux qui n'ont nulle pitié des povres miserables qui sont en affliction, que ceux-là ont delaissé

IOB CHAP, VI.

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la crainte de Dieu. Et voila pourquoy aussi nostre Seigneur Iesus Christ dit (Matt. 23, 23), que les principaux articles de la Loy sont Iugement, Iustice, Misericorde, et Verité. Quand nous voulons monstrer que nous craignons Dieu et desirons de le servir, il faut venir à ce point-là, que nous cheminions en integrité avec les hommes, que nous no soyons point adonnez à tromperies et à malice. Au reste que nous rendions le droit à un chacun que nous maintenions les bonnes causes et iustes entant qu'en nous est, et que nous ayons pitié de ceux qui ont besoin de nostre aide à fin de les soulager entant qu'en nous sera. Voila (di-ie) en quoy nous accomplirons la loy de Dieu. Mais si nous sommes pleins de cruauté, qu'un chacun pense seulement pour soy, qu'on ne tiene conte du fait d'autruy, en cela declarons-nous que nous n'avons nul regard à Dieu. Et pourquoy ? Car si nous avions Dieu devant nos yeux, nous cognoistrions qu'il nous a ici mis pour vivre ensemble, pour communiquer les uns avec les autres: nous cognoistrions qu'il est le pere de tous: nous cognoistrions qu'il nous a fait d'une mesme nature afin que nous ayons soin les uns des autres: et qu'il ne faut point que nul se retire à part, sachans que nous avons besoin les uns des autres. Il faut donc dire, que ceux qui se sont destournez do ceste humanité, ont aussi tourné le dos à Dieu, et mesmes qu'ils ne savent quo c'est de nature humaine. Retenons bien donc ce passage, quo pour approuver que nous avons la crainte do Dieu, il faut que nous taschions bien faire aux affligez.

Il est vray quo pour Observer une regle generale, nous sommes tenus de bien faire à tous: mais si est-ce qu'encores que nous eussions une grande durté de coeur, nous devons estre amollis voyans quelqu'un qui endure. Et de fait cela mesmes, est pour rompre et abbatre les in imitiez et malvueillances, qui ont esté auparavant. Comme quoy ? Si un homme est en prosperité, et en vogue, et qu'il soit hay: et puis qu'il tombe bas, et qu'il luy adviene quelque gros orage sur la teste: ceste haine qui avoit esté auparavant cesse, tellement que ceux qui avoyent osté envenimez contre luy, et qui luy eussent voulu manger le coeur et les trippes (comme on dit) sont appaisez aucunement, voyans un tel changement qui sera advenu. Puis qu'une affliction est pour amortir une malvueillance, et faire cesser les in imitiez: ie vous prie quo sera-ce, quand nous cognoistrons nos prochains estre affligez? No devons-nous pas estre esmeus au double pour les secourir? Or ceux qui tourmentent et picquent }es povres gens qui sont en affliction et tristesse, no sont point seulement inhumains, pource qu'ils n'ont point compassion: mais ils excedent encores plus, venans

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augmenter le mal. Si ie voy un homme qui gemisse et qui demande d'estre secouru, et que ie tourne le dos, ie suis cruel, ie monstre que ie ne cognoy ne Dieu ne nature. Or si un autre vient, et qu'il se rie et se moque do celuy qui demande d'estre aucunement soulage, et qu'il le viene angoisser au double: celuy-là est aussi cruel au double. Il est vray que i'avoye failli lourdement quant à moy: mais luy qui vient mettre le pied sur la gorge à un povre homme, ne monstre-il pas qu'il est une beste sauvage et plus que brutal? Or tels estoyent les amis do Iob, desquels il se plaint. Apprenons donc quand nous voudrons approuver que nous sommes enfans de Dieu, de ne point reietter ceux qui sont en affliction sachans que c'est là où Dieu nous appelle, quo c est là où il veut avoir tesmoignage, si nous le tenons pour nostre pere ou non, assavoir quo nous exercions fraternité avec les hommes. Mais sur tout gardons nous de nous eslever à l'encontre do ceux qui endurent quelque affliction, et de les opprimer d'avantage: car nous voyons que c'est encores plus despiter Dieu, que si nous n'en tenions conte. Voila ce que nous avons à observer.

Or sur cela Iob use d'une similitude: c'est qu'il accompare ses amis à un torrent. Voila (dit-il) une riviere qui ne courra pas tousiours: mais elle aura un torrent: s'il y vient quelques grosses eaux, et qu'il gele, là dessus on verra un gros amas quand les eaux seront gelees: et puis s'il neige, voila les eaux qui decoulent, quand le torrent est enflé, que mesmes il ne se peut tenir en son rivage qu'il se desborde, on pense que cela doive durer tousiours. Or le torrent passe. Il s'en va (dit il) çà et là et en la fin il desseiche. Que si on va au chemin de Thema, et au chemin de Seba, ayant esperé d'y trouver eaux, on y sera trompé. Or ces puys-la estoyent assez sauvages a l'esgard de la terre de Iudee, et c'estoyent deserts entre deux: il y avoit un chemin sec, et quasi inaccessible: et c'estoit là où on avoit plus grand besoin de trouver des eaux pour se refreschir. Voila (dit-il) les passans, quand ils auront veu un tel torrent, ils se resiouyssent, et leur semble, Nous avons une riviere qui nous donnera quelque frescheur: si nous avons soif nous pourrons boire l'eau, nous l'aurons tousiours prochaine: or quand ils vienent en ces lieux secs, et s'il y a grande chaleur qu'ils pensent se refreschir, et y avoir de l'eau, ils se voyent trompez: et pourtant ils sont confus, et se faschent, et se despitent. Voila (dit-il) comme vous estes. Or ce n'est point sans cause qu'il met ceste similitude ici. Car nous avons desia veu que les amis qui estoyent venus pour consoler Iob, estoyent gens d'apparence. Et de fait il n'y a nulle doute qu'ils no fussent prisez, et renommez comme gens sages:

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car mesmes nous verrons cy apres, qu'ils n'estoyent pas des hommes vulgaires: mais qu'il y avoit des graces excellentes en eux.

Au reste Iob dit, Que toute leur sagesse n'estoit sinon enflure de vent. Et pourquoy? Car le principal en un homme, c'est qu'il ait une fermeté esgale, c'est à dire, qu'il n'ait point des bouffees pour se ietter aux champs, et pour faire de grandes levees de bouclier: et puis que ce ne soit rien, qu'il y ait des bravades seulement, comme nous en verrons, qui auront de belles parades, et puis il ne faut que tourner la main, et les voila tous autres: tellement que par fois on dira, voila dos Anges: et puis on voit qu'ils s'escoulent comme eau, qu'il n'y a point de tenure. Iob donc appliquant ceste comparaison a ses amis, declare qu'ils n'avoyent point ceste fermeté egale, et ceste tenure, qui est requise sur tout aux hommes. Nous avons donc a recueillir de ce passage une doctrine bien utile: c'est qu'il vaut beaucoup mieux, que nous soyons comme une petite fontaine, laquelle ne semblera point avoir grande quantité d'eau, que d'estre ainsi de grands torrents pour dessecher par fois. Il y pourra avoir une fontaine: et bien on voit qu'il n'y a qu'un petit trou, à grand peine en pourra-on tirer un pot d'eau: toutesfois la fontaine demeure tousiours, on s'en sert, elle a son usage, elle ne tarit point. Il est vrai qu'elle n'a point grande apparence, cela n'est point magnifié entre les hommes: une fontaine mesme sera cachée: qu'on passe par dessus, elle n'apparoistra point, la source est au dedans: mais si vaut-il beaucoup mieux quo nous ayons ceste petitesse-la, et cependant qu'il y ait une tenure qui persiste, que d'avoir de grands bouillons, et d'avoir grand' monstre et que nous dessechions. Comme quoy? Voila un homme qui sera paisible, et ne fera pas grand bruit, il travaille, ce sera quelque homme mechanicque, qui ne sera point de grande reputation: mais quoy qu'il en soit, il n'a point de reproche en sa vie, il travaille fidelement, et en se remettant à Dieu, il se contente du peu qu'il a: si Dieu luy a donné des enfans, il les nourrit, il est en bon exemple, il ne fait point scandale. Apres, il est vray qu'il ne pourra pas faire beaucoup de troubles ne d'outrages: car il n'a pas les mains si longues qu'il les puisse estendre ne çà ne là: mais comme i'ay dit, il monstre en sa petitesse qu'il peut aider à ses prochains: apres les avoir confermez par bon exemple. Dieu luy fait aussi bien la grace de s'employer pour eux en quelque choses petites. Vray est qu'il n'a pas grand' monstre devant les hommes, mais si est-ce qu'en sa petitesse on se pourra servir de luy. Voila donc un tel homme quand il se tiendra ainsi en humilité, et qu'il continuera son train, il pourra estre accomparé a une

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petite fontaine, qui ne tairit iamais, combien qu'elle soit petite. Or il y en aura d'autres qui feront merveilles, qu'il n'y aura que pour eux ce semblera, et de prime face on dira, voila merveilles: mais qu'on les contemple, et on viendra à ceste defaillance, de laquelle il est ici parlé. Il y en a qui estoyent exercez et enseignez en l'Escriture, voire pour parler et se faire valoir, et bien, en leur vie encores y aura-il quelque belle monstre. Voila comme un torrent qui fait grand bruit, quand les eaux se meslent et que les neiges sont fondues il semble qu'il y ait une douzaine de sources bien grandes qui se iettent là et qui decoulent avec impetuosité. Mais quoy ? Voila un homme qui fera de belles monstres: mais qu'on le contemple, c'est à dire qu'on advise ce qu'il fera à la longue, et on trouvera qu'il defaut, et qu'il n'y a point de tenue Que s'il y a eu quelque apparence de vertu, il y aura des vices si grands que c'est pitié, tellement qu'on verra qu'il ne demandoit sinon à se faire valoir, qu'il y aura eu des fautes si absurdes en picquant l'un, en trompant l'autre, que tout le monde en aura honte, ou bien qu'on s'en moquera. Voila donc les torrents qui sont bien enflez pour un temps: mais en la fin ils dessechent. Et pour ceste cause i'ai dit qu'il nous faut bien adviser à nous et qu'un chacun se regarde de pres, et que nous prions Dieu qu'il nous face sentir nos infirmitez à ce que nous ne nous iettions point ainsi hors des gonds, pour avoir grande reputation devant les hommes: mais que nostre principale estude soit d'avoir ces eaux vives, dont il est parlé au 7 de sainct Iean (v. 38). Il est vrai qu'il faut bien que les eaux decoulent, et que nous communiquions les uns aux autres les graces que Dieu nous a données: mais cependant si faut-il, que la source soit cachée là dedans, et que nous soyons rassasiez de ce que Dieu nous aura donné, et que puis apres nous en departissions à nos prochains, chacun selon sa mesure.

Voila en somme où il nous faut appliquer ceste comparaison qui est ici mise. Or ceci s'estend bien loin. Car nous voyons que lob. parle des amis qui font semblant d'estre prests à secourir au besoin, et defaillent tellement qu'on est frustré do l'attente qu'on a mise en eux: comme David dit (Pseau. 41,10), Qu'il y aura des amis de table: mais qu'ils n'apparoissent point au temps de la necessité. Nous voyons donc tous les iours l'experience de ce qui est ici dit qu'il y a beaucoup de torrents au monde, c'est à dire, qu'il y a beaucoup do grosses eaux qui sonnent et menent de grands bruits: mais il n'y a nulle certitude, et puis elles n'ont point un train egal pour persister iusques en la fin. Or afin que nous ne soyons confus, pensons à cela puis quo Dieu nous advertit devant le coup, que

IOB CHAP. VI.

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les hommes sont comme torrents, et combien que pour un temps il semble que ce soit merveilles d'eux: neantmoins ils s'esvanouissent, ils s'escoulent tellement qu'on ne sait que devient l'eau, en laquelle on avoit esperé. Quand donc Dieu nous declare qu'il en sera ainsi, voire et qu'outre sa parole nous en avons aussi la pratique: nous esbahirons-nous quand les cas sera advenu? Ainsi donc retenons bien qu'il ne faut point nous amuser ici bas aux hommes: car en ce faisant nous serons frustrez de nostre attente. Apprenons plustost de nous tenir à ceste fontaine d'eau vive, comme il nous est remonstré par le Prophete Ieremie (2, 13). Car Dieu accuse là l'ingratitude des hommes, lesquels se fouissent des cavernes, et des cisternes percees qui ne peuvent tenir l'eau: et cependant ils le delaissent luy qui est la fontaine d'eau vive, de laquelle ils devoyent tousiours estre rassasiez. Si on fait des grandes promesses à quelqu'un, il y aura des complaintes si on faut au besoin. Comment? Il m'avoit promis monts et merveilles, ie me suis attendu à luy, et de fait ie m'estoye essayé de luy faire service, et maintenant il me tourne le dos, il ne tient conte de moy. Voila (di-ie) les complaintes qu'on fera ordinairement: mais nous ne regardons pas que Dieu nous chastie, quand nous ne nous sommes point arrestez à lui, comme il appartenoit: qu'il n'a point tenu à lui qu'il ne nous ait secourus Gomme il avoit promis, mais nous nous sommes retirez aux creatures, et y avons mis nostre confiance plus qu'au Createur: et pourtant c'est bien raison que nous soyons frustrez de nostre esperance, et que nous demeurions confus, et soyons humiliez avec ceux ausquels nous avons ainsi espere follement. Voila ce que nous avons à retenir.

Or cependant nous devons detester ceux qui sont semblables à des torrents: car Dieu nous a conioints les uns avec les autres, afin que nous soyons ici pour nous soulager, et qu'un chacun prene une partie du fardeau de ses prochains. Car s'il n'y a que belle parade et cependant que nous n'ayons souci que de nous, ne voila point une chose qui est pour pervertir l'ordre de nature ? Ainsi donc nous avons à detester ceux qui seulement feront de belles protestations et qui s'escoulent à la fin, en sorte que les eaux qu'ils ont monstrees n'ont esté que pour esblouir les yeux: car on s'y est attendu en vain. Mais si ceux-la meritent d'estre condamnez, que sera-ce des torrents qui gastent et qui emportent tout ? Car il vaudroit mieux encores que les torrents tarissent et qu'ils desseichassent que d'avoir ces enflures pour gaster les champs et les prez, pour renverser tout: comme nous voyons que quand les torrents se desbordent, il n'y aura ne fruits de la terre, ni maisons, ni arbres

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qu'ils n'emportent tout. Et ce ne sera pas encores pour un an seulement que le dommage sera: mais les terres aucunesfois s'en sentent, voire tellement qu'on n'y pourra rien semer, que tout sera mis en sablonniere. Et nous voyons beaucoup de ces torrents-la, et mesmes il nous y faut estre tous accoustumez. Ceux qui sont en authorité qui portent le baston de iustice, devroyent estre comme une riviere pour refreschir ceux qui sont comme languissans, et pour subvenir à ceux qui sont affligez. Mais quoy? Ils foulent, ils oppriment toute iustice et equité, ils maintienent les meschans qui voudroyent mettre tout en confusion, et qui s'eslevent manifestement à l'encontre de Dieu. Et ne faut point faire de longs examens de ces choses, on les voit à l'oeil: ceux qui sont riches des biens de ce monde, qui ont terres et possessions pour vivre de leurs rentes, les marchans qui ont bonne traffique, ceux-la devroyent estre comme des rivieres, et de l'abondance que Dieu leur a donnée ils devroyent mesmes arrouser tous les lieux par oh ils passent. Mais quoy? Ils se desbordent qu'il n'est question que de ruiner l'un, de renverser l'autre: selon que Dieu aura donné plus de faculté à chacun, il lui semblera qu'il ait plus de moyen de nuire et grever ses prochains. Voila donc comme les hommes en ceste defaillance trompent eaux qui se sont attendus à eux. Car ils ont un cours d'eau comme une raveine, voire pour tout gaster et renverser. Quand nous voions cela, que nous cognoissions que telles gens sont ennemis do nature, et qu'ils despitent Dieu. Mais cependant aussi notons, que par ce moyen Dieu nous resveille et nous retire à soi, afin que nous apprenions de mettre toute nostre esperance en lui. Au reste (comme i'ai desia touché) chacun de nous est admonnesté de son office: c'est quand nous aurons cestes source en nous, apres que nous aurons puisé de ceste fontaine d'eau vive, c'est à dire, de nostre Dieu, que nous ne tenions point ceste grace enclose en nous: mais que ce soit une source qui ne tarisse iamais, et que cependant les eaux decoulent aussi à nos prochains. Et qu'un chacun selon la mesure qu'il aura receuë advise de faire profiter et valoir ce qui doit estre commun: comme Dieu ne veut point que ce que i'ai receu soit pour moy et que ie le supprime: mais il veut que i'en distribue à ceux qui en ont faute, et qu'un chacun advise aussi de faire le semblable. Voila ce que nous avons à retenir en somme sur ce passage.

Au reste, nous devons aussi peser ce qui est dit. que quand on vient au chemin de Thema, et par les grandes chaleurs les eaux des torrents defaudront, combien qu'en hyver, et aux lieux plus humides il y ait eu une grande quantité d'eau, et qu'il semblast que ce fust merveilles. Or c'est ce qu'on

SERMON XXV

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voit communement en ces braves qui se font ainsi valoir et qui font si grand bruit. Pourquoi? Ils ne se tienent point en modestie: mais ils se desbordent et s'enflent en sorte qu'il semble qu'il y ait une vertu plus qu'invincible en eux: ils estendent leurs ailes, quand ils sont à leur aise, ils promettent ceci et cela: mais quand ce vient au besoin, cela n'est plus rien. Car tout ainsi qu'une riviere est plus requise en la grande chaleur d'este et en lieu sec, qu'elle ne sera pas en l'hyver, et en un lieu humide, aussi nostre vertu se doit monstrer quand ce vient à la vraie espreuve. Si Dieu afflige un homme, c'est là où il se doit monstrer patient: et puis s'il faut qu'il s'employe pour secourir à ses prochains, voila où il doit declarer sa charité. Retenons bien donc que tous ceux qui mettent peine de se faire valoir loin des coups, se monstreront estre torrents en la fin: mais ceux qui cheminent par mesure et compas, ils se contiendront en modestie, ils ne feront point de grand' monstre ne grand bruit: ils n'iront point loin pour estendre leurs bornes, ils seront comme une fontaine qui sera couverte et cachee: laquelle (comme i'ai desia touché) ne laissera pas de bien faire: mais quoy qu'il en soit, nous ne voyons pas qu'il y ait là une grande abondance, pour dire, qu'il semble que cela ne doive iamais faillir: si est-ce que cela est plus commode, et apporte plus de profit, que tous ces grands torrents, qui font de grands bruits en se desbordant. Et ainsi ceux qui font leurs monstres et leurs grands limaçons devant le temps' ce ne sont que menus fatras, et de nostre costé pensons y, à fin de nous retirer. Car Dieu permet que ceste folle ambition, qui est aux hommes ainsi addonnez à vanité, tournent en moquerie, et qu'ils demeurent là confus. Il cet certain, quo tous ceux qui se prisent ainsi, et qui se veulent faire valoir, sont menez d'ambition: et s'il n'y avoit du vont et do l'enflure en eux, ils se tiendroiont plus coys qu'ils no font pas: ils ne demanderoient point d'avoir grande reputation. Car puis qu'ils sont ainsi eslevez en eux mesmes, c'est à dire, que l'ambition les pousse, et les mene: c'est raison quo Dieu les expose on opprobre aux hommes, et qu'on la fin nous sachions qu'il n'y a eu quo mensonge on leur cas. Voila qui nous doit encores tant plus tenir on bride, afin que nous no soyons point torrents: mais quo chacun se reserve à la necessité. Combien quo le monde nous contemne, quo toutesfois nous aimions mieux cheminer on humilité. quo do faire nos monstres pour dire, I'ai ceci, i'ai cela mais reservons-nous à bon usage, pour subvenir à la necessité et do nous et de nos prochains, et quo nous no soyons pas prodigues pour un temps, pour ietter tout à l'abandon à un coup, et puis pour desseicher en la fin. Car quand nous en ferions ainsi, nous serons

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semblables des torrents. Voila ce que nous avons à noter sur ce passage.

Or Iob adiouste quant et quant, Qu'il n'avoit point demandé à ses amis d'estre secouru d'eux, quant à leurs biens, ni quant à luy estre rançon, pour le retirer de la main des ennemis, et cependant toutefois ils se sont retirez do luy. Quand Iob dit, qu'il n'a point demandé à ses amis, qu'ils lui donnassent rien, no qu'ils paiassent rançon pour lui, il veut appliquer la similitude que nous avons exposée à son usage: comme s'il disoit, Quand est-ce quo ie vous ay requis do me donner do vos biens? Si ie I'avoye fait, alors vous pourriez vous retirer: par plus forte raison, les eaux pourroient bien tairir de par vous, vous pourriez couper le chemin à la fontaine si ie vous solicitoye de m'aider. Ie ne vous demande rien: et toutesfois si est-ce que vous voila comme esblouys au seul regard de ma calamité. Vous montrez bien donc en cola que vous estes des torrents. Or retenons ceste accusation ici pour en faire nostre profit. Car si nous ne subvenons à nos prochains quand ils auront faute de nous et que nous ayons eu quelque monstre, qu'il semblast que nous fussions les plus prests et les plus habiles: en cela nous declarons que nous sommes des torrents. Et n'est point seulement question de secourir de nostre substance à ceux qui sont en necessité: mais d'avoir quelque compassion d'eux, sans que rien diminue de nostre costé. Car puis que cela ne nous conste rien, tant plus serons-nous inexcusables, quand nous en serons chiches, et que nous n'aurons point pitié de ceux qui endurent. Voila donc en quoy Iob a voulu monstrer l'hypocrisie plus grande de ceux qui ont eu pour un peu de temps si beau lustre, et toutesfois n'ont point eu de fermeté ne de tenure en eux. C'est donc ici la condamnation de ceux qui auiourd'huy seront semblables, comme nous en verrons aucuns, que tant s'en faut qu'ils prennent du leur pour subvenir à ceux qui en ont faute, qui encores qu'on ne leur demande rien, si est-ce qu'ils sont faschez et marris de cognoistre les povretez de leurs prochains, ie di, faschez, non point pour en gemir: car on ne pourra point arracher un souspir d'eux: plustost ils voudroyent que leurs povres prochains fussent exterminez, non pas qu'ils desirent qu'ils fussent morts de compassion ou solicitude qu'ils ayent de les voir endurer, mais cela viendra plustost d'un desdain qui les fait retirer de ceux qu'ils voyent estre en necessité. N'est-ce pas une grande inhumanité que cela? Voila un homme qui aura este nostre ami iusqu'au bout, voire cependant qu'il estoit en prosperité, mais si Dieu l'afflige nous ne daignons pas le regarder comme une creature formée à l'image de Dieu: mais nous voudrions quasi estre en un monde nouveau, pour n'avoir point une

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telle rencontre tellement que nous avons honte seulement de dire, Celuy-là a iamais parlé à moy, ou i'ay parlé à luy. Puis que par la bouche de Iob, le S. Esprit condamne ici une hypocrisie si extreme, regardons ~ nous et quand nous voyons les afflictions qui sont aux grands et aux petits, sachons que Dieu nous adiourne pour nous faire cognoistre l'humanité que nous devons exercer envers tous ceux qui sont conioints à nous. Dieu pourvoiroit bien à tout le genre humain, si c'estoit son bon plaisir qu'il n'y auroit nul qui fust en peine qu'un chacun seroit content et seroit à son aise. Mais quoy? Il veut envoyer de telles necessitez, afin que ceux qui ne sont point en telle faute et indigence ayent pitié de ceux qui y sont, et que chacun en son endroit, selon que Dieu luy aura donné faculté, s'employe pour subvenir à ceux qui ont besoin. Exemple: voila un homme bien aise: mais quand il verra quelque povreté il sera touché de solicitude, il luy fait mal de voir celuy qui est en necessité, et encores qu'il ne distribue pas tout son bien, si est-ce qu'il subviendra à cestuy-ci et à cestuy-là, et ne laissera point d'avoir compassion de ceux qui ne sont point secourus, comme seroit à desirer. Celuy-là sera plus prisé beaucoup qu'un autre qui sera plus riche, lequel comme à regret aura donné à boire et à manger à ceux qui en ont faute: et Dieu fera aussi qu'on aura compassion de luy en temps de necessité comme il promet que ceux qui auront esté misericordieux et pitoyables, trouveront aussi la pareille: et quand ce viendra qu'ils seront pressez de quelque mal, qu'on leur rendra telle mesure qu'il auront mesuré aux autres.

Voila donc ce que nous avons à retenir, qu'il nous faut disposer quand nous voyons nos prochains en affliction, d'estre esmeus et affectionnez afin de les secourir selon que nous pourrons. Mais encores quand nous ne ferons point nostre devoir de nous

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acquiter en donnant de nostre substance pour subvenir aux autres, que pour le moins nous monstrions, que nous n'avons point ceste fierté de vouloir retrancher d'avec nous ceux qui sont ainsi en necessité et que Dieu afflige: mais plustost cognoissons que c'est là où Dieu veut esprouver, si nous avons quelque affection humaine. Et de fait il nous faut tousiours plus garder de hayr ceux qui sont en povreté et en grande fascherie, que d'aimer ceux qui sont en prosperité et à leur aise, pour leur applaudir en tout et par tout, d'autant qu'ils ont belles parades selon le monde. Et pourquoy? Car la charité n'est point bien fondee, quand nous aimerons nos prochains seulement pour le regard que nous aurons d'estre aidez, et de nous servir ou de leur credit, ou de leurs biens et faveurs: mais plustost que nous ayons ce regard de suivre ce que Dieu nous commande, c'est assavoir, d'exercer nostre charité envers ceux que nous cognoistrons en avoir plus de besoin. Et au reste que nous estendions aussi ceste doctrine à nous: c'est à dire, que nous ne pensions point que ce soit assez de benir Dieu, quand nous serons en prosperité: mais si Dieu nous envoye quelque affliction, que nous ne laissions pas pour cela de le glorifier en tout et par tout, et de mettre nostre fiance en luy: et encores que nous soyons agitez çà et là des miseres et fascheries de ce monde, que nous sachions neantmoins, que Dieu est assez puissant pour nous en delivrer, et qu'il le fera moyennant que nous nous remettions du tout à sa providence pour glorifier son sainct nom en tout ce qu'il luy plaira nous envoyer tant en prosperité comme en adversité. Voila ce que nous avons à retenir en somme de ce passage. Quant à ce que Iob adiouste, Enseignez moy si i'ay failli: cela ne se peut pas deduire maintenant: nous le reserverons donc à demain.

Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

SERMON XXVI

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L E VI N G T S I X I E S M E S E R M O N,

QUI EST LE IV. SUR LE VI CHAPITRE.

24. Enseignes moy, et ie me tairay: monstrez moy en quoy i'ay fallî. 25. Combien les paroles droites sont elles fermes: qu'est-ce que le repreneur d'entre vous y reprendra? 26. Bastissez vos argumens pour renverser les propos, et que les paroles de I'affligé s'en aillent en vent. 27. Vous circonvenez I'orphelin, vous fouissez une fosse pour vostre amy. 28. Retournez-vous, et considerez, et regardez mes raisons si ie mens. 29. Retournez, et il n'y aura point d'iniquité: retournez encore, et ma iustice apparoistra en cest endrort. 30. Il n'y a point d'iniquité en ma langue, et mon palais ne sent-il pas l'amertume ?

C'est une grande vertu que se rendre docile c'est a dire de s'assubietir à raison: car sans cela il faut que les hommes se desbordent comme en despit de Dieu. Qu'ainsi soit, c'est le principal honneur que Dieu demande do nous, que cc que nous cognoissons estre de luy soit receu sans aucune replique, qu'il soit tenu bon et iuste, et qu'on s'y accorde. Or est - il ainsi que toute verité et raison procede de Dieu. Concluons donc que Dieu n'a nulle maistrise ni authorité envers nous, si ce n'est que les hommes acquiescent pleinement à ce qu'ils cognoistront estre de verité et de raison. Ainsi donc nous aurons beaucoup profité en toute nostre vie, quand nous aurons apprins de nous humilier iusques là, que si tost que la raison nous sera cognuë, il n'y ait plus de contredit, que nous De soyons point revesches ni difficiles à nous y accorder: mais plustost que nous facions cest hommage à Dieu de dire: Seigneur, nous voyons que ce seroit batailler contre toy, si nous resistions ici: car ta verité est une vraye marque de ta gloire divine. Il faut donc quiconque te veut adorer qu'il obéisse à ta verité: car sans cela il faut que tout soit mis comme sous le pied. Et c'est ce que Iob traitte en ce passage. Car il proteste que quand il sera enseigné il se taira, il demande qu'on luy monstre en quoy il a failli. Il n'y a nulle doute qu'ici Iob en sa personne ne donne une regle commune à tous enfans de Dieu: c'est que quand il nous sera monstré que nous avons failli, il ne faut plus que nous ayons la bouche ouverte pour amener des excuses frivoles, et que nous entrions en defenses, mais que nous escoutions ce qui nous sera dit, sans aller à l'opposite: et en general que nous recevions toute bonne doctrine, si tost qu'on aura parlé: que nous ne disions point, Est-il ainsi ou

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non? ayans cognu que la chose est telle, que noua passions par là, sans regimber à l'encontre de l'esperon. Or comme i'ay dit que c'est une grande vertu à nous que d'estre ainsi dociles, cognoissons aussi que c'est une vertu bien rare, et qui ne se trouve gueres entre les hommes. Plustost nous voyons une presomption folle qu'un chacun veut estre sage en son cerveau: et là dessus il y aura une obstination diabolique, que combien qu'on nous remonstre que nous sommes plus que conveincus, si est-ce que plusieurs ne se rengent point: mais plustost sont impudents et effrontez, voulans main. tenir ce qui est contre toute raison: moyennant qu'ils ne soyent point vaincus, ce leur est assez. D'autant plus devons nous bien noter ce qui est ici dit: car combien que Iob traitte ici de sa vertu, si est-ce neantmoins que l'Esprit de Dieu nous la met ici devant lés yeux comme un miroir et exemple que nous devons ensuyvre. Ainsi donc que nous ne soyons point adonnez a nos fantasies, que nous n'escoutions paisiblement ce qui nous est remonstré, voire quand il est question d'estre redarguez de nos fautes.

Or Iob traite cela par especial. Et c'est contre la folle outrecuidance qui est aux hommes: car estans conveincus d'avoir failli, et avoir esté mal advisez, ils n'ont point honte de se ietter en mille absurditez qui les transportent, qu'ils sont comme bestes brutes, qu'ils s'esgayent comme en despit de Dieu, et font toute leur gloire d'estre opiniastres, et de n'estre iamais vaincus. En premier lieu donc notons qu'il ne faut point que nous concevions ceste durté là, quand on nous proposera quelque chose, pour dire, Voila ce que i'ay conceu, ie le tiendray: nenni, non, gardons d'estre ainsi opiniastres. Car c'est une peste mortelle, quand nous aurons ceste obstination, et que nous serons opiniastres en nos entreprinses: c'est comme si nous fermions la porte à Dieu, pour dire, qu'il n'aura point d'entrée, et combien qu'il nous visite, combien qu'il nous vueille monstrer ce qui est bon pour nostre salut, que toutesfois nous repousserons Geste grace-la. Et c'est ce que i'ay desia dit, qu'il nous faut avoir l'esprit l de mansuetude, si nous voulons estre enfans de Dieu: c'est à dire que nous ayons un esprit paisible, et que nous souffrions d'estre traittez de luy. Voila pourquoy aussi nostre Seigneur Iesus Christ accompare les siens à des agneaux ou à des brebis qui suyvent la voix de leur pasteur, et l'oyent incontinent qu'il les appelle (Iean 10, 4. 5). Apprenons

IOB CHAP. VI.

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donc d'estre reprins, et de recevoir correction quand elle nous sera apportée: et en general apprenons de nous renger à tout ce que nous cognoistrons estre bon et de Dieu. Sommes-nous enseignez? Il faut suivre: et comme i'ay desia touché, ceux qui sont ainsi opiniastres, il est certain que Dieu les expose en moquerie et opprobre, qu'il permet qu'ils n'ayent plus nulle honte ne modestie: mais qu'ils soyent là comme des bestes sauvages: et qu'il se venge d'une telle durté quand les hommes ne se peuvent renger, et ployer le col pour acquiescer à sa volonté. Et c'est ce que Iob signifie par ce mot de se taire. Car on pourra enseigner, et nous pourrons bien dire, Il est vray, et mesmes nous pourrons tousiours respondre Amen: mais il y en aura bien qui se tairont, et cependant demeurent tousiours obstinez en leur fantasie, quoy qu'il en soit. Quand on aura parlé à un homme lequel aura deliberé de ne se point renger, il sera là morne, il ne sonnera mot, on n'en pourra point arracher une seule parole: ce taire-la n'est pas sans rebellion toutesfois. Mais quand Iob parle de se taire, il entend quand on aura esté admonesté, que ce ne soit point pour contredire, que quand on aura dit un mot, qu'il y en ait trois à l'opposite: mais quo nous escoutions simplement ce qui nous sera dit. Voila qu'emporte le mot de Silence en l'Escriture saincte: car quand il nous est commandé de faire silence à Dieu, c'est à ceste intention-la que nous ne facions point de tumulte comme tontes nos passions sont autant de bruits qui s'eslevent, tellement que Dieu n'a point d'audience, qu'il n'est point escouté en nous. Et ainsi apprenons de parler et de nous taire quand nous sommes enseignez. Apprenons de nous taire en premier lieu c'est que nous n'empeschions point la grace de Dieu quand elle nous est offerte: mais que nous escoutions, et que nous ayons la bouche close pour ne point repliquer. Et au reste apprenons aussi de parler: c'est de confesser que la verité de Dieu est bonne, et qu'il n'y a que redire, comme il est dit (Pseau. 116, 10), I'ay creu, et pourtant ie parleray: et que non seulement nous rendions un tel tesmoignage à la bonté de Dieu, mais qu'aussi nous advisions d'y attirer les autres. Voila ce que nostre parler doit servir, afin que les ignorans soyent edifiez, et que d'un commun accord nous soyons vrais disciples de nostre Dieu: et que quand il veut faire office de maistre entre nous, sa doctrine soit receuë. Voila ce que nous avons à observer en ce passage.

Or si iamais Geste doctrine a eu besoin d'estre pratiquée, auiourd'huy il en est le temps: car nous voyons l'ignorance qui est au monde. Ie vous prie en quelles tenebres avons - nous esté ? et si nous voulions nous tenir à ce qu'une fois nous avons

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conceu, que seroit - ce ? Nous avons esté si mal apprins, qu'il n'y avoit que contusion entre toute nostre vie: si Dieu ne nous eust fait la grace de luy donner ce silence duquel il est ici fait mention, qu'eust-ce esté? Et auiourd'huy nous en voyons beaucoup qui demeurent en leur ignorance, à cause qu'ils ne peuvent ouir paisiblement cc qui leur est proposé: et Dieu les punit à bon droit de ceste promptitude qu'ils ont de s'eslever à l'encontre de luy. Et au reste nous voyons que les choses sont si confuses par tout, que si nous ne sommes bien disposez et rassis pour escouter ce qui nous est monstré au nom de Dieu, et pour l'appliquer à nostre usage, il est certain que nous serons comme bestes esgarées: chacun tracassera çà et là, mais il n'y aura nul qui tiene le droit chemin. Ainsi donc, voyans que nous avons telle necessité d'estre dociles, et d'avoir un esprit debonnaire qui reçoive ce qu'on dira, que nous apprenions de reprimer toutes ces folles affections qui s'eslevent, quand nous voyons qu'il y a quelque ambition en nous, comme les uns se veulent monstrer, et pour se faire valoir contrediront à la verité qui leur est cognuë: les autres seront bouillans, et auront leurs esprits volages, en sorte qu'on ne les pourra iamais tenir en bride. Quand nous cognoistrons tous ces vices la en nous, que nous apprenions de les corriger, afin qu'il n'y ait rien qui nous empesche de nous taire, c'est à dire, de nous tenir là cois attendans que nous ayons apprins ce qui est bon, et que Dieu nous ait enseignés. Voila quant à ce premier verset.

Or au reste il dit: Enseignez moy et monstrez moy en quoy i'ay failli. Par cela il signifie, que les enfans de Dieu combien qu'ils doivent estre benins à recevoir correction, et bonne doctrine: toutesfois ce n'est pas à dire qu'ils n'ayent prudence et discretion. Car nous voyons ce qui est advenu en la Papauté sous ombre d'estre simple: on dira là, O il faut cheminer en simplicité: il est vray, mais ils voudroyent que les hommes se laissassent mener comme bestes brutes, sans discerner entre le blanc et le noir. Or ce n'est point sans cause, que nostre Seigneur promet à ses fideles esprit de discretion: c'est afin qu'ils ne soient point menez à la pippée çà et là, ou qu'on les traine comme povres aveugles. Que faut-il donc ? que nous soyons enseignez, et que nous ayons cognoissance et certitude de la verité de Dieu, pour la suivre et y obeyr: et quand on nous aura remonstré nos fautes, que nous en soyons vrayement advertis afin de suivre le bien, et fuir le mal. Voila ce qu'emporte de mot d'Enseigner qui est ici couché. Or c'est encores un advertissement fort utile: car il y aura beaucoup de gens qui estimeront que c'est assez de recevoir ce qu'on leur dit. Ouy sans qu'ils s'asseurent, ne

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qu'ils ayent nulle fermeté là dedans. Or il faut pour avoir une vraye Foy, que la verité de Dieu soit signée en nos coeurs par son S: Esprit, que nous on soyons tous resolus: comme S. Iean dit, Que nous savons que nous sommes enfans do Dieu (1. Iean 5, 19). Il ne dit pas, que nous le cuidons, que nous avons conceu une opination confuse et enveloppée, mais il parle d'une science. Il est vrai que ceste sagesse - la n'est pas de nostre raison charnelle, qu'il ne faut pas que nous apportions ici nostre sens ni nos esprits: car la doctrine de Dieu surmonte toute capacité humaine. Mais tant y a neantmoins qu'il faut que nous considerions que c'est de la verité, et que nous en soyons bien resolus, et non pas que nous recevions tout ce qu'on nous dit à la volée, et sous ombre de simplicité sans savoir pourquoy, ni comment: mais que nous-nous enquerions diligemment de ce qu'on nous propose, et quand nous aurons entendu une doctrine estre bonne, qu'alors nous facions nostre conclusion de nous y tenir. Car il n'est plus question de repliquer, c'est une sacrilege quand nous voudrons ouvrir la bouche à l'encontre de Dieu. Voila donc ce que nous avons à retenir ici.

Ainsi donc ceux qui ont esté droitement enseignez de Dieu, peuvent bien despiter ceux qui veulent desguiser la verité de Dieu par leurs mensonges: comme auiourd'huy il est bien requis que nous soyons armez à l'exemple do Iob pour repousser toutes les meschantes calomnies dont les ennemis de Dieu et de sa parole taschent de renverser et divertir nostre foy. Voila les Papistes qui usent de grosses iniures contre nous tellement qu'il semble que nous ne soyons pas dignes que la terre nous soustienne. Cependant il n'est pas question de monstrer dequoy, c'est assez qu'ils ayent preoccupé les oreilles des ignorans, que nous contredisons à la saincte Eglise, que nous ne voulons point estre subiets à toutes les traditions qu'ils ont faites. Voire: mais il est dit, Que la parole de Dieu est celle qu'on doit recevoir: et pourtant quiconques parle, qu'il faut que celuy la ne s'advance point pour amener ces phantasies, mais qu'il parle tellement qu'on cognoisse que c'est de Dieu qu'il tient ce qu'il prononce. Il faut donc que Dieu soit exalté entre nous. Et ainsi quand les Papistes crieront, et qu'ils ietteront leurs escumes, il faut que nous soyons tousiours prests d'estre enseignez. Voire: mais qu'il y ait doctrine, non pas des hommes, mais du Dieu vivant et de celuy qu'il nous a constitué pour maistre unique, c'est assavoir de nostre Seigneur Iesus Christ, qui se nomme pasteur, afin que nous soyons son troupeau, que sa VOIX soit ouye entre nous, et que nous reiettions la voix des estrangers. Et au reste ce n'est point seulement contre les Papistes,

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qu'il nous faut armer de ceste admonition: mais nous sommes auiourd'huy en un temps si miserable, qu'il faut bien que tous enfans de Dieu ayent une constance invincible pour resister à tant d'adversaires, et de diverses sortes. Il n'est point question auiourd'huy d'accuser le mal, et de le condamner: car on le supporte tout manifestement. Auiourd'huy nous sommes venus iusques à ceste abysme, quo quand il y aura une chose mauvaise, on la couvre et que mesmes on la iustifie: et s'il y a du bien; ô il faut qu'il soit condamné. Et comment? Et ne craint-on point ceste horrible malediction que Dieu a prononcee par son Prophete? (Isa. 5, 20.) Malheur sur vous qui dites le mal estre le bien, et le bien estre le mal. Mais tant s'en faut qu'on pense à cela, que le mal (comme i'ay dit) sera supporté, voire iustifié, et le bien opprimé. Quand un homme aura failli, non point une fois ou deux, mais qu'il sera venu iusques à despiter Dieu pleinement, moyennant qu'il ait quelque apparence do ceremonie c'est tout un: on luy viendra dire seulement, Voila tu as failli, voire: mais c'est tout; C'est comme si quelque valet en une maison avoit complotté avec les enfans pour boire le vin, et pour gourmander en derriere, et faire tout mal: et bien quand on appercevra la faute, les enfans feront bien semblant de dire, Tu as failli: mais cependant si est-ce que tous d'un accord ont complotté à faire telles dissolutions et chatteries. Voila de telles ceremonies comme on use auiourd'huy pour se moquer de Dieu, quand le mal sera si enorme que rien plus. Et au contraire il faudra condamner ceux qui auront cheminé en simplicité et droiture, et qui auront maintenu la querelle de Dieu: ceux-la, passeront et seront condamnez, cependant que les meschans sont supportez, et qu'on leur favorise. Or qu'est-il question de faire? Que nous despitions hardiment tous ceux qui se moquent ainsi de Dieu, et que nous ayons ce baston ici qui servira de les ruiner et de les rendre confus devant le iuge celeste: c'est assavoir, que quand on nous aura enseignez, que nous serons traitables et paisibles: mais cependant que nous appercevrons qu'on s'efforce de confondre la verité de Dieu, ou qu'on la tourne en mensonge, que nous detestions toutes telles façons de faire, et que nous allions tousiours nostre train.

Et c'est ce qui est dit consequemment, Que les paroles de droicture sont fortes, et qui est le repreneur qui y reprendra rien? Par ceci lob veut monstrer, que quand un homme aura bonne conscience, il demeurera ferme sans estre iamais esbranlé quelque chose qu'on luy dise. Il cet vray que les meschans tascheront bien de l'abysmer du tout: mais si est-ce qu'il demeurera tousiours en sa fermeté. Or par cela nous sommes admonnestez de cheminer droite

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ment devait Dieu, et d'avoir bon tesmoignage qu'il n'y a eu nulle hypocrisie en noue. Avons-nous cola? qu'on nous assaille de tous costez, et nous aurons dequoy tenir bon. Il est vray que nous ne laisserons pas d'estre faschez: mais si est-ce que les meschans n'auront iamais la victoire contre nous, quand nous aurons ceste droiture dont parle ici Iob. Et c'est un privilege inestimable, que ceux qui auront ainsi procede droitement et en rondeur, ne pourront iamais estre confondus. Il est vray que devant les hommes on les pourra opprimer de fausses calomnies, on les pourra diffamer, tellement qu'il semblera qu'ils soyent les pires du monde. Comme nous voyons la perversité gui est auiourd'huy, qu'il n'y aura plus ne droiture, ni equité qui regne: nous sommes venus au temps duquel se plaignoit le Prophete Isaie (59, 14), que la iustice a esté opprimee en public que lu droit et la verité ont esté chassez du monde. Et sur c la (dit-il) quand le mal s'est augmenté, et qu'on l'a veu estre desbordé de plus en plus, il n'y a eu personne qui ait sonné mot pour esclairer les choses confuses: mais plustost il a semblé qu'un chacun vouloit tousiours augmenter le mal. Voila où nous en sommes. Mais (comme i'ay desia dit) voici un privilege inestimable que nous tiendrons bon, quelque chose que le monde nous deteste, que nous soyons monstrez an doigt, qu'on nous crache au visage, et qu'on foule toute raison. Quand donc nous voyons cela neantmoins que nous ne soyons point estonnez pour nous desbaucher: mais que nous demeurions tousiours là enracinez et fondez en ceste verité laquelle est assez puissante pour nous maintenir.

Et ainsi apprenons suyvant ce qui nous est ici declaré, d'avoir tousiours parole de droicture sachans que Dieu sera tousiours de nostre costé, et que sa verité sera si puissante qu'en la fin elle surmontera. Il est vray que selon que les hommes sont volages, et qu'ils y vont à l'estourdie, la verité n'aura pas tousiours la vogue, et semblera qu'elle soit ruinee: mais prenons en patience iusques à ce que le iour du Seigneur luise, comme dit S. Paul (1. Cor. 4, 4. 5). Car voila où il en appelle, se mocquant de l'outrecuidance de ceux qui iugent ainsi à tors et à travers, et en confus, luy improperant ainsi ces reproches. Mais i'attendray (dit-il) le iour du Seigneur: que Dieu descouvre en la fin les fausses calomnies desquelles i'ay esté chargé, car quand le iour se prendra à luire (dit-il) il faudra que la droicture viene en avant, et que les calomniateurs soyent convaincus, et que le tout revienne à leur confusion. Or si en toute nostre vie Dieu nous fait ce bien, que quand nous aurons cheminé sans feintise et en verité, nous surmonterons tous les malins qui taschent de nous fouler

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au pied: par plus forte raison nous demeurerons ainsi quand il sera question de la foy et du service de Dieu, et de la doctrine de salut, assavoir que Dieu nous donnera une constance si ferme, que quand le diable dressera tous ses efforts, il ne gaignera rien contre nous: comme aussi nous en avons la promesse. A qui tient-il donc, qu'auiourd'huy nous ne sommes plus fermes, voyans les troubles qui sont au monde? Pourquoy est-ce que nous en voyons tant qui se desbauchent? Pource qu'ils n'ont point ceste droicture, qu'ils ne sont point munis contre tant d'assauts que Satan leur dressera. Mesmes il y en aura qui seront de bonne affection: quand on les admonneste, ils reçoivent la correction paisiblement: quand on ne leur fera point de moleste, et bien, ils ne voudront nuire à personne, ils ne voudront point faire de scandale: mais quand; ils voyent que l'iniquité a la vogue, et que si on veut cheminer en simplicité et en equité, il faut qu'on soit picqué d'un costé, qu'on soit tourmente de l'autre: -alors ils se desbauchent et fleschissent à toue vents. Et d'où vient une telle inconstance? C'est d'autant qu'ils n'ont point ceste droicture dont il est ici parle bien enracinee en leur coeur. Voila (di-ie) qui est cause que nous voyons beaucoup de gens volages, qui ne sont point asseurez en la verité de l'Evangile, en sorte qu'ils sont comme des viroirs qui tournent à toua vents ou comme des roseaux qui plient. Et comment cela ? Pource que iamais n'ont cognu la vertu de la parole de Dieu et de sa verité; Car il est certain que la verité est si forte, que le diable aura beau nous assaillir, et nous faire toue les troubles dont il s'avisera: nous tiendrons bon quoy qu'il en soit, nous demourerons-là constans en nostre estat. Que faut-il donc? Prions Dieu que il nous face sentir la vertu de sa parole, de laquelle il est ici fait mention, c'est assavoir que c'est une forteresse invincible: que nous cognoissions cela par experience, et de fait il ne tiendra qu'à nous. Et ne disons point comme beaucoup d'ignorans, Ie ne say de quel costé me tourner: car ie voy les contradictions des hommes: l'un dit ceci: l'autre dit cela. Il est vray qu'il y a beaucoup d'opinions diverses: mais il faut que nostre foy soit ainsi esprouvee, et Dieu permet cela, comme aussi S. Paul dit (1. Cor. 11, 19) qu'il faut qu'il y ait des heresies, afin que ceux qui sont de Dieu soyent manifestez, et qu'ils ayent Geste constance d'adherer tousiours à la verité de Dieu, pour n'en estre iamais divertis. Quand donc on allegue qu'il y a beaucoup de combats et de disputes: il est vray: mais est-ce à dire que nostre foy doive estre esbranlee pourtant? Or où se monstrera la fermeté de ceste droicture, c'est à dire, comment cognoistraons que ceste verité est si forte, et où se monstrera

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sa vertu sinon en nous? Comme de fait quand il est dit, Que la parole de Dieu demeure à iamais, ce n'est pas à dire qu'elle soit là au ciel tant seulement: mais elle est aux coeurs des fideles: comme S. Pierre nous monstre que combien que nous soyons agitez de beaucoup de tempestes et de tourbillons en ce monde, toutesfois nostre foy ne doit iamais estre esbranlee (1. Pierre 5, 9). Ainsi donc il est certain que la verité de Dieu est puissante pour resister à tous assauts: comme il est dit Voici vostre victoire qui surmonte le monde, c'est vostre foy. Voila comme sainct Iean en parle en sa canonique (5, 4). Et ainsi voulons-nous bien profiter en l'Evangile et en l'escole de Dieu? Apprenons non seulement de prendre et suivre ce qui es bon, mais de nous resoudre tellement que nous n'ayons point seulement protesté, Ie feray telle chose, pource que i'en cuide venir à bout: mais pource que Dieu me donnera la vertu de resister aux tentations que le diable me dressera, que iamais nous ne defaudrons quoy qu'il adviene.

Et quand il est dit, Qui est le repreneur d'entre vous qui y reprendra rien? C'est pour monstrer que les ennemis de Dieu auront beau pratiquer, qu'ils auront beau user de toutes subtilitez et malices, que iamais ne viendront à bout de supprimer la verité: non pas qu'ils no s'y efforcent, et qu'ils n'inventent quelque chose dont ils seront fortifiez: mais cependant si est-ce que Dieu maintiendra la cause des siens, et en la fin il monstrera que la verité est certaine. Ie di que les meschans feront leurs efforts, et mesmes il semblera quelques fois qu'ils ayent tout vaincu: mais Dieu par ce moyen punit l'ingratitude du monde. Et c'est ce que dit S. Paul (2. Tim.. 3, 13), Les meschans, dit-il, et ceux qui nuisent à l'Eglise iront en profitant, et en s'augmentant. Et comment cela? que Dieu lasche ainsi la bride à Satan, et que les supposts du diable s'avancent ainsi, qu'il semble qu'ils doivent dominer? Or Dieu no le permet point sans cause: car nous voyons l'ingratitude du monde: il y en a beaucoup qui veulent estre trompez à leur escient, et qui sont marris quand on les enseigne en toute pureté: qui voudroyent que la parole de Dieu fust comme embrouillee, voire tellement qu'on n'y peust rien cognoistre ni discerner, qu'elle fust à deux visages, comme on dit. Les autres, encores qu'ils souffrent qu'on dise la verité, si est-ce que il ne leur chaut gueres d'y estre bien enracinez, ce leur est tout un. Et d'autant que Dieu voit aux uns une telle malice, et aux autres une telle nonchallance, qu'il y a mesmes une rebellion toute manifeste, que beaucoup esteignent ceste clarté que Dieu leur met au devant: nous esbahissons-nous s'il lasche la bride aux meschans, et à ceux qui convertissent la verité en mensonge, et qui la

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desguisent? Mais cependant si est-ce que ceux ausquels Dieu a enseigné sa verité, il les conferme et les maintient iusques en la fin. Et ainsi donc voila pourquoy il est dit, Que les repreneurs auront beau s'efforcer, mais si est-ce qu'en la fin ils seront conveincus, et que Dieu se monstrera du costé du bon droit. Or ceci est dit non seulement de la doctrine de l'Evangile, mais de tout ce qui concerne la vie des fideles. Il est vray que la doctrine de salut est la chose la plus precieuse que Dieu ait Et pourtant voila aussi oh il monstrera sa vertu, tellement qu'il faudra que par l'Esprit de sa bouche il ruine les meschans, et qu'ils sentent que ceste parole qu'ils ont eu en mespris est un glaive pour les occir, et les mettre à perdition. Il faut donc que Dieu desploye sa vertu en cest endroit-là sur tout. Mais encores es autres affaires quand nous serons opprimez iniustement du costé des hommes' et que là où nous devrions estre soustenus, il semblera que ce soit tout au rebours, que nous ne laissions pas d'esperer en Dieu. Et pourquoy? Nous pourrions bien estre vilipendez pour un temps, et nous serons detestez comme s'il n'y avoit que mal en nous: mais contentons-nous d'avoir Dieu et ses Anges pour bons tesmoins do nostre integrité: attendons que Dieu chasse toutes l tenebres obscures, et qu'il face luire nostre innocence, et qu'elle soit cognuë comme l'aube du iour. Voila ce que nous avons à noter en ce passage.

Or Iob adiouste quant et quant Que ses amis qui sont venus sous ombre de consolation ont basti des paroles pour confondre les saincts propos, c'est à dire, les sentences droictes, et que les paroles de l'affligé s'en aillent au vent. Ici lob accuse d'une malice extreme ceux qui procedoyent ainsi aigrement contre luy. Et nous faut bien noter ce poinct: car il n'y a nulle doute que le S. Esprit ne nous monstre ici dequoy nous avons à nous garder si nous ne voulons desplaire à Dieu, et luy faire comme la guerre ouverte. Voila (di-ie) un vice qui est detestable devant Dieu, quand nous voudrons estre subtils pour renverser les bons propos: et sur tout quand il nous advient de nous eslever contre ceux qui sont affligez selon le monde: quand il y a ceste arrogance' que nous les voulons inciter à se mettre comme en desespoir, et toutesfois c'est un vice par trop ordinaire que cestui ci. Et pourquoy? C'est d'autant que nul ne pense à ce qui est ici declare, que c'est autant comme si l les hommes se venoyent hurter contre Dieu, et qu'ils le prinssent pour partie adverse, quand ils bastissent ainsi des inventions' c'est à dire, qu'ils inventent des choses pour faire s'il leur estoit possible., que toute equité fust renversee, et avoir de tels subterfuges, que la verité ne fust plus cognuë qu'elle n'eust plus de lieu, Si donc les hommes

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pensoyent à cela, pour dire, Comment? nous faisons la guerre à Dieu: il est certain qu'ils auroyent horreur, que les cheveux leur dresseroyent en la teste, que ce leur seroit une bride pour les retenir, qu'ils ne se ietteroyent point ainsi à l'abandon. Or puis que nous y pensons si mal, pour le moins quand Dieu nous advertit en ce passage, que nous recevions ce qu'il nous monstre.

Voila donc en somme ce que nous avons à retenir, c'est assavoir, que quand on parle, nous soyons la comme en suspens iusques à ce que nous ayons cognu que c'est de la chose. Voila un propos qui se tiendra: que faut-il? Escoutons et entendons s'il est de Dieu ou non, s'il est veritable: et prions Dieu qu'il nous donne esprit de discretion, afin que nous entendions que c'est de la verité. Avons-nous entendu cela? qu'il n'y ait point de replique. Car (comme i'ay desia dit) la plus-part se iettent lourdement, d'autant qu'ils ne cognoissent point que c'est à Dieu qu'ils s'adressent. Mais si ne laissent-ils pas d'y proceder d'une mauvaise conscience: car encores qu'ils n'ayent pas ceste intention-là tonte directe pour dire, Ie m'en va hurter contre Dieu, si est-ce qu'ils voyent bien que Dieu ne permet pas de s'eslever ainsi contre le bien, de supprimer une bonne cause: ils voyent bien cela. Et ainsi tous ceux gui n'acquiescent pas simplement à ce qui est bon, il est certain qu'ils ne se peuvent excuser qu'ils n'ayent bataillé par certaine malice a l'encontre de Dieu. Or maintenant, qu'on face examen, et on trouvera que grands |et petits ne cessent de faire tous les iours guerre mortelle à Dieu, et le despiter. Et qu'ainsi soit, iamais une cause sera-elle demence en iustice qu'il I n'y ait des subtilitez beaucoup pour convertir le bien au mal ? et toutesfois voila le lieu le plus, sacré et le plus privilegié qui soit: voire, mais ce lieu-là est pollué si vilainement que rien plus: il y a une impudence si brutale que les putains de bordeau en auroyent honte. Car on desguise les choses, voire on les corrompt en telle sorte, qu'il semble qu'on ait conspiré de fermer la porte à toute equité et droiture. Et cependant toutesfois on veut faire semblant qu'on n'y voit goutte, on ! veut couvrir le mal quand il est plus que notoire I et apparent. C'est comme si on avoit ietté une poignee de cendres, pour obscurcir le soleil et pour dire, il ne fait plus iour Les choses sont si cognues que rien plus, et on demande qu'est-ce? Et le pis est (comme i'ay dit) que cela se voit sur tout au siege de iustice. D'autrepart on voit comme le diable possede tout, que les temples de Dieu qui devoyent estre dediez pour le servir et adorer purement comme il le commande. seront farcis de idoles, qu'il n'y aura que corruptions et puantises pour mener les povres ames à perdition. Nous

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voyons en somme qu'en toute la vie des hommes il n'est question que de desguiser les choses, qu'il n'est plus de nouvelle de ceste rondeur et droicture dont nous avons parle.

Or quant et quant nous avons à noter ce mot, Que les paroles de l'homme affligé, ou de l'homme contemptible ne s'en aillent point en vent. Car voila qui est cause que les hommes s'eslevent ainsi contre Dieu c'est d'autant qu'ils se prisent par trop, et qu'il leur semble qu'il n'y a sagesse qu'en leur cerveau. Il est vray qu'en toutes querelles qu'on a, un chacun tasche à son profit. Et pourtant quand un meschant voudra fuyr la punition qu'il a meritee, il aura incontinent ses belles flateries, et ses corruptions afin qu'on ne cognoisse comment il en va de la chose: soit question de matiere d'argent, ou d'autre chose. Voila comme les hommes regardent à leur profit quand ils corrompent la verité, et la tournent en mensonge. Mais s'il est question de la doctrine de foy, et de l'Evangile, qui est cause de tant de contradictions, et que nous voyons qu'il y a des sophistes qui viendront auiourd'huy se mocquer pleinement de Dieu par leurs subtilitez sophistiques, sinon l'orgueil qui est en ceux qui pensent avoir assez d'esprit pour se faire valoir, et pour dire, le pro, et le contre, comme On dit? Il n'y a nulle doute que l'Esprit de Dieu n'ait ici voulu noter cest orgueil et presomption, afin que si nous voulons nous garder d'estre ennemis de Dieu bataillans contre sa verité, que nous soyons exemtez de ceste arrogance-la, que nous ne mesprisions point nos prochains pour les mettre là sous nos pieds: mais que nous soyons prests d'estre enseignez par un petit enfant quand Dieu luy aura plus revelé qu'a nous: comme sainct Paul monstre, que ceux qui ont l'Esprit de prophetie, combien que Dieu leur ait i fait grace d'enseigner les autres, si est-ce qu'il ne faut point qu'ils desdaignent de donner lieu à celuy auquel Dieu aura donné plus de cognoissance qu'à eux. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage.

I Or finalement Iob conclud, que ceux qui font ! semblant de luy estre amis ne font que fouir une I fosse afin de faire trebuscher un homme lequel devroit estre soustenu, et qu'ils ne demandent qu'à circonvenir l'orphelin. Il use de ceste similitude-là, pource qu'un orphelin n'a point le moyen de se defendre qu'il est exposé comme en proye. Ainsi Iob, comme celuy qui estoit affligé de Dieu iusques au bout, nous monstre que nous ne fuyrons point la main de Dieu, ne sa vengeance, sinon que nous taschions d'aider à ceux qui sont miserables: c'est a dire dignes de pitié et de compassion, comme il en fut hier parlé. Voila ce que nous avons a noter en premier lieu.

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Mais pour conclusion il les exhorte de retouner et alors (dit - il) il n'y aura point d'iniquité. Retournez (dit-il) derechef, et ma iustice sera en cest endroit. Iob en exhortant monstre bien à quelle intention c'est que nous devons condamner le mal et le reprendre: c'est pour reduire les hommes, s'il est possible d'en venir à bout. Pensons donc à cela afin que ceux qui seront capables d'admonition ne perissent point en leurs vices: mais plustost y estans confus, et ayans honte d'avoir ainsi offensé Dieu, ils retournent à luy d'une plus grande affection. Il est vray, quand nous experimentons que ceux qui ont offensé Dieu ne sont point touchez de l'apprehension de son iugement, et de sa vengeance, que quand on les menacera on ne gagnera rien avec eux: il faut bien qu'on les touche vivement pour les rendre confus si on les veut amener à penitence. Mais quoy qu'il en soit, si faut-il tousiours tendre à ce but qui est ici monstré: c'est assavoir de les retirer, comme lob tient ceste procedure-la.

Or quant à ce qu'il dit Retournez vous, et il n'y aura plus d'iniquité: il est vray qu'on expose ce passage ici comme s'il disoit, Il n'y aura plus d'iniquité en vous: mais il y a plus de raison de dire: Retournez vous, et l'iniquité ne sera plus, retournez vous derechef, et ma iustice sera ici cognuë. Comme si Iob disoit, Qui a esté cause que iusques ici vous m'avez condamné comme un homme reprouvé de Dieu, qu'il a semblé que ie fusse le pire du monde? Qui est cause que i'ay crié en moy et que ie n'ay point eu d'audience envers vous? C'est pource que vous aviez le dos tourné à toute raison, et pourtant retournez-vous, et ma iustice vous sera patente. Ceci sera mieux entendu, quand nous l'appliquerons à nostre instruction. En premier lieu nous sommes ici admonnestez, que quand nous condamnons le bien, et approuvons le mal, cela procede de nostre pure faute, qu'il ne faut point que nous disions, voila i'ay esté abusé, et ie n'ay pas cognu ce qui en estoit. N'alleguons point ceci, ne cela: car il est certain que nous serons tousiours tenus coulpables, quand nous aurons condamné le bien, et approuvé le mal: et Dieu nous rend convaincus, quand il declare que nous n'avons pas daigné ouvrir les yeux, et cognoistre ce qu'il nous monstroit. Les hommes donc suyvent ils les mensonges au lieu de la verité? Sont-ils si aveuglez, qu'ils ne cognoissent pas ce qui est bon? C'est pource qu'ils ont tourné le dos à Dieu, et qu'il y a eu de la malice certaine, ou de l'hypocrisie, ou do la nonchallance. Quand donc Dieu permet que nous ayons ainsi les yeux crevez, que nous ne pouvons pas discerner entre le bien et le mal' c'est pource que nous n'avons pas bien regardé comme il appartenoit

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quand Dieu estoit prest de nous enseigner assez privement. Voila pour un Item.

Or le remede est, que quand nous serons ainsi transportez, que nous n'aurons point eu d'esprit de prudence, que nous aurons mesmes approuvé le mal, et l'aurons nourri: que nous retournions, que nous ne soyons point opiniastres pour demeurer en ce que nous aurons faussement conceu, si nous ne voulons tomber aux abysmes desquels il n'y a nulle issue pour ceux qui s'esblouyssent ainsi, et qui ne veulent point que Dieu les illumine, car il faut que ceux là vienent iusques au comble de toute confusion. Advisons donc de tourner bride quand nous aurons cognu nostre faute: car quand Dieu nous fait la grace de nous advertir, si nous luy donnons audience pour recevoir ce qu'il nous dit , il ne permettra point que nous soyons tousiours esgarez au mal, mais il nous reduira au bon chemin. Cependant il nous faut bien noter ce que Iob adiouste, Retournez encores, et ma iustice apparoistra. Ici il signifie deux choses: l'une est, que ce n'est point assez quand nous viendrons là comme par ceremonie, pour dire, Et il est vray qu'il y a de la faute: comme nous voyons ceux qui auront offensé Dieu lourdement, qui auront esté cause d'un mal qu'il ne peut estre reparé, qu'il faut que la playe en saigne, qu'il y aura eu quelque scandale et confusion en l'Eglise: ceux qui seront coulpables d'un tel sacrilege, ils viendront seulement dire, Il est vray que i'ay failli. Or ce n'est rien de tout cela que moquerie: on voit bien de quel zele et de quelle affection ils y procedent, qu'ils n'ont pas intention de retourner à Dieu: voire et d'y retourner en telle sorte qu'on cognoisse qu'il y a repentance. Et c'est ce que Iob a voulu monstrer quand il ne se contente point d'avoir dit pour un coup, Retournez: mais il dit, Retournez pour la seconde fois. Et c'est le second poinct que nous avons ici à noter, que quand Dieu aura descouvert l'iniquité, quand nous aurons eu quelque mauvaise conception qui nous aura destourné du bien: en la fin il nous faut cognoistre la faute, afin de retourner a Dieu: comme quoy? I'ay dit qu'en appliquant ceci à nostre instruction, nous en aurons plus facile intelligence. On trouvera des gens qui pour un temps auront esté alienez de la verité de Dieu, et du bon chemin. Et pourquoy? Car ils avoyent quelque scrupule, quelque mauvaise opinion, comme le diable aura cest artifice qu'il nous mettra ceci ou cela en avant, afin que la parole de Dieu n'ait plus de saveur envers nous, et mesmes que nous en soyons faschez. Et bien telles gens quand ils retournent, il n'y a plus d'iniquité: c'est à dire que Dieu leur est propice, qu'il leur fait la grace qu'ils ne sont plus desgoutez ne faschez de sa parole, comme ils estoyent auparavant. Voila donc

IOB CHAP. VII.

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comme l'iniquité cesse quand les hommes retournent: mais si est-ce encores qu'estans entrez au bon chemin il faut passer plus outre. Et comment? Il faut qu'ils retournent pour la seconde fois, c'est à dire qu'ils cognoissent, Helas! i'estoye une povre creature desesperee, si mon Dieu n'eust eu pitié de moy: et maintenant qu'il luy a pleu me recevoir à merci, ie me remets pleinement à luy, le priant que doresnavant il me gouverne selon sa bonne volonté. Quand donc telles gens retournent

pour la seconde fois, alors Dieu leur fait voir ce qui ne leur estoit point cognu du premier coup. Or voyans cela qu'un chacun pense à soy afin d'avoir nostre refuge à Dieu, le prians que puis qu'il nous a une fois instruits en sa verité, il nous y conferme tellement que nous ne sortions iamais du droit chemin, et que le diable ne nous en puisse iamais divertir.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc.

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LE VINGTSEPTIEME SERMON,

QUI EST LE I. SUR LE VII. CHAPITRE.

1. N'y a-il point temps determiné à l'homme qui est sur la terre, et ses iours ne sont-ils pas comme les iours du mercenaire? 2. Comme le serf regarde à l'ombre, comme un mercenaire attend la fin de son labeur, 3. Ainsi ay-ie les mois vains, et les nuicts de travail me sont constituees. 4. En me couchant ie di, quand me leveray-ie? et estant en mon lict ie suis saoulé d'amertume iusques au vespre. 5. Ma chair est vestue de vers, et de la poussiere de la terre: ma peau est toute rompue et corrompue. 6. Mes iours s'enfuyent comme la navette d'un tisserant, et defaillent sans esperance.

Nous cognoissons bien que, vivans au monde, il nous faut endurer beaucoup de maux: mais cependant nous voudrions que Dieu nous traitast à nostre mesure. Et nous sommes si tendres et delicats, que si tost qu'il a mis la main sur nous, il nous semble que c'est trop: et mesmes les plus patiens en sont là. Mais quand Dieu poursuit à nous affliger, voila où nostre fascherie se declare, et se descouvre plus. Et c'est ce que nous avons maintenant à traiter. Car Iob se plaignant que son mal dure trop loguement, dit qu'il y devroit bien avoir temps prefix à l'homme: comme s'il disoit, Dieu ne nous a point mis sur la terre en telle inquietude que nous y sommes, qu'il n'y ait quelque temps pour mettre fin à nos miseres. Or est-il ainsi que ie n'ay nulles treves, ny repos nuict, ne iour: il semble donc que ma condition soit pire, que celle des autres, et que Dieu me vueille affliger outre ce que porte la condition de la vie humaine. Voila quel est son propos Or nous voyons que ceci se rapporte à ce que i'ay touché: c'est que

nous confesserons bien de prime face, que c'est raison qu'en ce monde ici nous soyons tourmentez, que nous y ayons des fascheries: mais cependant nous voudrions bien que Dieu nous espargnast, et si tost qu'il nous touche du bout du doigt qu'il retirast sa main, et que nos afflictions ne fussent point de longue duree. Il nous faut bien noter ce passage ici: car en la personne de Iob le sainct Esprit nous a mis en un miroir devant les yeux quelle est nostre fragilité: ie di fragilité de sens, et non point du corps. Il est certain comme nous avons dit cy dessus: que Iob a eu une vertu et constance admirable entre les hommes: toutesfois si voit-on comme il en est. Ainsi donc que sera-ce de ceux qui n'ont qu'infirmité, gui à grand peine ont receu trois gouttes de vertu pour se soustenir au milieu de leurs afflictions? ceux-la ne defaudront ils pas bien, quand nous voyons que Iob a esté ainsi abbatu, luy que Dieu avoit tellement fortifié par sa grace?

Or en premier lieu, suyvons ceste doctrine pour l'appliquer à nostre usage: Qu'il y a temps determiné à l'homme qui est sur la terre. Car elle nous est utile pour nous donner allegement en nos afflictions: et mesmes quand il est question de servir à Dieu, de cheminer en crainte et en solicitude, cela nous doit venir au devant, comme nous voyons aussi que l'Escriture en parle. Il est vray que Iob applique mal ceste sentence: mais si est-ce que de soy elle est bonne et saincte et (comme i'ay desia dit) elle nous doit servir d'une instruction bien utile, comme de fait quand Sainct Pierre nous dit (1. Pier. 1, 17), Qu'il nous faut cheminer en crainte, d'autant que Dieu sonde les coeurs, et iuge

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sans acception de personnes, et qu'il faudra que nous rendions une fois conte devant luy, et que quand nous aurons contenté les hommes mortels de quelque apparence, ce ne sera rien: car il descouvrira toutes DOS affections et pensees. Et bien voila une condition dure ce semble, qu'il faille quo les enfans de Dieu soyent là comme en crainte et on inquietude. Or sainct Pierre adiouste: C'est (dit-il) durant ce pelerinage de nostre vie. Nous voyons que sainct Pierre determine le temps aux fideles pour cheminer ainsi, voire, afin de leur donner quelque soulagement, et qu'ils prenent courage regardans à ce repos eternel qui leur est appresté aux ciel. Nous pouvons donc bien faire nostre profit de ceste sentence, quand il est dit qu'il y a temps determiné à l'homme qui est sur la terre. Et aussi que seroit-ce s'il falloit que nostre vie fust prolongee sans fin et que nous fussions en telle condition? Car ii n'y a nul repos pour les hommes Il est vray que ceux qui fuyent Dieu et s'eslongnent de luy, pensent bien se donner du bon temps: voire, d'autant qu'ils s'esgayent en leurs delices: mais cependant si faut-il qu'ils soyent environnez de beaucoup de miseres: nous aurons beau nous en defaire, mais si est-ce que Dieu nous tient là comme enserrez. Que seroit-ce donc s'il falloit que nous fussions miserables, sans esperance d'estre iamais delivrez ni affranchis? Cela seroit pour nous despiter, et mettre en desespoir. Notons donc toutes fois et quantes que nous pensons à tant de fascheries, povretez, et afflictions. qui sont au monde: que Dieu nous console et nous allege, quand il nous declare: Et bien, vous passez par ce monde: mais vostre vie est brefve: endurez donc patiemment les afflictions qui sont si briefves, et vous viendrez à la fin en ce repos, que ie vous ay appresté. Voila comme nous avons à mediter ceste doctrine, si nous en voulons bien faire nostre profit. Autant en est-il de tous les chastimens que Dieu nous envoye: car ce que i'ay dit iusques à maintenant s'estend en general à toute nostre vie. Mais en particulier, quand nous endurerons quelque mal: et bien, Dieu y mettra fin, comme nous voyous qu'il en parle aussi en son Prophete Isaie (40, 2), quand il commande, que son peuple soit consolé: Ton temps (dit-il) ordonné est fini (il parle là de la captivité de Babylone) car il signifie combien qu'il afflige les siens pour leurs pechez, que ce n'est pas pour les consumer du tout, et qu'il tient quelque mesure en ses corrections afin que puis apres ils ayent quelque relasche, et qu'ils cognoissent que Dieu a eu pitié d'eux, qu'il ne les a point voulu persecuter iusques au bout: et qu'ils luy rendent graces d'une telle bonté. Nous voyons donc comme en tout le cours de nostre vie il nous faut tousiours ici souffrir: mais Dieu ne prolonge point plus que

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le temps est determiné. Or il est vrai qu'il semble bien, sans que Dieu en parle, que ceci soit tout commun: et mesmes les Payens ont tousiours eu là leur recours ie di les plus brutaux, car en tout ce qui leur pouvoit advenir ils se consoloyent en cela, disans, Et bien: il n'y a mal si grand qui ne prenne fin. Voila (di-ie) comme ils ont moderé leurs passions. Il semble donc que ce soit une doctrine superflue quand Dieu nous propose pour consolation qu'il y a temps determiné à l'homme: que ses iours sont comme les iours du mercenaire. Mais nous avons à noter, que quelque chose que les hommes conçoivent en leur phantasie: si est-ce quand la main de Dieu les presse, ils sont là confus, et leur semble qu'ils sont en un abysme dont iamais ne peuvent sortir. Cependant que nous sommes en repos, nous saurons bien dire, que les maux quand ils sont grands et aspres n'ont pas longue duree: mais si Dieu nous adiourne devant soy, et qu'il nous face sentir nos pechez, son iugement nous est si terible, quo voila un labyrinthe qui nous environne de tous costez, que nous ne voyons nulle issue pour eschapper, qu'il nous semble qu'il nous doive tousiours faire entrer plus profond. Voila donc comme les hommes sont confus quand le iugement de Dieu les touche à bon escient.

Et tant plus ceste doctrine ici nous est elle utile, quand Dieu nous declare que s'il nous faut passer par beaucoup de maux en vivant en ce monde, nous considerions que nostre vie est transitoire: et il ne nous fera point mal d'estre subiets à telle condition, puis que nous avons temps determiné. Et puis quand nous serons chastiez de luy, quand il nous envoyera quelques afflictions: et bien, Dieu maintenant nous presse, et ce ne sera point pour tousiours. Il est certain que nous ne pouvons pas subsister à la longue: mais il tiendra mesure il cognoist ce qui nous est propre. Ainsi donc attendons patiemment qu'il nous delivre, et nous ne serons point frustrez d'un tel espoir. Mesmes quand chacun aura regardé à soy, nous trouverons qu'il est bien mestier que ceci nous soit reduit en memoire. Car encores que nous l'ayons cognu, si est-ce que nous le mettrons en oubli, et ne saurons que c'est quand ce viendra à la pratique. Et qu'ainsi soit, il n'y aura celuy qui ne dise, Et ne sera-ce iamais fait? si nous avons quelque affliction, que l'un soit malade' que l'antre soit pressé de povreté, que l'autre ait quelque fascherie qui le tormente, qui le moleste incessamment, nous demandons, Et sera-ce tousiours à recommencer? N'y aura-il iamais fin ? Voyans que nostre chair et nostre nature est si encline à se tempester et se chagriner, cognoissons que ce n'est point sans cause que Dieu nous met ce temps determiné, dont il est ici fait mention. Or notons cependant, que C'est à

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Dieu de nous prefinir le temps, quand il est dit, N'y a-il point temps determine pour les hommes? Et ceci nous peut beaucoup servir. Pourquoy? Si Dieu ne cognoissoit point quo c'est do nous, et ce qui nous est bon et propre, nous pourrions bien estre faschez, oyans que le temps de nos miseres est en sa main et en sa conduite. Mais quand il cognoit nostre portee, et sait que si nous estions par trop chargez nous serions courbez sous le fardeau et mesmes du tout cassez et rompus: quand (di-ie Dieu cognoit cela, et puis qu'il nous declare, qu'il nous supporte selon qu'il voit nostre foiblesse, et que si noua n'estions tousiours soustenus de sa main, il y auroit danger que nous ne fussions rompus du tout mais il saura bien moderer la pesanteur des afflictions qu'il nous envoye: ayans telles promesses, n'avons-nous pas dequoy nous resiouyr on ce temps determiné? Et au reste notons bien, que si nous avons temps determiné ici bas, il nous faut puis apres faire ceste comparaison que fait S. Paul entre les miseres qui sont (dit-il [2. Cor. 4, 17]) pour une minute de temps, et ceste gloire celeste: car la brieveté des afflictions du monde fait que nous les devons trouver legeres, dit S. Paul. Car quand nous regardons à ce royaume de Dieu eternel et qui n'a point de fin, cela doit bien emporter on la balance tout ce qu'il est possible d'imaginer de mal en ce monde. Puis qu'ainsi est donc, toutes fois et quantes que nous serons solicitez à chagrin et impatience et à desespoir, recourons a ce qui est ici dit: c'est qu'il y a temps determiné: et que nous cognoissions que Dieu a preveu ce qu'il nous est bon de souffrir, et que les afflictions ne nous adviennent point sans son bon plaisir. Et au reste cognoissons qu'il nous traite non seulement par equité et raison: mais on une douceur paternelle. Voila ce que nous avons à observer.

Or ceste doctrine s'estend bien loin: mais elle consiste plus en experience qu'elle ne fait pas à en deviser: car nous en pourrons tenir assez longs propos, mais le principal est qu'un chacun regarde d'en faire son profit quand ce vient au besoing. Comme quoy? Il est vray que nostre vie nous semblera bien briefve si elle n'estoit subiette à tant de povretez: cependant que nous serions en souhait et en repos, chacun confesseroit que ce n'est rien, et que nostre vie, est tant briefve que rien plus: mais quand nous pensons aux afflictions infinies, dont elle est pleine, que quand nous sommes sortis d'un mal, il faut r'entrer en l'autre, que c'est tousiours à recommencer, ceste longueur nous fasche alors. Et pourtant recourons à ce qui est ici dit c'est assavoir, que Dieu nous a determiné le temps et c'est à luy aussi de disposer de nous. Il faut donc que nous-nous contentions de la mesure qu'il nous a donnee sachans bien qu'il cognoit ce qui

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nous est propre et expedient pour nostre foiblesse. Tant y a que ce n'est point tousiours qu'il nous faudra ici languir: il y aura issue quand Dieu nous retirera de ce pelerinage terrien, voire pour nous appeler en son repos eternel, là il n'y aura point de fin, là il n'y aura point de temps determiné. Et puis quand Dieu nous visite, et que chacun en son endroit endure quelque povreté, quelque chastiement, que nous cognoissions, Et bien, il est vray que s'il falloit que ceci durast tousiours, nous pourrions defaillir: mais Dieu cognoit l'issue qu'il nous voudra donner, il a promis que nous ne demourerons point ici accablez sous le fardeau: attendons qu'il nous tende la main en nos adversitez, et soyons asseurez qu'il y pourvoirra en temps opportun. Voila comme il nous faut applicquer ceste doctrine à nostre usage. Or cependant nous voyons comme Iob en a mal fait son profit: et d'autant plus devons-nous estre attentifs, afin que nous n'abusions point d'une sentence quand Dieu nous l'a mise en avant pour nous instruire, que nous no l'appliquions point tout au rebours. Et toutesfois cola nous est ordinaire, quand nous lirons l'Escriture saincte, s'il y a quelque consolation qui nous soit là donnee, et quo ce soit pour nous soulager on nos tourments, que ferons-nous? O voila une consolation que Dieu donne à ses enfans, mais i'en suis du tout privé: il semble que Dieu resiouysse ses fideles, afin de me mettre on desespoir. Puis qu'ainsi est donc, que puis-ie penser, sinon quo ie suis forclos de toute esperance de sa grace ? Voila donc comme nous en ferons tous les coups, là où Dieu nous convie tant doucement que rien plus, là où il nous adoucit tous nos maux, et toutes nos douleurs: nous repoussons tout cela, et ne demandons sinon de nourrir le mal en nous, et de nous forclorre de la grace de Dieu et la reietter bien loin. Nous voyons que cela est advenu à Iob, et pourtant ne trouvons point estrange si nous sommes subiets à une telle tentation. Mais quoy? Il nous y faut remedier, et prier Dieu, qu'il nous donne esprit de prudence pour savoir applicquer à nostre usage et à nostre salut tous les advertissemens qu'il nous donne.

Or venons maintenant à traitter ce qui est ici dit. Iob allegue, comment? n'y a-il point temps determiné pour l'homme qui est sur la terre? Il est vray, que les hommes sont ici bas povres et miserables creatures: mais encores se peuvent-ils resiouyr aucunement, voyans que Dieu ne les y a pas mis pour y estre` tousiours: voila qui peut adoucir de beaucoup toutes les fascheries que nous endurons en la terre. Or maintenant (dit-il) Dieu ne met point de fin à mes tourmens Voila en quoy Iob se plaint que sa condition est pire, que celle des autres hommes: comme s'il disoit Dieu

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m'afflige outre mesure: car il ne monstre point qu'il me vueille delivrer des maux qui me pressent Et c'est ce que i'ay touché, que nous confesserons assez eu general, que c'est bien raison qu'estans en ce monde nous endurions beaucoup de povretez: et chacun dira, Ouy nous sommes naiz à ceste condition et à ceste fin: il ne nous faut point penser autrement, que l'homme estant nay apporte avec soy tant de miseres, et tant de povretez que c'est pitié. Nous confessons bien cela (di-ie) en general: mais si tost que Dieu nous frappe, il nous semble qu'il ne tient plus nulle mesure. Et voila où en est Iob. Voila aussi pourquoy i'ay dit que le temps determiné se doit rapporter à la discretion de Dieu, et non pas à nostre appetit. Si Iob eust bien considéré, sans estre transporté de sa passion, ce qu'il disoit, il est certain qu'il n'eust point mal parlé. Pourquoy ? Il y a temps determiné à l'homme. Mais lé mal est, que Iob veut estre iuge, et par ce moyen il ravit à Dieu l'authorité qui luy appartient. Et voila comme nous en faisons. Il est vray que nostre intention ne sera pas telle de priver Dieu de sa puissance, d'usurper son droit et l'authorité qu'il a sur nous, nous ne dirons point cela: mais cependant tant y a que c'est le faire, si nous ne sommes patiens, si nostre esprit ne se retient tout coy quand nous sommes affligez, pour dire, Et bien Seigneur, nous sommes en ta main, ce n'est pas à nous de t'imposer loy, de te sommer à heure presente, pour dire tu feras ceci ou cela: mais puis que tu nous as declaré que tu sauras bien mettre fin à nos maux, voire une fin heureuse et desirable, Seigneur nous attendrons patiemment ce que tu nous as promis. Si donc nous avons nos coeurs ainsi disposez, alors Dieu sera honoré comme il le merite. Mais quand nous serons hastifs, que nous serons tous bouillans, que nous ietterons nos complaintes à la volee, pour dire, Et que sera-ce? I! semble que Dieu ne vueille mettre aucune fin à nos maux: quand (di-ie) nous en faisons ainsi, c'est comme si nous voulions arracher Dieu de son siege, et qu'il n'eust plus nulle superiorité par dessus nous. Voila comme en fait Iob. Il est vray qu'il est patient, quoy qu'il en soit: mais cela n'empesche pas qu'il n'y ait du vice meslé parmi: car la patience des fideles n'est pas tousiours si parfaite comme seroit requis. Veu que Iob a failli en cest endroit, ne devons nous point bien penser en nous, qui sommes si fragiles au prix ? Ainsi donc notons bien, que toutes fois et quantes que Dieu nous affligera, encores que le mal dure, qu'il soit prolongé, encores que nous ne voyons pas qu'il nous en vueille delivrer si tost: il ne faut point toutesfois que nous allions à la façon de Iob pour dire, Et quoy? Dieu me laisse ici en torment continuel, il voit quo mon mal n'a

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point de fil: mais nourrissons-nous en esperance, et qu'il nous souviene, comme i'ay dit, Que ce temps determiné n'est point à nostre appetit: mais que c'est Dieu qui l'ordonne, comme il cognoit qu'il est bon. Et si nous n'appercevons pas du premier coup la fin de nos miseres, qu'il semble mesmes que nous en devions encores endurer tant plus, que nous ne laissions pas de gouster ceste bonté qu'il nous a promise. Car les promesses de Dieu nous conduiront aux tenebres de mort: et là elles nous esclaireront afin de nous donner tousiours quelque esperance que nous serons une fois delivrez de nos maux. Voila pourquoy S. Paul dit (2. Thess. 1, 7), qu'encores que nous soyons esgarez çà et là, voire que nous soyons comme reiettez du tout, ce n'est pas que nous devions demeurer là: mais que Dieu nous recueillira à soy pour nous y conioindre et vivre à iamais. Voila comme nous devons taire nostre profit de toutes les promesses que Dieu nous fait, pour les gouster au milieu de nos miseres

Or maintenant venons à ce que Iob adiouste: Il use de similitudes pour exprimer ce qu'il veut dire par ce temps determiné, duquel il a fait mention. Car voila (dit-il) un povre esclave (pource qu'il parle non pas des serviteurs qui sont auiourd'huy: mais de ceux qui estoyent esclaves: et puis il adiouste des serviteurs, qui sont à louage) voila donc un serf qui desire l'ombre, c'est à dire le repos de la nuict, pource qu'il ne cesse de travailler: et bien, celuy-là desire l'ombre. Et puis un homme qui sera à louage, il desire que sa iournee se passe: et s'il y a un mois, ou plus ou moins, il regarde à la fin de son terme afin qu'il ait quelque repos. Mais de moy (dit-il) ie n'ay nulle cesse ne relasche, quand ie me couche, ie di, Et comment viendray-ie iusqu'au matin? et quand est-ce que ie me leveray? Si ie suis: levé du matin, il me semble que le iour durera un an. Puis qu'ainsi est donc, il semble bien que Dieu ne se contente point de m'affliger à la façon ordinaire des hommes: mais qu'il vueille foudroyer contre moy, afin que ie ne sache que faire ne que dire. C'est la complainte que tait Iob disant quo son mal est excessif, et que ce n'est point un mal commun: qu'il ne faut point qu'on luy dise, Tu vois que les hommes estans en ce monde ont à souffrir beaucoup de miseres, tu sais l'experience, et comme Dieu a accoustumé d'en faire: mais il desploye (dit-il) toute sa vertu contre moi, tellement qu'il semble qu'il me vueille ici abysmer: et quand ie feray comparaison de moy avec les autres qu'il corrige, ie voy que ie suis iusqu'au profond d'enfer, et ceux-la ont encores quelque esperance de salut pour estre delivrez de leurs maux. Or ici nous avons à noter ce qui a esté desia touché par ci devant, c'est assavoir, quo

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Iob n'estoit point pressé de maux corporels seulement: mais que sa principale douleur estoit de sentir que Dieu luy estoit contraire.

Et c'est ce qu'il adiouste quant et quant. Voila (dit-il) ma chair est comme attachée à mes os, et ma peau est, toute rompue, et comme pourrie: ie suis là comme un povre desesperé, et cependant ma vie passe et s'escoule tout ainsi que la navette d'un tisserant, qui court si viste qu'on ne l'apperçoit point, et ne sauroit on mesurer une telle legereté. Ainsi est-il de ma vie, dit-il. Quand ie me leve, ie suis tout confus, en sorte que ie n'ay ne repos ne relasche, ne iour ne nuict. Or combien que Iob fust affligé en son corps, si est-ce que ceste tentation qu'il a de sentir Dieu comme son Iuge, et qu'il le tenoit là comme à la torture, luy estoit plus grieve beaucoup, que tous les tourmens qu'il enduroit en son corps. Et voila pourquoy aussi il se tourmente tant. Et c'est un poinct que nous devons bien noter. Car bien peu de gens sont exercez en ces combats spirituels, et pourtant ils ne savent que c'est: ce leur est un langage incognu: mais quand Dieu les visite en telle sorte les voila tous esperdus, pource qu'ils n'ont point gousté en temps et en lieu ceste doctrine. Pensons y donc, et notons que si tous les maux qui nous advienent nous sont aspres, et qu'ils nous soient bien fascheux, qu'il nous faut savoir neantmoins, que ce n'est rien au prix des angoisses qu'endurent ceux qui sont pressez du iugement de Dieu, quand il se monstre rude à l'encontre d'eux, et qu'il leur donne quelque signe de son ire, et de sa vengeance: quand les voila tellement estonnez qu'il n'y a nulle consolation qui les puisse resiouir, sinon que Dieu y besongne d'une vertu extraordinaire. Et pourquoy? Car en tous nos maux si Dieu nous donne licence de retourner à luy, que nous puissions l'invoquer en ceste fiance qu'il aura à la fin pitié de nous: il est certain que nous pouvons descharger nos solicitudes et toutes nos fascheries sur luy, comme l'Escriture en parle. Ainsi donc les afflictions nous seront douces et amiables, quand nous pourrons aller ainsi à Dieu: mais si nous concevons un desespoir, qui nous ferme la porte, et que nous imaginions que Dieu soit nostre ennemi, et qu'il nous persecute, que c'est temps perdu et chose frustratoire de l'invoquer, c'est comme si desia nous estions aux abysmes d'enfer. Et voila où Iob s'est trouvé en partie, et non pas du tout: mais si l'a-il experimenté. Quand nous voyons cela, cognoissons que Dieu nous pourroit bien mener encores plus outre qu'il ne fait: et s'il nous espargne que c'est d'autant qu'il cognoit nostre infirmité. Car il a voulu esprouver Iob iusqu'au bout. S'il n'use pas envers nous d'un examen tant rigoureux, c'est par sa bonté infinie. Cependant toutesfois que

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un chacun s'appreste, quand il viendroit en telle tentation que ceste-ci, afin de pouvoir resister: et que si nous sommes agitez comme de vagues, nous ne perdions point courage au milieu de telles tempestes, veu que Dieu a soustenu son serviteur Iob, quand il sembloit bien qu'il fust du tout noyé et comme englouti des abysmes: si est-ce (di-ie que Dieu l'a retiré. Cognoissons donc, quand nous entrerons en tels gouffres, que moyennant que nous soyons soustenus de la main de Dieu, encores en la fin nous en serons retirez. Voila comme il nous faut estre preparez aux combats, à ce que nous ne soyons point esperdus quand ceste tentation surviendra: et combien qu'il semble que nous devions estre abbatus à chacun coup, que neantmoins nous attendions que Dieu nous assiste, ce qu'il fera en temps opportun, comme il a fait à son serviteur Iob.

Au reste combien que nous ayons desia esté affligez quelque temps, quand Dieu permettra que les afflictions continuent, mesmes quand ayans imaginé que nous devons avoir quelque issue, les choses viendront en tel poinct qu'il semblera tout au contraire, que iamais nous n'en devions estre delivrez: que nous resistions à ceste tentation qui nous sera mise devant les yeux: et que nous y resistions, cognoissans que Dieu sait bien disposer des temps et des saisons, et que c'est à luy à faire, et qu'il faut que tout cela soit remis en sa main et en sa bonne volonté. Voici Iob qui dit, I'ai regardé s'il y auroit fin à mes miseres: et bien nous y pouvons aussi regarder: car Dieu ne nous est pas si rude qu'encores il ne nous supporte iusques là, que nous pouvons bien dire, iusqu'à quand sera-ce? comme nous voyons que David en parle assez souvent: mais avons nous regardé s'il y aura quelque issue en nos miseres, apprenons aussi de ne nous point precipiter Car autrement nous demourerons là confus. Que faut il donc ? fermons les yeux aux choses presentes, et prions Dieu qu'il nous face contempler l'issue qui nous est cachée selon la chair, et selon nostre opinion: qu'il nous la face (di-ie) contempler, nous conformans du tout à sa bonne volonté. Et c'est le seul remede pour nourrir et foy et patience. Ou si nous voyons nos maux de longue durée, et que Dieu ne nous monstre point comme il nous en veut faire sortir: que nous ayons les yeux clos pour dire, Et bien Seigneur, il est vrai que tu me veux tenir comme un povre aveugle en tenebres. Voire: mais où est ma consolation cependant? C'est, que ie prie Dieu qu'il me donne des yeux, non point pour contempler les choses presentes: mais afin que par foy ie puisse cognoistre ce qui m'est maintenant caché. Voila (di-ie) comme nous en devons faire, non point à la façon de Iob pour dire, I'ay veu qu'il n'y avoit plus de remede: car un homme est comme desesperé

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parlant ainsi. Car il ne faut point limiter ce qui nous semble impossible à la puissance de Dieu. Il dit, Quand ie me couche ie demande, Quand est-ce que ie me leveray? Le matin ie di, et quand la nuict viendra elle ? Notons que ceci est mis pour monstrer qu'une conscience pressée du iugement de Dieu est tousiours en trouble et en transse. Voila comme Moyse en parle traictant des vengeances horribles de Dieu sur ceux qui persevereront obstinement à desobeir à la Loy de Dieu. Ta vie (dit - il) sera pendante devant toy, comme d'un filet. Le matin tu diras, Qui est-ce qui me donnera à vivre iusques au soir ? Mais Iob parle ici de ceste tentation qu'il a sentie, c'est assavoir, que les nuicts luy estoient trop longues, et les iours trop fascheux: comme s'il disoit, Un iour me dure plus qu'un an, voire plus que la vie d'un homme, ie ne fay que languir, non pas en quelques maux accoustumez, mais en des tourments si horribles, que ie defaus sous la main de Dieu. Or quand nous voyons, que ceste tentation ici est advenue à Iob, recourons au remede que i'ai desia touché: c'est assavoir, que nous cognoissions que c'est à Dieu de disposer de nous et de toutes nos miseres. Et pourtant le temps nous semble-il long? Prions Dieu, qu'il nous face trouver bon tout ce qu'il dispose. Car autrement que faisons nous, sinon despiter Dieu comme Iob? Non pas qu'il l'ait voulu faire, mais cependant si ne laisse-il pas d'estre à condamner en tous les propos qui lui sont ainsi eschappez à la volée, et lesquels il a iettez contre Dieu, comme s'il l'eust voulu despiter. Que donc nous retournions là pour dire, Comment? est-ce à toi de limiter les temps? cela n'est-il pas en la main de ton Dieu? lui veux-tu oster son office ? Que veux-tu faire povre creature ? où est-ce que tu viens, quand tu entreprens en telle sorte ? N'est-ce pas pour te rompre le col, quand sans ailes tu veux voler par dessus les cieux? Ainsi donc apprenons de cheminer en humilité, et prions Dieu, que ce qu'il dispose nous le trouvions bon, et que nous y puissions acquiescer, pour dire, Seigneur, tu es iuste en tous tes faits, tu es sage: et pourtant fay nous la grace que nous ne cessions point de te louer, et de te donner ceste gloire-la, que tout ce que tu nous envoyes nous le recevions somme de ta main, et que nous puissions nous y renger, combien que selon la chair il nous soit dur et amer à souffrir. Voila ce que nous avons à noter sur ce passage.

Au reste, quand il dit, que les iours sont passez plus viste que la navette d'un tisserant, il semble qu'il y ait ici quelque contrarieté. Car il dit que sa vie est trop longue, et toutesfois il adiouste, que ses iours se sont escoulez si viste que cela n'est rien. Si on respond que Iob a este comme

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transporté de ses passions trop vehementes, et bien, cela est quelque chose: mais il n'y a nulle contrarieté, quand nous aurons bien noté de pres la similitude qui est ici mise, comme elle est aussi bien couchée au cantique du Roy Ezechias en Isaie, et c'est pour monstrer que quand un homme est pressé de la main de Dieu, il ne sait plus où il en est. Car iaçoit que nous endurions beaucoup de maux, si est-ce encores que nous contons nostre vie: mais si Dieu nous poursuit plus vivement, nous sommes là comme eslourdis, nous ne sommes point comme nous avons accoustumé de vivre, nous sommes tous esbahis. Comment? Et ce temps-la a-il peu estre si tost passé? Voila donc ce qu'emporte ceste similitude, et ce que veut dire maintenant Iob, que sa vie se passe bien tost, comme la navette d'un tisserant. Et pourquoy ? Car il sentoit la main de Dieu qui le pressait tellement qu'il ne pouvoit sinon gemir et se lamenter et dire: Et quoy ? n'y aura-il nulle fin ? Voila donc comme l'a entendu Iob: et cependant il ne laissoit pas d'estre saisi d'une telle frayeur, et angoisse, qu'il estoit là comme abismé, d'autant que Dieu le tenoit comme à la torture, et qu'il lui sembloit qu'il ne tenoit nulle mesure en le chastiant. Voila comment il nous faut appliquer ceste similitude. Or par cela nous sommes admonnestez en nos afflictions de prier Dieu, que quoy qu'il en soit il nous retienne là dedans, que nous ayons quelque repos pour penser à nous et à luy: pour penser à nous (di-ie) afin que nous cognoissions nos pechez, que nous cognoissions combien nous avons perdu de temps en nostre vie, à ce que nous ne trouvions point estrange si Dieu nous afflige et nous moleste. Car nous passons la pluspart de nostre vie en nous essaient, voire pour nous eslever contre luy: et pourtant nous avons bon mestier de prier Dieu qu'il nous resveille, et qu'il nous donne loisir d'examiner bien nos fautes. Et puis que nous pensions aussi à luy. Or cela ne se peut faire que nous n'ayons quelque repos, et quo nous ne soyons resiouis. Car cependant que nous serons en ce chagrin pour ronger là nostre frein, il est impossible que nous puissions venir à Dieu pour nous consoler en sa bonté, laquelle il est prest de nous faire sentir. Il faut donc que nous le prions, qu'il nous retienne en bride, si nous voulons que nos esprits demeurent coys et paisibles au milieu des troubles qui nous pourront advenir. Et cela aussi ne se peut faire, que nous n'ayons Iesus Christ qui nous soit prochain, afin qu'en luy nous puissions avoir quelque soulagement, comme il dit, Venez à moy vous tous qui estes chargez, et qui travaillez, et ie vous soulageray, et vous trouverez repos à vos ames. Advisons donc de prier Dieu toutes fois et quantes qu'il nous afflige, que nous puissions

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tourner nos sens et nos esprits à nostre Seigneur Iesus Christ, qu'en loy nous ayons ce repos duquel il parle: et que l'ayant trouvé, nous soyons là retenus en sorte que nous puissions recevoir les chastiemens et corrections de Dieu, pour nous humilier devant luy, pour acquiescer à sa bonne volonté, afin que nous ne doutions point qu'en lu fin il ne nous soit secourable, et qu'il ne se monstre propice envers nous. Voila (di-ie) comme il

nous faut resiouir au milieu de toutes les miseres et des afflictions que nous avons à endurer en ce monde, attendans que nous iouissions de ceste consolation bien heureuse que Dieu nous presente maintenant par sa parole et de laquelle nous iouyrons en toute perfection, quand il nous aura retirez à soy.

Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc..

LE VINGTHUITIESME SERMON,

QUI EST LE II. SUR LE VII. CHAPITRE.

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7. Cognois que ma vie n'est que vent, et que mon oeil ne verra plus le bien. 8. L'oeil du voyant ne me verra plus: tes yeux sont sur moy, et ie ne seray plus. 9. Comme une nuée s'escarte et s'esvanouit, aussi celuy qui descend au sepulchre ne remontera point. 10. Il ne retournera plus en sa maison, son lie?` ne le cognoistra plus. 11. Pourtant ie n'espargneray point ma bouche, que ie ne parle en mes angoisses, que ie ne devise en mon mol. 12. Sus-ie une mer, ou suis-ie une balaine, que tu m'estreignes de si pres? 13. Quand ie di, Mon lict m'allegera, et ma couche me consolera: quand ie parle en moy mesme, 14. Lors tu m'espouvantes de pensees et de visions. 15. Voici mon ame a esleu le licol, et la mort, plus que mes os.

L'Escriture saincte nous declare souventesfois que Dieu a pitié de nous, quand il regarde à nostre fragilité: car il ne faut point que nous pensions l'esmouvoir par quelque dignité qui soit en nous: il n'y aura rien de cela. Si donc Dieu nous espargne, et qu'il use de misericorde envers nous, cela est plus au regard des povretez qu'il y cognoist, qu'autrement, comme aussi il est dit, Il a regardé que les hommes sont comme une herbe qui passe incontinent, et qui est flaistrie. Les hommes ne sont que chair, c'est à dire, corruption, un esprit, c'est à dire, vent qui passe, et s'escoule sans plus retourner Or puis que l'Escriture saincte nous testifie cela, nous avons aussi à le mettre en avant en nos prieres: car c'est à ce propos que le sainct Esprit parle. Notons donc que si nous voulons esmouvoir Dieu à pitié, il ne faut point alleguer, que nous ayons rien merite envers luy, qu'il y ait quelque excellence en nos personnes, n'en nostre nature. Il faut que tout cela soit mis bas,

qu'il ne reste sinon que nous cognoissions, Helas Seigneur, que suis-ie sinon pourriture ? Ie m'escoule incontinent, il n'y a nulle vertu en moy, ma vie n'est qu'une ombre. Quand nous parlerons ainsi, ce sera suivant l'admonition que le sainct Esprit nous donne. Mais il nous faut bien regarder comme nous userons de ce langage, et à quel propos: c'est assavoir, que le tout reviene à la gloire de Dieu, et que nous l'adorions pour nous humilier. Car il y en aura qui sauront bien dire, Helas, et ie ne suis que vermine, il n'y a en moy que vanité, ma vie n'est qu'une fumée qui s'esvanouyt: et cependant ils n'ont nulle humilité n'obeissance, pour s'abaisser devant Dieu, pour cognoistre que c'est de luy, qu'ils tienent tout: mais à l'opposite, cela tendra plustost à faire ceste queremonie: Et comment? Dieu ayant authorité par dessus toutes ses oeuvres, ne devoit-il pas nous donner ce qu'il nous a osté? ne falloit-il point que nous eussions ceci, et cela? Notons donc, que quand l'Escriture nous declare que Dieu a pitié de nous, voyant que nous sommes si fragiles, que nostre vie est moins que rien: ce n'est pas pour nous donner occasion de murmurer ne de nous fascher, quand nostre condition est ainsi contemptible, et qu'il n'y a en nous rien dont nous puissions nous eslever, mais plustost toute confusion: ains afin que nous sachions que nous n'apportons rien à Dieu pourquoy il nous soit propice, que cependant qu'il cerchera quelque chose en nous, ie ne say quoy qui le puisse induire à nous aimer, il n'y trouvera rien, et nous serons reiettez de luy. Que faut-il donc? quand Dieu voit que nous sommes plus que miserables, qu'il ait pitié de nostre condition, voyant qu'il n'y a en nostre vie sinon un ombrage qui s'escoule il n'y a en toute nostre sagesse qu'une pure folie, il n'y a en

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toutes nos vertus que mensonge et iniquité. Quand donc nous aurons cognu cela, que Dieu nous despouille do toute gloire, sachons qu'il ne veut point que nous presumions do nous rien attribuer, que nous apportions quelque valeur devant luy, pour dire: Et Seigneur, et pourquoy ne me feras - tu grace ? Car i'ay fait ceci et cela, il y a telle chose en moy. Mais qu'ayans la bouche close quant à toutes nos dignitez, nous sachions qu'il nous faut puiser de la pure misericorde de Dieu, et gratuite. Voila donc à quelle intention nous devons mettre en avant nos miseres: c'est assavoir, non pas pour nous plaindre, ou murmurer contre Dieu: mais pour nous humilier, pour nous aneantir du tout, afin que Dieu seul soit honore, et qu'on cognoisse que quand il nous fait du bien, ce n'est pas que nous l'induisions à cela, ne qu'il trouve rien en nous, pourquoy il soit là tenu: mais d'autant qu'il a compassion de ce qu'il voit que nous sommes ainsi fragiles, et que ce n'est rien de toute nostre vie.

Or venons maintenant à ce qui est ici contenu Cognoy que ma vie n'est rien. Ceste requeste-la est bonne, quand Iob dit à Dieu, Et Seigneur, ie suis ici tourmenté, et qu'il te plaise de me donner allegement. Et pourquoy? Car tu vois que ie suis, et quelle est ma nature. Quand Iob proteste cela c'est une requeste bonne et saincte, voire moyennant que l'affection soit droite. Or il est bien certain qu'il a eu son but droit: mais cependant qu'il n'ait failli en excez, cela ne se peut dire: comme nous le verrons mieux en la procedure. Et pourtant notons qu'en alleguant à Dieu nostre fragilité, ce n'est pas assez de nous humilier, et de confesser que nous n'avons rien en quoy nous puissions nous eslever: mais il faut que nous ayons ceste modestie de confesser que Dieu est iuste, en nous faisant de telle condition, voire encores que nous n'appercevions point la cause: et combien qu'il nous ait caché ces secrets ici qu'il ne faut point quo nous plaidions contré luy, ne que nous ayons quelque despit en nous, comme ceux qui sont par trop pressez: mais que Geste bride-la soit pour nous retenir, que Dieu a ou iuste cause de nous mettre en telle condition, que nous soyons enserrez de tous maux, et de toutes afflictions. Pourquoy? Afin de nous tenir subiets à luy, et que nous n'ayons point ceste presomption ni enflure d'orgueil.

Or cependant Iob adiouste, Que sa vie n'est rien et qu'il ne retournera plus pour voir le bien, c'est à dire pour iouir de ce que Dieu donne aux hommes en ceste vie presente. L'oeil (dit-il) du voyant ne me verra plus, c'est à dire, ie ne serai plus ici. Et en la fin il accommpare l'homme à une nuée. Voila une nouée qui s'escoule, on ne sait qu'elle devient, elle ne retourne plus en son estat: ainsi

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celuy qui est descendu au sepulchre, ne retournera plus. Iob parle ici de l'infirmité de la vie humaine. Or c'est afin que Dieu ne le traite point en telle rigueur, comme il dira en l'autre passage, Et qui suis-ie que tu desployes ton bras contre moy ? comme s'il disoit, Seigneur, veux-tu combatre contre une ombre? Mais on pourroit trouver estrange que Iob parlant de la mort ne laisse plus nulle esperance ni à soy, ni à tout le genre humain: qu'il semble qu'en mourant nous perissions, et que nous soyons du tout abysmez et que nous ne devions point estre restaurez. Car il dit, que celui qui est une fois descendu au sepulchre, demeure là, et que iamais il ne retourne. Il semble ici que Iob parle comme un incredule qui n'a rien cognu ni gousté de la vraye religion. Mais il nous faut noter qu'ici il parle de la mort dos hommes telle qu'elle est en soy, comme aussi l'Escriture saincte use bien souvent d'un tel stile. Or nous ne devons point trouver estrange que Iob ait parlé selon que nous sommes enseignez par le sainct Esprit. Les choses que nous avons auiourd'huy n'estoient pas encores escrites pour ce temps-la: mais si est-ce que Dieu avoit engravé an coeur des siens tout ce qui est escrit: et Dieu encores auiourd'huy nous le fait sentir on nos ames, et l'engrave là de son doigt c'est à dire de son sainct Esprit. Ainsi revenons à cest article que i'ai touché, c'est assavoir que l'Escriture parle de nos combats que nous avons en nostre nature sans apprehender la bonté de Dieu qui est par dessus. Comme quoy ? Nous avons desia allegué quelques tesmoignages, quand il est dit, Que l'homme n'est qu'un esprit, ou un vent qui passe, et qui ne revient plus: il semble bien que l'homme soit accompare aux bestes brutes, voire: et de fait il seroit semblable, si Dieu n'y mettoit la main. Car d'où procede l'immortalité qui est en nos ames, si ce n'est d'une faveur speciale que Dieu nous a porté? Il est dit par sainct Paul (1. Tim. 6, 16), que Dieu seul est immortel: nous sommes donc caduques, nous ne ferons que nous escouler: et nos ames quoy? les Anges mesmes de paradis seroyent aussi bien mortels: mais d'autant que Dieu leur a inspiré sa vertu. il faut qu'ils subsistent en luy. Voila d'où procede leur immortalité, ie di, des Anges et aussi il faut que de nostre costé nous puisions de ceste fontaine-la: comme il en est parlé au Pseaume (36 10) Seigneur c'est en toy que gist la fontaine de vie' et en ta clarté nous serons illuminez. Nous voyons maintenant comme les hommes estans considerez en eux mesmes, n'ont rien que defaillance: comme il est dit en un autre passage au Pseaume 104 (v. 29 s.). Soigneur retire ton Esprit et toutes choses seront aneantis et reduites à neant. Or quand l'Escriture , saincte parle ainsi, ce n'est pas pour nous oster

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l'esperance de la resurrection: ce n'est pas aussi pour nous faire penser que nous ne soyons pas immortels: mais il faut que nous commencions tousiours par ce bout-la, de cognoistre quelle est nostre foiblesse: et puis que nous montions par degrez pour cognoistre ce que Dieu a mis en nous Que est-ce donques des hommes? un vent, une fumée: mais d'autant que Dieu nous a inspiré une vertu permanente, voila pourquoy nous sommes immortels.

Au reste il faut que Dieu conferme en nous ce qu'il y a mis une fois: car s'il ne le maintenoit par sa grace, tout s'en iroit decliner. Et mesmes il nous faut venir au degré souverain, c'est assavoir à ceste resurrection qui nous est promise. Et où est-ce que nous la trouverons? Ce ne sera pas en nostre nature: mais il nous faut monter par dessus le monde, et faut que nous sachions qu'il n'y a que Iesus Christ seul, qui en soit le vray miroir: là nous contemplons que Dieu nous veut ressusciter en gloire, qu'il nous veut retirer de la corruption et pourriture en laquelle nous allons, et en laquelle il nous faudroit demourer, n'estoit ce remede extraordinaire, par lequel il nous subvient. Voila donc comme il nous faut venir à Iesus Christ, pour cognoistre là où nous devons regarder quant nous voulons esperer que nous ressusciterons au dernier iour. Vray est que S. Paul use bien de quelques similitudes, qu'il prend de l'ordre commun de nature, pour monstrer la resurrection: comme quand il dit (1. Cor. 15, 36), Voila les grains et de bled et d'autres semences qui seront iettez en terre, et estans là pourris y seront recueillis. Nous avons (dit-il) une figure et image de la resurrection, quand on seme le bled, et quand il croist de ceste pourriture en laquelle il faut qu'il soit premierement converti. Mais ce n'est pas à dire que là nous voyons nostre resurrection: c'est seulement pour nous monstrer que les incredules sont ingrats à Dieu et par trop vilains, quand ils disputent comment se peut-il faire que nos corps ressuscitent quand ils seront ainsi pourris, et convertis en cendre. Si ceux qui veulent estre tant sages en leur cerveau, amenent leurs subtilitez, et que sur cela ils concluent qu'il est impossible à Dieu de nous ressusciter, sainct Paul monstre que telles gens sont malins, et qu'il n'y a que leur ingratitude qui les destourne d'apprehender ceste vertu de Dieu, par laquelle il promet de nous restaurer. Et pourquoy? Car il nous donne quelques similitudes familieres en l'ordre de nature, qui sont pour nous asseurer de son bon vouloir. Ainsi donc quand sainct Paul use de cest argument-la, ce n'est pas pour dire quo nostre resurrection soit comme une chose naturelle: mais c'est afin de nous faire sentir la puissance de Dieu infinie, et que nous l'adorions

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et que nous luy attribuyons la louange qui luy appartient: et là dessus que nous contemplions la promesse qu'il nous a faite: ouy, combien que cela surmonte tous nos sens, et que ce soit une chose estrange, que Dieu nous doive renouveller quand nous serons convertis en pourriture: que toutesfois Dieu nous restaure quand nous serons du tout aneantis. Encores (di-ie) que cela soit difficile à croire, si faut-il neantmoins que nous esperions que Dieu le pourra faire, comme il en est parlé en l'autre lieu aux Philippiens (3, 21) selon sa puissance par laquelle il peut tout. Or maintenant que l'esprit de l'homme face des discours, qu'il descende iusques aux diables d'enfer: il est certain qu'ils ne pourront pas diminuer la puissance de Dieu. Or est-il ainsi qu'ils veulent amoindrir, voire aneantir du tout (entant qu'en eux est) la vertu admirable de Dieu, par laquelle il peut tout, quand ils vienent à l'encontre de ceste promesse qui nous est faite de la resurrection, qui est une chose qui surmonte toute nostre capacité.

Revenons maintenant à ce qui est ici dit: helas Seigneur ie ne verray plus le bien, l'oeil du voyant ne me verra plus, ie ne seray plus retiré du sepulchre. Iob pourquoy parle-il ainsi? Est-il comme un

homme desesperé qui reiette tout le goust qu'il avoit auparavant senti de la bonté de Dieu touchant la resurrection? Nenni: mais il separe l'homme des graces que Dieu luy communique par sa pure bonté. Et voila comme il nous en faut faire. Et c'est un

article mesme qui doit bien estre observe, pource que beaucoup de gens s'abusent ici, et n'ont pas ceste prudence de dire: Voici nostre Dieu qui nous a fait des biens tant et plus: mais il nous faut regarder que tout ce que nous avons, nous le tenons de luy. Et maintenant cela nous est plus que necessaire. Car Gomment les hommes se pourront ils humilier, sinon qu'ils mettent d'un costé les graces de Dieu, pour dire, Cela n'est pas mien ie ne l'ay point Gomme